Joseph reçut ces nouvelles à Séville, et en fut accablé. Que dire, en présence de tels actes, à ses sujets tant soumis que rebelles, tant ralliés que tendant à se rallier? Indépendamment de son autorité rabaissée et exposée à l'arrogance des généraux, le démembrement du territoire devait inspirer à tous les Espagnols sincères un vrai désespoir. Déjà ils voyaient les colonies leur échapper, mais à cette perte ajouter celle des Pyrénées et des provinces à la gauche de l'Èbre, c'était subir toutes les calamités à la fois. D'ailleurs le prétendu secret avait percé dans les provinces insurgées comme dans les provinces soumises; les ennemis triomphaient de ce démembrement prochain qui justifiait leur haine, et les amis en étaient consternés, car il ôtait toute excuse à leur soumission. La régénération de la monarchie, se fût-elle réalisée, n'était rien au prix du démembrement du territoire; et d'ailleurs cette régénération tant promise, se bornait jusqu'à présent au ravage du pays, et à l'effusion du sang. MM. O'Farrill, d'Urquijo, d'Azanza, d'Almenara, qui avaient accompagné Joseph à Séville, étaient en proie à un profond chagrin. Ainsi, comme on le voit, Joseph n'était pas beaucoup plus heureux que Charles IV confiné à Marseille, que Ferdinand VII prisonnier à Valençay, que tant d'autres rois vaincus et détrônés, les uns privés d'une partie, les autres de la totalité de leurs États.

Joseph quitte subitement l'Andalousie, afin de se rapprocher de Paris, et de pouvoir négocier avec son frère. Frappé d'un coup si rude, Joseph n'avait plus aucun goût de demeurer à Séville, car sa présence, lorsqu'elle était précédée ou suivie de pareils actes, ne pouvait plus avoir sur ses nouveaux sujets l'effet qu'il en avait attendu. Il se trouvait en outre sans autorité en Andalousie, le maréchal Soult étant devenu général en chef de l'armée du midi, et il lui fallait aussi se rapprocher de la France, afin de traiter avec son frère, et de lui exposer les conséquences probables des dernières mesures prises à Paris. Il partit donc avec ses ministres, laissant le maréchal Soult maître absolu de l'Andalousie, et charmé d'être débarrassé d'une royauté nominale qui ne pouvait plus que gêner sa royauté réelle. Ainsi quatre-vingt mille hommes, les meilleurs qu'il y eût en Espagne, venaient d'être paralysés pour faire non pas Joseph, mais le maréchal Soult, roi de l'Andalousie!

Avril 1810. Joseph parcourut rapidement et sans éclat cette Andalousie où il faisait naguère des promenades triomphales, et en traversant les défilés de la Sierra-Morena où était cantonnée la division Dessoles, la seule force active qui lui restât, il la rapprocha de Madrid, car avec les blessés, les malades, les dépôts, avec les soldats des équipages et du parc général, avec les Espagnols qu'il avait eu l'imprudence de recruter parmi les prisonniers d'Ocaña, il avait à peine de quoi garder la capitale et ses environs les moins éloignés. Il laissa quelque infanterie aux défilés de la Sierra-Morena, un ou deux régiments de dragons pour battre la Manche, et concentra autour de Madrid le peu de forces sur lesquelles il pût compter.

Aussitôt rentré dans sa capitale, où, quoique vainqueur de l'Andalousie, il apportait le chagrin le plus amer, il reçut de Séville les plus étranges communications. Le maréchal Soult, ne se jugeant pas assez riche en troupes avec les trois corps qu'on lui avait confiés, et qui comprenaient ce qu'il y avait de meilleur en Espagne, prétendait que tout ce qui se trouvait dans l'arrondissement du midi relevait de lui, et en conséquence il enjoignait à la brigade qui était entre la Manche et l'Andalousie de se rapprocher de lui pour recevoir ses ordres. Le général Lahoussaye, à qui ces injonctions étaient adressées, répondit qu'il dépendait de l'état-major de Madrid, et qu'il ne pouvait sans l'autorisation de celui-ci quitter le poste qu'il occupait. Le maréchal Soult répliqua en accompagnant ses ordres de menaces sévères s'il n'était pas obéi. Joseph maintint ce qu'il avait ordonné, et défendit au général Lahoussaye d'obéir au maréchal Soult. Tandis qu'il avait une pareille querelle avec le maréchal Soult, il essuya un nouveau désagrément non moins pénible que tous les autres. Les généraux qui stationnaient dans le royaume de Léon et dans la Vieille-Castille, où n'étaient pas encore établis des gouvernements militaires, mettaient en pratique le principe posé par Napoléon, que chaque armée devait vivre sur la province qu'elle occupait, et levaient des contributions sans employer l'intermédiaire des agents financiers de Joseph, sans même tenir aucun compte de son autorité. Ces coups répétés humilièrent Joseph au dernier point. Ayant déjà songé à quitter Madrid pour retourner à Naples, il était prêt à abdiquer, même sans compensation, la lourde couronne d'Espagne. Envoi à Paris de MM. d'Azanza et d'Hervas. Soutenu toutefois par ses ministres et par quelques hommes de sa confiance, qui n'auraient pas voulu voir disparaître le roi auquel ils s'étaient attachés, il chargea sa femme qui était à Paris, et deux de ses ministres, MM. d'Azanza et d'Hervas qui allaient s'y rendre, de négocier avec son frère, pour lui faire comprendre que la perte des provinces de l'Èbre l'exposait à la haine des Espagnols, la réduction de son autorité à leur mépris, qu'il valait mieux dès lors le retirer de la Péninsule que de l'y laisser à de telles conditions.

Réponse de Napoléon aux représentations de Joseph. Napoléon reçut sans dureté mais avec un peu de dédain les ministres espagnols, qualifia de la manière la plus méprisante la politique de Joseph, qui s'imaginait, disait-il, qu'avec de l'argent sans soldats on réduirait une nation implacable, à laquelle on ne pouvait songer à tendre la main qu'après l'avoir terrassée. Il se montra inflexible sur l'article des finances; il déclara qu'il lui était impossible de suffire aux charges de la guerre, que si on ne payait pas les troupes il serait obligé de les rappeler, que Joseph ne sachant ou ne voulant pas tirer de l'Espagne l'argent qui s'y trouvait, il fallait bien qu'il le fît lui-même par la main de ses généraux; que d'ailleurs il les surveillerait de près, et les obligerait à verser dans les caisses de Joseph tout ce qui dépasserait les besoins de leurs armées; qu'au surplus il restait à Joseph, pour y percevoir des contributions, la Nouvelle-Castille, la Manche, Tolède, provinces à peu près soumises; qu'en fait de subsides envoyés de France, il ne pouvait rien ajouter aux deux millions qu'il avait promis pour fournir la portion de la solde payable en argent; que tout au plus consentirait-il à ce que l'armée du centre, confiée à Joseph, prit sa part de ces deux millions; que quant aux divers commandements, il ne pouvait en changer la distribution; qu'il fallait deux grandes armées, celle du midi et celle du Portugal, pour concourir à l'expulsion des Anglais, que lui seul était capable de les diriger, et que laissant entre deux une armée au centre, il avait concédé tout ce qui était possible en la confiant à Joseph, qui en disposerait comme il l'entendrait; qu'en définitive les généraux commandant les armées actives n'avaient d'autorité qu'en ce qui concernait les opérations militaires et l'entretien de leurs armées, que pour tout le reste ils étaient simplement les hôtes du roi d'Espagne, et lui devaient respect comme roi et comme frère de l'Empereur; qu'il allait réprimander vertement ceux qui lui avaient manqué (le maréchal Soult notamment), mais que le commandement militaire devait demeurer absolu et non partagé.

Relativement aux provinces de l'Èbre où il avait institué des gouvernements, Napoléon ne dissimula pas son projet de les réunir plus tard à la France, afin de s'indemniser de ses dépenses; toutefois il ajouta qu'il ne les réunirait pas sans compensation, que le Portugal adjoint un jour à l'Espagne pouvait en fournir une fort belle, mais qu'avant de le donner il fallait le conquérir, que pour cela il fallait en chasser les Anglais, et après les avoir chassés leur arracher la paix, ce qui n'était pas aisé. Pour le présent il reconnut la difficulté de rien statuer, le danger d'annoncer quelque chose, et la convenance de l'ajournement et du silence. Après avoir répété ces discours en plus d'une occasion, Napoléon retint auprès de lui les ministres de son frère, et parut vouloir remettre sa décision sur les points difficiles jusqu'après les événements de la campagne de 1810, qui peut-être, en terminant la guerre dans l'année, ferait cesser les perplexités de Joseph, et trancherait heureusement les questions soulevées. Les ministres espagnols restèrent donc à Paris afin de négocier et de saisir toutes les occasions d'agir sur l'inflexible volonté de Napoléon.

