LIVRE QUARANTIÈME.
S D'OÑORO.

Dispositions d'esprit de Napoléon au moment de l'arrivée du général Foy à Paris. — Accueil qu'il fait à ce général et longues explications avec lui. — Nécessité d'un nouvel envoi de 60 ou 80 mille hommes en Espagne, et impossibilité actuelle de disposer d'un pareil secours. — Causes récentes de cette impossibilité. — Derniers empiétements de Napoléon sur le littoral de la mer du Nord. — Réunion à l'Empire des villes anséatiques, d'une partie du Hanovre et du grand-duché d'Oldenbourg. — Mécontentement de l'empereur Alexandre en apprenant la dépossession de son oncle le grand-duc d'Oldenbourg. — Au lieu de ménager l'empereur Alexandre, Napoléon insiste d'une manière menaçante pour lui faire adopter ses nouveaux règlements en matière de commerce. — Résistance du czar et ses explications avec M. de Caulaincourt. — L'empereur Alexandre ne désire pas la guerre, mais s'y attend, et ordonne quelques ouvrages défensifs sur la Dwina et le Dniéper. — Napoléon informé de ce qui se passe à Saint-Pétersbourg se hâte d'armer lui-même, pendant que la Russie engagée en Orient ne peut répondre à ses armements par des hostilités immédiates. — Première idée d'une grande guerre au nord. — Immenses préparatifs de Napoléon. — Ne voulant distraire aucune partie de ses forces pour les envoyer dans la Péninsule, il se borne à ordonner aux généraux Dorsenne et Drouet, au maréchal Soult de secourir Masséna. — Illusions de Napoléon sur l'efficacité de ce secours. — Retour du général Foy à l'armée de Portugal. — Long séjour de cette armée sur le Tage. — Son industrie et sa sobriété. — Excellent esprit des soldats, découragement des chefs. — Ferme attitude de Masséna. — Le général Gardanne parti de la frontière de Castille avec un corps de troupes pour porter des dépêches à l'armée de Portugal, arrive presque jusqu'à ses avant-postes, et rebrousse chemin sans avoir communiqué avec elle. — Le général Drouet, dont les deux divisions composent le 9e corps, traverse la province de Beira avec la division Conroux, et arrive à Leyria. — Joie de l'armée à l'apparition du 9e corps. — Son abattement quand elle apprend que le secours qui lui est parvenu se réduit à sept mille hommes. — Arrivée du général Foy, et communication des instructions dont il est porteur. — Réunion des généraux à Golgao pour conférer sur l'exécution des ordres venus de Paris, et résolution de rester sur le Tage en essayant de passer ce fleuve pour vivre des ressources de l'Alentejo. — Divergence d'avis sur les moyens de passer le Tage. — Admirables efforts du général Éblé pour créer un équipage de pont. — On se décide à attendre pour tenter le passage que l'armée d'Andalousie vienne par la rive gauche donner la main à l'armée de Portugal. — Événements survenus dans le reste de l'Espagne pendant le séjour sur le Tage. — Suite des siéges exécutés par le général Suchet en Aragon et en Catalogne. — Investissement de Tortose à la fin de 1810, et prise de cette place en janvier 1811. — Préparatifs du siége de Tarragone. — Événements en Andalousie. — Éparpillement de l'armée d'Andalousie entre les provinces de Grenade, d'Andalousie et d'Estrémadure. — Embarras du 4e corps obligé de se partager entre les insurgés de Murcie et les insurgés des montagnes de Ronda. — Efforts du 1er corps pour commencer le siége de Cadix. — Difficultés et préparatifs de ce siége. — Opérations du 5e corps en Estrémadure. — Le maréchal Soult ne croyant pas pouvoir suffire à sa tâche avec les troupes dont il dispose, demande un secours de 25 mille hommes. — L'ordre de secourir Masséna lui étant arrivé sur ces entrefaites, il s'y refuse absolument. — Au lieu de marcher sur le Tage, il entreprend le siége de Badajoz. — Bataille de la Gevora. — Destruction de l'armée espagnole venue au secours de Badajoz. — Reprise et lenteur des travaux du siége. — Détresse de l'armée de Portugal pendant que l'armée d'Andalousie assiége Badajoz. — Misère extrême du corps de Reynier et indispensable nécessité de battre en retraite. — Masséna, ne pouvant plus s'y refuser, se décide à un mouvement rétrograde sur le Mondego, afin de s'établir à Coimbre. — Retraite commencée le 4 mars 1811. — Belle marche de l'armée et poursuite des Anglais. — Arrivé à Pombal, Masséna veut s'y arrêter deux jours pour donner à ses malades, à ses blessés, à ses bagages le temps de s'écouler. — Fâcheux différend avec le général Drouet. — Craintes du maréchal Ney pour son corps d'armée, et ses contestations avec Masséna sur ce sujet. — Sa retraite sur Redinha. — Beau combat de Redinha. — Le maréchal Ney évacue précipitamment Condeixa, ce qui oblige l'armée entière à se reporter sur la route de Ponte-Murcelha, et de renoncer à l'établissement à Coimbre. — Marches et contre-marches pendant la journée de Casal-Novo. — Affaire de Foz d'Arunce. — Retraite sur la Sierra de Murcelha. — Un faux mouvement du général Reynier oblige l'armée à rentrer définitivement en Vieille-Castille. — Spectacle que présente l'armée au moment de sa rentrée en Espagne. — Obstination de Masséna à recommencer immédiatement les opérations offensives, et sa résolution de revenir sur le Tage par Alcantara. — Refus d'obéissance du maréchal Ney. — Acte d'autorité du général en chef et renvoi du maréchal Ney sur les derrières de l'armée. — Difficultés qui empêchent Masséna d'exécuter son projet de marcher sur le Tage, et qui l'obligent de disperser son armée en Vieille-Castille pour lui procurer quelque repos. — Affreux dénûment de cette armée. — Vaines promesses du maréchal Bessières devenu commandant en chef des provinces du nord. — Avantageuse situation de lord Wellington depuis la retraite des Français, et triomphe du parti de la guerre dans le parlement britannique. — Lord Wellington laisse une partie de son armée devant Alméida et envoie l'autre à Badajoz pour en faire lever le siége. — Tardive arrivée de ce secours, et prise de Badajoz par le maréchal Soult. — Celui-ci, après la prise de Badajoz, se porte sur Cadix pour appuyer le maréchal Victor. — Beau combat de Barossa livré aux Anglais par le maréchal Victor. — Le maréchal Soult trouve les lignes de Cadix débarrassées des ennemis qui les menaçaient, mais il est bientôt ramené sur Badajoz par l'apparition des Anglais. — À son tour il demande du secours à l'armée de Portugal qu'il n'a pas secourue. — Les Anglais investissent Badajoz. — Cette malheureuse ville, assiégée et prise par les Français, est de nouveau assiégée par les Anglais. — Projet formé par Masséna dans cet intervalle de temps. — Quoique fort mal secondé par l'armée d'Andalousie, il médite de lui rendre un grand service en allant se jeter sur les Anglais qui bloquent Alméida. — Ce projet, retardé par les lenteurs du maréchal Bessières, ne commence à s'exécuter que le 2 mai au lieu du 24 avril. — Par suite de ce retard, lord Wellington a le temps de revenir de l'Estrémadure pour se mettre à la tête de son armée. — Bataille de Fuentès d'Oñoro livrée les 3 et 5 mai. — Grande énergie de Masséna dans cette mémorable bataille. — Ne pouvant débloquer Alméida, Masséna le fait sauter. — Héroïque évasion de la garnison d'Alméida. — Masséna rentre en Vieille-Castille. — En Estrémadure, le maréchal Soult ayant voulu venir au secours de Badajoz, livre la bataille d'Albuera, et ne peut réussir à éloigner l'armée anglaise. — Grandes pertes de part et d'autre, et continuation du siége de Badajoz. — Belle défense de la garnison. — Situation difficile des Français en Espagne. — Résumé de leurs opérations en 1810 et en 1811; causes qui ont fait échouer leurs efforts dans ces deux campagnes qui devaient décider du sort de l'Espagne et de l'Europe. — Fautes de Napoléon et de ses lieutenants. — Injuste disgrâce de Masséna.

