Conséquences de la campagne de 1809; espérances pour 1810. Ainsi, malgré les immenses difficultés inhérentes à la guerre d'Espagne, malgré toutes les traverses de cette année 1809, pendant laquelle on avait fait un si triste emploi des admirables troupes accumulées dans la Péninsule, on peut dire que la campagne se terminait avantageusement et même avec éclat. Il était donc permis d'espérer, si toutefois on savait tirer parti en 1810 des forces préparées par Napoléon, si lui-même surtout apportait aux affaires d'Espagne l'application suffisante, sans se laisser détourner de son but par d'autres entreprises, il était permis d'espérer, disons-nous, une fin heureuse, peut-être même assez prochaine, de cette longue et cruelle guerre.

Situation de Joseph à Madrid. La cour et la politique de ce prince. Mais, comme il arrive ordinairement, et presque toujours, l'embarras, le chagrin, ne régnaient pas seulement chez les vaincus: il y avait aussi bien des misères, bien des ennuis, bien des angoisses à Madrid, dans la cour du roi actuellement victorieux. Joseph n'avait pas en Espagne moins de soucis et de sujets de contestation avec son puissant frère que Louis en Hollande, et s'il n'en était pas autant agité, c'est qu'avec moins d'énergie de sentiment, il avait aussi plus de sens et de prudence. On a déjà vu qu'il n'était pas sans prétentions militaires, que de plus il se croyait habile à captiver les cœurs, prudent et sage dans l'art de gouverner, qu'il était persuadé, si on le laissait agir à son gré, de venir plus facilement à bout des Espagnols avec des séductions que son frère avec la foudre; que par un penchant commun à tous les rois devenus rois par la grâce de Napoléon, il avait épousé la cause de ses nouveaux sujets, surtout contre les armées françaises chargées de les lui soumettre; qu'il se plaignait sans cesse des mauvais traitements des Français contre les Espagnols, et que Napoléon, après s'être moqué de son génie militaire et de son art de séduire les peuples, considérant moins gaiement cette partie de sa politique, s'emportait vivement quand il voyait les Espagnols plus chers à Joseph que les soldats français qui versaient leur sang pour faire de lui un roi d'Espagne. Il se livrait à des éclats singuliers, qui rapportés sans ménagement à Madrid, produisaient entre les deux cours une irritation des plus fâcheuses, et surtout des moins décentes. Les Anglais avaient, en effet, recueilli de la main des guérillas plus d'une lettre interceptée sur des courriers français[17], et ils ne manquaient pas dans leurs journaux d'étaler le triste spectacle des divisions de la famille impériale.

Naturellement, le roi Joseph avait voulu se créer une cour à Madrid, comme ses frères à Amsterdam, à Cassel, à Naples. Quelques Français complaisants, militaires ou administrateurs médiocres, quelques Espagnols partisans de la royauté nouvelle, mais rougissant aux yeux de leurs compatriotes d'un parti qu'ils avaient pourtant adopté de bonne foi, composaient cette cour, à laquelle Joseph accordait toute sa confiance, montrait volontiers son esprit, distribuait les seules faveurs dont il disposait, et qui en retour admirait son sens supérieur, sa bonté rare, son art de traiter avec les hommes, le trouvait différent sans doute de son glorieux frère, mais quoique différent pas aussi inférieur qu'on se plaisait à le dire en France. Ces flatteurs de Joseph aimaient bien à répéter que Napoléon était entouré de flatteurs qui exagéraient son mérite aux dépens de celui de ses frères; que, sans contredit, il avait un génie militaire qu'on ne pouvait méconnaître, mais aucune mesure, aucune prudence, qu'il ne savait tout faire que par la force et avec une précipitation désordonnée; que peut-être un jour viendrait où il perdrait lui et sa famille; que Joseph au contraire, plus doux, plus politique, tout aussi agréable à la France quoique moins odieux à l'Europe, vaudrait peut-être mieux pour achever l'œuvre impériale. Quelques-uns de ces flatteurs de Madrid, si bons juges des flatteurs de Paris, avaient eu l'imprudence, pendant la campagne de Wagram, de calculer les chances qui menaçaient la tête de Napoléon, et, en vantant même sa bravoure personnelle, de dire que sans doute ce serait un bien douloureux accident que la mort d'un si grand homme, un deuil profond pour quiconque aimait le génie et la gloire, mais que ce malheur ne serait cependant pas pour l'Empire aussi grand qu'on l'imaginait; que la paix en deviendrait aussi facile qu'elle était difficile aujourd'hui; que l'on pourrait rendre à l'Europe des pays témérairement réunis à la France, satisfaire l'Angleterre, laisser retourner le Pape à Rome, soulager les populations épuisées de fatigue, remettre l'abondance dans les finances, rendre l'armée française meilleure qu'elle n'était en ne gardant que les hommes voués par habitude et par goût au métier des armes, renvoyer les autres à leurs foyers, replacer la famille impériale elle-même sous une autorité plus douce et plus conciliante que celle de Napoléon, donner enfin à la France, à l'Europe, un repos ardemment désiré, une stabilité qui manquait au bien-être de tout le monde. Ces choses, qui n'étaient pas sans vérité, les familiers de Joseph avaient l'imprudence de les dire devant des généraux qui les répétaient à Napoléon par haine de la cour d'Espagne, devant l'ambassadeur de France qui les transmettait par devoir, devant une police qui les rapportait par métier, et on conçoit l'irritation qui devait en résulter à Paris.

Extrême détresse financière de Joseph. Joseph, dans sa détresse, aurait bien voulu payer ses complaisants de leur admiration, mais il ne pouvait pas beaucoup en leur faveur. Il n'avait pour tout revenu que l'octroi de Madrid, car aucune des provinces occupées par nos troupes ne lui envoyait d'argent. La seule province bien administrée, l'Aragon, nourrissait à peine l'armée; mais la Catalogne, la Navarre, les Asturies, la Vieille-Castille, affreusement ravagées, étaient dans l'impossibilité de suffire à d'autres charges que celles qu'on acquittait en nature, pour nourrir les troupes de passage. Joseph ne touchait guère, en comptant l'octroi de Madrid et quelques recettes de la province environnante, qu'un million par mois, tandis qu'il lui en aurait fallu au moins trois pour les plus indispensables besoins de sa maison, de sa garde, et des fonctionnaires qui recevaient ses ordres. Il ne lui était resté qu'une ressource, c'était une création de rescriptions sur les domaines nationaux, espèce d'assignats servant à acheter des biens qu'on avait saisis sur les moines et sur les familles proscrites. (Napoléon toutefois s'était réservé les biens des dix premières maisons d'Espagne.) Cette ressource, qui nominalement s'élevait à une centaine de millions, se réduisait à trente ou quarante, par suite de la dépréciation du papier. Joseph achevait de l'épuiser après avoir absorbé le prix des laines saisies à Burgos, dont une partie seulement lui était revenue. Il avait sur cette somme distribué quelques largesses à ses favoris, y avait ajouté quelques titres de noblesse, quelques décorations, et enfin quelques grades dans sa garde, car il avait lui aussi créé une garde, laquelle lui coûtait beaucoup et était composée de prisonniers espagnols, qui acceptaient du service pour n'être pas conduits en France, et désertaient ensuite emportant les beaux habits qu'on leur avait faits.

Pour justifier ces actes, Joseph disait qu'il fallait bien qu'un roi eût quelque chose à donner, qu'il pût récompenser les Français attachés à son sort et l'ayant suivi de Paris à Naples, de Naples à Madrid, qu'il pût aussi dédommager les Espagnols qui s'étaient séparés de leurs compatriotes pour se vouer à lui; qu'il était bien obligé encore de former un noyau d'armée espagnole, car l'Espagne ne pouvait pas toujours être gardée par des Français. Ce dire était fort soutenable.

Joseph avait cependant quelques autres faiblesses à se reprocher. Assez froidement accueilli par les troupes françaises qui ne voyaient en lui ni un ami ni un général, plus froidement encore par ses sujets de Madrid qui ne voyaient pas en lui leur prince légitime, il vivait au fond de son palais, ou au Pardo, maison royale dans laquelle il faisait beaucoup de dépense, pour avoir comme Philippe V son Saint-Ildephonse. Il passait là une grande partie de son temps entouré des amis complaisants dont nous avons rapporté les discours, et il y avait rencontré aussi une princesse des Ursins, dans une personne belle et spirituelle, qui était du très-petit nombre des dames espagnoles qui osaient se montrer à sa cour.

