L'armée s'arrête sur l'Alva. Du reste, cet accident était de médiocre importance. L'armée prit position derrière la Ceyra sans être inquiétée, car la résistance du général Mermet en avant de Foz d'Arunce avait de nouveau prouvé à lord Wellington que cette armée, toujours si grande dans les périls, n'était pas facile à entamer. Les ponts de l'Alva, par lesquels on devait passer après avoir franchi la Sierra de Murcelha, n'étant pas rétablis, on séjourna le 16 entre la Ceyra et l'Alva sans être attaqué par les Anglais. Le 17 on se porta sur l'Alva. Le caractère de Masséna, comme il est aisé de le concevoir, souffrait cruellement d'être réduit à une pareille retraite, par la faute de son maître qui lui avait assigné une tâche impossible, par celle de ses lieutenants qui l'avaient contrarié dans tous ses plans, par celle de ses voisins qui ne l'avaient pas secouru, par celle des circonstances enfin qui avaient pour ainsi dire conspiré contre lui; et il aurait voulu donner à son mouvement le caractère d'une manœuvre plutôt que celui d'une retraite. C'est par ce motif qu'il avait projeté un établissement sur le Mondego, à la hauteur de Coimbre, ce qui n'était qu'une position prise un peu en arrière de celle de Santarem, mais point un abandon du Portugal. Privé de cette ressource par la promptitude du maréchal Ney à quitter le poste de Condeixa, il aurait désiré au moins s'arrêter sur l'Alva, qui longe la Sierra de Murcelha, correspondante, avons-nous dit, à la Sierra d'Alcoba. Mais cette position était peu sûre, puisqu'elle pouvait être tournée si les Anglais remontaient la rive droite du Mondego, et de plus elle n'était pas assez offensive pour compenser l'inconvénient d'être à plusieurs jours d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, où étaient réunies les ressources de l'armée, et d'exiger pour vivre des moyens de transport qui n'existaient point. C'était donc plutôt une consolation pour son noble orgueil, qu'une manœuvre dont le succès importât beaucoup. En tout cas, ses lieutenants n'étaient pas juges de cette question, et dès qu'il voulait s'établir sur l'Alva, leur devoir était de concourir à son dessein. Ils ne le servirent pas plus sur l'Alva qu'ils ne l'avaient servi sur le Mondego.

Le 18 on était sur l'Alva, dont les ponts étaient entièrement rétablis. Junot se trouvait à droite (droite en regardant l'ennemi) près de l'embouchure de l'Alva dans le Mondego; Ney au centre derrière Ponte-Murcelha, Reynier à gauche vers les montagnes et sur les flancs de l'Estrella, où l'Alva prend sa source; Drouet enfin, que les ordres de Masséna ne retenaient plus, sur le chemin d'Alméida. Masséna avait expressément recommandé à Ney de bien défendre la position de Ponte-Murcelha, ce qu'il avait promis, et ce qu'il était résolu à faire, pour réparer le désagrément essuyé à Foz d'Arunce.

Un faux mouvement du général Reynier oblige l'armée à abandonner l'Alva. Mais cette fois, tant la fatalité semblait poursuivre l'armée de Portugal, la désobéissance devait venir du plus obéissant des lieutenants de Masséna, de celui au moins qui jusqu'ici s'était montré le moins indocile, du général Reynier. Le maréchal Ney établi sur l'Alva, dans la position de Ponte-Murcelha, cherchait à s'assurer par des reconnaissances si ses ailes étaient bien gardées, et s'il ne courait pas risque d'être de nouveau surpris par l'ennemi. À sa droite il avait trouvé les postes de Junot étroitement liés avec les siens. Mais à sa gauche il ne rencontra point ceux de Reynier, précisément dans la partie où la Sierra de Murcelha, faiblement rattachée à celle de l'Estrella, pouvait être franchie. Ney, inquiet en se voyant presque abandonné sur sa gauche, s'en plaignit vivement à Masséna. Celui-ci envoya officiers sur officiers pour s'enquérir de Reynier, qu'on découvrit très-loin de la Sierra de Murcelha, c'est-à-dire sur la Sierra de Moïta, autre rameau détaché de l'Estrella, et placé fort en arrière de la position actuelle de l'armée. Reynier n'ayant jamais eu à remplir pendant la retraite le rôle d'arrière-garde qui était échu au maréchal Ney, avait pris durant ces quinze jours l'habitude de se répandre au loin pour vivre, et de disperser ses troupes dans les villages, au lieu de les tenir réunies et prêtes à combattre. Il avait donc choisi le campement le plus commode, le plus étendu, et ne s'était nullement inquiété de garder la gauche du 6e corps. Il faut ajouter, pour expliquer cette conduite, que Reynier avait fini par concevoir aussi quelque humeur contre le général en chef. Militaire instruit, fort possédé du goût d'écrire sur les événements auxquels il assistait, il avait rédigé une sorte de procès-verbal de la conférence de Golgao, dans laquelle il avait joué un rôle. Son récit, inexact en plusieurs points, avait déplu à ses collègues, et Masséna avait été obligé de lui en adresser quelques reproches. C'est par suite de ces reproches, et de l'exemple des autres chefs de corps, qu'il avait commencé à s'écarter peu à peu des égards et de la subordination dus au vieux maréchal sous lequel il avait l'honneur de servir. Loin d'obéir à l'ordre de venir se placer à la gauche de l'armée, il répondit par un plan d'attaque contre la droite des Anglais, qui, suivant lui, devait avoir de grandes conséquences. Ce n'était pas là ce qu'on lui demandait, et il aurait fallu d'abord se lier à Ney pour le couvrir; mais tandis que Reynier dissertait sur les opérations qu'on aurait pu entreprendre, Ney, tout à fait découvert, et voyant distinctement les Anglais s'avancer au delà de l'Alva sur sa gauche, fut contraint, par des raisons de prudence très-fondées, d'abandonner Ponte de Murcelha, et de faire ainsi échouer de nouveau, mais involontairement, les projets de Masséna. La position de l'Alva n'était dès lors plus tenable, et du reste elle n'était regrettable que pour Masséna, dont elle eût consolé l'orgueil. Il n'y avait donc plus qu'à rejoindre la frontière d'Espagne, de laquelle on était fort rapproché en ce moment.

Les Anglais de leur côté commençant à manquer de vivres, par la difficulté de les transporter aussi loin de la mer, et désespérant d'ailleurs d'entamer une armée qui défendait si vigoureusement ses derrières, sentaient la nécessité de s'arrêter quelques jours. Les Portugais, qui étaient toujours servis après les Anglais, et que très-souvent on se dispensait de nourrir en célébrant leur sobriété, mouraient de faim, et se plaignaient hautement. Retraite définitive de l'armée, et retour en Espagne après un séjour de six mois en Portugal. Une halte de trois ou quatre jours entre Ponte de Murcelha et Coimbre leur était donc indispensable, et fut résolue par lord Wellington. L'armée française continua sa marche sur trois colonnes sans être poursuivie, parvint vers le 22 mars sur la ligne des hauteurs qui séparent la vallée du Mondego de celle de la Coa, et se trouva en vue des frontières de l'Espagne, d'où elle était partie six mois auparavant pour envahir le Portugal.