Déc. 1810. Entrevue de Napoléon avec le général Foy. Le général Foy, si célèbre depuis comme orateur, joignait à beaucoup de bravoure, à beaucoup d'esprit une imagination vive, souvent mal réglée, mais brillante, et qui éclatait en traits de feu sur un visage ouvert, attrayant, fortement caractérisé. Napoléon aimait l'esprit, bien qu'il s'en défiât. Le général le charma par sa conversation, et à son tour il l'éblouit, car c'était la première fois qu'il l'admettait familièrement auprès de lui. Les nouvelles arrivées par cette voie étaient les seules qu'on eût reçues de l'armée de Portugal, et jusque-là on avait été réduit à en chercher dans les journaux anglais. Le général Foy trouva Napoléon parfaitement convaincu de l'importance de la question qui allait se résoudre sur le Tage, car sur la situation générale il en savait plus que personne, et il était persuadé que battre les Anglais, ou même les tenir longtemps en échec devant Lisbonne, c'était donner les plus grandes chances à la paix européenne. Mais le général Foy le trouva plein encore d'illusions sur les conditions de la guerre d'Espagne, bien changées depuis 1808, sur l'immense consommation d'hommes qu'elle exigeait, sur la peine qu'on avait à faire vivre les armées dans la Péninsule, sur la difficulté de battre les Anglais; il le trouva très-injuste envers Masséna, aimant mieux s'en prendre à cet illustre lieutenant de n'avoir pas fait l'impossible, qu'à lui-même de l'avoir ordonné. Injustice de Napoléon envers Masséna, et fausse idée qu'il se fait de la guerre d'Espagne. Napoléon avait toujours à la bouche le chiffre faux de 70 mille Français et de 24 mille Anglais, comme s'il eût été un de ces princes paresseux et ignares qui jugent des choses d'après le dire de ministres courtisans, et sont trop indolents pour chercher la vérité, ou trop peu intelligents pour la comprendre. Napoléon, qui avait ordonné itérativement de livrer bataille, se plaignait maintenant de ce qu'on eût tenté l'attaque de Busaco; lui qui avait voulu qu'on poussât les Anglais l'épée dans les reins, se plaignait maintenant de ce qu'on ne s'était pas arrêté à Coimbre, et malgré sa prodigieuse sagacité, il avait de la peine à se figurer comment, au lieu de 70 mille Français menant tambour battant 24 mille Anglais, nous étions 45 mille braves soldats vivant par miracle devant 70 mille Anglo-Portugais bien nourris et presque invincibles derrière des retranchements formidables. Cependant, au fond, la difficulté de le convaincre ne venait pas de la difficulté d'éclairer un si admirable esprit, mais de l'impossibilité de lui faire admettre des vérités qui contrariaient ses calculs du moment.

Le général Foy défendit bien son chef, et prouva que dans toutes les occasions les opérations reprochées au maréchal Masséna avaient été commandées par les circonstances. Il soutint qu'une fois arrivé devant Busaco il fallait ou se retirer honteusement en sacrifiant l'honneur des armes, ou combattre; que si on n'avait pas enlevé la position, on avait produit au moins chez les Anglais cette immobilité craintive qui avait permis de les tourner, que s'arrêter à Coimbre après y avoir paru eût été un aveu d'impuissance tout aussi fâcheux que le refus de combattre à Busaco; que d'ailleurs on ignorait à Coimbre l'existence des lignes de Torrès-Védras, ce qui était beaucoup plus excusable que de les ignorer à Paris, au centre de toutes les informations; qu'être parvenu devant ces lignes, même pour y rester immobiles, n'était pas à regretter, puisqu'on y bloquait les Anglais, puisqu'on les faisait vivre dans des perplexités continuelles; qu'on devait même obtenir bientôt un résultat décisif, si des secours suffisants arrivaient en temps utile par les deux rives du Tage; qu'en un mot si tout était engagé, rien du moins n'était compromis, pourvu qu'averti par l'expérience, on proportionnât les moyens au grand but qu'on avait en vue.

Chaleureux pour les intérêts de son chef, le général Foy se montra, quand il fallut peindre les désolantes réalités de la guerre d'Espagne, aussi vrai que le permettait son désir de plaire, non pas au pouvoir mais au génie. Toutefois il n'était pas nécessaire d'en dire beaucoup à Napoléon pour l'éclairer, et il connut, en quittant le général, une grande partie de la vérité. Ce qu'il fallait faire, il le savait bien, et qui aurait pu le savoir, s'il ne l'avait su!

En effet, quoique la guerre d'Espagne commençât à lui causer autant de fatigues d'esprit qu'elle causait de fatigues de corps à ses soldats, et que par ce motif il déléguât trop au major général Berthier le soin d'en suivre les détails, il n'avait cessé, même avant l'arrivée du général Foy, de donner des ordres qui étaient déjà dans le sens des besoins et des désirs du maréchal Masséna. Premiers ordres de Napoléon en faveur de l'armée de Portugal. Il avait recommandé plusieurs fois au général Drouet de hâter son mouvement, de porter sa première division au moins jusqu'à Alméida, d'y réunir tout ce que Masséna avait laissé sur les derrières, tout ce qui était sorti des hôpitaux, et, avec ces forces, de balayer les routes, afin de rouvrir les communications avec l'armée de Portugal. Il avait ordonné aux généraux commandant les provinces du nord, au général Thouvenot, gouverneur de la Biscaye, au général Dorsenne, gouverneur de Burgos, de ne pas retenir la seconde division du général Drouet, et de la diriger immédiatement sur Salamanque. Il avait même, dans la prévision d'une grande perte d'hommes, préparé une division de réserve avec des conscrits tirés des dépôts de l'armée d'Andalousie et de Portugal; il y avait ajouté quelques cavaliers pris dans les dépôts de la cavalerie d'Espagne, et enfin deux bataillons des gardes nationales, les seuls restants de la grande levée de Walcheren, et attachés depuis à la garde impériale. Ces détachements, formant 10 à 12 mille hommes, avaient été envoyés sous le général Caffarelli en Castille, pour y servir sur les derrières jusqu'à ce qu'ils pussent être versés dans leurs corps respectifs, et pour rendre disponibles en attendant les deux divisions du général Drouet. Napoléon avait, en outre, adressé de vifs reproches au maréchal Soult, pour avoir tiré un faible parti des trois corps composant l'armée d'Andalousie, corps qu'il évaluait à 80 mille hommes, comme il évaluait à 70 mille l'armée de Masséna. Il lui reprochait d'avoir conduit mollement le siége de Cadix, qui n'était défendu, disait-il, que par de la canaille, d'avoir laissé le marquis de La Romana se jeter en Portugal sur les flancs de Masséna, au lieu de le fixer en Estrémadure en l'y attaquant sans cesse; d'avoir permis que le 5e corps s'enfermât tristement dans Séville pendant tout l'été, d'être en définitive depuis dix mois en Andalousie, sans y avoir rien fait que de prendre Séville, dont il avait trouvé les portes ouvertes. Il lui avait enjoint de détacher tout de suite 10 mille hommes vers le Tage, afin de donner la main au maréchal Masséna. Enfin il avait censuré tout aussi vivement le commandant de l'armée du centre, c'est-à-dire son frère Joseph, pour s'être confiné dans Madrid avec une vingtaine de mille hommes, et s'être borné à d'insignifiantes courses contre les guérillas, dans une direction du reste assez mal choisie, car ces courses avaient été dirigées vers Cuenca et vers Guadalaxara, contre le fameux partisan l'Empecinado, et non vers Tolède et Alcantara, où elles auraient pu être fort utiles à l'armée de Portugal. Pour appuyer ces critiques, il lui avait dit, comme au maréchal Soult, comme au général Drouet, que c'était à Santarem, entre Abrantès et Lisbonne, que se décidait en ce moment le sort de la Péninsule, et probablement de l'Europe.

Nouveaux ordres de Napoléon relativement à l'armée de Portugal, après son entrevue avec le général Foy. Napoléon avait donc, quoique de loin, entrevu cette situation, et prévu en partie les dispositions qu'elle exigeait. Mais apprenant enfin la vraie position de Masséna, il résolut de tout faire converger vers lui, tant les troupes disponibles en Vieille-Castille que celles qu'on avait eu le tort d'engager en Andalousie, et il prépara les ordres les plus formels pour les généraux qui devaient concourir à cette réunion de forces vers le Portugal. Cependant si on pouvait, en sacrifiant beaucoup d'objets secondaires à l'objet principal, accroître singulièrement les moyens de Masséna, et le mettre à même de remplir une partie de sa tâche, n'était-ce pas le cas de faire un suprême effort, et puisqu'on avait commis la faute de s'engager en Espagne, de s'y engager tout à fait pour en sortir plus vite, de détourner encore des bords de l'Elbe ou du Rhin l'une de ces armées qui s'y trouvaient utilement placées sans doute, mais de l'en détourner pour l'employer plus utilement ailleurs, de marcher avec quatre-vingt mille hommes au secours de Masséna, d'y marcher en personne, d'amener, par ce mouvement irrésistible, Soult, Drouet, Dorsenne, devant Torrès-Védras, et de terminer la lutte européenne par un coup de foudre frappé sur Lisbonne? S'il y avait danger à dégarnir le Nord, ce danger n'eût-il pas disparu avec la paix générale, conquise aux extrémités du Portugal? Nécessité d'envoyer un secours extraordinaire en Espagne, et causes qui en empêchent. L'Empire était tranquille: la Hollande, qu'on avait privée de son indépendance, était consternée mais soumise; la jeune Impératrice portait dans son sein l'héritier du grand empire, et, quoiqu'il dût en coûter à son époux de la quitter, on sait bien qu'il était toujours prêt à mettre ses desseins au-dessus de ses affections. Quelle raison pouvait donc empêcher une résolution si indiquée, et si décisive? Malheureusement, pendant que se passaient dans la Péninsule les événements que nous avons racontés, Napoléon venait d'en provoquer de fort graves au Nord, et la situation qu'il s'était créée par son ambition exorbitante le tyrannisait plus qu'il ne tyrannisait l'Europe. Ce glorieux despote, comme il arrive souvent, était esclave, esclave de ses propres fautes.