Contestations de Joseph avec Napoléon. Il n'y avait donc pas fort à reprendre dans la conduite de Joseph, sinon quelques faiblesses comme il s'en trouve dans toute cour ancienne ou nouvelle; mais Napoléon, impitoyable pour des travers qu'il voulait bien se pardonner à lui-même, et non à ses frères, qui n'avaient pas comme lui la brillante excuse du génie et de la gloire, Napoléon, irrité par une multitude de rapports malveillants, par l'idée surtout que dans tel membre de sa famille des courtisans maladroits cherchaient peut-être un successeur à l'Empire, ne ménageait pas plus la cour de Madrid qu'il n'avait ménagé celle d'Amsterdam, et même moins, car à tous les sujets d'humeur que nous venons de rapporter s'ajoutaient sans cesse les chagrins poignants de la guerre d'Espagne. Il disait à la femme de Joseph, retenue à Paris pour raison de santé, au maréchal Jourdan rappelé en France, à tous les généraux qui allaient et venaient, à M. Rœderer qui avait souvent servi de médiateur entre les deux frères, il disait que Joseph n'avait aucune idée de la guerre, qu'il n'en avait ni le génie ni le caractère, que sans les Français, au nombre non pas de trois cent mille, mais de quatre cent mille (nombre qui allait bientôt devenir nécessaire), Joseph ne resterait pas huit jours en Espagne; que les prétendues séductions de son caractère le ramèneraient sous peu de temps à Bayonne comme en 1808; qu'en contrefaisant l'Empereur dans un conseil d'État, au milieu de quelques médiocres personnages qui savaient peu d'administration et parlaient tant bien que mal de quelques affaires administratives, on n'était pas un politique, pas plus qu'on n'était un général en suivant l'armée et en laissant faire un chef d'état-major, ou, ce qui était pis, en ne le laissant pas faire; que la douceur pouvait avoir son prix, mais après que la force aurait prévalu; que jusque-là il fallait se rendre redoutable, fusiller sans pitié les bandits qui égorgeaient nos soldats, s'occuper de nourrir les Français avant de songer à ménager les Espagnols; que sans doute c'était là une manière de régner fort pénible, fort cruelle pour un caractère aussi doux que celui de Joseph, mais qu'après tout lui, Napoléon, ne l'avait pas forcé à devenir roi d'Espagne, qu'il le lui avait offert mais pas imposé, et qu'après l'avoir acceptée il fallait bien porter cette couronne quelque pesante qu'elle fût; que quant aux embarras financiers, ils n'étaient imputables qu'à l'incapacité de Joseph et de ses ministres; que l'Espagne avait déjà coûté deux ou trois cents millions au trésor impérial, et qu'on ne pouvait pas pour elle ruiner la France; que l'Espagne était riche, qu'elle contenait d'immenses ressources, que si lui, Napoléon, pouvait y aller, il se chargerait bien d'y faire vivre ses armées, et d'y trouver encore le surplus nécessaire pour les services civils; qu'il allait envoyer 120 mille hommes de renfort pour finir cette fâcheuse guerre, mais qu'à la dépense de les équiper, de les armer, de les instruire, il ne pouvait pas ajouter celle de les nourrir; que tout au plus pourrait-il fournir deux millions par mois pour la solde (nous avons déjà rapporté et expliqué en la rapportant cette résolution de Napoléon), mais qu'au delà il ne ferait rien, car à l'impossible nul n'était tenu; que lorsqu'on était aussi gêné que son frère disait l'être, on ne devait pas avoir des favoris, des favorites, prodiguer à des complaisants sans utilité les ressources dont on avait si peu; que quant à une garde, c'était une création inutile et même dangereuse, qui absorberait en pure perte un argent nécessaire à d'autres usages, qu'elle déserterait tout entière à la première occasion; que prendre des prisonniers d'Ocaña, comme on l'avait fait, pour les convertir en gardes du roi, était un scandale et une duperie; que c'étaient des ennemis qu'on réchauffait dans son propre sein; qu'il fallait pour beaucoup d'années se contenter de soldats français; qu'on chercherait en vain dans la création d'une armée espagnole une indépendance de la France, impossible dans l'état présent des choses; que cette indépendance avec quatre cent mille Français en Espagne était le comble du ridicule; qu'il fallait se résigner ou à n'être pas roi, ou à l'être par Napoléon, à son gré, d'après ses vues et ses volontés; qu'on serait bien heureux qu'il pût y aller passer quelque temps (la cour de Joseph le craignait, et laissait voir ses craintes à cet égard); que par sa présence il mettrait ordre à tout, et réparerait bien des fautes; mais qu'à défaut de sa présence il fallait y supporter sa volonté; que du reste si on ne voulait pas administrer et gouverner autrement qu'on le faisait, il aurait recours au moyen le plus simple, ce serait de convertir en gouvernements militaires les provinces occupées par les armées françaises, sauf à rendre ces provinces au roi à la paix, mais qu'alors même il faudrait peut-être que la France trouvât un dédommagement de ses efforts, de ses dépenses, dédommagement que la nature des choses indiquait assez clairement si jamais on y avait recours, et que ce seraient les provinces comprises entre les Pyrénées et l'Èbre.

Ces propos reportés à Joseph, et ceux-ci sans exagération, car il était impossible d'exagérer les paroles de Napoléon, vu qu'il allait toujours à l'extrémité de ses pensées, ces propos jetaient le malheureux roi dans la désolation. Il se trouvait déjà, disait-il, bien assez à plaindre, réduit qu'il était à endurer mille inconvenances de la part des généraux français, mais que s'il fallait encore avoir chez lui des gouvernements militaires, et de plus annoncer à son peuple le démembrement de la monarchie, alors ce serait non pas quatre cent mille hommes mais un million qu'il faudrait pour contenir les Espagnols!... Ce million même n'y suffirait pas, et la France tout entière, passât-elle les Pyrénées, ne réussirait que lorsque chaque Français aurait tué un Espagnol pour prendre sa place dans la Péninsule. Lui destiner un tel rôle c'était vouloir le faire régner sur des cadavres, et mieux valait le détrôner tout de suite que le faire régner à ce prix.—

Janv. 1810. La querelle de Napoléon avec Joseph est la même que celle qu'il s'est attirée avec tous ses frères devenus rois. On peut remarquer que sous des formes différentes la querelle de Louis avec Napoléon se reproduisait en Espagne, et que Napoléon ne gagnait pas beaucoup à employer des frères comme instruments de sa domination, car malgré eux ils devenaient les représentants des intérêts qu'il voulait immoler à ses inflexibles desseins. Dans son frère Louis il avait vu se cabrer l'esprit mercantile et indépendant des Hollandais; dans Joseph il voyait se dresser une partie des souffrances de la malheureuse Espagne. Il était à craindre que dans l'un comme dans l'autre pays, la force des choses méconnue ne se soulevât bientôt avec une énergie vengeresse, dont les frères de Napoléon n'étaient, sans qu'ils s'en doutassent, sans qu'il s'en doutât lui-même, que les précurseurs fort adoucis.

Joseph et Napoléon se consolent de leurs peines actuelles par les espérances qu'ils ont conçues de la campagne de 1810. Quoi qu'il en soit, Joseph, en ce moment consolé par la victoire d'Ocaña et par la prise de Girone des chagrins de cette année, recevant de ses émissaires en Andalousie l'assurance que le midi de l'Espagne fatigué de l'agitation des partis ne demandait qu'à le voir pour se donner à lui, se flattait de toucher au terme de ses peines, et Napoléon, attendant un résultat décisif des grands moyens réunis pour 1810, se flattait de son côté de toucher au terme de ses sacrifices. L'espérance tempérait le désespoir de l'un, l'impérieuse colère de l'autre, et ils ne songeaient tous deux qu'à rendre aussi fructueuse que possible la campagne qui allait s'ouvrir.

Joseph veut commencer la campagne de 1810 par une expédition en Andalousie. Joseph voulait commencer cette campagne par une expédition en Andalousie. Ses ministres, Espagnols rattachés à la nouvelle dynastie, et gens de quelque mérite, tels que MM. O'Farrill, d'Azanza, d'Urquijo, pensant comme lui qu'il valait mieux la douceur que la force, qu'on avait besoin en Espagne de peu de Français et de beaucoup de millions, qu'il fallait y parler très-peu de Napoléon, beaucoup de Joseph, et jamais de démembrements de territoire, croyaient avoir trouvé dans une conquête de l'Andalousie une occasion de faire prévaloir leurs vues. Raisons de cette expédition. Écoutant des Espagnols établis à Séville qui leur peignaient l'Andalousie comme fatiguée du gouvernement de la junte, et prête à se rendre à la nouvelle royauté, ils se figuraient qu'on y arriverait sans résistance, que la force ayant peu de part à la conquête y conserverait peu d'empire, que Joseph par son art de gagner les cœurs serait le seul conquérant de cette belle province, qu'il en aurait la gloire et aussi le profit; que Grenade, Valence feraient bientôt comme Séville, et Cadix comme toutes trois; qu'il aurait ainsi presque tout le midi de l'Espagne sous son autorité directe; qu'il pourrait s'y procurer des ressources financières, que dans ces ressources et dans l'éloignement il trouverait une certaine indépendance de son frère; qu'en un mot il ne commencerait à être roi d'Espagne qu'en Andalousie, et que là serait le triomphe de son système, de sa personne, de sa royauté. Joseph, auquel il avait été aisé de persuader ces choses, demandait avec instance à Paris la permission de faire la conquête de l'Andalousie. Le maréchal Soult y voyant les mêmes facilités, surtout depuis que les Anglais semblaient s'enfoncer en Portugal, désirant ce succès pour effacer le souvenir d'Oporto, appuyait auprès de Napoléon l'idée d'une expédition en Andalousie, et pour y encourager davantage Joseph se conduisait à son égard en lieutenant soumis et dévoué.

