L'attaque du maréchal Ney pas plus heureuse que celle du général Reynier. Pendant ce temps, en effet, le maréchal Ney était entré en ligne, malheureusement un peu tard, ce qui s'expliquait par la distance à parcourir, le village de Moira qui lui servait de point de départ étant plus éloigné que celui de San-Antonio d'où le général Reynier s'était mis en marche. Les difficultés n'étaient pas moins grandes de son côté, car vers notre droite la sierra formant une courbe pour rejoindre celle de Caramula, on avait à supporter pour la gravir une redoutable convergence de feux. La route tracée sur la crête d'un contre-fort venait déboucher sur le parc de la chartreuse de Busaco, qui était couvert d'abatis et occupé par la masse entière des troupes portugaises. La division Loison marchait la première, suivie à quelque distance par la division Marchand en colonne serrée. Une troisième division, celle du général Mermet, était tenue en réserve.

Après un combat de tirailleurs assez vif, dans lequel nous avions l'avantage de l'intelligence mais le désavantage des lieux, le maréchal Ney lance ses troupes sur la position. Loison quitte la route avec ses deux brigades, et cherche à escalader le flanc de la sierra, tandis que Marchand continue à suivre la grande route. À ce flanc de la sierra se trouve attaché le village de Sul, bâti le long d'une rampe à mi-côte. Le général Simon s'y précipite audacieusement à la tête du 26e de ligne et de la légion du Midi. Il en chasse les Portugais, y prend du canon, et en fait un point d'appui pour essayer de s'élever jusqu'au sommet de la montagne. Un peu à droite de la brigade Simon et contre le même escarpement, la brigade Ferrey, composée des 32e léger, 66e et 82e de ligne, gravit péniblement la hauteur, sans l'obstacle, mais aussi sans l'appui du village de Sul. Les deux brigades, à force de constance et d'opiniâtreté, s'attachant à chaque rocher, à chaque arbre, parviennent cependant sous le feu meurtrier des Portugais jusqu'au sommet, lorsque tout à coup l'artillerie du général Crawfurd les couvre de mitraille presque à bout portant. Au même instant le général Crawfurd fait croiser la baïonnette à la division légère et à la brigade portugaise de Colman, et culbute nos régiments avant qu'ils aient pu se former et opposer quelque résistance. La brigade Simon s'arrête au village de Sul après avoir perdu son général, resté blessé dans les mains de l'ennemi. La brigade Ferrey, ne trouvant à se cramponner nulle part, est ramenée au pied de la montagne. Dans ce moment la division Marchand, demeurée sur la route, et parvenue au point où la division Loison s'est détournée pour se porter sur le village de Sul, se voit placée au centre d'un demi-cercle de feux partis de toutes les hauteurs. En butte par sa droite à une grêle de balles des troupes portugaises et anglaises du général Crawfurd, elle hésite, et au lieu de s'élancer au pas de course sur la chartreuse de Busaco, elle se jette à gauche de la route, et vient s'abriter contre un escarpement presque à pic. Là, recevant par-dessus sa tête quelques feux de la division Spencer qui revient de combattre Reynier, et en flanc tous les feux du général Crawfurd qu'elle a voulu éviter, elle se trouve dans une impasse, et ne peut ni gravir l'escarpement contre lequel elle est blottie, ni reparaître sur la route qu'elle a quittée et où des milliers de projectiles l'attendent. Le moment d'enlever le parc de la chartreuse par un élan vigoureux est dès lors passé pour cette division. Le maréchal Ney ayant déjà perdu 2 mille hommes, parmi lesquels plusieurs colonels et généraux, et raisonnant comme le général Reynier, remet à une nouvelle tentative de son voisin l'effort désespéré qui pourrait tout décider.

Masséna se décide à suspendre l'attaque pour essayer de tourner la position qu'il ne peut enlever de vive force. Malheureusement il était trop tard pour lancer de nouveau les troupes épuisées de fatigue, et pour essayer d'ébranler un ennemi victorieux, devenu encore plus confiant dans ses forces et dans sa position. Masséna qui, s'il eût commandé une simple division, aurait probablement renouvelé l'attaque, et peut-être triomphé de tous les obstacles par son opiniâtreté sans égale, jugea comme général en chef que c'était assez d'avoir déjà perdu dans une tentative infructueuse 4,500 hommes, morts ou blessés, et sans désespérer de déloger les Anglais, résolut de s'y prendre autrement. Il réunit autour de lui ses lieutenants, auxquels il aurait eu plus d'une observation à adresser sur cette journée. Le général Reynier avait tenu parole et fait ce qu'il avait pu; mais le maréchal Ney avait attaqué tard, et certainement ne s'était pas montré aussi audacieux qu'à Elchingen. Si, en effet, pendant que le général Loison escaladait la hauteur, il eût lancé lui-même la division Marchand sur le parc de la chartreuse, en la faisant appuyer par sa troisième division qu'il était inutile de laisser en réserve, puisque Junot formait la réserve de toute l'armée, il eût peut-être réussi, et en forçant l'un des deux débouchés il eût aidé Reynier à forcer l'autre. Masséna ne leur adressa aucun reproche, et les écouta avec le sang-froid imperturbable qu'il conservait dans les situations difficiles. Reynier exposa sa conduite, et elle était irréprochable. Ney déclara qu'il avait agi de son mieux, et récrimina de nouveau contre une expédition tentée sans moyens suffisants, et contre le tort qu'on avait de ne pas dire la vérité à l'Empereur. Il indiqua clairement que le plus sage serait de rebrousser chemin, et d'attendre entre Alméida et Ciudad-Rodrigo de nouveaux renforts. Masséna ne chercha pas à s'exonérer du résultat de la journée en accusant ses lieutenants, ni à exhaler son chagrin en vaines dissertations sur ce qui aurait pu être fait, genre de plaintes dans lequel les âmes faibles trouvent un soulagement; il se contenta de repousser avec hauteur toute idée de marche rétrograde, puis après avoir ordonné à ses lieutenants de rallier leurs troupes au pied de la sierra, de relever leurs blessés et de se tenir prêts à marcher, il se retira pour arrêter ses résolutions. De pareils moments étaient le triomphe de cette âme forte. Masséna se dit qu'après tout les Anglais avaient dû essuyer aussi des pertes considérables, et que sans doute ils n'oseraient pas descendre des hauteurs dans la plaine, où ils rencontreraient outre notre infanterie toujours parfaitement résolue, notre cavalerie et notre artillerie auxquelles ils n'avaient pas eu affaire sur le sommet de la sierra (et il voyait juste, car les Anglais quoique victorieux craignaient une nouvelle attaque, et n'osaient pas quitter leur position). Reconnaissance envoyée sur la droite pour trouver un passage. Il se dit encore que certainement il devait y avoir quelque issue, surtout vers la droite, sur les croupes abaissées par lesquelles la Sierra d'Alcoba se rattachait à la Sierra de Caramula; qu'on avait cru trop légèrement les premiers rapports recueillis sur les lieux, et qu'il n'était pas possible qu'à droite, là où le terrain devenait plus facile, les habitants n'eussent pas établi des communications. Il envoya donc le général Montbrun et un officier d'un rare mérite, le colonel Sainte-Croix, courir avec les dragons vers la droite de l'armée, pour employer la nuit à chercher une communication. Quant à la gauche, il ne songeait pas à y passer, car il aurait fallu franchir le Mondego devant les Anglais, sans savoir si on trouverait des gués, et emporter des positions tout aussi difficiles que celle de Busaco. Ses résolutions prises, il attendit patiemment le résultat des investigations ordonnées.

HEUREUSE DÉCOUVERTE DU GÉNÉRAL MONTBRUN.

Heureuse découverte d'un chemin au moyen duquel on peut tourner la position de Busaco. Le général Montbrun et le colonel Sainte-Croix coururent vers les coteaux moins élevés qui rattachaient les deux sierras, s'enfoncèrent dans leurs sinuosités avec cette sagacité que développe l'habitude de la guerre, découvrirent un chemin qui n'était ni plus mauvais ni meilleur que tous ceux du Portugal, et qui de plus était praticable à l'artillerie. Il s'agissait de savoir jusqu'où il les conduirait. Arrivés presque au sommet de ces coteaux, à un point d'où l'on pouvait apercevoir la plaine de Coimbre et la grande route de Lisbonne, ils rencontrèrent un paysan qui leur dit que ce chemin s'étendait jusque dans la plaine, et allait rejoindre la grande route de Coimbre près d'un lieu nommé Sardao. (Voir la carte no 53.) Ils étaient parvenus en ce moment à un village appelé Boïalva, qui était un peu sur le revers de la sierra, et que le brigadier Trent n'avait pas songé à occuper. Montbrun et Sainte-Croix y laissèrent un régiment de dragons avec de l'artillerie, en échelonnèrent trois autres en arrière avec ordre de défendre le village de Boïalva à tout prix, puis descendirent au galop jusqu'à Sardao pour s'assurer que le paysan avait dit vrai, reconnurent l'exactitude de son rapport, et revinrent en toute hâte apporter à Masséna la nouvelle de leur heureuse découverte.

