Masséna renforcé par les troupes des généraux Gardanne et Drouet, se confirme dans la pensée de passer le Tage. Le général Drouet, qui était un honnête homme, victime d'instructions peu appropriées aux circonstances[23], n'hésita plus après avoir entendu le général en chef, et consentit à demeurer auprès de l'armée de Portugal. Le maréchal lui fit prendre position à Leyria, sur le revers de l'Estrella, où il empêchait que l'armée ne fût tournée par la route de la mer, pendant qu'elle était campée sur la route du Tage. L'établissement du général Drouet à Leyria avait un autre avantage, c'était de relever les troupes de Ney, et de permettre leur concentration entre Thomar et Punhète, au point où se faisaient les préparatifs de passage. Bien que le secours, en y comprenant le détachement du général Gardanne, ne fût que de 9 mille hommes environ, l'armée se trouvant reportée à près de 53 mille, Masséna y vit un moyen, non d'attaquer les lignes anglaises, mais de rendre le passage du Tage infiniment moins périlleux. En laissant en effet 23 mille hommes sur la rive droite, et en se transportant avec 30 mille sur la gauche, il y avait moins d'inquiétude à concevoir pour la position des deux fractions de l'armée séparées l'une de l'autre par un grand fleuve, le danger toutefois restant bien grave pour toutes les deux si le pont qui devait les unir venait à être rompu, comme celui du Danube à Essling. Néanmoins la témérité de se partager sur les deux rives étant beaucoup moindre avec le renfort qu'on venait de recevoir, Masséna se confirma dans la pensée de franchir le Tage, car une fois dans l'Alentejo il pouvait vivre trois ou quatre mois de plus aux environs de Santarem, remplir les instructions de Napoléon qui lui enjoignaient de persister à bloquer les lignes de Torrès-Védras, et attendre ainsi le secours tant annoncé de l'armée d'Andalousie. Si ce secours arrivait, alors les destinées de l'armée de Portugal étaient changées; de la défensive elle pouvait passer à l'offensive, et terminer sous les murs de Lisbonne la longue guerre qui depuis vingt ans désolait l'Europe.
Fév. 1811. L'armée déçue dans ses espérances par l'arrivée d'une seule division, demande à battre en retraite ou à passer le Tage. Si Masséna avait pris son parti du désappointement qu'il venait d'éprouver en recevant au lieu d'un corps de 30 mille hommes, expressément chargé de le secourir, une division de 7 mille hommes n'ayant que des instructions équivoques, l'armée ne supporta pas aussi patiemment que lui cette triste déception. De l'enthousiasme elle passa au découragement; elle murmura tout haut, et murmura contre l'Empereur, qui la laissait en une pareille situation, sans vivres, sans munitions, sans secours. À quoi bon, disait-elle, la condamner à se morfondre sur le Tage, si on ne devait pas bientôt lui donner le moyen d'agir offensivement et efficacement? Le mal causé aux Anglais, si on avait pu les enfermer tout à fait dans Lisbonne, eût été assez grand sans doute pour mériter les plus pénibles sacrifices; mais les laisser circuler dans tout l'Alentejo, leur permettre de s'y nourrir à l'aise, c'était les embarrasser médiocrement, et en réalité n'embarrasser que nous-mêmes; ils vivaient bien et nous vivions mal, et bientôt, si cette situation se prolongeait, eux continuant à très-bien vivre, et nous fort mal, nous finirions par succomber d'inanition. L'armée en vint à éprouver, comme toutes les troupes envoyées en Espagne, le sentiment qu'on la sacrifiait sans pitié, sans chance de gloire, à la tâche ingrate de créer des royautés de famille. Il n'eût pas même fallu beaucoup de nouvelles causes d'irritation pour produire des mouvements insubordonnés. À la vérité devant l'ennemi cette disposition eût disparu à l'instant même, pour laisser place à l'honneur militaire et au plus noble courage: les faits le prouvèrent bientôt.
Dans le corps de Reynier la souffrance étant arrivée au comble, on n'entendait que ce cri: Passons le Tage, ou partons!—En effet, le général Éblé avait achevé son étonnante création, et il avait une centaine de grosses barques, avec des cordages et des grappins d'une certaine solidité, pour jeter le pont si impatiemment attendu. Il avait de plus assuré notre établissement sur les deux rives du Zezère, en y consolidant le pont de chevalets, et en y joignant un pont de bateaux, sans rien détourner de ce qui était nécessaire au grand pont sur le Tage. Les moyens matériels, quoique bien difficiles à réunir, ne constituaient donc plus la difficulté principale. La double question militaire d'un passage de vive force en présence d'un ennemi bien averti, et du partage de l'armée sur les deux rives d'un grand fleuve, était la véritable question à examiner et à résoudre.
Tandis qu'on se dispose à passer le Tage, le général Foy arrive à l'armée. Tout le monde était occupé à la discuter, lorsque arriva enfin le général Foy avec un nouveau détachement d'environ 2 mille hommes, avec les instructions verbales de Napoléon, et les inspirations puisées dans ses nombreux entretiens. Le général Foy, parvenu à Ciudad-Rodrigo à la fin de janvier, avait attendu plusieurs jours avant qu'on pût former en recrues, en malades, en blessés sortis des hôpitaux, une escorte suffisante pour protéger sa marche et apporter un petit renfort à l'armée; et, pendant qu'on la formait, il avait profité de l'occasion d'un aide de camp qui se rendait à Séville, pour écrire au maréchal Soult les lettres les plus pressantes sur la nécessité de joindre tout ou partie de l'armée d'Andalousie à l'armée de Portugal. Lettres écrites par le général Foy au maréchal Soult. Le général Foy avait servi sous le maréchal Soult, et avait quelque raison de croire à sa bienveillance pour lui. S'inspirant donc des entretiens de Napoléon, il lui exposa la situation de l'Europe, celle en particulier de l'Angleterre, et l'espérance qui n'était plus douteuse d'amener la politique britannique de la guerre à la paix, si on faisait éprouver à lord Wellington un grave échec. Il ne lui présenta pas ces vues comme lui appartenant en propre, mais comme étant l'opinion même de Napoléon, et s'autorisa de ce qu'il avait entendu pour affirmer que la volonté formelle de celui-ci était que l'armée d'Andalousie marchât sur le Tage, en laissant de côté toute autre opération. En terminant il ajouta les considérations suivantes:
«Je vous conjure, monsieur le maréchal, au nom d'un sentiment sacré pour tous les cœurs français, du sentiment qui nous enflamme tous pour les intérêts et la gloire de notre auguste maître, de présenter le plus tôt possible un corps de troupes sur la rive gauche du Tage, vis-à-vis l'embouchure du Zezère. Une marche, un détachement de ce côté, ne peut pas compromettre l'armée à vos ordres. Il y a à peine quatre journées de Badajoz à Brito, village situé en face de Punhète. Les Anglais sont peu nombreux à la rive gauche du Tage, ils ne peuvent rien oser dans cette partie sans compromettre la sûreté de leurs formidables retranchements devant Lisbonne, qui ne sont qu'à huit lieues du pont de Rio-Mayor. Le sort du Portugal et l'accomplissement des volontés de l'Empereur, monsieur le maréchal, sont entre les mains de Votre Excellence. Suivant les déterminations que vous prendrez, l'armée de M. le prince d'Essling passera le Tage, fera la loi aux Anglais sur les deux rives du fleuve, les fatiguera, les rongera, les entretiendra dans leur pénible et ruineuse inaction, formera entre eux et vos siéges une barrière propre à accélérer la reddition des places, ou bien cette armée, manquant un passage devenu nécessaire, sera forcée de s'éloigner du Tage et des Anglais pour trouver de quoi manger, et par là même donnera gain de cause à nos éternels ennemis, dans une lutte où jusqu'à ce jour les chances ont été en notre faveur. Le pays entre le Mondego et le Tage étant mangé et dévasté entièrement, il ne peut plus être question pour l'armée de Portugal de faire un pas rétrograde de cinq ou six lieues. La faim la relancera jusque dans les provinces du nord. Les conséquences d'une pareille retraite sont incalculables. Il vous appartient, monsieur le maréchal, d'être à la fois le sauveur d'une grande armée et le principal instrument des conceptions de notre glorieux souverain. Le jour où les troupes sous vos ordres auront paru sur les bords du Tage et facilité le passage de ce grand fleuve, vous serez le véritable conquérant du Portugal.»—
Effet produit sur l'armée par l'arrivée du général Foy. Ces lettres écrites, et sa colonne formée, le général Foy s'était mis en route le 27 janvier, et était parvenu au quartier général le 5 février. Son arrivée produisit sur l'armée une assez vive sensation, parce que tout plein des impressions reçues à Paris dans ses entretiens avec l'Empereur, il apportait la conviction que l'armée de Portugal était l'instrument de grands desseins, que ses longs sacrifices ne seraient pas un dévouement inutile, que des secours proportionnés à l'importance de sa mission allaient lui être envoyés, et qu'il ne fallait qu'un peu de patience pour qu'elle fût en mesure d'accomplir sa tâche glorieuse. Les discours du général Foy contribuent à réparer le mauvais effet produit dans l'armée par la faiblesse des derniers secours. Ses discours, tenus devant tous les généraux, répétés par ceux-ci à beaucoup d'officiers, établirent l'opinion qu'on n'était pas sacrifié à un but insignifiant; qu'il fallait pour atteindre ce but d'abord rester où l'on se trouvait, et ensuite opérer le passage du Tage. Ce fut un grand bien pour le moral de l'armée, et qui compensa en partie le fâcheux effet produit par la faiblesse des derniers secours. Par malheur l'arrivée du général Foy ajouta aux embarras du général Drouet, car un paquet de dépêches, qui lui fut remis en cette occasion, contenait l'instruction plus formelle que jamais de secourir Masséna, mais en ayant bien soin de ne pas se laisser couper d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo. Or, en demeurant auprès de l'armée de Portugal, le général Drouet était aussi coupé que Masséna lui-même. Ce fut une nouvelle persuasion à opérer, de nouveaux efforts à faire auprès du général. Toutefois le moment étant venu enfin de passer le Tage, l'imminence de cette opération était pour le général Drouet un argument auquel il ne résista pas. Il consentit à rester encore à Leyria, sur les derrières et le flanc de l'armée de Portugal.