Napoléon, justement préoccupé de la pensée de concentrer toutes les forces disponibles contre les Anglais, résiste d'abord à l'expédition d'Andalousie. Napoléon hésitait pourtant, ce qui n'était pas sa coutume lorsqu'il s'agissait de résolutions militaires. Il était sensible aux avantages de posséder sur-le-champ l'Andalousie, et peut-être par l'entraînement de l'exemple les royaumes de Valence, de Murcie, de Grenade, ce qui lui aurait soumis d'un seul coup tout le midi de la Péninsule. Mais son grand sens militaire le portait à penser que le premier, le plus capital ennemi en Espagne c'étaient les Anglais; qu'il fallait avant toute autre chose s'attacher à les vaincre pour les forcer à se rembarquer; qu'eux expulsés de la Péninsule, il serait facile de se rabattre du Portugal où il aurait fallu les poursuivre, sur l'Andalousie où les Espagnols restés seuls seraient sans force, et même sans courage pour résister; que s'ils essayaient de se défendre quelques jours encore, cette défense ne serait pas de longue durée, car l'expulsion des Anglais amènerait inévitablement la paix générale, et la paix générale conclue, les passions des Espagnols seraient un feu sans aliment destiné bientôt à s'éteindre. Marcher tout de suite et avant tout aux Anglais, était donc, selon lui, le plan le plus politique et le plus militaire à la fois, et c'est, en effet, dans ces vues qu'il avait préparé une masse accablante de forces pour se jeter tout d'abord sur lord Wellington. Raisons qui, contre son usage, font hésiter Napoléon dans ses plans militaires. Malheureusement il se laissa détourner de ce projet salutaire par l'assurance qu'on envahirait la Manche et l'Andalousie sans coup férir, que ce serait dès lors une marche sans obstacle qui procurerait les richesses de Grenade et de Séville, et en outre le port de Cadix, qui ôterait ainsi aux Anglais la ressource de s'établir dans ce grand port, car il y avait à craindre, si on les chassait du Portugal avant de posséder l'Andalousie, qu'ils ne s'embarquassent à Lisbonne pour revenir à Cadix, ce qui eût été un fâcheux incident. Il se laissa vaincre surtout par la raison que les troupes qu'il acheminait vers la Péninsule, et qui devaient envahir le Portugal, n'y étaient pas rendues encore, qu'elles n'y seraient pas en état d'agir avant le mois d'avril ou de mai, qu'alors l'expédition d'Andalousie, pour laquelle on ne demandait que quinze jours, serait finie, et que les forces qu'on y aurait employées, ramenées du côté de Badajoz, se trouveraient toutes portées vers le Portugal, et pourraient seconder par la gauche du Tage celles qu'on y ferait descendre par la droite. Après avoir hésité, Napoléon consent à l'expédition d'Andalousie. Napoléon, ne prévoyant point alors combien serait grande la consommation des hommes lorsqu'on s'étendrait dans cette contrée dévorante, et ne considérant l'expédition d'Andalousie que comme un emploi momentané des belles troupes qu'il avait autour de Madrid, emploi qui permettrait de les reporter immédiatement de Séville vers Lisbonne, consentit à l'expédition d'Andalousie, sans se douter des conséquences de cette fatale résolution. Ainsi qu'on l'a vu précédemment, il avait préparé environ 120 mille hommes de renfort pour l'Espagne, et il songeait à élever ce renfort à 150 mille. Ces 150 mille hommes, tous en marche, avaient été fournis de la manière suivante.

Origine et composition des renforts envoyés en Espagne pour la campagne de 1810. D'abord on avait jeté dans les dépôts qui étaient cantonnés le long des côtes de Bretagne et des Pyrénées, et dont les régiments appartenaient les uns à l'armée de Portugal, les autres aux armées d'Espagne, les 36 mille conscrits levés quelques jours avant la paix de Vienne pour les besoins de la Péninsule. Ces dépôts avaient pu fournir sur-le-champ en conscrits des précédentes classes déjà instruits 25 mille hommes d'infanterie, que les 36 mille conscrits avaient remplacés immédiatement. Napoléon avait formé de ces 25 mille recrues deux belles divisions, l'une sous le général Loison, vieil officier plein de vigueur qui avait fait la campagne d'Oporto, l'autre sous le général Reynier, officier distingué de l'armée du Rhin, peu employé depuis les événements d'Égypte, et plus savant qu'heureux à la guerre.

Ces deux divisions, envoyées en toute hâte, avaient servi d'abord à relever une foule de détachements retenus dans les provinces du Nord et enlevés ainsi aux corps qu'ils étaient destinés à recruter. L'une des deux, celle du général Reynier, avait été dissoute, et les bataillons dont elle était composée expédiés à leurs régiments. L'autre, toute formée de bataillons du 6e corps, avait été donnée à ce corps pour lui composer une troisième division, sous les ordres du général Loison. Napoléon se proposait de porter le 6e corps à 30 mille hommes et d'en faire, sous le maréchal Ney, un élément principal de la grande armée de Portugal, qu'il voulait opposer aux Anglais. Aussi, après avoir entendu le maréchal Ney, l'avait-il obligé à partir de Paris, lui disant qu'il n'avait pas de meilleur emploi à faire de son énergie que de le renvoyer en Espagne pour y servir contre les Anglais. Le maréchal était en effet venu se remettre à la tête du 6e corps renforcé, et avait établi son quartier général à Salamanque.

À ce premier envoi exécuté d'urgence, Napoléon en avait ajouté un autre. Il avait antérieurement réuni en Souabe, sous les ordres du général Junot, un certain nombre de troisièmes et quatrièmes bataillons des régiments servant en Espagne, afin de composer une réserve en vue de la guerre d'Autriche. Il venait depuis la paix de les acheminer de nouveau vers les Pyrénées après les avoir recrutés en route, les uns pour rejoindre en Espagne leurs régiments respectifs quand le voisinage des campements le permettrait, les autres pour former sous Junot un second corps de trente mille hommes, destiné à faire partie de l'armée de Portugal. Il restait une troisième ressource dans les dépôts d'infanterie stationnés sur l'Elbe et sur le Rhin, et contenant une foule de jeunes gens déjà instruits et n'ayant plus d'emploi dans le Nord. Des cadres détachés de ces dépôts devaient les conduire en Espagne, et après les y avoir déposés revenir au Nord, leur séjour habituel. Ces diverses combinaisons pouvaient procurer environ 80 mille hommes d'infanterie. Les dragons, dont les troisièmes et quatrièmes escadrons, au nombre de quarante-huit, allaient retourner en Espagne d'où ils avaient été éloignés un moment, devaient fournir 9 à 10 mille cavaliers. Les dépôts de douze régiments de cavalerie légère, consacrés à l'Espagne, devaient de leur côté en fournir 5 à 6 mille. Les troupes du train, du génie et de l'artillerie portaient à plus de 100 mille hommes le renfort total. Quinze à dix-huit mille hommes de la garde déjà partis, sept à huit mille tirés du Piémont, où résidaient les dépôts de l'armée de Catalogne, complétaient les 125 mille hommes dont la réunion était projetée. Restaient enfin deux belles divisions, celles qui, dans la dernière campagne d'Autriche, avaient servi sous le maréchal Oudinot, à côté de l'héroïque division Saint-Hilaire, et appris la guerre à Essling et à Wagram. Elles étaient composées de quatrièmes bataillons. Ceux qui appartenaient à des régiments stationnés dans le Nord en avaient été détachés pour retourner à leurs corps. Ceux qui appartenaient à des régiments servant en Espagne avaient été acheminés vers l'ouest de la France, où ils se reposaient sous le général Drouet (comte d'Erlon), prêts à former une nouvelle réserve à la suite de la grande armée de Portugal. C'est ainsi que Napoléon entendait se procurer le renfort de 150 mille hommes qu'il voulait envoyer dans la Péninsule en 1810, et qui complétait la masse de plus de 400 mille hommes dévoués à cette guerre dévorante.

Pensée de Napoléon en permettant l'expédition d'Andalousie. Napoléon en permettant l'expédition d'Andalousie, que Joseph devait exécuter avec 70 mille vieux soldats réunis sous Madrid, avait pensé que 30 mille au moins de ces soldats pourraient se détacher, l'expédition terminée, et se porter vers l'Alentejo; que ces 30 mille hommes se dirigeant sur Lisbonne par la gauche du Tage, tandis que Masséna y marcherait par la droite avec les 60 mille hommes de Ney et de Junot, avec les 15 mille de la garde, avec les 10,000 cavaliers de Montbrun, sans parler de la réserve de Drouet, il serait impossible aux Anglais de résister à une masse aussi accablante de forces, et que leur embarquement devenu inévitable, la campagne de 1810 serait peut-être la dernière de la guerre d'Espagne. Avant d'avoir appris par une cruelle expérience ce que devenaient les armées sous le climat de la Péninsule, on pouvait concevoir ces espérances même avec la grande clairvoyance de Napoléon!

