Impatience qu'éprouve Masséna de profiter de l'absence de lord Wellington pour se jeter sur l'armée anglaise. Cependant deux puissantes raisons inspiraient à Masséna le désir de concentrer l'armée, c'était d'empêcher l'investissement d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, dont il fallait nécessairement remplacer les vivres, et de frapper sur l'armée anglaise, privée de son général en chef et d'une partie de son effectif, un coup terrible, qui relevât les armes de la France dans la Péninsule. Il venait d'apprendre en effet que lord Wellington s'était rendu à Badajoz; il supposait les détachements envoyés en Estrémadure considérables, et il voulait faire repentir le général britannique d'avoir trop légèrement jugé l'armée de Portugal, en n'hésitant pas à s'éloigner.
Dès que cette espérance avait lui à l'esprit de Masséna, il était devenu soudainement un autre homme; il avait tout employé, les ordres absolus là où il avait le droit de commander, les prières là où il ne pouvait que demander, afin d'obtenir ce qui était indispensable à son armée pour qu'elle se mît en mouvement. Il aurait voulu pouvoir emmener avec lui au moins trois mille cavaliers, une trentaine de bouches à feu, douze ou quinze jours de biscuit, et un convoi pour Alméida, qui n'avait plus que quinze jours de vivres. Il suffisait effectivement de laisser les Anglais deux ou trois semaines sous les murs de cette place pour qu'elle fût contrainte de se rendre. Il est vrai que Napoléon avait donné l'autorisation de la faire sauter, mais la détruire en présence de l'ennemi répugnait à la fierté du défenseur de Gênes, et d'ailleurs cette opération elle-même exigeait du temps. Masséna écrivit donc à ses lieutenants et au maréchal Bessières, leur exposa les nobles motifs qui l'animaient, et les supplia de le mettre en mesure de marcher vers le 20 avril. Reynier, Junot, Drouet, Loison, réclamèrent unanimement quelques jours de plus, car leurs chevaux n'étaient pas refaits, et il leur était impossible de se procurer tout de suite la petite quantité de biscuit dont on avait indispensablement besoin. Le maréchal Bessières, au lieu d'alléguer franchement la difficulté d'exécuter ce qu'on lui demandait, répondit par de nouvelles promesses qu'il n'était pas sûr de tenir, et prodigua à Masséna, avec ces promesses, les assurances du dévouement le plus absolu.
Masséna ne comptant plus sur les promesses du maréchal Bessières, et ne voulant pas laisser passer l'occasion, concentre son armée pour surprendre les Anglais et ravitailler Alméida. Pourtant le danger des places, d'Alméida surtout, était grand; l'occasion, si fugitive à la guerre, allait s'échapper. Masséna commençant à ne plus se fier aux paroles de Bessières, et ne tenant plus compte des résistances de ses lieutenants, donna enfin des ordres de concentration. Grâce à l'excellent général Thiébault, gouverneur de Salamanque, qui, bien que placé sous l'autorité de Bessières, profitait de la présence de Masséna pour obéir exclusivement à ce dernier, grâce aussi aux fonds pris sur la solde, on s'était procuré quelques quintaux de grains et de viande salée pour refaire l'approvisionnement d'Alméida, quelques quintaux de biscuit pour nourrir l'armée pendant le trajet, et après avoir réuni ce faible secours, Masséna avait résolu de l'introduire dans la place investie, en passant sur le corps de l'armée britannique. L'idée de livrer une grande bataille, qui intimide tant de généraux même distingués, l'enflammait, car c'était dans les crises graves que son coup d'œil supérieur, son caractère inébranlable se montraient avec éclat. Ses lieutenants, vaincus par ses ordres absolus, finirent par se concentrer peu à peu derrière l'Aguéda, qu'on devait passer au pont de Ciudad-Rodrigo, pour s'acheminer ensuite sur Alméida, située comme on sait à quelques lieues de Ciudad-Rodrigo. (Voir la carte no 53.)
État de l'armée de Portugal au moment de la reprise des opérations, en mai 1811. Les soldats, quoique à peine reposés, étaient enflammés d'ardeur à l'idée d'une rencontre décisive avec les Anglais. Débarrassés des hommes faibles ou fatigués, ils n'étaient guère que 40 mille combattants, sur lesquels tout au plus 2 mille cavaliers, sans pareils il est vrai. Ils traînaient avec eux une quarantaine de bouches à feu, quantité bien faible, et au-dessous de moitié des proportions les plus ordinaires. Réduite à ce nombre, cette armée était néanmoins capable de tous les efforts d'héroïsme. Malheureusement, à l'exception de Montbrun et de Fournier qui commandaient la cavalerie, les généraux ne partageaient pas l'ardeur de leurs soldats. Loison, toujours brave, était déconcerté par le peu de confiance que le 6e corps avait en lui. Le 6e, comme on doit s'en souvenir, était le corps du maréchal Ney, et il n'était pas consolé du départ du maréchal. Junot n'était pas rétabli de sa blessure. Reynier, qui n'était pas remis encore des fatigues et des agitations de la campagne, n'avait pas l'âme montée à la hauteur d'un grand événement; et Drouet, enfin, si peu utile jusqu'ici, venait d'apprendre qu'il allait quitter l'armée de Portugal. Napoléon, en effet, tous les jours plus inquiet pour l'armée d'Andalousie, avait ordonné que le 9e corps passât sur-le-champ le Guadarrama et le Tage, afin de se rendre sur la Guadiana, ignorant en ce moment que pour le porter plus tôt contre les Anglais, il allait précisément éloigner ce corps du champ de bataille où il pouvait contribuer à les détruire. Cependant, tout en pressant Masséna de le faire partir le plus vite possible, il avait accordé à celui-ci la faculté de fixer l'instant du départ. Masséna ordonna donc à Drouet de le suivre, ce que celui-ci, qui était homme d'honneur, n'aurait eu garde de refuser à la veille d'une action importante. Mais il n'était pas plus que les autres dans la disposition où il faut être pour tenter un effort suprême. De plus, pour beaucoup d'officiers de grade élevé, qui avaient compté sur un congé après quinze mois de la plus difficile campagne, la nouvelle d'une grande bataille était une surprise, qui, sans alarmer leur courage, trompait leurs espérances de repos. Les hommes habitués au danger le bravent toutes les fois qu'il le faut, mais à condition qu'il ne soit pas sorti de leur pensée, et qu'ils y aient à l'avance disposé leur âme.
Marche de l'armée sur Ciudad-Rodrigo. Masséna comptant sur lui-même et sur ses admirables soldats, faisant ployer cette fois toutes les volontés sous la sienne, s'achemina vers Ciudad-Rodrigo avec tout au plus 34 mille hommes sur 40 mille, parce qu'il crut devoir laisser la division Clausel (l'une des deux divisions de Junot) sur la route de Salamanque, afin de garder ses communications. Il devait recevoir par cette route des vivres, des munitions et des renforts. Au moment de partir il adressa quelques paroles amères au maréchal Bessières, pour lui dire que puisqu'on le laissait aller seul à l'ennemi, presque sans pain, sans canons, sans chevaux, il n'en marcherait pas moins en avant, chargeant ceux qui le secondaient si mal de toute la responsabilité des conséquences devant la France et devant l'Empereur. Sur une nouvelle promesse de secours de la part du maréchal Bessières, Masséna remet de quatre à cinq jours le mouvement projeté. En réponse il reçut une nouvelle lettre du maréchal Bessières, celle-là si précise, qu'il ne crut pas devoir négliger le secours qu'elle lui annonçait, secours bien faible en nombre, mais bien précieux en qualité. C'étaient 1500 cavaliers, dont 800 de la garde sous le général Lepic, et 700 de cavalerie légère sous le général Wathier, une batterie de 6 bouches à feu parfaitement attelée, et 30 attelages d'artillerie. Un tel secours, dans l'état où se trouvait l'armée, pouvait décider du sort d'une bataille, et malgré la crainte de laisser Alméida en péril, et de manquer l'occasion que lui offrait l'absence de lord Wellington, Masséna prit le parti de remettre au 1er mai son mouvement, qui avait été résolu pour le 26 avril.
