POUSSIÈRES DE PARIS


Dimanche 1er janvier:

J’aime ma vie et j’aime aussi la vie,
Toute la vie éparse et douce malgré tout,
Comme on aime l’année avec ses raisins d’août,
Avec sa neige de janvier, avec sa pluie.
Georges Rodenbach.

Et cet amant fervent de la vie, de la vie avec ses joies et ses douleurs, dont il a rendu les plus fugitives nuances, vient de mourir, à peine âgé de quarante ans. Cette année 98 l’a emporté, comme elle en a emporté tant d’autres; elle a cruellement fauché parmi le clan des artistes (puisqu’on ne peut plus écrire intellectuels, l’intellectualité étant devenue un parti politique). Oui, elle a été farouchement meurtrière de poètes et de penseurs, cette veule et vénéneuse année 98. Déjà lourde de mensonges et de trahisons, elle a été aussi assassin: elle a tué chez nous Gustave Moreau, Puvis de Chavannes, Stéphane Mallarmé, Auguste Lauzet; en Angleterre, Burne Jones. Et voilà qu’en s’enfuyant comme une voleuse, elle nous ravit le pur et délicat poète que fut M. Georges Rodenbach.

M. Octave Mirbeau a dit ici la genèse de cette poésie ardente et triste; mieux que personne, M. Mirbeau a expliqué les frissonnements de cette âme de sensitif, en racontant l’enfance de Georges Rodenbach passée toute dans les cimetières de Bruges, cette Bruges-la-Morte dont il a noté, dans un style de reflets et de larmes, l’atmosphère de jadis reflétée dans l’étain des canaux et pleurée goutte à goutte par la chanson des carillons.

Quelque chose de moi dans les villes du Nord,
Quelque chose survit de plus fort que la mort.
En leurs quartiers lépreux qu’affligent des casernes
Quelque chose de moi pleure dans les tambours,
Et par les soirs de pluie, en leurs mornes faubourgs,
Quelque chose de moi brûle dans les lanternes.
Et, tandis que le vent s’exténue en reproches,
Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches.

Poète de la vie, certes, mais poète de la vie attristée par la perpétuelle obsession du néant, poète déjà frappé de mort et poursuivi dans toutes ses œuvres par le souvenir d’une enfance assombrie; et dans la mélancolie de ce 1er janvier, la plus morne journée de l’année, celle dont M. Edmond de Goncourt a pu écrire dans son journal: «Le jour de l’An, pour moi, c’est le jour des Morts», c’est à Rodenbach que je songe, Rodenbach dont je n’ai pas voulu suivre le convoi par horreur du mensonge des visages de circonstance et de la banalité prévue des discours. Il me semble que c’est un peu de son âme que je respire à travers les pages feuilletées de son ultime et dernier poème, le Miroir du ciel natal. Oui, tout Rodenbach s’évoque dans la résignation et la somnolence apaisée de ces beaux vers:

La vieille église rêve en un vaste silence;
La ville morte, avec sa tristesse, est autour;
On en sent comme d’un malade, la présence,
Et tout est assombri par l’ombre de la tour.
Oh! cette maladive odeur de vieille église,
Fade, mais sensuelle, et qui fait qu’on défaille;
Lys, crèches de Noël dont se fane la paille.
Encens irrésolu qui meurt dans l’ombre grise:
Vin d’or évaporé des burettes, bougies
Dont la souffrance aura racheté nos péchés;
Et tant d’odeurs encor: les nappes défraîchies
Et les voiles de noce aux bouquets d’orangers.
Et vous aussi, votre immortelle odeur humaine,
Foule venue ici dont Dieu seul sait le compte;
Larmes du repentir et sueur de la honte,
Odeur des siècles, lourde et qui toujours se traîne...
Odeur de mort aussi, car tout ici se meurt!
Cette église est trop vieille et la ville est trop morte;
Ce ne sont que tombeaux dans les nefs et le chœur,
Et combien de cercueils en ont franchi les portes!
Oui! tout est mort! Oui! tout se meurt sans cesse ici!
L’encens dans le néant, aujourd’hui dans naguères;
Les visages des vieux tableaux meurent ainsi;
Et chacun pense aux ossements des vieux reliquaires...