Le vieux maréchal rentrait en Espagne le cœur navré. Bien que cette troisième évacuation du Portugal ne ressemblât point aux deux premières, et qu'elle n'eût rien de commun avec celle du général Junot se retirant de Lisbonne après une capitulation, avec celle du maréchal Soult revenant d'Oporto sans artillerie; bien qu'après avoir tenu près de six mois sur le Tage, sans secours, sans vivres, sans communications, sans nouvelles de France, dans une des positions les plus difficiles où un général en chef ait jamais été placé, il y eût déployé toutes les qualités d'un grand caractère; bien qu'il eût exécuté une marche de soixante lieues dans un pays stérile et ruiné, suivi par une armée double de la sienne, sans perdre ni un canon, ni un blessé, ni une voiture de bagages, et eût inspiré tant de respect que l'ennemi avait presque renoncé à le poursuivre; bien qu'il n'eût rien à se reprocher dans ses déterminations principales, qui toutes avaient été aussi fermes que sensées, et qu'il eût commis seulement quelques fautes de détail, fâcheuses assurément, mais fréquentes dans les guerres même les plus vantées, néanmoins il était cruel à son âge, après tant de travaux, après tant de triomphes, d'ajouter à ses nombreuses campagnes une campagne méritoire sans doute aux yeux des juges éclairés et informés, mais se réduisant à un but manqué aux yeux de ce public ignorant et impressionnable qui ne juge que par les résultats. D'ailleurs l'aspect de son armée avait de quoi l'affecter profondément. Le spectacle qu'elle offrait n'était pas moins étrange que la campagne qu'elle venait de faire. Spectacle qu'offre l'armée au moment de sa rentrée en Espagne. Dès que le canon retentissait, les soldats se retrouvaient dans le rang aussi fermes, aussi disciplinés qu'on pouvait le désirer, et manœuvraient à la voix de leurs chefs avec autant de précision que sur un champ d'exercice, surtout dans le corps du maréchal Ney, qui, pendant cette retraite, avait conservé en présence de l'ennemi une tenue admirable. Hors de là ils étaient à moitié dispersés, courant de tout côté pour se procurer des vivres. On les voyait marcher en troupes hors des rangs, chargés du butin qu'ils avaient pu recueillir, mêlés à de longues files de blessés qui étaient portés sur des ânes, à des voitures de bagages ou d'artillerie qui étaient traînées par des bœufs, car la majeure partie des chevaux de trait étaient ou morts ou épuisés faute de nourriture. À peine restait-il assez de chevaux pour manœuvrer quelques pièces de canon devant l'ennemi, et la cavalerie n'osait presque plus se fier aux siens dans l'état d'épuisement où ils étaient. Le soldat noirci par le soleil, maigre, couvert de haillons, dépourvu de souliers, mais vigoureux, rompu à la fatigue, hautain, arrogant, licencieux dans son langage comme dans ses habitudes, ne supportait pas sa détresse avec la résignation qui rend quelquefois si noble la misère du guerrier. Il l'endurait avec une humeur qui approchait de l'insubordination. Il s'en prenait à tout le monde de tant de souffrances inutilement subies; il s'en prenait à ses supérieurs immédiats, au général en chef, à l'Empereur lui-même. Masséna, qui au début de la campagne lui imposait tant par sa gloire, avait malheureusement perdu tout prestige par la faute des chefs de corps, qui ne l'avaient pas assez ménagé dans leurs discours, et malheureusement aussi par sa propre faute. Vieux, fatigué, ayant bien droit au repos, n'en ayant guère goûté depuis vingt ans, il avait eu la faiblesse de chercher un soulagement à ses longs travaux dans quelques plaisirs peu conformes à son âge, et dont surtout il ne faut pas rendre témoins les hommes qu'on est chargé de commander. Il s'était fait suivre par une femme, qui ne l'avait pas quitté pendant la campagne, et dont les soldats avaient dû souvent escorter la voiture au milieu de chemins difficiles et périlleux. Dans la victoire, les soldats rient des travers de leurs chefs; dans la mauvaise fortune, ils leur en font des crimes. Encouragés par le langage inconvenant de plusieurs généraux, les soldats de l'armée de Portugal en étaient venus d'une grande considération pour la vaste carrière de Masséna, à une liberté de propos dégradante pour eux et pour lui. Masséna sentait ce défaut de respect et en était vivement touché. Masséna, pour corriger l'effet moral de sa retraite, voudrait reprendre l'offensive en descendant sur le Tage par Alcantara. Pourtant, loin d'être ébranlé ou déconcerté dans une position où peu d'hommes auraient su se défendre de l'être, il songeait par de nouveaux travaux, dont lui seul voulait encore, à donner une autre signification au mouvement rétrograde qu'il venait d'exécuter. Ainsi, à peine rentré sur la frontière, il se proposait d'accorder trois ou quatre jours de repos à l'armée, de renvoyer dans les places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo les écloppés, les blessés, les malades, de prendre les quelques effets d'habillement qui existaient dans les magasins, de faire acquitter la solde arriérée dont les fonds avaient été retenus à Salamanque, de se procurer quelques chevaux de rechange, et puis, par Guarda et Belmonte, de franchir la Sierra de Gata, qui relie, avons-nous dit, l'Estrella au Guadarrama, de descendre sur le Tage par Alcantara, en suivant la route que Reynier avait suivie pour le joindre au mois de juillet précédent, et de recommencer ainsi sur-le-champ la campagne de Portugal d'après d'autres données. Il lui restait encore, en défalquant les troupes du général Drouet, 40 mille hommes d'une incomparable valeur, parmi lesquels il n'y avait plus un seul soldat accessible à la fatigue ou à la crainte, et avec une pareille force, donnant désormais la main à l'armée d'Andalousie, il se flattait de pénétrer en Portugal par une voie nouvelle. Mais espérer un second effort de cette nature après le mauvais résultat du premier, c'était trop présumer, sinon des soldats, au moins des chefs. Quant aux soldats, avec des souliers, des vivres, quelques jours de repos, on pouvait tout en attendre encore; mais les chefs, désunis, découragés, mécontents d'eux-mêmes et des autres, ne voulant pas devoir à la constance les succès qu'ils n'avaient pas dus au bonheur, ils étaient pour le moment incapables de seconder les projets du maréchal. Aussi dès que ces projets furent indiqués par les ordres émanés du quartier général, ils devinrent l'objet de violentes critiques, et d'un soulèvement d'esprit presque universel.

Chances que présente le projet de marcher sur le Tage par Alcantara. Il est vrai qu'ils étaient critiquables sous beaucoup de rapports. Sans dire, comme les lieutenants de Masséna s'empressèrent de le répandre jusque dans les rangs des soldats, que si on quittait les places de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida, les Anglais, trouvant la Vieille-Castille ouverte, se hâteraient d'y pénétrer, et couperaient de leur base d'opération toutes les armées françaises agissant en Espagne, résolution peu vraisemblable de la part d'un général aussi prudent que lord Wellington, et du reste peu à craindre, car le maréchal Masséna par un prompt retour en arrière l'aurait bientôt forcé de repasser la frontière; sans alléguer ces raisons peu sérieuses, il fallait se demander si en se portant sur le Tage on pourrait y vivre, si, en admettant qu'on pût y vivre, on y atteindrait le but assigné à l'armée de Portugal, qui était de prendre Lisbonne et d'en chasser les Anglais. Or une cruelle expérience venait d'apprendre que sans la possession des deux rives du Tage on ne pouvait pas attaquer Lisbonne avec succès. Si, en effet, on opérait par la gauche du fleuve, on devait ne pas avoir la droite, à moins qu'à partir d'Alcantara on ne descendît en se tenant à cheval sur les deux rives. Pour cela il aurait fallu un équipage de pont, qu'on n'avait point, et en protéger les mouvements par des routes latérales au fleuve, qui n'existaient pas. La possession des deux rives n'était donc pas probable. De plus, avec quarante mille hommes, bien qu'excellents, on n'avait pas assez de forces pour agir offensivement. On aurait toujours eu besoin de la coopération de l'armée d'Andalousie, qu'on n'était pas beaucoup plus fondé à espérer quand on irait la chercher, que lorsqu'on l'avait attendue à Abrantès. Si véritablement elle n'avait pas pu s'éloigner de l'Andalousie à cause des embarras qui l'y retenaient, elle ne le pourrait pas davantage quand on descendrait vers elle; si, au contraire, elle ne l'avait pas voulu, on ne lui inspirerait pas plus de dévouement de près que de loin. Il n'était donc pas à présumer que dans cette nouvelle invasion du Portugal on atteignît le but plus que dans la précédente. Tout ce qu'on pouvait, c'était de donner encore une fois la preuve de l'invincible opiniâtreté du vieux défenseur de Gênes. Cinquante mille hommes de renfort, des vivres, des chevaux, un équipage de pont, une autorité obéie, un temps de repos, voilà ce qui eût été nécessaire pour recommencer avec chance de réussir la campagne de Portugal, toutes choses que ne procurait point la résolution de marcher sur Alcantara.