Pour le moment Napoléon leur promit d'ajouter quelques troupes à l'armée du centre, réprimanda le maréchal Soult sur sa manière de traiter le roi, repoussa la prétention de ce maréchal d'attirer à lui la brigade de la Manche, et s'occupa de décider définitivement la marche des opérations pour 1810. Plan de campagne pour 1810. C'était un vrai malheur de ne s'être pas jeté tout de suite sur les Anglais, dès le mois de février ou de mars, avec ce qu'on avait de forces, car dans le midi de l'Espagne la saison des opérations militaires pouvait commencer de très-bonne heure. Le temps perdu pour l'expédition d'Andalousie ayant empêché d'agir avant l'été, on remet la campagne active à l'automne, et Napoléon se décide à employer l'été à prendre les places. Sans attendre en effet les troupes du général Junot, seulement avec les divisions Reynier et Loison, dont l'une avait servi à recruter les anciens corps, dont l'autre avait été employée à compléter le 6e (maréchal Ney), avec ce qui était arrivé de la garde, et les 80 mille vieux soldats que l'on avait réunis sur le Tage après la bataille de Talavera, il eût été possible avant les chaleurs de marcher contre les Anglais et de les pousser vivement sur Lisbonne. Mais les 80 mille vieux soldats campés autour de Madrid ayant été dispersés entre Baylen, Grenade, Séville, Cadix, Badajoz, il fallait, pour que l'armée de Portugal devînt suffisante, attendre que toutes les troupes en marche vers les Pyrénées y fussent arrivées. Dès lors ce n'était plus une campagne de printemps mais d'automne qu'on pouvait faire contre les Anglais, car pendant l'été, surtout dans le midi de la Péninsule, les chaleurs rendaient les opérations presque impossibles. Restait donc à employer fructueusement les mois de mai, juin, juillet, août. Napoléon se voyant réduit, par la faute commise en Andalousie, à une guerre plus lente, imagina de la rendre méthodique, en assiégeant les places avant de commencer une nouvelle invasion du Portugal. Déjà il était convenu que le général Suchet assiégerait Lerida et Mequinenza, que le maréchal Augereau assiégerait Tortose et Tarragone, avant de marcher de nouveau sur Valence. Napoléon décida que le maréchal Soult, tout en essayant de prendre Cadix, essayerait aussi d'enlever Badajoz, sur la frontière du Portugal; que le maréchal Masséna de son côté, pendant que son armée achèverait de se former, exécuterait les siéges de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida, qui étaient les clefs du Portugal du côté de la Castille, et que ces points d'appui une fois assurés, on prendrait l'offensive dans le courant du mois de septembre, en marchant tous ensemble sur Lisbonne, le maréchal Masséna par la droite du Tage, le maréchal Soult par la gauche. D'après ce nouveau plan, tout l'été devait être consacré à faire des siéges. Les ordres furent donnés pour qu'on l'employât de la sorte, et avec la plus grande activité possible.

Le général Suchet se porte sur Lerida pour en faire le siége. Le général Suchet avait en effet, dès le mois d'avril, entrepris la tâche qui lui était assignée. Ayant promptement réparé la faute qu'on lui avait fait commettre en l'attirant sur Valence, il s'était porté devant Lerida pour en commencer le siége. Le 10 avril il avait établi son quartier général à Monzon, sur la Cinca, point où il avait réuni à l'avance le matériel de siége, tel que grosse artillerie, fascines, gabions, outils de toute sorte. Son corps, complété à l'effectif de trente et quelques mille hommes par l'arrivée des derniers renforts, ne pouvait pas fournir plus de 23 à 24 mille combattants. Il en avait laissé environ 10 mille à la garde de l'Aragon, et avec 13 ou 14 mille il s'était acheminé sur Lerida, dont il avait formé l'investissement sur les deux rives de la Sègre. Ces forces suffisaient à la rigueur pour l'attaque de la place, mais on avait lieu de craindre qu'elles ne fussent insuffisantes s'il fallait couvrir le siége contre les tentatives très-vraisemblables du dehors. À la vérité Napoléon avait ordonné aux deux armées de Catalogne et d'Aragon, commandées par le maréchal Augereau et le général Suchet, de profiter de leur voisinage pour se secourir mutuellement. Le maréchal Augereau devait couvrir les siéges de Lerida et de Mequinenza pendant que le général Suchet les exécuterait, et le général Suchet à son tour devait couvrir ceux de Tortose et de Tarragone, pendant que le maréchal Augereau y consacrerait ses forces. Malheureusement l'armée de Catalogne, partagée entre mille soins divers, tantôt occupée de couvrir la frontière française que les bandes venaient insulter chaque jour, tantôt obligée de courir à Barcelone pour protéger cette ville ou la nourrir, tantôt enfin appelée à Hostalrich dont l'investissement était entrepris, ne réussissait souvent qu'à manquer ces buts divers, pour les vouloir tous atteindre. Il eût fallu l'esprit à la fois le plus ingénieux et le plus actif pour satisfaire à tant de devoirs, et le vieil Augereau, successeur du général Saint-Cyr, n'était pas cet esprit rare. Dans le moment il se trouvait devant Hostalrich et non aux environs de Lerida. Le général Suchet arriva donc seul devant cette dernière place, et ne s'en émut point, car en sachant se partager à propos entre les opérations du siége et l'expulsion de l'armée qui viendrait le troubler, il se flattait de venir à bout de la double tâche qui lui était confiée.

Description de Lerida. La place de Lerida est célèbre dans l'histoire, et depuis César jusqu'au grand Condé elle a joué un rôle important dans les guerres de tous les siècles. Le grand Condé, comme chacun le sait, ne réussit point à la prendre; le duc d'Orléans y réussit dans la guerre de la succession, et on pouvait échouer dans cette entreprise sans qu'il y eût rien d'extraordinaire. La place est sur la droite de la Sègre, rivière qui court perpendiculairement vers l'Èbre, et lui porte les eaux d'une moitié au moins de la chaîne des Pyrénées. (Voir la carte no 52.) La ville, située au pied d'un rocher que surmonte un château fort, bâtie entre ce rocher et la Sègre, est protégée par les eaux de cette rivière sur une partie de son front, et de tous les côtés par les feux plongeants du château. Le rocher qui porte ce château, taillé presque à pic de toute part, n'est abordable que vers le sud-ouest, par une pente adoucie qui se continue au delà de la ville; mais vers son extrémité cette pente se relève brusquement, et présente divers saillants sur lesquels ont été construits le fort de Garden, et les redoutes de San-Fernando et du Pilar, en sorte que le côté accessible du château est lui-même défendu par de bons ouvrages. Il fallait donc prendre la ville sous les feux du château, et après la ville le château lui-même, en forçant les ouvrages qui en défendaient l'approche, à moins toutefois que par une attaque bien entendue on ne dirigeât le siége de manière à entraîner la chute de la ville et du château à peu près en même temps. Une bonne conduite des opérations pouvait, il est vrai, amener ce double résultat presque le même jour.

La ville renfermait 18 mille âmes d'une population fanatique, plus une garnison de 7 à 8 mille hommes commandée par un chef jeune et énergique, Garcia Conde, qui s'était distingué au siége de Girone. Elle ne manquait ni de vivres ni de munitions, même pour un long siége.

Plan d'attaque imaginé par le colonel Haxo, et adopté par le général Suchet. L'habile officier du génie Haxo résolut de commencer par attaquer la ville, en l'abordant par le nord-est, c'est-à-dire entre la rivière et le château, et par son côté le plus peuplé, de façon à mettre le courage des habitants à une rude épreuve. Il est vrai qu'on était ainsi exposé à tous les feux du château, mais la nature du terrain y rendait le travail des tranchées facile, et en s'approchant rapidement ces feux devaient devenir si plongeants qu'on aurait beaucoup moins à les craindre. De plus on avait l'avantage, en attaquant de ce côté, de n'avoir pas derrière soi le fort de Garden, qui est placé sur le revers opposé.

Tentative du général O'Donnell pour faire lever le siége de Lerida. Pendant qu'on se disposait à ouvrir la tranchée, une lettre interceptée apprit au général Suchet que le général espagnol O'Donnell arrivait avec les troupes de Catalogne et d'Aragon pour faire lever le siége. Le général Suchet ne se hâta pas d'aller à sa rencontre, ne voulant s'éloigner de Lerida ni trop tôt ni à trop grande distance; mais il avait des ponts sur la Sègre, et il pouvait en quelques heures passer la rivière et porter la masse de ses forces au-devant de l'ennemi, en laissant devant la place une arrière-garde suffisante pour contenir la garnison.

Le 22 avril en effet on sut que le général O'Donnell s'approchait, et n'était plus qu'à une marche. Il venait de Catalogne par la gauche de la Sègre, pendant que la ville et les troupes assiégeantes se trouvaient sur la droite. Le général Suchet fit ses dispositions de manière à tenir tête à l'ennemi du dehors et à celui du dedans. Le général Harispe demeura au pont de la ville sur la Sègre, par lequel la garnison aurait pu communiquer avec l'armée de secours. Il devait contenir à la fois la garnison et le corps d'O'Donnell. Le général Musnier, placé un peu plus haut sur la Sègre, à Alcoletge, était en mesure de passer la rivière sur-le-champ, et de tomber dans le flanc de l'ennemi qui se présenterait devant le pont gardé par le général Harispe.