Mercredi 4 janvier.—Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent. —«Et vous y êtes allé, à ces luttes? —Oh! le Casino de Paris m’a suffi, depuis que j’ai vu Pons y étrangler Pytlasinski. —C’était ignoble? —Je vous crois: Pytlasinski était plein de sang. —Aussi ignoble que la séance des lutteurs turcs au Cirque d’Hiver? —Celle où Yousouf?... —Parfaitement, celle où Yousouf essayait, à travers le caleçon de cuir... de préparer son adversaire à entrer au sérail... —Quelle horreur! Et dire qu’Héloë n’en manque pas une! —Comme on écrit l’histoire! je n’ai été que deux fois au Casino. C’est surtout la physionomie de la foule qui m’amuse; les spectacles de force y développent une atmosphère spéciale très curieuse à observer: les femmes ont, en regardant ça, une acuité d’œil et un brusque avancement de mâchoire très démonstratifs. J’ai vu là de vraies figures d’une fête sous Néron, tant elles étaient atroces et crispées de luxure, de vraies physionomies de meurtre! Pour peu que ces spectacles durent et que l’Affaire s’éternise, d’ici peu on se massacrera dans les restaurants de nuit. —Non. —Attendez un peu les bals de l’Opéra; je guette mes contemporains à la sortie, chez Paillard ou au café de Paris, à l’heure du chaufroid de bécasses. Une fois les femmes grises, pour peu que les hommes parlent révision, on se tuera, je vous le dis.»

Jeudi 5 janvier.—Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent. Autres délicieux. —Et aux Folies-Bergère? —Oh! ceux-là valent la peine; il y a là Sabès et Pietro II qu’on peut regarder. Moi, je n’admets que les lutteurs du Midi. —Constant le Boucher, pourtant? —Constant le Boucher! Oui, c’est tout à fait la jeunesse de Guitry. —Non. —Vous ne l’avez donc pas regardé? Vous avez vu Georgette Lemeunier? —Deux fois. Hein, comme c’est joué! —Au naturel, c’est Guitry dans les rôles de Guitry. Il a vraiment trop l’air de se moquer du public. Un rôle, il faut sembler y croire. —Moi, je le trouve parfait. —Mais vous êtes vous-même un petit Guitry; et puis, il n’y a pas de pièce. —Voilà qui m’est égal si je m’amuse. —Avouez que cette erreur du bijoutier, ces bagues envoyées l’une pour l’autre, faire reposer quatre actes là-dessus, ce n’est pas du théâtre, c’est trop facile. —Trop facile! Essayez donc pour voir. —Si c’était mon métier. Et puis une pièce jouée par Réjane, ça a toujours du succès. —Servez Calice. —Resservez au contraire, car au fond c’est la même pièce. Si vous regardez bien, c’est toujours Amoureuse de Porto-Riche, accommodée par Vandérem aux endives tragiques ou par Donnay potage bonne femme au kari. —En effet, il devient bien popote, Maurice. —Vous savez que Réjane ne veut plus jouer que des rôles de femmes honnêtes. —La conversion de Zaza. Je l’aime mieux autrement. —Le fait est que c’est surtout une amoureuse. —Ah! elle joue avec sa peau, elle a la science innée du frôlement. Déjà, dans Viveurs, elle avait une façon de prendre contact avec Mayer. —Et dans Zaza, une manière de mettre ses seins sous le nez de Gautier. —Cette Réjane, quand elle joue, toutes les maisons de nuit font recette. —Quand Réjane va, tout va. —Qu’est-ce qu’on reprend à la Renaissance? —La Dame aux Camélias. —Et avec quoi ouvre le théâtre des Nations? —Avec la Tosca. —J’aime autant retourner voir la Reine Fiammette. —Vous avez aimé Yahne là-dedans? —L’idéale mercière? Aucun abandon, aucune nature, tout cela est sec, étudié, voulu; pas de recul dans le passé; elle a l’air d’une petite bourgeoise costumée tout le temps. Savez-vous qui j’aurais voulu là-dedans? —Dites? —Lucy Gérard. C’est bien la petite folle du rôle. —En effet... Avez-vous vu Otero valser la valse tourbillon?