Cette armée se trouvait, avec le dernier renfort amené par le général Foy, portée à une force totale de 55 mille hommes. Réunion des généraux à Golgao pour conférer sur le passage du Tage. Masséna était disposé à tenter le passage, mais beaucoup d'objections s'étant élevées à ce sujet, il voulut conférer avec ses lieutenants, et les mettre d'accord sur une opération qui n'avait chance de réussir que par leur concours dévoué et sans réserve. D'ailleurs la présence du général Foy, dépositaire des volontés formelles de l'Empereur, ne pouvait qu'être d'un utile effet sur les généraux réunis. Il se décida donc à les convoquer, mais ne voulant point recourir à l'appareil d'un conseil de guerre, il fit réunir dans un déjeuner, donné par le général Loison à Golgao, la plupart des chefs de l'armée dont l'avis était bon à recueillir.
Cette réunion, qui sous une forme amicale devait avoir toute l'importance d'un conseil de guerre, eut lieu en effet le 17 février à Golgao. Le maréchal Masséna comme général en chef, le maréchal Ney, les généraux Reynier et Junot comme chefs des trois corps d'armée, le général Fririon comme chef de l'état-major, les généraux Éblé et Lazowski en qualité de commandants de l'artillerie et du génie, enfin les généraux Foy, Loison et Solignac à divers titres, se trouvèrent assis à la même table. Une fois le repas terminé, Masséna dit à ses lieutenants qu'il saisissait volontiers l'occasion qui les réunissait autour de lui, pour avoir leur avis sur la conduite à tenir, car il était urgent de prendre un parti, l'armée ne pouvant plus vivre où elle était, les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie mourant chaque jour de fatigue et d'inanition, la nécessité de changer de place devenant dès lors pressante, et le choix s'offrant entre une retraite sur le Mondego où il restait quelques ressources, et un passage du Tage qui permettrait de vivre dans l'Alentejo sans s'éloigner de Lisbonne, et qui, bien que fort difficile, fort dangereux, était devenu praticable, grâce au zèle et à l'habileté du général Éblé. En sollicitant leur avis, ajouta Masséna, il fallait qu'avant de le donner ils connussent les intentions de l'Empereur, recueillies de sa propre bouche par le général Foy lui-même, qui était présent et pouvait les faire connaître. Masséna invita alors le général Foy à rapporter tout ce qu'il avait entendu dans ses divers entretiens avec l'Empereur.
Le général Foy chargé d'exposer les intentions de l'Empereur. Le général Foy prit la parole et répéta ce que nous avons dit tant de fois de la grande utilité de tenir les Anglais en échec sous Lisbonne, jusqu'à ce qu'on les obligeât de se retirer ou par la famine ou par la force; de la nécessité, pour atteindre ce but, de passer le Tage, afin de se nourrir dans l'Alentejo, et de donner la main au 5e corps, qui ne pouvait manquer d'arriver sous peu de jours à la suite des ordres formels partis de Paris; enfin de la persuasion positive où était l'Empereur qu'on obtiendrait un immense résultat politique en chassant les Anglais du Portugal, et qu'on les amènerait ainsi à une paix prochaine. Le général Foy parlant de ce qu'il avait entendu dans ses conférences avec l'Empereur, en parlant avec la chaleur qui lui était naturelle, remplit tous ceux qui l'écoutaient de la pensée impériale et du désir de s'y conformer. Restaient à discuter les moyens d'exécution pour opérer le passage du Tage.
Masséna posa alors les questions suivantes: Fallait-il passer le Tage? Sur quel point fallait-il le passer, et au moyen de quelle opération? Si on apercevait des difficultés trop grandes à franchir ce fleuve en présence des Anglais, ou ce fleuve franchi à demeurer divisé sur ses deux rives avec un pont d'une solidité équivoque, ne serait-il pas plus sage, dans l'impossibilité de vivre plus longtemps où l'on se trouvait, d'exécuter un mouvement rétrograde de peu d'importance, de se retirer par exemple sur le Mondego, dont la vallée n'avait pas été dévastée, et qui offrait pour principal établissement la ville de Coimbre, d'où l'on pourrait tenir les Anglais en échec, et recevoir de France les secours dont on avait besoin?
Empressement de tous les généraux à se conformer aux intentions de l'Empereur, et à se prononcer pour une prolongation de séjour sur le Tage. À peine ces diverses questions étaient-elles posées, qu'avec un zèle de parole auquel il aurait fallu que les actes répondissent davantage, on se jeta sur la dernière question, comme si elle se fût présentée la première, et la seule, comme si c'eût été un crime de la soulever, et on la proclama indigne d'être discutée, parce qu'elle était tout à fait contraire aux volontés de l'Empereur. Le maréchal Ney, qui voyait des difficultés à rester, à s'en aller, à passer le Tage, à ne pas le passer, déclara ne vouloir à aucun prix de la retraite sur le Mondego, comme opposée d'abord aux intentions de l'Empereur, et puis comme remplie de graves inconvénients, car, selon lui, on trouverait toutes les routes détruites, et le pays de Coimbre aussi dévasté que celui de Santarem, car l'artillerie et la cavalerie achèveraient de perdre leurs chevaux dans le trajet, l'équipage de pont construit à grands frais serait sacrifié, et bien que l'on rétrogradât de la moitié du chemin seulement, on se donnerait aux yeux de l'ennemi l'apparence d'une armée définitivement en retraite, et on compromettrait ainsi l'honneur des armes. Après l'allocution du maréchal Ney, chacun renchérit sur son opinion, et appuya avec une extrême chaleur la pensée de l'Empereur, rapportée par le général Foy, comme si l'Empereur eût été présent, et on brûla devant l'image du dieu absent tout l'encens qu'on eût brûlé devant le dieu lui-même.
L'idée de rester sur le Tage ayant prévalu, il s'ensuit la nécessité de le passer pour vivre sur l'Alentejo. L'idée de la retraite sur le Mondego écartée, restait celle de passer le Tage, quelque périlleuse que l'opération pût être, et il semble par ce qui précède qu'on aurait dû s'attacher à en découvrir les facilités plutôt que les difficultés. Il n'en fut rien cependant, car le zèle pour l'exécution des volontés de l'Empereur une fois bien prouvé, restaient les dangers de l'opération proposée, que tout le monde sentait vivement. On partit d'abord de l'idée de choisir Punhète pour point de passage, les chantiers s'y trouvant établis, deux ponts ayant été jetés sur le Zezère, et l'armée étant ainsi rapprochée d'Abrantès, qu'elle était en mesure d'investir et de prendre. Avec de fortes têtes de pont sur le Zezère et sur le Tage, avec une division tout entière laissée pour les garder et pour conserver la possession de la rive droite, on pouvait avec le gros de l'armée occuper la plaine de l'Alentejo, y vivre, et y tendre la main au 5e corps. Junot appuyait fort ce projet, lorsque le général Loison, qui connaissait mieux que lui le confluent du Zezère dans le Tage, puisqu'il y était campé, fit sentir les dangers du plan proposé. On aurait, disait-il, à garder ces têtes de pont d'un côté contre le gros de l'armée britannique sortie de ses lignes, et de l'autre contre la garnison d'Abrantès, devenue par l'adjonction du corps de Hill une véritable armée. L'Alentejo, quoique très-fertile, devait être épuisé dans le voisinage du Tage par les fourrages qu'on y avait faits pour nourrir les troupes anglaises; il faudrait donc s'éloigner afin de trouver des vivres, et alors que deviendrait la division laissée sur la droite du Tage? Diverses manières de passer le Tage et d'en garder les deux rives. Ne courrait-elle pas les plus grands périls? N'était-ce pas le cas d'examiner tout de suite la question de savoir si on passerait entièrement dans l'Alentejo, en repliant l'équipage de pont sur la gauche du Tage, en cherchant quelque poste afin de le mettre à l'abri, et de s'en servir quand on en aurait besoin?