Masséna décampe dans la nuit du 28 pour tourner la position des Anglais. Masséna la reçut le lendemain de la bataille, c'est-à-dire le 28 à midi. Les Anglais, contenus par la présence de l'armée française, inquiets de ce qu'elle pouvait tenter, n'avaient pas remué, et semblaient presque aussi paralysés que s'ils n'avaient pas été victorieux. Masséna, sans perdre de temps, ordonna à Junot, dont le corps était intact et plus rapproché que les autres de la route de Boïalva, de décamper en silence à la chute du jour, de se porter, guidé par les dragons de Montbrun, sur la route qu'on venait de reconnaître, et d'aller occuper la plaine au delà. Il enjoignit à Ney de suivre Junot, à la colonne des bagages qui était chargée de trois mille blessés, mais déchargée des vivres consommés, de suivre Ney, et à Reynier de fermer la marche avec son corps. La moitié des dragons qui n'avaient pas accompagné Montbrun à Boïalva devait former l'extrême arrière-garde.

Heureuse marche de l'armée française dans la nuit du 28 au 29 septembre. Dans la soirée du 28 en effet, quand l'obscurité fut complète, on décampa sans bruit. Junot par la position de son corps était tout porté sur la route de Boïalva. Il marcha pendant la nuit entière, arriva sans obstacle à Boïalva, où il rencontra les dragons que l'ennemi n'avait pas songé à troubler, et le 29 au point du jour descendit dans la plaine de Coimbre, qui devenait en ce moment une sorte de terre promise, eût-elle été aussi dénuée qu'elle était fertile et riche. Ney eut quelque peine à suivre Junot, car les bagages et les blessés, n'observant pas exactement l'ordre de marche indiqué de peur de rester en arrière, interrompaient à chaque instant l'écoulement des colonnes. Néanmoins dans la journée du 29, le corps de Ney se trouva tout entier au delà de Boïalva, et à la fin de cette journée Reynier s'engagea sur la même route, sans être poursuivi par un piquet anglais. Nos dragons purent ramener à petits pas tous les traînards et tous les blessés, dont il n'y eut pas un seul de perdu.

Surprise du général anglais en voyant les Français dans la plaine de Coimbre, et sa retraite précipitée de cette ville. Ce fut dans cette soirée du 29 que le général anglais s'aperçut enfin du mouvement de l'armée française. Il était resté deux jours immobile dans sa position, se demandant ce que faisait son adversaire, et ne cherchant pas à le découvrir au moyen de reconnaissances bien dirigées. Il ne le devina que lorsque les casques des dragons français remplirent de leur éclat la plaine de Coimbre. Vainqueur le 27 au soir, il était pour ainsi dire vaincu le 29, et tandis qu'on illuminait à Coimbre pour la prétendue victoire de Busaco, il fallut se préparer à fuir cette cité malheureuse, en détruisant tout ce qu'on ne pouvait pas sauver. Lord Wellington s'empressa en effet de décamper, et de traverser Coimbre en toute hâte, forçant les habitants à quitter la ville et à détruire ce qu'ils n'emportaient pas. Montbrun et Sainte-Croix poursuivant à outrance les traînards anglais et portugais en sabrèrent un certain nombre.

Quel jugement on peut porter sur la conduite de lord Wellington et du maréchal Masséna dans les journées des 27, 28 et 29 septembre. Telle fut, sous le commandement du maréchal Masséna, cette première rencontre de l'armée française avec l'armée anglaise. On a souvent blâmé ce maréchal d'avoir livré bataille sans chance suffisante de vaincre, et d'avoir ainsi compromis inutilement la vie de beaucoup de ses soldats, et jusqu'à un certain point on a eu raison. Mais on a trop oublié que sans ce combat meurtrier de Busaco, qui retint dans leur position les Anglais intimidés, Masséna n'aurait pas pu exécuter tranquillement le mouvement de flanc sur Boïalva, au moyen duquel il fit tomber la position de son adversaire. Il eût été mieux sans doute de ne pas attendre, pour reconnaître la route de droite, un échec qui obligeait à la trouver à tout prix, de la rechercher à l'avance, car le seul aspect des lieux en indiquait l'existence, et, après l'avoir trouvée, de faire sur Busaco une simple démonstration pour tromper les Anglais, pendant que le gros de l'armée aurait défilé sur Boïalva. On aurait pu ainsi occuper lord Wellington sans grande effusion de sang, le devancer dans la plaine de Coimbre, et l'y rencontrer sur un terrain découvert où toutes les chances étaient pour les Français. Mais pour être juste il faut se garder de ces jugements fondés sur des circonstances qu'on a connues après l'événement, et que le général dont on apprécie la conduite ne connaissait pas, et pouvait difficilement connaître. Quoi qu'il en soit, si Masséna n'obtint pas le résultat qu'il poursuivait le jour de la bataille, il l'obtint le lendemain, et, quant au général anglais, il fut gravement en faute, car établi depuis longtemps sur les lieux, entouré de tous les renseignements du pays, posté sur des hauteurs d'où l'on découvrait la contrée entière, il est surprenant qu'au seul aspect du sol et de la position des villages, il n'ait pas compris que des communications devaient exister entre la vallée du Mondego et la plaine de Coimbre, par la partie abaissée des sierras d'Alcoba et de Caramula. Et comme à la guerre on est souvent puni de ses fautes dans la journée même, il perdit en quelques heures le fruit de ses sages dispositions, et fut obligé d'abandonner le Portugal jusqu'à Lisbonne, mais jusqu'à Lisbonne seulement, ainsi qu'on le verra bientôt par la suite de ce récit.

Entrée des Français à Coimbre. Lorsque les Français entrèrent dans Coimbre, ils trouvèrent la plus grande partie de la population en fuite, et tous les habitants riches embarqués avec ce qu'ils avaient de plus précieux sur des bâtiments dont on coupait les câbles pour descendre par le Mondego jusqu'à la mer. La plupart des maisons avaient été dévastées par les Anglais et non par les habitants, qui n'avaient pas la moindre envie de ravager leurs propriétés pour affamer les Français. Masséna, désirant leur faire comprendre que c'était duperie à eux de suivre le conseil de lord Wellington, aurait voulu ne rien détruire, afin de les convaincre qu'en conservant leurs villes ils les conservaient pour eux-mêmes bien plus que pour les Français. Il avait donc ordonné à tous les généraux de respecter les propriétés, mais la discipline était difficile à imposer à des soldats affamés, et habitués à voir les Portugais ruiner eux-mêmes leurs propres habitations. Vains efforts de Masséna pour empêcher des ravages dont le signal est donné par les Portugais eux-mêmes. Entrant dans des maisons vides ou déjà pillées, trouvant les grains épars, les tonneaux de vin enfoncés, ils ne se faisaient aucun scrupule d'achever un ravage commencé par les propriétaires eux-mêmes, ou par leurs alliés. De plus il faut répéter qu'ils avaient faim, et que beaucoup d'entre eux ayant jeté leur charge de biscuit dans l'espérance de vivre sur le pays, ils tâchaient de réaliser cette espérance aux dépens des lieux qu'ils traversaient. Ils auraient pu très-bien vivre à Coimbre, car la ville était trop considérable pour qu'en quelques heures les Anglais fussent parvenus à emporter ou à détruire tout ce qu'elle contenait. Il y avait en effet des subsistances dans les maisons et dans les magasins. Malheureusement le général Junot eut le tort de ne pas s'occuper assez de réprimer les désordres, et les magasins furent inutilement gaspillés. D'autres magasins formés par les Anglais sur le bas Mondego, à Montemor, ne furent pas mieux conservés. On y envoya les dragons de Montbrun; mais le défaut de moyens de transport ne permit pas de les utiliser; on consomma ce qu'on put, et on anéantit le reste.

Masséna s'apercevant qu'avec des précautions on pourrait trouver des denrées alimentaires en Portugal, et surtout intéresser les Portugais à ne pas les détruire, réprimanda vivement ses lieutenants, particulièrement Junot, et par cette réprimande ne les disposa pas mieux en faveur du commandant en chef. Il tâcha néanmoins d'arrêter le ravage, de rassurer les habitants, de les ramener dans Coimbre. Il parvint effectivement à en apprivoiser un grand nombre, et à les faire rentrer dans leurs maisons abandonnées.

Après avoir remis quelque ordre dans la ville, il songea à lui confier un dépôt bien précieux, celui de ses blessés ramassés sur le champ de bataille de Busaco. Il en avait environ trois mille transportés sur des mulets et sur des ânes. Il fit disposer un hôpital spacieux, approvisionné de tout ce qui était nécessaire, y plaça une partie des officiers de santé de l'armée, et une garde d'une centaine de marins attachés à l'expédition de Portugal. Cette garde était suffisante pour garantir la sûreté de l'hôpital contre un désordre intérieur, mais point pour défendre la ville elle-même contre une attaque du dehors. Pour parer à un tel danger, il n'aurait pas fallu moins de trois mille hommes. Or Masséna avait déjà perdu plus de quatre mille hommes à Busaco en morts ou blessés, et près d'un millier depuis Alméida, en hommes tombés malades en route. Il ne lui restait donc guère que 45 mille combattants en arrivant à Coimbre. S'il avait fallu se priver de trois mille encore, et se réduire à 42 mille contre les Anglais qui en s'approchant de Lisbonne allaient s'augmenter d'un tiers au moins, et avec lesquels il se flattait d'avoir bientôt une nouvelle rencontre, c'eût été trop donner au hasard, et il aima mieux s'en remettre pour ses blessés à la foi des habitants, que s'exposer à perdre une bataille par insuffisance de forces.