Samedi 7 janvier.—Aux Folies-Bergère, entre quatre et cinq dans les limbes d’une répétition. Sur scène, le clair-obscur d’un décor de roches et de montagnes peint par Jusseaume, trente danseuses, engoncées de lainages et en jupons de dessous, évoluent d’un pas frénétique sous la direction de Mariquita, debout devant le trou du souffleur. Nous sommes dans la chaîne libyque, et les danseuses qui tourbillonnent et s’agitent, étroitement épaulées l’une à l’autre et comme enchaînées par une guirlande de bras, figurent la ronde du sabbat au milieu duquel Tylda, reine des sorcières, torturera demain Jeanne Margyl, princesse d’Egypte. L’orchestre, dirigé par Ganne, entonne maintenant une sorte de marche sacrilège sur le thème du Dies iræ, et tout le corps de ballet, s’écartant et se groupant en quatre files humaines, figure une énorme croix de Saint-André qui tourne et vire sur le mode funèbre au pied des montagnes abruptes, tout à coup apparues singulièrement reculées sous la lune montante, et mon impression de messe noire et de rites maudits est encore aggravée par mon voisin de loge, le sculpteur Carabin, qui me raconte ses souvenirs d’enfance paysanne dans la superstitieuse Alsace, l’Alsace, où la croyance au sabbat, encore vivace dans l’esprit des populations, veut que la sorcière, surprise par l’aube hors de son logis, n’y puisse rentrer que dépouillée de tout vêtement, sa nudité voilée sous la chevelure éparse... Des paysannes ont été ainsi souvent rencontrées au coin d’une ruelle de village, à l’orée des champs, et comme je hoche la tête, Carabin, pour me convaincre, me raconte la sauvage et belle légende de la pauvresse, la mendiante de campagne qui, le jour de Noël, monte sur le Ballon d’Alsace, et là, s’y étant mise nue, secoue du charbon pilé sur les champs de tous ceux qui lui ont refusé l’aumône dans le courant de l’année; et ce charbon jeté est la malédiction qui stérilise la terre des avares.

La nuit, quand des cheveux de lune
Baignent, lisses et froids, les épaules des dunes,
Elle s’éveille en leur lumière bleue;
Sa volonté se darde alors de lieue en lieue;
Les vieux pays et leurs minuits de flamme
Hallucinent si vivement son âme
Qu’elle en devient voyante et prophétesse,
Et démêle, parfois, la joie ou la tristesse,
Et les sombres ou lumineux présages
Qui font des gestes d’encre et d’or dans les nuages.
Les feuilles choient sur les chemins
Immensément de bruines trempés,
Comme des mains
Coupées.
Et la vieille point ne mourra.
Emile Verhaeren.

Ce qui prouve que toujours les artistes se rencontrent.

Mercredi 11 janvier.—Galerie Georges Petit, exposition annuelle des femmes-artistes. Il ne faut pas frapper une femme même avec une fleur, mais pourquoi ces dames s’acharnent-elles à broyer tant de bleus et de jaunes inutiles sur tant de pavots, de bleuets, de roses et de capucines! Et je passe les œillets et les roses-trémières, et les chardons que j’oubliais (chardons, éventails, un rien comme vous voyez), toutes pauvres et innocentes corolles, toutes attristées et déconfites de se voir portraiturées, peinturlurées et exposées dans des cadres dorés ou laqués de blanc ou de vert.

Que de beaux cadres! et que de beaux noms! Des noms connus même, du moins par les maris, Brouardel, Fleury, Métra, Dampt et Séailles, et que de Madeleines, comme si toutes aspiraient à signer Lemaire. Beaucoup d’aspirations en somme, beaucoup de convictions, pas mal de prétentions et même de la sincérité; oh! cela, je n’en doute pas; l’enfer est pavé de bonnes intentions, et les toiles de ces dames en sont pleines; mais sur quarante peintresses représentées, chacune, par une moyenne de six envois, pourquoi n’y en a-t-il que trois qui m’attirent et me retiennent? Madame Madeleine Carpentier, encore une Madeleine qui fait vraiment l’aquarelle comme l’autre, même perfection de dessin, mais plus d’humidité et de moelleux dans la matière. Madame Carpentier envoie des violettes de Parme, des anémones simples et des prunes, mais surtout des artichauts et des pêches qui condamnent toutes les fleurs et natures mortes exposées auprès des siennes.

Madame Hélène-Gertrude Cohen, des tableaux de genre, des petites figures de femmes Louis XV dans des intérieurs du siècle dernier: des intérieurs froids et secs aux tons délavés, où de mélancoliques et frêles madame de Warens, à moins qu’elles ne soient d’Epinay, s’accoudent en peignoir à des petites tables de marqueterie ou s’accotent, nonchalantes, à des canapés un peu raides, tendus de vieux lampas à gros bouquets.