Combat de Margalef. Le 23 avril, à la pointe du jour, le général O'Donnell parut à l'extrémité de la plaine de Margalef, qui s'étend à la gauche de la Sègre, et entra tout de suite en action. Il était précédé d'une avant-garde d'infanterie et de cavalerie légères, et marchait en deux colonnes, fortes ensemble de 9 à 10 mille hommes, l'une à droite, l'autre à gauche de la route. C'étaient les meilleures troupes de la Catalogne et de l'Aragon. À peine le général Harispe fut-il éveillé par le feu des avant-postes qu'il monta à cheval avec le 4e de hussards, se fit suivre par deux compagnies légères des 115e et 117e de ligne, et n'hésitant pas à la vue de l'avant-garde ennemie, la chargea à toute bride, et la culbuta au loin dans la plaine. Ce premier avantage lui donnait le temps de revenir vers la ville pour contenir la garnison, qui, réunie tout entière, commençait à déboucher par le pont de la Sègre, et au milieu des cris de joie des habitants. Le général Harispe avec le 117e et son brave chef, le colonel Robert, aborda cette garnison à la baïonnette, la refoula sur le pont et la contraignit de rentrer dans la place.

Ces deux actions rapides avaient donné à la division Musnier le temps de passer la Sègre à Alcoletge, qui est, avons-nous dit, un peu au-dessus de Lerida, et de se transporter sur le champ de bataille. Le général Musnier, au lieu de descendre le long de la Sègre, afin de rejoindre le général Harispe, et de faire front avec lui sur la grande route que suivait l'ennemi, tomba diagonalement et par la ligne la plus courte dans le flanc des deux divisions espagnoles, à travers la plaine de Margalef. Son infanterie était précédée par le 13e de cuirassiers, seul régiment de grosse cavalerie servant en Espagne, fort de douze cents chevaux, et commandé par un excellent officier, le colonel d'Aigremont. À peine arrivés à portée de l'ennemi, les cuirassiers se mirent en bataille, ayant du canon sur leurs ailes et menaçant le flanc de l'armée espagnole. Après un feu d'artillerie assez vif, la cavalerie ennemie se portant en avant pour couvrir son infanterie, les cuirassiers la chargèrent au galop et la culbutèrent. Les gardes wallones se formèrent aussitôt en carré pour protéger à leur tour leur cavalerie. Mais les cuirassiers continuant la charge, les enfoncèrent et renversèrent ensuite tout ce qui voulut imiter l'exemple des gardes wallones. En quelques instants ils firent mettre bas les armes à près de six mille hommes. Le reste se précipita à toutes jambes vers les routes de la Catalogne. On prit en grande quantité du canon, des drapeaux, des bagages.

Après ce brillant succès on n'avait plus à craindre que le siége fût troublé. Le général Suchet voulant savoir si ce combat qui devait priver la garnison de tout secours, l'aurait ébranlée, étala ses prisonniers dans la plaine, en offrant au gouverneur d'envoyer un officier pour en faire le dénombrement, et le somma de se rendre. Le gouverneur répondit fièrement que la garnison n'avait jamais compté pour se défendre sur un secours étranger. Il fallut donc entreprendre le siége.

Mai 1810. Ouverture de la tranchée devant Lerida le 29 avril 1810. On ouvrit la tranchée le 29 avril. Les travaux en furent difficiles, non à cause de la dureté du sol, mais des eaux de la Sègre qui se répandaient dans les environs, du printemps qui était pluvieux, et de l'artillerie du château qui était fort incommode. On pratiqua des barrages dans certains canaux, pour détourner les eaux de nos tranchées, et on se défila le mieux qu'on put des feux du château. Tandis qu'on cheminait, le colonel Haxo, estimant qu'il serait d'un grand avantage de prendre le fort de Garden, qui était la vraie clef du château, fit attaquer les deux redoutes de San-Fernando et du Pilar. On réussit dans l'attaque de l'une et on échoua dans celle de l'autre, ce qui obligea de renoncer aux deux, du moins pour le moment.

Travaux d'approche. Pendant ce temps on avait continué les travaux d'approche en se dirigeant sur deux bastions, ceux du Carmen et de la Madeleine, et on avait repoussé une forte sortie de la garnison. Les 6 et 7 mai, toutes les batteries étant construites et armées, les unes pour écrêter les parapets et faire taire l'artillerie de la place, les autres pour envoyer des feux courbes sur le château, on commença la canonnade. Notre artillerie la soutint d'abord très-vivement, mais elle eut beaucoup à souffrir de celle du château: elle eut plusieurs pièces démontées, et fut obligée de suspendre son feu pour disposer des batteries nouvelles et modifier la direction des anciennes. On en établit une sur la gauche de la Sègre, afin de battre le pont de la ville, et de tirer à ricochet sur les bastions attaqués. Ces nouveaux travaux absorbèrent du 8 au 12 mai. Le 12 on recommença le feu, cette fois avec un succès complet; on éteignit celui de la place; quant à celui du château, on l'avait rendu moins dangereux en se rapprochant davantage. Enfin on put battre en brèche et pratiquer une large ouverture dans l'enceinte, de façon à rendre l'assaut praticable.

Jusqu'ici la pensée du général Suchet et du colonel Haxo avait été de faire tomber ensemble la ville et le château, en dirigeant le siége de manière à refouler la population tout entière dans le château, où elle ne pourrait vivre plus de quelques jours. Pour assurer ce résultat, il fallait être en possession du fort de Garden, ou au moins des ouvrages extérieurs dans lesquels la population aurait pu trouver un asile.

Conquête des ouvrages extérieurs. Le 12 mai au soir le général Suchet fit attaquer les redoutes du Pilar et de San-Fernando ainsi qu'un ouvrage à cornes qui les reliait au Garden, par trois colonnes d'élite, à la tête desquelles étaient les généraux Vergès et Buget, et l'officier du génie Plagniol. La redoute du Pilar fut enlevée. L'ouvrage à cornes fut enlevé aussi, partie par escalade, partie par une attaque directe sur l'une des entrées, dont le sergent Maury ouvrit la barrière à coups de hache. La redoute de San-Fernando fut également emportée à l'escalade. Nous perdîmes dans ces diverses actions une centaine d'hommes, et l'ennemi en perdit trois ou quatre cents. Quoique le fort même du Garden ne fût pas en notre pouvoir, le but était atteint, car les terrains environnants ne pouvaient plus servir de refuge à la population de la ville.

Cette prévoyante disposition ayant ainsi obtenu un plein succès, le général en chef et le colonel Haxo voulurent donner l'assaut au corps de la place le jour même 13 mai. Les brèches étaient tout à fait praticables aux bastions du Carmen et de la Madeleine, et il n'y avait plus qu'à les enlever. Deux colonnes étaient destinées à monter simultanément à l'assaut: l'une, à gauche, le long de la rivière, devait assaillir le bastion du Carmen, tandis que le général Harispe forçant le pont de la Sègre, essayerait de prendre à revers les défenseurs de ce bastion; l'autre, à droite, devait assaillir le bastion de la Madeleine, tandis qu'une compagnie de mineurs irait abattre à coups de hache une porte située dans le voisinage, afin d'y introduire l'armée. Le général en chef et le colonel Haxo, à la tête des réserves, se tenaient dans les tranchées, prêts à se porter où besoin serait. Le général Habert et le colonel Rouelle, de service ce jour-là aux tranchées, commandaient les colonnes d'assaut.

Assaut et prise de Lerida. À la chute du jour, quatre bombes ayant donné le signal, les deux colonnes fondirent des tranchées sur les brèches, et les gravirent malgré un feu épouvantable de front et de flanc. Arrivées sur le rempart, elles furent un moment ébranlées; mais le général Habert les ramena en avant l'épée à la main, et elles entrèrent dans la ville, qu'elles trouvèrent barricadée en arrière des bastions qu'on venait d'emporter. Les attaques secondaires étaient destinées à pourvoir à cette difficulté. Le lieutenant de mineurs Romphleur, après un combat corps à corps, fit ouvrir la porte située près du bastion de la Madeleine, et introduisit les colonnes qui attendaient en dehors. Ces colonnes s'avancèrent dans la grande rue, qui était barrée; le capitaine du génie Vallentin, avec le sergent de sapeurs Baptiste, sauta malgré un feu des plus vifs sur la principale barricade et l'abattit. On fit ainsi tomber l'un après l'autre les obstacles élevés en arrière du bastion de la Madeleine. Du côté du bastion du Carmen, le succès fut égal. Le général Harispe enleva le pont de la Sègre, et de toutes parts nos colonnes pénétrant alors dans la ville, poussèrent pêle-mêle la garnison avec la population vers les rampes qui conduisaient au château. Bientôt cette population épouvantée se précipita à la suite de la garnison dans le château même, et chercha un refuge jusque dans ses fossés. Toute la nuit le général Suchet fit accabler d'obus, de bombes, de grenades, cette étroite enceinte remplie d'hommes, de femmes, d'enfants, qui poussaient des cris affreux, scène terrible qu'il était impossible d'éviter, car la fin immédiate du siége dépendait du désespoir auquel on réduirait ces malheureux habitants accumulés dans le château.

