Investissement de Ciudad-Rodrigo par les troupes du maréchal Ney. Vers le commencement de juin, le maréchal Ney investit Ciudad-Rodrigo. Cette place est située sur l'Aguéda, petite rivière qui descend de la Sierra de Gata (laquelle fait partie de la Sierra de l'Estrella) pour se jeter dans le Douro. (Voir la carte no 52.) Cette petite rivière était alors très-grossie par la pluie. Description de Ciudad-Rodrigo. La ville est construite sur une hauteur taillée presque à pic du côté de l'Aguéda qui la baigne au sud, et suffisamment défendue de ce côté par l'escarpement du lit de la rivière. À l'est et au nord elle domine également le terrain environnant, mais s'y rattache par une pente assez douce, ce qui la rend naturellement accessible vers ces deux côtés. Aussi était-ce à l'est et au nord que l'art avait jadis multiplié les défenses. À une ancienne enceinte du moyen âge, consistant en un gros mur flanqué de tours carrées, on avait joint dans les temps modernes une enceinte bastionnée, à fronts inégaux, avec terrassement et fossé revêtu des deux côtés. Au sud-est se trouvait un faubourg, celui de San-Francisco, flanqué de gros couvents qu'on avait retranchés en les liant par des ouvrages. Au nord-ouest se rencontrait un autre gros couvent, celui de Santa-Cruz, bien défendu, et pouvant résister au canon. La place avait un excellent gouverneur, vieux mais plein de savoir et d'énergie, le général Herrasti. Averti par les préparatifs des Français, il avait pris toutes ses précautions de longue main. Il avait mis à couvert sous des blindages, les vivres, les munitions dont la place était abondamment pourvue, et revêtu de terre plusieurs édifices afin de les garantir de la bombe. Il comptait 4,000 hommes de garnison, plus une population fanatique de six mille âmes, accrue des riches propriétaires du pays, qui, ayant cherché asile dans la place pour eux et pour leurs biens transportables, avaient fourni un beau bataillon de milice de 800 hommes. Son artillerie était nombreuse et bien servie, et le brave partisan don Julian s'était réuni à lui avec quelques centaines d'hommes à cheval dans l'intention de le seconder de son mieux. Tout était donc disposé à Ciudad-Rodrigo pour une longue et vigoureuse résistance.
Plan d'attaque. Le général Lazowski, commandant du génie, n'était point encore arrivé, et le général de l'artillerie Éblé étant retenu à Salamanque afin de préparer le gros matériel, le maréchal Ney se servit des officiers du génie et d'artillerie de son corps pour commencer le siége. Après s'être consulté avec eux, il discerna très-bien le vrai point d'attaque, et choisit le côté nord pour commencer les travaux, c'est-à-dire le côté où il n'y avait que des défenses artificielles qu'on pouvait abattre avec du canon. Au midi la place, comme nous venons de le dire, était inabordable à cause de l'escarpement de l'Aguéda; mais il y avait de ce côté un pont de pierre sur la rivière, et un faubourg non défendu, qu'on appelait le faubourg de Puente. Ney jeta sur l'Aguéda, un peu au-dessus de la ville, deux ponts de chevalets pour le service de l'armée, porta sur l'autre rive, outre sa cavalerie, une brigade d'infanterie, et fit enlever le faubourg de Puente et le pont de pierre, de manière à rendre l'investissement complet, et les communications avec les Anglais impossibles.
Après ces opérations préliminaires, le maréchal fit commencer les travaux d'approche. Au nord de la place se trouvait un large plateau, nommé le Teso, à bonne portée de canon. (Voir la carte no 52.) De ce terrain élevé on pouvait voir les deux enceintes, la nouvelle qui était bastionnée, et l'ancienne qui était flanquée par de grosses tours, et il était possible de faire brèche dans l'une et l'autre, même à une assez grande distance. On espérait ainsi abréger beaucoup les travaux du siége, et, la brèche devenue praticable, emporter la place par une de ces attaques audacieuses dont les soldats de Ney étaient plus que tous autres capables de donner l'exemple.
Ouverture de la tranchée. Les assiégeants attaquant par le nord, sur le terrain élevé du Teso, avaient la droite au couvent de Santa-Cruz, la gauche au couvent de San-Francisco, et au faubourg de ce nom. Dans la nuit du 15 au 16 juin, sans s'inquiéter du clair de lune, on ouvrit la tranchée à 500 mètres de la place, sur un développement de 1,300. Le maréchal Ney, pour détourner l'attention de l'ennemi, avait ordonné une fausse attaque vers le pont de pierre de l'Aguéda, et au couvent de San-Francisco. Grâce à cette double diversion, le clair de lune nous fut peu nuisible, et l'ennemi ne s'aperçut des travaux que lorsque nos soldats eurent assez creusé la terre pour se mettre à couvert. Pourtant nous eûmes 80 hommes hors de combat, dont 10 morts et 70 blessés. Les jours suivants on continua les cheminements avec activité, étendant la tranchée à droite vers le couvent de Santa-Cruz, et à gauche vers le couvent et le faubourg de San-Francisco. L'ennemi chercha à interrompre nos travaux par des sorties répétées, mais ces sorties n'avaient pas grand succès contre les soldats du 6e corps. Toutes les fois qu'il parut devant nos tranchées, il fut repoussé à la baïonnette, et rejeté avec grande perte dans la place.
La pluie, qui avait duré tout le mois de mai, et qui se renouvela encore dans la première quinzaine du mois de juin, nous causa plus de dommages que les sorties de l'ennemi. Même sur le sol élevé du Teso elle rendit quelquefois nos tranchées inhabitables, et il fallut, sous le feu des Espagnols, creuser des canaux pour les dessécher. L'état des routes ayant ralenti l'arrivée du gros canon, nos soldats étaient exposés à travailler sans la protection de l'artillerie. Le maréchal Ney y suppléa en formant pour la durée du siége six compagnies des meilleurs tireurs de son armée, et en les distribuant en avant des tranchées dans de gros trous qu'on avait creusés pour les mettre à l'abri. Ces trous avaient été disposés de manière à pouvoir contenir trois hommes avec des vivres et des cartouches pour vingt-quatre heures. De cet abri nos tirailleurs faisaient un tel feu sur les canonniers ennemis, qu'ils diminuèrent beaucoup pour nous l'inconvénient de travailler devant une artillerie qui n'était pas contre-battue.
Les travaux de tranchée ayant été poussés assez loin, et les emplacements pour les batteries étant prêts, on commença à y placer l'artillerie, dont une partie était arrivée, c'était celle de 12 et de 16; quant à celle de 24, elle se trouvait encore en arrière. Pourtant à ce point d'avancement des travaux, le maréchal Ney et les officiers du génie attachés à son corps furent d'avis d'enlever le couvent de Santa-Cruz, qui par sa position gênait beaucoup la droite de notre attaque. Attaque du couvent de Santa-Cruz.En conséquence, dans la nuit du 21 au 22 juin, trois cents grenadiers, formés en deux colonnes, furent lancés sur le couvent. L'une, dirigée par le capitaine du génie Maltzen, et vingt sapeurs armés de sacs à poudre, devait essayer de pénétrer par une porte de derrière, tandis qu'avec l'autre le capitaine d'infanterie François attaquerait de front. À la nuit, ces deux colonnes s'avancèrent hardiment. Le capitaine Maltzen fit sauter une première porte, puis une seconde, au moyen des sacs à poudre, et vint donner la main au capitaine François, qui avait abordé le couvent directement. Après des efforts héroïques, on ne peut en conquérir que la moitié. Tous deux ayant franchi les murs extérieurs, poursuivirent les Espagnols, qui, voyant les portes forcées, s'étaient enfuis dans les parties les plus reculées et les plus élevées du bâtiment. Marchant à la tête de leurs soldats sous un feu meurtrier, le capitaine Maltzen et le capitaine François reçurent l'un et l'autre des blessures mortelles. Mais leurs soldats, loin de se rebuter, continuèrent à disputer ce couvent, un bâtiment après l'autre, aux Espagnols furieux. Le capitaine du génie Treussart vint lui-même, sous une grêle de balles, placer au pied de l'un des murs un baril de poudre, qui produisit une horrible explosion sans ouvrir de brèche. N'ayant plus d'autre ressource, le brave capitaine Treussart tenta de mettre le feu. Une scène épouvantable s'ensuivit. Une partie des Espagnols périrent au milieu des flammes. Les autres éteignirent l'incendie, et se maintinrent sur quelques points de ces décombres fumants. Nous avions ainsi une moitié du couvent, les Espagnols une autre moitié. Mais il était évident que la constance de nos soldats ne pouvait pas contre de gros murs suppléer au canon. On ajourna donc l'achèvement de cette conquête jusqu'au moment où l'on serait en mesure de faire brèche.