L'esprit rempli de ce projet qui le consolait de ses chagrins, Masséna en arrivant sur la frontière de la Vieille-Castille dirigea ses trois corps vers la Sierra de Gata, et leur assigna des cantonnements calculés d'après la marche qu'ils auraient à exécuter prochainement. Résistance des lieutenants de Masséna au projet d'une nouvelle marche offensive. Il assigna au corps de Reynier comme lieu de repos Belmonte qui est aux sources du Zezère sur le revers sud de l'Estrella, au corps de Junot, Guarda qui est aux sources du Mondego, et au corps de Ney, Celorico qui est un terrain pierreux, fort aride, fort pauvre, séparant les eaux de la Coa de celles du Mondego. Les instructions de Masséna, en ordonnant de se débarrasser des blessés, des malades, des bagages inutiles, d'accorder un peu de repos aux troupes, de faire venir les objets d'équipement nécessaires et les fonds de la solde, laissaient pressentir ses desseins ultérieurs. Il demandait notamment à Reynier, qui avait vécu plusieurs mois en Estrémadure, de le renseigner sur les ressources de ce pays. Bientôt le projet de Masséna ne fut plus un secret. Sa divulgation ne plut guère dans le corps de Reynier, qui n'avait pas eu lieu d'être satisfait de son séjour en Estrémadure, et qui s'attendait d'ailleurs à trouver le pays totalement épuisé. Elle ne plut pas davantage dans celui de Junot, qui ne connaissait pas l'Estrémadure, mais qui n'avait pas envie de recommencer de sitôt une campagne aussi rude et aussi peu fructueuse. Dans le corps de Ney ce fut bien pis encore. Ce corps venait de supporter toutes les fatigues et tous les dangers de la retraite, ce qui du reste était juste, puisque pendant le séjour à Santarem il avait toujours été loin de l'ennemi et entièrement préservé de la disette. Mais il venait de souffrir beaucoup, ayant été obligé de garder ses rangs pendant la retraite, et ayant été ainsi privé de la liberté de fourrager. De plus, on lui avait donné pour lieu de repos un désert rocailleux, où ne se trouvaient ni pain, ni viande, ni légumes, où pour toute récréation il n'avait que la vue d'un ennemi bien nourri, de continuelles alertes d'arrière-garde, et des pluies torrentielles. Lui annoncer qu'après trois ou quatre jours d'immobilité et de famine dans ce lieu maudit, il serait réputé reposé, et défilerait en vue de la Vieille-Castille pour descendre en Estrémadure, où il avait séjourné un instant à l'époque de la bataille de Talavera, sans y rencontrer l'abondance bien que le pays fût vierge alors, c'était le réduire au désespoir. Les généraux de division au nom de leurs troupes se hâtèrent d'élever la voix auprès du maréchal Ney, qui n'avait pas besoin d'être excité; ils le pressèrent de faire connaître leur détresse au général en chef, de lui montrer l'impossibilité de rester seulement quarante-huit heures dans le lieu où on les avait placés, l'impossibilité également de se remettre en marche sans avoir reçu des vêtements, des souliers, de l'argent, des chevaux. Or, comme les vêtements, les souliers, l'argent, étaient à Salamanque, et les chevaux on ne sait où, il était peu vraisemblable que trois ou quatre jours, même dix, suffissent au ravitaillement de l'armée. Le maréchal Ney surtout était révolté de l'idée de faire une nouvelle campagne sous l'autorité du maréchal Masséna. Encouragé par les plaintes qui s'élevaient autour de lui, par la popularité dont il jouissait dans son corps d'armée, il céda à un mouvement d'indocilité qui rappelait certains temps de la révolution, et qui, sous Napoléon, n'était concevable qu'en Espagne, au milieu de l'anarchie militaire naissant des privations, des revers et des distances. Le maréchal Ney se fait l'interprète des chefs de corps auprès du général en chef, et refuse d'obéir à l'ordre de marcher sur le Tage. Le maréchal écrivit donc au général en chef une lettre dans laquelle, énumérant les souffrances inouïes de son corps d'armée, l'impossibilité où il était de vivre à Celorico, la nécessité de le laisser revenir sur la Coa, les inconvénients d'une nouvelle campagne sur le Tage, il réclamait formellement la production des ordres de l'Empereur, et déclarait que si ces ordres, comme il le croyait, n'existaient pas, il se verrait forcé de désobéir. C'était là un acte fort extraordinaire, et qui prouve à quel point le joug des lois est nécessaire en tout temps pour contenir les militaires dans la ligne du devoir. Le maréchal Ney avait d'excellentes raisons pour improuver le mouvement sur le Tage, bien que dans sa dépêche il ne donnât pas les meilleures; cette improbation il pouvait l'exprimer confidentiellement au général en chef, si ce dernier lui demandait son avis, ou même sans qu'il le demandât, mais exiger la communication des ordres de l'Empereur était une prétention des plus étranges, car il suffisait que le maréchal Masséna fût général en chef pour qu'on dût lui obéir, qu'il eût ou non des instructions de l'Empereur, qu'il y suppléât, ou qu'il les modifiât à son gré. Lui seul en était juge, et n'avait à s'en expliquer qu'avec l'Empereur, sans avoir de compte à rendre aux officiers placés sous son autorité.

Le maréchal Masséna était persuadé que l'indocilité de ses lieutenants, et parfois la tiédeur de leur zèle, l'avaient empêché à Busaco d'emporter la position de l'ennemi, à Punhète de passer le Tage, à Condeixa de s'emparer de la ligne du Mondego, à Ponte-Murcelha enfin de s'arrêter sur la ligne de l'Alva. Il en était exaspéré, et s'il n'avait pas éclaté plus tôt, c'était pour ne pas causer dans l'armée un ébranlement qui eût été dangereux pendant la retraite. Le maréchal Masséna, ne voulant plus supporter les résistances de ses lieutenants, retire au maréchal Ney son commandement. Mais tiré de son laisser-aller habituel par le dernier acte du maréchal Ney, il prit instantanément la résolution de lui arracher son épée en présence de toute l'armée. Il adressa à ce maréchal une dépêche dans laquelle s'étonnant de la lettre qu'il en avait reçue, et ne daignant pas répondre à la prétention de connaître les instructions de l'Empereur, il lui réitérait ses ordres antérieurs, relatifs à un mouvement sur le Tage, et lui demandait s'il persistait dans son refus d'obéir. Le maréchal Ney, apercevant trop tard, d'après cette interpellation péremptoire, à quoi il s'était exposé, aurait voulu revenir sur une démarche irréfléchie, mais se voyant mis à une sorte de défi devant son état-major, la pire espèce des cours, il ne l'osa pas, et insista, en termes qui quoique plus convenables étaient encore inadmissibles, pour obtenir la communication des ordres de l'Empereur.

Devant cette persistance, Masséna ne différa plus. Il enjoignit au maréchal Ney de quitter sur-le-champ le 6e corps et de se rendre dans l'intérieur de l'Espagne pour y attendre ce que l'Empereur statuerait à son égard; il ordonna au général Loison, comme au plus ancien des divisionnaires du 6e corps, d'en prendre le commandement, et défendit, sous la menace des peines attachées à la révolte, d'obéir au maréchal Ney. Les complaisants qui en flattant l'illustre maréchal l'avaient entraîné à une insubordination regrettable, sentant leur misérable coterie brisée par l'énergie du général en chef, auraient voulu maintenant décider le maréchal à céder. Mais la fierté de celui-ci, déplorablement engagée, ne le permettait guère. Une occasion de revenir s'offrait, il est vrai. Les Anglais ayant reçu leurs convois de vivres, s'étaient de nouveau mis en route, et, après avoir abandonné quelques jours les traces de l'armée française, venaient de reparaître avec l'intention apparente de les suivre. La présence de l'ennemi fournissait un prétexte d'honneur de ne pas quitter le commandement du 6e corps. Le maréchal Ney, protestant contre l'ordre qui le frappait, écrivit au maréchal Masséna qu'à l'approche des Anglais il croyait devoir ne pas s'éloigner de l'armée. Le maréchal Ney se soumet et abandonne le commandement du 6e corps. Néanmoins Masséna, devenu inflexible, réitéra l'ordre au général Loison de prendre le commandement du 6e corps. Le maréchal Ney, cette fois, faisant succéder à un moment d'erreur une louable soumission, quitta le 6e corps où il laissait d'universels regrets, mais aucune disposition à la révolte.

Ce sacrifice douloureux ayant été fait à la discipline, on put remarquer chez les troupes moins d'indocilité de langage, mais pas plus de goût pour renouveler sur le Tage des tentatives qu'on regardait comme funestes à l'armée, et inutiles aux desseins de l'Empereur. On était résigné sans doute à obéir, mais avec une véritable haine contre ceux qui exigeraient une telle obéissance. Quoique Masséna, dur pour les autres comme pour lui-même, tînt peu de compte, et même trop peu de ce qu'on appelait la souffrance, il avait pourtant consenti à rapprocher le 6e corps des places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, afin de puiser dans leurs approvisionnements de quoi fournir la ration qui manquait aux soldats. On commença donc à vivre aux dépens de ces places.

Triste état de l'armée. Malheureusement le dénûment du pays dans lequel on arrivait, égalait celui des troupes qui venaient s'y refaire. Le général Gardanne, chargé de veiller sur les derrières de l'armée de Portugal et de réunir des approvisionnements, n'avait pas eu l'autorité suffisante pour s'en procurer. Le général Drouet, commandant du 9e corps (c'était le titre donné aux anciennes divisions d'Essling), n'avait eu que le temps de paraître, puisqu'il était immédiatement entré en Portugal, et n'avait fait que consommer le peu qu'on avait recueilli. À la vérité, quelques-uns des marchés passés à l'époque du départ de l'armée, en septembre dernier, s'étaient exécutés, mais à Salamanque, et une partie des grains achetés ou requis se trouvaient sur des charrettes abandonnées, le long des routes de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. Le surplus avait servi à nourrir les divisions Conroux et Claparède. À peine restait-il dans les places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo un faible approvisionnement de siége pour des garnisons de médiocre force, et cet approvisionnement ne pouvait manquer d'être bientôt dévoré par le 6e corps. Une nouvelle mesure que Napoléon venait de prendre avait encore aggravé, en le compliquant, ce triste état de choses. Il avait nommé le maréchal Bessières (duc d'Istrie) commandant de tout le nord de l'Espagne. Voici quels avaient été ses motifs.

Nouvelles complications résultant de la présence du maréchal Bessières, nommé commandant des provinces du nord de l'Espagne. Frappé de l'inconvénient d'avoir des commandants différents à Burgos, à Valladolid, à Léon, à Salamanque, mécontent en particulier du général Kellermann, dont il blâmait l'administration, et dont il ne goûtait pas les critiques trop hardies, Napoléon avait voulu réunir toutes les troupes dispersées dans le nord de l'Espagne sous la main d'un seul commandant en chef, qui devait avoir sous ses ordres les provinces de Biscaye, de Burgos, de Valladolid, de Zamora et de Léon. Il avait choisi pour cette fonction élevée le maréchal Bessières, parce que ce maréchal avait déjà servi dans le nord de la Péninsule, où il avait remporté la brillante victoire de Rio-Seco, et parce qu'il était en outre à la tête de la garde impériale. Le plus gros corps de troupes dans cette région étant celui de la jeune garde, qui était fort de 17 mille hommes environ et résidait à Burgos, Napoléon n'avait pas cru pouvoir mieux faire que d'y renvoyer le commandant supérieur de sa garde. Le duc d'Istrie était déjà installé à Burgos au moment où l'armée de Portugal rentrait en Vieille-Castille. Masséna lui avait écrit pour lui annoncer sa venue, ses besoins, ses projets, son court séjour dans le nord de la Péninsule, et lui demander des secours immédiats en vivres, en munitions et en chevaux.