Nouvelles difficultés que Napoléon s'est créées dans le nord de l'Europe. On a vu qu'après avoir terminé la campagne de Wagram il avait voulu se rattacher l'Autriche, apaiser l'Allemagne, distribuer tous les territoires qui lui restaient afin de pouvoir évacuer les pays au delà du Rhin, consacrer exclusivement ses soins à la guerre d'Espagne, et contraindre l'Angleterre à la paix par le double moyen du blocus continental et d'un grand échec infligé à l'armée de lord Wellington, mais qu'avec ces intentions si pacifiques il avait, pour rendre le blocus continental plus efficace, réuni la Hollande à l'Empire, étendu ses occupations militaires sur les côtes de la mer du Nord jusqu'à la frontière du Holstein, imaginé un vaste système de tarification sur les denrées coloniales, fort lucratif pour lui et ses alliés, mais extrêmement vexatoire pour les peuples, et qu'enfin il avait prescrit aux uns, recommandé aux autres, la Russie comprise, l'emploi de ce système presque intolérable. Déjà, par une conséquence inévitable, cette politique dont la paix était le but, mais dont les occupations militaires, les usurpations de territoire, les confiscations violentes, les exactions ruineuses, étaient le moyen, cette politique avait réveillé toutes les défiances que Napoléon aurait voulu dissiper. En effet, convertir en départements français non-seulement Rome, Florence, le Valais, mais encore Rotterdam, Amsterdam et Groningue, n'était pas propre à rassurer ceux qui supposaient à Napoléon le projet de soumettre le continent à sa domination universelle. Napoléon ne s'en était pas tenu là; il avait considéré comme fort gênant de n'avoir dans les villes anséatiques qu'une autorité purement militaire, et il avait pensé qu'étendre le territoire de l'Empire, déjà porté à l'Ems par la réunion de la Hollande, jusqu'au Weser et à l'Elbe par la réunion de Brême, de Hambourg et de Lubeck, serait fort utile; qu'il envelopperait ainsi dans la vaste étendue de ses rivages les mers au sein desquelles s'élève l'Angleterre, et que ce front menaçant de Boulogne, si importun pour elle, se trouverait de la sorte prolongé jusqu'à Lubeck. Quelles difficultés pouvait-il y avoir à l'accomplissement d'un tel dessein? Les villes anséatiques étaient sous sa main; le Hanovre, dont il fallait prendre quelques parties, appartenait à son frère Jérôme, qui n'avait pas rempli les conditions auxquelles il lui avait donné ce royaume, soit en ne payant pas exactement les troupes françaises, soit en ne faisant pas pour les donataires français ce qu'il lui avait promis; les territoires de certains princes allemands, ceux d'Arenberg et de Salm notamment, que cette nouvelle délimitation devait englober, étaient autant à sa disposition que ceux d'un sujet français. En laissant à ces princes leurs biens privés, en les dédommageant pour le reste avec des dotations constituées en France, la difficulté était levée à leur égard. Il y avait, il est vrai, le prince d'Oldenbourg, dont le territoire placé entre la Frise et le Hanovre, entre les bouches de l'Ems et celles du Weser, ne pouvait pas être omis, et qui de plus était l'oncle de l'empereur de Russie. Faire de ce prince, très-cher à son neveu, un simple sujet de l'Empire français, devait paraître un procédé bien tranchant. Mais par hasard nous avions encore dans nos mains un fragment de ces nombreux États germaniques récemment distribués par Napoléon, c'était Erfurt, véritable miette tombée de la table du conquérant. En accordant Erfurt au duc d'Oldenbourg, Napoléon croyait combler la mesure des bons procédés envers la Russie. Restait enfin le grand-duc de Berg, fils bien jeune encore de Louis, dédommagé par le beau duché de Berg de la couronne de Hollande, qui avait été un moment déposée sur son berceau. On avait besoin d'une partie de ce duché pour compléter les nouvelles démarcations, mais c'était là un arrangement de famille, dont il n'y avait pas à s'inquiéter. La chose une fois arrêtée dans la pensée de Napoléon fut mise immédiatement à exécution.

Réunion à la France des villes anséatiques, du duché d'Oldenbourg, et de divers autres territoires. Napoléon avait déjà, comme on l'a vu, converti en départements français la Toscane, les États romains, la Hollande. Par un décret suivi d'un sénatus-consulte du 13 décembre 1810, il convertit en trois départements français, dits de l'Ems supérieur, des Bouches-du-Weser, des Bouches-de-l'Elbe, le duché d'Oldenbourg, le territoire des princes de Salm et d'Arenberg, une portion du Hanovre, les territoires de Brême, de Hambourg, de Lubeck, et par la même occasion il s'empara du Valais, qu'il convertit en département français, sous le titre de département du Simplon. Une simple signification fut adressée aux princes dépossédés, et quant au prince d'Oldenbourg, oncle d'Alexandre, on lui annonça que par considération pour l'empereur de Russie, on lui accordait en dédommagement la ville d'Erfurt. Napoléon était bien tenté de réunir aussi les deux principautés de Mecklembourg, ce qui lui aurait donné une assez grande étendue de côtes sur la Baltique, et aurait placé sous sa main la Poméranie suédoise; pourtant il n'osa point aller jusque-là. Il se contenta de déclarer aux deux princes de Mecklembourg qu'il voulait bien leur laisser leurs États, mais à condition qu'ils lui seraient aussi utiles dans sa lutte contre l'Angleterre que s'ils étaient annexés à l'Empire, c'est-à-dire qu'ils lui fourniraient des matelots, qu'ils armeraient Rostock et Vismar de manière à n'y pas laisser stationner les Anglais, et qu'enfin ils fermeraient leurs côtes au commerce britannique, aussi bien que pourraient le faire les douaniers français; que si une seule de ces conditions n'était pas remplie, la réunion de leurs États à l'Empire suivrait immédiatement l'infraction constatée, car il n'avait de ménagements à garder envers personne, les Anglais n'en gardant aucun dans leurs mesures maritimes.

Les États allemands trop intimidés pour réclamer contre les derniers empiétements de Napoléon. Ce n'était pas la Prusse cachant sa haine sous une profonde soumission, et ayant d'ailleurs de bien autres chagrins à dévorer, ce n'étaient pas les princes allemands, les uns détrônés et remplacés par le nouveau roi de Westphalie, les autres liés à l'Empire par la crainte ou par la complicité des agrandissements territoriaux, ce n'était pas l'Autriche enfin, réduite à concentrer son ambition sur la conservation du territoire qui lui restait, que ces mesures pouvaient révolter, bien que tout prince portant une couronne dût trembler à la vue d'une telle manière de procéder! La Russie déjà très-préoccupée de l'extension des frontières françaises vers le Nord, est profondément blessée de la dépossession du duc d'Oldenbourg. Mais la Russie, traitée si légèrement à l'occasion du mariage avec l'Autriche, blessée et alarmée du refus de signer la convention relative à la Pologne, très-exactement avertie de l'augmentation progressive de la garnison de Dantzig, frappée de voir la frontière de France dépasser successivement la Hollande, le Hanovre, le Danemark, atteindre la Suède, et s'approcher ainsi de Memel et de Riga, la Russie vaincue à Austerlitz et à Friedland, mais non pas abattue jusqu'à tout souffrir, devait être fortement préoccupée de ces extensions de territoire, et offensée de la façon expéditive avec laquelle on traitait un parent qui lui tenait de près, et pour lequel plus d'une fois elle avait témoigné le plus vif intérêt, notamment à l'époque des arrangements de l'Allemagne en 1803 et en 1806. Les formes auraient dû au moins corriger un peu ce que ces actes avaient d'inquiétant et de blessant; malheureusement les formes furent presque aussi rudes que les actes eux-mêmes.

Déjà Napoléon avait fait demander à Alexandre de ne point recevoir les Américains, qui, selon lui, étaient de faux neutres, et d'appliquer aux denrées coloniales le tarif français du 5 août, qui en admettant ces denrées les frappait d'un droit de 50 pour cent. Napoléon, au lieu de ménager la Russie dans les circonstances actuelles, se montre plus exigeant envers elle au sujet du blocus continental. N'étant pas satisfait des réponses reçues de Saint-Pétersbourg, il avait renouvelé ses demandes avec des instances presque menaçantes; il avait fait dire dans un langage plein d'amertume qu'on avait vu aux foires de Leipzig et de Francfort de grandes quantités de marchandises coloniales, qu'en remontant à l'origine de ces marchandises on avait trouvé qu'elles étaient venues en Allemagne sur des chariots russes, qu'évidemment elles étaient le produit d'une contrebande tolérée par la Russie en infraction de l'alliance de Tilsit; que de son côté, il était prêt à remplir toutes les conditions de cette alliance, pourvu cependant qu'on les observât à son égard; que parmi ces conditions il tenait principalement à celles qui tendaient à détruire le commerce britannique, que leur observation était indispensable pour amener l'Angleterre à une paix dont tout le monde avait besoin, la Russie aussi bien que les autres États; que pour lui l'alliance avec la Russie était à ce prix, et non-seulement l'alliance, mais la paix elle-même, qu'il était résolu à ne souffrir nulle part de complicité publique ou cachée avec l'Angleterre, et qu'il recommencerait la guerre avec le continent tout entier, plutôt que de le permettre, car c'était l'unique moyen d'obtenir la paix maritime, c'est-à-dire la paix générale.