Arrivée de Masséna devant Ciudad-Rodrigo. Sur ces entrefaites, le général en chef était arrivé au camp des assiégeants le 24 juin au soir. Après avoir vu et approuvé les travaux, il pressa vivement l'établissement des batteries, afin qu'on pût sur-le-champ essayer d'ouvrir la brèche. Le lendemain, 25, on commença la canonnade. Quarante-six bouches à feu, les unes tirant de droite et de gauche pour ricocher les défenses de la place, les autres tirant de front pour abattre le mur d'enceinte, causèrent d'assez grands dégâts aux ouvrages de l'ennemi. On vit sauter plusieurs dépôts de munitions, l'incendie éclater dans quelques maisons, et la crête des deux enceintes s'abattre dans les fossés. Néanmoins l'artillerie de la place répondit à la nôtre, et nous causa même quelque dommage. Nous eûmes plusieurs pièces démontées, et bon nombre d'artilleurs hors de combat. Le feu fut continué le 26, et ce même jour on voulut se débarrasser du couvent de Santa-Cruz, qui, bien que conquis en partie, incommodait toujours la droite de nos tranchées. On essaya donc de l'enlever définitivement. Conquête définitive du couvent de Santa-Cruz. Trois cents grenadiers s'y jetèrent par une ouverture qu'avaient pratiquée nos sapeurs du génie, et en expulsèrent les Espagnols, qui furent forcés enfin de se retirer dans l'enceinte de la ville. À gauche on chercha à en faire autant au couvent de San-Francisco, mais ce couvent, lié au faubourg du même nom, composait un ensemble d'ouvrages qui ne permettait pas qu'on en brusquât l'attaque. Il fallut y renoncer.
Pendant ce temps notre feu n'avait pas cessé: le maréchal Masséna ne le trouvant pas assez nourri, et se plaignant des officiers du 6e corps, ordonna impérieusement au général Éblé de prendre le commandement direct de l'artillerie. Ce fut un nouveau déplaisir pour le maréchal Ney, qui prenait grand soin de compter tous ceux qu'il endurait, inévitables ou non. Le général Éblé apporta quelques changements à la disposition des batteries, réussit à rendre notre feu plus destructeur, et le 28, grâce à ses efforts, les deux enceintes qu'on avait pu battre de loin, par suite de la position dominante du Teso, ne présentèrent plus que des décombres qui remplissaient le fossé. À en juger du point où l'on se trouvait, les deux brèches étaient praticables. Le maréchal Masséna voulut immédiatement donner l'assaut, car l'encombrement des troupes sur ce terrain ingrat les exposait à des maladies, et les Anglais, malgré l'invraisemblance d'une opération offensive de leur part, avaient passé la Coa, petite rivière parallèle à l'Aguéda, et menaçaient de s'approcher. La brèche semblant praticable, Masséna fait sommer le gouverneur de Ciudad-Rodrigo. On somma le général Herrasti, en lui disant qu'il avait assez fait pour son honneur, qu'il ne pouvait avoir la prétention d'arrêter sur une brèche la bravoure de l'armée de Portugal, et que s'il persistait il exposerait sa garnison à être passée au fil de l'épée.
Les troupes de la garnison commençaient en effet à se décourager, mais les moines continuaient à exciter le peuple, et les réfugiés du pays, qui avaient apporté dans la ville ce qu'ils possédaient de plus précieux, ne voulaient pas qu'on se rendît. Une circonstance favorisait leur intention de résister. La brèche ayant été ouverte de loin, avant que les Français eussent conduit leurs travaux d'approche jusqu'au bord du fossé, la contrescarpe (on appelle ainsi le mur du fossé opposé à la place) était intacte. Dès lors la brèche, praticable du côté de la ville, ne l'était pas du côté de la campagne, car on ne pouvait se jeter dans le fossé pour monter à l'assaut qu'en se précipitant de la hauteur d'un mur. La défense pouvait donc, d'après les règles de l'art, se prolonger encore. Le général Herrasti résiste à la sommation de Masséna, parce que les Français n'ont pas encore détruit la contrescarpe. Le général Herrasti, qui tenait, non par fanatisme mais par honneur militaire, à remplir son devoir dans toute son étendue, fit valoir cette raison pour repousser la sommation du maréchal Masséna, et expédia à lord Wellington un émissaire pour le supplier de venir à son secours.
Cette résistance inattendue causa au maréchal Masséna le plus vif déplaisir. On assembla l'état-major du maréchal Ney et celui du maréchal Masséna, on disputa comme d'usage sur la cause du mal, on le rejeta les uns sur les autres. Les officiers du 6e corps dirent pour s'excuser qu'on avait voulu aller trop vite, et qu'ayant essayé de faire brèche avant d'avoir abattu la contrescarpe, on se trouvait n'avoir pas gagné beaucoup de temps. Ils avaient raison, mais il n'en était pas moins vrai qu'il fallait reprendre les travaux d'approche, et les diriger du Teso sur la crête du glacis et sur le bord du fossé.
Masséna confie la direction du génie au colonel Valazé. Le général en chef, impatienté, choisit dans le 8e corps un officier de grand mérite, le colonel Valazé, qui s'était déjà distingué au siége d'Astorga, et le chargea de diriger la suite des travaux, afin d'arriver le plus tôt possible à ce bord si désiré du fossé. On parlait de douze jours; le maréchal Masséna demandait avec instance qu'on tâchât d'en finir en sept ou huit, car les vivres manquaient, et le 6e corps avait été mis à la demi-ration.
À peu près à cette époque du siége on eut une fausse alerte, qui retarda la concentration du 8e corps sur la droite du 6e, concentration que le voisinage des Anglais rendait chaque jour plus désirable. On était venu dire qu'un détachement de troupes anglaises débarqué à la Corogne attaquait Astorga, et le général Junot s'était vu obligé d'allonger sa droite afin de secourir cette place, qui fermait les avenues du royaume de Léon aux insurgés de la Galice. Heureusement cette nouvelle se trouva fort exagérée. C'étaient les Galiciens, dont quelques-uns portaient des habits rouges fournis par les Anglais, qui menaçaient Astorga. On les eut bientôt reconnus et repoussés, et le 8e corps enfin put se porter sur la droite du 6e, à San-Felices el Chico.
Juillet 1810. Lord Wellington, malgré les instances des Espagnols, refuse de secourir Ciudad-Rodrigo. Du reste cette concentration, dictée par la prudence, était moins urgente qu'elle n'avait paru l'être. Lord Wellington s'était bien avancé jusqu'aux bords de la Coa, mais il ne voulait pas combattre. Vainement les émissaires du général Herrasti étaient-ils venus le presser de secourir Ciudad-Rodrigo, vainement le marquis de La Romana était-il venu de Badajoz pour le supplier d'interrompre les opérations des Français, il avait répondu qu'on ne pouvait sauver la forteresse espagnole sans livrer bataille, et qu'il était bien résolu à ne pas risquer le sort de l'armée anglaise pour conserver une place à peu près perdue. Cette dure réponse, quoique appuyée sur des motifs très-sensés, désespéra les Espagnols, et les remplit de colère contre ce qu'ils appelaient le froid égoïsme des Anglais.
Les nouveaux travaux ordonnés par le maréchal Masséna étaient presque achevés, mais ils avaient coûté les dix ou douze jours d'abord demandés, et malgré tous les efforts du colonel Valazé on n'avait pas pu parvenir avant le 5 ou le 6 juillet sur le bord du fossé. Quoique le général Simon eût enlevé à la baïonnette, et avec une rare bravoure, le faubourg et le couvent de San-Francisco, pour dégager la gauche de nos tranchées, la place n'en avait point paru ébranlée, et il avait fallu arriver par des zigzags continus, et sous un feu qui ne se ralentissait pas, jusqu'à la contrescarpe. Enfin, dans la nuit du 6 au 7 juillet on entra en galerie couverte pour aller joindre la contrescarpe. Le 8 on y appliqua une mine de 400 kilogrammes de poudre, et on renversa la maçonnerie dans le fossé. Malheureusement le colonel Valazé, atteint d'une grenade à la tête pendant qu'il dirigeait les travaux, fut réputé mort quelques heures. Mais le travail n'en souffrit point, et bientôt la brèche se trouva praticable des deux côtés du fossé, c'est-à-dire à la descente et à la montée.