L'idée de faire de la plaine de l'Alentejo le siége principal de l'armée fut à l'instant repoussée par Junot, et elle présentait en effet de grands inconvénients, car il était plus difficile encore à un simple poste qu'à une division de se maintenir sur la rive droite du fleuve, et d'y assurer la conservation de l'équipage de pont. Il fallait donc regarder le matériel de passage comme définitivement sacrifié dans ce système, la rive droite comme perdue, et l'armée comme échangeant son rôle d'armée de Portugal contre celui d'armée d'Andalousie, chargée de prendre Lisbonne par la rive gauche du Tage. Sans doute les formidables lignes de Torrès-Védras n'existaient point sur la rive gauche (voir la carte no 53), mais de ce côté Lisbonne était protégée par le fleuve, puisqu'elle est située sur la rive droite; le fleuve devant cette ville était large de plus d'une lieue (il y prend le nom de mer de la Paille), et quand il se resserrait de nouveau vis-à-vis de Lisbonne même, il offrait encore un bras de mille mètres au moins, au delà duquel on pouvait bien jeter quelques bombes, mais sans beaucoup de résultat, sans beaucoup de chances d'émouvoir lord Wellington dans ses lignes. Bien évidemment tout projet d'attaque fondé sur une seule rive était faux en principe, car sur l'une il y avait l'obstacle des lignes de Torrès-Védras, sur l'autre l'obstacle du Tage, et la seule idée admissible était d'occuper les deux rives à la fois, pour en faire la base d'une double attaque et d'un blocus complet.
Mais les difficultés du partage de l'armée sur les deux rives, avec un pont incertain, avec des forces qui ne permettaient pas d'avoir de chaque côté un corps suffisant, se reproduisaient sans cesse. On fut ainsi conduit à examiner l'idée de passer plus bas, c'est-à-dire près de Santarem, où l'on était pour ainsi dire invincible, à entendre du moins le général Reynier, qui connaissait bien cette position, puisqu'il l'occupait depuis cinq mois. Celui-ci affirmait en effet que quiconque attaquerait de front la position de Santarem serait culbuté au pied des hauteurs, et que quiconque voudrait la tourner en passant le Rio-Mayor qui la relie à la chaîne de l'Estrella, serait enveloppé et pris. En admettant comme fondée cette double assertion, et en franchissant le Tage près de Santarem, on pouvait laisser Reynier flanqué par Drouet sur la droite du fleuve, se porter ensuite sur la gauche avec tout le reste de l'armée, et alors rapprochés les uns des autres, ayant le moyen de s'aider mutuellement pendant le passage, et, le passage opéré, ayant sur la rive droite la force de la position de Santarem, sur la rive gauche la force de la réunion des deux tiers de l'armée, il était permis de se regarder comme à peu près en sûreté. Au choix de ce point il y avait donc tous les avantages, sauf une difficulté, que déjà nous avons fait connaître, et qui malheureusement était capitale, c'était l'épanchement du fleuve devant Santarem, et surtout les incessantes variations de sa largeur suivant la crue ou la baisse des eaux. Toutefois, en sacrifiant quelque chose de l'avantage attaché à la proximité de Santarem, on pouvait trouver d'assez grandes facilités dans l'existence d'une île, située à l'embouchure de l'Alviela, petite rivière qui se jette dans le Tage sous la protection des hauteurs de Boavista. Cette île étant placée au delà de la principale largeur du fleuve, comme la Lobau par rapport au Danube, il ne restait plus, quand on y était parvenu, qu'un faible bras à franchir. En l'occupant pendant la nuit avec les forces nécessaires, il était facile d'y attacher le pont, qui aboutirait ainsi à un point fixe, invariable, aisé à défendre, et dès lors on ne pouvait plus considérer le bras restant que comme une espèce de fossé, sur lequel il suffirait d'avoir un pont-levis.
Possibilité de passer le Tage à Boavista méconnue par les chefs de l'armée. Il n'y avait à cette manière d'opérer qu'une seule objection, laquelle par malheur parut au général Éblé beaucoup plus grave qu'elle n'était réellement. L'équipage de pont était à Punhète; le transporter par terre jusqu'à l'embouchure de l'Alviela eût exigé des forces de traction qui manquaient, car tous les chevaux étaient épuisés, et aurait exigé en outre un temps qui suffisait pour dévoiler notre projet à l'ennemi: le descendre par eau sur le Tage demandait plus d'une nuit, et obligeait de passer en suivant les sinuosités du fleuve, le long de la rive ennemie, sous le feu tellement rapproché des Anglais, que l'équipage de pont courait danger d'être détruit.
La grande autorité du général Éblé, qui avait accompli une sorte de merveille en créant cet équipage de pont, et dont l'opinion fut appuyée par Masséna, entraîna tous les avis, et, sans s'en douter, on tourna le dos à la fortune, en négligeant l'île qui aurait pu être une seconde Lobau. Pourquoi Napoléon, dont le coup d'œil supérieur avait su si bien trouver le moyen de franchir le Danube devant deux cent mille Autrichiens, pourquoi n'était-il pas là, au lieu d'être à Paris, occupé à préparer la funeste expédition de Russie!...
Quoi qu'il en soit, dès que la possibilité de passer à Santarem était écartée, on ne savait plus à quel plan s'arrêter, le passage près d'Abrantès ayant déjà été repoussé par les raisons qui ont été données. On divaguait donc, lorsque le général Foy, tout plein de l'idée que les ordres impériaux seraient fidèlement exécutés, et que le maréchal Soult ne résisterait pas à la chaleur persuasive de ses lettres, dit que d'après toutes les probabilités le 5e corps devait, sous huit ou dix jours, paraître sur la gauche du Tage, qu'alors toutes les difficultés tomberaient d'elles-mêmes, car les Anglais à la vue du 5e corps ne resteraient pas vis-à-vis de Punhète, que la rive gauche serait ainsi nettoyée, et qu'on passerait le Tage en cet endroit comme en pleine paix. D'ailleurs, ajouta-t-il, après l'adjonction du 5e corps, on n'aurait plus à s'inquiéter de la division de l'armée sur les deux rives du fleuve, on pourrait même, le fleuve franchi, descendre le pont jusqu'à l'embouchure de l'Alviela, et se donner ainsi l'avantage de la concentration des forces près de Santarem. Il était probable de plus qu'on prendrait Abrantès, et qu'on y trouverait de quoi rendre le pont solide, indépendamment de ce que d'Abrantès même ne partiraient plus des moyens de le détruire.
Le passage du Tage remis à l'arrivée prochaine et généralement espérée du 5e corps, sous le maréchal Soult. L'arrivée du 5e corps, d'après ce qui avait été dit, paraissait si vraisemblable, que tout le monde se rendit aux raisons du général Foy; et si, en effet, le 5e corps devait venir de Badajoz, il n'y avait pas à hésiter, il fallait l'attendre, dût-on l'attendre dix jours et même vingt. Le maréchal Ney, resté longtemps silencieux, appuya fort cet avis. Tous les assistants s'y rangèrent avec entraînement, car cette solution les tirait d'embarras, excepté toutefois Reynier, qui affirmait ne pouvoir pas vivre plus de cinq à six jours où il était, sans manger en entier sa réserve. Quand on est fort intéressé à une éventualité, tour à tour on y croit trop, ou trop peu. Reynier dit que l'on comptait sur l'arrivée du 5e corps, qu'il voulait bien y compter aussi, mais qu'il la trouvait beaucoup moins certaine qu'on ne le prétendait; que les ordres avaient pu être retardés en route, que les ordres parvenus il faudrait tout disposer pour leur exécution, que le maréchal Soult avant de venir voudrait peut-être prendre Badajoz, que cette arrivée tant annoncée pourrait donc ne pas se réaliser aussitôt qu'on l'espérait, que dans l'intervalle ses soldats mourraient de faim, que dans l'état de détresse où ils étaient, il ne répondait pas longtemps de leur obéissance, que quelques jours plus tôt ou plus tard on serait forcé de prendre un parti, et alors avec bien plus d'embarras, puisqu'on aurait dévoré une portion de la réserve de vivres, et perdu une moitié en plus des chevaux de l'artillerie et de la cavalerie, que mieux valait hasarder une tentative sur-le-champ, n'importe laquelle; que l'on pouvait au besoin employer toute l'armée au passage, car à lui seul il se chargeait de garder le camp de Santarem jusqu'aux sources du Rio-Mayor.