À ces reproches qu'il envoyait à Saint-Pétersbourg, au lieu des explications qu'il aurait dû adresser pour les dernières usurpations territoriales, Napoléon s'était contenté d'ajouter, en termes du reste assez polis, l'annonce fort brève de la réunion du pays d'Oldenbourg à l'Empire, et du dédommagement d'Erfurt, accordé, disait-il, en considération de l'empereur Alexandre.

Dispositions présentes de l'empereur Alexandre. Tant d'actes inquiétants ou offensants, accompagnés d'un langage si peu fait pour les atténuer, avaient dû profondément affecter l'empereur Alexandre, surtout lorsqu'ils venaient à la suite d'un mariage vivement sollicité d'abord, puis dédaigneusement écarté, à la suite du refus juste, mais péremptoire, de tout engagement rassurant à l'égard du rétablissement de la Pologne, et ils prouvaient qu'avec Napoléon la pente qui conduisait du refroidissement à la guerre était rapide. Ce prince ne désire point la guerre, veut surtout la différer à cause de sa lutte avec les Turcs, mais est résolu à ne pas faire quelques-uns des sacrifices commerciaux qu'on exige de lui. L'empereur Alexandre n'aurait pas voulu parcourir cette pente aussi vite, et il n'eût pas même demandé mieux que de s'y arrêter tout à fait. D'abord il avait beaucoup de raisons pour éviter la guerre, ou pour la retarder s'il lui était impossible de l'éviter. Bien qu'il eût confiance dans ses forces, dans la puissance des distances, dans le concours que pourraient lui procurer les haines européennes, il n'avait pas le moindre désir de braver encore les dangers qu'il avait courus à Eylau et à Friedland. De plus, il était l'auteur de la politique d'alliance avec la France, politique qui lui avait valu beaucoup de critiques amères, soit chez lui, soit hors de chez lui, et il lui en coûtait de donner gain de cause à ses censeurs en revenant si vite de l'alliance à la guerre. Mais s'il devait être réduit à cette extrémité, il désirait ne pas rompre l'alliance avant qu'elle eût produit les fruits qu'il s'en était promis, et qui pouvaient seuls justifier sa conduite aux yeux des juges sévères qu'elle avait rencontrés. La Finlande était acquise, mais les provinces danubiennes ne l'étaient pas, et il voulait les avoir en sa possession avant de s'exposer encore une fois aux redoutables chances d'une rupture avec la France. La campagne de 1810 contre les Turcs s'était bien passée, quoique les progrès des généraux russes eussent été assez lents. Après avoir envahi dans les années précédentes la Moldavie et la Valachie, ils avaient cette année franchi le Danube à Hirschova et Silistrie, enlevé ces deux places, marché sur Routschouk par leur droite, sur Varna par leur gauche, emporté Bajardjik d'assaut, bombardé Varna sans résultat, échoué devant Tschumla où les Turcs avaient un camp considérable, mais pris Routschouk, et gagné aux environs de cette place une victoire importante. Pourtant, quoique se battant avec une maladresse égale à leur bravoure, les Turcs n'avaient pas encore définitivement perdu la ligne du Danube, et il fallait des succès beaucoup plus décisifs pour leur imposer les grands sacrifices de territoire que la Russie exigeait d'eux. Elle prétendait en effet leur arracher non-seulement la Moldavie, mais la Valachie, en adoptant pour limite le lit du vieux Danube qui va de Rassova à Kustendjé, plus la souveraineté de la Servie qu'elle tenait à rendre indépendante, une portion de territoire le long du Caucase, et une somme d'argent représentative des frais de la guerre. Pour obtenir de telles concessions de la Porte, qui était résolue à maintenir l'intégrité de son empire, il fallait au moins une campagne encore, et des plus heureuses.

Par tous ces motifs l'empereur Alexandre ne recherchait pas la guerre avec la France, et surtout, s'il y était réduit, désirait qu'elle fût différée. Mais il y avait des sacrifices qu'il était décidé à ne point accorder, en les refusant toutefois avec des formes qui pussent rendre ses refus supportables, ou du moins en retarder les conséquences. Ces sacrifices auxquels il ne voulait pas se résoudre étaient des sacrifices commerciaux.

Mesure dans laquelle l'empereur Alexandre veut concourir au blocus continental. Il en avait fait de considérables en déclarant la guerre à l'Angleterre, qui était le principal consommateur des produits naturels de la Russie, et dont l'absence des marchés russes appauvrissait beaucoup les grands propriétaires de l'empire. Mais il s'était résigné à cette guerre parce qu'elle était la condition de l'alliance française, et que cette alliance était la condition des deux grandes conquêtes qu'il poursuivait, la Finlande au nord, les provinces danubiennes au midi. Aller au delà, et après s'être privé de tout commerce avec l'Angleterre, se priver encore du commerce qu'il faisait avec les Américains, était chose à laquelle il désirait se soustraire, afin de ne pas trop irriter ses sujets. Les raisons à donner pour s'en dispenser n'étaient pas des meilleures, car les Américains étaient presque tous des fraudeurs. Ou ils étaient sortis d'Amérique pendant l'embargo, comme nous l'avons déjà dit, et alors ils étaient des fraudeurs même pour l'autorité américaine; ou ils étaient sortis depuis la levée de l'embargo, et la plupart (on le savait avec certitude) allaient à la Havane, à Ténériffe, à Londres même, acheter des denrées coloniales qui étaient propriété anglaise, se faisaient ensuite convoyer par le pavillon de l'Angleterre, arrivaient ainsi escortés dans les ports russes, y vendaient les sucres, les cafés, les cotons, les indigos, les bois de teinture dont le continent était si avide, dont il n'entrait plus que de très-faibles quantités depuis la police continentale créée par Napoléon, et rapportaient à Londres les grains, les fers, les chanvres, qui composaient le prix de leurs cargaisons. Les Américains n'étaient pas les seuls faux neutres que la Russie voulût recevoir: les Suédois étaient des intermédiaires non moins commodes pour elle, et encore plus effrontés dans la simulation de leur qualité. Bien que Napoléon eût accordé la paix aux Suédois à condition de rompre toute relation commerciale avec l'Angleterre, ils avaient établi à Gothembourg, au fond du Cattégat, un immense entrepôt, où sous le prétexte de recevoir des neutres, et notamment des Américains, ils recevaient tout simplement les Anglais eux-mêmes, sans même vérifier la nationalité du pavillon, chargeaient ensuite les marchandises qu'ils en avaient reçues sur leurs propres vaisseaux, et allaient sous leur nom les porter dans les ports russes. Il est vrai qu'Alexandre, voulant se renfermer dans la stricte observation des traités, avait institué un tribunal des prises pour condamner les Américains qui trop évidemment ne venaient pas d'Amérique, ou les Suédois qui apportaient trop notoirement des marchandises anglaises. Il en faisait ainsi saisir et confisquer un certain nombre; mais s'il consentait à gêner et à diminuer son commerce, il n'entendait pas le détruire. Les négociants à la longue barbe pouvaient encore échanger les grains, les bois, les chanvres contre des sucres, des cafés, des cotons qu'ils débitaient en Russie, ou que par un vaste roulage, très-profitable aux paysans russes, ils transportaient à Kœnigsberg sur la frontière de la Vieille-Prusse, à Brody, sur la frontière d'Autriche. Limite que l'empereur Alexandre ne veut point dépasser en fait de sacrifices commerciaux. De ces points le roulage allemand les portait à Leipzig et à Francfort. Le haut prix auquel le blocus continental avait fait monter ces marchandises permettait d'en payer le transport quelque coûteux qu'il fût, et il arrivait qu'une quantité de sucres produite à la Havane, transportée de la Havane en Angleterre et de l'Angleterre en Suède par des vaisseaux anglais, de la Suède en Russie par des vaisseaux américains ou suédois, descendait ensuite de Russie en Allemagne sur des chariots russes!

Quoique ce trafic fût fort peu commode, Alexandre aurait bien consenti à le gêner encore un peu plus, mais jamais à le supprimer. Il y avait un autre intérêt de son commerce dont il était résolu à ne pas faire le sacrifice. Le change baissait d'une manière alarmante, et on pouvait craindre que les relations au dehors ne devinssent tout à fait impossibles, s'il fallait longtemps encore donner une aussi grande quantité de valeurs russes pour se procurer des valeurs allemandes, françaises ou anglaises, afin de payer à Francfort, à Paris, à Londres, ce qu'on y avait acheté. La première cause de la baisse du change était dans le papier-monnaie. Il arrivait en effet au rouble ce qui arrivait à la livre sterling, et il était naturel que les étrangers n'acceptassent le rouble comme la livre sterling qu'au taux réduit du papier. La diminution qui se manifestait dans l'exportation des produits russes par suite de la guerre, était une seconde cause de cette baisse. L'infériorité des Russes sous le rapport manufacturier, laquelle les condamnait à prendre au dehors tous les objets de luxe, était la troisième. On ne pouvait pas faire cesser les deux premières, car il eût fallu substituer l'or et l'argent au papier-monnaie, ou rendre aux exportations de la Russie une facilité que la guerre ne comportait pas. Mais les commerçants russes s'étaient figuré que si l'on prohibait les draps, les soieries, les toiles de coton et autres objets venant de l'étranger, l'industrie russe les produirait, et qu'une des causes de la baisse du change serait dès lors supprimée. Avec le temps, c'était possible; y compter dans le moment même était une de ces espérances chimériques qui sont la consolation ordinaire des intérêts souffrants. Une commission de négociants russes, formée auprès du gouvernement, avait élevé de telles réclamations à ce sujet, qu'Alexandre s'était vu forcé de rendre un ukase qui interdisait tous les produits manufacturés anglais, plusieurs produits manufacturés allemands, et quelques produits manufacturés français, réputés faire concurrence à l'industrie russe, tels que les draps et les soieries. Des peines sévères, assez semblables à celles que Napoléon avait introduites dans son code de douanes, la confiscation et le brûlement, étaient prononcées dans cet ukase.