Le 9 juillet au matin, le général en chef disposa tout pour l'assaut. Il avait ordonné que l'artillerie se préparât à une dernière journée de feu, afin d'aplanir encore les brèches et de bouleverser l'artillerie de la place. Préparatifs de l'assaut. Dès quatre heures du matin nos batteries, qu'on avait portées au nombre de douze, vomirent sur la malheureuse ville de Ciudad-Rodrigo une grêle de boulets, de bombes et d'obus. L'ennemi répondit d'abord avec quelque vivacité, mais bientôt son artillerie, battue par des feux de front et de ricochet, fut obligée de se taire. Les deux brèches, labourées en tous sens par nos projectiles, ne présentèrent plus que des talus de décombres accessibles à l'agilité de nos soldats. Entre trois et quatre heures de l'après-midi, le génie ayant déclaré les brèches parfaitement praticables, Masséna ordonna l'assaut. Le maréchal Ney forma deux colonnes d'élite, sous les généraux Simon et Loison, et les plaça, musique en tête, dans les tranchées, prêtes à déboucher au premier signal. Suivant l'usage, il demanda quelques hommes de bonne volonté pour aller sous le feu de l'ennemi, et en face des deux armées, faire l'épreuve des brèches. Dans ces moments solennels, surtout parmi les troupes chez lesquelles le sentiment de l'honneur est vif, le courage est porté à son comble. Il fallait trois hommes, il s'en offrit une centaine. Ney envoya sur la brèche les nommés Thirion, caporal de grenadiers, Bombois, carabinier, Billeret, chasseur. Ces trois braves gens gravirent au pas de course la brèche de la première enceinte, puis celle de la seconde, et, arrivés au sommet, firent feu au cri de Vive l'Empereur! Ils revinrent, sans avoir été atteints, au milieu des acclamations de l'armée. Au moment où nos colonnes allaient franchir la première brèche, la place arbore le drapeau blanc, et fait sa reddition. Ney donna alors le signal. Les deux colonnes s'élancèrent jusqu'au pied de la première brèche, et tandis qu'elles s'apprêtaient à la franchir, le drapeau blanc, indice de la reddition, parut sur la seconde. Un vieillard en cheveux blancs, le général Herrasti, se présenta pour traiter. Il s'aboucha avec le maréchal Ney sur les ruines mêmes de ses murailles, et y discuta avec lui les conditions de la capitulation. Entrée des Français dans Ciudad-Rodrigo. Ney lui serra la main comme à un brave homme, lui accorda les honneurs dus à une belle défense, et décida que les officiers espagnols garderaient leur épée, et les soldats leur sac. Ces conditions arrêtées, nos troupes entrèrent dans la place. Le général Loison, avec ses colonnes d'assaut, y pénétra par la brèche. Le reste du 6e corps fut introduit par les portes de la ville, livrées immédiatement à nos troupes.
Résultats du siége. Il était temps que cette longue résistance fût vaincue, car nos soldats commençaient à manquer du nécessaire. On trouva dans Ciudad-Rodrigo bien moins de ressources qu'on ne l'avait espéré. Pourtant on y recueillit des farines, du biscuit, des viandes salées, des liquides, en un mot de quoi nourrir l'armée pendant plusieurs jours. On y prit cent et quelques bouches à feu, beaucoup de cartouches, de poudre et de fusils anglais. On y fit 3,500 prisonniers. La garnison avait perdu près de 500 hommes. Le siége ne nous en avait pas coûté moins de 1200, dont 200 morts et 1000 blessés, quelques-uns très-grièvement, comme le sont presque toujours les hommes atteints dans les siéges. Malheureusement les chaleurs ayant immédiatement succédé aux pluies, nous avaient valu un grand nombre de malades. On en comptait déjà trois à quatre mille.
Ce premier acte de la campagne de Portugal s'était bien passé. Les troupes, malgré l'esprit indocile des chefs, malgré l'indiscipline produite par la misère, avaient montré leur vigueur accoutumée. On pouvait tout attendre d'elles en présence de l'ennemi. Le colonel Valazé avait réparé les premières fautes commises dans la direction des travaux, et si l'on n'avait pas plus tôt surmonté la résistance des Espagnols, c'était justement pour avoir voulu la surmonter trop tôt, car l'histoire de la guerre de siéges prouve que tout travail qu'on veut s'épargner, s'il est nécessaire, reste à exécuter plus tard avec une plus grande perte de temps et d'hommes.
Masséna diffère de quelques jours l'attaque d'Alméida, afin de se donner le temps de préparer le matériel du siége. Ciudad-Rodrigo pris, il fallait attaquer Alméida. Mais cette fois le maréchal Masséna était décidé à ne rien brusquer, et à ne pas perdre du temps à force de vouloir en économiser. Ciudad-Rodrigo était tombé le 9 juillet; on ne pouvait pas commencer les opérations offensives avant la fin des chaleurs, c'est-à-dire avant le mois de septembre. On avait donc les mois de juillet et d'août pour assiéger Alméida, et il résolut de retourner de sa personne à Salamanque, afin d'achever la formation de ses magasins, la réunion de ses moyens de transport, et la création d'un parc de grosse artillerie plus complet que celui dont on s'était servi contre Ciudad-Rodrigo. On disait Alméida encore mieux fortifié et mieux armé que Ciudad-Rodrigo, et il ne voulait en entreprendre le siége qu'après avoir réuni tous les moyens de le conduire rapidement.
Avant de quitter Ciudad-Rodrigo il ordonna la réparation des brèches et la mise en état de défense de la place. La ville contenait les habitants les plus riches de la contrée réfugiés dans ses murs. Masséna frappa sur eux une contribution de 500 mille francs, dont il avait un urgent besoin pour payer les dépenses de l'artillerie et du génie, et immédiatement après il retourna à Salamanque, où, en son absence, les choses les plus pressantes avaient fait peu de progrès, non pas que ses agents eussent manqué d'activité, mais parce qu'ils avaient manqué d'autorité pour lever les obstacles. Ses troupes, par suite de la concentration autour de Ciudad-Rodrigo, ayant été remplacées à Léon par celles du général Kellermann, et à Valladolid par celles de la garde, on ne voulait pas lui livrer le produit des contributions perçues au nom de l'armée de Portugal. Il fallut faire acte d'autorité si on voulait assurer la rentrée des fonds qui appartenaient à cette armée, et le maréchal Masséna se vit contraint de forcer la caisse des payeurs pour en tirer les fonds qu'on y avait déposés indûment. Le maréchal Masséna avait de la répugnance à se compromettre dans des affaires de ce genre, depuis les rudes leçons que Napoléon lui avait données en Italie, et cette violation obligée des caisses du payeur fut pour lui une nouvelle cause de dégoût. Il s'y résigna cependant, et grâce à ce qu'il obtint par ce moyen, grâce à un envoi de fonds de Paris, il fit acquitter quelques mois de la solde arriérée, sans pouvoir néanmoins l'acquitter en entier. Le 2e corps resta encore créancier de trois mois de solde, le 6e et le 8e de deux. Masséna parvint ensuite à rassembler des grains, des bœufs, des mulets, surtout des ânes, et put espérer d'entrer en Portugal avec vingt jours de vivres, dont moitié sur le dos des soldats, moitié sur des bêtes de somme, en laissant les places de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida approvisionnées pour plusieurs mois. Il réunit en outre une soixantaine de pièces de grosse artillerie, et les achemina de Ciudad-Rodrigo sur Alméida. Les blés étant mûrs, il se procura des faucilles dans le pays, et fit faire la moisson par les 6e et 8e corps. Ce genre d'occupation ne déplaisait pas au soldat, et devait lui valoir quelque abondance, car cette année la moisson était en Espagne de la plus grande beauté. Malheureusement il y avait moitié des terres ou demeurée sans semence, ou dévastée d'avance par la pâture en vert à laquelle on avait eu recours afin de nourrir les chevaux. Cependant ce qui restait devait fournir outre l'alimentation présente, un utile complément pour les magasins.
Le matériel du siége étant prêt, on se porte sur Alméida. Pendant ce temps le général en chef avait ordonné qu'on procédât à l'investissement d'Alméida. Le maréchal Ney s'était avancé avec le 6e corps, suivi du 8e, pour refouler les Anglais sur la Coa, petite rivière qui, comme l'Aguéda, coule de la Sierra de Gata (ou Estrella) dans le Douro, en passant à une portée de canon d'Alméida. (Voir la carte no 53.) Alméida est sur la droite de la Coa, et par conséquent se trouvait de notre côté. Lord Wellington, persistant dans son immobilité malgré les cris de malédiction des Espagnols, qui étaient irrités au point de ne plus communiquer avec lui, était campé à Alverca, sur le penchant des hauteurs qui forment l'enceinte de la vallée du Mondego, et de là observait froidement ce qui se passait. Il avait seulement une avant-garde de troupes légères sur la droite de la Coa. Cette avant-garde, forte de six mille hommes d'infanterie et d'un millier de chevaux, était sous les ordres du général Crawfurd. Le général en chef enjoignit au maréchal Ney d'éloigner cette avant-garde, et de le prévenir à l'instant même si les Anglais paraissaient disposés à tenir, ce qui n'aurait guère concordé avec leur attitude actuelle. Voyant approcher le moment des opérations offensives, il avait prescrit à Reynier de passer le Tage avec le 2e corps et de venir prendre position sur le revers de la grande chaîne, qui, comme nous l'avons dit, s'appelle Guadarrama entre Ségovie et Madrid, Sierra de Gata entre Ciudad-Rodrigo et Alcantara, et Sierra de l'Estrella quand elle a pénétré en Portugal. Il lui ordonna d'avoir ses avant-postes vers Alfayates et Sabugal au débouché des montagnes, tout en restant encore à Coria pour observer la vallée du Tage.
Les chaleurs, les travaux du dernier siége avaient fatigué le 6e corps, et mis beaucoup de ses soldats à l'hôpital. Par ce motif le maréchal Ney aurait voulu aller chercher la fraîcheur dans la partie montagneuse de la contrée, y attendre en repos la fin des chaleurs, pour agir ensuite vers l'automne contre Alméida, et Alméida pris, contre l'armée anglaise. Le général en chef, après avoir accordé un repos de quinze ou vingt jours en juillet, voulait qu'Alméida tombât en août pour prendre l'offensive en septembre. Il ordonna donc l'investissement d'Alméida.