Mai 1811. Retour de lord Wellington à son armée. Il s'était déjà rendu à Ciudad-Rodrigo, sur la ligne de l'Aguéda; il y employa son temps à passer la revue de ses soldats, noircis au soleil, amaigris par la misère, mais rompus à la fatigue et au danger, pleins d'orgueil et de confiance. La vue de pareils hommes lui faisait espérer un prompt et brillant succès, lorsqu'une nouvelle, facile à prévoir, vint diminuer ses espérances sans toutefois les détruire. Lord Wellington, à qui des préparatifs trop ébruités avaient donné l'éveil, venait enfin de retourner à son armée. Bien que ce fût un grand renfort pour elle que la présence d'un semblable chef, Masséna, qui sur le champ de bataille n'avait personne à craindre, n'attacha pas à ce retour plus d'importance qu'il ne convenait; il vit bien que l'armée anglaise devait être avertie, concentrée, et probablement renforcée, car le général en chef n'avait pas dû arriver tout seul, mais il ne s'arrêta point à ces considérations, et marcha en avant avec le sentiment de sa supériorité personnelle et de celle de ses soldats. Masséna se décide à marcher sur les Anglais sans attendre davantage le maréchal Bessières, lorsque ce dernier arrive avec un faible secours en artillerie et en cavalerie. Il allait le 1er mai quitter Ciudad-Rodrigo sans même attendre le maréchal Bessières, qu'on ne voyait point venir, et qu'il n'était pas surpris de trouver encore une fois inexact à remplir ses promesses, lorsqu'on lui signala enfin l'apparition de ce maréchal à la tête d'un brillant état-major, comme on en avait alors dans la garde impériale. Le maréchal Bessières se jeta dans les bras de Masséna, et celui-ci le reçut avec cordialité, car il le savait léger, mais brave et point faux. Pourtant le duc d'Istrie semblait n'amener personne avec lui, et Masséna lui demanda si c'était son épée seule qu'il apportait. Bessières le rassura en lui annonçant que les 1500 chevaux, la batterie de 6 pièces de la garde, et les 30 attelages seraient rendus au camp dans la soirée. Effectivement ils étaient sur la route de Salamanque à Ciudad-Rodrigo.
La certitude de ce secours, surtout en cavalerie, fit rayonner tous les visages de satisfaction. On résolut d'attendre jusqu'au lendemain. De ce qu'avait promis le maréchal Bessières en fait de vivres il était aussi arrivé quelque chose: c'était un millier de fanègues de blé dont on se dépêcha de faire du pain. Les troupes, sans être dans l'abondance, eurent de quoi apaiser leur faim; mais il ne fallait pas qu'on les retînt longtemps dans les mêmes positions, car elles auraient été obligées de manger le convoi préparé pour Alméida, et dont l'introduction était l'objet de la nouvelle campagne. Il ne fallait pas moins ménager leurs munitions de guerre que leurs munitions de bouche, car elles avaient tout au plus en cartouches et gargousses de quoi livrer une bataille.
Le 2 mai, l'armée se met en mouvement sur Alméida. Le renfort du duc d'Istrie étant arrivé dans la soirée, on employa la nuit à répartir les attelages destinés à l'artillerie, et on se disposa à se mettre en route le 2 mai au matin. L'armée défila par le pont de Ciudad-Rodrigo sur l'Aguéda, et se distribua de la manière suivante. Reynier avec le 2e corps prit la droite; le 8e sous Junot, réduit à la division Solignac, le 9e sous le général Drouet, composé des divisions Conroux et Claparède, occupèrent le centre; le 6e sous Loison, réuni à la cavalerie de l'armée, prit la gauche. Aux dragons, hussards et chasseurs, qui obéissaient à Montbrun, s'étaient joints environ 700 chevaux de cavalerie légère, que commandait le général Wathier, et que le maréchal Bessières avait amenés. Montbrun commandait ainsi 2,400 chevaux, dont 1000 dragons et 1,400 hussards et chasseurs. Huit cents beaux cavaliers de la garde, formant le surplus de la cavalerie amenée par Bessières, escortaient le convoi qu'on devait introduire dans Alméida, et qui consistait en 120,000 rations de biscuit, 100 quintaux de farine, 80 quintaux de légumes, 80 quintaux de viande salée, 100,000 rations d'eau-de-vie. L'armée, avec le renfort qu'elle avait reçu, comptait environ 36,000 hommes présents sous les armes.
Arrivée de l'armée devant un petit cours d'eau qu'on appelle le Dos-Casas. En traversant l'Aguéda on trouva les avant-postes anglais en deçà et au delà d'une petite rivière, qui s'appelle l'Azava, et derrière laquelle ils se retirèrent après avoir eu quelques hommes sabrés ou pris par notre cavalerie. Leur position véritable était un peu plus loin, sur un autre gros ruisseau, le Dos-Casas, assez profondément encaissé, et offrant l'un de ces obstacles de terrain que les Anglais aimaient fort à défendre. Ce ruisseau, dans son cours de quelques lieues seulement, allait se jeter dans l'Aguéda, après avoir passé devant le fort de la Conception, à moitié détruit par nos mains l'année précédente. C'est derrière ce ruisseau que l'armée ennemie était rangée au nombre d'environ 42 à 43 mille hommes, dont 27 à 28 mille Anglais, 12 mille Portugais, 2 à 3 mille Espagnols, ceux-ci sous le partisan don Julian. Lord Wellington, parti d'Elvas le 25 avril, arrivé le 28 à son camp, avait pris lui-même toutes ses dispositions. Force et position de l'armée anglaise à Fuentès d'Oñoro. Rangé derrière le Dos-Casas, il avait placé au loin sur sa droite, vers le village de Pozo Velho, aux sources mêmes du Dos-Casas, l'habile éclaireur don Julian, pour être averti des mouvements que les Français pourraient faire de ce côté. Plus près vers son centre, dans une partie plus encaissée du Dos-Casas, au village de Fuentès d'Oñoro, il avait établi sa division légère sous le général Crawfurd, avec une portion des troupes portugaises, et un peu en arrière trois fortes divisions d'infanterie, la 1re sous le général Spencer, la 3e sous le général Picton, la 7e sous le général Houston. Ce point de Fuentès d'Oñoro était important, car il couvrait la principale communication des Anglais avec le Portugal, c'est-à-dire le pont de Castelbon sur la grosse rivière de la Coa. Privés de ce pont, il ne leur en serait resté qu'un au-dessous d'Alméida, fort insuffisant pour une armée en retraite, surtout pour une armée vivement poursuivie. Ce motif explique pourquoi lord Wellington avait amassé tant de forces en avant et en arrière de Fuentès d'Oñoro. À sa gauche, près d'Alaméda, à un point où le Dos-Casas était d'une profondeur qui le rendait difficile à franchir, il avait échelonné la 6e division, sous le général Campbell, plus loin encore et formant crochet en arrière vers le fort de la Conception, la 5e sous le général Dunlop, puis enfin le reste des Portugais, afin de lier le fort de la Conception avec Alméida. Ainsi avec sa droite renforcée il couvrait à Fuentès d'Oñoro la principale communication de son armée sur la Coa, et avec sa gauche allongée il se liait au fort de la Conception et à la place d'Alméida. Comme d'une extrémité à l'autre de ce champ de bataille il n'y avait guère que trois lieues et demie, il pouvait, si Masséna au lieu de se porter directement contre Fuentès d'Oñoro, défilait devant lui pour descendre sur le fort de la Conception et sur Alméida, il pouvait, disons-nous, passer le Dos-Casas et se jeter dans le flanc des Français. Il est vrai que de tels mouvements, très-praticables avec l'armée française, ne l'étaient guère avec l'armée britannique. Mais sans avoir de si grandes prétentions, et sans franchir le Dos-Casas, il lui était facile de se rabattre de sa droite sur sa gauche, pour se concentrer autour du fort de la Conception, qui n'était que partiellement détruit, et qui présentait encore un solide appui pour un jour de bataille. Cette position de Fuentès d'Oñoro n'offrait qu'un inconvénient, c'était d'avoir par derrière un ruisseau assez semblable à celui qu'elle avait par devant; ce ruisseau était le Turones, et pouvait être ou un danger, ou un nouvel appui, suivant qu'on aurait le temps de s'y replier en bon ordre, ou qu'on y serait jeté en confusion. Telle était la position derrière laquelle lord Wellington, avec son ordinaire prudence et son art à choisir les sites défensifs, avait résolu d'attendre les Français. Quoique très-circonspect, nos insuccès commençaient à le rendre plus hardi, et cette fois il se hasardait à accepter une rencontre qu'à la rigueur il aurait pu éviter. Ainsi il n'en était déjà plus au temps où il ne voulait livrer que les batailles inévitables.
Position des divers corps de l'armée française. Masséna après être resté la nuit du 2 au 3 mai un peu en avant de l'Azava, prit position le 3 au matin sur le Dos-Casas, en face des Anglais. Reynier à droite vint border le Dos-Casas, vis-à-vis d'Alaméda; Solignac avec la seule division du 8e corps présente au camp, Drouet avec le 9e, se placèrent au centre, entre Alaméda et Fuentès d'Oñoro, un peu en arrière du Dos-Casas. Loison avec le 6e, Montbrun avec la cavalerie se postèrent en face même de Fuentès d'Oñoro.