Promesses nombreuses du maréchal Bessières à Masséna. Le maréchal Bessières était un fort brave homme, un excellent officier de cavalerie, originaire de Gascogne, promettant beaucoup, ne tenant pas autant qu'il promettait, s'agitant volontiers, du reste probe, spirituel, et profitant d'un dévouement connu à Napoléon pour lui dire souvent des vérités utiles. Il n'avait pas manqué, comme tous ceux qui prenaient un commandement en Espagne, de peindre au vrai l'état déplorable des choses, le grand nombre des guérillas, l'extrême souffrance des peuples, leur haine profonde pour nous, les misères de l'armée, et surtout cette circonstance singulière de voitures de blé abandonnées, faute de chevaux, sur la route de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. Naturellement il avait accompagné ces vives peintures de l'engagement un peu présomptueux de remettre bientôt l'ordre dans ce chaos. Quoiqu'il témoignât pour Masséna beaucoup de déférence et d'admiration, il avait adressé à Paris des rapports peu avantageux sur ce qui venait de se passer en Portugal, se basant sur le plus trompeur des témoignages, celui d'une armée mécontente; et tandis qu'il écrivait de la sorte à Paris, il avait prodigué personnellement à Masséna les assurances du plus complet dévouement, et lui avait fait espérer des secours, qu'au surplus il lui aurait fournis volontiers, s'il avait eu le talent de se les procurer. Provisoirement il avait commencé par prendre à Salamanque une partie des sommes qui s'y étaient accumulées pour la solde de l'armée, et par les employer en marchés de blé d'un succès douteux, de manière que la dispersion des fonds avait devancé le service annoncé, et qu'au lieu de vivres il n'avait envoyé à l'armée de Portugal que des promesses fort chaleureuses.

Le maréchal Masséna ne recevant que des promesses du maréchal Bessières, et reconnaissant l'impossibilité de se procurer les ressources nécessaires pour un mouvement offensif, renonce à une nouvelle marche sur le Tage. Après quelques jours d'attente sur la frontière de la Vieille-Castille, Masséna ne voyant rien arriver, recevant en même temps de Reynier et de plusieurs autres de ses lieutenants des détails peu rassurants sur les ressources qu'on pouvait se promettre en Estrémadure, voyant diminuer les approvisionnements de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida avec une telle rapidité qu'il y avait danger à s'éloigner de ces places, qui ne pourraient pas vivre au delà de trois ou quatre semaines si on les laissait bloquer par l'ennemi, voyant sa cavalerie et son artillerie sans chevaux, et les esprits toujours plus exaspérés contre la pensée d'une nouvelle campagne sur le Tage, Masséna renonça enfin au projet qui depuis la perte successive des lignes du Mondego et de l'Alva, était devenu le seul adoucissement à ses chagrins. Dès ce moment il n'y avait plus moyen de dissimuler cette douloureuse retraite, ni de lui donner une autre signification en se portant sur Alcantara; il fallait avouer qu'après une marche hardie sur Lisbonne, après un séjour opiniâtre de six mois sur le Tage, on avait été obligé, comme les deux armées qui s'étaient antérieurement avancées en Portugal, d'évacuer cette contrée si peu favorable aux armées françaises.

Le maréchal Masséna fit partir sur-le-champ pour Paris un officier de confiance afin d'exposer à Napoléon les événements de la retraite, les causes qui avaient empêché son établissement sur le Mondego, celles qui empêchaient sa nouvelle marche sur le Tage, et les scènes regrettables qui s'étaient passées entre lui et le maréchal Ney. Cet officier devait demander des secours, des ordres, tout ce qu'il fallait enfin pour recommencer immédiatement la campagne. On n'eût pas dit que cet illustre vétéran, accablé de fatigue, abreuvé d'amertumes, eût éprouvé le moindre dégoût, tant il conservait de fermeté et de résolution. Il réclamait non du repos, mais des moyens d'agir. Il n'avait pas encore alors reçu de réponse à la mission du général Foy, qui avait été chargé d'expliquer le mouvement du Tage sur le Mondego.

Cantonnement de l'armée de Portugal entre Alméida, Ciudad-Rodrigo et Salamanque. En même temps il fit rentrer l'armée en Vieille-Castille. Il la distribua entre Alméida, Ciudad-Rodrigo, Salamanque, Zamora, dans des cantonnements où elle pût se refaire, et ensuite il se rendit de sa personne à Salamanque pour essayer d'imprimer par sa présence quelque activité à l'administration de l'armée. Il espérait, en se rapprochant, obtenir quelque chose de la remuante activité du maréchal Bessières, qui ne cessait de se proclamer son lieutenant très-affectionné et très-soumis.

Événements en Andalousie pendant la retraite de Portugal. Pendant la retraite dont on vient de lire le récit, le maréchal Soult avait continué et achevé le siége de Badajoz, conduit d'abord avec une grande lenteur, et dans les derniers jours avec une remarquable célérité. Le fort de Pardaleras avait été pris le 11 février, et en ayant acquis dès cette époque ce point d'appui si rapproché de l'enceinte, on n'était pas encore parvenu dans les premiers jours de mars au bord du fossé, où, d'après toutes les règles de l'art, et vu la force de la place et de la garnison, on aurait dû être en six ou huit jours. Il est vrai que la bataille de la Gevora avait été livrée dans l'intervalle; mais, d'après le journal du siége, elle n'avait détourné les troupes que pendant trois jours, et encore n'avait-elle fait que ralentir les travaux sans les suspendre. Suite du siége de Badajoz. Si le temps avait été employé devant Badajoz comme il l'avait été dans les autres siéges exécutés en Espagne, si à partir de la prise du fort de Pardaleras la place eût été emportée en douze ou quinze jours, l'armée d'Andalousie aurait pu être libre du 23 au 26 février, et le secours demandé par le maréchal Masséna, ordonné par Napoléon, aurait pu arriver en temps utile, puisque le maréchal Masséna ne quitta les bords du Tage que le 7 mars[25]. Restait toujours, à la vérité, le danger de s'éloigner de l'Andalousie pour s'enfoncer en Portugal, danger cent fois moindre cependant que celui auquel on allait se voir exposé, lorsque les Anglais, débarrassés du maréchal Masséna, pourraient se jeter en masse sur le maréchal Soult.

Le maréchal Soult, alarmé par les nouvelles reçues d'Andalousie et de Portugal, brusque les dernières opérations du siége. Quoi qu'il en soit, le 3 ou le 4 mars on touchait à peine au bord du fossé. En y arrivant on s'aperçut que les assiégés élevaient des retranchements dans l'intérieur des bastions, de manière qu'un bastion pris, on aurait été arrêté par un retranchement en arrière. À cette vue on se hâta de changer la direction de la batterie de brèche, et de la faire porter sur la courtine (la courtine est le mur qui relie les bastions entre eux), en sorte que l'assaut donné on se trouvât dans l'intérieur même de la place. À mesure qu'on approchait de l'enceinte, les feux de l'ennemi, plus concentrés sur le même point, plus faciles à diriger, étaient d'une violence extrême, bouleversaient les têtes de sape, renversaient les épaulements dans les tranchées, et tuaient ou blessaient de 50 à 60 hommes par jour. Mais les nouvelles reçues de divers côtés faisaient une loi de surmonter tous les obstacles. Les unes venues d'Andalousie apprenaient que le maréchal Victor se trouvait dans le plus grand péril, qu'une armée formée en avant de Gibraltar avec des troupes anglaises et espagnoles tirées de Sicile, de Gibraltar, de Cadix, marchait sur ce maréchal, qui n'avait pas plus de 7 à 8 mille hommes à leur opposer; que le général Sébastiani, au lieu de se tenir toujours à portée de secourir le maréchal Victor, avait au contraire dirigé ses principales forces vers le royaume de Murcie, qu'il y avait donc grand danger de voir le siége de Cadix levé, et l'immense matériel réuni pour ce siége détruit. Les autres nouvelles apportées des environs de Lisbonne annonçaient que les Anglais faisaient un mouvement vers les places de l'Estrémadure, que déjà un millier d'hommes avaient paru devant Elvas, et qu'une armée anglaise, probablement celle de lord Wellington lui-même, s'avançait pour interrompre le siége de Badajoz, ce qui, d'accord avec d'autres bruits, donnait lieu de croire que le maréchal Masséna avait enfin été contraint de se retirer du Tage sur le Mondego ou sur la Coa. On était donc menacé de la prochaine défaite du maréchal Victor, de la levée du siége de Cadix, et peut-être même de l'apparition de l'armée anglaise, qui n'ayant plus affaire au maréchal Masséna allait tourner ses forces contre le maréchal Soult réduit à 15 ou 16 mille hommes sous les murs de Badajoz. C'était une première punition de la faute qu'on avait commise en ne réunissant pas le 4e et le 1er corps sous Cadix, et en ne brusquant pas le siége de Badajoz pour courir avec le 5e sur Abrantès. Que la faute fût imputable à l'état-major général de Paris qui avait mal coordonné l'ensemble des mouvements, ou à l'état-major d'Andalousie qui avait mal exécuté les ordres de Paris, les conséquences, comme il arrive toujours à la guerre, où la justice du résultat est si prompte, les conséquences se faisaient déjà cruellement sentir.