Quelque dévoués en effet que fussent le commandant et la garnison, il leur était impossible d'abriter, de nourrir cette population, et de la laisser mourir sous leurs yeux au milieu des éclats des bombes et des obus. Le 14 mai à midi, le gouverneur Garcia Conde arbora le drapeau blanc et rendit sa garnison prisonnière de guerre, après avoir fait toute la résistance qu'il lui était possible d'opposer aux Français.

Résultat du siége de Lerida. Ce beau siége, qui nous avait coûté un mois d'investissement, quinze jours de tranchée ouverte, et 700 morts ou blessés, nous procura, outre la place la plus importante de l'Aragon, 7 mille prisonniers, 133 bouches à feu, un million de cartouches, une grande quantité de poudre et de fusils, et des magasins très-bien approvisionnés. L'ennemi avait perdu environ 1200 hommes. Cette conquête produisit une vive sensation dans cette partie de l'Espagne, et diminua beaucoup la confiance que les habitants avaient prise dans leurs murailles depuis la résistance de Girone.

Napoléon, bientôt mécontent du maréchal Augereau, venait de le remplacer par le maréchal Macdonald, qui était très-solide sur un champ de bataille, mais peu propre à une guerre de chicanes, où il fallait être jeune, actif, fertile en expédients. Napoléon confie au général Suchet la suite des siéges de l'Aragon et de la Catalogne. Voulant laisser au général Suchet la conduite de cette guerre de siéges, dans laquelle il paraissait exceller, Napoléon lui adjoignit une moitié de l'armée de Catalogne, avec une moitié du territoire de cette province longue et étroite, et lui donna la mission difficile, quand il aurait achevé de prendre les places de l'Aragon, de conquérir aussi celles de la Catalogne, notamment Tarragone et Tortose, situées l'une sur le rivage de la mer, l'autre aux bouches de l'Èbre. (Voir la carte no 43.) Le maréchal Macdonald devait concentrer son action entre Barcelone, Hostalrich, Girone et la frontière, en se portant toutefois sur les points où il pourrait seconder les grands siéges dont le général Suchet était désormais chargé.

Départ du maréchal Masséna pour se mettre à la tête de l'armée de Portugal. Pendant que ces événements se passaient en Aragon, Napoléon avait enfin obligé le maréchal Masséna de quitter Paris pour se rendre à Salamanque. Nous avons déjà fait connaître les motifs qui, en l'empêchant de venir se placer lui-même à la tête de ses armées d'Espagne, l'avaient décidé à déférer le principal commandement au maréchal Masséna. Le maréchal Soult, essayé deux fois contre les Anglais, dans l'affaire de la Corogne et en Portugal, n'avait pas, au jugement de Napoléon, montré assez de vigueur pour leur être opposé de nouveau. Le maréchal Ney possédait, au contraire, l'énergie d'action nécessaire pour lutter contre de tels ennemis, mais il n'avait jamais commandé en chef, et devant un capitaine aussi avisé que lord Wellington, il fallait un général consommé, joignant à une grande énergie de caractère cette habitude du commandement qui élargit l'esprit, et forme l'âme à toutes les anxiétés d'une responsabilité supérieure. Sa répugnance à se charger de ce commandement; efforts de Napoléon pour l'y décider. Dans tout l'Empire, il n'y avait que le maréchal Masséna qui avec son esprit naturel et prompt, son coup d'œil exercé, son âme de fer, fût propre à un tel rôle. Le maréchal Masséna, avec Ney et Junot pour lieutenants, si Ney voulait consentir à être le second, et si Junot oubliait qu'il avait commandé en chef en Portugal, devait surmonter tous les obstacles. Malheureusement le maréchal Masséna, éprouvé par vingt années de guerres, se ressentait déjà de ses longues fatigues. Doué d'un sens politique égal à ses talents militaires, il n'avait pas besoin de la sanglante et glorieuse leçon d'Essling pour apercevoir que la limite de la prudence était partout dépassée sous le règne actuel, et qu'on marchait à grands pas vers une catastrophe. Ayant fait tous les genres de guerre, en Calabre, en Italie, en Allemagne et en Pologne, il n'augurait rien de bon de celle qu'on s'obstinait à soutenir en Espagne, et il n'éprouvait nullement le désir d'aller compromettre sa haute renommée sur un théâtre où semblaient se rencontrer à la fois toutes les difficultés que Napoléon avait suscitées contre sa fortune. Aussi montra-t-il une grande répugnance à se charger de la campagne de Portugal, et, obligé de donner ses motifs à Napoléon, il allégua, outre les difficultés de l'opération, outre l'insuffisance de moyens qu'il soupçonnait sans la connaître encore, sa santé déjà fort ébranlée, son moral peut-être affaibli avec sa santé, et l'inconvénient de commander à des lieutenants qui se regardaient comme ses égaux, et n'avaient l'habitude d'obéir qu'à Napoléon seul. Les démêlés entre le maréchal Ney et le maréchal Soult, dont le bruit était venu jusqu'à Paris, l'avaient peu encouragé à accepter le commandement qui lui était offert. Napoléon avec cette familiarité séduisante et dominatrice qu'il savait prendre à l'égard de ses anciens compagnons d'armes, avait caressé le vieux soldat, lui avait rappelé sa gloire, sa vigueur proverbiale, lui avait dit ce qu'on aime à entendre répéter même sans le croire, qu'il ne s'était jamais montré plus jeune, plus vigoureux que dans la dernière campagne, que l'armée était pleine de son nom, que personne n'aurait assez peu d'esprit parmi ses lieutenants pour s'estimer son égal; que si avec d'autres que lui ils avaient marchandé l'obéissance, aucun d'eux n'oserait la refuser à sa supériorité, à son âge, à la confiance impériale dont il serait manifestement investi; que s'ils étaient maréchaux et ducs, il était prince, il était Masséna; qu'au surplus on saurait y pourvoir, et soumettre les mauvaises volontés en les brisant; que quant à sa santé le climat du Portugal était le plus salutaire qu'il pût désirer pour la remettre; que du repos il en avait pris et en prendrait encore, car on avait trois ou quatre mois à employer à des siéges avant de commencer les opérations offensives; que quant aux moyens on les lui fournirait en abondance, qu'il n'aurait pas moins de 80 mille hommes sous ses ordres, avec un immense matériel; que c'était bien plus qu'il ne fallait contre 30 mille Anglais, si bien secondés qu'ils fussent par le climat et par l'insurrection portugaise; que c'était un dernier coup de collier à donner, et qu'en lui confiant cette opération, on lui réservait la dernière gloire qui restât peut-être à conquérir, car la paix s'ensuivrait probablement, et le nom de Masséna prononcé l'un des premiers au début des guerres du siècle, serait encore le dernier qui retentirait aux oreilles de la génération présente; qu'il serait à la fois le plus glorieux des soldats de la France et le plus populaire, en allant conquérir cette paix maritime, la seule désirée, parce qu'elle était la seule qu'on n'eût pas encore obtenue.—Toutes ces réflexions accompagnées de mille propos familiers et caressants, avaient entraîné sans le persuader le vieux Masséna, qui d'ailleurs nommé prince d'Essling depuis quelques mois, comblé d'honneurs et de richesses, ne pouvait rien refuser au plus généreux des maîtres. Il s'était donc soumis avec la tristesse d'un esprit pénétrant qui, par gratitude, par obéissance, pouvait se rendre, mais non se faire illusion.

Arrivée de Masséna à Salamanque; état dans lequel il trouve l'armée qui lui est destinée. Masséna ayant accepté, de gré ou de force, le commandement de l'armée de Portugal, s'était rendu à Salamanque, où son arrivée avait été accueillie avec effroi par les insurgés, avec confiance par les soldats, avec quelque déplaisir par ses deux principaux lieutenants, Junot et Ney. Junot avait été général en chef en Portugal, presque roi, et y rentrer en lieutenant coûtait beaucoup à son orgueil. Le maréchal Ney qui avait servi malgré lui sous le maréchal Soult auquel il se croyait supérieur, servait avec moins de dépit sous le maréchal Masséna, réputé le premier homme de l'armée française; mais il avait espéré l'honneur d'être opposé seul aux Anglais, et il éprouvait une pénible déception en se voyant appelé à commander en second. Toutefois, il ne témoigna pas tout le déplaisir qu'il ressentait, soit respect d'un grand nom, soit aussi crainte des sévérités de Napoléon qu'il avait failli encourir l'année précédente. Mais les sentiments dissimulés ne tardent pas à reparaître, surtout chez les âmes ardentes, que les terribles secousses de la guerre excitent fortement. Ney et Junot devaient en fournir bientôt la preuve.