Plan de Masséna pour l'attaque de Fuentès d'Oñoro. Après avoir reconnu l'emplacement qu'occupait l'ennemi, Masséna arrêta ses idées. Il avait le choix entre deux plans: défiler par sa droite, en exécutant une marche de flanc devant lord Wellington, descendre le cours du Dos-Casas jusqu'au fort de la Conception, et là percer sur Alméida, ou bien attaquer brusquement par sa gauche la droite des Anglais établie à Fuentès d'Oñoro, la couper de Castelbon et de la Coa, la refouler sur leur centre et leur gauche jusqu'à Alméida, puis enfin les précipiter tous ensemble sur la basse Coa, où leur retraite aurait pu devenir très-pénible, et où ils auraient même pu essuyer un désastre. Le premier plan avait l'avantage de conduire à Alméida, probablement sans bataille, grâce à la prudence de lord Wellington; mais éviter la bataille n'était pas un avantage que recherchât Masséna, et de plus il y avait à suivre cette direction le danger d'une marche de flanc devant l'ennemi, sans compter la chance de trouver dans le fort de la Conception un obstacle peut-être fort difficile à surmonter. Masséna préféra de beaucoup le second plan. En attaquant brusquement la droite des Anglais à Fuentès d'Oñoro, en la refoulant sur leur centre et leur gauche, en la jetant ainsi sur la basse Coa, il les battait dans une direction bien choisie, et qui rendait leur retraite très-problématique; de plus le ravitaillement d'Alméida s'ensuivait comme la conséquence facile, et du reste la moins importante de la bataille gagnée, car après une victoire il était vraisemblable que les Anglais seraient d'un trait ramenés jusqu'à Coimbre, ou même jusqu'à Lisbonne, et que notre armée trouverait dans les magasins formés sur leurs derrières des moyens de les poursuivre qu'elle n'avait pas eus pour venir les attaquer.
Bataille de Fuentès d'Oñoro, livrée les 3 et 5 mai 1811. Par toutes ces raisons Masséna prit sur-le-champ son parti, et le 3 au milieu du jour ordonna au général Ferrey, qui commandait la 3e division du 6e corps, d'attaquer Fuentès d'Oñoro, tandis qu'à la droite Reynier replierait les Anglais sur Alaméda, et que Solignac et Drouet, placés en observation au centre, lieraient entre elles les deux parties de l'armée.
Première journée, celle du 3 mai. Le 3, en effet, vers une heure de l'après-midi, le général Ferrey, précédé de la cavalerie légère du général Fournier, s'avança par la grande route sur Fuentès d'Oñoro. Le général Fournier, avec les 7e, 3e et 20e de chasseurs, chargea la cavalerie des Anglais ainsi que leur infanterie légère, et les rejeta brusquement l'une et l'autre sur le village de Fuentès d'Oñoro, après leur avoir tué ou pris une centaine d'hommes. Les avant-postes étant ainsi balayés, le général Ferrey avec sa division d'infanterie d'environ 3 mille hommes aborda Fuentès d'Oñoro. Ce petit village de la Vieille-Castille, devenu si célèbre, se trouvait partie en deçà du Dos-Casas, partie au delà, sur le penchant d'une hauteur. Il était entouré d'enclos d'une défense facile, et rempli de tirailleurs. Le colonel anglais Williams occupait Fuentès d'Oñoro avec quatre bataillons de troupes légères, et le 2e bataillon du 83e britannique. Outre les clôtures naturelles qui rendaient le village peu accessible, les Anglais avaient barré la principale avenue.
Le général Ferrey attaqua Fuentès d'Oñoro avec 1,200 hommes, et laissa en réserve sa seconde brigade d'à peu près 1,800. Attaques réitérées sur Fuentès d'Oñoro. Au signal donné il s'avança au pas de charge sur la partie du village qui était en avant du Dos-Casas, enleva à la baïonnette toutes les barrières élevées dans la principale avenue, et malgré une fusillade partant de tous les points, rejeta les Anglais au delà du Dos-Casas, et les suivit sur la rive gauche de ce ruisseau. Le colonel Williams y fut blessé. Lord Wellington attiré par la fusillade avait conduit du renfort sur ce point. Il joignit aux cinq bataillons du colonel Williams le 71e britannique, et ramena les Français jusqu'au bord du Dos-Casas. On se disputa vivement le cours du ruisseau, mais de notre côté on ne put le dépasser, car 1,200 hommes se battaient avec le désavantage du lieu contre 4 ou 5 mille.
C'était assurément une faute avec les forces dont on disposait de se borner à tâter cette position, au lieu de l'aborder franchement avec toute une division, même avec deux, et de l'enlever avant que l'ennemi en eût appris l'importance. À cinq heures de l'après-midi Masséna ordonna une seconde attaque plus sérieuse, exécutée par toute la division Ferrey, et une brigade de la division Marchand. C'était une nouvelle faute. L'ennemi étant cette fois mieux averti, il aurait fallu attaquer Fuentès d'Oñoro avec les trois divisions du 6e corps conduites par le brave Loison, car en ce moment il y avait encore beaucoup de chances d'emporter cette position en y employant des moyens suffisants.
Le général Ferrey amena son artillerie, en accabla le village, puis y jeta quinze cents hommes du 26e et du 66e, lesquels surmontant tous les obstacles, conquirent la partie basse de Fuentès d'Oñoro, rive droite comme rive gauche du ruisseau, et s'avancèrent jusqu'au pied de la hauteur. Entraînés par leur ardeur, ils essayèrent de la gravir. S'élevant d'enclos en enclos, de maisons en maisons, ils parvinrent presque jusqu'au sommet, mais arrivés là ils essuyèrent des feux terribles d'artillerie et de mousqueterie, et reconnurent l'insuffisance de leur nombre pour une telle entreprise. Lord Wellington, qui avait eu le temps de porter sur ce point une nouvelle division, les poussa pied à pied, et finit par les ramener au bas de la hauteur. Il allait même les tourner par leur droite, et les forcer de se replier en désordre sur la ligne du Dos-Casas, lorsque le général Ferrey, ralliant les troupes qui s'étaient engagées le matin, plus la légion hanovrienne et un régiment de la division Marchand, marcha sur les Anglais baïonnette baissée, et les obligea de regagner la position de laquelle ils étaient descendus. La journée du 3 s'achève par une possession partagée de Fuentès d'Oñoro, les Français dans le bas, les Anglais dans le haut du village. On coucha dans ce village inondé de sang, couvert de ruines, les Anglais restant maîtres de la partie haute, les Français de la partie basse et des deux rives du Dos-Casas. Six ou sept cents hommes du côté des Anglais étaient morts ou blessés dans les avenues et les enclos de Fuentès d'Oñoro, et à peu près autant de notre côté. C'était bien du sang répandu pour apprendre à lord Wellington toute l'importance du poste que nous voulions lui enlever. Devant Alaméda, c'est-à-dire à la droite de Fuentès d'Oñoro par rapport à nous, Reynier avait fait peu de chose; il s'était borné à prendre ce village, que les Anglais ne voulaient pas sérieusement défendre parce qu'il était situé à la droite du Dos-Casas, et il les avait décidés à se retirer sur la rive gauche, qui, sur ce point, était extrêmement escarpée. Lord Wellington y avait envoyé ses troupes légères, qu'il avait remplacées à Fuentès d'Oñoro par toutes ses divisions de droite.
Si Masséna n'avait pas cette clairvoyance supérieure et prompte qui chez les modernes semble n'avoir appartenu qu'à Napoléon, il s'éclairait du moins sur le champ de bataille, où la plupart des généraux perdent ordinairement ce qu'ils ont de clairvoyance, et loin de se décourager par la difficulté, il s'opiniâtrait au contraire, et trouvait des forces morales là où les autres sentent s'évanouir les leurs. Masséna après avoir reconnu la position de l'ennemi dans la journée du 4, change son plan d'attaque et prend le parti de se porter sur la droite de l'armée anglaise. Après avoir passé la journée sur le champ de bataille de Fuentès d'Oñoro, il s'était aperçu qu'en remontant vers sa gauche, et vers la droite des Anglais, le lit du Dos-Casas devenait moins profond, et qu'une sorte de plaine légèrement ondulée formait en cet endroit la seule séparation entre nous et l'ennemi. Il supposa donc que par ce côté on pourrait facilement aborder, même tourner les Anglais, et, renversant leur droite sur leur centre, leur centre sur leur gauche, réaliser sa pensée première, et toujours juste, de les rejeter sur la basse Coa, en leur enlevant la route qui conduisait au pont de Castelbon. Le lendemain 4 en effet, il parcourut tout le front des Anglais, découvrit de nouveaux préparatifs de défense sur la partie haute de Fuentès d'Oñoro, se confirma dans la résolution de chercher plus à gauche le vrai point d'attaque, envoya Montbrun en reconnaissance vers Pozo Velho, et acquit la conviction que c'était effectivement vers notre gauche, là où le terrain légèrement raviné par le Dos-Casas présentait une plaine presque continue, qu'il fallait assaillir les Anglais et les vaincre.
Changement de position des divers corps de l'armée française. En conséquence le 4 mai au soir, quand l'obscurité fut assez grande pour cacher nos manœuvres, il fit exécuter à toute l'armée un mouvement de droite à gauche, de Fuentès d'Oñoro à Pozo Velho. Il laissa Reynier devant Alaméda avec mission d'y occuper les Anglais par une attaque plus ou moins vive, selon les événements. Il laissa le général Ferrey dans la partie basse de Fuentès d'Oñoro, en lui adjoignant le 9e corps tout entier pour l'aider à prendre ce village, lorsque le progrès fait vers Pozo Velho rendrait l'opération praticable. Il porta les divisions Marchand et Mermet du 6e corps, toute la cavalerie, et la division Solignac du 8e corps (environ 17 mille hommes sur 36 mille) devant le terrain ouvert de Pozo Velho, avec ordre de faire à la hauteur de ce village un mouvement de conversion, de se ployer autour de la droite des Anglais, de la refouler sur leur centre en prenant d'abord Pozo Velho, puis Fuentès d'Oñoro, qu'on devait assaillir à revers pendant que Ferrey l'aborderait de front, et de continuer ce mouvement jusqu'au complet refoulement de l'armée britannique vers la basse Coa. Ce plan était excellent, et si l'exécution répondait à la conception, une victoire éclatante devait s'ensuivre. Il n'y avait à redire qu'aux instructions données à Drouet et à Reynier. Il eût fallu non pas attaquer accessoirement Fuentès d'Oñoro et Alaméda pendant le mouvement de notre gauche, mais les attaquer vigoureusement, pour que les Anglais attirés partout à la fois ne pussent pas accourir en masse au secours de leur droite si dangereusement menacée.