La chaleur de Reynier provoqua des répliques fort vives, et on allait se disputer au lieu de prendre une résolution, lorsque Masséna interrompit la conférence. Il voyait bien qu'on inclinait généralement à ajourner l'opération jusqu'à l'arrivée du 5e corps, arrivée que du reste on espérait de bonne foi, et il annonça qu'on attendrait en effet quelques jours. On convient de fournir des secours en vivres au général Reynier pour lui donner le temps d'attendre. Il fut convenu, pour apaiser Reynier, que chacun l'aiderait à vivre, et qu'on lui permettrait de fouiller les îles du Tage, où il y avait de grandes ressources, et où l'on n'avait pas voulu se montrer de peur d'y attirer l'ennemi, et de compromettre quelques-uns des bateaux si laborieusement construits. Ces choses arrêtées, on se sépara dans l'espérance de voir toutes les difficultés bientôt résolues par l'apparition du 5e corps, et dans l'opinion qu'il fallait l'attendre, opinion que tout le monde partageait, à l'exception de Reynier dont nous venons d'exposer les motifs, à l'exception de Masséna dont l'esprit simple, positif et d'une infaillible justesse, ne se berçait jamais de vaines illusions. Raisons qui empêchent Masséna d'insister pour la retraite sur le Mondego, plan qu'il croyait le plus sage. Masséna joignait à son grand coup d'œil sur le champ de bataille, un jugement fin et sûr, développé par les traverses de la vie militaire, où les hommes ne sont pas autres qu'ailleurs, et il ne se flattait nullement que le maréchal Soult vînt à son secours. Il connaissait assez l'Espagne et les hommes pour n'en rien croire. Aussi penchait-il à se retirer tout de suite sur le Mondego, car il ne prévoyait pas un secours du côté du midi, et l'arrivée du général Drouet lui avait appris à n'en pas attendre du côté du nord. La position de Coimbre, moins gênante il est vrai pour les Anglais, moins offensive envers eux, dès lors moins imposante, mais située dans un pays neuf encore, près de la frontière d'Espagne, à portée des ressources qu'on en pouvait tirer, à portée au moins de la division Claparède, lui semblait la position qu'il eût été sensé de prendre immédiatement, avant la contrainte du besoin, avant la perte d'un plus grand nombre des chevaux de l'artillerie et du train. Mais la flatterie, même à distance, envers l'Empereur, ayant empêché qu'on fît à cet avis seulement l'honneur de l'examiner, il en coûtait au maréchal Masséna de l'adopter malgré l'opinion de tous les généraux de l'armée; d'ailleurs un tel avis reposant sur l'invraisemblance des secours annoncés, quelqu'un eût-il cru le maréchal, sauf Reynier que la faim éclairait, quelqu'un l'eût-il cru, s'il avait dit que l'armée d'Andalousie ne paraîtrait sous Abrantès, ni sous dix jours, ni sous vingt? et ne l'eût-on pas blâmé universellement de quitter le Tage avant une nécessité démontrée?
Confiance de l'armée dans la prochaine apparition du maréchal Soult à la tête du 5e corps. Chacun, après cette conférence de Golgao, rentra dans ses quartiers, attendant à défaut du secours qui n'était pas venu de la Vieille-Castille, celui qui devait arriver d'Andalousie. De fortes détonations entendues de temps en temps du côté de Badajoz, distant d'une vingtaine de lieues, faisaient supposer que le maréchal Soult assiégeait cette place, et que le siége terminé il marcherait sur le Tage. Chaque jour on appliquait l'oreille à terre pour saisir plus distinctement ces signes de voisinage donnés par les Français, et selon que les vents les apportaient ou les détournaient, on était joyeux ou triste dans cette armée de Portugal si cruellement négligée, quoiqu'en elle résidassent les destinées de la guerre et de l'Empire!
Événements de l'Aragon et de l'Andalousie pendant la longue attente de l'armée de Portugal. Pour juger de la probabilité des secours tant promis et si impatiemment attendus, il faut se reporter ailleurs, et savoir ce qui se passait en Andalousie, et même en Aragon, provinces dont les opérations se liaient les unes avec les autres. On a vu dans le livre précédent que l'habile direction imprimée par le général Suchet au siége de Lerida, lui avait valu la mission d'assiéger successivement Mequinenza, Tortose, Tarragone, que par ce motif une partie de la Catalogne avait été adjointe à son commandement, et que ces siéges terminés le général devait descendre sur Valence. Le maréchal Macdonald, commandant de la Catalogne, devait combiner ses mouvements de manière à seconder ceux du commandant de l'Aragon. Le général Suchet administrant toujours avec le même soin sa province et son armée, avait réussi à maintenir celle-ci à 28 mille combattants sur 40 mille hommes d'effectif. Dans ce nombre 12 mille gardaient les principaux postes, et 16 mille exécutaient les opérations actives. Prise de Mequinenza. Donnant autant d'attention au matériel qu'au personnel de son armée, le général Suchet avait su réunir de puissants moyens d'attaque, et pris en quelques jours Mequinenza, place très-petite, mais d'un abord difficile, et très-importante parce qu'elle domine une partie du cours de l'Èbre. Importance de Tortose et de Tarragone. Il lui restait à prendre Tortose et Tarragone, les deux places les plus fortes de la Catalogne et de l'Aragon, peut-être même de l'Espagne, si l'on en excepte Cadix. Tortose est située sur le bas Èbre, presque à son embouchure, et commande, outre le débouché de ce fleuve vers la mer, la communication directe entre la Catalogne et Valence. Tarragone, située plus au nord, entre Tortose et Barcelone, sur le rivage de la mer, au centre d'un pays fertile, entourée d'ouvrages formidables, défendue à la fois par les Espagnols du côté de terre, par les Anglais du côté de la mer, avait la double importance de sa force et de sa position, et était au nord-est de la Péninsule ce que Cadix était au midi, et Lisbonne au sud-ouest. C'est de Tarragone comme d'un centre que l'insurrection espagnole de la Catalogne, de l'Aragon, de Valence, sous les ordres du général Blake, et plus récemment sous ceux du général O'Donnell, rayonnait dans tous les sens, pour pénétrer par Lerida en Aragon, quand Lerida n'était pas pris, pour menacer Barcelone par la route d'Ordal, pour déboucher par Tortose et le bas Èbre sur Valence. Mais il fallait isoler Tarragone avant d'essayer de la prendre, et c'est dans cette vue que le général Suchet, après s'être emparé de Lerida qui la liait avec l'Aragon, voulait se rendre maître de Tortose qui la liait avec Valence.
C'est à quoi le général Suchet venait d'employer la fin de 1810 et les premiers jours de 1811. La grande difficulté que le général Suchet avait à vaincre pour assiéger Tortose consistait dans le transport d'un matériel d'artillerie considérable; mais heureusement la prise de la petite place de Mequinenza avait fourni, outre beaucoup d'objets utiles à un siége, la possession des gorges à travers lesquelles l'Èbre coule vers la mer. L'habile général Valée, avec ce qu'il y avait de meilleur à Lerida et à Mequinenza, avait composé un vaste parc d'artillerie; il y avait joint les outils et les munitions nécessaires, et le tout, embarqué sur une vingtaine de grosses barques, avait attendu au pied de Mequinenza les crues d'eau pour descendre jusqu'à Tortose. Mais comme ces crues pouvaient ne pas avoir lieu avant l'hiver, le général Suchet avait entrepris de construire une route de terre, qui, traversant les montagnes de la basse Catalogne, venait déboucher par le chemin le plus court sur le bas Èbre. Les soldats travaillant au milieu des chaleurs et des piqûres des moustiques avaient cruellement à souffrir, là comme dans toutes les parties de l'Espagne; mais bien nourris, bien payés, ils avaient patiemment supporté leurs souffrances, et vaillamment exécuté les travaux dont ils étaient chargés. Pendant qu'on s'occupait de cette route, le général Suchet avait investi Tortose sur les deux rives de l'Èbre en portant la division Habert sur la gauche, la division Leval sur la droite du fleuve, et tour à tour rejeté O'Donnell sur Tarragone, et ramené Caro avec les Valenciens sur Valence. Siége de Tortose. Enfin pour que le maréchal Macdonald, chargé de prendre position près de lui et de le seconder, n'eût aucune peine à vivre, il lui avait abandonné une portion des magasins formés par sa prévoyance.
Ces opérations préliminaires n'avaient pas exigé moins de plusieurs mois, et enfin l'automne étant venu, les crues d'eau ayant permis d'amener sous Tortose les parties du matériel impossibles à transporter par terre, le général Suchet ouvrit la tranchée devant cette place du 19 au 20 décembre. (Voir la carte no 52.)
Description de Tortose. La place de Tortose, située sur la gauche de l'Èbre, pas très-loin de son embouchure, mais assez loin cependant pour que la marine anglaise ne pût lui prêter secours, était construite au pied des contre-forts détachés de l'Alba, partie au bord du fleuve, partie sur l'extrémité des hauteurs, de manière que son enceinte longeant alternativement la plaine ou gravissant les collines, suivait toutes les sinuosités du sol. Elle était régulièrement fortifiée, pourvue d'une enceinte bastionnée, d'un château, et de plusieurs ouvrages avancés. La portion qui bordait l'Èbre avait pour défense le fleuve même, et au delà une tête de pont très-solidement construite. La place comptait 11 mille hommes de garnison, un bon gouverneur et des approvisionnements considérables.
Choix du point d'attaque. Le général Haxo, appelé à Dantzig, avait été remplacé par le général Rogniat, esprit bizarre mais énergique, et officier d'un haut mérite. Le point d'attaque avait été choisi au sud, entre les montagnes et le fleuve, dans un terrain plat, devant les bastions Saint-Pierre et Saint-Jean, à cause de la facilité des travaux dans cette partie du terrain. Notre attaque principale, s'appuyant par la gauche à l'Èbre, devait être précédée par une attaque secondaire, celle de la tête de pont. À droite elle était exposée aux feux d'un fort extérieur, construit sur les hauteurs, et nommé fort d'Orléans, en mémoire du duc d'Orléans, qui prit la place en 1708 par ce côté. On avait donc aussi ouvert la tranchée devant ce fort, pour en détourner les feux, et le prendre en temps et lieu, lorsque le moment des assauts serait venu.