Par surcroît de malheur, Masséna, s'il avait la vigueur du commandement, n'en avait pas la dignité. Simple, dépourvu d'extérieur, ne cherchant pas à montrer son esprit qui était pourtant remarquable, négligent même lorsqu'il avait encore toute l'activité de la jeunesse, déjà très-dégoûté de la guerre, sacrifiant beaucoup à ses plaisirs, il n'avait pas cette hauteur d'attitude, naturelle ou étudiée, qui impose aux hommes, qui est l'un des talents du commandement, que Napoléon lui-même négligeait quelquefois de se donner, mais qui était suppléée chez lui par le prestige d'un génie prodigieux, d'une gloire éblouissante, d'une fortune sans égale. Masséna arrivant à son quartier général avec trop peu d'appareil, accueillant ses lieutenants déjà mécontents avec une simplicité amicale mais peu empressée, suivi d'un entourage fâcheux, et notamment d'une courtisane, se plaignant indiscrètement de sa fatigue, ne captiva ni l'affection ni le respect de ceux qui devaient le seconder. Masséna a vieilli, fut le propos qu'on entendit répéter tout de suite autour du maréchal Ney à Salamanque, autour du général Junot à Zamora. Soit qu'en effet Ney et Junot eussent jugé Masséna vieilli, soit que leurs flatteurs (car les états-majors n'en contiennent pas moins que les cours) eussent deviné que le dire était une manière de leur plaire, ce propos désobligeant se trouva presque aussitôt dans toutes les bouches. Ney et Junot affichèrent de plus, à cause de leur importance personnelle, la prétention de n'être pas des lieutenants ordinaires, et de n'être pas astreints à la commune obéissance. Mauvais accueil que Masséna reçoit de ses lieutenants. À les entendre, Masséna devait se borner à diriger l'ensemble des opérations, et laisser à chacun d'eux dans son corps le rôle de général en chef. Ces discours et ces prétentions ne pouvaient pas rester ignorés du maréchal Masséna, car s'il y a des flatteurs qui inventent des propos, il y en a d'autres qui les rapportent.—Ils trouvent que je suis vieilli! s'écria-t-il avec humeur; je leur ferai voir que ma volonté du moins n'a pas vieilli, et que je sais me faire obéir par ceux qui sont placés sous mes ordres.—C'était commencer une campagne difficile sous de fâcheux auspices, et c'était de la part des futurs lieutenants de Masséna une conduite condamnable, surtout de la part du général Junot, qui n'avait ni le mérite ni le grade du maréchal Ney, dont l'orgueil par conséquent était moins excusable, et qui, tout jeune encore, ayant été placé sous les ordres du maréchal Masséna, devait être habitué à lui obéir. Un troisième lieutenant, le général Reynier, dont le corps devait rejoindre l'armée de Portugal, se conduisit mieux, du moins dans le commencement. Élevé à l'armée du Rhin, habitué à la discipline, peu gâté par la fortune, il accueillit l'arrivée de son général en chef avec le respect d'un officier modeste et grave, et le lui témoigna par une correspondance pleine d'exactitude et de déférence[19].

Ces difficultés de personnes n'étaient ni les moindres ni les plus sérieuses parmi celles que Masséna allait rencontrer. Napoléon avait bien préparé plusieurs corps dont la réunion pouvait présenter une force imposante, mais ils n'étaient pas encore organisés en armée. Il n'y avait ni état-major général, ni intendance militaire, ni hôpitaux, ni moyens de transport, ni parc général d'artillerie, ni surtout artillerie de siége. Mauvais état du matériel. Pour réunir le matériel nécessaire on aurait eu besoin d'argent comptant, parce que si en prenant impitoyablement sur les lieux le bien des habitants, on trouve du blé, du vin, du bétail, on n'y trouve pas des canons, des mortiers, des affûts, des outils, des caissons; mais, comme on l'a vu, Napoléon ne voulait plus envoyer de fonds en Espagne, afin d'obliger ses généraux à s'en procurer. Fatigué en outre de cette guerre qui consumait secrètement les forces de son empire et commençait à rebuter son esprit, il n'y donnait plus l'attention suffisante. Il faisait lire la correspondance par le major général Berthier, répondait par l'intermédiaire de ce confident laborieux, et sa volonté, qui, exprimée de sa bouche sur les lieux mêmes, avec la véhémence qui naît de la vue des choses, aurait à peine suffi pour vaincre les difficultés propres à l'Espagne, sa volonté, formée sur des analyses de correspondance, transmise par des intermédiaires, n'était plus qu'un son répercuté, et affaibli par de lointains échos. Aussi ne s'exécutait-elle que rarement, et en très-faible partie.

Indiscipline qui s'était introduite dans les corps. C'est le triste résultat de cet état de choses que Masséna trouva partout en arrivant à Salamanque. On avait bien reçu quelques portions de matériel envoyées de France depuis la paix avec l'Autriche, quelques mulets, quelques chevaux, quelques caissons, mais chaque corps s'en emparait s'il pouvait les saisir au passage, et les usait pour ses besoins journaliers avant l'entrée en campagne. De plus, le temps avait été affreux dans les Castilles encore plus qu'en Aragon, et de Salamanque à Ciudad-Rodrigo, douze chevaux attelés à une pièce de vingt-quatre lui faisaient à peine parcourir deux lieues par jour. Qu'on joigne à ces difficultés la présence de bandes plus nombreuses et plus audacieuses que jamais, interceptant les convois s'ils n'étaient pas gardés par des forces considérables, et l'on sera encore loin d'avoir une idée exacte des obstacles que le maréchal Masséna avait à surmonter. L'urgence des besoins de l'armée y avait fait naître des abus que les chefs, par fatigue ou complicité, avaient fini par ne plus réprimer. Les soldats et quelquefois les officiers prenaient le bétail ou le blé du paysan, non pour s'en nourrir, ce qui est toujours une excuse chez l'homme de guerre, mais pour le revendre et se procurer un peu d'argent. Ils se livraient aussi à la contrebande des denrées coloniales, en laissant passer des troupes de mulets chargés de ces denrées, moyennant un tribut, et ils allaient même jusqu'à vendre aux prisonniers espagnols leur liberté, en les laissant s'échapper à prix d'argent. Bien que peu sévère, Masséna fut profondément affligé de voir abaissée à ce point la discipline de l'armée française, dans cette contrée si funeste pour elle. Il n'y a qu'une chose qu'il retrouva sans altération sur le visage basané de ses vieux compagnons d'armes, c'était une assurance martiale que jamais le malheur n'avait ébranlée, et que l'Europe entière réunie un jour sous les murs de Paris ne devait point faire fléchir.

Indépendamment de cette situation générale de l'armée, chaque corps avait ses misères particulières. Il n'y avait en Vieille-Castille, pouvant agir immédiatement, que le 6e corps (maréchal Ney) et le 8e (général Junot); encore ce dernier avait-il été obligé de s'étendre jusqu'à Léon, c'est-à-dire à une distance de trente ou quarante lieues. Le 2e (général Reynier) était demeuré sur le Tage, de l'autre côté des montagnes du Guadarrama, et ne devait se joindre à l'armée de Portugal qu'après les siéges que cette armée allait exécuter. Force des corps très-inférieure à ce que Napoléon avait promis au maréchal Masséna. Or la force de ces corps n'était pas ce que Napoléon avait espéré et promis. Le corps du maréchal Ney qui aurait dû être de 30 mille hommes après l'adjonction de la division Loison, n'en comptait que 25 ou 26 mille, tant la seule entrée en Espagne réduisait l'effectif des troupes. À la vérité, il était composé, sauf les nouveaux venus amenés par le général Loison, de soldats admirables, rompus aux fatigues, ayant figuré à Elchingen, à Iéna, à Friedland, ainsi qu'à toutes les grandes journées de la guerre d'Espagne, prêts à tout entreprendre, enthousiastes de leur chef, mais n'obéissant volontiers qu'à lui. Le 8e, qui avait dû être d'abord de 40 mille hommes, puis de 30, après bien des détachements envoyés aux autres corps, ne s'élevait guère à plus de 20 ou 21 mille hommes. Tout récemment on l'avait diminué d'une division pour veiller aux communications, mesure qui avait beaucoup ajouté au dépit du général Junot. Quant à ce corps, il était entièrement formé de conscrits, ce qui était une grande cause de faiblesse non pour le combat, mais pour la résistance aux fatigues. Les troisièmes et quatrièmes escadrons de dragons, arrivés en partie, et réunis après un travail d'assemblage à leurs premiers et seconds escadrons, fournissaient au général Montbrun une réserve de 4,000 cavaliers excellents, ce qui portait à 51 ou 52 mille hommes l'armée du maréchal Masséna immédiatement disponible. Elle devait s'augmenter, il est vrai, du 2e corps destiné à rejoindre plus tard. Après tout ce qu'il avait souffert en Portugal sous le maréchal Soult, et plus récemment sur le Tage, le 2e corps comptait au plus 15 mille hommes, privés de solde depuis plusieurs mois, presque nus, mais aussi solides, aussi aguerris que ceux du maréchal Ney, et prêts, quoique mécontents, à tout ce qu'il y avait de plus difficile en fait d'opérations de guerre. En appelant le général Reynier auprès de lui, le général en chef pouvait donc réunir tout au plus 66,000 hommes, mais les maladies de l'été, les siéges qu'on allait entreprendre, les garnisons qu'on serait obligé de laisser dans les places conquises, devaient réduire ce nombre de 15 ou 16 mille hommes, et ramener l'armée de Portugal à une force totale de 50 mille combattants. La garde impériale était bien arrivée à Burgos, mais Napoléon voulant se la réserver pour le cas où il viendrait lui-même en Espagne, avait défendu de la déplacer, à moins d'un besoin pressant. Restait le corps du général Drouet, composé des deux anciennes divisions Oudinot, évalué d'abord à 18 mille hommes, en comprenant seulement 15 mille, et occupé encore à se refaire sur les côtes de Bretagne. Masséna ne pouvait donc compter que sur les corps de Ney et de Junot pour le moment, sur celui de Reynier quand il franchirait la frontière du Portugal, mais dans aucun cas ne devait réunir au delà de 50 mille hommes, puisque l'arrivée des troupes de Reynier ne serait que la compensation à peine suffisante des pertes résultant des siéges, des garnisons et de la saison. À l'aspect de tout ce qu'il venait de découvrir sur les lieux mêmes, infériorité de nombre, défaut de matériel, mauvais esprit des chefs, destruction de la discipline, Masséna entrevit de grands malheurs, et écrivit à Napoléon des lettres tristes mais profondément sensées, telles enfin qu'il appartenait de les écrire à l'un des hommes de guerre les plus clairvoyants et les plus expérimentés de ce siècle. Il dit la vérité sans l'affaiblir ni l'exagérer, et réclama tout ce qui lui manquait, n'affirmant pas même le succès si on lui envoyait ce qu'il demandait, tant il regardait comme difficile de faire la guerre, non pas contre les Portugais et les Anglais réunis, mais contre le sol, le climat, la stérilité du Portugal. Vieux, fatigué, dépourvu d'illusions, il se mit cependant à l'œuvre avec plus d'application qu'il n'en avait montré à aucune époque de sa vie.