En conséquence, sans se détourner de son objet essentiel, qui était toujours l'expulsion des Anglais, Napoléon permit l'expédition d'Andalousie, laquelle ne devait être à ses yeux que l'emploi utile des troupes concentrées autour de Madrid, pendant que se réuniraient en Castille les éléments de la grande armée de Portugal destinée à marcher sur Lisbonne sous la conduite de l'illustre Masséna.

Instructions données par Napoléon à Joseph pour l'expédition d'Andalousie. En consentant à l'expédition d'Andalousie, Napoléon prescrivit à Joseph les précautions à observer dans cette opération. Il lui ordonna de marcher avec trois corps, le 4e sous le général Sébastiani, le 5e sous le maréchal Mortier, le 1er sous le maréchal Victor, la division Dessoles restant en réserve. Quant au 2e, qui avait successivement passé des mains du maréchal Soult à celles du général Heudelet, et tout récemment à celles du général Reynier, il lui enjoignit de le laisser sur le Tage, vis-à-vis d'Alcantara, afin d'observer les Anglais, dont on ne pouvait guère discerner les projets d'après leur mouvement rétrograde en Portugal. Napoléon lui recommanda d'emmener du gros canon, afin de n'être pas arrêté devant Séville, comme le maréchal Moncey l'avait été devant Valence par le défaut d'artillerie de siége. Avec les trois corps qu'il emmenait, avec les anciennes divisions de dragons, Joseph allait avoir environ 60 mille hommes, sans compter la réserve du général Dessoles qui devait garder ses derrières, sans compter le corps d'observation du général Reynier qui devait veiller sur sa droite, ce qui faisait un total de 80 mille hommes au moins. C'était beaucoup plus qu'il n'en fallait, dans l'état des forces des Espagnols, pour envahir l'Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de Grenade et de Murcie. Garder ces provinces était une autre tâche, à laquelle on ne pensait pas encore dans le moment.

Ces instructions expédiées, Napoléon enjoignit au général Suchet d'employer à prendre Lerida et Mequinenza le temps que Joseph emploierait à conquérir l'Andalousie. Le général Suchet, aidé dans cette tâche par le maréchal Augereau, pourrait à son tour aider celui-ci à prendre Tortose et Tarragone, et marcher ensuite sur Valence, où s'achèverait la conquête du midi commencée par Joseph. Le maréchal Ney en Vieille-Castille devait pendant le même temps organiser son corps, donner la chasse aux insurgés de Léon, étendre la main vers le général Bonnet dans les Asturies, préparer les siéges de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida par lesquels devait débuter la campagne de Portugal, et attendre ainsi dans une sorte d'activité peu fatigante que tous les éléments de l'armée de Portugal fussent complétement réunis.

Quand Joseph eut reçu cette autorisation de faire l'expédition d'Andalousie il en éprouva une véritable joie, surtout devant agir hors de la présence de Napoléon, et avec le conseil seulement du maréchal Soult qui lui servait de major général, et qui alors se montrait à son égard plein de la plus grande déférence. Le maréchal n'était pas moins joyeux de marcher en Andalousie, où, en l'absence des Anglais, l'on n'avait que des batailles d'Ocaña à craindre, c'est-à-dire à espérer.

Grand appareil dans lequel Joseph s'achemine vers l'Andalousie. Joseph fit des apprêts somptueux, et fort semblables à ceux de Louis XIV marchant vers la Flandre avec sa cour. Il avait avec lui quatre ministres, douze conseillers d'État, ses courtisans d'habitude, et un nombre infini de domestiques. Afin de se procurer l'argent nécessaire à cette fastueuse représentation, il avait escompté à tout prix des rescriptions sur les domaines nationaux, et des lettres de change sur Bordeaux, dont les laines et les denrées coloniales saisies en Espagne étaient le gage. Il partit en janvier et arriva le 15 de ce mois aux défilés de la Sierra-Morena. (Voir la carte no 43.) Dispositions militaires du maréchal Soult pour forcer les défilés de la Sierra-Morena. Le maréchal Soult, qui dirigeait les opérations, avait acheminé le 4e corps (général Sébastiani) par la route de Valence sur San-Clemente et Villa-Maurique, afin de tourner par la gauche le défilé principal de Despeña-Perros aboutissant à Baylen. Il avait fait marcher le 5e corps (maréchal Mortier) par la grande route de Séville sur le défilé même de Despeña-Perros, et le 1er (maréchal Victor) par Almaden, afin de tourner ce défilé par la droite, en descendant sur le Guadalquivir entre Baylen et Cordoue. Il planait une sorte de terreur superstitieuse sur ces défilés de la Sierra-Morena, depuis les malheurs du général Dupont. Les Espagnols ne pouvaient pas s'empêcher de s'y fier, et les Français de les craindre. Cependant les mines qu'on disait y avoir été préparées par les Espagnols, les débris de l'armée battue à Ocaña qu'on y avait réunis confusément, n'étaient pas capables de tenir une heure devant les admirables troupes qui accompagnaient Joseph.

Ordres que Joseph fait donner au général Suchet et au maréchal Ney pour seconder l'expédition d'Andalousie. Bien que l'autorité de Joseph fût fort incertaine sur les corps qui n'étaient pas placés immédiatement auprès de lui, le maréchal Soult, se servant de son nom, écrivit au général Suchet pour lui faire abandonner l'idée du siége de Lerida, et pour l'engager à marcher sur Valence afin de couvrir la gauche de l'armée d'Andalousie. Adressant un ordre du même genre au maréchal Ney, il lui recommanda de commencer tout de suite le siége de Ciudad-Rodrigo, pour attirer les Anglais vers le nord du Portugal, et dégager la droite de cette armée d'Andalousie, qu'on protégeait de toutes les manières, comme si elle avait couru aux plus graves dangers.

Préparatifs des Espagnols pour la défense de la Sierra-Morena. Ces précautions prises, on s'avança sur la Sierra-Morena avec l'intention d'attaquer le 19 ou le 20 janvier 1810. Le général Areizaga commandait toujours l'armée espagnole à moitié détruite à Ocaña et dispersée dans les nombreux replis de la Sierra-Morena. Le général de La Romana chargé de réorganiser cette armée avait beaucoup promis et presque rien fait. Elle était à peine de 25 mille hommes, démoralisés, dépourvus de tout, et rangés en trois divisions à peu près en face des trois passages d'Almaden, de Despeña-Perros, et de Villa-Maurique. Une division détachée de la Vieille-Castille sous le duc d'Albuquerque, avait passé le Tage aux environs d'Alcantara, et se portait sur Séville pour couvrir cette capitale.

Le 18 janvier le maréchal Victor marcha d'Almaden sur la Sierra-Morena par une route peu propre à l'artillerie, et s'avança le 20 à travers les montagnes, de manière à déboucher sur Cordoue, et à tourner ainsi le défilé de Despeña-Perros. Il ne trouva devant lui que des troupes en fuite, courant précipitamment sur Cordoue et ne tenant sur aucun point. Passage sans difficulté du défilé de Despeña-Perros. Le 20, le maréchal Mortier aborda de front le principal défilé, celui de Despeña-Perros, qui débouchait sur la Caroline et Baylen, lieux témoins de si funestes événements. À peine fut-il aperçu que les Espagnols, faisant sauter quelques mines qui ne rendirent la route impraticable nulle part, s'enfuirent de hauteur en hauteur, tirant de loin et sans effet. On arriva en les suivant sur la Caroline et Baylen, où l'on entra après avoir ramassé quelques pièces de canon et un millier de prisonniers. Au même moment le général Sébastiani, débouchant de Villa-Maurique sur le col de San-Estevan, y rencontra un peu plus de résistance, mais grâce à cette même résistance put obtenir des résultats plus importants, car il prit 3 mille hommes, des drapeaux et du canon. Le 20 janvier au soir toute l'armée française se trouvait réunie sur le Guadalquivir, de Baeza à Andujar, d'Andujar à Cordoue, et ces redoutables défilés, entourés d'un si affreux prestige, n'étaient plus qu'un fantôme évanoui.