Telle était la manière dont l'empereur Alexandre prétendait s'acquitter des engagements pris à Tilsit. Voyant Napoléon ne point se gêner dans ses combinaisons commerciales, et tantôt interdire absolument par des peines terribles les produits anglais, tantôt en admettre des quantités considérables au prix d'un impôt fort lucratif, le voyant également repousser du sol français les produits des nations amies, telles que les Suisses ou les Italiens, quand ils faisaient concurrence à l'industrie française, il s'était promis de suivre, lui aussi, ses convenances particulières, en se renfermant dans la lettre matérielle des traités fort étroitement entendue. Ces limites posées, il était décidé à s'y défendre doucement dans la forme, opiniâtrément dans le fond, à tâcher de s'y maintenir sans rupture avec la France, en tout cas à ne s'exposer à la guerre qu'après s'être débarrassé des Turcs, mais à l'accepter plutôt qu'à supprimer les restes de son commerce.

Janv. 1811. Craignant cependant qu'avec un caractère aussi entier que celui de Napoléon les formes même les plus douces ne pussent pas prévenir une brouille, il résolut de prendre quelques précautions militaires, point menaçantes mais efficaces. Quelques mesures de précaution prises par le czar sur ses frontières. Il ne voulut rien faire de trop rapproché des frontières polonaises, qui étaient en quelque sorte des frontières françaises. Abandonnant par ce motif la ligne du Niémen, il choisit sa ligne de défense plus en arrière, c'est-à-dire sur la Dwina et le Dniéper, fleuves qui, naissant l'un près de l'autre, tracent, en courant le premier vers la Baltique, le second vers la mer Noire, une longue ligne transversale du nord-ouest au sud-est, laquelle est la vraie ligne défensive de la Russie à l'intérieur. (Voir la carte no 54.) Devant un adversaire aussi impétueux que Napoléon il fallait abandonner du champ, et placer au dedans de l'empire le terrain de la résistance. Alexandre s'occupant lui-même des détails militaires en compagnie d'hommes expérimentés, fit ordonner des travaux de fortification à Riga, à Dunabourg, à Witebsk, à Smolensk, surtout à Bobruisk, place assise sur la Bérézina, au milieu des marécages qui bordent cette rivière. À ces travaux défensifs, qui, selon lui, ne devaient pas être plus provoquants que ceux que Napoléon exécutait à Dantzig, à Modlin, à Torgau, il joignit quelques mesures d'organisation militaire. Il était resté en Finlande, depuis la guerre avec les Suédois, un certain nombre de régiments appartenant à des divisions stationnées ordinairement en Lithuanie. Il fit revenir ces régiments en Lithuanie même, et s'occupa en outre de tenir sur le pied de guerre toutes les divisions placées sur les frontières de Pologne, et demeurées pour la plupart dans les mêmes cantonnements depuis la paix de Tilsit.

Ces mesures prises, Alexandre eut soin d'adapter son langage à sa politique. Il avait à s'expliquer avec M. de Caulaincourt sur l'admission des neutres dans les ports russes, sur l'extension des frontières françaises jusqu'à Hambourg, sur la prise de possession du pays d'Oldenbourg, sur la formation évidente, quoique dissimulée, d'une puissante garnison à Dantzig, et il résolut de s'exprimer sur tous ces sujets avec douceur, et en même temps avec fermeté, de manière à prouver qu'il était bien informé, qu'il ne recherchait pas la guerre, mais qu'il la ferait si on exigeait de lui certains sacrifices qu'il était décidé à refuser, de manière enfin à ne rien brusquer et à n'amener aucune crise prochaine.

Explications de l'empereur Alexandre avec M. de Caulaincourt. Il avait montré quelque froideur à M. de Caulaincourt depuis le mariage manqué et depuis le refus de la convention relative à la Pologne, froideur qui s'adressait au gouvernement français, et qu'avec beaucoup de tact il s'était appliqué à ne pas rendre personnelle à M. de Caulaincourt. Il savait que M. de Caulaincourt sentant sa position devenir difficile, et désirant rentrer en France pour s'y marier, avait demandé et obtenu son rappel; il ne voulait donc pas renvoyer mécontent un homme qu'il estimait et qu'il aimait; de plus il désirait donner à son langage un caractère amical qui n'était plus dans ses actes. Par ces diverses raisons il affecta de rendre à l'ambassadeur de France toute la faveur dont celui-ci avait joui à Saint-Pétersbourg; il le revit aussi souvent, aussi familièrement qu'autrefois, et multiplia avec lui des entretiens intimes dont voici la substance ordinaire.

Napoléon, disait Alexandre, était visiblement changé à son égard, et d'allié intime à Tilsit, non moins intime à Erfurt, était devenu un de ces amis indifférents, bien près de devenir des ennemis. Il l'apercevait, et s'en affligeait profondément, car il ne souhaitait pas une rupture, et ferait tout pour l'éviter. Indépendamment de ce que la guerre présentait de hasardeux contre un aussi grand capitaine que Napoléon, contre une aussi vaillante armée que l'armée française, elle était pour lui une véritable humiliation, car elle contenait la condamnation du système d'alliance que, depuis trois années, lui et M. de Romanzoff soutenaient seuls dans l'empire. Raisons que l'empereur Alexandre donne de sa conduite. Ce système d'alliance, il y persistait, et ne dissimulait pas qu'il y trouvait son avantage en obtenant la Finlande et les provinces du Danube, ces dernières toutefois restant à acquérir, peut-être un peu par la faute de la France, qui n'avait pas assez secondé la Russie à Constantinople. Mais si la Russie gagnait à ce système, que n'y gagnait pas la France, qui depuis 1807 avait envahi l'Espagne, arraché à l'Autriche l'Illyrie et une partie de la Gallicie, et qui récemment encore venait de convertir en provinces françaises les États romains, la Toscane, le Valais, la Hollande, les villes anséatiques? La Finlande, les provinces danubiennes étaient-elles à comparer à ces vastes royaumes, à ces belles possessions continentales et maritimes? Il pourrait se plaindre de cette manière de maintenir l'équilibre entre les deux empires, et surtout de cette extension de territoire, qui, en portant la France jusqu'à Lubeck, la rendait frontière du Danemark et de la Suède, et presque voisine de la Russie, mais il aimait mieux ne pas le faire, voulant bien convaincre Napoléon qu'il n'avait aucune jalousie contre lui. Pourtant, s'il renonçait à se plaindre de ce défaut d'égalité dans les avantages que chacun tirait de l'alliance, pouvait-il se taire sur l'occupation de ce duché d'Oldenbourg, de si mince importance pour Napoléon, mais si intéressant pour la famille régnante de Russie, et dont on aurait bien pu ne pas s'emparer, puisque, en acquérant si peu, on causait tant de peine à un allié, auquel on devait au moins des égards? L'indemnité d'Erfurt, qu'on offrait, n'était-elle pas dérisoire, et ne semblait-elle pas ajouter la raillerie au dommage causé? Et ce dommage, ajoutait Alexandre, il en aurait pris son parti, se réservant d'indemniser lui-même un oncle qui lui était cher, mais le défaut d'égards envers la Russie le touchait profondément, moins pour lui que pour la nation russe, susceptible et fière comme il convenait à sa grandeur. Les ennemis de l'alliance, si nombreux en Europe, avaient bien assez dit que Napoléon traitait le czar comme un jeune homme sans expérience et sans caractère, dont il avait fait un client engoué et soumis, et dont il se souciait si peu qu'il lui occasionnerait tous les désagréments qu'il plairait à son humeur capricieuse de lui faire essuyer! Fallait-il leur donner si tôt et si complétement raison?

L'occupation d'Oldenbourg, disait Alexandre en insistant sur ce sujet, l'avait touché surtout à cause de l'effet produit à la cour et dans le public, effet déplorable, assurait-il, même en mettant de côté tout vain amour-propre. Quant à l'indemnité d'Erfurt, il ne pouvait l'accepter sans se couvrir de ridicule, et du reste en la refusant il ne demandait rien, car on n'avait rien à lui offrir qui ne fût enlevé à quelque pauvre prince d'Allemagne, fort innocent de tout le mal, et il ne voulait pas qu'on l'accusât de contribuer à l'une de ces dépossessions violentes, qui avaient tant révolté, depuis vingt ans, le sentiment moral de l'Europe. Sans doute il n'avait pas besoin de déclarer que pour le duché d'Oldenbourg il ne ferait point la guerre, mais il voulait bien qu'on sût qu'il était blessé, surtout affligé, et qu'il espérait, sans l'exiger, sans la désigner, une réparation qui satisfît la dignité offensée de la nation russe.