Octob. 1810. Résolution que prend Masséna de déposer ses blessés à Coimbre, sans y laisser une garnison. Il assembla donc les principaux habitants de Coimbre, leur recommanda ses blessés, promit de payer les soins qu'on aurait pour eux en ménagements envers le pays, et menaça la ville d'un châtiment terrible s'il arrivait quelque malheur aux soldats impotents qu'il confiait à son humanité. Ces dispositions achevées dans le moins de temps possible, c'est-à-dire en trois jours, Masséna continua sa route sur Lisbonne. Il avait formé sous Montbrun une nouvelle avant-garde, composée de toute la cavalerie légère et d'une partie des dragons, et laissé à l'arrière-garde le reste des dragons sous le général Treilhard. Il fit talonner vivement les Anglais par cette avant-garde, renforcée de quelque infanterie légère, afin de leur ôter le temps de tout détruire en se retirant. Marche sur Lisbonne. En effet, en quittant Coimbre pour se porter à Condeixa, on trouva des magasins que les Anglais n'avaient pas détruits et qu'on eut le temps de sauver. Mais Junot eut encore le tort de les laisser gaspiller par ses soldats, ce qui lui attira de nouvelles remontrances du général en chef. On continua la poursuite de l'ennemi par Pombal et Leyria. (Voir la carte no 53.)

Routes suivies par l'armée anglaise dans sa retraite sur Lisbonne. En marchant du nord au sud vers Lisbonne, le long de cette chaîne abaissée qui est, avons-nous dit, le prolongement de l'Estrella, comme l'Estrella n'est elle-même que le prolongement du Guadarrama, et qui en s'abaissant toujours va finir entre la mer et l'embouchure du Tage, on avait trois routes à suivre: la route du Tage, qu'on gagnait en traversant la chaîne des hauteurs entre Pombal et Thomar, et en longeant ensuite le fleuve d'Abrantès à Santarem, de Santarem à Lisbonne; la route du milieu, tracée près de la crête des hauteurs par Pombal, Leyria, Moliano, Candieros, et descendant aussi sur le bord du Tage par Alcoentre et Alenquer; la route enfin du bord de la mer, qui passait par Alcobaça, Obidos et Torrès-Védras. Arrivé à Pombal, le général anglais se débarrassa du corps de Hill, lui confia ce qu'il avait de plus encombrant, et le dirigea sur Thomar, en lui ordonnant de ne pas perdre un instant pour arriver sur le Tage, y embarquer ses plus lourds équipages, et se couvrir de ce fleuve s'il était poursuivi par les Français. Il lui réitéra l'ordre de tout détruire, et plus particulièrement les barques qui auraient pu servir à jeter des ponts sur le Tage. Avec la partie la plus solide de ses troupes, il prit les deux autres routes, les divisions Spencer et Leith marchant sur celles du milieu, les divisions Cole et Picton sur celle de la mer, les unes et les autres se hâtant le plus possible pour échapper aux vives poursuites de notre avant-garde.

Montbrun, en effet, avec le brave Sainte-Croix, qui avait autant d'esprit que de bravoure, était sur les traces des Anglais, et en sabrait tous les soirs quelques-uns. Le 6 octobre ils avaient atteint Leyria, serrant l'ennemi de près, pas assez toutefois pour sauver les approvisionnements que renfermait cette ville. L'armée, marchant à une journée de distance, y arriva le lendemain. Masséna, incertain de la direction suivie par les Anglais, car on les apercevait sur les trois routes à la fois, avait adopté la route du milieu, qui était la plus courte, point la plus mauvaise, et qui, dans le doute, l'éloignait le moins possible de l'ennemi.

Le 8, l'avant-garde, toujours conduite par Sainte-Croix, franchit les hauteurs pour descendre sur le Tage, heurta de nouveau les Anglais, et recueillit à leur suite quelques barils de biscuit et de poudre. Le 9 elle se porta sur Alenquer, y prit une centaine d'hommes, et en mit hors de combat un nombre égal. Elle envoya une reconnaissance sur l'importante ville de Santarem, qui est en arrière sur le Tage, et où l'on apprit que le général Hill en était parti l'avant-veille. On disait que tout y était détruit. Le lendemain 10, l'avant-garde entra à Villa-Nova, qu'elle trouva bien fournie de toutes sortes d'approvisionnements, et elle poursuivit jusqu'au pied des hauteurs d'Alhandra les arrière-gardes des généraux Crawfurd et Hill, qui disparurent derrière des retranchements d'un aspect imposant.

Arrivée de l'armée devant les lignes de Torrès-Védras, et sa surprise à l'aspect de ces lignes, dont l'existence était ignorée. Le lendemain 11 l'armée rejoignit successivement et vint prendre position devant Alhandra et Sobral, en face des ouvrages que l'armée anglaise avait occupés la veille. De quelque côté que la vue se portât on découvrait des hauteurs couronnées de redoutes; on en voyait sur le versant qui vient aboutir au Tage, et, en passant sur le versant opposé, on en apercevait également jusqu'à la mer. En route, on avait bien entendu dire que les Anglais avaient exécuté des travaux en avant de Lisbonne, mais on ignorait quels étaient ces travaux, et on était loin de supposer qu'ils fussent de force à nous retenir longtemps. Les très-rares habitants qu'on avait arrêtés en arrivant devant Alhandra, Sobral, Torrès-Védras, parlaient d'une première ligne de redoutes armées de plusieurs centaines de pièces de canon, puis d'une seconde encore plus forte, qu'il faudrait emporter si on était venu à bout de la première, et enfin d'une troisième fort resserrée, laquelle couvrait un port d'embarquement où toute la flotte anglaise était constamment prête à recevoir lord Wellington et ses soldats. Ce fut pour l'armée, qui arrivait pleine d'ardeur et de confiance, nullement démoralisée par Busaco, convaincue au contraire de sa supériorité sur les Anglais, demandant à grands cris qu'ils s'arrêtassent pour se mesurer avec elle, et leur prodiguant mille épithètes injurieuses quand ils se retiraient, ce fut, disons-nous, pour l'armée une pénible surprise que de voir l'ennemi qu'elle poursuivait lui échapper subitement et s'enfermer dans un asile d'un aspect si formidable! Confiante, du reste, en elle-même, dans Masséna, dans la réunion de forces qui ne pouvait manquer de s'opérer devant Lisbonne, elle ne vit dans cet obstacle qu'une difficulté passagère dont elle triompherait bientôt en versant un sang dont elle n'était pas avare.—Nous en viendrons à bout, disaient les soldats, comme nous serions venus à bout de Busaco, si on n'eût pas fait cesser l'attaque.—C'était un admirable esprit que celui de cette armée, si malheureusement sacrifiée à une politique dénuée de toute raison! Mais l'obstacle dont elle parlait si légèrement était plus difficile à vaincre qu'elle ne le supposait.

Description des lignes de Torrès-Védras. C'est ici le lieu de faire connaître ces fameuses lignes de Torrès-Védras, dont nous n'avons indiqué plus haut que l'objet, le site, et le nom. Comme il a été déjà dit, c'est vers le mois d'octobre de l'année précédente que lord Wellington avait songé à s'assurer aux extrémités de la Péninsule une position retranchée, autant que possible inexpugnable, dans laquelle il pût résister aux forces accumulées des Français, et attendre la décadence du système impérial, qui, selon lui, était prochaine. Le promontoire formé par l'extrémité abaissée de l'Estrella, s'avançant entre l'Océan et les eaux épanchées du Tage (appelées la mer de la Paille), lui avait semblé le site le mieux adapté à son projet. (Voir la carte no 53.) D'abord les diverses lignes d'ouvrages par lesquelles il voulait barrer ce promontoire étant à quelques lieues en avant de Lisbonne, et les routes qui les liaient entre elles ne passant point par Lisbonne même, il devait s'y trouver tout à fait indépendant de la population de cette capitale, la plus nombreuse de la Péninsule, la plus agitée, voulant tantôt une chose et tantôt une autre, et rarement ce que voulait le général anglais. Lord Wellington, habitué aux institutions de son pays, ayant la sagesse rare de les aimer quoiqu'il eût souvent à en souffrir, haïssait les agitations populaires par lesquelles la liberté commençait à se produire sur le continent. Homme de sens, allant impitoyablement à son but, n'hésitant jamais à immoler à ses plans les peuples dont il venait défendre l'indépendance, il n'entendait pas qu'un certain jour on l'obligeât à livrer bataille pour mettre fin aux souffrances d'un blocus, ou qu'un autre jour une populace ameutée l'empêchât de lever l'ancre, si la sûreté de son armée lui commandait de s'embarquer. Par ces motifs, il avait voulu être indépendant du peuple de Lisbonne, et n'avoir pas même à s'inquiéter de le faire vivre, bien résolu à nourrir d'abord son armée, puis l'armée portugaise dont il tirait grand parti, et enfin la population de paysans qu'il avait entraînée à sa suite, et qui lui fournissait d'utiles travailleurs. Cette population, qui dépassait en nombre les deux armées anglaises et portugaises réunies, qu'il avait entièrement ruinée, et dont les bras robustes et patients lui servaient tour à tour à élever des montagnes ou à les abaisser, était devenue l'objet de ses soins les mieux calculés. Au lieu de la laisser accumulée dans les rues de Lisbonne, exposée à la contagion, à la faim, à la révolte, il la tenait en plein air dans ses lignes, où elle était distraite par le travail, nourrie par la marine anglaise, et occupée à construire tous les jours de nouveaux ouvrages sur les pas des Français. Voici quel était le plan de ces ouvrages.