La tranchée ouverte hardiment, très-près de l'enceinte, avait été poussée avec vigueur, et de manière à perdre peu de temps en travaux d'approche. Effectivement en quelques jours on était parvenu au pied des ouvrages, et très-près du chemin couvert. La garnison multipliait ses sorties, dans l'intention de ralentir nos travaux, et le 28 décembre notamment, elle en avait exécuté une considérable, non par les fronts attaqués, ceux du sud, mais par ceux de l'est, afin de surprendre nos tranchées en les tournant. Grande sortie de la garnison. Trois mille hommes vigoureusement conduits avaient brusquement assailli nos travailleurs, tué plusieurs officiers du génie, et commencé à mettre le désordre dans nos tranchées, lorsque les généraux Habert et Abbé, accourant avec les réserves des 44e, 116e de ligne et 5e léger, les avaient arrêtés court, et ramenés dans la place la baïonnette dans les reins, après leur avoir pris ou tué 400 hommes. Dans cette action vigoureuse, un officier, destiné à parcourir une grande carrière, le capitaine Bugeaud, à la tête des grenadiers du 116e, avait été vu poussant les Espagnols jusqu'au pied des murs, avec une intrépidité admirée de toute l'armée. Malgré cette énergique sortie, l'ouverture du feu n'avait pas été différée d'un jour, et le lendemain 29 décembre, après quelques réparations indispensables à nos ouvrages, quarante-cinq bouches à feu de gros calibre, partagées en dix batteries, avaient vomi sur la place une grêle d'obus, de bombes et de boulets, et partout démantelé les murailles attaquées. Le 30, deux grandes brèches, l'une à droite, au fort élevé d'Orléans, l'autre à gauche, au bastion Saint-Pierre, avaient commencé à se former, et promettaient sous deux jours un libre accès au courage de nos soldats. Après avoir employé la journée du 31 à perfectionner les approches, le 1er janvier on avait repris le feu, et rendu les brèches tout à fait praticables. Les braves soldats de l'armée d'Aragon, devenus très-habiles et très-hardis dans cette guerre de siéges, réclamaient l'assaut à grands cris, lorsque le drapeau blanc arboré sur la place avait annoncé l'intention de capituler. Reddition de Tortose. Mais le gouverneur ayant demandé que la garnison pût se retirer librement à Tarragone, le général Suchet avait refusé, et recommencé le feu, quand tout à coup le drapeau blanc avait paru une seconde fois sur les murailles. Des informations venues de l'intérieur de Tortose apprenaient que cette hésitation tenait au refus de la garnison de se rendre prisonnière, et d'obéir au gouverneur. Alors le général Suchet s'était présenté audacieusement aux portes du château, y était entré avec quelques officiers, avait menacé le gouverneur de passer la garnison au fil de l'épée, si on ne lui remettait le château, s'en était fait livrer les portes, et avait obtenu le 2 janvier que la ville se rendît, et que 9,400 prisonniers défilassent devant lui en déposant leurs armes.
Ce beau siége, conduit avec encore plus de vigueur que celui de Lerida, avait coûté à l'armée d'Aragon dix-sept jours, dont treize de tranchée ouverte, et cinq à six cents hommes. Le général du génie Rogniat, le général d'artillerie Valée, y avaient déployé autant d'habileté que d'énergie.
Le siége de Tarragone devait être autrement difficile, autrement long, et tout annonçait que l'armée serait retenue en Catalogne une partie de l'année 1811. Il était par conséquent impossible que l'armée d'Andalousie en pût recevoir un secours prochain.
Opérations en Andalousie. Pendant ce même temps, de juin 1810 à janvier 1811, l'armée d'Andalousie n'avait pas été moins occupée que celle d'Aragon.
Réunion des cortès de Cadix le 24 septembre 1810. La junte centrale, réfugiée dans Cadix après la prise de Séville, s'était démise, comme on l'a vu, en faveur d'une régence royale et des cortès. Les cortès s'étaient réunies à Cadix, avec beaucoup de solennité, le 24 septembre 1810, et après avoir assisté à une grande cérémonie religieuse, cette célèbre assemblée avait commencé par proclamer que la souveraineté nationale résidait dans les cortès, que la royauté était maintenue dans la maison de Bourbon, qu'en attendant la délivrance de Ferdinand VII cette royauté serait suppléée par la régence récemment instituée, et que les cortès exerceraient le pouvoir législatif dans la plus grande étendue. Résolutions de cette assemblée. Après avoir rendu ces décrets, l'assemblée de Cadix avait exigé que la régence vînt les accepter et leur prêter serment. L'évêque d'Orense ayant voulu éluder ce serment, avait été obligé de se soumettre, à la suite d'une scène assez ridicule pour lui, et ces préliminaires terminés, l'assemblée s'était mise à discuter des lois, dans le but d'opérer la réforme de la monarchie espagnole. La régence, et dans la régence le général Castaños en particulier, concertaient avec le général Blake, avec les autres commandants d'armée, avec Henry Wellesley, frère de lord Wellington, les opérations militaires.
Forces en hommes et en matériel réunies dans Cadix. Cadix et l'île de Léon étaient abondamment pourvus de troupes et de toutes sortes de ressources, surtout de celles qu'on peut se procurer par mer. Lord Wellington y avait d'abord envoyé 5 mille hommes, dont il avait été autorisé à retirer 3 mille depuis l'entrée en campagne du maréchal Masséna. Aux 2 mille qui étaient restés, il s'en était bientôt joint 5 mille, venus de Sicile, par la faute de Murat, qui, après avoir fait tous les préparatifs d'une expédition contre cette île, avait ensuite publié qu'il y renonçait. Outre 7 mille hommes de troupes anglaises, Cadix renfermait encore 17 ou 18 mille soldats, débris de toutes les armées régulières de l'Espagne. Les blés, les viandes salées apportés d'Amérique, les vins tirés de tous les côtés abondaient dans la place, à un prix fort élevé toutefois. On n'y était privé que de viande fraîche et de fourrages, mais cette privation était peu de chose au milieu de l'exaltation qui animait les habitants, l'armée et les cortès. Il n'y manquait que l'union, et l'union même y renaissait dans les dangers extrêmes.
Forces des Espagnols dans le royaume de Grenade, l'Andalousie et l'Estrémadure. À cette force réunie dans Cadix se joignait à droite (à droite pour les Espagnols), dans la province de Murcie, un rassemblement d'une vingtaine de mille hommes, composé des troupes qui s'étaient retirées des défilés de la Sierra-Morena vers Grenade, et des insurgés de Murcie aidés souvent par les Valenciens. Au centre, entre Grenade et Séville, se trouvaient, outre les montagnards très-féroces de Ronda, les contrebandiers des environs de Gibraltar, oisifs en ce moment et fort habiles dans le métier de guérillas. Enfin à gauche, à l'embouchure de la Guadiana, s'agitaient dans le comté dit de Niebla, d'autres contrebandiers fort actifs, et, plus haut sur la Guadiana, entre Badajoz, Olivença, Elvas, Campo-Mayor, Albuquerque, se tenait l'armée de La Romana, forte de 27 à 28 mille hommes, dont 7 à 8 mille avaient joint lord Wellington sous le marquis de La Romana lui-même.
Leur plan et la nature de leurs opérations. C'est avec ces divers rassemblements, favorisés par les lieux et la saison, que les généraux Castaños et Blake avaient réussi à paralyser entièrement les trois corps qui formaient l'armée d'Andalousie. Leur plan consistait à profiter de la présence des troupes anglaises et espagnoles réunies à Cadix et à Gibraltar, pour faire des sorties fréquentes sur le front et les ailes du 1er corps, et contrarier autant que possible le maréchal Victor dans les préparatifs du siége de Cadix, pour soutenir par d'autres sorties, tant de Cadix que de Gibraltar, les montagnards de la Ronda, et tourmenter de toutes les façons le général Sébastiani du côté de Grenade et de Malaga, pour exécuter enfin des descentes continuelles aux bouches de la Guadiana, y donner la main aux insurgés du comté de Niebla, et courir sans relâche entre les cinq places d'Olivença, d'Elvas, de Badajoz, de Campo-Mayor, d'Albuquerque, de manière à ne pas laisser un moment de repos au 5e corps et au maréchal Mortier qui le commandait. Forte occupation donnée aux trois corps français. Être battu n'était rien, pourvu qu'on ne fût jamais soumis, qu'on ne restât pas un jour immobile, qu'on ne laissât pas un instant de repos aux Français. Une fois l'amour-propre de gagner des batailles mis de côté par les Espagnols, cette guerre de partisans, appuyée sur Valence, Murcie, Gibraltar, Cadix, la mer, la Guadiana, et les cinq places de l'Estrémadure, devait leur être aussi avantageuse que celle qu'ils faisaient au nord; et en effet toute cette année 1810, en réalisant leurs espérances, avait démontré la faute des Français de s'être portés en Andalousie avant d'avoir pacifié le nord de l'Espagne et expulsé les Anglais du Portugal.