Après avoir forcé les défilés de la Sierra-Morena, l'armée française marche sur Séville. Les troupes qui sous le général Areizaga avaient si mal défendu les défilés de San-Estevan et de Despeña-Perros, s'étaient retirées en toute hâte sur Jaen, pour couvrir Grenade. Les autres, celles qui d'Almaden s'étaient repliées sur Cordoue, avaient opéré leur retraite non pas vers Séville, de laquelle les Espagnols attendaient peu de résistance, mais vers Cadix, où ils espéraient trouver un asile assuré derrière les lagunes de l'île de Léon et sous le canon des flottes anglaises. L'armée française suivit en partie cette double direction. Le 4e corps, formant notre gauche sous le général Sébastiani, poursuivit vers Jaen les deux divisions qui se retiraient dans le royaume de Grenade, afin de leur enlever ce royaume et le port de Malaga. Le 5e corps (maréchal Mortier) formant notre centre, arrivé sur le Guadalquivir tourna à droite, et vint rejoindre le 1er corps, qui, sous le maréchal Victor, était descendu sur Cordoue. (Voir la carte no 43.) De Cordoue ils se dirigèrent sur Séville, d'où partaient une foule d'avis, qui tous appelaient l'armée française avec promesse d'une reddition immédiate. On marcha sur Carmona et on s'arrêta dans cette petite cité, peu distante de Séville. Joseph, qui ne tenait pas à prendre des villes d'assaut, voulut séjourner à Carmona afin d'attendre l'effet des relations secrètes que MM. O'Farrill, d'Azanza et Urquijo avaient essayé de nouer avec l'intérieur de Séville.

Pendant qu'on attendait ce résultat pacifique, il y aurait eu mieux à faire que de rester inactifs à Carmona, c'eût été de laisser Séville à droite, et de courir directement sur Cadix, pour intercepter les troupes, le matériel, et surtout les membres du gouvernement qui allaient s'y réfugier. La possession de Cadix, en effet, importait bien plus que celle de Séville, car on était toujours sûr de renverser les murs de Séville avec du canon, mais on ne l'était pas de franchir les lagunes qui séparent Cadix de la côte ferme d'Espagne, et il n'y avait qu'une surprise, qu'une apparition soudaine de nos troupes, qui pût nous livrer cette ville importante, si toutefois il y avait chance quelconque d'en brusquer la conquête.

Question de savoir si on doit se porter sur Cadix. Le maréchal Soult s'y oppose, et veut qu'on marche sur Séville. Joseph proposa de diriger un détachement sur Cadix afin d'intercepter tout ce qui s'y rendait, et de marcher avec le 1er corps seulement sur Séville. Il eût mieux valu assurément se porter en masse sur Cadix, que se diviser, et arriver divisés devant les deux points principaux de la province, mais telle quelle cette proposition était préférable à celle de ne rien envoyer à Cadix. Elle fut appuyée par plusieurs généraux, et combattue par le maréchal Soult. La crainte de trouver comme à Valence des portes bien fermées, ou comme à Saragosse un siége formidable, le préoccupait tellement qu'il s'opposa de toutes ses forces à la proposition de Joseph[18]. Il objecta qu'on s'était déjà affaibli par l'envoi du général Sébastiani devant Grenade, qu'il ne fallait pas s'affaiblir encore en envoyant un détachement sur Cadix, que Séville prise, Cadix tomberait de lui-même (ce que le résultat ne devait pas justifier), et il dit à Joseph: Répondez-moi de Séville, et je vous réponds de Cadix.—L'autorité du maréchal détourna Joseph de sa première idée, et au lieu de tendre un bras vers Cadix, afin d'intercepter au moins tout ce qui s'y rendait, et d'étendre l'autre sur Séville pour s'emparer de la capitale, on ne songea qu'à Séville seule, et on y marcha immédiatement avec les corps réunis des maréchaux Mortier et Victor. On va voir qu'il ne fallait pas quarante mille hommes pour y entrer. La réserve sous le général Dessoles fut laissée aux défilés de Despeña-Perros, entre le Val de Peñas, la Caroline et Baylen.

L'approche des Français avait fait éclater dans Séville une agitation extraordinaire. La junte centrale prévoyant ce qui allait arriver, avait décidé par décret de se transporter à Cadix, et laissé à la commission exécutive le soin de défendre Séville, soin qui regardait exclusivement cette commission. État de Séville lorsque les Français paraissent sous ses murs. En voyant partir l'un après l'autre les membres de la junte centrale, on prétendit qu'ils abandonnaient au moment du péril la nouvelle capitale de la monarchie, on outragea et maltraita plusieurs d'entre eux, puis on fit ce qu'on avait annoncé plusieurs fois, et ce qui était fort dans les mœurs du pays, on s'insurgea, en proclamant la junte de Séville junte de défense, et en tirant de prison le comte de Montijo et don Francisco Palafox, pour disputer aux Français la capitale de l'Andalousie. On adjoignit les généraux La Romana et Eguia à la junte provinciale, et en déchaînant un peuple furieux dans les rues, en sonnant le tocsin, en traînant tumultueusement des canons sur une sorte d'épaulement en terre qu'on avait élevé autour de Séville, on crut faire beaucoup pour sa défense. Il faut dire pour l'excuse de ceux qui agissaient de la sorte qu'on n'avait guère le moyen de faire davantage. L'esprit de la population n'était pas celui de Saragosse, lorsque cette ville héroïque jura de périr, et périt en effet presque tout entière pour résister aux Français. L'énergie de Séville s'était épuisée en dissensions intestines. Tous les partis avaient successivement dégoûté la population d'eux-mêmes, et inspiré presque le désir de voir arriver le roi Joseph, dont on représentait le caractère comme doux et bienveillant. Une portion assez notable du peuple était à la vérité en grande effervescence, et demandait à tout prix la tête de ceux qu'elle appelait les traîtres, nom que la multitude donne volontiers aux hommes qu'elle n'aime pas, et sur qui elle veut se venger de sa peur; mais nul ne s'offrait pour la diriger, et le clergé intimidé, craignant que les Français ne punissent sur ses biens, même sur la personne de plusieurs de ses membres, la résistance qu'ils rencontreraient, ne poussait nullement à une défense telle que celle de Saragosse ou de Girone.

Fév. 1810. Pendant ces stériles agitations, les Français s'étaient avancés jusqu'aux portes de Séville, par la route de Carmona. Le duc d'Albuquerque, arrivé avec une division assez considérable de l'armée de la Vieille-Castille, avait tourné autour de Séville sans y entrer, ne voyant pas d'avantage à s'y enfermer, et avait gagné la route de Cadix par Utrera, à l'exemple des troupes qui s'étaient retirées de Cordoue devant le corps du maréchal Victor. Les unes et les autres se hâtaient d'atteindre le bas Guadalquivir pour chercher asile dans l'île de Léon. Le 29, le corps du maréchal Victor parut en vue de Séville. Toutes les cloches sonnaient; le peuple accumulé sur les remparts, sur les toits des maisons, poussait des cris furieux; un certain nombre de pièces de canon étaient braquées derrière l'épaulement en terre qu'on avait élevé autour de la ville. Mais ce n'était pas avec de pareils moyens qu'on pouvait arrêter les Français. Le maréchal Victor fit sommer la place, et annonça que si on ne lui en ouvrait pas les portes, il allait attaquer sur-le-champ, et passer au fil de l'épée tout ce qui résisterait. Ces menaces, jointes aux correspondances secrètes avec l'intérieur de la ville, amenèrent des pourparlers pendant lesquels la plupart des principaux personnages, le marquis de La Romana en tête, s'échappèrent de Séville. Entrée des Français dans Séville. La junte alors (celle de la province) consentit à livrer la capitale de l'Andalousie, et le 1er février les portes en furent ouvertes à l'armée de Joseph, qui fit son entrée tambour battant, enseignes déployées.

La ville était presque déserte. Les classes élevées avaient fui ou à Cadix, ou dans les provinces voisines, ou en Portugal. Les moines avaient également cherché à se soustraire au vainqueur, et le peuple, dans un premier mouvement d'effroi, s'était répandu dans les campagnes environnantes. Mais les Français ne commirent aucun désordre, et, se bornant à prendre des vivres pour leurs besoins, respectèrent les personnes et les propriétés. Efforts heureux de Joseph pour ramener le peuple de Séville dans ses murs. Joseph, se hâtant de faire ici l'application de son système, promit un pardon absolu à tous ceux qui rentreraient, caressa le clergé fort disposé à revenir, et en quelques jours ramena le peuple, dont la colère avait passé avec la peur, et qui s'ennuyait de supporter la faim et le froid dans les champs voisins. On trouva à Séville des vivres, des munitions, de l'artillerie, et surtout des valeurs assez considérables, soit en tabac, soit en produits des mines d'Almaden. C'étaient tout autant de ressources dont on avait grand besoin, et dont on se hâta de faire usage.

Maintenant restait à savoir si, comme l'avait affirmé le maréchal Soult, la conquête de Séville serait le gage infaillible de la reddition de Cadix. Le mouvement de nos divers corps d'armée allait bientôt nous l'apprendre.