Première ligne de retranchements depuis Alhandra sur le Tage, jusqu'à Torrès-Védras vers l'Océan. À neuf ou dix lieues en avant de Lisbonne, entre Alhandra sur le Tage, et Torrès-Védras vers l'Océan, il avait songé à créer une première ligne de retranchements, qui devait couper le promontoire à douze lieues au moins de son extrémité dans la mer. Cette première ligne se composait des ouvrages suivants. Sur le versant du Tage, les hauteurs d'Alhandra, d'un côté tombant à pic dans le fleuve, de l'autre remontant jusque vers Sobral, formaient sur un espace de quatre à cinq lieues des escarpements presque inaccessibles, et baignés dans toute leur étendue par la petite rivière d'Arruda. On avait coupé par des barricades armées de canons la route qui passait entre le pied de ces hauteurs et le Tage, et qui conduisait à Lisbonne par le bord du fleuve. De ce point en remontant jusqu'à Sobral on avait escarpé de main d'homme toutes les collines qui n'offraient pas un accès assez difficile. Dans les enfoncements formés par le lit des ravins et présentant des petits cols accessibles, on avait établi tantôt des redoutes, tantôt des abatis qui fermaient tout à fait les passages. Enfin sur les sommets principaux on avait élevé des forts, armés de grosse artillerie, se flanquant les uns les autres, et commandant au loin les avenues par lesquelles l'ennemi aurait pu se présenter.

À Sobral même, qui formait le point de partage entre les deux versants, se trouvait un plateau, et là le terrain offrant moins de relief, on y avait suppléé par une multitude d'ouvrages de la plus grande force, et on avait même construit sur une éminence qu'on appelle le Monte-Agraça, une véritable citadelle, dont il n'aurait été possible de triompher que par un siége en règle. Au delà commençait le versant maritime, sur lequel s'étendait une nouvelle chaîne de hauteurs qui se prolongeait jusqu'à la mer, et qui était baignée par le Zizambro. Cette petite rivière dans ses détours passe à Torrès-Védras, d'où les lignes dont il s'agit ont reçu le nom désormais immortel de lignes de Torrès-Védras. Là, comme du côté d'Alhandra, on avait tantôt escarpé à la pioche le flanc des hauteurs, tantôt fermé les gorges par des abatis ou des redoutes, couronné et lié entre eux les sommets par des forts, et surtout rendu presque impraticable le cours du Zizambro, en construisant dans son lit des barrages qui retenaient les eaux, et entretenaient les marécages en toute saison.

Nature des ouvrages composant les lignes de Torrès-Védras. Les ouvrages de fortification étaient les uns ouverts à la gorge (c'était le moindre nombre), les autres fermés. Tous avaient glacis en terre, fossé, escarpes en pierre sèche, magasins en bois pour les vivres et les munitions. Il y en avait qui étaient armés de six bouches à feu; il y en avait qui en contenaient cinquante, depuis les calibres de 6 et de 8 jusqu'à ceux de 16 et de 24. Ces bouches à feu étaient toutes montées sur affûts de position, de manière à ne pouvoir servir à l'ennemi en cas de mouvement rétrograde d'une ligne sur l'autre. On avait vidé le riche arsenal de Lisbonne pour fournir cette artillerie, et employé tous les bœufs du pays pour la mettre en place. Les garnisons étaient permanentes, et quelques-unes s'élevaient jusqu'à mille hommes. Des routes larges et faciles avaient été pratiquées entre ces divers ouvrages de manière à y conduire les renforts avec une extrême rapidité. Un système de signaux empruntés à la marine (le télégraphe était alors dans son enfance) pouvait en quelques minutes apporter au centre de la ligne la nouvelle précise de ce qui se passait à ses extrémités. À son entrée même, c'est-à-dire vis-à-vis Sobral, se trouvait une sorte de champ de bataille, préparé à l'avance pour que l'armée anglaise pût accourir tout entière vers la partie la plus accessible, et joindre sa force propre aux mille feux des ouvrages environnants. Naturellement on avait placé les Portugais dans les fortifications, et on leur avait adjoint trois mille canonniers, Portugais aussi, longuement formés à la manœuvre du canon, et tirant juste. L'armée anglaise avec ce qu'il y avait de plus disponible, de plus manœuvrier dans l'armée de ligne portugaise, était destinée à occuper les campements principaux, qu'on avait habilement disposés près des points supposés d'attaque. Tout avait été soigneusement préparé pour qu'elle y fût bien abritée, bien nourrie, et qu'elle pût y partager son temps entre le repos et les manœuvres.

Le général Hill, qui en se retirant avait suivi le bord du Tage, avait pris position derrière les hauteurs d'Alhandra; le général Crawfurd s'était établi avec la division légère entre Alhandra et le plateau vis-à-vis Sobral. Le général Picton, qui avait suivi la route de la mer, occupait les bords du Zizambro et les hauteurs en arrière, jusqu'à Torrès-Védras. Le général Leith gardait l'entrée même de cet immense camp retranché, et avait pour soutien les divisions Spencer, Cole, Campbell, qui avaient opéré leur retraite par la route du milieu, et devaient se présenter en masse si l'ennemi tentait d'assaillir les lignes par leur partie la moins escarpée.

Lord Wellington ayant demandé au marquis de La Romana de laisser Badajoz, dont la défense importait moins que celle des lignes de Torrès-Védras, et de venir le joindre à Lisbonne, celui-ci lui avait amené environ 8 mille Espagnols, excellents pour le rôle défensif auquel on les destinait. Le général anglais avait donc 30 mille Anglais, 30 et quelques mille Portugais, 8 mille Espagnols, ce qui faisait 70 mille hommes de troupes régulières pour défendre ces positions; il avait en outre beaucoup de milices et une nombreuse population de paysans, qui sans doute coûtait à nourrir, mais travaillait sans cesse à de nouveaux ouvrages.

Seconde et troisième ligne de retranchements en arrière de Torrès-Védras. Il faut ajouter qu'à trois ou quatre lieues en arrière se déployait une seconde ligne d'ouvrages, barrant également le promontoire, du Tage à l'Océan, sur une longueur de sept à huit lieues, dominée par les sommets de Mafra et de Montachique, et accessible en un seul endroit, le défilé de Buccellas, dont on avait fait un vrai coupe-gorge pour quiconque voudrait s'y engager. Enfin, derrière cette seconde et formidable ligne, à l'extrémité même du promontoire, se trouvait un dernier abri, espèce de réduit qui consistait dans un demi-cercle de montagnes escarpées et hérissées de canons, inabordable du côté de la terre, et offrant dans sa concavité tournée vers la mer un mouillage sûr, où toute la flotte anglaise pouvait s'abriter. Ce dernier réduit, en supposant que les deux premières lignes d'ouvrages eussent été emportées, devait tenir encore plusieurs jours, c'est-à-dire le temps nécessaire pour embarquer les troupes et les soustraire à la poursuite d'un ennemi victorieux.

Tel était ce système colossal de lignes défensives, digne de la nation qui l'avait conçu, et de l'ennemi dont il s'agissait d'arrêter la puissance. Des milliers d'ouvriers y travaillaient depuis plus d'un an, sous la conduite des ingénieurs anglais et sous la police de deux régiments de ligne portugais. Presque achevé à l'époque de l'entrée des Anglais, il ne le fut tout à fait que quelques mois après, et il ne compta pas moins de 152 redoutes, et environ 700 bouches à feu en batterie. Il avait fallu abattre cinquante mille oliviers, qui formaient avec la vigne la principale végétation du pays. On avait assez bien payé les paysans qui avaient prêté leurs bras, mais fort mal les propriétaires dont on avait coupé les arbres. Les Anglais pensaient que ce n'était rien que de ravager le Portugal, pourvu que l'on parvînt à le disputer aux Français, et leur protection lui était certainement plus dommageable que ne l'eût été notre invasion. Quant à l'indépendance, nous ne lui en aurions pas laissé moins qu'il n'en avait sous lord Wellington.