On lui avait donné un intendant de son choix, l'ordonnateur en chef Lambert, un officier d'artillerie accompli, le général Éblé, un bon officier du génie, le général Lazowski, et enfin un chef d'état-major qui lui était dévoué, et qui avait du sens, de l'exactitude, du courage, le général Fririon. Efforts de Masséna pour créer le matériel de son armée. Aidé de ces collaborateurs et du général Thiébault, gouverneur de Salamanque, il s'appliqua à créer ce qui n'existait pas, à réparer ce qui était délabré. Pour y parvenir, il commença par faire verser dans la caisse centrale de l'armée les contributions que chaque corps avait frappées pour son usage sur les provinces qu'il occupait. Les chefs de corps ne cédèrent pas sans résistance, mais Masséna l'exigea et l'obtint. Il pressa l'arrivée de quelques fonds de Paris, afin d'acquitter la solde arriérée, puis avec les ressources qu'il s'était procurées il entreprit de créer à Salamanque des magasins généraux. Il attira vers lui les mulets achetés dans le midi de la France pour les besoins de l'armée de Portugal; il fit monter sur affûts de siége toute la grosse artillerie qu'il parvint à réunir, en accéléra le transport vers Ciudad-Rodrigo, et y adjoignit les outils, les munitions dont il put charger les routes. Ciudad-Rodrigo, placé à trois ou quatre marches de Salamanque, était situé dans une vaste plaine, aride, déserte, large de vingt ou trente lieues, et où il fallait tout porter avec soi. On y trouvait à peine du vert pour les chevaux. Masséna y envoya ce qu'il put pour faire subsister les troupes qui allaient s'y rassembler. Ces troupes étaient celles du maréchal Ney. Masséna leur ordonna de s'approcher de la place, d'y construire des fours, des baraques pour les vivres et les munitions, d'y former en un mot l'établissement nécessaire à un siége. Comme il se pouvait que les Anglais, qui depuis notre entrée en Andalousie avaient quitté l'Estrémadure espagnole pour se rendre dans le nord du Portugal, fussent tentés d'interrompre nos opérations, il enjoignit au général Junot de quitter Léon et Benavente, et de se porter entre Ledesma et Zamora, afin de pouvoir se concentrer sur la droite du maréchal Ney, s'il en était besoin. Grâce à ces ordres, dont il suivait l'exécution avec une vigilance qui ne lui était pas ordinaire, Masséna commença à réunir à Salamanque le matériel d'une armée considérable, et à concentrer autour de Ciudad-Rodrigo une partie de ce qu'exigeait un grand siége. Malheureusement la route entre Salamanque et Ciudad-Rodrigo, défoncée par des charrois nombreux, était en outre infestée par les guérillas, qui osaient s'y montrer malgré la présence incessante de nos troupes, et parvenaient souvent à y produire des troubles fâcheux. Aussi le maréchal Masséna ne manqua-t-il pas d'écrire à Paris pour demander la prompte arrivée du corps du général Drouet, affirmant qu'après son départ pour le Portugal toutes ses communications seraient interceptées, si des forces nombreuses n'étaient chargées de les couvrir.

Question qui s'élève entre Masséna et ses lieutenants au sujet du plan de campagne. Tandis qu'on allait ainsi commencer par le siége de Ciudad-Rodrigo la nouvelle campagne de Portugal, une première question s'éleva entre le maréchal Masséna et ses lieutenants. Les Anglais étaient campés à Viseu, à trois marches de la frontière. On variait beaucoup sur leur nombre, qu'on portait depuis 20 jusqu'à 40 mille hommes, parce qu'on confondait les Anglais avec les Portugais, mais personne n'attribuait aux Anglais eux-mêmes plus de 24 mille hommes. Ney voudrait qu'au lieu de faire des siéges on allât attaquer les Anglais à Viseu. Ce voisinage faisait fermenter l'ardent courage de Ney. Il trouvait bien long, bien fastidieux d'exécuter deux siéges comme ceux de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida, d'épuiser ainsi contre des murailles la noble ardeur de ses soldats, pour un résultat d'ailleurs assez médiocre, celui de prendre des places qui seraient, il est vrai, une incommodité de moins sur la route du Portugal, mais qui ne seraient pas d'un grand secours dans la guerre de partisans dont on était menacé sur les derrières. Il pensait, au contraire, qu'en se portant directement contre les Anglais, en allant les assaillir à l'improviste avec le 6e et le 8e corps, avec la cavalerie de Montbrun, c'est-à-dire avec 50 mille hommes environ, on avait grande chance de les battre, et, les Anglais battus, de voir probablement toutes les places tomber d'elles-mêmes. On aurait ainsi dès les premiers moments presque atteint le but de la guerre.

Le maréchal Ney proposa cette manière d'opérer au général en chef, la soutint avec la chaleur qui lui était naturelle, et en même temps écrivit au général Junot pour la lui suggérer, et pour que, réunis dans le même avis, ils fissent à eux deux une sorte de violence à Masséna. Masséna le préférerait, mais il s'y oppose par suite des ordres de l'Empereur. Les lettres de Ney à Junot étaient si instantes, contenaient des propositions tellement contraires à la soumission d'un lieutenant, que l'on pouvait considérer la violation de la discipline comme déjà flagrante. Il n'y manquait que le scandale, car heureusement ces lettres étaient secrètes. Le fougueux Junot joignit ses instances à celles de Ney, dont il partageait l'impatience, mais il n'obtint rien de la fermeté du général en chef. Celui-ci, par une singularité de situation, était réduit à résister à ses lieutenants, en partageant leur avis, car il aimait mieux les batailles que les siéges, ayant le génie des unes et très-peu la patience des autres. Mais les ordres de Napoléon étaient formels. Ils lui enjoignaient, avant toute opération offensive, de conquérir les places de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida, autrefois construites l'une contre l'autre, aujourd'hui dirigées toutes deux contre nous: de ne pas s'avancer en Portugal avant la fin des grandes chaleurs, et la réunion d'un convoi de vivres qui pût nourrir l'armée pendant quinze ou vingt jours. Devant des instructions si précises, il n'y avait pas à hésiter, quelque opinion qu'on eût conçue, et il fallait suivre la volonté d'un maître dont le pouvoir était absolu, et les lumières sans égales. Masséna répondit à ses lieutenants en leur communiquant les instructions reçues de Paris, et ceux-ci, loin d'avoir la bonne foi d'attribuer à Napoléon le plan qui allait prévaloir, répandirent dans les deux corps d'armée que c'était Masséna qui au lieu d'une campagne active et décisive préférait des siéges ennuyeux et meurtriers, qu'évidemment il avait vieilli, et n'était plus le même homme. Ces propos colportés de toutes parts furent un premier scandale que Masséna dédaigna, mais ne put apprendre sans un vif ressentiment.