Contestations entre le génie et l'artillerie sur l'établissement de la batterie de brèche. À la réception de ces nouvelles, le maréchal Soult se transporta dans les tranchées accompagné du maréchal Mortier et des principaux officiers du génie et de l'artillerie. Il leur déclara à tous qu'il voulait être en quarante-huit heures dans Badajoz. On annonçait que la batterie de brèche serait prête le lendemain, et qu'en quelques heures elle aurait renversé la courtine de manière à rendre l'assaut possible. Mais le général de l'artillerie contredisant, suivant la coutume, celui du génie, prétendit que la batterie de brèche serait exposée à rencontrer le sommet de la contrescarpe, que dès lors elle ne plongerait pas assez pour atteindre le pied du mur qu'il s'agissait d'abattre, et que la brèche pourrait bien n'être pas praticable. Il aurait fallu deux jours pour arriver par un boyau à la contrescarpe, afin d'en démolir le sommet. Le maréchal Soult tranche ces contestations. Une vive discussion s'engagea à ce sujet entre le génie et l'artillerie, et le maréchal Soult la trancha en décidant qu'on irait abattre à la main le sommet du mur de la contrescarpe. Les officiers du génie soutinrent qu'il serait impossible d'exécuter un pareil ouvrage à découvert, sous les feux de la place; mais le maréchal, aiguillonné par les nouvelles reçues, n'admit pas les objections, et décida que le soir même un détachement de soldats du génie, se couvrant de la nuit à défaut d'autre chose, irait abattre une portion du mur, afin que la bouche des canons pût plonger davantage dans le fossé. À sacrifier ainsi la vie des hommes pour aller plus vite, il eût mieux valu le faire huit jours plus tôt.

On se sépara pour procéder à l'exécution de l'ordre donné. Un officier du génie, le capitaine Gillet, mit à exécuter cet ordre l'orgueil que de vaillants militaires mettent quelquefois à faire ressortir au prix de leur sang les erreurs de leurs chefs. À minuit il alla avec vingt-cinq sapeurs du génie se placer à découvert sur la contrescarpe, et en attaquer la crête à coups de pioche. Au premier bruit du fer sur la pierre, l'ennemi, qui était aux écoutes, fit pleuvoir une grêle de balles sur les braves gens qui se dévouaient ainsi à la discipline militaire. En quelques instants seize sapeurs sur vingt-cinq furent tués ou blessés, les autres dispersés. Le capitaine Gillet rentra seul; justement fier d'avoir prouvé au péril de sa vie combien son arme avait eu raison dans cette controverse.

La brèche étant praticable, on prépare l'assaut. Immédiatement après on ouvrit le feu de la batterie de brèche, et la démonstration fut complète. Quoi qu'en eût dit l'artillerie, les canons portaient assez bas pour démolir le mur, et bientôt ils en firent descendre les débris dans le fossé. Malgré un feu terrible de la place, les officiers de l'artillerie, rivalisant de bravoure avec ceux du génie, continuèrent leur œuvre de démolition, et le 10 la brèche fut déclarée praticable. Le maréchal Soult, qui venait de recevoir de l'Andalousie et du Portugal des nouvelles plus inquiétantes encore, ne voulut pas perdre un instant, et fit sommer le gouverneur qui avait succédé au brave Menacho, tué pendant le siége. Ce gouverneur sentait le danger de la résistance, mais cherchait à parlementer, parce qu'il était informé de l'approche de l'armée britannique. Le maréchal Soult, n'entendant pas se laisser abuser, ordonna l'assaut pour quatre heures de l'après-midi. Les colonnes d'attaque furent disposées dans les tranchées, et elles étaient prêtes à s'élancer sur la brèche, quand on vit flotter le drapeau blanc, signe de la reddition de la place.

Reddition de Badajoz. Ne se flattant pas de résister à la vigueur de nos soldats, les Espagnols avaient consenti à se rendre, bien qu'ils comptassent sur de prompts secours. Nos troupes entrèrent le lendemain 11 mars dans Badajoz, ayant les deux maréchaux Soult et Mortier en tête. On fit 7,800 prisonniers, on trouva dans les magasins beaucoup d'artillerie et de poudre, et, ce qui eût été quelques jours auparavant fort précieux pour l'armée, deux équipages de pont. Cette conquête avait coûté 42 jours de tranchée ouverte, temps bien considérable si on le compare à la durée des siéges de Ciudad-Rodrigo, de Lerida, de Tortose, et même à celle du siége de Tarragone, qui eut lieu bientôt après.

Prompt retour du maréchal Soult en Andalousie. À peine le maréchal Soult eut-il consacré deux jours au soin de faire réparer, armer, approvisionner Badajoz, afin de tenir tête aux Anglais, qu'il songea à se reporter vers Cadix, ayant les plus grandes inquiétudes sur ce qui se passait de ce côté. Il laissa au maréchal Mortier environ 7,500 hommes d'infanterie, 600 de cavalerie, quelques centaines d'artillerie et du génie, le tout ne s'élevant pas à plus de 9 mille hommes, avec la mission de mettre Badajoz en complet état de défense, et de garder la frontière d'Estrémadure le mieux qu'il pourrait, sauf à se jeter dans les places espagnoles et portugaises qu'on venait de conquérir, s'il n'avait pas d'autre ressource. Entré dans Badajoz le 11, le maréchal Soult en partit le 13 pour Séville, avec 7 mille hommes à peu près, afin d'aller au secours du maréchal Victor, qui avait eu, disait-on, un combat des plus rudes à soutenir contre les Anglais. Voici en effet ce qui s'était passé dans les environs de Cadix.

Craignant toujours la concentration de nos forces sur le Tage, les Anglais avaient résolu de se donner tant de mouvement entre Murcie, Grenade, Gibraltar et Cadix, que les Français retenus en Andalousie n'osassent pas en sortir, même eussent-ils pris Badajoz. Le plan était fort bien conçu, et des fautes multipliées de notre part leur en avaient singulièrement facilité l'exécution. Murat à Naples, après avoir tout préparé pour une descente en Sicile, ne trouvant pas ses moyens suffisants, avait ajourné l'expédition projetée, ce qui était tout simple; mais, au lieu de tenir son armée toujours rassemblée près du détroit de Messine, il avait eu le tort de la disperser, et de revenir de sa personne à Naples, en annonçant l'abandon du projet de descente, tort que Napoléon avait sévèrement blâmé, et qui avait laissé aux Anglais la liberté de détacher 4 à 5 mille hommes de leurs meilleures troupes pour les envoyer à Gibraltar. Événements survenus devant Cadix. Ces troupes, jointes à quelques autres qui étaient déjà à Gibraltar, à une partie de la garnison de Cadix, s'étaient réunies au camp de Saint-Roch, au nombre de 8 à 9 mille Anglais et de 12 mille Espagnols, ce qui composait une armée de 20 mille hommes environ. S'il n'y avait eu dans ce rassemblement que des Espagnols, si peu redoutables en rase campagne, quoique si braves dans la défense des places, le danger n'eût pas été grand, mais la présence de 8 à 9 mille Anglais rendait la nouvelle armée imposante, et il ne fallait pas moins que la jonction du général Sébastiani avec le maréchal Victor pour lui tenir tête. Par malheur, d'après le plan des Anglo-Espagnols, le général Blake s'était montré fort remuant à Murcie, et y avait attiré le général Sébastiani, qui, se laissant prendre au piége, s'y était dirigé, et n'avait envoyé qu'une faible colonne de quelques centaines d'hommes à Tarifa, une autre de 12 ou 15 cents à Ronda. Ces colonnes isolées, privées de direction, ne pouvaient être d'aucun secours au maréchal Victor. (Voir la carte no 43.)

Armée sortie de Gibraltar et de Cadix. L'armée anglo-espagnole sortie de Gibraltar devait feindre une marche vers Medina-Sidonia, comme si elle avait voulu pénétrer dans l'intérieur de l'Andalousie, puis se rabattre brusquement sur l'île de Léon, et tomber sur les derrières du maréchal Victor, tandis que la garnison restée dans Cadix l'attaquerait de front, et tâcherait d'enlever tous les petits camps qui formaient la ligne d'investissement. La flotte devait en même temps tenter des débarquements dans la rade, pour s'emparer des redoutes élevées par le maréchal Victor le long de la mer.

Ce plan avait été parfaitement suivi, et sans l'énergie du maréchal Victor il aurait pu amener des conséquences extrêmement malheureuses pour nous. Obligé de garder ses principales redoutes, d'échelonner quelques troupes entre Cadix et Séville, affaibli par les maladies de l'été, le maréchal Victor n'avait pas plus de 8 mille hommes disponibles. Il ne laissa dans les divers postes de la ligne d'investissement que le moins de monde possible, dirigea 2,500 hommes de la division Villatte vers Santi-Petri pour refouler dans l'île de Léon la garnison de Cadix qui faisait mine d'en sortir, et avec 5 mille hommes des divisions Leval et Ruffin qui lui restaient, avec 500 chevaux, il marcha par sa gauche, dans la direction de Gibraltar, à la rencontre de l'armée ennemie, dont il ignorait la force.