Ouvrages projetés à la gauche du Tage. Les ouvrages que nous venons de décrire étaient sur la droite du Tage. Sur la gauche il avait été exécuté quelques travaux, mais de peu d'importance, malgré les vives instances de la régence portugaise. Ici encore s'était révélée dans sa cruelle simplicité la politique militaire du général britannique. Vers l'embouchure du Tage dans l'Océan, la rive gauche se rapproche de la rive droite, et forme en se rapprochant cette entrée du fleuve, si célèbre dans les récits des voyageurs par son aspect pittoresque, par la multitude et la beauté des palais qui la décorent. De la rive gauche on pouvait bombarder Lisbonne, incendier l'église et le palais de Belem, le palais de Queluz, et tous les édifices de cette capitale, renouveler ainsi de main d'homme les horreurs du tremblement de terre du dernier siècle! Mais ce point si vulnérable éveillait médiocrement la sollicitude de lord Wellington. Qu'on jetât des bombes sur la belle ville de Lisbonne, c'était fâcheux sans doute, mais peu grave, selon lui, pour la défense du précieux promontoire de la rive droite, d'où il pouvait tenir en échec la puissance de Napoléon, et provoquer les nations européennes à un soulèvement général. Or, pour défendre la rive gauche, il aurait fallu s'affaiblir considérablement sur la rive droite, ce qu'il ne voulait faire à aucun prix. On lui proposait, il est vrai, de construire sur cette rive gauche, entre Aldéa-Gallégo et Setubal, un camp retranché, où l'on attirerait toutes les populations de l'Alentejo; mais lord Wellington les regardait comme incapables de le défendre, et il craignait, si le camp, comme il n'en doutait pas, était enlevé, qu'il n'en résultât un ébranlement moral parmi les défenseurs des lignes de Torrès-Védras. Contestation entre la régence portugaise et lord Wellington au sujet des ouvrages à construire sur la rive gauche du Tage. Il disait encore avec beaucoup de sens que les Français n'avaient pas assez de forces en Andalousie pour opérer une invasion dans l'Alentejo, que s'ils s'y présentaient ce serait pour venir se joindre vers Abrantès à l'armée du maréchal Masséna, et s'acharner avec celui-ci contre les lignes de Torrès-Védras; que Lisbonne ne courait donc aucun danger sérieux de ce côté; que si elle recevait quelques boulets, il n'y savait que faire, qu'il fallait le laisser tranquille, et libre de s'occuper exclusivement d'une tâche déjà bien assez difficile, celle de défendre la rive droite, de laquelle dépendait le salut du Portugal et de l'Europe. Cependant, pour répondre aux criailleries des habitants de la capitale, il avait consenti à élever quelques ouvrages sur les hauteurs d'Almada, vis-à-vis de Lisbonne, bien certain du reste qu'ils seraient pris à la première attaque sérieuse. Mais tous les palais de Lisbonne ne valaient pas à ses yeux une seule des redoutes de Torrès-Védras, et militairement il avait raison.

Confiance de lord Wellington dans la force des lignes qui lui ont servi de refuge. Lord Wellington ainsi appuyé sur trois lignes de retranchements formidables, qu'il défendait avec 70 mille hommes et une nombreuse population de paysans réfugiés, pouvait considérer avec quelque sécurité la brave armée française qu'il avait devant lui, bien que d'après toutes les probabilités elle dût s'accroître considérablement. Aussi, consulté par son gouvernement sur sa situation, au moment même où il prenait position derrière ces lignes, et sur la possibilité de rappeler la flotte de transport, qui coûtait à elle seule plus de 75 millions par an à l'Angleterre, il répondit qu'il se regardait comme en parfaite sûreté à Torrès-Védras, que si on voulait absolument lui enlever la flotte de transport, on était libre de le faire, qu'il ne se croirait pas perdu par suite d'une telle mesure, mais que ce ne serait pas conforme aux règles de la prudence, car à tout moment l'armée française pouvait être renforcée par des troupes venues de la Vieille-Castille, et par d'autres troupes détachées de l'Andalousie; que si un ordre partait de Paris le maréchal Masséna attaquerait, et qu'en présence d'un pareil général et de pareils soldats, il fallait, malgré toutes les probabilités, se garder de répondre du résultat; qu'on ferait donc bien, quelque coûteuse qu'elle fût, de lui laisser la flotte de transport, bien qu'il espérât n'en pas avoir besoin. Il ajoutait enfin, ce qui honore infiniment son intelligence politique, que probablement le maréchal Masséna serait faiblement secouru du côté de la Castille, et aucunement du côté de l'Andalousie.

Tel était l'obstacle imprévu devant lequel le général en chef Masséna venait de se trouver arrêté avec son armée. Personne ne se doutait de l'existence de cet obstacle avant de l'avoir aperçu, et même après l'avoir vu, il fallut une reconnaissance de plusieurs jours pour en apprécier toute la force. Dès le 12 octobre le corps de Junot était arrivé sur le plateau de Sobral: le 13 Masséna voulant juger de la situation et des intentions de l'ennemi, fit attaquer par ce corps le village de Sobral, qui était en dehors des lignes, et en quelque sorte aux sources des deux petites rivières de l'Arruda et du Zizambro. Les Anglais disputèrent ce village avec vigueur, mais uniquement pour l'honneur des armes, car il n'était pas dans l'enceinte des retranchements qu'ils avaient un intérêt absolu à défendre. Les troupes de Junot le leur enlevèrent à la baïonnette, et leur tuèrent environ deux cents hommes. La perte fut à peu près égale de notre côté. Mais à peine étions-nous maîtres de Sobral, qu'en voulant déboucher au delà un feu violent parti de tous les forts nous indiqua la ligne des ouvrages ennemis, leur force et leur liaison. On ne pouvait plus conserver de doute sur l'existence d'un vaste camp retranché, embrassant le promontoire entier de Lisbonne de l'un à l'autre versant, de l'embouchure de l'Arruda dans le Tage, à l'embouchure du Zizambro dans l'Océan.

Position d'attente prise par le maréchal Masséna devant les lignes anglaises. Masséna avant de rien décider fit prendre à ses troupes une position d'attente. Junot resta à Sobral et sur les coteaux environnants, vis-à-vis des avant-postes des Anglais; Reynier s'établit près du Tage à Villa-Nova, Ney en arrière vers Alenquer. (Voir la carte no 53.) Les Anglais n'étant pas obéis aux portes de Lisbonne comme dans les provinces du nord qu'ils occupaient militairement, et ayant d'ailleurs traversé le pays au pas de course, n'avaient pu ni détruire eux-mêmes ni faire détruire les ressources de cette province du Portugal, qui était l'une des plus riches de tout le royaume. On pouvait donc y subsister quelques semaines, et se donner le temps de réfléchir avant d'arrêter un parti sur la conduite qu'il convenait de tenir. Masséna se mit donc à reconnaître lui-même la position des Anglais sur l'un et l'autre versant, et employa plusieurs jours à opérer cette reconnaissance de ses propres yeux. Reconnaissance des lignes opérée par Masséna. Le 16, se trouvant sous l'une des batteries ennemies, qu'il observait avec une lunette appuyée sur un petit mur de jardin, les officiers anglais, qui apercevaient distinctement l'illustre maréchal, éprouvèrent à son aspect un sentiment digne des nations civilisées, quand elles sont réduites au malheur de se faire la guerre. Ils pouvaient en faisant feu de toutes leurs pièces, cribler de boulets l'état-major du général en chef, et probablement l'atteindre lui-même. Ils tirèrent un seul coup pour l'avertir du péril, et avec tant de justesse qu'ils renversèrent le mur qui servait d'appui à sa lunette. Masséna comprit le courtois avertissement, salua la batterie, et remontant à cheval se mit hors de portée. Il en savait assez, après tout ce qu'il avait vu, pour n'avoir plus de doutes sur la valeur des vastes ouvrages élevés devant lui. Quelques paysans ramassés dans les environs, quelques individus attirés hors de Lisbonne par les officiers portugais qui suivaient l'armée, affirmèrent unanimement qu'après cette première ligne de retranchements il en existait une seconde, puis une troisième, les trois armées de 700 bouches à feu, gardées par 70 mille hommes au moins de troupes régulières, sans compter les milices et les paysans réfugiés. Ce n'était donc plus un simple camp retranché dont on pouvait brusquer l'attaque avec de l'audace, c'était une suite d'obstacles naturels dont l'art avait singulièrement augmenté la difficulté, qui étaient liés en outre par des fortifications fermées la plupart à la gorge, impossibles à enlever dans un moment d'élan, et tout aussi difficiles à surprendre, car tandis que les Anglais, grâce aux routes qu'ils avaient construites, aux signaux qu'ils avaient établis, pouvaient se porter en quelques heures d'un versant à l'autre, et réunir la masse entière de leurs forces sur le point attaqué, les Français rencontraient de leur côté un accident de terrain qui leur interdisait toute manœuvre de ce genre. En effet, sur la partie du promontoire qu'ils occupaient, une montagne élevée, appelée le Monte-Junto, dépourvue de toute route, séparait les deux versants, et ne permettait pas qu'en feignant d'attaquer sur l'un on pût soudainement se transporter sur l'autre. Le versant sur lequel ils se déploieraient serait forcément celui par lequel ils devraient attaquer, et ils seraient dès lors assurés d'y trouver réunis les 70 mille hommes de l'armée anglaise.