Journée du 5 mai. Le lendemain 5 mai, les troupes françaises avaient achevé leur mouvement de très-grand matin. Reynier était devant Alaméda, étendant sa gauche vers Fuentès d'Oñoro. Ferrey était dans la partie basse de Fuentès d'Oñoro, et Drouet derrière lui avec le 9e corps, prêt à marcher à son soutien. Les divisions Mermet et Marchand du 6e corps, toute la cavalerie, moins celle de la garde laissée un peu en arrière, étaient à la hauteur de Pozo Velho. La division Solignac du 8e corps leur servait de réserve. L'armée, pleine de confiance et d'ardeur, croyait marcher à une victoire.
Lord Wellington, qui lui aussi s'éclairait au feu, et ne s'y troublait pas, avait entrevu quelque chose de la manœuvre de Masséna, car malheureusement il avait eu toute la journée du 4 pour deviner nos mouvements, et pour y adapter les siens. S'étant rassuré sur Alaméda, il en avait éloigné la division légère qu'il y avait portée un moment, et l'avait de nouveau acheminée vers Fuentès d'Oñoro. Il avait laissé Picton avec la 3e division sur les hauteurs de Fuentès d'Oñoro, et Spencer un peu en arrière avec la 1re; il avait envoyé vers Pozo Velho, où ne se trouvaient d'abord que les Espagnols de don Julian, la brigade portugaise Ashworth, deux bataillons anglais, une partie de sa cavalerie, et la 7e division du général Houston tout entière. Enfin il avait reporté plus à sa droite encore don Julian, et l'avait posté à Nave de Avel pour s'éclairer plus au loin. Bien que ce fussent là d'assez grandes précautions prises en faveur de sa droite, ce n'était pas assez pour résister aux 17 mille hommes que Masséna venait de diriger contre elle.
Le 5 au matin, le mouvement de l'armée française commença dès l'aurore. Loison s'ébranla pour marcher vers Pozo Velho, les divisions Marchand et Mermet en tête, la division Solignac en réserve. Il avait à sa gauche Montbrun avec 1,000 dragons et 1,400 hussards et chasseurs. Montbrun voulut d'abord balayer les Espagnols de don Julian, et lança contre eux sa cavalerie légère. Le général Fournier prenant Nave de Avel par la gauche, le général Wathier le prenant par la droite, chassèrent les Espagnols, en sabrèrent une centaine, et les rejetèrent au delà du Turones. Après avoir exécuté ce mouvement allongé, la cavalerie légère vint se réunir à Montbrun, et se ranger sur les ailes de la réserve de dragons. Pendant ce temps, Marchand se ployant par sa gauche vers le village de Pozo Velho, y dirigea la brigade Maucune. Ce village, entouré d'un petit bois, était gardé par les Portugais et par une partie de la division Houston. Les soldats de Maucune abordèrent vigoureusement les Anglais, les chassèrent du bois, les poussèrent sur le village, où ils entrèrent baïonnette baissée. Ils y firent environ 200 prisonniers, et y blessèrent ou tuèrent une centaine d'hommes. Les Portugais s'enfuirent en désordre; les Anglais allèrent rejoindre la division Houston, qui se retirait lentement, couverte par deux régiments de cavalerie, un hanovrien, un anglais, appuyant sa droite au ruisseau du Turones, et sa gauche à la division légère de Crawfurd qui accourait à son secours. La brigade Maucune, poursuivant les Anglais au delà du village, trouva en sortant la cavalerie de Montbrun qui s'avançait au grand trot après son expédition de Nave de Avel. Belles opérations de la cavalerie française sous le général Montbrun. À l'aspect de la ligne anglaise, que protégeaient deux régiments de cavalerie, Montbrun bouillant d'ardeur n'hésite pas à entrer en action, et dirige la compagnie d'élite de ses dragons sur la cavalerie ennemie. Cette poignée d'hommes commandée par le capitaine Brunel s'élance bravement sur les escadrons anglais, et les culbute sur l'infanterie de la division Houston. Cette charge, exécutée sous les yeux des soldats de Montbrun et de Maucune, excite dans les troupes une sorte d'enthousiasme, et elles demandent à marcher, croyant déjà tenir la victoire. Montbrun veut alors charger l'infanterie anglaise, qui se trouve sur un terrain favorable aux manœuvres de la cavalerie, mais qui est couverte par huit bouches à feu. Il fait demander quelques pièces à la batterie de la garde, mais celle-ci ne peut recevoir d'ordre que du maréchal Bessières, étiquette des troupes d'élite déjà bien funeste à Wagram. Ne pouvant les obtenir, Montbrun s'adresse à Masséna, qui, averti de cette difficulté, se hâte de lui envoyer quatre pièces de canon. Malheureusement il s'est écoulé une demi-heure pendant laquelle les troupes françaises ont eu le temps de se dépiter, et les troupes légères de Crawfurd celui d'arriver. Enfin Montbrun, pourvu de l'artillerie dont il a besoin, s'avance sur la division Houston, ayant en tête un escadron du 5e de hussards déployé pour cacher ses canons, les dragons au centre, un escadron du 11e de chasseurs à droite, un du 12e à gauche. Il marche ainsi se faisant précéder par une centaine de tirailleurs de la brigade Wathier, afin de provoquer le centre de la ligne anglaise. En effet, le 51e d'infanterie anglaise s'ébranle pour se porter en avant. Montbrun démasque alors ses pièces et le couvre de mitraille, puis envoie sur lui les chasseurs qui étaient sur nos ailes. Les deux escadrons lancés au galop rompent le 51e anglais, et sabrent ses fantassins désunis. L'élan est donné, on marche sur la division Houston, et, en continuant de la pousser devant soi, on la sépare de son artillerie qu'on est près de lui enlever, lorsqu'en approchant du ravin du Turones on essuie presque à bout portant le feu d'une ligne de tirailleurs postés dans quelques enclos. Ce feu imprévu et bien dirigé arrête nos cavaliers, et la division Houston, après avoir perdu du monde, réussit à se retirer derrière le Turones, où elle retrouve don Julian. Au même instant elle est remplacée sur le terrain par la division légère Crawfurd qui s'est avancée en toute hâte.
Commencement de succès contre la droite des Anglais, et grande probabilité d'une victoire décisive. Masséna voyant la droite anglaise entamée, et en partie déjà rejetée au delà du Turones, ordonne au général Loison de faire avancer les divisions Marchand et Mermet, pour que débouchant de Pozo Velho, elles secondent l'effort de la cavalerie, et se portent aux environs de Fuentès d'Oñoro, qu'elles doivent prendre à revers. Ce mouvement continué avec vigueur, la droite des Anglais doit être renversée sur leur centre, ainsi que l'a résolu Masséna. En même temps il profite de l'élan extraordinaire des cavaliers de Montbrun, pour les jeter sur Crawfurd, qui à l'aspect de notre cavalerie s'est formé en trois carrés, avec de l'artillerie dans les intervalles de chacun des trois.
Montbrun ordonne au général Fournier de faire attaquer le carré qu'il aperçoit à notre gauche par l'un de ses régiments légers, de fondre en personne avec les deux autres sur le carré du centre, qui est le plus considérable. Il ordonne au général Wathier de charger celui qui est à notre droite. Lui-même il suit avec ses dragons le mouvement de la cavalerie légère, prêt à l'appuyer lorsqu'il en sera temps.
Cette masse de cavalerie conduite avec une précision et une vigueur admirables, s'avance sous une horrible mitraille, que vomit l'artillerie placée entre les carrés anglais. Arrivés à portée de l'ennemi, les hussards et les chasseurs partent au trot, puis chargent au galop. En un clin d'œil le carré de gauche est enfoncé. Fournier pénètre lui-même dans celui du centre avec ses deux régiments. Quinze cents hommes de l'infanterie anglaise se rendent, et le colonel Hill remet son épée. Les carrés anglais enfoncés par la cavalerie de Montbrun. Le carré de droite, protégé par un pli du terrain, échappe seul à ce désastre, et ne peut être entamé par le général Wathier. En ce moment de nouvelles décharges de mitraille pleuvent comme de la grêle sur nos cavaliers. Le général Fournier, dont le cheval est tué, tombe à la vue de ses soldats, ce qui produit quelque émotion parmi eux. Les Anglais en profitent; une partie de ceux qui s'étaient rendus s'enfuient, et recommencent le feu; les autres, cependant, au nombre de quatre ou cinq cents, restent prisonniers. Montbrun, apercevant les ravages de la mitraille, et voyant venir sur lui toute la cavalerie anglaise, fait replier ses chevaux-légers, de crainte de n'avoir pas assez de monde pour les soutenir. Il demande à grands cris la cavalerie de la garde, et en outre l'appui de l'infanterie.