Et tandis qu'il avait tant de raisons de se plaindre, disait encore Alexandre, on venait lui susciter une querelle au sujet des neutres admis dans ses ports, au sujet surtout de l'ukase du 31 décembre! Eh bien, il le déclarait franchement, insister sur un tel point, c'était lui demander la ruine entière du commerce russe, déjà bien réduit par mille entraves, et il ne pouvait y consentir. Tout le monde en Europe ne comprenait pas l'intérêt qu'avaient les nations maritimes à résister aux prétentions de l'Angleterre, et à s'imposer pour un tel motif de cruelles privations, et il n'était pas étonnant qu'on eût de la peine à le comprendre en Russie. Alexandre seul et quelques sujets éclairés de son empire sentaient cet intérêt, mais la masse ne voyait dans le blocus continental qu'une de ces volontés despotiques de la France, qu'il était bien cruel de subir quand on était si loin d'elle, et, en tout cas, assez puissant pour se faire respecter. À quel titre, d'ailleurs, demandait-on les derniers sacrifices exigés par Napoléon? Au nom des traités? La Russie exécutait fidèlement celui de Tilsit. Elle avait promis à Tilsit de se mettre en guerre avec l'Angleterre, dès lors de proscrire son pavillon, et de souscrire aux quatre articles du droit des neutres, et elle l'avait fait. Elle avait déclaré la guerre à l'Angleterre sans un intérêt qui lui fût propre; elle avait fermé tous ses ports au pavillon britannique; elle avait même si soigneusement recherché ce pavillon sous son déguisement américain, que dans le cours de cette année plus de cent navires, se qualifiant américains, avaient été saisis, condamnés et confisqués. Ceux qu'on avait admis ne l'avaient été qu'après un sérieux examen de leurs papiers, fait de concert avec le ministre des États-Unis, M. Adam. Napoléon, il est vrai, prétendait que tous les Américains admis avaient touché le sol de l'Angleterre, ou avaient été convoyés par ses vaisseaux, ce qui prouvait une connivence intéressée avec elle, et ce qui était contraire aux décrets de Berlin et de Milan. Mais ces décrets, qu'il avait plu à Napoléon d'ajouter au droit maritime à titre de représailles, et qui déclaraient dénationalisés tous vaisseaux ayant touché en Angleterre, ayant subi sa visite ou son convoi, ces décrets, après tout, étaient-ils obligatoires pour la Russie? Napoléon s'était-il concerté avec elle pour les rendre? et suffisait-il qu'il décrétât quelque chose à Paris pour qu'à l'instant même on fût tenu de s'y soumettre à Saint-Pétersbourg? Parce que les deux empires étaient alliés, cela voulait-il dire qu'ils fussent confondus sous la main du même maître? Beaucoup d'hommes éclairés, même en France, contestaient l'efficacité des nouvelles mesures, et prétendaient qu'on se faisait à soi autant de mal qu'à l'ennemi. N'était-il pas permis de penser ainsi en Russie, et de se conduire suivant ce que l'on pensait? Napoléon lui-même, quel cas faisait-il de ses propres décrets? Après les avoir rendus, après avoir voulu les imposer non-seulement à la France, mais à tout le continent, ne venait-il pas d'y manquer de la façon la plus étrange en adoptant le système des licences, d'après lequel tout navire pouvait aller dans les ports d'Angleterre, et, moyennant certaines conditions, en revenir chargé de produits britanniques? N'avait-il pas fait davantage par le tarif du 5 août, et n'avait-il pas autorisé des introductions immenses de produits anglais, moyennant un droit de 50 pour cent? Or, en supposant que les Américains admis dans les ports russes fussent tous Anglais, ce qui n'était pas, la Russie ferait-elle une chose plus étrange que celle que faisait la France par ses derniers décrets? et s'il était permis à celle-ci de violer le blocus à condition qu'on exporterait ses vins ou ses soieries, et qu'on lui payerait un impôt énorme, ne pouvait-il pas être permis à celle-là d'admettre des produits, anglais peut-être, mais plus probablement américains, afin de débiter ses bois, ses chanvres, ses fers, ses grains? Quand la France ne savait pas supporter pour une cause qui était la sienne toutes les privations du blocus, les autres nations, pour une cause qui n'était que très-accessoirement la leur, seraient-elles donc seules obligées à des sacrifices, à un dévouement, dont on ne leur donnait pas l'exemple? On ne pouvait exiger une telle soumission que de la part d'esclaves prodiguant leur vie pour défendre un maître qui ne daigne pas même s'exposer à un danger. Or, la Russie n'en était pas là, et entendait n'en être là envers personne. Elle avait pris l'engagement de se mettre en guerre avec l'Angleterre, et cet engagement elle l'avait tenu. Elle avait exclu le pavillon britannique, elle continuerait à l'exclure, et à le rechercher même sous ses divers déguisements, mais elle n'irait pas au delà, et elle continuerait à reconnaître et à admettre des neutres. Quant à l'ukase du 31 décembre, il n'y avait pas un seul mot à dire pour qui voulait considérer le vrai droit public des nations. Chacun était bien autorisé, sans se mettre en hostilité avec une puissance, à repousser tels ou tels produits venant de chez elle, dans le but de favoriser chez soi la création de produits semblables. Ce n'était ni une hostilité, ni même un signe de malveillance, car, tout en professant de l'amitié pour un autre peuple, il était bien permis de préférer le sien. Or la Russie croyait que l'achat trop considérable des produits manufacturés étrangers contribuait à la baisse du change chez elle, baisse devenue alarmante; elle se croyait propre, elle aussi, à fabriquer des tissus de coton, des draps, des soieries, des glaces, et elle voulait le tenter. Elle en avait certes bien le droit! Ce n'était ni par froideur ni par humeur contre la France qu'elle excluait telle ou telle marchandise française, c'était pour les fabriquer à son tour; et la preuve, c'est que, par le même acte législatif, elle venait d'interdire tous les produits manufacturés anglais, et plusieurs produits allemands. La France elle-même n'avait-elle pas frappé, dans de semblables vues, certaines provenances russes, comme les potasses par exemple? Il n'y a donc pas, répétait Alexandre, un mot de reproche à m'adresser, car je suis rigoureusement fidèle à l'alliance. J'admets, il est vrai, des Américains dont quelques-uns peuvent être Anglais, malgré ce que je fais pour discerner ces derniers, mais j'ai besoin d'eux, car sans eux une partie de mes sujets mourraient de faim. Je ne manque en cela qu'aux décrets de Berlin et de Milan, qui ne m'obligent pas, auxquels Napoléon est le premier à manquer, témoin ses licences et son tarif de 50 pour cent, et il doit me laisser en paix pour une conduite qu'il tient lui-même, plus que moi, et moins légitimement que moi, car il devrait se considérer du moins comme astreint à respecter ses propres décrets. Du reste, je le déclare franchement, sur ce point je ne puis pas céder; je ne céderai pas, sachez-le bien, et ne me mettez pas inutilement à la torture, car vous me forceriez à la guerre, et je ne la désire pas. Je veux, au contraire, persévérer dans l'alliance. Cette alliance a du bien, elle a du mal pour moi, mais j'y suis entré, j'y veux rester par dignité d'abord, par intérêt ensuite, car un système ne porte ses fruits qu'en y persévérant jusqu'à maturité. J'ai acquis la Finlande, je le reconnais; j'acquerrai la Moldavie et la Valachie si mes généraux me servent bien, et si mon allié ne me dessert pas à Constantinople; je conviens que ce sont de beaux fruits de l'alliance, moins beaux toutefois que l'Espagne, les États romains, la Toscane, la Westphalie, la Hollande, les villes anséatiques. Néanmoins, sans comparer les avantages, je veux persister dans l'alliance, et en faire sortir la paix avec l'Angleterre, qui consolidera toutes nos acquisitions, et qu'on ne peut en faire sortir que par la persévérance. Quelques barriques de sucre et de café que je prendrais à Londres sans le savoir, ou même en le sachant comme le fait l'empereur Napoléon, ne valent pas un refroidissement, ne sont pas à comparer, comme inconvénients, aux propos que fait tenir déjà, et que fera tenir encore davantage notre mésintelligence. L'espoir de nous désunir causera cent fois plus de satisfaction à l'Angleterre que ne lui en ferait éprouver l'introduction de tout le sucre, de tout le coton qui encombrent Londres. Restons donc unis, fermement unis, en nous pardonnant les uns aux autres bien des choses inévitables et nécessaires, en nous épargnant surtout des querelles inutiles, qui bientôt seraient ébruitées au grand dommage de l'alliance et de la paix générale. Quant à moi, je sais bien tout ce qui se prépare à Dantzig, je sais tout ce que disent les Polonais, je ne m'en offusque pas; je ne ferai pas un seul pas en avant, et si le canon doit être tiré, je vous le laisserai tirer les premiers. Je prendrai alors Dieu, mon peuple, l'Europe pour juges, et, avec ma nation tout entière, nous mourrons l'épée à la main, plutôt que de subir un joug injuste. Quelque grand que soit le génie de l'empereur Napoléon, quelque vaillants que soient ses soldats, la justice de notre cause, l'énergie du peuple russe, l'immensité des distances, nous assurent des chances dans une guerre qui de notre part ne sera que défensive. Mais laissons là ces tristes pronostics, ajoutait Alexandre en serrant affectueusement la main de M. de Caulaincourt; je vous donne ma parole d'honneur que je ne veux pas la guerre, que je la crains, et qu'elle contrarie toutes mes vues. Si on m'y oblige cependant, je la ferai énergique et désespérée, mais je ne la veux pas, je vous le déclare en souverain, en honnête homme, en ami, qui, à tous ces titres, rougirait de vous tromper.—

Quels étaient les vrais sentiments de l'empereur Alexandre. Chaque fois qu'Alexandre disait ces choses, et cela lui arrivait souvent, il les disait avec un accent de vérité frappant, avec un mélange de grâce, de douceur et de force[22]; il touchait, il embarrassait M. de Caulaincourt, qui ne savait que répondre à tant de raisons, les unes vraies, les autres au moins plausibles.