Embarras du général Sébastiani à Grenade. Le général Sébastiani, occupé alternativement dans la Ronda ou dans les Apulxaras, avait été obligé une fois de se porter en masse sur Blake, qu'il avait battu à Baza, une autre fois de livrer à Fuencirola un combat aux Anglais, qu'il avait contraints de se rembarquer. Réuni enfin à un détachement du 5e corps sorti de Séville, il s'était vu forcé de brûler les principaux villages de la Ronda, sans y étouffer l'insurrection, bien qu'il fût parvenu à rejeter dans Gibraltar les troupes qui fomentaient sans cesse les troubles de ces montagnes.
Pénibles efforts du maréchal Victor pour préparer le siége de Cadix. La campagne du 1er corps avait été moins fatigante, moins coûteuse en hommes, parce qu'il n'avait pas eu autant à se déplacer, mais elle n'avait pas été moins laborieuse à cause des travaux d'investissement qui constituaient sa tâche. Le maréchal Victor, secondé par l'habile général d'artillerie Sénarmont, celui qui avait montré à Friedland, à Uclès, tant de hardiesse et de présence d'esprit, avait embrassé dans une suite de redoutes parfaitement placées, et très-bien adaptées à leur objet, tout l'espace qui s'étendait de Puerto-Santa-Maria à Puerto-Real, de Puerto-Real à Santi-Petri. (Voir la carte no 52.) Il les avait armées de 250 bouches à feu du plus gros calibre, toutes fondues à Séville. Il avait enlevé de vive force à l'ennemi le Trocadéro et le fort de Matagorda, qui, formant une pointe avancée dans la rade, pouvait couvrir Cadix de projectiles. Il avait fait fondre à Séville un mortier d'un nouvel échantillon qui lançait des bombes à 2,400 toises, portée bien suffisante pour incendier la malheureuse ville de Cadix. On en préparait un grand nombre de ce genre à Séville, afin de les placer au fort de Matagorda. Le maréchal Victor avait recueilli, radoubé, ou même construit cent cinquante chaloupes canonnières armées de gros canons, avec des bateaux de transport pour dix mille hommes, et les avait fait conduire, en côtoyant le rivage, des bouches du Guadalquivir à l'embouchure du Guadalète. Mais pour les amener de ce point dans la rade intérieure de Cadix, où l'on en avait besoin, il aurait fallu doubler la pointe de Matagorda si près des feux ennemis, qu'il y aurait eu danger pour cette précieuse flottille. Afin d'éluder cette difficulté, le maréchal les avait fait poser sur des rouleaux, et traîner par terre de Puerto-Santa-Maria à Puerto-Real. Les travaux préalables étaient donc fort avancés. Toutefois, il manquait encore des matelots pour manœuvrer la flottille, le bataillon des marins de la garde n'étant pas assez nombreux; il manquait des canonniers pour servir cette immense artillerie, et une masse de projectiles et de munitions proportionnée à l'usage extraordinaire qu'on en devait faire. Il aurait fallu enfin un renfort d'infanterie, car le maréchal Victor, qui, sur un effectif de plus de 30 mille hommes, avait réussi à mettre en ligne jusqu'à 21 ou 22 mille combattants, en avait à peine 15 mille d'actuellement disponibles.
Secours demandé par le maréchal Victor pour triompher de la résistance de Cadix. Il ne cessait de dire que si on lui procurait cinq ou six cents marins de plus, un millier de canonniers, des poudres et des projectiles en quantité suffisante, et un renfort de quelques mille hommes d'infanterie, il passerait le canal de Santi-Petri sur sa flottille, enlèverait à la baïonnette l'île de Léon, puis cheminerait par l'isthme sur la place de Cadix, tandis que le fort de Matagorda lancerait sur elle une masse formidable de feux. Il ajoutait encore qu'une flotte française paraissant pour quelques jours devant Cadix, où il n'y avait que huit vaisseaux anglais, cette ville se rendrait sur-le-champ. Cadix en notre pouvoir, cette flotte n'avait plus rien à craindre de l'ennemi, et serait là aussi sûrement qu'à Toulon. Quel résultat en effet n'eussent pas obtenu les dix-huit vaisseaux de l'amiral Ganteaume, se présentant avec 12 ou 15 mille hommes de débarquement, et un grand chargement de munitions! Ils auraient probablement changé la face des choses dans la Péninsule, car Cadix pris, on aurait pu envoyer immédiatement trente mille hommes sur Lisbonne, ce qui eût rendu presque certaine la chute des lignes de Torrès-Védras! Après avoir tant de fois remis au hasard le sort des flottes françaises, quelle plus heureuse occasion d'en risquer une, eût-elle dû périr! Jamais la grandeur du but n'aurait mieux justifié la grandeur du sacrifice.
Peu d'empressement du maréchal Soult à seconder le maréchal Victor dans l'exécution du siége de Cadix. Non-seulement le maréchal Victor ne recevait point le secours naval qu'il avait souvent demandé, mais le maréchal Soult ne le secondait d'aucune manière. Ces deux chefs militaires vivaient fort mal ensemble. Le maréchal Victor était persuadé que le siége de Cadix, parce qu'il devait être son ouvrage et son triomphe, n'avait pas la faveur du maréchal Soult; et il est vrai que ce dernier, loin de lui donner des renforts, lui enlevait fréquemment des détachements pour les envoyer soit dans les montagnes de Ronda, soit dans le comté de Niebla, et que de tous les objets, celui dont il paraissait le moins occupé, c'était Cadix.
Laborieuse campagne du maréchal Mortier en Estrémadure. Le modeste maréchal Mortier, qui nulle part n'était un obstacle, et partout savait se rendre utile en se contentant du second rang, n'avait pas eu une existence moins laborieuse que le général Sébastiani à Grenade, et le maréchal Victor devant Cadix. Obligé de courir avec le 5e corps tantôt à Badajoz contre les troupes de La Romana, tantôt dans le comté de Niebla contre les insurgés de cette contrée et les détachements sortis de Cadix, tantôt jusqu'à Jaen pour y aider le général Sébastiani, il avait eu à opérer à des distances de soixante lieues, et ses troupes étaient épuisées de fatigue. Il avait remporté des succès sans doute, car il avait pris ou tué 2 mille hommes à Mendizabal vers Llerena, et détruit à Fuente de Cantos la cavalerie portugaise. Mais rentré à Séville vers la fin de l'année 1810, il ne comptait pas, sur un effectif de 24 mille hommes, plus de 8 mille hommes capables de marcher.
Grande diminution des trois corps composant l'armée d'Andalousie. Les trois corps composant l'armée d'Andalousie n'auraient pas réuni 40 mille hommes, bien qu'en réalité ils en comptassent 80 mille. Il est vrai que l'hiver venu la portion disponible avait considérablement augmenté, grâce à la fin des chaleurs, au repos et à la sortie des hôpitaux. Napoléon avait fort sévèrement blâmé les opérations du maréchal Soult, qui dirigeait les trois corps comme général en chef, et lui avait reproché tout ensemble le défaut de vigueur et le défaut de combinaison dans l'emploi de ses troupes. Il est certain qu'après avoir commis la faute de disperser ses forces en Espagne par l'invasion prématurée de l'Andalousie, on commettait la même faute en Andalousie en poursuivant tous les objets à la fois. Vouloir en même temps menacer Valence et Murcie, occuper Jaen, Grenade, Malaga, soumettre Ronda, fermer Gibraltar, garder Séville, assiéger Cadix, Badajoz, Elvas, Campo-Mayor, c'était s'exposer à ruiner complétement l'armée sans atteindre un seul de tous ces buts. Grave inconvénient résultant du système adopté, et qui consiste à vouloir tout faire à la fois. Bien que dès l'origine le mieux eût été, comme nous l'avons dit, de faire avant toute autre chose une campagne décisive contre les Anglais, pourtant en prenant le parti d'exécuter la campagne d'Andalousie concurremment avec celle de Portugal, il fallait alors porter toutes ses forces sur Cadix, et se borner à tenir de simples postes à Cordoue et à Séville, pour jalonner la route de Madrid. Cadix occupé, toute l'Andalousie eût été bientôt soumise, et on aurait pu avoir une force disponible pour l'employer partout où l'on aurait voulu, à Grenade ou à Abrantès. En différant l'occupation de Grenade par le 4e corps, on n'aurait pas rendu le général Blake beaucoup plus redoutable, puisque ce qu'on avait le plus à désirer c'était de voir les Espagnols se présenter à nous en corps d'armée, qu'avec quelques mille hommes on battait et mettait en fuite pour longtemps. On aurait même pu ne pas envoyer le 5e devant Badajoz, et laisser venir La Romana tout près de Séville, pour avoir l'avantage de lui livrer une grande bataille sans se déplacer. On aurait eu ainsi toutes ses forces rassemblées devant Cadix, et prêtes à marcher sur tous les points où un grand intérêt l'aurait exigé, sans compter qu'on aurait réuni sous les drapeaux un quart de plus de l'effectif, en s'épargnant des courses mortelles pour combattre des guérillas qu'on dispersait sans les détruire. En Espagne, il fallait d'abord poursuivre les grands buts, et des grands passer aux moindres. Faute d'en agir ainsi, l'armée d'Andalousie épuisée de fatigue, ruinée par les maladies, s'étendant il est vrai de Carthagène à Badajoz, pouvant dire l'Andalousie soumise, mais ne pouvant pas empêcher les guérillas de la désoler, n'avait pris ni Cadix, ni Badajoz, était incapable de prêter assistance à qui que ce fût, et était réduite au contraire à réclamer pour elle-même des renforts considérables. Le maréchal Soult venait en effet de terminer l'année en demandant à Napoléon le secours de vingt-cinq mille hommes d'infanterie, d'un millier de marins, d'un millier d'artilleurs, et d'une flotte. Avec ces moyens, il promettait d'avoir bientôt pris Cadix et conquis tout le midi de la Péninsule depuis Carthagène jusqu'à Ayamonte.