Opérations des divers corps d'armée. Le 5e corps, dirigé sur l'Estrémadure, avait dispersé en route quelques détachements conduits par le marquis de La Romana, et fait des prises d'une certaine importance, en bagages ou en argent, sur les nombreux fuyards qui allaient chercher un abri derrière les fortes murailles de Badajoz. Marche du 5e corps sur Badajoz, et résistance de cette place. Arrivé aux portes de Badajoz il avait sommé la place, dont les fortifications considérables et bien entretenues étaient occupées par une puissante garnison, dont les approvisionnements étaient abondants et faciles à renouveler, dont la population, accrue des nombreux Espagnols qui s'étaient réfugiés dans ses murs avec ce qu'ils possédaient de plus précieux, demandait à n'être pas livrée aux Français. Le gouverneur avait répondu au nom du marquis de La Romana que la place entendait se défendre, et qu'elle opposerait la résistance qu'on devait attendre de sa force naturelle et de l'énergie de ceux qui y commandaient. Le maréchal Mortier n'ayant rien de ce qui était nécessaire pour un siége, avait pris une forte position sur la Guadiana, et s'était mis en rapport avec le 2e corps (général Reynier), posté d'abord sur le Tage, et avancé maintenant jusqu'à Truxillo.

Paisible occupation de Grenade par le 4e corps. De son côté le général Sébastiani avec le 4e corps, chassant devant lui les débris d'Areizaga, était successivement entré dans Jaen, dans Grenade, et avait ensuite paru devant Malaga, où le peuple en furie annonçait une violente résistance. Mais une avant-garde de cavalerie et d'infanterie légères ayant brusquement assailli Malaga, avait comprimé les fureurs de la populace, et amené la prompte reddition de cet important port de mer. Le 4e corps pouvait se promettre de faire dans le royaume de Grenade un établissement assez paisible.

Arrivée du 1er corps devant Cadix. Malheureusement, sur le point le plus important, celui de Cadix, les choses étaient loin de prendre une tournure aussi favorable. Les ministres du roi Joseph avaient écrit à plusieurs membres du gouvernement et à divers généraux, qui à Séville même avaient paru disposés à se rendre, fatigués qu'ils étaient d'une guerre dévastatrice et de dissensions civiles interminables. Mais ces derniers, contenus maintenant par tout ce qui les entourait, ne répondaient que d'une manière vague et peu satisfaisante. Réunion dans cette ville du gouvernement espagnol, et des têtes les plus exaltées de l'Espagne. Quant aux habitants de Cadix, fort confiants dans la force naturelle de leur ville et dans l'appui des troupes anglaises qui leur était assuré, ils pouvaient désormais donner carrière à leurs passions, opposer aux sommations des Français des bravades outrageantes, s'agiter, se diviser, s'égorger entre eux, et tout cela presque impunément.

Une junte locale insurrectionnelle s'y était formée et s'était emparée de la défense de la place. Flattée de voir Cadix devenir le siége du gouvernement, cette junte n'avait pas aussi maltraité la junte centrale que l'avaient fait les habitants de Séville. Elle lui avait fourni ce qui était nécessaire pour siéger, et avait très-bien accueilli tous les grands personnages civils et militaires qui avaient cherché un refuge dans ses murs. À ces nombreux et importants réfugiés politiques s'étaient joints le duc d'Albuquerque avec sa division, et les troupes qui d'Almaden s'étaient retirées sur Cordoue, et de Cordoue sur l'île de Léon. Forces imposantes réunies dans Cadix et l'île de Léon. Sans livrer le grand arsenal de la Caraque aux Anglais, sans même ouvrir la rade intérieure à leur flotte, la Junte de Cadix leur avait ouvert la rade extérieure, et avait consenti à recevoir dans l'enceinte de la place quatre mille de leurs soldats. Ayant déjà dix-huit mille Espagnols en armes soit dans la ville, soit dans l'île de Léon, de plus le gouvernement et les cortès dont la réunion devait être prochaine, elle ne craignait pas d'être exposée à une domination incommode de la part des Anglais, ni surtout à voir passer dans leurs mains les richesses de la marine espagnole.

Ce n'était pas avec de telles ressources que Cadix pouvait songer à se rendre. Les passions les plus violentes y fermentaient, et tout le mouvement politique qui avait été interrompu à Séville par l'arrivée des Français allait se continuer à Cadix avec une violence plus grande, et à l'abri d'obstacles naturels et militaires presque impossibles à vaincre.

Résolution définitive de convoquer les cortès. Le premier résultat de ce mouvement, continué et accéléré, devait être et fut la dissolution de la junte centrale, qui, persuadée elle-même de l'impossibilité de conserver plus longtemps le pouvoir, se hâta de le résigner. Formation d'une régence royale. Aux applaudissements universels des habitants et des réfugiés de Cadix, elle convoqua immédiatement les cortès, arrêta la forme de cette convocation, et nomma une régence royale chargée d'exercer le pouvoir exécutif. Cette régence fut composée de cinq membres, l'évêque d'Orense, esprit médiocre et fanatique, le général Castaños, personnage adroit et sage, mais plus habile à éluder les difficultés qu'à les résoudre, le conseiller d'État Saavedra, ancien fonctionnaire fort expert en fait d'administration espagnole, un marin de renom, don Antonio Escaño, et un Espagnol des colonies d'Amérique, don Miguel de Lardizabal, appelé à représenter dans le gouvernement les provinces transatlantiques. Après ces deux actes, la junte se sépara, et, ne lui sachant aucun gré de son désintéressement, les furieux qui la poursuivaient accablèrent ses membres des plus mauvais traitements. On alla jusqu'à en arrêter plusieurs pour visiter leurs bagages et voir s'ils n'emportaient pas les fonds de l'État, outrage fort immérité, car ils passaient généralement pour de très-honnêtes gens.

À peine la nouvelle régence avait-elle été instituée, qu'elle s'empara du pouvoir, fit tant bien que mal avec la junte de Cadix le départ entre les attributions locales et les attributions gouvernementales, et laissa voir assez clairement le désir de retarder la convocation des cortès. Mais le peuple de Cadix voulait la réunion prochaine de cette assemblée, les réfugiés la désiraient aussi, et afin de la rendre plus certaine, on établit que pour les provinces empêchées par les armées françaises les élections se feraient à Cadix même, par l'intervention des réfugiés. Les cortès si désirées devaient être réunies au mois de mars.

Impossibilité de s'emparer de Cadix autrement que par un grand siége. C'est dans cette situation que le 1er corps, sous la conduite du maréchal Victor, arriva devant le canal de Santi-Petri, trois ou quatre jours après l'entrée des Français à Séville. S'il eût paru devant Cadix avec des forces imposantes, quand le gouvernement, les armées, les esprits les plus ardents se trouvaient encore à Séville, peut-être il eût réussi à surprendre la place et à en décider la reddition. Mais depuis que les membres de tous les pouvoirs, depuis que des troupes nombreuses et les têtes les plus exaltées de l'Espagne avaient eu le temps de se rassembler à Cadix, depuis que les Anglais étaient accourus, il y aurait eu folie à espérer la reddition. Aussi malgré quelques menées secrètes, les réponses publiques furent-elles hautaines et même outrageantes, et il fallut se décider à faire les préparatifs d'un siége long et difficile.

Description de Cadix et de l'île de Léon. Tout le monde connaît le site de cette grande place maritime, centre de l'antique puissance navale de l'Espagne, et assise aux bouches du Guadalquivir comme Venise l'est aux bouches du Pô et de la Brenta. (Voir la carte no 52.) Une espèce de rocher peu élevé, dominant la mer de quelques centaines de pieds, terminé en plateau dans tous les sens, couvert de nombreuses et riches habitations, forme la ville même de Cadix, et puis par une langue de terre plate et sablonneuse se rattache aux vastes lagunes qui bordent la côte méridionale d'Espagne. L'espace de mer compris entre Cadix et ces lagunes forme la rade intérieure. Au milieu de ces lagunes, les unes cultivées, les autres couvertes de salines, s'élève le célèbre arsenal de la Caraque, communiquant avec la rade par plusieurs grandes passes. Tout autour de ces lagunes un canal large, profond, aussi difficile à franchir qu'une rivière, s'étendant de Puerto-Real au fort de Santi-Petri, sépare de la terre ferme cet ensemble d'établissements, excepté le corps même de la Caraque, et trace la limite derrière laquelle se trouve ce qu'on appelle l'île de Léon. Difficultés du siége de Cadix. Or pour enlever cette île et la ville de Cadix elle-même, il fallait passer de vive force le canal de Santi-Petri, devant une armée ennemie et malgré les nombreuses flottilles des Espagnols et des Anglais, puis s'avancer à travers les lagunes en franchissant une multitude de fossés tous faciles à défendre, conquérir l'un après l'autre les bâtiments de la Caraque situés au delà du canal, et enfin cheminer sur la langue de terre qui conduit au rocher de Cadix, en prenant au moyen d'une attaque régulière les fortifications dont elle est couverte.