Le maréchal Ney exécuta les ordres qu'il avait reçus, et avec une rare énergie, comme on va le voir. Il obligea les arrière-gardes anglaises à se replier précipitamment, et les chassa devant lui jusqu'à un fort dit de la Conception, ouvrage régulier établi sur la route de Ciudad-Rodrigo à Alméida, et au sommet d'un plateau qui commandait cette route. Les Anglais avaient miné ce fort, ne voulant ni se priver d'une garnison pour le défendre, ni le livrer à nos troupes. Mais notre cavalerie s'avança si vite qu'ils ne purent faire sauter que deux bastions. L'ouvrage pouvait être facilement réparé; on s'en garda bien, car on ne se souciait pas plus que les Anglais d'y laisser une garnison. Beau combat de la Coa livré par le maréchal Ney à l'arrière-garde des Anglais. Le maréchal Ney avec la cavalerie de Montbrun, et l'infanterie de la division Loison, arriva le 24 juillet devant Alméida, serrant de très-près le général Crawfurd, qui était, avons-nous dit, en avant de la Coa avec cinq à six mille fantassins et un millier de chevaux. Ce général se retirait en une ligne brisée, dont la droite s'appuyait à la Coa, et la gauche à Alméida, sous la protection des feux de la place. Le maréchal Ney, dont l'ardeur bouillonnait à la vue des Anglais, se proposait de couper d'abord les Anglais d'Alméida, et puis de les précipiter dans le ravin profond de la Coa. Il les fit charger sur leur gauche, vers Alméida, par Montbrun avec la cavalerie légère, avec un régiment de dragons et les compagnies de tirailleurs formées pendant le dernier siége. Il fit en même temps aborder vivement leur centre et leur droite par l'infanterie du général Loison. Quoique les Anglais ne fussent pas de grands marcheurs, ils pouvaient néanmoins forcer le pas pendant quelques heures, et ils ne perdirent pas de temps pour se rapprocher de la Coa, en tâchant de se tenir à portée des feux de la place qui les couvrait, et du pont de la Coa qu'ils avaient à franchir. Le maréchal Ney les poursuivit aussi vite qu'ils se retiraient. Montbrun avec sa cavalerie et ses tirailleurs les chargea sous le feu même des canons d'Alméida, et les obligea à s'en éloigner, tandis que Loison, enfonçant leur infanterie, les rejetait sur le pont. S'ils avaient eu moins d'avance, il ne se serait pas échappé un seul homme de ce corps. Néanmoins on leur tua ou prit 7 à 800 soldats, perte très-sensible pour les Anglais qui étaient en petit nombre, et qui avaient la prétention de ne se laisser jamais entamer. Après ce brillant coup de main on investit Alméida, et on commença les établissements nécessaires pour le 6e corps, qui allait être chargé de ce siége comme il l'avait été du précédent. Le général Junot aurait voulu que cet honneur appartînt au 8e corps, mais il eût fallu changer l'ordre de bataille pour qu'il en fût ainsi, et le général en chef s'y refusa.
Août 1810. Le maréchal Ney sachant qu'on aurait à passer deux mois dans ces cantonnements, y fit construire des baraques pour ses troupes, et puis envoya les soldats à la moisson. Le blé était superbe, le bétail ne manquait pas, et l'armée put séjourner en cet endroit sans essuyer aucune privation. En même temps elle s'étendit au loin, afin de couper les fascines dont on allait avoir grand besoin pour les travaux du siége, surtout à cause de la nature du sol.
Investissement d'Alméida. Alméida était un pentagone régulier, parfaitement fortifié, complétement armé, pourvu d'une garnison de 5,000 Portugais, et établi sur un sol de roc, dans lequel il était très-difficile d'ouvrir la tranchée. Il fallait donc, pour se couvrir, beaucoup de sacs à terre, beaucoup de fascines et de gabions. On employa la première quinzaine d'août à moissonner, à se procurer le matériel indispensable, et à attendre la grosse artillerie. Ouverture de la tranchée le 15 août. Le 15, jour de la Saint-Napoléon, on ouvrit la tranchée. Masséna s'était transporté sur les lieux, et on avait choisi pour point d'attaque le front du sud, ainsi que le bastion de San-Pedro, qui semblait moins défendu que les autres. La nature pierreuse du sol ne permit pas d'abord de s'y enfoncer profondément, et il fallut se couvrir avec des sacs à terre. Les jours suivants on approfondit la tranchée, on la prolongea à droite et à gauche, afin d'occuper des positions d'où il était possible d'établir des feux de ricochet sur le bastion attaqué. Ces travaux coûtèrent des hommes et du temps, car on était mal abrité, et on avait résolu de n'employer l'artillerie que lorsqu'on pourrait déployer tous ses feux à la fois. Afin d'y suppléer on plaça dans des trous, comme à Ciudad-Rodrigo, des tirailleurs qui étaient chargés de tirer sur les canonniers ennemis. Cependant on cheminait lentement, car à tout moment on trouvait la roche vive, et il fallait recourir à la mine pour creuser les tranchées. À peine la première parallèle était-elle ouverte sur toute son étendue, qu'on déboucha en zigzag pour procéder à l'ouverture de la seconde, et on la conduisit très-près du bastion de San-Pedro sans avoir tiré un coup de canon.
Tandis qu'on exécutait les travaux d'approche, on avait construit onze batteries, et on les avait armées de 64 pièces de gros calibre, amenées de Ciudad-Rodrigo et de Salamanque. Le 26 août au matin, l'artillerie étant prête, le maréchal Masséna ordonna d'ouvrir le feu. Les projectiles tombant dans tous les sens sur une petite place, qui, quoique bien fortifiée, pouvait être presque enveloppée par les batteries des assiégeants, y causèrent de grands dommages. L'ennemi répondit avec vigueur, mais sans pouvoir tenir tête à notre artillerie, qui était servie avec autant de précision que de vivacité. Plusieurs édifices se trouvaient en flammes. Effroyable explosion qui amène la reddition d'Alméida. Vers la nuit une bombe heureusement dirigée, tombant sur le magasin à poudre qui était au centre même de la ville et dans le château, y détermina une explosion effroyable. Une partie des maisons furent renversées, et près de 500 hommes périrent, soldats ou habitants. Il y eut même des pièces de canon précipitées dans les fossés, et des portions de rempart entr'ouvertes. Nos tranchées avaient été remplies de terre, de cailloux, de débris de tout genre, au point d'exiger d'assez grands travaux pour les déblayer.
Ce fut surtout le lendemain 27, quand il fit jour, que le désastre de la ville parut dans toute son horreur. Les habitants consternés demandaient qu'on ne les exposât pas davantage à ces ravages de la foudre. Les troupes de la garnison, indignées, comme les défenseurs de Ciudad-Rodrigo, de l'immobilité persévérante des Anglais, disaient qu'on ne devait pas les sacrifier plus longtemps à l'égoïsme d'un allié impitoyable, et parlaient aussi de se rendre. Masséna, jugeant très-bien du désordre qui devait régner dans la place, la fit sommer dans la journée du 27, en écrivant au gouverneur qu'après un accident comme celui qui venait de le frapper, il était impossible qu'il poussât plus loin la résistance. Le gouverneur se mit à parlementer et à disputer sur les conditions. Pendant ce temps, un général portugais, le marquis d'Alorna, qu'on menait avec soi, ainsi que plusieurs autres officiers de la même nation, afin d'essayer de leur influence sur l'armée portugaise, se montra sur le rempart, s'aboucha avec quelques officiers de la garnison, et fut accueilli très-amicalement. Tout prouvait que cette garnison ne voulait plus se défendre. Pourtant le gouverneur ayant encore disputé toute la journée, Masséna fit recommencer le feu, mais n'eut que quelques coups de canon à tirer, car à onze heures du soir la capitulation fut acceptée aux conditions que nous avions dictées.
Sept. 1810. Résultats de la prise d'Alméida. Le lendemain 28 août le 6e corps, qui avait eu la gloire de ce second siége comme du premier, entra dans Alméida, et commença ainsi par deux faits d'armes glorieux l'invasion du Portugal. On trouva près de 5 mille hommes dans la place, d'assez grands approvisionnements en vivres, et une belle artillerie. Les 5 mille prisonniers de la garnison se composaient du 24e régiment de ligne portugais et de miliciens. Masséna était assez embarrassé de ces prisonniers, particulièrement des derniers. Les Anglais avaient cherché à persuader aux habitants du Portugal que les Français avaient la coutume de tuer tout ce qu'ils prenaient. Il pensa que c'était un démenti utile à donner à ces bruits que de renvoyer ces miliciens, paysans pour la plupart, en les chargeant de dire à leurs compatriotes que ceux qui ne se défendraient pas seraient traités avec la même indulgence. Quant au 24e portugais, sur l'avis du marquis d'Alorna, Masséna lui proposa d'entrer au service de la France, à l'exemple d'autres Portugais déjà enrôlés dans l'armée française, et le trouva disposé à accueillir cette proposition. Tous, soldats et officiers, acceptèrent, les uns pour déserter bientôt, les autres par ressentiment contre les Anglais, qui les laissaient battre sans les secourir. Masséna fit ensuite réparer Alméida pour le remettre en état de défense.