Impossibilité reconnue d'enlever les lignes de Torrès-Védras, à moins de renforts considérables et d'une attaque combinée sur les deux rives du Tage. Tout considéré, la position parut inattaquable, au moins pour le moment, et le jugement qu'en porta Masséna prouve que chez lui l'énergie n'excluait pas la prudence. Certes, rien n'aurait mieux convenu à son caractère et à sa situation qu'une tentative audacieuse, dont l'heureuse issue eût terminé la guerre, mais il eut le bon sens de comprendre que cette tentative ne présentait pas assez de chances de réussite pour qu'il dût la faire, tandis que l'insuccès, qui était très-probable, l'exposait à une perte infaillible. Il était loin d'avoir alors les 50 mille hommes avec lesquels il était entré en Portugal. L'attaque de Busaco lui avait coûté 4,500 morts ou blessés; la marche lui avait valu 2 mille malades ou écloppés. Quelques blessés de Busaco, légèrement atteints, avaient, il est vrai, rejoint l'armée; les malades de la marche devaient être bientôt rétablis, au moins en partie, et lorsque les uns et les autres seraient rentrés dans les rangs, il pouvait compter sur environ 45 mille soldats vraiment en état de combattre. C'étaient sans doute des troupes excellentes, capables de tout tenter: que pouvaient-elles cependant contre 70 mille ennemis, qui, en plaine, n'auraient certainement pas tenu devant elles, mais qui, dans des positions défensives, valaient les meilleures troupes du monde? Pour enlever ces lignes, il aurait fallu avoir 90 ou 100 mille hommes, en porter 20 mille sur la rive gauche du Tage, 70 ou 80 mille sur la droite, attaquer non-seulement sur les deux rives, mais sur les deux versants de la rive droite, troubler l'ennemi par la simultanéité de ces attaques, l'obliger au moins à se diviser, prendre, s'il le fallait, par des siéges réguliers quelques-uns des principaux ouvrages, escalader les autres, faire ainsi une trouée en forçant l'entrée de la ligne à coups d'hommes, et, en cas de revers, être assez fort pour ne pas craindre le lendemain. Mais si avec 45 mille hommes, avec la possession d'une seule rive du Tage, Masséna eût attaqué les lignes, et qu'il y eût inutilement sacrifié 10 mille hommes en morts ou blessés, ce qui était inévitable, comment aurait-il pu le lendemain, réduit à 35 mille hommes, se retirer devant un ennemi enhardi par le succès, le poursuivant sans relâche au milieu de populations furieuses, et à travers un pays déjà ravagé, où il ne trouverait ni un jour de repos, ni un morceau de pain? Probablement il n'aurait pas regagné Alméida sans avoir perdu presque toute son armée, et sa campagne, qui devait être une conquête, serait devenue un vrai désastre. Ajoutons que Masséna obligé de tout porter avec lui, vivres et munitions, avait bien encore assez de munitions pour livrer une bataille, mais pas assez pour en livrer deux, et qu'après ce qu'il aurait consommé devant les lignes, il n'aurait probablement pas eu de quoi se défendre dans sa retraite.

Il n'y avait donc point à hésiter, et il fallait renoncer à attaquer immédiatement les lignes de Torrès-Védras. Mais de ce qu'on ne les attaquait pas immédiatement, il n'en résultait pas qu'on ne les attaquerait pas plus tard, et qu'en attendant on n'aurait rien à faire sur les bords du Tage, entre Abrantès, Santarem et Alhandra. D'abord on obtenait en restant sur place un premier résultat, c'était de tenir les Anglais bloqués, dans des perplexités continuelles que leur gouvernement ne tarderait pas à partager; on en obtenait un second si on les bloquait longtemps, c'était de les priver de subsistances, non-seulement pour eux mais pour l'immense population de Lisbonne, qui, ne recevant plus rien de l'intérieur du pays, ne pourrait vivre que par la mer, et bientôt à des prix qui rendraient l'alimentation du peuple portugais impossible. Or, quelque dédaigneux que fût lord Wellington des mouvements populaires, il était impossible qu'il résistât à un peuple affamé, demandant ou qu'on le nourrît, ou qu'on laissât entrer les Français; et ce peuple vaincu par la faim ouvrant les portes de Lisbonne du côté de la rive gauche, les lignes de Torrès-Védras devaient bientôt tomber d'elles-mêmes. Ce qu'il y avait à faire en restant devant les lignes de Torrès-Védras. Il y avait donc bien des chances favorables pour nous en restant devant les lignes anglaises. Mais il fallait d'abord y rester longtemps, et en cherchant à affamer les Anglais, ne pas commencer par mourir de faim nous-mêmes. Il était indispensable pour cela d'occuper les deux rives du Tage, afin de fermer à l'ennemi toutes les sources d'approvisionnement, et de se procurer à soi toutes les subsistances de la fertile province de l'Alentejo, ce qui n'était possible que si un fort détachement de l'armée d'Andalousie, après avoir pris Badajoz, se portait, par la rive gauche du Tage, sur Lisbonne. Il fallait donc auparavant s'établir solidement sur le Tage entre Alhandra, Santarem et Abrantès, se procurer les moyens d'y vivre, jeter un pont sur le fleuve afin de manœuvrer sur les deux rives, faire en même temps connaître sa position à Napoléon, pour qu'il envoyât de la Vieille-Castille tous les renforts dont il pourrait disposer, et pour qu'il ordonnât à l'armée d'Andalousie de se porter sur Lisbonne, attendre ainsi l'effet de ces mesures, et puis, quand les renforts seraient arrivés, tenter avec des forces considérables une attaque furieuse sur les lignes anglaises, si le blocus n'avait pas suffi pour en amener la chute.

Sang-froid et constance du maréchal Masséna. Masséna, placé à cinq cents lieues de Paris, à cent lieues de Salamanque, dans un pays affreux, au milieu de populations féroces, tellement coupé de ses communications qu'il n'avait pas reçu une seule dépêche depuis son départ d'Alméida, incertain de ses moyens de vivre, arrêté devant un obstacle réputé presque insurmontable, au delà duquel il ne pouvait pas aller chercher l'ennemi, et d'où l'ennemi pouvait toujours fondre sur lui avec des forces supérieures, Masséna ne se troubla point, imposa à tout le monde la résolution qui était dans son âme, s'appliqua, malgré ses lieutenants qui parlaient encore de se retirer, à persuader à toute l'armée qu'il fallait savoir prendre patience, rester où l'on était, attendre les renforts qui ne tarderaient pas d'arriver, et, loin de considérer les lignes comme invincibles, préparer au contraire son courage à les affronter, dès qu'on aurait le nombre d'hommes et la quantité de munitions nécessaires pour les assaillir avec chance de succès.

Son premier soin fut de se choisir un champ de bataille, en cas que les Anglais vinssent l'attaquer. Junot à Sobral était toujours exposé à une irruption de l'ennemi. Masséna lui traça sa ligne de retraite vers des coteaux situés en arrière, ceux d'Aveyras, sur lesquels Ney était déjà établi, où Reynier pouvait se porter rapidement, et où l'armée entière, concentrée en quelques heures, serait en mesure de recevoir les Anglais, et de les accabler s'ils osaient prendre l'offensive. Cela fait, il se mit à la recherche des subsistances.

La ville la plus importante sur la partie du Tage qu'on occupait, était celle de Santarem. On l'avait trouvée abandonnée et à demi dévastée. Les soldats affamés avaient ajouté aux ravages de l'ennemi. Masséna, afin d'arrêter les dégâts, y envoya l'administrateur en chef de l'armée et le général d'artillerie Éblé. Après quelques recherches on reconnut qu'il restait dans l'intérieur de Santarem des ressources assez considérables, qu'il y en avait dans les villages environnants, et qu'en les recueillant avec soin, en les distribuant avec ordre, on pourrait nourrir l'armée pendant quelque temps. On y établit un hôpital pour deux ou trois mille malades, et on réunit, soit en meubles, soit en linge et literie, de quoi pourvoir cet hôpital de tout ce qui lui était nécessaire. Soins à recueillir les vivres existants sur les bords du Tage, de Santarem à Abrantès. On découvrit encore d'autres denrées dont les Portugais avaient l'habitude de se nourrir, telles que lard, poisson salé, huile, légumes secs, sucre, café, rhum, vins excellents. Au dehors on ramassa un peu de froment, beaucoup de maïs, et dans les îles du Tage du bétail en assez grande quantité. Les petites îles environnantes renfermaient aussi des vivres, que les Anglais n'avaient eu ni le pouvoir ni le temps de faire disparaître. Il n'y avait d'entièrement dévastés que les moulins, et encore leur mécanisme fort simple était plutôt disloqué que détruit. On avait parmi les soldats de l'artillerie et du génie des ouvriers ayant depuis longtemps négligé leur métier, mais prêts à le reprendre pour les besoins de l'armée. Avec leur secours, le général Éblé répara les moulins, et parvint bientôt à moudre les grains qu'on avait trouvés. On fit dès lors des distributions régulières, et Masséna ordonna de former dans chaque corps, avec les excédants de l'approvisionnement quotidien, un approvisionnement de réserve. De Santarem, en remontant vers le Zezère et vers Abrantès, s'étendait une riche plaine, celle de Golgao, dans laquelle le corps de Ney s'était déjà répandu, et où l'on avait la certitude de se procurer de grandes ressources. On commença donc à se rassurer sur les subsistances, et, malgré le pain de maïs dont nos soldats n'avaient pas l'habitude, l'abondance de la viande, du poisson salé, du vin, du sucre, du café, des liqueurs, leur rendait la vie supportable. Ils ne manquaient que de souliers, mais heureusement on trouva du cuir dans Santarem, et tant bien que mal on répara les chaussures. À peine sur cette rive, peuplée de petites villes et de villages, restait-il quelques centaines d'habitants. On vivait de tout ce qu'avaient abandonné les autres.