Mars 1810. Il est vrai que de quelques points saillants du rivage, comme celui du Trocadéro situé à droite et en dehors du canal de Santi-Petri, on pouvait envoyer des projectiles incendiaires sur Cadix, et peut-être s'épargner une attaque directe et régulière. Mais c'était une opération très-difficile, très-douteuse, et qui en exigeait préalablement bien d'autres. Ainsi il fallait d'abord s'emparer du Trocadéro pour rétablir le fort de Matagorda, d'où il était possible de tirer sur Cadix, puis établir le long du canal de Santi-Petri une suite de petits camps retranchés, afin de former l'investissement de l'île de Léon. L'artillerie nécessaire pour armer ces divers ouvrages, il fallait la faire venir de Séville, et même la fondre en partie dans l'arsenal de cette ville, parce que celle qui s'y trouvait n'était pas d'un assez fort calibre. Les mortiers à grande portée n'existaient pas à Séville, et on était réduit à les créer. Enfin on ne pouvait se dispenser de construire une flottille, soit pour franchir le canal de Santi-Petri, soit pour traverser la rade intérieure au moment de l'attaque décisive, soit aussi pour tenir à distance les flottilles ennemies, qui ne manqueraient pas de venir contrarier les travaux des assiégeants et de canonner leurs ouvrages. On avait à Puerto-Real, à Puerto-Santa-Maria, à la Caraque elle-même (dans la partie en deçà du canal), les éléments d'une flottille, bien que les Espagnols à notre approche eussent fait passer tous leurs bâtiments de la rade intérieure que nous pouvions atteindre avec nos projectiles, dans la rade extérieure qui échappait entièrement à nos feux. Indépendamment du matériel de cette flottille, nous avions dans les marins de la garde un personnel tout organisé pour la manœuvrer. Dissémination de l'armée française entre Grenade, Cadix, Séville et Badajoz. Mais il fallait bien du temps pour réunir ces moyens d'attaque si divers, et une considération frappait tous les esprits, maintenant qu'on était répandu dans cette immense contrée qui de Murcie s'étend à Grenade, de Grenade à Cadix, de Cadix à Séville, de Séville à Badajoz, c'est que notre belle armée, deux fois plus considérable au moins qu'il ne fallait pour envahir le midi de l'Espagne, suffirait difficilement pour le garder. Le maréchal Victor avec 20 mille hommes avait à peine de quoi former l'investissement de l'île de Léon et de quoi contenir la garnison de cette île, plus nombreuse mais heureusement moins vaillante que le 1er corps; et s'il avait assez de troupes pour préparer le siége, il n'en pouvait pas avoir assez pour l'exécuter. Le 5e corps, sous le maréchal Mortier, obligé de fournir une garnison à Séville et un corps d'observation devant Badajoz, devait rencontrer de grandes difficultés dans l'accomplissement de cette double tâche. Le général Sébastiani avec le 4e corps, obligé de tenir Malaga, d'occuper Grenade, de faire face aux insurgés de Murcie qui s'appuyaient sur les Valenciens, n'avait pas un soldat de trop. La division Dessoles, qu'on avait postée aux gorges de la Sierra-Morena, afin de protéger la ligne de communication, y devait être employée tout entière, car elle avait à garder, outre les défilés de la Sierra-Morena, Jaen, qui commande la route de Grenade, et les plaines de la Manche, qu'il faut traverser pour se rendre à Madrid. Mais il fallait aussi à Madrid, où l'on n'avait laissé que quelques Espagnols et des malades, une garnison française. La division Dessoles, chargée de la fournir, allait donc se trouver partagée entre ces deux tâches, en restant probablement insuffisante pour les remplir toutes deux. Enfin le 2e corps, sous le général Reynier, établi sur le Tage, entre Almaraz, Truxillo, Alcantara, ne pouvait sans imprudence être retiré de ce poste, car c'est par là que les Anglais avaient passé l'année précédente pour se rendre d'Abrantès à Talavera. Tout au plus pourrait-on, en laissant ce corps sur le Tage, le porter plus avant en Portugal, si une armée française s'avançait sur Lisbonne, et le joindre même à elle; mais alors le cours entier du Tage, de Madrid à Alcantara, resterait livré aux innombrables coureurs de Salamanque, d'Avila, de Plasencia, de l'Estrémadure. Voilà donc cette nombreuse et belle armée, la plus vaillante de toutes celles de l'Empire, n'ayant de rivale que le corps du maréchal Davout en Hanovre, qui, au nombre de 80 mille hommes environ, était déjà dispersée entre les provinces de Grenade, de l'Andalousie, de l'Estrémadure, au point de n'être en force nulle part, et de ne pouvoir certainement prêter aucun secours à l'armée qui en Portugal allait agir contre les Anglais! L'espérance d'en pouvoir reporter une partie vers Lisbonne, qui avait décidé Napoléon à consentir à l'expédition d'Andalousie, devait par conséquent s'évanouir bientôt, et faire place à la crainte de la voir même insuffisante pour la garde de l'Andalousie.

Déjà en effet la garnison de Cadix s'agitait, et montrait des têtes de colonnes au point de faire craindre de subites apparitions sur la terre ferme. Les populations à moitié sauvages des montagnes de Ronda, accrues des contrebandiers de Gibraltar, parcouraient et ravageaient la campagne. Les corps réfugiés dans Badajoz, réunis à un fort détachement anglais, prouvaient par leurs mouvements que nulle part les Espagnols ne voulaient rester oisifs.

La nouvelle régence, gouvernant l'insurrection du milieu des lagunes de Cadix, avait chargé le marquis de La Romana de prendre le commandement des troupes de l'Estrémadure campées autour de Badajoz. Cette même régence avait appelé le général Blake de la Catalogne, où elle l'avait remplacé par le général O'Donnell, et l'avait mis à la tête de l'armée du centre, dont les débris s'étaient réfugiés dans le royaume de Murcie à la suite du général Areizaga. Blake devait les rallier, et, de concert avec la garnison de Cadix, diriger des expéditions sur Grenade, sur Séville, partout enfin où il pourrait, afin de soutenir les guérillas de Ronda. Il faut ajouter que la double diversion ordonnée sur nos ailes, et consistant à pousser le maréchal Ney sur Ciudad-Rodrigo, le général Suchet sur Valence, n'avait point réussi.

Vaines tentatives du maréchal Ney sur Ciudad-Rodrigo, et du général Suchet sur Valence. L'ordre irréfléchi donné au maréchal Ney, d'aller attaquer l'importante place de Ciudad-Rodrigo sans artillerie de siége, et dans le voisinage des Anglais qui s'étaient reportés vers le nord du Portugal, n'avait pu amener qu'une vaine bravade. Le maréchal Ney avait dû se borner à envoyer contre les murs de la place quelques boulets avec son artillerie de campagne, et à sommer ensuite le gouverneur, qui avait fait à sa sommation la réponse que méritait une pareille tentative. Il était revenu à Salamanque. Le général Suchet, croyant que l'ordre de marcher sur Valence était concerté avec Napoléon, et devait prévaloir sur celui d'assiéger Lerida, Mequinenza, Tortose, s'était avancé en deux colonnes, l'une le long de la mer, l'autre par les montagnes de Teruel, et après leur jonction opérée à Murviedro, s'était montré devant Valence. Il s'était même emparé du faubourg du Grao, et avait lancé des boulets dans la ville, que plus d'un avis présentait comme disposée à se rendre. Mais les Valenciens, pour toute réponse, avaient arrêté, persécuté les habitants supposés douteux, ou portés à la paix, notamment l'archevêque de Valence, et avaient opposé une résistance que, sans grosse artillerie, on ne pouvait vaincre. Le général Suchet avait dû se retirer en toute hâte vers l'Aragon. C'était la seconde armée française (en comptant celle du maréchal Moncey) qui, après s'être montrée devant Valence, était obligée de rétrograder sans avoir pu forcer les portes de cette orgueilleuse ville. L'exaltation des Valenciens en devait être singulièrement augmentée.

Voyage de Joseph en Andalousie. Ses illusions sur son établissement dans cette province. Toutefois on n'avait rien à craindre en Andalousie, avec l'armée qu'on y avait réunie, et le mal, bien grand il est vrai, se réduisait à paralyser 80 mille vieux soldats. Pour le moment on dominait tout à fait de Murcie à Grenade, de Grenade à Cordoue, de Cordoue à Séville. Ces importantes cités étaient soumises et payaient l'impôt. Joseph se promenait en roi de l'une à l'autre, et, la curiosité attirant autour de lui une certaine affluence, la fatigue de la guerre lui procurant quelques adhésions, il faisait un voyage que ses courtisans disaient triomphal, que les hommes sensés considéraient comme peu significatif. Il faut reconnaître cependant que la mobile et inconséquente populace des villes, tout en détestant les Français, applaudissait ce roi français de manière à lui faire illusion. Aussi ses flatteurs ne manquaient-ils pas de répéter qu'on avait bien raison de penser qu'il obtiendrait plus avec sa grâce personnelle et sa bonté que Napoléon avec ses terribles soldats, et que si on le laissait faire il aurait bientôt subjugué l'Espagne, oubliant, lorsqu'ils parlaient ainsi, qu'ils avaient autour d'eux 80 mille de ces terribles soldats pour les protéger, et pour ménager au roi Joseph le moyen d'essayer ses charmes sur le peuple de l'Andalousie. Joseph était donc satisfait, et le maréchal Soult se flattait d'avoir beaucoup ajouté à la somme des titres dont il croyait avoir besoin devant le sévère tribunal de Napoléon.