Il est facile de comprendre comment, après des demandes pareilles, le maréchal Soult dut accueillir l'ordre arrivé de Paris d'envoyer une partie de ses forces sur le Tage. Cet ordre lui avait été adressé plusieurs fois, sous des formes différentes, et toujours plus embarrassantes. D'abord on lui avait enjoint de faire tout ce qu'il pourrait pour talonner La Romana, et l'empêcher de nuire au maréchal Masséna; puis on lui avait prescrit d'opérer une diversion sur la Guadiana avec un détachement de dix mille hommes; enfin on venait de lui ordonner d'une manière formelle d'envoyer le 5e corps tout entier avec un équipage de siége sur Abrantès, tout objet, excepté le siége de Cadix, devant être sacrifié à cet objet suprême. Surprise et chagrin du maréchal Soult, en recevant, dans sa situation déjà très-difficile, l'ordre de secourir le maréchal Masséna sur le Tage. Lorsque ce dernier ordre parvint au maréchal Soult, il en fut surpris, et, nous pouvons le dire, consterné. On lui prescrivait effectivement une chose qui, sans être absolument impossible, était extrêmement difficile, même périlleuse, tout cela pour servir un voisin qu'à tort il regardait comme un rival, car la renommée de ces deux maréchaux n'était pas égale, et pour faire réussir l'œuvre d'autrui aux dépens de la sienne: c'était beaucoup attendre et beaucoup exiger du cœur humain.
Quant à la difficulté, elle est frappante d'après le seul exposé des faits. Le général Sébastiani tenait à peine Grenade; le maréchal Victor avait tout au plus de quoi garder ses redoutes; le maréchal Mortier, réduit à 8 mille hommes à la fin de l'été, disposant peut-être de 10 ou 12 mille à la fin de l'automne, était, sinon indispensable, au moins très-utile pour couvrir les derrières du maréchal Victor, occuper Séville, manœuvrer entre Séville et Badajoz. Et comment, sans l'exposer à de véritables dangers, vouloir qu'il se lançât dans l'Alentejo, en laissant cinq places sur ses derrières, Badajoz, Olivença, Elvas, Campo-Mayor, Albuquerque, en ayant à ses trousses 15 à 18 mille hommes des troupes de La Romana, en étant exposé à rencontrer les Anglais, sans savoir si Masséna aurait tout disposé pour lui tendre la main vers Abrantès? Ces objections étaient fortes, et auraient rempli d'une juste anxiété le général qui aurait eu la meilleure volonté du monde d'exécuter les ordres qu'il avait reçus. Quelle puissance ne devaient-elles pas avoir sur un général auquel on demandait d'abandonner sa conquête, pour aller assurer celle d'autrui?
Le maréchal Soult se décide à différer l'exécution des ordres qu'il a reçus, et entreprend le siége de Badajoz, sous le prétexte de rendre ainsi un grand service à l'armée de Portugal. Le maréchal Soult, considérant comme incontestable l'impossibilité de ce qu'on exigeait de lui, se crut dispensé d'obéir immédiatement, et différa l'exécution des ordres impériaux, en disant que ces ordres seraient la perte de l'Andalousie, probablement la perte du 5e corps lui-même, qui succomberait avant d'arriver au Tage, entre les Anglais qui l'attendraient, les Espagnols qui le poursuivraient, les Français qui ne pourraient pas étendre la main jusqu'à lui; que par ces divers motifs il croyait devoir différer l'exécution de prescriptions aussi funestes, et qu'il implorait l'envoi d'un officier pour venir examiner et constater l'exactitude de ses assertions. Néanmoins il ajoutait que voulant rendre service au maréchal Masséna, il allait se porter avec le 5e corps tout entier, et quelques détachements des deux autres, sur la Guadiana, afin d'entreprendre le siége de Badajoz, d'Olivença, d'Elvas, et que vraisemblablement ce serait là une diversion infiniment utile à l'armée de Portugal.
Cette dernière assertion ne pouvait pas être prise au sérieux. Exécuter en effet la conquête de Badajoz dans l'espace de deux ou trois mois, et à une distance de vingt-cinq lieues du maréchal Masséna, quand celui-ci avait besoin qu'on l'aidât tout de suite à passer le Tage, était un secours dérisoire. La seule raison plausible que pût faire valoir le maréchal Soult consistait dans la difficulté de ce qu'on lui demandait. Était-il possible, ne l'était-il pas, de venir au secours de l'armée de Portugal? Telle était la question qu'il fallait s'adresser. À quelles conditions le maréchal Soult aurait pu marcher sur le Tage. C'était chose impraticable assurément dans le système d'occupation qu'on avait adopté en Andalousie, car étant déjà faible, et trop faible sur tous les points, on allait perdre les postes qu'on dégarnirait, sans donner au 5e corps une force suffisante pour s'avancer en sécurité sur le Tage. Or ce système, Napoléon, sans l'approuver, l'avait en quelque sorte confirmé en le laissant pratiquer pendant une année: comment le changer tout à coup, sans son ordre formel, en faisant des sacrifices de territoire qui seraient aux yeux de l'ennemi de fâcheux mouvements rétrogrades? Et pourtant il n'y avait pas de milieu: si on voulait tenter quelque chose de possible, il fallait sur-le-champ retirer le 4e corps de Grenade, le porter à Séville, en laisser une moitié dans cette capitale pour parer aux accidents imprévus sur les derrières du maréchal Victor, puis avec le reste joindre le maréchal Mortier, tomber sur tout ce qu'il y avait d'Espagnols entre les cinq places de l'Estrémadure, marcher en toute hâte sur Abrantès avec une vingtaine de mille hommes, courir la chance d'y trouver les Anglais peut-être en très-grande force sur la rive gauche du Tage, mais remédier à ce danger en avertissant bien Masséna qu'on arrivait, de façon qu'il fût prêt à jeter son pont, et à mettre le pied sur la rive gauche au moment même où l'on y paraîtrait. Avec ces précautions, avec de grands sacrifices, avec beaucoup d'audace et de dévouement, cette opération était praticable. À de moindres conditions, sans renoncer à Grenade, sans placer un corps intermédiaire qui pût au besoin soutenir le maréchal Victor, sans renforcer beaucoup le 5e corps chargé de marcher sur le Tage, la chose était impossible, et le maréchal Soult était autorisé à la refuser. Si on voulait qu'il obéît, il aurait fallu lui tracer d'avance les sacrifices qu'il aurait à faire, les lui imposer, le laisser dès lors sans raison fausse ou vraie de désobéir, et commander enfin, non pas d'une manière vague, mais précise et absolue, comme on fait lorsqu'on songe sérieusement à ce qu'on ordonne, et qu'on ordonne avec la volonté d'être obéi. Malheureusement, se plaisant dans ses illusions, distrait par d'autres objets, croyant sérieusement sinon à l'existence de 80 mille hommes, du moins à celle de 60 mille en Andalousie, Napoléon ne pensait pas qu'il dût y avoir difficulté à l'exécution de ses volontés, et se bornait à prescrire au maréchal Soult de marcher sur Abrantès, dût-on, disait-il, se rendre un peu plus faible du côté de Grenade. C'était le seul sacrifice qu'il prévoyait et autorisait. Avec de telles conditions il devait être désobéi, et il le fut de la façon la plus grave et la plus fâcheuse pour l'ensemble des événements.