Témoin de ce spectacle, Masséna a déjà envoyé un officier pour faire avancer les 800 cavaliers de la garde: même réponse qu'à Wagram!... La cavalerie comme l'artillerie de la garde ne peut agir que sur un ordre du maréchal Bessières, qu'il faut aller chercher on ne sait où, sur ce vaste champ de bataille. La garde demeure donc immobile. La garde ne voulant obéir qu'au maréchal Bessières, et le 6e corps s'étant trompé dans la direction à suivre, laissent Montbrun sans appui. L'infanterie, mal dirigée par Loison, a donné trop à droite, comme si son unique but était de prendre à revers Fuentès d'Oñoro, et si elle ne devait pas se lier aussi par sa gauche à Montbrun, afin d'embrasser dans son mouvement toute la ligne de l'ennemi. Elle pénètre dans les bois qui entourent Fuentès d'Oñoro; elle s'y enfonce, en chasse les Anglais, arrive au bord d'un ravin qui la sépare de Fuentès d'Oñoro, et se met à tirailler inutilement contre les troupes de Picton, tandis que Ferrey renouvelle son attaque de l'avant-veille.
Profitant du temps perdu par les Français, la droite des Anglais se reforme. Cependant les heures s'écoulent. Montbrun, resté sans l'appui de la garde, sans celui de l'infanterie, n'a pu renouveler son attaque contre l'infanterie anglaise, qui a profité de ce répit pour se reformer et se remettre en ligne. Spencer, avec la première division, ralliant les Portugais, est venu se placer à côté de Crawfurd, et présente un front imposant, appuyé par une nombreuse artillerie et par toute la cavalerie anglaise. Par sa gauche, il se lie à Picton qui défend toujours Fuentès d'Oñoro, et par sa droite à la division Houston qui est de l'autre côté du Turones.
À cet aspect, Montbrun, après avoir longtemps supporté les boulets et la mitraille, abrite ses cavaliers derrière un repli du terrain, et attend ainsi la reprise de la bataille pour renouveler ses exploits du matin. Si dans ce moment Reynier, qui n'a qu'une division devant lui, celle de Campbell, attaquait fortement Alaméda, si Ferrey franchement secondé par Drouet avec tout le 9e corps, pouvait arracher Fuentès d'Oñoro à la division Picton, déjà fort réduite en nombre, la bataille serait gagnée, bien que le mouvement de la gauche des Français contre la droite des Anglais ait été ralenti. Mais Reynier croyant avoir devant lui des masses ennemies qu'il n'a pas, regardant la tâche de gagner la bataille comme réservée à d'autres, se livre à d'insignifiantes tirailleries. Ferrey attaque avec violence Fuentès d'Oñoro, et secondé par deux régiments de la division Claparède enlève les hauteurs au-dessus du village, mais, faute d'être soutenu par le reste du 9e corps, est obligé de les abandonner. Loison, plein de bonne volonté, mais égaré dans sa marche, et ayant tendu à droite au lieu de tendre à gauche, est inutilement arrêté par un ravin qui le sépare de Fuentès d'Oñoro.
C'est ainsi que s'écoule une bonne partie de la journée, et que les brillants succès de la cavalerie et de la brigade Maucune demeurent sans résultat. Masséna, réparant les fautes commises, prépare contre la droite des Anglais une nouvelle attaque qui doit être décisive. Mais l'invincible obstination de Masséna est là pour tout réparer. Courant de Montbrun à Loison, il a reconnu la faute commise. Il ordonne à Loison d'appuyer à gauche, vers Montbrun; il fait avancer Solignac entre Loison et Montbrun, et se propose d'attaquer à fond la droite anglaise, composée des divisions Spencer et Crawfurd, des Portugais et de la cavalerie. Bien que cette ligne soit formidable, il ne désespère pas de l'enfoncer avec les divisions Marchand, Mermet et Solignac, avec l'héroïque cavalerie de Montbrun, surtout l'ordre étant donné à Drouet de tenter un effort désespéré sur Fuentès d'Oñoro, et à Reynier d'attaquer Alaméda sérieusement. L'ardeur de Masséna est partagée par les troupes toujours confiantes dans la victoire, et voulant à tout prix en finir avec cette armée anglaise, qui depuis si longtemps, tantôt derrière les rochers de Busaco, tantôt derrière les redoutes de Torrès-Védras, a réussi à déjouer leurs efforts.
C'est dans ces occasions que le jugement sûr, l'opiniâtre caractère de Masséna déploient toute leur puissance. Montbrun, Loison, Marchand, Mermet ne demandent qu'à le seconder. Au moment de commencer la nouvelle attaque, le général Éblé vient annoncer que les munitions manquent. Mais au moment de renouveler l'attaque, et de décider la victoire par un dernier coup de vigueur, le général Éblé vient annoncer avec douleur qu'il reste très-peu de cartouches, Bessières n'en ayant point apporté, et ses trente attelages n'ayant servi qu'à conduire sur le champ de bataille quelques bouches à feu de plus. On estime qu'en réunissant tout ce qu'il y a encore de cartouches chaque soldat en aura à peine trente. Or ce n'est pas assez pour un combat qui sera désespéré de la part des Anglais, surtout si, la journée n'étant pas décisive, il faut continuer à combattre, ou pour se retirer, ou pour suivre l'ennemi. Devant cette difficulté déterminante pour tout autre, Masséna ne se décourage pas; il se résigne à attendre jusqu'au lendemain matin, comptant que les Anglais n'auront pas changé de position, et certain qu'ils n'auront pas pu se renforcer, car Picton avec la 3e division est indispensable à Fuentès d'Oñoro, Campbell avec la 6e à Alaméda, Dunlop avec la 5e au fort de la Conception. Nécessité de se procurer des munitions avant de reprendre la bataille. Il n'aura le lendemain matin devant lui que Crawfurd, Spencer et les Portugais, et il est résolu à leur porter un de ces coups terribles, comme il en porta jadis à Rivoli, à Zurich, à Caldiéro[26]. Il consent donc à ces quelques heures de repos qui lui procureront des munitions. Le maréchal Bessières alléguant l'épuisement de ses attelages, on remet au lendemain pour aller chercher des munitions à Ciudad-Rodrigo. En conséquence, il ordonne d'envoyer en toute hâte les attelages de Bessières à Ciudad-Rodrigo pour aller chercher des cartouches et des vivres, et de distribuer aux troupes une partie du convoi destiné à Alméida. Mais Bessières alléguant la triste raison de l'épuisement de ses attelages, qui ont marché sans relâche depuis plusieurs jours, qui ne pourront pas traîner le fardeau dont on les chargera, résiste à Masséna jusqu'à l'emportement. La fortune du vieux guerrier semblait avoir un peu fléchi depuis la retraite du Portugal; on ne lui aurait pas résisté il y a six mois, on lui tient tête aujourd'hui! Que faire? Masséna doit-il encore briser l'épée de Bessières, après avoir brisé celle de Ney? Il y a des difficultés devant lesquelles les plus grands caractères sont obligés de plier. Masséna, pour prévenir de nouveaux éclats, consent à remettre au lendemain matin l'envoi de ses caissons à Ciudad-Rodrigo, et couche sur le champ de bataille avec ses troupes, bivouaquant à portée de fusil des Anglais, et mangeant les vivres qu'on avait préparés pour Alméida.