Quant à moi, en historien sincère, aimant mon pays plus que chose au monde, mais pas jusqu'à lui sacrifier la vérité, je dois le déclarer, après avoir lu tous les documents, l'empereur Alexandre, d'après mon sentiment, ne voulait pas la guerre. Il la redoutait profondément, et bien qu'il commençât à s'y préparer, par défiance du caractère de Napoléon, il aurait tout fait pour l'éviter, car elle était pour lui, outre un grand danger, la condamnation de sa politique personnelle, un aveu qu'il s'était trompé en adoptant l'alliance française à Tilsit, la renonciation à la Valachie et à la Moldavie (ainsi que l'événement l'a prouvé), enfin une témérité inutile et sans but. Il n'y avait qu'une considération qui pût décider Alexandre à la guerre, c'était l'intérêt de son commerce. Gêner ce commerce au delà de la limite qu'il s'était tracée, lui était impossible dans l'état des esprits en Russie. Au point de vue du droit strict il était fondé dans son dire quand il soutenait que les décrets de Berlin et de Milan, au nom desquels on voulait défendre l'admission des Américains qui avaient communiqué avec les Anglais, ne l'obligeaient pas. Au point de vue de l'alliance, et à titre d'amitié, il aurait dû sans doute exclure les Américains convoyés la plupart par les Anglais; mais Napoléon ayant par les licences et par le tarif du 5 août permis l'introduction des denrées coloniales anglaises, nous ne pouvions vraiment pas demander pour notre cause un zèle que nous ne montrions pas nous-mêmes; et il faut ajouter qu'après les procédés dans l'affaire du mariage, après le refus, très-honorable d'ailleurs, de la convention relative à la Pologne, nous n'étions plus fondés à exiger et à espérer un dévouement sans bornes. Il y avait en un mot refroidissement chez l'empereur Alexandre, il n'y avait pas projet de rompre. C'était à nous à décider s'il nous convenait de passer, ce qui n'est que trop facile, du refroidissement à la guerre.

Telles étaient les dispositions de la cour de Russie, à la suite des incorporations territoriales qui avaient porté les frontières françaises jusqu'à Lubeck, et des nouvelles exigences que Napoléon avait manifestées relativement à l'exécution du blocus continental. M. de Caulaincourt transmet à Paris les explications de l'empereur Alexandre, et les Polonais font connaître les travaux entrepris sur la Dwina et le Dniéper.M. de Caulaincourt, avec une parfaite sincérité, avait tout mandé à Paris, et avait exprimé son sentiment personnel, c'est que le czar ne voulait pas la guerre. Il n'avait tu qu'une chose, parce qu'il l'ignorait, c'est le commencement de préparatifs militaires que nous avons mentionné, et qui était la suite des défiances conçues par l'empereur Alexandre. Mais ce qu'il n'avait pu découvrir de Saint-Pétersbourg, ce qu'il n'avait pu recueillir au milieu du silence qui régnait autour de lui, les Polonais du grand-duché, ceux de l'armée surtout, l'avaient bientôt aperçu, et publié avec leur vivacité accoutumée. Appelant la guerre de tous leurs vœux, parce qu'ils en attendaient l'entière restauration de leur patrie, placés aux avant-postes sur les frontières de Russie, ils n'avaient pas tardé à savoir, malgré le soin que la police russe mettait à interdire les communications, qu'on remuait de la terre sur la Dwina et le Dniéper, qu'on exécutait des travaux à Bobruisk, à Witebsk, à Smolensk, à Dunabourg, même à Riga. Ils avaient appris de plus que quelques troupes revenaient de Finlande en Lithuanie. De la meilleure foi du monde ils avaient pris ces faits pour les signes infaillibles d'une guerre prochaine, ils les avaient grossis et mandés au général Rapp, gouverneur de Dantzig, lequel en avait donné connaissance à Napoléon, comme c'était son devoir. En peu de semaines toute la Pologne avait retenti du bruit d'une rupture certaine entre la France et la Russie, et mille échos avaient porté ce bruit de Pologne en Allemagne. La France seule, dont tous les échos étaient muets, ne l'avait pas reproduit; mais le commerce, par correspondance, en avait reçu et transmis le retentissement.

Forte impression que produisent sur Napoléon les nouvelles de Russie. Napoléon, en apprenant par M. de Caulaincourt les réponses qu'Alexandre opposait à ses remontrances, et par le général Rapp les faits que les Polonais avaient recueillis, fut fortement ému. Il éprouva et témoigna beaucoup d'humeur contre M. de Caulaincourt, disant que celui-ci ne connaissait pas les questions traitées par l'empereur de Russie, et qu'il s'était montré bien faible dans les discussions qu'il avait eues avec ce prince. Réponse aux raisons d'Alexandre. Il ordonna de répliquer sur-le-champ que les Américains étaient tous Anglais, car sans cela les Anglais ne les laisseraient point passer; qu'il ne fallait reconnaître aucun neutre, car il n'y en avait plus; que les licences dont on faisait un argument contre lui n'avaient pas la moindre importance; que les Anglais ayant besoin de grain, il leur en envoyait quelque peu, et les condamnait à le payer bien cher, en les obligeant à recevoir des vins ou des soieries; que quant à l'introduction plus considérable, il est vrai, des denrées coloniales moyennant le droit de 50 pour cent, c'était une introduction ruineuse pour le commerce anglais; qu'en la permettant on ne faisait que se substituer à la contrebande, qui, avec une prime de 50 pour cent, parvenait toujours, quoi qu'on fît, à introduire des sucres et des cafés; que du reste il consentait à ce mode d'introduction, et même avait pressé l'empereur Alexandre de l'adopter en Russie, car le trésor russe en tirerait grand profit; que la guerre aux produits anglais était le plus sûr moyen d'obtenir la paix maritime; que les combinaisons qu'il proposait étaient les mieux adaptées aux difficultés naturelles de l'entreprise, que ses alliés devaient s'en rapportera son expérience, et l'imiter s'ils étaient sincères, et que pour lui il ne les reconnaîtrait pour alliés véritables qu'à cette condition.

Mais Napoléon éprouva un tout autre sentiment que l'irritation ou le désir d'argumenter, en apprenant les travaux sur la Dwina et le Dniéper, et les mouvements de troupes de Finlande en Lithuanie. Fatale promptitude des résolutions de Napoléon. Avec la promptitude ordinaire de son esprit et de son caractère, il vit sur-le-champ dans ces simples précautions la guerre projetée, déclarée, commencée, et il conçut le désir impétueux de se mettre en mesure. Il avait déjà éprouvé tant de fois, avec l'Angleterre en 1803, avec l'Autriche en 1805 et en 1809, avec la Prusse en 1806, avec la Russie en 1805, qu'un premier refroidissement amenait la défiance, la défiance les préparatifs, et les préparatifs la guerre, que tout plein du souvenir de ce rapide enchaînement de conséquences, il ne douta pas un instant que sous un an, ou sous quelques mois, il n'eût la Russie sur les bras. S'il avait su se rendre justice à lui-même, et s'avouer pour combien son caractère entrait dans cette prompte succession des choses, il aurait pu reconnaître que, même la Russie armant par une défiance bien naturelle, la guerre restait en son pouvoir à lui, avec libre choix de l'avoir ou de ne pas l'avoir, moyennant qu'il sût résister à ses passions, car évidemment la Russie ne la voulait pas, à moins qu'il n'exigeât de cette puissance plus qu'elle n'était disposée à concéder relativement au commerce. Or, ce que Napoléon demandait à la Russie n'était pas indispensable au succès de ses desseins, car en continuant à exiger d'elle l'exécution du blocus continental, tel qu'elle le pratiquait actuellement, en l'exigeant même un peu plus rigoureux, ce qui était possible, en se tenant en paix avec elle, en restant libre dès lors de porter de nouvelles forces dans la Péninsule contre les Anglais, en persévérant dans le système adopté de leur faire éprouver une grande gêne commerciale, et un échec militaire important, il devait aboutir bientôt à la paix maritime, c'est-à-dire générale, et obtenir ainsi la consécration de sa grandeur par le monde entier. Mais habitué à commander en maître, irrité de trouver quelque opposition de la part d'une puissance qu'il avait vaincue, mais point accablée, pensant qu'il fallait lui donner une nouvelle et dernière leçon, se faisant à ce sujet des sophismes assortis à ses passions, comme s'en font même les plus grands esprits, se disant qu'il fallait profiter de ce qu'il était assez jeune encore pour écraser toutes les résistances européennes, afin de laisser au futur héritier de l'Empire une domination universelle et définitivement acceptée, commençant surtout avec la mobilité d'un caractère ardent à se dégoûter du plan qui consistait à chercher en Espagne la fin de ses longues luttes, fatigué des obstacles qu'il y rencontrait, des lenteurs qui retardaient sans cesse l'accomplissement de ses desseins, s'en prenant de ces lenteurs non à la nature des choses mais à ses lieutenants, subitement enchanté de l'idée de se charger lui-même de la grande solution en négligeant le midi pour aller frapper au nord l'un de ces terribles coups d'épée qu'il savait frapper si juste, si fort et si loin, et d'en finir ainsi en quelques mois au lieu de se traîner encore pendant des années dans les inextricables difficultés de la guerre de la Péninsule, entraîné, dominé, aveuglé par une foule de pensées qui vinrent l'assaillir à la fois, il vit tout à coup une nouvelle guerre avec la Russie comme une chose écrite dans le livre des destins, comme le terme de ses grands travaux, et il trouva tout arrêtée en lui la résolution de la faire, sans qu'il pût se rendre compte du jour, de l'heure où cette résolution s'était formée.