Masséna aurait voulu que l'administration centrale de l'armée recueillît ces ressources, et les administrât dans l'intérêt commun de l'armée. Mais il y avait contre cette administration un cri général, comme si elle eût été coupable de toutes les privations qu'on endurait. Il fallut donc laisser chaque corps s'administrer lui-même, soit par son général, soit par son chef d'état-major. Chacun dès lors s'arrangea du mieux qu'il put pour vivre suivant les lieux et les circonstances. Mais ce n'étaient pas les subsistances qui constituaient la plus grande des difficultés du moment. Nécessité de jeter un pont sur le Tage pour s'ouvrir l'Alentejo, et pour manœuvrer sur les deux rives du fleuve. Il fallait avant peu, soit pour bloquer Lisbonne sur les deux rives, soit pour s'ouvrir l'Alentejo, soit pour donner la main à l'armée d'Andalousie si elle venait, soit enfin pour prendre l'importante ville d'Abrantès, passer le Tage au-dessus ou au-dessous de cette ville. C'était là l'opération capitale qu'on devait se proposer, mais qui sans un équipage de pont était inexécutable. Or pour unique ressource on avait trouvé deux barques dans Santarem, l'ennemi ayant détruit ou emmené toutes les autres. Il en fallait cependant beaucoup, car le Tage, inégal comme la Loire en France, comme tous les cours d'eau qui ne prennent pas leur source dans des montagnes neigeuses, et qui vivant de pluies, sont tour à tour ou desséchés ou torrentueux, le Tage s'élevait ou s'abaissait alternativement de plusieurs pieds, et il ne fallait pas moins d'une centaine de grosses barques pour en embrasser la largeur. Le Zezère qui vient s'y réunir, et qui nous séparait du gros village de Punhète et de la ville d'Abrantès, méritait aussi qu'on y établît un pont, surtout afin de s'ouvrir la route de Castel-Branco, l'une de celles par lesquelles on pouvait communiquer avec la frontière d'Espagne. On avait besoin de cent vingt barques pour ces deux ponts.

Le général Montbrun, malgré son savoir-faire, venait de manquer vingt-cinq grosses barques dans une île, près de Chamusca. Il ne restait donc aucun moyen de s'en procurer dans le pays. Beaux travaux du général Éblé pour rendre possible l'établissement d'un pont sur le Tage. Le général Éblé, vieux général d'artillerie, distingué par une haute intelligence autant que par un dévouement et une activité sans bornes, se chargea de construire des barques pourvu qu'on lui donnât des ouvriers. Il existait des forges dans Santarem, du fer qu'on pouvait retirer des démolitions, et même du bois. Mais on avait peu d'outils. Le général Éblé, après avoir réuni les ouvriers de l'artillerie, fit fabriquer des haches, des scies, des marteaux. Puis il fit démolir des maisons pour avoir des bois, mais ces bois ne pouvaient pas fournir de grosses planches. Ayant découvert une assez belle forêt à quelque distance de Santarem, on y coupa des arbres, qu'on transporta en les fixant par l'une de leurs extrémités sur un avant-train de canon, et en les traînant ainsi jusqu'à la ville. Malheureusement on usait par ce travail fatigant les hommes et les chevaux. On avait de la peine à trouver des ouvriers, parce qu'on ne vivait passablement que dans l'intérieur des corps, où la maraude était régulièrement organisée. Les soldats travaillant pour tout le monde dans les chantiers, et n'ayant pas le temps d'aller à la maraude, étaient exposés à manquer du nécessaire. Aussi venaient-ils peu volontiers aux chantiers de Santarem, ou s'en échappaient dès qu'ils en avaient l'occasion. Les punir légèrement n'eût servi de rien. Les punir sévèrement dans la position où l'on était, personne n'en avait le cœur. Restait à les payer, mais on n'avait point d'argent. Masséna fit une collecte parmi les officiers supérieurs et les employés, qui se cotisèrent pour prêter 20 ou 25 mille francs à la caisse de l'armée. Grâce à ces efforts les constructions commencèrent, et on ne désespéra pas de posséder bientôt les moyens de franchir le Tage.

Translation des chantiers de Santarem à Punhète. Tandis qu'on se livrait à ces travaux sous la direction du général Éblé, Masséna voulut s'étendre jusqu'à Punhète et Abrantès, où l'on se flattait de trouver de grandes ressources. Loison et Montbrun, en effet, passèrent le Zezère à force d'audace et d'adresse, y jetèrent un pont de chevalets, et finirent par s'établir sur l'autre bord de cette rivière, malgré de sérieux dangers, car le pont était si fragile et le Zezère si torrentueux, que la communication pouvait à tout moment être interrompue. Pourtant on finit par consolider les chevalets, et en pénétrant dans Punhète on y découvrit des approvisionnements. Bientôt même on pensa qu'il fallait y transférer l'établissement et les chantiers de Santarem, parce que le pont sur le Tage, dont on avait tant de peine à réunir les matériaux, serait plus facile à jeter vis-à-vis de Punhète, le Tage en cet endroit n'ayant pas encore reçu les eaux du Zezère. On décida donc que les chantiers y seraient transportés. Les barques déjà construites pouvaient remonter par eau, et rien de ce qu'on avait fait ne devait être perdu.

Punhète conquis, le général Montbrun poussa des reconnaissances jusqu'aux portes d'Abrantès. Mais le peuple de cette ville, nombreux et fougueux, soutenu par des troupes de l'armée anglo-portugaise, avait élevé des défenses tout autour de ses murs, et il fallait pour en venir à bout une attaque en règle, exécutée avec du gros calibre. Cette attaque d'ailleurs n'avait pas chance de réussir tant que les assiégés pourraient recevoir par la gauche du Tage les secours de lord Wellington. On différa donc cette conquête importante jusqu'au jour où l'on serait en mesure d'agir sur les deux rives du Tage.

Masséna, résolu à bloquer les lignes anglaises jusqu'à l'arrivée des renforts, songe à prendre une position plus sûre et plus tranquille que celle de Sobral. Lorsque le maréchal Masséna eut aperçu la possibilité de s'établir solidement sur ce fleuve, d'y vivre, de le franchir, et d'attendre ainsi en sûreté les résolutions ultérieures de Napoléon, il mit ses soins à rechercher un campement plus sûr, plus tranquille, mieux adapté à ses deux opérations essentielles, qui consistaient, comme on vient de le voir, dans la création d'un équipage de pont et dans la conquête d'Abrantès.

Nov. 1810. Obligée en ce moment de toucher par sa tête à Sobral, par sa queue à Abrantès, notre armée s'était trop étendue, et se trouvait exposée chaque jour à des combats inutiles et meurtriers. D'ailleurs le terrain qu'elle occupait devant les lignes anglaises avait été déjà dévoré, et il était devenu impossible d'y subsister. Masséna fait choix de la position de Santarem, s'étendant de Santarem à Thomar. Masséna songea donc à se replier à quelques lieues en arrière, et à s'établir le long du Tage, depuis Santarem jusqu'à Thomar, avec une division à Leyria, pour surveiller le revers de l'Estrella, et garder la grande route de Coimbre, soit contre un retour offensif des Anglais, soit contre les irruptions des insurgés espagnols et portugais qui devenaient fort incommodes, car ils avaient envahi Coimbre depuis le départ de l'armée, et fait prisonniers, sans toutefois les égorger, les blessés que nous avions laissés dans cette ville. La nouvelle position qu'il s'agissait de prendre entre Santarem et Thomar en nous plaçant à quelques lieues des lignes anglaises, ne nous empêchait nullement de les bloquer rigoureusement, du moins sur la rive droite du Tage, la seule en notre possession, et en même temps nous procurait un établissement plus paisible et plus assuré. Les petits combats de tous les jours qu'une armée inaguerrie peut souhaiter, mais qui fatiguent inutilement une armée éprouvée, nous étaient épargnés; et quant à une attaque sérieuse, la seule que nous dussions désirer, elle ne pouvait, à cause de la distance qui allait nous séparer, être tentée sans que l'ennemi démasquât ses intentions, ce qui rendait les surprises impossibles. Enfin cette position nous reportait plus près de Punhète où étaient nos chantiers, et d'Abrantès dont il importait de s'emparer.

L'armée décampe dans la nuit du 14 novembre. En conséquence, le 14 novembre, après un mois de séjour devant les lignes anglaises, Masséna ramena son armée en arrière, et mit beaucoup d'art dans cette opération. Il fallait en effet dérober le mouvement de Junot aux Anglais, avec lesquels il était tous les jours aux prises; sans quoi ils auraient pu se jeter sur lui en masse, et lui faire essuyer un grave échec. Pour les tromper Masséna répandit partout le bruit qu'il allait attaquer les lignes, ce qui réjouit nos soldats, et inquiéta les Anglais au point de les retenir immobiles dans leurs ouvrages. Puis il ordonna à Junot qui était à Sobral sur le plateau central, et à Reynier qui était à Villa-Nova sur le Tage, d'expédier d'avance leurs malades, leurs blessés et la partie embarrassante de leur artillerie. À la nuit le maréchal Masséna fit décamper Junot en toute hâte, en retenant sous les armes Reynier qui avait des troupes plus aguerries, et qui occupait d'ailleurs la large route du Tage, sur laquelle la retraite était facile. Au jour Junot se trouvait hors d'atteinte, et Reynier à son tour commençait à décamper, tandis que les Anglais attachés à la garde de leurs retranchements ne songeaient nullement à nous poursuivre.