Caractère de la bataille de Fuentès d'Oñoro; ce qu'elle aurait pu être, et ce qu'elle fut. Telle fut cette bataille de Fuentès d'Oñoro, que tant d'obstacles, de contrariétés imprévues, d'actes de mauvaise volonté, rendirent indécise, et que la bravoure des troupes, les habiles dispositions de Masséna, si elles avaient été secondées, auraient convertie en une victoire éclatante, décisive pour l'Espagne, et probablement pour l'Europe! Le lendemain 6, Masséna, toujours résolu à recommencer la lutte, employa sa journée à parcourir le champ de bataille, tandis qu'on allait lui chercher des munitions à Ciudad-Rodrigo. En ce moment la position des deux armées était singulière. D'Alaméda en remontant jusqu'à Fuentès d'Oñoro les corps de Reynier et de Drouet formaient une ligne continue, opposée de front à l'armée anglaise le long du Dos-Casas. À Fuentès d'Oñoro notre ligne s'était ployée, et, formant un angle presque droit, tenait bloquée au delà du Dos-Casas l'aile droite des Anglais repliée sur leur centre. Lord Wellington avait accumulé sur ce dernier point ses meilleures troupes, et avait suppléé à la force des lieux par celle de l'art. Bien que ses soldats fussent très-fatigués, il les avait occupés toute la nuit à élever des retranchements. Il avait fait barricader la partie haute de Fuentès d'Oñoro. Entre Fuentès d'Oñoro et Villa Formosa, village situé sur le ravin du Turones, il avait remplacé les obstacles naturels qui n'existaient pas par des levées de terre, par des abatis, et par une immense quantité d'artillerie. Enfin il avait à Villa Formosa, comme à Fuentès d'Oñoro, multiplié les barricades, les canons, les défenses de tout genre. Derrière cette ligne transversale, qui allait du Dos-Casas au Turones, et qui était tout au plus de trois quarts de lieue, il avait quatre divisions, les 7e, 1re et 3e, la division légère et les Portugais, et une innombrable artillerie. Masséna vit avec douleur que le temps consacré à faire reposer les attelages de Bessières était beaucoup plus utilement employé par l'ennemi, et que la ligne artificielle créée pendant la nuit allait devenir aussi formidable que celle que la nature avait créée sur le front de Fuentès d'Oñoro à Alaméda, en creusant le lit profond du Dos-Casas. Pourtant il était bien déterminé à recommencer le combat, se fiant sur le zèle des troupes. Mais les généraux Fririon, Lazowski, Éblé, qui étaient dévoués à lui autant qu'à l'honneur des armes, lui révélèrent de tristes vérités qu'il cherchait en vain à se dissimuler, et lui répétèrent que beaucoup d'officiers, les uns fatigués, les autres appelés à servir dans des armées différentes, ou prêts à prendre leur congé, n'étaient pas assez résolus à faire leur devoir pour qu'on pût tenter avec sûreté une attaque désespérée. Reynier, qui avait tant de savoir et de courage véritable, ne valait plus rien dès que l'inquiétude l'avait saisi, et il croyait en ce moment avoir l'armée anglaise tout entière sur les bras. Drouet, à la veille de partir pour l'armée d'Andalousie, croyait avoir largement payé sa dette à l'armée de Portugal en engageant deux régiments sous le brave général Gérard. Bessières était indéfinissable, et se conduisait devant Masséna comme les ambitieux devant une fortune qui fléchit. On dissuada donc le général en chef, en faisant agir sur lui la seule influence qui puisse vaincre un grand caractère, le conseil de céder donné par des amis éclairés, dévoués et unanimes.
Masséna se décide à battre en retraite en faisant sauter Alméida. Destiné à n'emporter de cette campagne que des chagrins, Masséna se décida pour l'un des deux partis entre lesquels Napoléon lui avait laissé le choix, celui qui lui plaisait le moins, et qui consistait à faire sauter la place d'Alméida au lieu de la ravitailler. Au surplus, le convoi qu'on devait y transporter était à moitié consommé par ceux qui étaient chargés de l'introduire, et ils avaient besoin d'en dévorer le reste pour se retirer. Il n'y avait donc plus qu'à détruire Alméida, où tout était préparé pour l'entière destruction des ouvrages. Il suffisait d'un ordre, mais il fallait porter cet ordre à travers l'armée anglaise. Ordres secrets envoyés au général Brenier pour faire sauter Alméida. Masséna demanda des hommes de bonne volonté; il s'en présenta trois dont l'histoire doit conserver les noms, ce furent Zaniboni, caporal au 76e de ligne, Noël Lami, soldat cantinier de la division Ferrey, et André Tillet, chasseur au 6e léger. Ils portaient chacun l'ordre au général Brenier de faire sauter la place, et puis de s'ouvrir un passage à travers la ligne des postes anglais jusqu'au pont de Barba del Puerco sur l'Aguéda. (Voir la carte no 53.) Le 2e corps, formant l'extrême droite de l'armée française, devait être en avant de ce pont pour recueillir la garnison fugitive. Il était enjoint au général Brenier de tirer cent coups de canon du plus gros calibre, pour annoncer qu'il avait reçu l'ordre du général en chef.
Le lendemain 7, Masséna ne pouvant se décider à quitter le champ de bataille, et toujours méditant d'y recommencer l'attaque si l'occasion s'en offrait, resta en position devant les Anglais. Ceux-ci, terrifiés par le formidable combat qu'ils avaient soutenu, par celui qu'ils prévoyaient, se tenaient immobiles derrière leurs retranchements; et Masséna courant à cheval devant ces retranchements, comme un lion devant des clôtures qu'il ne peut franchir, Masséna semblait le vainqueur. Le 7 au soir on entendit les cent coups de canon qui attestaient la transmission de l'ordre envoyé à Alméida. Des trois messagers, André Tillet, le seul parti sans déguisement, avec son uniforme et son sabre, était arrivé auprès du général Brenier et avait pu remplir sa mission.
Le 8, Masséna, pour donner au général Brenier le temps de consommer la destruction d'Alméida, affecta de serrer les lignes anglaises de plus près, et reporta la division Solignac derrière le corps de Drouet, comme s'il allait exécuter une attaque sur le centre de l'ennemi. Le 9 il resta encore en position, simulant toujours un mouvement offensif, et les Anglais se tenant soigneusement dans leurs lignes, y accumulant les moyens de défense, et ne se doutant nullement du calcul du général français.
Mouvement rétrograde de l'armée commencé le 10 mai. Le 10 enfin l'armée, d'après l'exemple de quelques-uns de ses chefs, commençant à murmurer de ce qu'on la retenait inutilement devant l'ennemi (elle ignorait l'intention du maréchal), et tout annonçant d'ailleurs que le général Brenier avait eu le temps de terminer ses dispositions, Masséna consentit à la retraite sur l'Aguéda. L'armée faisant volte-face, Drouet à droite se dirigea sur Espeja, les 8e et 6e corps au centre marchèrent directement sur Ciudad-Rodrigo, Reynier vers la gauche se rabattit sur le pont de Barba del Puerco, où il devait recueillir la garnison d'Alméida si elle réussissait à se faire jour, Montbrun enfin couvrit la retraite avec sa cavalerie. Les Anglais ne nous suivirent qu'avec une extrême circonspection, toute leur attention restant fixée sur le gros de l'armée, et nullement sur Alméida qu'ils croyaient définitivement abandonnée à ses propres forces, et condamnée à une prompte reddition. Le général Campbell seul, chargé d'observer Reynier, le suivit de loin, et sans veiller au pont de Barba del Puerco.
Explosion qui apprend la destruction d'Alméida. À minuit, l'armée entendit pendant sa marche une sourde explosion, et apprit ainsi que la place d'Alméida avait été détruite. Reynier laissa le général Heudelet en avant du pont de Barba del Puerco pour recueillir la garnison. On l'attendit le lendemain avec une vive anxiété, car elle avait huit ou neuf lieues à parcourir pour gagner l'Aguéda, et c'était dans la journée du 11 qu'elle devait rejoindre. Son histoire mérite d'être connue: elle présente une des aventures les plus extraordinaires de nos longues guerres.
Évasion héroïque de la garnison d'Alméida. Le général Brenier avait depuis longtemps miné les principaux ouvrages de la place, et n'attendait qu'un ordre pour y mettre le feu. L'ordre lui étant parvenu le 7 au soir, il fit jeter toutes les cartouches dans les puits, scier les affûts, tirer à boulet sur la bouche des pièces pour les mettre hors de service, et enfin charger les fourneaux de mine. Le 10 au soir tous ses préparatifs étant achevés, il assembla sa petite garnison, qui était d'environ 1,500 hommes, lui annonça qu'on allait abandonner la place, et se sauver en perçant à travers les masses ennemies. Cette nouvelle plut fort à la témérité de nos soldats, qui s'ennuyaient de tenir garnison dans un pays lointain et hostile, sous la menace continuelle de mourir de faim ou de devenir prisonniers de guerre, et tous se préparèrent à opérer des prodiges. À dix heures du soir on prit les armes. Le général Brenier laissa le chef de bataillon du génie Morlet en arrière avec 200 sapeurs pour mettre le feu aux mines, et le rejoindre par un sentier détourné. On sortit de la place par la partie la moins observée, celle qui conduisait aux bords de l'Aguéda. On parcourut plus de deux lieues sans apercevoir l'ennemi, puis on rencontra les avant-postes de la division Campbell et de la brigade portugaise Pack, et on leur passa sur le corps. Le général Brenier avait eu l'ingénieuse idée de se faire suivre par un convoi, au pillage duquel les Portugais s'acharnèrent en nous laissant passer. Pourtant le général Pack nous suivit avec la cavalerie anglaise du général Cotton. Au jour on arriva à Villa de Cuervos, pas loin de Barba del Puerco, et on rallia le brave Morlet et ses sapeurs, qui après avoir mis le feu aux mines étaient parvenus aussi à forcer la ligne des postes ennemis. En approchant de Barba del Puerco, Pack d'un côté se mit à tirailler contre notre brave garnison fugitive, et Cotton de l'autre à la charger à coups de sabre. Elle fit face à toutes ces attaques, et atteignit enfin l'entrée d'un défilé qui était pratiqué entre les profondes excavations d'une carrière de pierres. Là elle réussit à se sauver, en se jetant dans les bras des troupes du général Heudelet accourues à sa rencontre. Par malheur la colonne avait dû s'allonger pour traverser le défilé, et sa queue était restée en prise aux cavaliers du général Cotton. Deux ou trois cents hommes furent coupés, mais se jetèrent sur les côtés pour gagner par d'autres chemins les bords de l'Aguéda. Quelques-uns tombèrent dans un précipice et y entraînèrent les Portugais acharnés à les poursuivre. Quelques autres restés en arrière furent ramassés par les Anglais. Ainsi, sauf deux cents hommes au plus, cette héroïque garnison se sauva en trompant le calcul des Anglais, et en leur livrant une place détruite. On dit que lord Wellington en apprenant ce fait extraordinaire s'écria que l'acte du général Brenier valait une victoire. On conçoit cette exagération inspirée par le dépit, car il était souverainement désagréable et même humiliant de laisser détruire sous ses yeux et presque dans ses mains une place qu'on était près de recouvrer, et dont la possession eût annulé la valeur de Ciudad-Rodrigo. Lord Wellington, avec une injustice peu digne de lui, s'en prit au général Campbell, qui n'avait pas été plus coupable que le reste de l'armée, pas plus que le général en chef lui-même, car personne dans le camp britannique n'avait prévu que telle serait l'issue de cette courte campagne, et pour l'excuse de tout le monde il faut ajouter qu'elle était difficile à prévoir.