La première partie du plan de campagne, celle qui consistait dans la conquête des forteresses de la frontière, était donc heureusement accomplie. On avait une bonne base d'opération, bonne toutefois si on pouvait approvisionner les places conquises, y créer des hôpitaux, des magasins, et y mettre des forces suffisantes pour couvrir les communications. Seulement on avait trop de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida, car c'étaient deux garnisons au lieu d'une à laisser en arrière, c'était double approvisionnement à se procurer, double soin de défense pour un même objet, car les deux places étaient si voisines, que l'une servait au même usage que l'autre. Masséna aurait voulu détruire Alméida; mais il ne l'ose pas, dans l'ignorance où il est des intentions de Napoléon. Aussi Masséna voulait-il détruire Alméida, ce qui eût été fort heureux; mais, ignorant que Napoléon à Paris pensait comme lui à cet égard, et ne l'ayant su que plus tard, il décida la réparation et la mise en état de défense de ce poste, et il commença enfin ses dernières dispositions pour l'entrée en Portugal.
On était en septembre, et il se proposait de franchir la frontière du 10 au 15. Napoléon, après l'avoir beaucoup félicité de la prise de Ciudad-Rodrigo et de celle d'Alméida, l'avait vivement pressé d'entrer enfin en action, et, une fois en marche, de se jeter à corps perdu sur les Anglais.—Ils ne sont pas plus de 25 mille, lui écrivait-il; vos soldats doivent, même après les siéges et les maladies de l'été, s'élever au nombre d'environ 60 mille; et comment vingt-cinq mille Anglais pourraient-ils résister à soixante mille Français commandés par vous? Hésiter serait un scandale de faiblesse qui n'est pas à craindre d'un général tel que le duc de Rivoli et le prince d'Essling.—Masséna n'avait pas besoin qu'on le pressât d'aborder franchement les Anglais quand il les rencontrerait sur ses pas, mais il voyait avec douleur les illusions que se faisait Napoléon sur la force des deux armées, et avait le vague pressentiment qu'il serait, lui, la première victime de ces illusions, en attendant que Napoléon le devînt à son tour, ce que personne ne prévoyait alors, excepté peut-être le général britannique, seul bien placé en Europe pour en juger sainement.
Forces comparées de lord Wellington et du maréchal Masséna, et infériorité des forces de celui-ci. Masséna n'avait malheureusement pas tout ce que supposait Napoléon, et les Anglais étaient autrement forts que celui-ci ne l'imaginait. Les trois corps réunis de Reynier, Ney et Junot, qui ne comptaient pas 80 mille hommes, comme on le croyait à Paris, mais 66,000, pouvaient tout au plus en réunir 50,000 en entrant en Portugal. En effet, les siéges avaient coûté au moins 2 mille hommes au corps du maréchal Ney. La saison ayant rapidement passé de pluies continuelles à des chaleurs étouffantes, avait enlevé au corps de Ney, et surtout à celui de Junot qui était composé de jeunes gens, au moins 7 à 8 mille hommes. Il fallait laisser dans les places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo des garnisons qui ne pouvaient pas être moindres de 1200 hommes dans l'une, de 1800 dans l'autre, ce qui faisait 3 mille. Il fallait enfin quelques troupes valides sur les derrières, et le général en chef, malgré son désir de ne pas disséminer ses forces, avait résolu, indépendamment des garnisons d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, de laisser au général Gardanne une colonne de trois mille hommes, composée d'un millier de dragons et de deux mille soldats d'infanterie, pour rendre les routes praticables entre les diverses places qui formaient notre base d'opération, pour achever les vastes magasins qu'il importait d'avoir sur nos derrières, pour recueillir enfin les hommes sortant des hôpitaux. Par ces divers motifs, Masséna, dans le moment, ne pouvait partir qu'avec 50 mille hommes tout au plus. C'était bien peu contre lord Wellington, qui venait de ramener le général Hill sur Abrantès, dès qu'il avait aperçu le mouvement du général Reynier vers la Sierra de Gata, et qui, avec les 20 mille Anglais, les 15 mille Portugais qu'il avait déjà, possédait ainsi un total de 50 mille hommes d'excellente qualité. Contre les positions défensives, qui en Portugal se rencontraient à chaque pas, et que lord Wellington savait si bien choisir et défendre, il nous aurait fallu au moins un tiers de plus pour lutter avec un avantage égal. En se retirant, lord Wellington allait voir son armée augmenter encore par le ralliement des Portugais, par la jonction des Espagnols de Badajoz, par l'arrivée à Lisbonne des renforts de Cadix. Il devait donc avoir sous les murs de Lisbonne, indépendamment des lignes de Torrès-Védras dont l'existence était ignorée des Français, une force d'environ 80 mille hommes. Arrivés devant ces lignes, à quel nombre seraient réduits les 50 mille hommes de Masséna, obligés de tout porter avec eux, ayant eu beaucoup de combats à soutenir, et probablement même quelque grande bataille à livrer? Ce n'était pas faire une supposition bien exagérée que de les croire réduits à 40 mille, mourants de faim devant les 80 mille Anglais, Espagnols, Portugais, de lord Wellington, qui seraient eux bien pourvus de tout, et retranchés dans quelque forte position défensive, avec la mer et les escadres britanniques pour appui. Ce n'est pas tout encore. Masséna devait arriver par la gauche du Tage, qui entre Abrantès et Lisbonne est un vaste fleuve, et se trouver sans moyen de passage en présence des Anglais, que leur matériel maritime mettrait en possession des deux rives. Il aurait donc fallu que 25 ou 30 mille Français, partant de l'Andalousie avec un équipage de pont qu'on aurait pu faire descendre d'Alcantara, vinssent donner la main à Masséna sous Abrantès, que Masséna lui-même eût 70 mille combattants au lieu de 50, et alors, en déduisant les pertes, il y aurait eu chance de succès contre lord Wellington, sauf toujours la difficulté de vivre, laquelle eût été fort diminuée toutefois par l'occupation des deux rives du Tage, car l'Alentejo présentait des ressources dont les Français venus de Badajoz pouvaient s'emparer avant que les Anglais eussent le temps de les détruire.
Le maréchal Masséna écrit de nouveau à l'Empereur pour lui signaler toutes les difficultés de l'expédition de Portugal. Le maréchal Masséna, tout en se résignant à obéir, écrivit de nouveau à Napoléon pour lui dire que ses forces étaient insuffisantes par rapport à celles des Anglais, que les routes étaient épouvantables, qu'il ne trouverait rien pour vivre, qu'à peine parti toutes ses communications seraient interceptées, que c'est à peine s'il serait possible de communiquer de Salamanque à Ciudad-Rodrigo, qu'il ne pourrait rien recevoir, que c'était donc un grand problème de savoir comment il parviendrait à subsister devant les Anglais pourvus de tout, fort accrus en nombre, tandis que lui serait fort réduit, et qu'il n'avait aucune chance de succès si on ne faisait pas arriver promptement sur ses derrières un corps considérable, qui apporterait non-seulement un secours d'hommes, mais des vivres, des munitions de guerre et des chevaux pour les traîner. Ce que Masséna découvrait dans sa prévoyance, ses lieutenants le découvraient comme lui. Ney, Junot, Reynier, sur qui ne pesait pas, il est vrai, la charge difficile de contredire l'Empereur, déclaraient chaque jour que l'entreprise n'était pas sage avec les moyens dont on disposait, qu'il était facile de rédiger des plans à Paris, et de donner loin de la réalité des choses des ordres qui sur les lieux étaient inexécutables, qu'il fallait oser faire de sérieuses représentations à l'Empereur, et refuser de marcher tant qu'il n'aurait pas envoyé ce qui était nécessaire pour réussir. Malheureusement Masséna, qui, nous l'avons déjà dit, venait d'être comblé de faveurs, et qui craignait de passer pour timide aux yeux d'un maître très-exigeant en fait d'énergie, Masséna eut un tort, le seul grave de cette campagne, tort que partagent souvent même les caractères les plus indépendants sous des maîtres non contredits, celui d'accepter une mission déraisonnable, et il se décida à marcher en avant. D'ailleurs il comptait sur la prochaine arrivée du général Drouet avec 20 mille hommes, sur celle du général Gardanne avec 8 ou 9 mille, et même sur le concours probable des troupes d'Andalousie; il comptait sur cette fortune qui depuis vingt ans ne l'avait jamais trahi, et enfin, tout fatigué qu'il était, il sentait dans le fond de son âme la confiance que, s'il pouvait joindre l'ennemi quelque part, il lui ferait éprouver un tel échec, que la guerre serait peut-être terminée en une bataille, et qu'il n'aurait plus que des débris à poursuivre jusqu'au bord de l'Océan.