Ney avait déjà gagné Thomar. Junot le suivit en passant par Santarem, et le lendemain Reynier suivit Junot en prenant la même route. Au moment de son entrée dans Santarem, Reynier eut une fausse alerte. Les Anglais s'apercevant enfin de leur méprise s'étaient mis sur nos traces, préoccupés de l'idée que nous voulions emporter Abrantès d'assaut, et naturellement très-pressés de nous en détourner. Parvenu à Santarem, position dominante sur le Tage, à laquelle on arrive par une route tracée au milieu des marécages du fleuve, et qui peut être tournée parce qu'elle ne se relie pas étroitement à l'Estrella, Reynier se vit poursuivi par des forces considérables, et craignit un instant d'être enveloppé. Il se troubla et demanda du secours à Masséna, qui, dédaignant trop ses terreurs, ne le secourut que fort tard. L'alerte n'eut pas de suite, et même deux régiments anglais qui avaient voulu gagner du terrain sur le flanc de Reynier faillirent être enlevés. La seule conséquence fâcheuse de cette aventure fut que beaucoup de blessés et de malades de l'hôpital de Santarem, émus par les alarmes de Reynier, sortirent précipitamment de leur lit, et que parmi eux quelques-uns moururent dans les rues.

Bientôt on s'assit solidement dans la nouvelle position qu'on était venu prendre. Reynier s'établit sur les hauteurs de Santarem, où il était couvert par des marécages, des escarpements, des abatis, par le cours du Rio-Mayor, et relié avec la chaîne principale de l'Estrella par une brigade de Junot cantonnée de Trèmes à Alcanhède. Il n'était mal partagé que sous le rapport des vivres, mais pour le dédommager on lui abandonna une portion de la riche plaine de Golgao. Junot campa au centre de cette plaine à Torrès-Novas. Ney plaça son quartier général à Thomar: il avait une division, celle de Loison, à Punhète, deux à Thomar même, et une brigade d'infanterie avec toute sa cavalerie à Leyria, sur le revers de l'Estrella, de manière à occuper la route de Torrès-Védras à Coimbre. Il pouvait ainsi couvrir les chantiers de Punhète, menacer Abrantès, et se porter par un mouvement de gauche à droite sur Leyria, si lord Wellington essayait de nous tourner.

Avantages de la nouvelle position prise par Masséna. Cette position était inexpugnable, et en même temps adaptée aux divers objets qu'on avait en vue, lesquels consistaient à préparer le passage du Tage, à prendre Abrantès, à bloquer enfin les lignes anglaises, en attendant l'arrivée des renforts demandés à Napoléon. Le maréchal Ney, habituellement mécontent de ce qu'ordonnait le quartier général, aurait voulu que l'armée fût réunie tout entière entre Leyria et Coimbre. Mais s'écarter à ce point de Lisbonne, c'était commencer une sorte de retraite, c'était abandonner les bords du Tage, et renoncer au passage de ce fleuve, ainsi qu'à tout projet sur Abrantès, sans se procurer ni plus de sécurité, ni plus de chances de communiquer avec Alméida. Au contraire en tenant seulement la cavalerie et une brigade d'infanterie à Leyria, on était sûr de regagner la route de Coimbre et d'Alméida quand on le voudrait, sans renoncer à aucun des objets essentiels qu'on devait se proposer. D'ailleurs, en ayant des postes sur le Zezère on se trouvait plus près d'Alméida qu'à Leyria même, car on était en mesure de communiquer avec la frontière espagnole par une route moins infestée par les bandes de Trent, vu qu'elle passait au sud de l'Estrella.

L'armée dans cette nouvelle position parut confiante, assez satisfaite de sa manière de vivre, et pleine de l'espérance de reprendre bientôt sa tâche, lorsque des renforts venus de la Vieille-Castille par la route d'Alméida, ou de l'Andalousie par celle de Badajoz, se seraient joints à elle. En attendant, les préparatifs pour passer le Tage et pour attaquer Abrantès occupaient ses bras et son esprit. Masséna s'était hâté d'employer les moyens nécessaires pour faire arriver à Paris la connaissance de sa situation et de ses besoins. S'il n'eût été que devant une armée espagnole, il n'aurait pas eu fort à s'inquiéter, mais ayant affaire à une armée anglaise commandée par un sage et habile capitaine, placé à une grande distance de sa base d'opération, condamné à vivre de maraude pendant l'hiver qui s'approchait, campé près d'un fleuve dont il n'avait qu'une rive, tandis que son adversaire les possédait toutes deux, comptant en fait de forces un tiers de moins que l'ennemi, n'ayant de munitions que pour une seule bataille, entouré de tous côtés de partisans qui ne laissaient passer aucun courrier, le moins qui pût lui arriver c'était de manquer le but de la campagne, et de se retirer sans avoir forcé les lignes anglaises, tandis qu'il pouvait à tout moment essuyer un désastre, si à force de vigilance, de fermeté et de discernement dans le choix de ses positions, il ne savait se rendre inattaquable. Envoi du général Foy à Paris pour faire connaître à Napoléon la situation de l'armée, et en obtenir le secours que cette situation exige. Il se décida donc à expédier vers Paris un officier intelligent et brave, en le faisant accompagner par un petit corps de troupes, car ce n'était qu'à cette condition qu'on avait chance de rejoindre la frontière espagnole. Il désigna pour cette mission le général Foy, qu'il avait sous ses ordres depuis Zurich, qui était vif, attachant, doué du talent de bien exprimer sa pensée, et décoré d'une blessure reçue à Busaco. Il lui confia le soin d'exposer les opérations de l'armée depuis le départ d'Alméida jusqu'à l'établissement à Santarem. Indépendamment des dépêches qu'il lui remit, il le chargea de tout expliquer verbalement à l'Empereur, et de demander dans un délai très-rapproché des munitions, des vivres, des renforts, soit par Alméida, soit par Badajoz, promettant de finir bientôt la guerre contre les Anglais si ces secours arrivaient à temps, et pronostiquant de grands malheurs si on les lui faisait attendre.

Grandeur de la question que le maréchal Masséna et lord Wellington sont chargés de résoudre. Les deux hommes de guerre supérieurs que la destinée venait de placer en présence l'un de l'autre aux extrémités du Portugal ne pouvaient guère tenir une autre conduite que celle qu'ils tenaient en ce moment. L'un ne pouvait pas mieux défendre cette extrémité du Portugal, seule portion qui lui restât du sol de la Péninsule, l'autre ne pouvait pas mieux se préparer à l'attaquer. De ce promontoire extrême allait dépendre le sort des nations européennes, car les Anglais une fois expulsés du Portugal, tout devait tendre en Europe à la paix générale, et au contraire leur situation consolidée en ce pays, Masséna obligé de rebrousser chemin, la fortune de l'Empire commençait à reculer devant la fortune britannique, pour s'abîmer peut-être au milieu d'une catastrophe prochaine. La question était donc d'une immense gravité. La solution de cette question dépendant plus des deux gouvernements que des deux généraux. Mais elle dépendait moins des deux généraux chargés de la résoudre par les armes, que des deux gouvernements chargés de leur en fournir les moyens. À ces derniers était reportée la solution de cette grande question, qui n'était pas moins que celle de l'empire du monde. On va voir quel concours ces deux généraux reçurent, l'un d'une patrie agitée par les partis, l'autre d'un maître aveuglé par la prospérité.

Quelque sérieux que soient à la guerre les embarras d'un chef d'armée, il faut se garder de croire que son adversaire n'ait pas aussi les siens. Napoléon, qui avait acquis au plus haut point la philosophie de la guerre, comme les hommes qui ont beaucoup vécu finissent par acquérir la philosophie de la vie, Napoléon aimait à dire qu'après une bataille chacun avait son compte, et que si les généraux étaient bien convaincus de cette vérité, ils ne se laisseraient pas si facilement décourager par les apparences ou même par la réalité d'un revers, et qu'en persévérant ils auraient souvent l'occasion de ramener la fortune. Si en effet le maréchal Masséna se trouvait dans une situation grave, lord Wellington de son côté n'était pas dans une situation exempte d'embarras. Tandis que le général français considérait comme difficile d'emporter les lignes de Torrès-Védras, le général anglais de son côté considérait comme très-difficile de les défendre, si les Français tenaient la conduite la plus naturellement indiquée. Difficultés de la situation de lord Wellington. Ainsi lord Wellington avait deux dangers à courir: c'était d'abord que les Français ne réunissent leurs forces vers Lisbonne pour l'en accabler, c'était ensuite que le gouvernement britannique, divisé comme devait l'être tout gouvernement libre en présence d'une question si importante, ne le rappelât du Portugal, ou ne prît des mesures qui rendraient sa persévérance impossible. Ces deux dangers également graves, mais point également probables, se présentaient cependant chacun avec assez de vraisemblance pour inquiéter profondément son âme, quelque forte qu'elle fût.