Retour de l'armée aux environs de Salamanque. Masséna continuant sa retraite, laissa dans Ciudad-Rodrigo le reste du convoi destiné à Alméida, plus quelques grains ramassés pendant le mouvement de l'armée, assura ainsi à cette place quatre mois de vivres, renouvela et renforça sa garnison, rentra enfin à Salamanque, pour y donner du repos à l'armée, et pour la réorganiser. Avec son obstination ordinaire, et en conformité de ses instructions, il voulait ne pas perdre les Anglais de vue, et descendre sur le Tage avec eux s'ils faisaient mine de se diriger sur Badajoz. Pour le moment, bien que très-peu secondé par ses lieutenants, il avait atteint son but, qui était de sauver les places de la frontière espagnole en les ravitaillant ou en les détruisant, de retenir et de contenir l'armée anglaise, de l'empêcher d'envoyer la plus grande partie de ses forces en Estrémadure, et, tout en l'attirant dans le haut Beira, de lui ôter le désir de pénétrer en Espagne. Ce but si compliqué, le maréchal Masséna l'avait en effet atteint, car Ciudad-Rodrigo qui nous suffisait était approvisionné pour quatre mois, Alméida qui nous était inutile ne rentrait aux mains de l'ennemi que démantelé, et les deux journées de Fuentès d'Oñoro avaient causé aux Anglais une telle impression, qu'ils ne songeaient guère, du moins tant que le défenseur de Gênes et d'Essling était présent, à pénétrer en Vieille-Castille. Le but principal de cette courte campagne est atteint, et si on n'a pas obtenu un résultat décisif la faute n'en est pas au maréchal Masséna. Quant à la bataille de Fuentès d'Oñoro elle-même, acte principal de cette dernière période, ce qu'on en peut dire, c'est que si Masséna avait vu trop tard le côté faible de la position de l'ennemi, s'il avait perdu la journée du 3 mai en attaques inutiles sur Fuentès d'Oñoro, celle du 4 en reconnaissances tardives, il avait enfin discerné le vrai point d'attaque, chose que tant de généraux n'aperçoivent ni au commencement ni à la fin des batailles, c'est que le 5 il avait agi avec une justesse de vues et une vigueur de caractère admirables, et que si dans cette troisième journée Reynier avait été plus entreprenant devant Alaméda, si Drouet eût voulu emporter Fuentès d'Oñoro en y employant tout son corps d'armée, si Loison eût marché plus vite et plus directement au véritable but de ses mouvements, si les misères de l'étiquette n'avaient retenu la garde impériale, les Anglais auraient essuyé un sanglant désastre! Il faut ajouter que malgré toutes ces faiblesses, malgré tous ces mauvais vouloirs, si le maréchal Bessières n'eût pas apporté au dernier instant de nouveaux obstacles au succès, si Masséna eût obtenu pour le lendemain 6 à la pointe du jour les munitions dont il avait besoin, il pouvait encore, surmontant par sa constance la constance anglaise, détruire la fortune de lord Wellington, devant lequel devait succomber plus tard la fortune de Napoléon!
Masséna rentra donc à Salamanque pour attendre le jugement qu'on porterait à Paris de ses opérations. Il ne lui manquait plus après toutes les bassesses dont il avait été témoin que d'encourir la disgrâce de son maître. Il n'en savait rien, mais il n'était pas loin d'y compter. L'amertume de son cœur et sa connaissance des hommes ne le disposaient pas à espérer beaucoup de justice.
Événements qui se passent en Andalousie pendant que le maréchal Masséna livre la bataille de Fuentès d'Oñoro. Dans ce moment, le compagnon d'armes auquel il venait de rendre un grand service sans en avoir reçu aucun, qu'il avait délivré de la présence de lord Wellington et de celle d'une ou deux divisions anglaises, le maréchal Soult était beaucoup moins heureux encore, et recueillait le prix des fautes commises par tout le monde dans les funestes campagnes de 1810 et de 1811. Lord Wellington, à peine la retraite du maréchal Masséna commencée, avait d'abord envoyé le corps de Hill vers l'Estrémadure, et puis y avait ajouté divers détachements dans l'intention de secourir la place de Badajoz, ou de la reprendre par un nouveau siége, si les Français l'avaient prise. L'ensemble des forces réunies de ce côté se composait de deux divisions anglaises d'infanterie, de plusieurs régiments de cavalerie également anglais, de plusieurs brigades portugaises, et enfin de troupes espagnoles, les unes échappées de la Gevora, les autres sorties de Cadix. On pouvait évaluer cette armée à trente mille hommes environ, dont 12 à 13 mille Anglais, 6 mille Portugais de ligne, et 11 à 12 mille Espagnols. Elle avait passé la Guadiana à Jurumenha, avait arraché la place d'Olivença aux Français qui venaient de la conquérir, mais qui n'avaient pas eu le temps de la mettre en état de défense, et qui s'en étaient retirés en soutenant des combats d'arrière-garde désespérés, pour regagner Badajoz. Armée anglo-espagnole envoyée en Estrémadure pour reprendre Badajoz. Une division anglaise avait investi Badajoz, où le général Philippon s'était enfermé avec des vivres, des munitions, une garnison dévouée de 3 mille hommes, et la résolution de ne rendre la place que lorsque l'ennemi y serait entré de vive force. Le reste de l'armée anglo-portugaise et espagnole, après avoir battu la campagne pour en chasser les Français, avait pris position sur l'Albuera afin de couvrir le siége. Triste état du 5e corps réduit à quelques mille hommes après avoir mis une garnison dans Badajoz. Le 5e corps, dont le maréchal Mortier, rappelé en France, avait laissé le commandement au général Latour-Maubourg, s'était posté un peu en arrière, attendant avec impatience un secours de Séville, car resté tout au plus à 8 ou 9 mille hommes après le départ du maréchal Soult, il se réduisait presque à rien depuis qu'il avait fourni une garnison à Badajoz.
Tels étaient les événements qui s'étaient passés en Andalousie pendant que le maréchal Masséna livrait la bataille de Fuentès d'Oñoro et faisait sauter Alméida. Le maréchal Soult retourne en Estrémadure pour recueillir le 5e corps et combattre les Anglais. Le maréchal Soult ayant trouvé la sécurité rétablie devant Cadix par la vigueur avec laquelle le maréchal Victor avait repoussé les Anglais, et par le retour d'une partie du 4e corps dans la province de Séville, avait prêté l'oreille aux cris de détresse de la garnison de Badajoz, qui se défendait avec le plus rare courage, et s'était décidé à revenir vers elle. Après avoir donné quelques soins aux affaires de son armée, attiré à lui une partie du 4e corps, mis le maréchal Victor non pas en état de prendre Cadix, mais de conserver ses lignes si on venait les attaquer, et fait connaître de nouveau tant à Madrid qu'à Paris le besoin qu'il avait d'être promptement secouru, il était parti le 10 mai avec 11 ou 12 mille hommes pour se réunir aux restes du 5e corps sur la route de Séville à Badajoz. Il s'était mis en route à l'instant même où, comme on vient de le voir, le maréchal Masséna rentrait à Salamanque.
Après avoir rallié le 5e corps qui l'attendait sous les ordres du général Latour-Maubourg, le maréchal Soult se trouva à la tête d'environ 17 mille hommes de troupes excellentes, parfaitement disposées, et dans lesquelles il y avait 2,500 hommes de la meilleure cavalerie. Il arriva le 15 mai à Santa-Martha en vue de l'armée anglaise, qui s'était postée à quelques lieues en avant de Badajoz sur les coteaux qui bordent l'Albuera. Quoique les Anglo-Espagnols comptassent trente et quelques mille hommes et qu'il n'en comptât que 17 mille, le maréchal Soult n'hésita pas à les attaquer, car c'était le seul moyen de sauver Badajoz, et de s'épargner l'humiliation de voir tomber sous ses yeux cette place qui était son unique conquête.