Pendant ce temps les Anglo-Espagnols, après avoir fait une démonstration vers Caja-Vieja sur la route de Medina-Sidonia, s'étaient rabattus sur le rivage de la mer, et s'étaient portés par Conil et la tour de Barrossa vers Santi-Petri, où ils espéraient donner la main à la garnison de l'île de Léon, pour tomber ensuite sur les Français enfermés dans leurs lignes. Mais les combinaisons du maréchal Victor avaient déjoué tous leurs calculs.

Combat de Barrossa. Le 3 mars, le général Villatte ayant surpris les Espagnols qui venaient de jeter un pont sur l'extrémité du canal de Santi-Petri, et qui avaient déjà passé le canal, les rejeta dans l'île de Léon avec perte d'une centaine de morts, d'une centaine de noyés, et d'environ 400 prisonniers. Il prit ensuite position près du canal, attendant l'apparition de l'armée anglaise, à la recherche de laquelle était allé le maréchal Victor. Le 4, en effet, on avait su qu'elle cheminait le long de la mer, et le 5 on l'avait vue paraître sur des hauteurs sablonneuses, ayant la mer à dos, la gauche vers Santi-Petri, la droite vers la tour de Barrossa. Si les Français avaient disposé en ce moment de forces suffisantes, cette armée eût été enlevée en entier, car attaquée de front par le maréchal Victor et acculée par lui à la mer, n'ayant d'autre issue que le passage du canal gardé par le général Villatte, elle n'aurait eu aucun moyen de retraite, et se serait vue réduite à capituler. Quatre ou cinq mille hommes du général Sébastiani arrivant dans ces circonstances auraient produit d'immenses résultats: la reddition de Cadix aurait pu s'ensuivre immédiatement.

Le maréchal Victor, le 5 au matin, n'hésita pas à prendre l'offensive avec les 5 mille hommes qu'il avait sous ses ordres. Laissant à sa droite le général Villatte, qui en occupant les bords du canal attirait à lui une partie des forces ennemies, il se dirigea vivement sur les hauteurs sablonneuses qu'occupaient les Anglo-Espagnols. Par malheur notre artillerie, mal attelée, et se traînant à peine dans ces sables marécageux, ne put pas rendre tous les services qu'on aurait dû attendre d'elle; quant à l'infanterie, formée en deux colonnes sous les généraux Leval et Ruffin, elle attaqua avec impétuosité les lignes anglaises, après avoir essuyé à bout portant des feux meurtriers. Elle renversa la première ligne sur la seconde, mais elle s'arrêta en voyant trois lignes encore à enfoncer, car les Anglo-Espagnols négligeant le général Villatte étaient venus se masser les uns derrière les autres, et présentaient quatre lignes rangées parallèlement. Il n'y avait pas chance de battre 20 mille hommes avec 5, surtout lorsque dans les 20 mille il y avait 9 mille Anglais. D'ailleurs si l'ennemi avait eu environ 2 mille hommes blessés ou morts, nous en avions près de 1200, et nous courions un grand danger en nous acharnant à continuer ce combat. Le maréchal Victor prit donc position un peu en arrière, attendant le général Villatte qu'il avait ramené à lui, et prêt, malgré tous les périls, à renouveler la lutte, si l'armée débarquée voulait quitter le bord de la mer pour pénétrer dans l'intérieur de l'Andalousie.

Intimidés par l'énergie du maréchal Victor, les Anglais rentrent dans Gibraltar et Cadix. Les ennemis, demeurés deux jours immobiles, n'osaient pas recommencer le rude combat qu'ils avaient eu à soutenir, et ils craignaient en outre s'il arrivait des renforts au maréchal Victor, d'être précipités dans la mer. Ils finirent donc par battre en retraite, renonçant à faire lever le siége de Cadix. Nous avions perdu dans cet étrange événement cinq pièces d'artillerie embourbées au milieu des sables, et privées de leurs chevaux tués à coups de fusil. Du reste, l'ennemi ne les avait point emmenées. La flotte anglaise avait enlevé deux de nos redoutes, gardées chacune par une vingtaine d'hommes; mais deux jours plus tard nous les avions réoccupées.

Quand le maréchal Soult fut de retour en Andalousie il trouva tout réparé, le siége de Cadix maintenu, mais un triomphe des plus décisifs manqué, faute d'avoir su réunir à temps le général Sébastiani au maréchal Victor. Ainsi par une série de fautes, dans laquelle le maréchal Masséna avait certainement la moindre part, bien qu'on fût disposé à jeter sur lui tous les revers de cette campagne, on avait failli prendre, mais on n'avait pas pris Lisbonne et Cadix, et, loin d'avoir expulsé les Anglais de la Péninsule, on les laissait maîtres du Portugal, et en mesure de nous disputer même l'Andalousie.

Situation critique du maréchal Soult depuis la retraite de l'armée de Portugal. Le maréchal Soult, en effet, malgré la conquête de Badajoz, malgré l'énergie déployée dans le combat de Barrossa, se trouvait dans la position la plus critique. Après les combats qu'il avait livrés, le maréchal Victor avait à peine de quoi maintenir le blocus de Cadix; le maréchal Mortier, laissé à Badajoz avec quelques mille hommes, était réduit à la nécessité de s'y enfermer, ou de s'en éloigner; Badajoz, récemment assiégé et occupé par les Français, allait être immédiatement assiégé par les Anglais, et probablement réoccupé par eux s'il n'était secouru par une armée capable de tenir la campagne; enfin le maréchal Soult n'avait sous la main que 7 ou 8 mille hommes amenés de l'Estrémadure, et arrivés vers Cadix lorsqu'on n'avait plus besoin d'eux: où prendre de quoi élever ce faible corps aux proportions d'une armée, afin de retourner en Estrémadure, et de recueillir le détachement du maréchal Mortier, qui probablement devait être réduit à quelques débris après avoir fourni la garnison de Badajoz? C'était dans le 4e corps évidemment qu'il aurait fallu chercher quelques renforts; mais comment ce corps obligé de garder Grenade, d'observer Murcie, d'aider Victor, aurait-il pu encore offrir au maréchal Soult les éléments d'une armée active assez forte pour sauver Badajoz?

Ses demandes de secours tant à Madrid qu'à Paris. Dévoré d'inquiétudes, le maréchal Soult se hâta d'écrire au roi Joseph qu'il avait peu ménagé, au maréchal Masséna qu'il avait peu secouru, pour demander à tous de bons offices et des secours! Il écrivit à Paris pour qu'on lui restituât des bataillons de marche retenus par les armées du centre et du nord, pour qu'on lui envoyât un renfort de 15 mille fantassins et de mille canonniers, pour qu'on ordonnât enfin à l'armée de Portugal, à laquelle il n'avait pas voulu se réunir, de venir le rejoindre en Estrémadure.

Telle était donc la situation des affaires d'Espagne, après tant de troupes envoyées à la suite de la paix de Vienne, après tant d'espérances conçues par Napoléon à Schœnbrunn même, après dix-huit mois d'efforts de tout genre! Masséna qui devait jeter les Anglais à la mer, était ramené des lignes de Torrès-Védras en Vieille-Castille, avec une armée épuisée, déchirée par la discorde, affamée, n'ayant ni souliers, ni chevaux, ni matériel. Le maréchal Soult parti avec 80 mille hommes pour l'Andalousie, après n'avoir rencontré aucune difficulté ni à Grenade, ni à Cordoue, ni à Séville, après avoir eu quatorze ou quinze mois pour s'emparer de Cadix, était assiégé plutôt qu'assiégeant devant cette place, avait pris Badajoz, mais n'avait pas de quoi aller au secours de cette conquête, que les Anglais menaçaient de lui enlever.