Les desseins du général anglais prouvent la supériorité du plan ordonné par Napoléon. Pourtant les uns et les autres avaient tort de n'exécuter les ordres de Napoléon que contraints et forcés. Sans doute si le général anglais avait été disposé à les attendre à Viseu, ils n'auraient pas dû hésiter à aller l'y chercher, car c'était un immense résultat que de le battre dès l'ouverture de la campagne. D'ailleurs quelques jours de vivres sur le dos des soldats auraient suffi pour une opération à si petite distance. Mais le général anglais n'était pas homme à se conduire au gré de ses adversaires. Il ne les aurait pas attendus à Viseu; il se serait retiré à notre approche, comme il le fit bientôt, se serait fait suivre par nos braves soldats haletants de soif et mourants de faim, et puis se serait, ou jeté derrière les ouvrages de Lisbonne, ou arrêté sur un terrain bien choisi sur lequel il nous eût été impossible de le battre, et d'où il nous aurait fallu revenir sans un morceau de pain, en trouvant deux places ennemies sur nos derrières. Le plan de différer jusqu'à ce que tout le matériel fût réuni, jusqu'à ce qu'on pût avec des vivres suivre l'ennemi partout où il irait, d'attendre ainsi la fin des grandes chaleurs, et de se débarrasser dans l'intervalle de deux places fort dangereuses à laisser derrière soi, était évidemment le plus sage, le mieux calculé, le plus digne, en tout point, de la haute sagacité de Napoléon. Bien que dans cette guerre il se trompât quelquefois, faute de voir les choses d'assez près, il avait ici pleinement raison contre ses lieutenants.

Sir Arthur Wellesley devenu lord Wellington. Les desseins du général anglais étaient au surplus la plus complète justification de ses vues. Sir Arthur Wellesley avait acquis sur le gouvernement et même sur le public britannique un grand crédit par ses dernières opérations. Depuis la retraite précipitée, et qui aurait pu être si désastreuse, du général Moore, les Anglais frémissaient sans cesse à l'idée de voir leurs soldats précipités dans la mer, et ne les laissaient qu'en tremblant sur le sol de la Péninsule. Sa situation par rapport au gouvernement britannique. Cependant en voyant leur nouveau général Arthur Wellesley, loin d'être expulsé de la Péninsule, expulser au contraire le maréchal Soult du Portugal, puis oser venir par le Tage jusqu'à Talavera pour livrer bataille aux portes de Madrid, se retirer ensuite assez paisiblement en Estrémadure devant les armées françaises réunies, ils avaient commencé à prendre confiance, et avaient accumulé sur la tête d'Arthur Wellesley ces honneurs inouïs, qui dans notre siècle ont autant honoré ce général que la nation qui lui témoignait une si juste reconnaissance. Ils venaient de lui décerner le titre de lord Wellington, des récompenses pécuniaires considérables, et pour lui rendre tout plus facile, d'envoyer son frère, Henry Wellesley, auprès de la junte centrale de Séville en qualité d'ambassadeur de la Grande-Bretagne. Son autre frère, le marquis de Wellesley, était, comme on l'a vu, secrétaire d'État des affaires étrangères. On ne pouvait donc être ni plus considéré ni plus fortement appuyé qu'il ne l'était en Angleterre. Pourtant les services déjà rendus à son pays, la grande réputation qu'il commençait à acquérir, ne le garantissaient ni des attaques de l'opposition qui voulait la paix, ni des objections du gouvernement qui ne cessait de craindre un désastre. Crainte continuelle des Anglais à l'égard de leur armée, exposée à rencontrer toutes les armées de Napoléon. Aussi le gouvernement britannique entretenait-il aux bouches du Tage, et à grands frais, une immense flotte de transport, afin d'être toujours en mesure de recueillir l'armée si elle était battue. La paix de la France avec l'Autriche redoublait ses appréhensions, car il se disait qu'il n'était pas possible que Napoléon ne dirigeât pas bientôt vers la Péninsule sa meilleure armée et son meilleur général, c'est-à-dire lui-même, et à cette idée l'Angleterre tout entière frémissait d'effroi pour lord Wellington et pour l'armée qu'il commandait.

Dans ce redoublement d'inquiétudes produit par la paix avec l'Autriche, le public anglais tourmentait le cabinet, et le cabinet tourmentait lord Wellington par l'expression de terreurs continuelles. On le suppliait d'être prudent, et loin de lui prodiguer les moyens en proportion du danger, on les lui fournissait avec une certaine parcimonie, de peur de le trop encourager à rester dans la Péninsule. Lord Wellington persuadé que Napoléon n'enverra jamais en Espagne les forces nécessaires pour l'expulser de la Péninsule, et qu'on pourra, en se conduisant avec prudence, éterniser une guerre ruineuse pour l'Empire français. Lord Wellington, sentait vivement ces contrariétés, car les âmes faites pour surmonter les grands périls n'ont souvent de l'insensibilité que les dehors; elles se dominent sans éprouver moins que d'autres les angoisses des situations difficiles. L'intrépide général souffrait, mais n'était pas encore assez puissant pour oser témoigner ce qu'il sentait, soit au cabinet, soit au Parlement britanniques. Il endurait ses ennuis, et répondait avec ménagement à ses chefs, quand il eût été souvent tenté d'en agir autrement. Avec une rare pénétration, il avait jugé la marche des choses dans la Péninsule mieux que Napoléon lui-même, non qu'il eût un esprit égal, il s'en fallait, mais parce qu'il se trouvait sur les lieux, et qu'il n'était égaré par aucune des illusions que Napoléon, engagé dans une mauvaise voie, prenait plaisir à se faire à lui-même. Il avait apprécié la force de résistance que les haines nationales, le climat et les distances opposaient aux Français, l'épuisement de leurs forces quand ils arrivaient au fond de la Péninsule, le décousu de leurs opérations sous la direction de généraux divisés, l'invraisemblance de l'arrivée de Napoléon sur un théâtre de guerre aussi lointain, enfin le désaccord de celui-ci avec Joseph, désaccord qui prouvait que le système excessif de Napoléon commençait à dépasser même le zèle de ses propres frères, et il se disait, avec une conviction que rien n'avait pu ébranler, que ce vaste échafaudage de grandeur était miné de toutes parts, que sans doute Napoléon pourrait s'emparer de la plus grande partie de la Péninsule, mais qu'il n'en pourrait pas conquérir certains points extrêmes, tels que Gibraltar, Cadix, Lisbonne, protégés par l'éloignement et par la mer, que si l'Angleterre de ces points extrêmes continuait à exciter et à soutenir par des secours la haine des Portugais et des Espagnols, on verrait renaître sans cesse cette lutte qui épuisait les forces de l'Empire, que l'Europe tôt ou tard se révolterait contre le joug de Napoléon, et que celui-ci n'aurait plus à lui opposer que des armées à moitié détruites par une guerre interminable et atroce. Lord Wellington fait choix d'une position inexpugnable pour le cas d'une retraite obligée, et commence à faire s'élever près de Lisbonne les lignes de Torrès-Védras. Cette opinion, qui honore au plus haut point le jugement militaire et politique de lord Wellington, était devenue chez lui une idée invariable, et il y persévérait avec une sûreté d'esprit et une opiniâtreté de caractère dignes d'être admirées[20]. Mais dans ce plan de conduite tout dépendait de la résistance qu'on pourrait opposer aux Français, lorsqu'on aurait été acculé, comme il fallait s'y attendre, aux extrémités de la Péninsule, et lord Wellington avait cherché avec une grande attention, et discerné avec une rare justesse de coup d'œil, une position presque inexpugnable, d'où il se flattait de braver tous les efforts des armées françaises. Cette position, qu'il a rendue immortelle, était celle de Torrès-Védras près de Lisbonne. (Voir la carte no 53.) Il avait remarqué en effet, entre le Tage et la mer, une péninsule large de six à sept lieues, longue de douze ou quinze, facile à intercepter par une ligne de travaux presque invincible, et derrière laquelle Lisbonne, la grande rade de cette capitale, la flotte d'embarquement, les vivres et les munitions de l'armée seraient hors de toute atteinte. Une fois cette position choisie, il avait tracé lui-même à ses ingénieurs, en leur laissant le soin des détails, l'ensemble des ouvrages qu'il voulait faire élever. N'ayant découvert son plan à personne, n'ayant point à craindre la publicité des journaux de Lisbonne, alors absolument nulle, il avait, sans qu'on le sût en Europe, réuni plusieurs milliers de paysans portugais, qui gagnaient leur vie en construisant sous la direction des ingénieurs anglais les célèbres lignes de Torrès-Védras. À peine le savait-on dans l'armée anglaise, et on y confondait ces travaux avec quelques ouvrages défensifs qu'il était naturel d'exécuter autour de Lisbonne. Plus de six cents bouches à feu soit portugaises, soit anglaises, se préparaient pour armer les nombreuses redoutes qui s'élevaient en travers de la péninsule du Tage.