Malgré les objections du maréchal Masséna, Napoléon persiste à ordonner l'expédition de Portugal. Quant à Napoléon, malgré les lettres qu'il reçut, il persista, s'étant accoutumé depuis longtemps à entendre les généraux exagérer les ressources de l'ennemi et diminuer les leurs, ne tenant compte dans l'armée anglaise que des Anglais, qu'il évaluait sur de faux rapports à 25 mille hommes tout au plus, considérant comme rien les Espagnols et les Portugais, se figurant dès lors que 50 mille Français viendraient facilement à bout de 25 mille Anglais, ignorant l'existence des lignes de Torrès-Védras, n'imaginant pas tout ce que l'ennemi trouverait de ressources dans la distance, le climat, la stérilité des lieux, ayant enfin contracté l'habitude qui semblerait ne devoir être que celle de la médiocrité, mais qui grâce à la flatterie devient quelquefois celle du génie lui-même, l'habitude de croire à l'accomplissement de tout ce qu'il désirait. Il répondit à toutes les objections qu'il fallait marcher, et ne pas marchander les Anglais quand on les rencontrerait. Masséna se décida donc à partir, espérant qu'on lui enverrait ce qu'on lui avait promis, et que la fortune et son grand courage ne lui feraient pas défaut. Il avait fixé le 10 septembre pour le passage de la frontière; il ajourna jusqu'au 16, afin d'être mieux préparé, et de laisser passer les chaleurs, qui étaient encore très-fortes à cette époque. Il s'était flatté de pouvoir amasser six mois de vivres à Ciudad-Rodrigo et Alméida, avec des approvisionnements suffisants pour le cas d'une retraite de l'armée; il s'était promis aussi de transporter avec lui vingt jours de subsistances, ce qui, pour cinquante mille hommes, supposait un million de rations. En ceci comme dans tout le reste, la réalité se trouva bien au-dessous de l'espérance. Le moment du départ venu, il n'avait pu introduire que quatre mois de vivres dans les deux places; il avait dû renoncer à la formation de magasins sur les derrières de l'armée, et n'était parvenu à réunir que pour seize jours de vivres, même après avoir ruiné tous les moyens de transport du pays, depuis Burgos jusqu'à Salamanque. Il est vrai que des marchés passés, des réquisitions ordonnées devaient procurer encore 1,200 mille rations de grains, et qu'il laissait à ses agents à Salamanque le soin de s'entendre avec le général Gardanne pour continuer en son absence l'exécution de ses ordres. De seize jours de vivres qu'il avait réunis, le soldat en portait six dans son sac, et dix devaient suivre sur des mulets, des ânes et des bœufs. Au lieu de 100 bouches à feu, qui n'auraient représenté que deux pièces par mille hommes, il pouvait à peine en atteler 72, par la nécessité où il se trouvait de porter des munitions de guerre pour toute la campagne. Ses chevaux d'artillerie étaient déjà très-fatigués par les deux siéges auxquels on les avait employés, mais deux mille bœufs les aidaient à traîner le gros matériel. Des troupeaux de moutons enlevés à la contrée suivaient chaque corps d'armée; en un mot tout était disposé comme pour la traversée du désert. L'armée, malgré l'humeur chagrine de quelques chefs, voyait approcher avec plaisir le moment où elle allait sortir de sa longue inaction, et aborder enfin les Anglais. Les deux corps de Ney et de Reynier étaient formés de soldats éprouvés. Le corps de Junot seul était jeune, mais instruit, et avait déjà reçu la flamme de l'esprit militaire au contact des deux autres. Il était, en outre, débarrassé de tout ce qui était faible et malingre, ayant laissé aux hôpitaux cinq mille hommes sur vingt mille. L'infanterie mal vêtue, mais bien chaussée et bien armée, mûre d'âge et d'expérience, respirait la confiance. Les dragons, formant la principale force de la cavalerie, étaient noircis au soleil, rompus à l'exercice du cheval, armés de longs sabres de Tolède, qui causaient à chaque atteinte des blessures mortelles. Si jamais la valeur avait pu vaincre la nature des choses, cette armée était digne de le tenter! Masséna, Ney, Junot, Reynier, s'ils avaient été d'accord, n'auraient pas été au-dessous d'une pareille tâche, et, à la tête de pareils soldats, ils n'étaient pas sans chance de l'accomplir!
Passage de la frontière de Portugal le 16 septembre. Ses derniers préparatifs achevés, Masséna ébranla son armée le 16 septembre au matin. Avant de monter à cheval, il expédia encore un aide de camp à l'Empereur, pour lui redire tout ce que nous venons de rapporter des difficultés de l'entreprise, et pour demander instamment de prompts secours en hommes et en matériel, puis il se mit immédiatement en route. L'armée déboucha sur trois colonnes au delà des frontières du Portugal. (Voir la carte no 53.) Le corps de Reynier (le 2e), amené du versant sud de l'Estrella sur le versant nord, devait joindre l'armée à Celorico, et former la gauche. Ney, avec le 6e, marchant par la voie directe sur le même point de Celorico, formait le centre. Junot, avec le 8e corps formant la droite, devait passer par Pinhel, et se tenir un peu en arrière, afin de protéger l'énorme convoi de bœufs, de mulets, d'ânes, dont on était suivi, et qui portait ce dont on avait le plus besoin, du pain et des cartouches.
Difficultés de la marche. Les premiers pas faits dans ce funeste pays justifièrent tout ce qu'on avait craint. On s'était attendu à le trouver aride, car beaucoup de soldats l'avaient déjà traversé, mais on le trouva de plus dévasté par le fer et le feu. Partout les villages étaient déserts, les moulins hors de service, les meules de grain ou de paille en flammes. Tout ce que la population n'avait pas détruit, les Anglais s'étaient chargés de le détruire eux-mêmes. Il ne se présentait pas un guide dont il fût possible de se servir. À peine rencontra-t-on quelques vieillards qui n'avaient pu suivre la population fugitive, et desquels on ne tira pas de grandes informations. On y suppléa avec trois ou quatre officiers portugais attachés à l'armée, et avec quelques hommes du 24e portugais, les seuls qui n'eussent pas déserté. On s'éclaira comme on put au moyen de ces guides, sur des chemins à peine propres aux plus mauvais charrois de l'agriculture. Toutefois au milieu de ce désert pierreux, desséché par le ciel, incendié par les hommes, s'il ne restait ni blé ni bétail, il restait des pommes de terre, des haricots, des choux de très-bonne qualité, dont le soldat eut grand plaisir à remplir sa soupe.
Le 17, Masséna ralentit un peu la marche du 6e corps, qui était le plus alerte, pour donner au 2e le temps de rejoindre. Il arrêta le gros de l'armée à Juncaïs, sur la route de Viseu. Junot avait suivi péniblement, et était encore en arrière avec la masse des bagages.
Description de la vallée du Mondego. Obstacles qu'elle présente à une armée qui veut déboucher sur Coimbre. Il s'agissait de savoir quelle route on suivrait dans cette vallée du Mondego, qui porte à l'Océan les eaux du versant septentrional de l'Estrella. Le Mondego, descendu du nord de l'Estrella, irait se confondre avec le Douro, si une chaîne secondaire, appelée Sierra de Caramula, ne venait l'arrêter, le détourner vers l'ouest, et le contraindre à se jeter dans l'Océan après avoir traversé Coimbre. Ce fleuve coule donc entre les contre-forts de l'Estrella et les pentes moins abruptes de la Sierra de Caramula, enfermé ainsi dans une espèce de bassin arrondi, jusqu'à ce qu'il en sorte par une ouverture étroite qu'il s'est violemment ouverte un peu avant Coimbre.
Que Masséna passât à droite, qu'il passât à gauche du Mondego, pour se rendre à Coimbre, où il devait trouver d'abondantes ressources et la grande route d'Oporto à Lisbonne, il avait de nombreuses difficultés à vaincre. À gauche il devait rencontrer les contre-forts escarpés de l'Estrella, à droite les fortes ondulations de la Sierra de Caramula, les uns et les autres faciles à défendre, et dans tous les cas, au fond même de la vallée, à son débouché sur Coimbre, une sorte de gorge que les Anglais ne manqueraient pas de fermer. Ayant donc les mêmes obstacles à surmonter de l'un comme de l'autre côté, il préféra la rive droite à la rive gauche, parce que sur les pentes moins abruptes de la Sierra de Caramula il avait chance de trouver plus de culture et plus de ressources pour son armée. Or tout ce qu'on pouvait recueillir de vivres en route était une économie faite sur ceux qu'on portait avec soi. Par ce motif, arrivé à Celorico, Masséna quitta la rive gauche pour la rive droite du Mondego, et se dirigea sur Viseu, petite ville de sept à huit mille âmes, où se tenait un grand marché de bestiaux[21].
Arrivée de l'armée à Viseu. Le 2e et le 6e corps arrivèrent le 19 à Viseu, dont toute la population était en fuite, à l'exception seulement de quelques impotents, hommes ou femmes, qui n'avaient pu s'en aller. Quoique les Anglais eussent détruit les fours, les moulins, les greniers, et mis le feu aux meules de grains, pourtant on recueillit beaucoup de légumes, même assez de bétail, et les soldats qui avaient cru ne rien trouver que ce qu'ils apportaient sur leur dos, se montrèrent satisfaits et confiants. Quelques-uns même eurent l'imprudence de jeter sur les routes le biscuit dont leur sac était rempli, se disant qu'ils sauraient bien vivre partout.