Nouvelles imprévues qui viennent surprendre Joseph en Andalousie. Mais tandis qu'ils s'applaudissaient l'un et l'autre d'avoir exécuté cette expédition d'Andalousie, un coup de foudre parti de Paris venait changer les joies de Joseph en amères tristesses. L'expédition d'Andalousie avait rempli en Espagne les premiers mois de 1810, et c'était le moment même des plus graves démêlés avec la Hollande. Napoléon n'avait pas seulement des contestations avec le roi Louis, il en avait avec le roi Jérôme pour le Hanovre, et pour l'exécution des conditions financières attachées à la cession de ce pays. Fatigué de rencontrer auprès de ses frères des difficultés incessantes, ne sachant pas reconnaître qu'ils n'étaient en réalité que les agents passifs de la résistance des choses, il se livrait à leur égard aux plus vives colères, et s'en prenait à eux non-seulement de leurs fautes mais des siennes, car, après tout, les obstacles contre lesquels il se heurtait à chaque pas, qui les avait créés, sinon lui, en voulant partout tenter l'impossible? Dans ces dispositions irritables, recevant une multitude de rapports sur la cour de Joseph, sur le langage qu'on y tenait, sur le système qu'on cherchait à y faire prévaloir, sur quelques largesses accordées à certains favoris, il prit des mesures fort dures, et qui n'étaient pas de nature à faciliter la tâche de Joseph en Espagne. D'abord il trouva très-mauvais qu'on eût détourné le général Suchet du siége de Lerida, pour le porter sans grosse artillerie sur Valence, ce qui avait exposé l'armée française à paraître deux fois en vain devant les murs de cette ville. Il blâma Joseph, il blâma le général lui-même, et lui défendit dorénavant d'obéir à aucune autre autorité qu'à celle de Paris. Il désapprouva également l'imprudente pointe ordonnée au maréchal Ney sur Ciudad-Rodrigo, et cette fois encore attribua la faute à l'état-major de Madrid qui avait prescrit ce mouvement. Mais c'était là le moins fâcheux.

Voir donner de l'argent, quelque peu que ce fût, à des favoris, quand les ressources manquaient partout, lui avait déplu au delà de toute expression. Puisqu'on trouve, disait-il, de quoi donner à des oisifs, à des intrigants, on doit pouvoir nourrir les soldats qui prodiguent leur sang au roi Joseph; et puisqu'on ne veut pas pourvoir à leurs besoins, je vais y pourvoir moi-même.—Cela dit, Napoléon convertit en gouvernements militaires les provinces de l'Èbre, avec la pensée de les réunir plus tard à la France. il convertit en gouvernements militaires la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la Biscaye, qui comprenaient les quatre provinces à la gauche de l'Èbre. Il établit que, dans ces gouvernements, les généraux commandants exerceraient l'autorité, tant civile que militaire, qu'ils percevraient tous les revenus pour le compte de la caisse de l'armée, et n'auraient avec l'autorité de Madrid que des relations de déférence apparente, mais aucune relation d'obéissance ou de comptabilité. C'était à lui seul que les chefs de corps, Augereau, Suchet, Reille, Thouvenot, devaient rendre compte de leurs actes, et de lui seul qu'ils devaient recevoir leurs instructions. Après avoir ainsi pris possession militaire des territoires situés à la gauche de l'Èbre, Napoléon écrivit en secret à chacun des généraux pour leur communiquer sa véritable pensée, qui était de réunir la rive gauche de l'Èbre à la France, afin de s'indemniser des sacrifices qu'il faisait pour assurer la couronne d'Espagne sur la tête de son frère. Toutefois ne voulant pas annoncer encore ce projet, il leur recommanda la plus grande discrétion; mais, dans le cas où on leur enverrait de Madrid des ordres contraires à ceux de Paris, il les autorisa à déclarer qu'ils avaient reçu défense d'obéir au gouvernement espagnol, et injonction de n'obéir qu'au gouvernement français. Une pareille résolution était fort grave, non-seulement pour l'Espagne, mais pour l'Europe. Il semblait, en effet, que Napoléon, insatiable dans la paix comme dans la guerre, quand il ne conquérait point par son épée, voulait conquérir par ses décrets. Il venait de réunir à l'Empire la Toscane, les États romains, la Hollande. Il songeait en ce moment, sans en parler, à faire de même pour le Valais et les villes anséatiques. Ajouter encore à ces acquisitions le revers des Pyrénées jusqu'à l'Èbre, c'était dire au monde que rien ne pouvait échapper à son avidité, et que toute terre sur laquelle se portait son terrible regard était une terre perdue pour son possesseur, ce possesseur fût-il même un frère! Prétendre que la gauche de l'Èbre devait devenir l'indemnité des dépenses de la France en Espagne, était une étrange dérision! Sans doute, si Napoléon avait laissé Ferdinand sur le trône, qu'il l'eût aidé par exemple à conquérir le Portugal sur les Anglais, et qu'il lui eût demandé la rive gauche de l'Èbre en dédommagement, on aurait pu le concevoir, sauf les justes ombrages de l'Espagne et de l'Europe! mais imposer à l'Espagne une dynastie malgré elle, forcer presque cette dynastie à régner (car Joseph n'était guère moins contraint que les Espagnols), et puis demander à l'une et à l'autre de payer ce bienfait d'un démembrement de territoire, était une véritable folie d'ambition! c'était ajouter aux causes nombreuses qui excitaient la haine des Espagnols contre nous une cause plus puissante que toutes les autres, celle de voir cette péninsule si chère à leur cœur, envahie, morcelée par un ambitieux voisin, qui, après les avoir privés de leur dynastie, les privait en outre d'une partie de leur territoire. C'était enfin réduire au désespoir et rejeter à jamais dans les rangs de l'insurrection tous ceux que l'espérance d'un meilleur régime, le besoin vivement senti d'une régénération politique, avaient rattachés un moment à la nouvelle dynastie.

Le secret ordonné aux généraux relativement à la réunion des quatre provinces n'était pas longtemps possible. L'établissement des gouvernements militaires dans ces provinces aurait suffi seul, à défaut de toute indiscrétion, pour révéler la véritable pensée de Napoléon, et personne, en effet, ne s'y trompa, comme on le verra bientôt. Du reste, Napoléon ne s'en tint pas à cette mesure. Il en prit d'autres qui limitèrent aux portes mêmes de Madrid l'autorité royale de Joseph. En dehors des commandements ci-dessus mentionnés, il divisa les armées agissantes en trois, une du midi, une du centre, une du Portugal. Il plaça à la tête de l'armée du midi le maréchal Soult, dont, après réflexion, il avait renoncé à rechercher la conduite à Oporto, et lui confia les 4e, 1er et 5e corps, qui occupaient Grenade, l'Andalousie, l'Estrémadure. Il composa l'armée du centre de la seule division Dessoles, y ajouta les dépôts généralement établis à Madrid, et la confia à Joseph. Enfin celle du Portugal dut se trouver formée, ainsi qu'on l'a vu, de toutes les troupes réunies ou à réunir dans le nord, pour marcher sur Lisbonne, sous les ordres du maréchal Masséna. Chacun des généraux commandant ces armées agissantes, ayant l'autorité qui appartient à tout chef d'une force armée sur le terrain où il opère, ne devait obéir qu'au ministère français, c'est-à-dire à Napoléon lui-même, qui avait déjà pris le titre de commandant suprême des armées d'Espagne, et avait nommé le prince Berthier son major général. L'autorité de Joseph réduite en Espagne au commandement de l'armée du centre. Ainsi Joseph n'avait rien à ordonner aux gouverneurs généraux des provinces de l'Èbre, rien aux chefs des trois armées agissantes; seulement, comme chef de l'armée du centre, il avait à l'égard de celle-ci le droit de donner des ordres; mais elle était la moins nombreuse, n'avait qu'une tâche insignifiante, et se composait de 20 à 25 mille hommes, sains ou malades, dont 12 mille au plus en état d'agir. On ne pouvait rendre son autorité ni plus restreinte ni plus nominale, et ce n'était pas assurément une manière de le relever aux yeux des Espagnols. De plus, les prescriptions relatives aux finances furent aussi sévères que les prescriptions relatives à la hiérarchie militaire. Les revenus recueillis dans les provinces de l'Èbre furent alloués aux armées qui les occupaient. Les armées agissantes durent se nourrir sur le pays où elles faisaient la guerre, et comme il était possible qu'elles ne trouvassent pas assez de numéraire pour leur solde, Napoléon consentit à envoyer en Espagne deux millions par mois seulement. Dès lors Joseph, déjà réduit sous le rapport du commandement aux troupes stationnées autour de Madrid, allait être réduit pour les revenus à ce qui se percevait à Madrid même, c'est-à-dire à l'octroi de cette capitale, et la haine que lui portaient les Espagnols, non à cause de lui, mais de l'invasion étrangère dont il était le représentant, allait se convertir en un sentiment plus redoutable encore, celui du mépris.