Second voyage du général Foy à Paris, et ses entretiens avec Napoléon. C'était le général Foy qui portait encore la plupart de ces nouvelles à Napoléon. Il fut personnellement bien accueilli parce qu'il avait su plaire, mais fort mal écouté quand il essaya de présenter la défense de son général en chef. Napoléon, qui n'aurait dû s'en prendre de tous ces mécomptes qu'à lui-même, directeur suprême des événements, s'en prenait sans pitié à son illustre lieutenant, qu'il aurait dû consoler au lieu de l'accabler comme aurait pu faire un public aveugle, ne jugeant que sur le résultat et ne tenant aucun compte des circonstances. Sévérité de Napoléon envers Masséna. Pourquoi, répétait-il dans chacun de ces entretiens, pourquoi livrer bataille à Busaco? pourquoi, au lieu de s'arrêter à Coimbre, marcher sur Lisbonne? pourquoi rester si longtemps sur le Tage sans y rien faire, sans chercher à attirer à soi l'armée anglaise, afin de la battre en rase campagne? pourquoi quitter le Tage quand le maréchal Soult allait être en mesure de marcher sur Abrantès? pourquoi rétrograder si vite et si loin? pourquoi, du moins, ne pas s'arrêter sur le Mondego?...Injustice des reproches adressés à Masséna par Napoléon. —Nous avons déjà rapporté la plupart de ces reproches, et montré quelle en était la valeur. Si Masséna avait livré bataille à Busaco, c'est parce que Napoléon n'avait cessé de lui répéter qu'il fallait se jeter sur les Anglais à la première occasion, et ne pas les marchander. S'il ne s'était pas arrêté à Coimbre, c'est parce que Napoléon lui avait enjoint de les poursuivre jusqu'à la mer, c'est parce qu'on ignorait qu'il existât des lignes formidables à Torrès-Védras, ce que Napoléon, placé au centre des informations de toute l'Europe, aurait dû savoir, et ce que Masséna en Espagne, pouvant à peine s'éclairer à trois ou quatre lieues de lui, était bien excusable d'ignorer. Si, arrivé sur le Tage, Masséna s'était décidé à y séjourner, c'est qu'il avait espéré y recevoir le général Drouet avec 15 ou 20 mille hommes, le maréchal Soult avec 20 ou 25 mille! c'est qu'il avait espéré avec ce double renfort passer le Tage, et attaquer Lisbonne sur les deux rives! S'il y était demeuré plusieurs mois, c'est que Napoléon lui avait prescrit d'y rester le plus longtemps possible! s'il n'y avait rien fait, c'est qu'entre le Tage qu'on ne pouvait pas franchir, les lignes anglaises qu'on ne pouvait pas forcer, il n'était pas facile de trouver quelque chose d'utile ou de grand à faire, et qu'attirer hors de son formidable asile un général aussi avisé que lord Wellington était plus aisé à dire dans le salon des Tuileries, qu'aisé à exécuter devant Torrès-Védras; c'est aussi que Masséna n'avait de cartouches que pour une bataille, c'est que les soldats, tout braves qu'ils étaient, ne voulaient pas qu'on prodiguât leur vie dans des combats journaliers dont ils sentaient fort bien l'inutilité! Si Masséna s'était retiré sitôt (après six mois toutefois), c'est qu'il n'y avait plus moyen de vivre sur le Tage; c'est que le secours de Drouet s'était réduit à 7 mille hommes, tous les jours prêts à s'en aller, et celui du maréchal Soult à une canonnade contre Badajoz, qu'on avait entendue un moment, puis aussitôt cessé d'entendre! Si le mouvement sur le Mondego s'était converti en une retraite définitive dans la Vieille-Castille, c'est que les lieutenants de Masséna s'étaient presque coalisés pour la rendre inévitable!

Sans doute Masséna avait eu le tort de ne pas assez bien apprécier les moyens de passer le Tage à l'embouchure de l'Alviela, mais le général Éblé lui-même s'y était trompé, et Napoléon à Essling s'était bien trompé aussi sur les moyens de passer le Danube! Il est encore vrai que dans la retraite Masséna, faute de toujours distribuer ses troupes avec une entente parfaite, avait manqué une ou deux occasions de maltraiter cruellement les Anglais. Ces reproches étaient fondés, et Napoléon du reste ignorait qu'ils le fussent, les faits ne lui étant pas encore exactement connus, mais quel est le général, même le plus vanté, qui n'en ait mérité de pareils? Très-probablement Napoléon ne se serait pas mépris sur les avantages de l'île située à l'embouchure de l'Alviela, et eût réussi à franchir le Tage en cet endroit; à Redinha il aurait eu vingt mille hommes de plus sous la main, et il eût accablé les Anglais. Mais Masséna n'était pas Napoléon, voilà ce qu'on pouvait dire ici, et apparemment en envoyant Masséna en Portugal, Napoléon n'avait pas cru s'y envoyer lui-même! et, en tout cas, pourquoi n'y était-il pas allé, lorsque tant de gens, et Masséna tout le premier, lui disaient que lui seul était capable de mener à bonne fin la guerre d'Espagne? Il n'était donc ni juste, ni généreux, ni politique d'accabler Masséna, surtout lorsque la cause de tout le mal était uniquement dans les illusions au milieu desquelles on se complaisait à Paris, et qui faisaient que lorsque l'on comptait sur 70 mille hommes pour l'entrée en campagne il y en avait 50 mille; que les moyens de transport, les vivres toujours promis, toujours annoncés, se réduisaient à rien; que le général Drouet, envoyé comme un grand secours, devenait un danger; que le passage du Tage, recommandé comme la manœuvre décisive, était presque impossible, même après le prodige d'un équipage de pont tiré du néant; que l'arrivée du maréchal Soult avec 20 mille hommes, ordonnée pour le courant de janvier, se réduisait en mars à 7 ou 8 mille ne dépassant pas Badajoz, et obligés, après s'être montrés un instant, de regagner Séville en toute hâte!

Sans tenir aucun compte de ces vérités, Napoléon fut encore plus sévère que la première fois pour le maréchal Masséna, et le général Foy, intimidé, le défendit moins bien. Après de nouveaux et nombreux entretiens avec le général et d'autres officiers récemment arrivés, Napoléon donna les ordres suivants à ses généraux commandant en Espagne.

Reconnaissant l'impossibilité de faire servir le maréchal Ney sous le maréchal Masséna, il rappela le premier, dont il prévoyait qu'il aurait bientôt à employer ailleurs l'énergie et les talents. Il le remplaça par le maréchal Marmont, duc de Raguse, commettant encore la faute de placer des maréchaux sous d'autres maréchaux. Le maréchal Marmont, il est vrai, ancien officier de l'armée d'Italie, plein de déférence pour Masséna, spirituel, doux, facile à vivre, quoique doué d'un courage brillant, pouvait être pour le général en chef de l'armée de Portugal un lieutenant soumis, et au besoin un remplaçant utile. Nouvelles instructions de Napoléon aux généraux commandant en Espagne. Napoléon lui ordonna de partir afin de s'occuper sans retard de la recomposition du 6e corps, tâche dont il était fort capable, étant très-entendu dans l'organisation des troupes. Il attacha tout à fait le général Drouet à l'armée de Portugal, et ordonna au maréchal Bessières de fournir à cette armée des chevaux, des mulets, des vivres, des munitions, de la mettre, en un mot, en mesure d'exécuter la première pensée de Masséna, qui était de descendre sur le Tage par Plasencia et Alcantara. Ne sachant pas encore s'il serait possible de faire une nouvelle campagne en Portugal, Napoléon considérait l'armée de Masséna comme celle qui, l'œil constamment attaché sur lord Wellington, le suivrait dans tous ses mouvements, lui tiendrait tête en Castille s'il restait sur le Mondego, en Estrémadure s'il descendait sur le Tage, et lui livrerait bataille à la première occasion, tandis que l'armée d'Andalousie renforcée achèverait le siége de Cadix. Si dans l'intervalle le général Suchet ayant conquis Tarragone pouvait marcher sur Valence et y entrer, on aurait alors le moyen, Valence et Cadix pris, de se reporter sur Lisbonne avec une grande partie de l'armée d'Andalousie, et avec toute l'armée de Portugal. Masséna chargé de surveiller lord Wellington et de suivre tous ses mouvements, soit en Castille, soit en Estrémadure. Quoiqu'on eût échoué dans le plan de 1810, on avait cependant occupé toutes les places de la frontière du Portugal, Ciudad-Rodrigo et Alméida au nord, Badajoz et Olivença au midi, et si, à travers cette ligne de forteresses, les Anglais essayaient de pénétrer en Espagne par la Castille ou l'Estrémadure, Masséna, renforcé, ravitaillé, devait leur présenter la bataille, était fort capable de la gagner, et pouvait en un jour changer la face des choses, car une seule défaite mettait les Anglais dans un péril extrême! Or, tout injuste que Napoléon se montrât envers cet illustre maréchal, il savait bien que c'était encore le seul auquel on pût s'en rapporter pour une grande opération de guerre, surtout depuis que Kléber était mort et Moreau exilé!

Mais tandis qu'avec une inépuisable fertilité d'esprit, et malheureusement aussi avec une égale abondance d'illusions, Napoléon recomposait tous ses plans, il avait prévu, même avant l'arrivée des courriers d'Andalousie, les embarras dans lesquels le maréchal Soult allait se trouver. Le maréchal Soult renforcé en toute hâte, afin qu'il puisse défendre la frontière de l'Estrémadure. Il n'était pas probable, en effet, que l'armée du maréchal Masséna pût avant un mois se porter sur le Tage, et, en attendant, tout faisait présager que les Anglais se dirigeraient en masse vers l'Estrémadure pour reprendre Badajoz, ou du moins enverraient de ce côté un gros détachement auquel le maréchal Soult serait dans l'impossibilité de résister. Aussi Napoléon ordonnant cette fois avec une vigueur qu'il ne montrait presque plus quand il s'agissait de l'Espagne, tant il en était fatigué, et tant il craignait de donner à cette distance des ordres absolus, prescrivit à l'armée du centre et à l'armée du nord d'expédier sur-le-champ des renforts vers l'Andalousie. Il ordonna au général Belliard, dirigeant sous Joseph les mouvements de l'armée du centre, de restituer au maréchal Soult tous les détachements qui lui appartenaient; il prescrivit également au maréchal Bessières, commandant l'armée du nord, de faire partir tous les bataillons appartenant aux 4e, 1er et 5e corps, lesquels, comme on le sait, composaient l'armée d'Andalousie. Il avait déjà acheminé vers la Castille une division de réserve qui était formée de bataillons de marche destinés à recruter les armées d'Andalousie et de Portugal; il recommanda à Bessières de ne la point retenir, lui faisant remarquer qu'il pouvait s'affaiblir sans danger, puisqu'il était couvert vers la Vieille-Castille par la rentrée dans cette province de l'armée de Masséna. Il enjoignit au major général Berthier de rédiger ces ordres dans la forme la plus absolue, ajoutant que les chefs militaires chargés de les exécuter seraient considérés comme en état de désobéissance grave, et punis comme tels, s'ils ne les exécutaient pas immédiatement et complétement. Il estimait que ces mesures procureraient au maréchal Soult un secours prochain de douze à quinze mille hommes, ce qui lui permettrait de réparer les pertes essuyées par le 1er corps, de renforcer aussi le 5e, d'opposer quelque résistance aux Anglais sur la frontière d'Estrémadure, et d'attendre que Masséna pût se porter à la suite de lord Wellington, si celui-ci avait quitté le nord pour le midi du Portugal.