La partie de l'armée la plus à plaindre était l'artillerie, et principalement le corps chargé d'escorter les bagages. Les chemins étaient presque impraticables, et trois jours de marche avaient suffi pour épuiser les chevaux, et mettre dans le plus mauvais état le charronnage de l'artillerie. La colonne des convois avait même essuyé une vive alerte. Le colonel Trent, partisan très-hardi, suivi de quelques Anglais et Portugais, avait profité d'un moment où l'escorte était éloignée pour assaillir la colonne des bagages; mais l'escorte étant revenue sur lui, il avait été obligé de lâcher sa proie. On n'avait perdu que quelques traînards surpris isolément sur la route.
Séjour de l'armée à Viseu. Masséna que rien ne pressait, et qui, tout en désirant joindre les Anglais, aimait mieux les rencontrer dans un pays plus découvert, accorda deux jours à l'armée afin de rallier le 8e corps, et de faire réparer les charrois de l'artillerie.
Le maréchal Ney, qui n'était pas plus facile pour ses inférieurs que pour ses supérieurs, s'étant brouillé avec le vieux général Loison, Masséna avait composé à celui-ci une division d'avant-garde avec des troupes légères, et il la faisait marcher en tête de l'armée, à côté de la cavalerie de Montbrun. L'avant-garde portée jusqu'aux environs de Busaco. Il leur ordonna à tous deux de se porter en avant, tandis que la masse des troupes se reposerait à Viseu, et les chargea de rétablir les ponts détruits par les Anglais sur les deux petites rivières du Dao et du Criz, qui descendent de la Sierra de Caramula dans le Mondego. Montbrun et Loison employèrent le 22 et le 23 à réparer les ponts et à traverser les rivières sur lesquelles ces ponts étaient jetés, livrant à chaque pas de petits combats d'arrière-garde qui furent tous à leur avantage.
Le 25, le corps de Reynier à gauche, celui de Ney au centre, passèrent la petite rivière du Criz. Junot à droite quitta Viseu. Montbrun et Loison se portèrent sur la rivière de Mortao, la dernière à franchir avant d'être au fond de la vallée du Mondego, et trouvèrent les Anglais plus résistants cette fois; mais ils les obligèrent à se replier et à leur abandonner le lit escarpé de cette petite rivière.
L'armée tout entière vient, à la suite de l'avant-garde, prendre position devant Busaco. Arrivé à cet endroit, on se trouvait au fond du bassin dans lequel coule le Mondego, et dont il ne sort, avons-nous dit, que par une gorge étroite, pour traverser la ville de Coimbre. C'était là évidemment que les Anglais devaient essayer de nous combattre, car sur l'une et l'autre rive ils avaient des positions également fortes à nous opposer. Si nous passions le Mondego pour nous porter sur la rive gauche, nous rencontrions un contre-fort détaché de l'Estrella, et qui, sous le nom de Sierra de Murcelha, se dressait devant nous comme un obstacle presque insurmontable. En restant sur la rive droite, nous avions en face la Sierra de Caramula, qui, en se recourbant pour fermer le bassin du Mondego, et prenant ici le nom de Sierra d'Alcoba, nous présentait un obstacle moins élevé, mais non moins difficile à vaincre. Deux chemins, presque parallèles, permettaient de franchir cette Sierra d'Alcoba, pour descendre ensuite sur Coimbre et rejoindre la grande route d'Oporto à Lisbonne. Sur l'un comme sur l'autre on voyait des postes nombreux qui les barraient, et au-dessus, sur des sommets couverts de bruyères, d'oliviers, de pins, on distinguait des troupes qui semblaient aller de notre gauche à notre droite. Les paysans disaient qu'au delà il y avait une plaine. Était-ce un plateau couronnant la chaîne, duquel il fallait descendre ensuite dans la plaine de Coimbre, ou bien était-ce la plaine de Coimbre elle-même? Avait-on devant soi l'armée anglaise, voulant disputer le Portugal sur ces hauteurs si bien appropriées à sa manière de combattre, ou seulement deux fortes arrière-gardes n'ayant d'autre désir que celui de disputer le passage, pour retarder notre marche et se donner le temps d'évacuer Coimbre?
Ney et Reynier, à l'aspect de la position, seraient d'avis d'assaillir l'ennemi sur-le-champ, mais ils attendent Masséna qui n'arrive que dans la soirée. D'après ce qu'on avait sous les yeux, ces deux suppositions étaient également vraisemblables. Reynier et Ney après s'être communiqué leurs impressions, furent du même avis. Quoi que voulussent faire les Anglais, ils ne paraissaient pas encore bien établis sur le terrain où on les apercevait, et il fallait les assaillir sur-le-champ, pour les refouler brusquement s'ils étaient en retraite, pour les forcer dans leur position avant qu'ils y fussent solidement assis, s'ils voulaient combattre. Ney et Reynier avaient raison. Par malheur Masséna n'était pas encore sur le terrain. Il n'arriva que dans la soirée, soit que la fatigue à laquelle il commençait à être fort sensible eût ralenti sa marche, soit qu'il eût été occupé de faire avancer la queue de son armée, qui était toute composée de charrois très-embarrassants. Ses lieutenants n'ayant pas osé en son absence engager une action générale, avaient attendu sa présence, et lorsqu'il fut rendu sur les lieux, il restait tout au plus le temps d'exécuter une reconnaissance, pour délibérer sur la conduite à tenir le lendemain.
Arrivée de Masséna, et délibération sur la question de savoir s'il faut livrer bataille. Le général en chef, après avoir reconnu la position de l'ennemi, conçut la même opinion que ses lieutenants, et pensa que les Anglais se préparaient à livrer bataille sur ce terrain. Éviter cette bataille était difficile. Si on s'était porté sur la gauche du Mondego, qu'il aurait fallu, faute de ponts, passer à gué pour aller ensuite gravir la Sierra de Murcelha, on y aurait probablement trouvé les Anglais, qui découvrant tous nos mouvements des hauteurs qu'ils occupaient, n'auraient pas manqué de les suivre, peut-être de se jeter sur nous pendant cette marche de flanc. S'enfoncer dans la gorge même du Mondego, pour la passer en longeant le fleuve, et déboucher au delà sur Coimbre, était impossible, les hauteurs en cet endroit serrant tellement le Mondego qu'il n'y avait aucune route praticable, ni à droite ni à gauche. Il ne restait donc que les deux chemins qu'on avait devant soi, traversant directement l'un et l'autre la Sierra d'Alcoba, à moins qu'on ne cherchât à passer sur la droite, vers le point où cette sierra se rattache à celle de Caramula, dont elle est le prolongement. En cet endroit, en effet, on apercevait un abaissement du terrain qui pouvait donner passage à une armée. Mais les gens du pays, sans doute mal questionnés, affirmaient qu'il n'existait de ce côté aucun chemin praticable aux voitures. On n'avait donc pas le choix, et il fallait ou emporter la position qui nous faisait obstacle, ou nous retirer. Les opinions furent cependant partagées. Le maréchal Ney qui tout à l'heure était d'avis de combattre, n'était plus de cet avis maintenant. Ney n'est point d'avis de livrer bataille. Il dit qu'il aurait fallu assaillir les Anglais sur-le-champ, et avant qu'ils se fussent établis dans leur position, qu'à présent il était trop tard, qu'il valait mieux rétrograder que de perdre une bataille dans ces gorges affreuses, sans savoir comment on se retirerait en ayant à sa suite un ennemi victorieux. À ces raisons il ajouta diverses considérations, désormais intempestives, sur une campagne commencée avec des moyens trop peu proportionnés aux difficultés qu'elle présentait.
Masséna repoussa vivement la proposition de se retirer, qu'il était facile au maréchal Ney de faire parce qu'il n'en devait pas porter la responsabilité. Il dit qu'un tel conseil n'était pas digne du maréchal, et soutint qu'il fallait livrer bataille. Reynier est d'avis contraire. Reynier, ordinairement circonspect, opinant cette fois au rebours de son caractère, comme Ney au rebours du sien, appuya l'avis de Masséna. Il affirma qu'après avoir bien étudié la position, il croyait pouvoir l'enlever. Résolution de livrer bataille, et plan adopté pour la livrer. Masséna accueillit cette opinion, et la bataille fut résolue pour le lendemain. Reynier s'étant fait fort d'emporter la position, c'était à lui de l'aborder le premier, et il fut convenu qu'il essayerait de très-bonne heure de percer par le chemin de gauche, dit de San-Antonio, tandis que Ney essayerait de percer par celui de droite, dit de Moira (celui-ci aboutissait à la chartreuse de Busaco), que Junot qui était arrivé très-tard dans la soirée, resterait en arrière-garde pour protéger la retraite si on n'avait pas réussi, que Montbrun avec toute sa cavalerie se tiendrait en bataille au pied des hauteurs, pour sabrer les Anglais s'ils cherchaient à en descendre, et que l'artillerie, qu'il était impossible de mener avec soi à l'assaut de ces ravins, serait placée sur plusieurs mamelons, d'où elle pourrait envoyer des boulets à l'ennemi. Masséna devait se tenir de sa personne entre les deux colonnes d'attaque, pour ordonner les dispositions que les événements de la journée rendraient nécessaires.