Cette idée vivement conçue dans son esprit, il en entreprit la réalisation avec une incroyable promptitude. Sans rechercher si le tort était à lui ou à la Russie, si la cause du conflit prévu était en lui ou en elle, s'il ne dépendrait pas de sa volonté seule, de sa volonté mieux éclairée, de le prévenir, il tint pour certain que la Russie lui ferait la guerre dans un temps assez prochain, qu'elle choisirait pour la lui déclarer le moment où victorieuse des Turcs, leur ayant arraché l'abandon des provinces danubiennes, elle aurait la libre disposition de toutes ses forces, qu'alors elle conclurait la paix avec l'Angleterre, et après avoir obtenu par lui la Finlande, la Moldavie, la Valachie, elle tâcherait d'obtenir par l'Angleterre la Pologne, au grand dommage, à l'éternelle confusion de la France; et de tout cela il tira la conséquence qu'il fallait prendre ses précautions sur-le-champ, et se mettre en mesure avant que la Russie y fût elle-même. Dès ce moment (janvier et février 1811) il commença les préparatifs d'une guerre décisive dans les vastes plaines du Nord. Une fois décidé à ne plus garder aucun ménagement avec la Russie, à la soumettre absolument comme la Prusse et l'Autriche, il avait certainement raison de s'y prendre le plus tôt possible, avant qu'elle fût délivrée de la guerre de Turquie.

Premiers préparatifs de la guerre de Russie. La principale difficulté à vaincre dans une grande guerre au Nord c'était celle des distances. Porter cinq ou six cent mille hommes du Rhin sur le Dniéper, les y porter avec un énorme matériel d'équipages de ponts afin de traverser les principaux fleuves du continent, avec une quantité de vivres extraordinaire non-seulement pour les hommes mais pour les chevaux, afin de subsister dans un pays où les cultures étaient aussi rares que les habitants, et qu'on trouverait probablement dévasté comme Masséna avait trouvé le Portugal; suivre avec ce matériel un peuple au désespoir à travers les plaines sans limites qui s'étendent jusqu'aux mers polaires, était une difficulté prodigieuse, et que l'art militaire n'avait pas encore surmontée, car lorsque les barbares se jetèrent jadis sur l'empire romain, et les Tartares sur la Chine et l'Inde, on vit la barbarie envahir la civilisation, et vivre de la fertilité de celle-ci; mais la civilisation, quelque habile et quelque courageuse qu'elle soit, a une difficulté bien grave à surmonter si elle veut envahir la barbarie pour la refouler, c'est de porter avec elle tout ce qu'elle ne doit pas trouver sur ses pas.

Quoique les embarras de tout genre qu'il avait eus en 1807 fussent déjà un peu effacés de sa mémoire, Napoléon prévoyant d'après les dévastations de lord Wellington en Portugal les moyens désespérés que ses ennemis ne manqueraient pas d'employer, sentait que les distances seraient le principal obstacle que lui opposeraient les hommes et la nature. Pour en triompher il fallait changer sa base d'opération; il fallait la placer non plus sur le Rhin, mais sur l'Oder, ou sur la Vistule, et même, si l'on pouvait, sur le Niémen, c'est-à-dire à trois ou quatre cents lieues des frontières de France; et déjà, dans sa vaste intelligence, Napoléon avait rapidement arrêté son plan d'opération, car c'est dans ces combinaisons qu'il était extraordinaire et sans égal.

Profondes combinaisons de Napoléon pour annuler autant que possible la difficulté des distances. Il avait sur l'Elbe l'importante place de Magdebourg, précieux débris de la couronne du grand Frédéric resté entre ses mains, et à peine donné à son frère Jérôme; il avait sur l'Oder Stettin, Custrin, Glogau, autres débris de la monarchie prussienne, gardés en gage jusqu'à l'acquittement des contributions de guerre dues par la Prusse; il avait de plus sur la Vistule la grande place de Dantzig, cité allemande et slave, prussienne et polonaise, constituée en ville libre sous le protectorat de Napoléon, mais libre comme on pouvait l'être sous un tel protecteur, et occupée déjà par une garnison française. Enfin, entre ces différentes places se trouvait le corps du maréchal Davout, pouvant servir de noyau à la plus belle armée. C'est de tous ces échelons que Napoléon entendait se servir pour faire arriver sans retard, et pourtant sans éclat, un immense matériel de guerre, et avec ce matériel une immense réunion de troupes du Rhin à l'Elbe, de l'Elbe à l'Oder, de l'Oder à la Vistule, de la Vistule au Niémen. Il espérait y réussir en dérobant ses premiers mouvements à l'œil de l'ennemi, puis quand il ne pourrait plus les cacher en alléguant de faux prétextes, puis quand les prétextes eux-mêmes ne vaudraient plus rien en avouant le projet d'une négociation armée, et enfin, au dernier moment, en se portant par une marche rapide de Dantzig à Kœnigsberg, de manière à mettre derrière lui, à sauver de la main des Russes les riches campagnes de la Pologne et de la Vieille-Prusse, à s'en approprier les ressources, et à économiser de la sorte le plus longtemps possible les provisions qu'il aurait réunies. C'est en se servant ainsi de ces divers échelons que Napoléon voulait porter sa base d'opération à trois ou quatre cents lieues en avant, pour faire que le Rhin fût sur la Vistule ou le Niémen, que Strasbourg et Mayence fussent à Thorn et à Dantzig, peut-être même à Elbing et à Kœnigsberg.

Mais ces mouvements d'hommes et de choses, quelque soin qu'on mît à les cacher, ou du moins à en dissimuler l'intention, frapperaient toujours assez les yeux les moins clairvoyants, pour que la Russie avertie prît aussi ses précautions, et se jetât peut-être la première sur les contrées qu'on voulait occuper avant elle, et cherchât ainsi à rendre plus vaste l'espace ravagé qui nous séparerait d'elle. Dans ce cas, outre le danger de laisser en prise à ses armées les champs les plus fertiles du Nord, il y avait l'inconvénient de rendre la guerre inévitable, car si le grand-duché de Varsovie était envahi par la Russie, l'honneur ne permettait pas de rester en paix. Motifs qui portent Napoléon à commencer de bonne heure ses préparatifs. Or, Napoléon, qui regardait une rupture avec cette puissance comme inévitable, ne demandait cependant pas mieux que de la prévenir, car, il faut le redire, ce n'était plus à son goût pour la guerre qu'il obéissait en s'attaquant tantôt aux uns tantôt aux autres, mais à sa passion de domination, et il avait fait ce calcul qu'en commençant ses préparatifs à l'instant même, tandis que la Russie occupée en Orient serait obligée d'ajourner ses représailles, il pourrait être tout prêt, tout armé sur la Vistule, quand elle reviendrait des bords du Danube, qu'alors il serait en mesure de soustraire à ses ravages la Pologne et la Vieille-Prusse, et peut-être réussirait à l'intimider à tel point qu'il obtiendrait d'elle par une négociation armée la soumission à ses vues, qu'il était résolu à conquérir par la guerre, s'il lui était impossible de l'obtenir autrement. Il poussait même les rêves de sa vaste imagination jusqu'à espérer que grâce à ses immenses moyens, grâce à ses nombreuses populations qu'il croyait faire françaises en les plaçant dans des cadres français, grâce à ses richesses, résultat de son économie et de ses exactions commerciales, il pourrait à la fois continuer la guerre au midi et la préparer au nord, poursuivre d'un côté les Anglais jusqu'aux extrémités de la Péninsule, et amasser de l'autre tant de soldats en Pologne, que la Russie effrayée se soumettrait à ses volontés, ou serait foudroyée! Fatale prétention de tout embrasser qui devait lui devenir funeste, car, quelque grand qu'il fût, il y avait à craindre que ses deux bras ne pussent pas s'étendre à la fois de Cadix à Moscou, ou que s'ils le pouvaient, ils ne fussent plus assez forts pour porter des coups décisifs, surtout quand il faudrait pour atteindre le Volga traverser des champs couverts de ruines, hérissés de glaces, semés de haines!