Départ du maréchal Soult pour l'Estrémadure. Le maréchal Soult rêvait depuis longtemps d'exécuter lui-même le siége de Badajoz, siége beaucoup moins important que celui de Cadix, mais destiné à être son ouvrage, tandis que celui de Cadix devait être attribué spécialement au maréchal Victor, et il l'avait déjà proposé à Napoléon bien avant qu'on lui eût enjoint de marcher sur le Tage. En recevant ce dernier ordre il imagina, comme manière de s'y conformer, de se transporter tout de suite sur la Guadiana, pour entreprendre outre la conquête de Badajoz, celle du double rang de places que le Portugal et l'Espagne avaient jadis construites en Estrémadure, et qui, tournées autrefois les unes contre les autres, l'étaient aujourd'hui exclusivement contre nous. Il partit donc immédiatement pour l'Estrémadure avec le 5e corps, en laissant le maréchal Victor réduit à lui-même, mais en recommandant au général Sébastiani, s'il venait de Gibraltar ou d'ailleurs quelque force ennemie sur les derrières de Cadix, de s'y porter sur-le-champ. Il se mit en route au commencement de janvier 1811 avec la division Girard, et se fit suivre de la division Gazan, qui devait marcher plus lentement afin d'escorter l'équipage de siége. Il n'y avait pas moins de quarante lieues de route détestable de Séville à Badajoz, et, avec les guérillas qui infestaient même les pays soumis, la précaution de laisser la division Gazan en arrière était fort nécessaire.
Siége et prise d'Olivença en quelques jours. Le 11 janvier on arriva devant Olivença, qu'on investit sans retard. Cette place, construite sur la gauche de la Guadiana, destinée à servir aux Espagnols contre les Portugais, avait appartenu depuis deux siècles tantôt aux uns, tantôt aux autres, et depuis 1801 elle était la propriété des Espagnols. Elle comptait 5 mille âmes de population, une garnison de 4 mille hommes, et un faible gouverneur. Assez régulièrement fortifiée, et enfermée dans une enceinte de neuf fronts, elle aurait pu opposer une certaine résistance, si le gouverneur avait pris ses précautions d'avance et avait eu soin d'armer les ouvrages extérieurs. Mais il n'y avait pas une seule demi-lune armée, et les chemins couverts n'étaient ni palissadés ni occupés. Il aurait donc été possible à la rigueur de se porter sur-le-champ au pied des murs et de tenter une escalade. Mais les escarpes en maçonnerie étant assez élevées, la tentative aurait pu être inutilement sanglante. On se contenta d'enlever une lunette qui n'était pas armée, et de commencer les travaux d'approche fort près de l'enceinte. Les officiers et les soldats du génie, bien secondés par l'infanterie, dirigèrent ces travaux avec une grande hardiesse et une extrême rapidité, et les eussent exécutés encore plus vite si les outils n'avaient manqué. Dans certains moments l'infanterie du maréchal Mortier, excitée par la présence de son noble chef, remua la terre avec la pointe de ses baïonnettes. Heureusement il survint une compagnie du génie avec un chargement d'outils, et en dix jours la batterie de brèche put ouvrir le feu et renverser un large pan de muraille. À l'aspect de nos colonnes prêtes à monter à l'assaut, la population, qui avait montré d'abord beaucoup d'ardeur, se troubla. La garnison et son chef ne cherchèrent pas à la raffermir, et le 23 janvier la place ouvrant ses portes, nous livra quelques magasins, un peu d'artillerie, et 4 mille prisonniers. Si on avait conduit aussi vite et aussi bien le siége de Badajoz, on aurait été en mesure de tenir bientôt la singulière promesse de secourir le maréchal Masséna après la conquête des places.
Le maréchal Soult séjourna devant Olivença les 23, 24 et 25 janvier, et partit le 26 pour Badajoz. C'était la seconde place située sur la gauche de la Guadiana, du côté espagnol, et, il faut le dire, la seule importante. Celle-ci prise, il n'y avait aucun compte à tenir des trois autres, Elvas, Campo-Mayor, Albuquerque. Arrivée du maréchal Soult devant Badajoz, et investissement de cette place. Le maréchal Soult y arriva avec la seule division Girard, et avec celles des troupes du génie qui étaient déjà rendues au 5e corps. La division Gazan, comme nous venons de le dire, était encore en arrière occupée à escorter le grand parc. Le 27 on investit Badajoz, et la cavalerie balaya les troupes ennemies répandues dans les environs. On commença sur-le-champ la reconnaissance de la place.
Description de Badajoz. Badajoz, capitale de l'Estrémadure espagnole, peuplée de 16 ou 17 mille habitants, est située sur la gauche de la Guadiana, près du confluent d'une petite rivière qu'on appelle le Rivillas. (Voir la carte no 52.) Protégée le long de la Guadiana par le fleuve et un mur à redans, elle est défendue du côté de la campagne par neuf fronts régulièrement construits, et formant un demi-cercle qui appuie à la Guadiana ses deux extrémités. À l'une de ces extrémités, celle qui est tournée vers le nord-est, s'élève un château fort, bâti sur un escarpement qui domine à la fois le Rivillas et la Guadiana au point où ils se réunissent. Les neuf fronts composant l'enceinte sont protégés par une suite de demi-lunes avec chemin couvert et glacis, par plusieurs lunettes, et surtout par un ouvrage avancé qu'on appelle le fort de Pardaleras. La place est liée à la rive droite de la Guadiana par un pont en pierre, très-ancien et très-solide, et par une forte tête de pont. Sur cette même rive, à peu près vis-à-vis du château de Badajoz, se trouve le fort de Saint-Christoval, servant d'appui à un camp retranché établi sur les hauteurs de Santa-Engracia. La rivière de la Gevora se jetant dans la Guadiana, baigne et protége ce camp de Santa-Engracia. Armée de secours établie au camp de Santa-Engracia. À l'époque dont il s'agit, l'armée espagnole de La Romana, occupée à courir entre les différentes places de l'Estrémadure, avait l'habitude de se loger dans ce camp. Dispersée par les combats qu'elle avait soutenus contre le 5e corps, mais dispersée comme les armées espagnoles, qui se reformaient le lendemain de leurs défaites, elle se trouvait dans les environs de Badajoz, et attendait pour s'y porter d'être rejointe par le détachement qui avait été envoyé à Lisbonne. On l'avait redemandé à lord Wellington, qui n'avait pu refuser de le rendre, et qui l'avait laissé partir pour l'Estrémadure. Ce détachement de 7 à 8 mille hommes, un peu réduit par la saison et les maladies, arriva à Badajoz sans le général La Romana, qui venait de mourir à Lisbonne d'une maladie aiguë. L'armée entière, commandée par le général Mendizabal, pouvait, après avoir laissé dans Badajoz, c'est-à-dire à la gauche de la Guadiana, une garnison de 9 à 10 mille hommes, présenter sur l'autre rive, au camp retranché de Santa-Engracia, un corps d'environ 12 mille hommes, avec un pont en pierre pour communiquer, de manière que, dans certains moments, il était possible que les assiégeants eussent une vingtaine de mille hommes sur les bras.
La place, outre sa forte garnison, avait un excellent gouverneur, le général Menacho, des vivres et des approvisionnements pour six mois, et des ouvrages en parfait état de défense. Aux 20 mille Espagnols répandus sur les deux rives de la Guadiana et pouvant communiquer librement de l'une à l'autre, l'armée française avait à opposer 9 à 10 mille hommes, en attendant l'arrivée de la division Gazan, qui devait la porter à 15 ou 16 mille. Il faut ajouter qu'elle ne possédait aucun moyen de passage d'une rive à l'autre, si ce n'est un bac qui transportait quelques hommes à la fois.
Heureusement la qualité des soldats compensait largement cette infériorité numérique, et c'est avec un moindre nombre de troupes que le général Suchet avait pris des places infiniment plus fortes en quinze à vingt jours. Si le maréchal Soult prenait Badajoz en un pareil espace de temps, il pouvait être du 15 au 18 février en route pour Abrantès, moment où venaient de se tenir les conférences de Golgao, et où il était fort opportun de déboucher sur la gauche du Tage.
Choix du point d'attaque. La sanglante expérience que nous avons faite des propriétés de Badajoz, qui en deux ans fut pris et repris par les Français et les Anglais, nous a enseigné que vers le sud-ouest, devant un front saillant, peu flanqué, situé sur le côté opposé au château, et assez près de la Guadiana, se trouvait un point d'attaque avantageux pour l'assiégeant, qui, abordant la place par une partie proéminente de son périmètre, n'avait pas à essuyer les feux de flanc de l'assiégé. Il est probable qu'en attaquant résolûment Badajoz de ce côté, qui se présente le premier en venant d'Olivença, on aurait pu réussir assez promptement à s'en emparer, ce qui aurait permis d'arriver en temps utile sur le Tage. Mais à peine rendu devant Badajoz, de peur apparemment de se tromper, on l'attaqua par tous les côtés à la fois, par tous ceux au moins qui regardaient la campagne, et que ne bordait pas la Guadiana. On dirigea une attaque à notre gauche, en s'appuyant à la Guadiana, vers le front qu'il aurait fallu aborder exclusivement, une au centre, en face du fort de Pardaleras, enfin une à droite, au delà du Rivillas, d'où l'on pouvait envoyer quelques projectiles de peu d'effet sur le château et dans l'intérieur de la place. C'eût été bien si on avait eu beaucoup de troupes, beaucoup d'artillerie et de munitions, car on eût divisé la défense, en divisant l'attaque. Mais ayant peu d'artillerie et de munitions, et tout au plus 9 mille hommes d'infanterie, du moins jusqu'à l'arrivée de la division Gazan, c'était s'exposer, qu'on le voulût ou non, à rester quarante jours devant Badajoz au lieu de vingt.