Motifs du général anglais pour se battre sur la position de Busaco. Les généraux français ne se trompaient point en supposant que lord Wellington était décidé à combattre sur ces hauteurs. Le général anglais en effet, quoique très-prudent, ne voulait pas rentrer dans ses lignes en fugitif, et il était bien résolu lorsqu'il rencontrerait l'une de ces positions contre lesquelles l'impétueuse bravoure des Français semblait devoir échouer, de livrer une bataille défensive, qui lui permettrait de se retirer plus tranquillement, qui raffermirait le moral de ses troupes pour le cas où elles auraient à défendre les lignes de Torrès-Védras, qui même, si elle tournait tout à fait à son avantage, le dispenserait de se replier sur Lisbonne. Dans cette pensée, il avait jugé que la Sierra de Murcelha et celle d'Alcoba, qui viennent, avons-nous dit, se joindre sur le bord du Mondego au-dessus de Coimbre, lui offriraient l'une ou l'autre le champ de bataille désiré. Ignorant laquelle des deux les Français essayeraient d'emporter, il avait placé sur la Sierra de Murcelha le corps du général Hill, qu'il avait récemment appelé à lui, et s'était établi de sa personne avec son corps d'armée principal sur celle d'Alcoba. Ayant aperçu de la position dominante qu'il occupait la marche des Français, et leur réunion sur la rive droite du Mondego, au pied de la Sierra d'Alcoba, il avait attiré à lui dans la journée du 26 le corps du général Hill, lui avait fait passer le Mondego et gravir la Sierra d'Alcoba, ce qui avait donné lieu à ces mouvements remarqués par les Français à travers les pins et les bruyères qui couronnaient les hauteurs.
Distribution de l'armée anglaise sur les hauteurs de Busaco. Le 26 au soir l'armée anglo-portugaise était donc à peu près réunie tout entière, au nombre d'environ 50 mille hommes, sur le plateau de la Sierra d'Alcoba, depuis les sommets qui dominaient à pic le Mondego jusqu'à la chartreuse de Busaco. Lord Wellington avait placé à l'extrémité même de la Sierra, contre le Mondego, le détachement portugais qui servait avec le général Hill. Ensuite, en tirant sur sa gauche et sur notre droite, venait la division Hill (la 2e), puis la division Leith (la 5e), celle-ci fermant en partie le chemin principal de San-Antonio que devait attaquer le général Reynier. La division Picton (la 3e) achevait de fermer ce débouché. Puis venait la division Spencer (la 1re), qui, occupant une position intermédiaire entre le chemin de San-Antonio et celui de Moira, pouvait accourir vers l'un ou vers l'autre. La Sierra d'Alcoba se détournant ici pour se relier à celle de Caramula, formait vers la chartreuse de Busaco une ligne courbe, au centre de laquelle aboutissait le chemin de Moira que devait enlever le maréchal Ney. C'était le général Crawfurd qui avec les troupes légères anglaises et le gros des Portugais, occupait cette dernière position, de manière que le chemin de Moira conduisant à la chartreuse de Busaco était battu à la fois par les feux du général Spencer et par ceux du général Crawfurd. Enfin la division Cole (la 4e) formait l'extrême gauche de l'armée britannique, vers le point où la Sierra d'Alcoba se reliait à celle de Caramula. Lord Wellington croyant comme le maréchal Masséna qu'au delà ne se trouvait point de route praticable, avait borné sa surveillance de ce côté à l'envoi de quelque cavalerie légère sous le partisan Trent. Au-dessus de la Sierra régnait un plateau large de cent ou deux cents toises, fort pierreux, mais sur lequel l'espace ne manquait pas pour se déployer. Lord Wellington avait disposé sur ce plateau de fortes réserves d'infanterie et d'artillerie, afin de fondre à l'improviste sur les troupes assez hardies pour gravir le sommet de la position. Il était donc encore plus fortement établi à Busaco qu'à Talavera, et il attendait, non pas sans anxiété, mais sans trouble, la journée du 27.
Distribution des troupes françaises au pied de Busaco. Les Français, vus de tous côtés et voyant à peine leurs adversaires, s'inquiétaient peu des formidables obstacles accumulés sur leurs pas. Ils étaient environ cinquante mille, comme les Anglais, et se sentant supérieurs à ceux-ci en plaine, ils croyaient pouvoir trouver dans leur audace une compensation aux difficultés de terrain qu'ils auraient à vaincre. Le 27, à la pointe du jour, les corps de Reynier et de Ney étaient formés, l'un en avant de San-Antonio, l'autre en avant de Moira, prêts à gravir la sierra: l'artillerie prenait position sur quelques mamelons en face de l'ennemi: la cavalerie et le 8e corps étaient en bataille dans la plaine, pour recueillir l'armée si elle était repoussée. Masséna avait pris place au centre de la ligne, sur un tertre élevé, où, bien qu'exposé à toute l'artillerie ennemie, il pouvait à peine discerner les deux points d'attaque, tant le pays, qui était pour les Anglais d'une clarté parfaite, était pour nous obscur et difficile.
Bataille de Busaco, livrée le 27 septembre 1810. Dès la pointe du jour, Reynier, conformément à ce qu'il avait promis, entra le premier en action. La division Merle marchait en tête, guidée par le capitaine Charlet, qui la veille avait fait au milieu des plus grands périls une soigneuse reconnaissance des lieux. Elle était suivie par la brigade Foy de la division Heudelet. Un brouillard épais protégeait nos deux colonnes.
Attaque énergique, mais sans succès, du général Reynier. Après avoir suivi quelque temps la route de San-Antonio de Cantaro, qui allait et venait en forme de rampes sur le flanc de la montagne, la division Merle se jette à droite de cette route, et s'efforce de gravir la montagne à travers les arbres et les broussailles qui la couvrent. Les 2e léger et 36e de ligne, conduits par le général Sarrut, le 4e léger par le général Graindorge, s'élèvent péniblement, en s'aidant de tous les gros végétaux dont ces hauteurs sont hérissées, tandis que sur la route continuent de marcher en colonne le 31e léger de la division Heudelet, et derrière celui-ci les 17e léger et 70e de ligne de la même division, formant la brigade Foy. Après une heure d'efforts la division Merle, protégée quelque temps par le brouillard, parvient au sommet, essoufflée, épuisée de fatigue. Aussitôt arrivée sur le bord du plateau, elle se jette sur le 8e portugais qu'elle culbute, et à qui elle enlève son artillerie. Mais la division Picton est là tout entière, appuyée d'un côté par la division Leith, de l'autre par une forte batterie et par la division Spencer, qui de la position intermédiaire qu'elle occupe accourt pour se porter au danger. À peine la division Merle essaye-t-elle de se déployer qu'elle est accueillie en flanc par la mitraille de l'artillerie placée à sa droite, et de front par la mousqueterie de la division Picton tirant à quinze pas. Sous ces décharges meurtrières, le général Merle, le colonel Merle du 2e léger, le général Graindorge qui marchait à la tête du 4e léger, et le colonel de ce même régiment, Desgraviers, tombent blessés mortellement. Un grand nombre d'officiers inférieurs et de soldats sont également atteints. Voyant le succès de ses feux, le général Picton qui se sent appuyé de droite et de gauche, porte en avant les 88e et 45e régiments, le 8e portugais rallié, et charge à la baïonnette nos troupes surprises, haletantes encore de leur pénible escalade, et privées de presque tous leurs chefs. Il les oblige à se replier jusqu'à l'extrémité du plateau. À ce même instant le 31e de la division Heudelet, précédant la brigade Foy, débouche par la route sur la gauche de la division Merle, et se hâte de la soutenir. Mais assailli, avant qu'il ait pu se former, par la mitraille et la mousqueterie, privé de son colonel Desmeuniers, il est refoulé jusqu'au débouché de la route. Nos soldats, aussi intelligents que braves, loin de se laisser précipiter du haut en bas de la position, s'arrêtent à la naissance de l'escarpement, et font de tous les points qu'ils peuvent occuper un feu de tirailleurs meurtrier pour l'ennemi. Ils donnent ainsi le temps à la brigade Foy d'arriver. Celle-ci ayant suivi la grande route apparaît enfin sur le plateau, accompagnée du 31e qu'elle a rallié, et ayant à sa droite et à sa gauche les restes de la division Merle reformés par le général Sarrut. Mais en ce moment lord Wellington ayant dirigé la division Leith sur notre gauche, la division Spencer sur notre droite, avec toutes ses réserves d'artillerie, combat avec plus de quinze mille hommes, parfaitement reposés et établis sur un terrain solide, contre sept à huit mille de nos soldats, essoufflés, pouvant à peine se tenir au bord d'un précipice, et totalement dépourvus d'artillerie. Après les avoir criblés de mitraille, lord Wellington les fait aborder à la baïonnette par la masse entière de son infanterie. Nos soldats, assaillis ainsi par des feux épouvantables, poussés sur un terrain en pente par des forces doubles, sont inévitablement culbutés, et se retirent emportant dans leurs bras, outre les généraux que nous avons déjà nommés, le général Foy blessé gravement. Reynier qui suivait l'attaque, avait encore à sa disposition le reste de la division Heudelet; mais, comptant déjà 2,500 hommes hors de combat, il craignait de se trop affaiblir par une obstination imprudente, laquelle d'ailleurs ne pouvait avoir des chances de succès que lorsque le maréchal Ney aurait attiré à lui une partie de l'armée britannique.