Avril 1811. Ces ordres émis à la fin de mars, ne pouvaient guère recevoir leur exécution qu'à la fin d'avril, ou au commencement de mai, et il était à craindre qu'avant cette époque il ne se passât de sérieux événements, ou sur la frontière de la Vieille-Castille, ou sur celle de l'Estrémadure. Nouvelle situation de lord Wellington depuis qu'il a réussi à conserver les lignes de Torrès-Védras, et obligé les Français à rentrer en Espagne. Lord Wellington en effet, après avoir eu de graves difficultés, soit avec le gouvernement portugais, soit avec le gouvernement britannique, tant qu'il était resté acculé aux lignes de Torrès-Védras, lord Wellington était depuis la retraite du maréchal Masséna dans une position bien différente. Les Portugais et les Anglais avaient été obligés de reconnaître que lui seul avait eu raison contre tous, que lui seul avait bien compris le genre de guerre qu'il convenait d'opposer aux Français en Espagne, et que dans les lignes de Torrès-Védras il avait créé l'unique obstacle devant lequel la fortune de Napoléon pût être contrainte de s'arrêter. Son rôle, déjà bien considérable, s'était tout à coup fort agrandi aux yeux de ses auxiliaires et de ses compatriotes. Tandis que Masséna, qui avait été sous tous les rapports son digne adversaire, ne rencontrait qu'injustice, blâme, dégoût, lord Wellington, fort contrarié un instant dans ses plans, obtenait la justice que le succès commande, que les pays libres font attendre parfois, mais qu'ils accordent tôt ou tard, parce que la contradiction les éclaire, tandis que le plus souvent elle irrite sans les éclairer les souverains habitués à jouir d'une autorité absolue. Lord Wellington, bien qu'il n'eût encore remporté aucune victoire décisive, bien qu'il n'eût obtenu d'autre avantage que d'amener les Français à s'éloigner de ses lignes, avait vu l'opposition tout entière, par l'organe de lord Grey, rendre loyalement hommage à ses combinaisons, et déclarer qu'il avait démenti toutes les craintes, dépassé toutes les espérances, et changé complétement la face des choses par sa persistance à tenir dans les lignes de Torrès-Védras. Le parti de la guerre définitivement victorieux dans le parlement britannique. À partir de ce moment la situation des deux partis de la guerre et de la paix était devenue tout autre dans le parlement britannique, et au lieu de se trouver à force presque égale, celui de la guerre avait repris un ascendant irrésistible, et définitivement conquis le pouvoir. Sans doute la souffrance commerciale était toujours grande, la gêne financière toujours embarrassante; mais l'anxiété qui tenait les esprits dans un éveil continuel était dissipée, et on ne craignait plus de voir l'armée anglaise ou jetée à la mer, ou détruite. Le prince de Galles qui avait voulu appeler un nouveau ministère, et qui avait attendu pour cela que la maladie de son père fût réputée durable, n'y pensait plus maintenant, quoique les médecins eussent déclaré incurable l'infirmité de George III. Habitué peu à peu aux anciens ministres que d'abord il n'aimait pas, dispensé de ménagements envers l'opposition qui ne le ménageait plus, confirmé dans son penchant à maintenir l'état présent des choses par les succès du parti de la guerre, il ne songeait désormais qu'à soutenir M. Perceval et ses collègues, aussi bien qu'aurait pu le faire George III. La chance si belle qui s'était offerte à Napoléon était évanouie, et lord Wellington, couvert d'hommages, voyait tomber tous les obstacles qui avaient un moment fermé devant lui le chemin de la fortune. Avec son armée principale il avait accompagné les pas du maréchal Masséna jusqu'à la frontière de la Vieille-Castille, et avait envoyé le maréchal Béresford avec les troupes du général Hill tenir tête à l'armée d'Andalousie. Lord Wellington veut profiter de l'inaction forcée de l'armée de Portugal pour aller reprendre Badajoz, pendant qu'une partie de ses forces est laissée en observation devant Alméida et Ciudad-Rodrigo. Il se proposait, tandis que le gros de ses forces resterait en vue des places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, d'aller avec le reste reconquérir Badajoz, et rétablir en Estrémadure les choses dans leur premier état. Les secours reçus de Sicile et d'Angleterre lui permettaient de suffire à cette double tâche sans s'exposer à aucun péril, du moins pour quelque temps. L'extrême pénurie de la Vieille-Castille, l'obligation où l'armée de Masséna s'était trouvée de se diviser pour vivre, lui donnaient l'espérance d'investir Alméida sans obstacle, et de reprendre seulement par famine cette place, dont les approvisionnements étaient épuisés. Dans cette confiance, lord Wellington avait cru pouvoir s'éloigner lui-même pour quelques semaines, et s'était rendu devant Badajoz, afin d'imprimer sa propre direction aux opérations qu'on allait entreprendre de ce côté.

Les vues du général anglais ne répondaient que d'une manière trop exacte à la situation des choses, soit en Estrémadure, soit en Castille. On se souvient que Masséna, pressé de remettre son armée en état d'agir, s'était transporté de sa personne à Salamanque. Malheureusement à Salamanque il n'était plus chez lui comme l'année dernière, il était chez un hôte très-démonstratif, ainsi que nous l'avons dit, très-fécond en promesses, s'agitant beaucoup, agissant peu, point malveillant, mais cherchant à se faire valoir aux dépens d'autrui, et au milieu de tous les mouvements qu'il se donnait ne produisant pas grand'chose. Nullité des services rendus par le maréchal Bessières à l'armée de Portugal. Voici en effet à quoi se réduisait le résultat des promesses du maréchal Bessières, depuis qu'il était commandant des provinces du nord. Sur les sommes dues à l'armée de Portugal il y avait trois millions d'arrivés à Salamanque. Au lieu de les faire compter à cette armée infortunée, dont les officiers avaient si grand besoin d'argent, le maréchal Bessières lui avait envoyé un million, en avait pris un autre pour payer des approvisionnements, et avait gardé le troisième par devers lui, afin de pourvoir, disait-il, aux cas imprévus, s'engageant à le rembourser prochainement, sur les fonds qu'on devait recevoir de Burgos et de Bayonne. Encore s'il avait tenu ce qu'il annonçait pour prix de cet emprunt forcé, le mal n'aurait pas été sans compensation. Mais voici ce qu'avait produit le million dépensé. Le maréchal Bessières avait promis 18 mille fanègues de blé, dont, à l'entendre, 10 mille déjà rendues à Salamanque, 6 mille en route sur Ciudad-Rodrigo, et 2 mille prêtes à être livrées. Il promettait en même temps des moyens de transport pour ces approvisionnements, et en outre du biscuit fabriqué, des mulets, des chevaux, et enfin dès que les Anglais se montreraient, un secours immédiat de 8 à 10 mille hommes, tant en infanterie qu'en cavalerie. Mais au lieu de 10 mille fanègues de blé réunies à Salamanque, il y en avait 6 mille, et pas une seule en route sur Ciudad-Rodrigo; on n'avait pas entendu parler de celles qui étaient à livrer; il n'y avait ni biscuit, ni transports, ni chevaux, ni mulets. Continuation de la détresse dans l'armée de Portugal. Quant aux secours en hommes, le secours en matériel autorisait à en douter. En attendant, Masséna avait été obligé de laisser disperser son armée du sommet de la Sierra de Gata jusqu'à Benavente, près des Asturies, afin qu'elle pût vivre. Craignant l'apparition des Anglais, il n'aurait pas voulu que Reynier s'étendît si loin vers le royaume de Léon, ni que le 6e s'approchât tant des sommets de la Sierra de Gata. Mais il avait été désobéi par Reynier, qui, profondément attristé par les souffrances de ses soldats, avait ajouté à l'insubordination des paroles peu convenables. Quoiqu'il eût ordonné au général Drouet de ne pas quitter les environs d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, afin d'empêcher ces places d'être bloquées et privées de leurs moyens de ravitaillement, ce général avait rétrogradé jusqu'à Salamanque, en se disant violenté par le besoin de ses troupes, allégation malheureusement vraie. Que faire contre des lieutenants aigris, et appuyant leur désobéissance sur la misère de leurs soldats affamés? Fallait-il les briser à la face de l'armée pour avoir voulu lui procurer du pain? Telle était la guerre d'Espagne, jugée et dirigée de Paris, où l'on connaissait à peine ces circonstances, et où l'on affectait même de les ignorer, pour ordonner plus à l'aise des mouvements la plupart du temps impossibles.