Lord Wellington avait ensuite tâché de proportionner ses forces à ce plan si profondément combiné. En 1810, l'armée anglaise servant directement sous ses ordres était d'environ trente mille hommes; il y avait en outre quelques mille soldats anglais tenant garnison, les uns à Gibraltar, les autres à Cadix. Forces de l'armée anglaise. Les trente mille placés directement sous la main de lord Wellington étaient presque tous présents sous les armes, grâce à leur arrivée par mer, à la lenteur de leurs mouvements, à l'abondance dont ils jouissaient, et enfin à la maturité de leur âge, car la plupart étaient de vieux soldats ayant fait la guerre en Flandre, en Égypte, en Danemark, en Espagne. Organisation de l'armée portugaise. Mais le général anglais avait singulièrement ajouté à l'étendue de ses forces par l'organisation de l'armée portugaise. C'est le maréchal Béresford qui avait été chargé de cette organisation. On lui avait donné d'abord beaucoup d'officiers anglais, plus un matériel considérable, et des fonds pour la solde que l'Angleterre acquittait sous forme d'un subside au Portugal. Le soldat portugais, plein de haine contre les Français, sobre, agile, brave, et de plus équipé, nourri, instruit comme les Anglais eux-mêmes, les égalait presque lorsqu'il se battait à leurs côtés, et valait dans tous les cas beaucoup plus que le soldat espagnol, non qu'il lui fût supérieur par nature, mais parce qu'il avait une discipline qui manquait à ce dernier. L'armée portugaise, payée pour fournir 30 mille hommes, en fournissait en réalité 20 mille. On y avait ajouté une milice assez bien équipée, et en état de rendre de bons services, parce qu'on avait introduit dans ses rangs tous les officiers portugais dont les Anglais avaient pris la place dans l'armée de ligne. Elle ne présentait pas moins de 30 mille hommes. Enfin une sorte de levée en masse, convoquée par les hidalgos dans les provinces envahies, animée de passions furieuses, était une dernière ressource dont on pouvait tirer parti en la jetant sur les derrières des Français. Lord Wellington avait donc à sa disposition, sans compter la levée en masse, environ 80 mille hommes, Anglais ou Portugais, soldats réguliers ou miliciens, dont cinquante mille au moins très-capables de se battre en ligne, et trente mille très-bons à employer dans une position défensive. Sept ou huit mille mulets espagnols, bien payés, portaient à sa suite tout ce dont il avait besoin. Ces forces coûtaient à l'Angleterre au moins cent cinquante millions de francs par an, qu'on peut bien évaluer à trois cents de notre époque.

Le gouvernement portugais, composé d'un régent réfugié au Brésil et d'une régence collective résidant à Lisbonne, subventionné par l'Angleterre, ne vivant que par sa protection, contrariait souvent lord Wellington, mais se soumettait bien vite dès que le général anglais agitait son redoutable sourcil. Lord Wellington était donc le maître de cette partie de la Péninsule et y pouvait diriger la guerre comme il l'entendait. Il donnait aux Espagnols des conseils qu'ils ne suivaient pas, mais il ne les comptait guère que comme l'un des obstacles naturels opposés aux Français par le sol de la Péninsule, et dirigeait ses opérations indépendamment de tout concours de leur part.

Plan de lord Wellington pour la campagne de cette année. Dès que les Français avaient envahi l'Andalousie, lord Wellington s'était hâté de quitter l'Estrémadure, ne voulant plus être compromis dans des opérations communes avec les Espagnols, et il s'était retiré en Portugal dans le désir de se consacrer exclusivement à la défense de ce pays, ce qui le replaçait dans le texte précis de ses instructions, et suffisait pour l'accomplissement de ses vues, car peu importait que les Anglais fussent en Espagne ou en Portugal, c'était assez de leur présence sur un point quelconque de la Péninsule pour y soutenir l'espérance des insurgés et y perpétuer la guerre. Dans cette pensée de se borner actuellement à la défense du Portugal, il avait pris la position la mieux appropriée à l'objet qu'il se proposait.

Les Français pouvaient envahir le Portugal, ou par le nord, en débouchant de la Galice sur Oporto, ou par l'est, en se portant de Salamanque sur Coimbre, ou par le midi, en se dirigeant de Badajoz sur Elvas, afin de pénétrer par l'Alentejo. (Voir la carte no 43.) Leurs rassemblements autour de Salamanque, tout près de Ciudad-Rodrigo, indiquaient que Ciudad-Rodrigo allait devenir leur base d'opération, que dès lors ils allaient agir par l'est. Les troupes du maréchal Mortier réunies autour de Badajoz auraient pu faire naître des doutes, si elles avaient été plus nombreuses et plus actives. Mais la force des corps réunis à Salamanque, et l'activité déployée devant Ciudad-Rodrigo, ne laissaient aucun doute sur la direction véritable des Français, et prouvaient qu'ils allaient marcher par la route de Salamanque à Coimbre, en suivant la vallée du Mondego, route sur laquelle les Espagnols avaient construit Ciudad-Rodrigo, et les Portugais Alméida pour se résister les uns aux autres.

Répartition des forces anglaises entre Viseu et Elvas. En conséquence lord Wellington avec le gros de ses forces, c'est-à-dire avec 20 mille Anglais et 15 mille Portugais, s'était établi à Viseu, à l'entrée de la vallée du Mondego. Ne comptant pas entièrement sur l'inactivité des Français du côté du midi, entre Badajoz et Elvas, il y avait placé son meilleur lieutenant, le général Hill, avec 6 mille Anglais et 10 mille Portugais. Entre deux, sur le double versant de l'Estrella (voir la carte no 53), qui est la continuation de la chaîne du Guadarrama, et qui, se prolongeant de l'est à l'ouest, sépare les grandes vallées du Douro et du Tage, il avait dispersé quelques milices pour servir de liaison entre ses deux corps principaux. Une route intérieure dont il avait exigé impérieusement la construction de la part des Portugais, et qui allait du nord au midi, dans la direction de Coimbre à Abrantès, lui permettait de se concentrer rapidement lorsqu'il rétrograderait sur Lisbonne. Ne supposant pas que le commencement des opérations actives dût être prochain, il avait laissé sa cavalerie sur le Tage. Son projet était de surveiller de sa position de Viseu les mouvements des Français, de ne pas les attendre s'ils venaient lui livrer bataille, de rétrograder devant eux jusqu'à ce qu'il eût rencontré une forte position, et que par la longueur du trajet il les eût épuisés de fatigue, de les combattre alors après avoir mis toutes les chances de son côté, mais jusque-là de ne rien hasarder pour sauver les places espagnoles ou portugaises, ou pour épargner aux provinces de ses alliés les ravages de l'ennemi. Tout subordonner au succès de la guerre, était sa résolution inébranlable. Il avait même rendu des ordonnances cruelles, enjoignant aux Portugais sous peine de mort de le suivre quand il se retirerait, de tout détruire en se retirant, et annonçant qu'il brûlerait lui-même tout ce qu'ils n'auraient pas détruit. La régence portugaise ayant élevé quelques objections contre ce système de guerre si ruineux pour le Portugal, il avait répondu qu'il fallait choisir entre l'obéissance à ses ordres ou le départ de son armée, que si on ne faisait pas ce qu'il voulait, il se rembarquerait, et abandonnerait le pays aux Français, qui ne le traiteraient pas mieux que lui. La régence s'était tue, en maudissant cet allié presque autant qu'un ennemi.

Juin 1810. Le plan qui consistait pour les Français à prendre Ciudad-Rodrigo, puis Alméida, à y créer de grands magasins, à n'en partir qu'avec des vivres portés à dos de mulets, était donc le seul praticable, puisque de son côté lord Wellington était résolu à ne pas accepter la bataille qu'on voulait lui livrer, et à se retirer en nous laissant mourir de faim à sa suite. Commencement des opérations de la part des Français. Ce qui eût même rendu ce plan plus sage encore, c'eût été de n'entreprendre le siége de Ciudad-Rodrigo qu'après avoir réuni tous les moyens nécessaires, non-seulement en vivres, mais en outils, en grosse artillerie, en munitions. Cependant il était difficile de retarder le siége plus longtemps, sans se mettre dans l'impossibilité de commencer la campagne offensive à la fin de l'été; par ce motif le maréchal Masséna vers les premiers jours de juin autorisa le maréchal Ney à investir la place, et rapprocha de lui le corps de Junot pour le cas où les Anglais seraient tentés de troubler nos opérations. Mais avec son tact exercé, le maréchal Masséna avait parfaitement discerné le système défensif de son adversaire, et, justement parce que nous devions le désirer, pensait bien que lord Wellington ne viendrait pas nous livrer bataille sur notre propre terrain, là même où nous avions le moyen de vivre. Aussi, bien qu'il prît ses précautions contre l'apparition des Anglais, il n'y croyait guère, et pendant que le maréchal Ney allait entreprendre le siége de Ciudad-Rodrigo, il resta de sa personne à Salamanque pour préparer les magasins de l'armée, et envoyer aux troupes assiégeantes l'artillerie, les munitions, les outils dont elles avaient indispensablement besoin.