Situation de l'armée anglaise sur les hauteurs de l'Albuera. Le maréchal Béresford commandait l'armée combinée, comprenant la division anglaise Stuart, les trois brigades portugaises du général Hamilton, et les troupes détournées du siége de Badajoz. Ces dernières se composaient de la division anglaise Cole, et des troupes espagnoles venues de Cadix sous les généraux Blake et Castaños. Dix-sept mille Français de choix pouvaient bien tenir tête à 30 mille ennemis parmi lesquels il n'y avait que 12 à 13 mille Anglais.
L'armée anglo-espagnole était établie derrière le petit ruisseau de l'Albuera, très-facile à franchir. Elle avait sa gauche au village d'Albuera, son centre, formé surtout d'Anglais et de Portugais, sur des mamelons peu élevés, et sa droite, comprenant tous les Espagnols, sur le prolongement de ces mamelons, mais un peu sur leurs revers, de manière à être à peine aperçue. Les troupes tirées du siége de Badajoz passant actuellement derrière la ligne anglaise, venaient lui servir de prolongement et d'appui.
Bataille de l'Albuera livrée le 16 mai. Le maréchal Soult prit le parti d'attaquer les Anglais le lendemain 16 mai au matin. Il plaça devant le village d'Albuera qui formait sa droite et la gauche de l'ennemi, le 16e léger, avec une batterie de gros calibre, pour canonner fortement ce village et y feindre une attaque sérieuse. Mais c'est par sa gauche et contre la droite de l'ennemi qu'il était décidé à tenter son principal effort. Il résolut de porter deux divisions d'infanterie, les divisions Girard et Gazan, au delà du ruisseau de l'Albuera, de leur confier la tâche d'enlever rapidement les mamelons sur le revers desquels on commençait à découvrir la droite des Anglais, de faire ensuite tourner ces mamelons par sa cavalerie postée à son extrême gauche sous le général Latour-Maubourg, de soutenir ce mouvement avec une réserve d'infanterie sous le général Werlé, et quand on aurait ainsi culbuté la droite des Anglais, d'emporter d'assaut le village d'Albuera, qui était l'appui de leur gauche et que notre artillerie aurait d'avance mis en ruines, et rendu presque impossible à défendre.
Le maréchal Soult espérait que les Anglais, attaqués surtout par leur droite qui couvrait leur communication avec Badajoz, seraient plus faciles à alarmer et à battre, et que battus dans cette direction leur revers pourrait avoir de plus grandes conséquences.
Dès le matin du 16 le maréchal mit ses troupes en action. Malheureusement il ne vint pas faire exécuter lui-même ses dispositions sur le terrain, et il retint trop longtemps auprès de lui le général Gazan, qui, tout en commandant une division, remplissait les fonctions de chef d'état-major, et était l'un des officiers d'infanterie les plus fermes et les plus expérimentés de l'armée. Il y eut donc peu d'ensemble et de précision dans les mouvements. Le détachement qui devait à notre droite inquiéter et canonner le village d'Albuera se mit de bonne heure en position le long du ruisseau, et commença un feu destructeur pour le village et pour les Anglais eux-mêmes. Les deux divisions Girard et Gazan, formant une masse de huit mille hommes d'infanterie, entrèrent aussi en action de bonne heure, s'avancèrent en colonnes serrées, et passèrent le ruisseau, qui n'était pas un obstacle pour elles, tandis que la cavalerie du général Latour-Maubourg, opérant un mouvement allongé sur leur gauche, menaçait la droite de l'ennemi. Par malheur, en l'absence des chefs, un certain défaut d'entente dans les mouvements amena une heure d'immobilité au delà du ruisseau, et laissa aux Anglais le temps de porter le gros de leurs forces vers le lieu du péril. Enfin, le signal de l'attaque étant donné, la division Girard gravit rapidement les mamelons, suivie de la division Gazan, qui, au lieu d'être disposée un peu en arrière de manière à pouvoir se déployer, était trop serrée contre celle qui la précédait. La division Girard arrivait à peine sur la hauteur qu'elle trouva l'ennemi y arrivant en même temps qu'elle. Elle essuya de la part des Anglais et des Espagnols un feu si meurtrier, que dans le 40e de ligne, qui formait son extrême gauche, 300 hommes furent atteints avec les trois chefs de bataillon, dont l'un fut depuis le général Voirol. Néanmoins cette brave division continua de se porter vigoureusement en avant, et renversa la première ligne, composée d'Espagnols et d'Anglais. Une charge vigoureuse de notre cavalerie déployée à la gauche de notre infanterie acheva de culbuter cette première ligne. On y recueillit un millier de prisonniers et plusieurs drapeaux. Mais au même instant le maréchal Béresford avait porté vers sa droite tout le reste de la division Stuart, et de plus la division Cole. Ces troupes s'avançaient les unes déployées et en ligne, les autres formant potence afin de prendre nos troupes en flanc. La division Girard se trouva ainsi accueillie de front et de côté par les feux justes et bien nourris des Anglais. En quelques minutes presque tous les officiers furent tués ou blessés. Il eût fallu se déployer pour répondre à des feux par des feux, mais les deux divisions françaises trop rapprochées étaient dans l'impossibilité de manœuvrer, et elles furent obligées de se replier pour ne pas essuyer une fusillade aussi destructive qu'inutile. Le général Gazan était survenu, le maréchal Soult également, et ils essayèrent l'un et l'autre de rallier les troupes, mais il était trop tard, et il fallut revenir en deçà du ruisseau. Par bonheur la cavalerie Latour-Maubourg, accourant avec ensemble, et se déployant de la manière la plus menaçante sur le flanc droit des Anglais, les arrêta court. De son côté, le général Ruty ayant habilement disposé son artillerie sur des mamelons qui faisaient face à ceux qu'occupait l'armée ennemie, couvrit celle-ci de projectiles, qu'elle endura froidement et longtemps sans oser nous poursuivre.
Fâcheux résultat de la bataille de l'Albuera. Les alliés perdirent par les boulets de notre artillerie presque autant de monde que nous en avions perdu par leur feu de mousqueterie, et virent le terrain presque autant couvert de leurs morts que des nôtres. On se sépara donc après un seul choc, mais des plus sanglants, les Anglo-Espagnols ayant près de 3 mille hommes hors de combat, et nous environ 4 mille. Ainsi, depuis la bataille de Vimeiro, une sorte de fatalité rendait la bravoure héroïque de nos troupes, leur habileté manœuvrière, impuissantes contre le froid courage des Anglais. Caractère de toutes les batailles livrées contre les Anglais. Ceux-ci prenaient position sur un terrain bien choisi, se bornaient à y tenir avec fermeté, sans exécuter d'autre mouvement que de porter sur le point menacé les forces que nos attaques décousues laissaient disponibles; et nous, les abordant avec une vigueur incomparable, mais sans ensemble, surtout sans suite, nous nous retirions sans bataille perdue, mais sans autre résultat que des pertes d'hommes considérables, et une sorte de dépit chez nos soldats qui pouvait bien finir par se changer en découragement. Les batailles de Vimeiro, de Talavera, de Fuentès d'Oñoro, d'Albuera, n'avaient pas présenté d'autres vicissitudes. À Fuentès d'Oñoro toutefois les Anglais avaient été bien attaqués, quoique tard, mais le génie du général ne faisant pas défaut, c'était la bonne volonté des lieutenants qui avait failli. Il n'y avait que deux combats, celui de Rolica, livré par le général Delaborde, celui de Redinha par le maréchal Ney, où, sachant laisser aux Anglais le désavantage de l'offensive, on les avait rudement traités. Dans toutes les autres occasions, le défaut de calcul et de suite avait rendu inutiles le courage, l'intelligence et l'expérience de nos troupes. La fortune ne nous donnerait-elle pas un jour où le mérite de nos soldats, secondé par les habiles calculs du général en chef, nous vaudrait enfin la victoire si impatiemment attendue, et si chèrement achetée? C'était là ce qui faisait tant désirer que Napoléon vînt en personne commander l'armée française contre les Anglais. Qui pouvait prévoir alors dans quelle occasion il les rencontrerait? Les esprits clairvoyants, tout en commençant à concevoir de tristes pressentiments, ne prévoyaient pas que ce serait dans un jour funeste, où tout son génie ne pourrait pas suppléer à nos ressources entièrement détruites!
Le maréchal Soult prend position à quelque distance de Badajoz, de manière à soutenir par sa présence le courage de la garnison. Le maréchal Soult, privé de 4 mille hommes sur 17, ne devait pas songer à se mesurer une seconde fois avec les Anglais. Il ramassa ses blessés, et alla prendre position à quelque distance en arrière, de manière à rester toujours une espérance pour la garnison de Badajoz. Il écrivit sur-le-champ à Madrid, à Salamanque, à Paris, pour faire connaître ses embarras au roi Joseph, au maréchal Masséna, à Napoléon. Cependant bien qu'il n'eût pas débloqué la garnison de Badajoz, il lui avait procuré un ou deux jours de répit, il lui avait donné la preuve qu'on songeait à elle, et la confiance qu'elle serait secourue à temps si elle se défendait bien. La mauvaise direction des attaques commencées par les Anglais contre Badajoz ajoutait aux espérances fondées qu'inspiraient le courage de la garnison, la fermeté et l'habileté de ses chefs.