Et les déshabillés d’un bleu de lin ou d’un mauve assombri s’éparpillent en jolis plis sur le satin des meubles; les tailles qu’on sent fines et souples ont, les unes des redressements de guêpe, les autres d’adorables langueurs, telles les Belles Ecouteuses chères à Paul Verlaine et c’est le Bouquet et c’est au Boudoir, délicieux tableautins à peine peints, mais si savamment nuancés de coquetteries et de nonchaloirs.

Enfin, Louise Desbordes: le mystère de l’eau, l’attirance et le sourire ambigus des profondeurs glauques, des ténèbres mouvantes des étangs et de la mer.

Des luminosités les traversent et, dans de l’or en fusion, de la chair ou de l’ivoire s’irradie découpé, déchiqueté, enroulé autour de souples tiges, ivoire ou chair qui sont des visages de nymphes ou de fleurs.

Les fleurs regardent, les yeux fleurissent.

Et c’est le Printemps et c’est Méduse, légende des algues ou tout simplement des fleurs. A côté de ces fantasmagories un précieux, un hallucinant paysage représente les quais de Paris vus du pont de Sully, un Paris de brume et de rêve à l’heure où s’allument les premiers réverbères et cette élève de Stevens me fait pour la première fois songer à Whistler.

Jeudi 12 janvier.—A l’Opéra-Comique: A Fidelio, une loge de délicieux, c’est le second acte: —Il est tout à fait bien, ce décor. —Cette citadelle de briques rouges! Vous allez voir comme elle va s’éclairer tout à l’heure au soleil couchant, et quelles belles ombres portées; inutile de demander de qui elle est. —C’est un Jusseaume? —Naturellement. —Très Vélasquez le gouverneur et ces arquebusiers de Philippe III. —Si vous nous laissiez écouter Beethoven! —Si on ne peut plus admirer la mise en scène! —Surtout chez Carré. (Un silence, puis les hostilités reprennent.) —Décidément Caron est maladroite au travesti. —Vous perdez toujours la belle occasion de vous taire; ce n’est pas un travesti, puisque Léonore est déguisée en homme pour parvenir jusqu’au cachot de son mari, son travestissement ne doit tromper que le geôlier et la garnison de la citadelle, mais non le public qui, dès son entrée en scène, doit savoir qui elle est: le rôle est très bien composé au contraire. —Oh! vous d’abord, dès qu’il s’agit de Caron. —Oh! comme la citadelle rougit, on dirait le feu. —Mais non, c’est un crépuscule d’Espagne; les premiers plans s’obscurcissent, tandis que les lointains et les hauteurs s’exaspèrent dans la clarté: vous n’avez donc jamais vu un soleil couchant à Valence ou à Grenade, ou même à Alger? —Oh! vous savez, moi, quand je vais à Monte-Carlo!... —C’est vrai, vous avez découvert la Riviera. Il paraît qu’il y fait un temps de chien. —Comme ici, pluie et vent. —Si vous consentiez à nous laisser écouter cependant.

Pendant le dernier entr’acte, dans les couloirs: —Mais c’est tout à fait l’Affaire, ce livret de Fidelio; ce Beethoven avait tout prévu; le bon geôlier ou le major Forzinetti. —Vous délirez, vous la voyez partout, l’Affaire; il faut soigner ça, mon cher. —Superbe, hein! tout l’acte, ce trio, puis ce quatuor. —Cet acte, dans le noir; je croyais lire les Mystères de l’Inquisition; et puis, ce prisonnier dont on creuse la tombe dans son cachot, ça m’impressionne, moi. Si on allait faire un tour aux Folies? —Allez, monsieur, allez, vous êtes bien de votre siècle; allez subodorer la sueur de vos lutteurs.

Vendredi 13 janvier.—L’Elysée à Georgette Lemeunier, ou le spectacle dans la salle... Tous les yeux sont en effet fixés sur la grande avant-scène de droite, où Monsieur Félix Faure vient de faire son entrée avec Mademoiselle et Madame, Mademoiselle toute scintillante de jais noir, Madame épanouie en un superbe velours mauve broché sur satin blanc: dans la pénombre de l’avant-scène, des chapeaux clairs et des fracs, la Cour. La Cour à Fontainebleau, la Cour à Rambouillet, la Cour au Vaudeville. Monsieur Félix Faure s’installe entre Madame et Mademoiselle; il bedonne un peu, Monsieur Faure, et en bon souverain ne trompe pas son peuple, car il offre exactement la silhouette vulgarisée par Hermann Paul. Sur scène, c’est le papotage élégant de Réjane et de Suzanne Avril, avocates, l’une du mariage et l’autre de l’adultère; mais la salle est toute à l’avant-scène présidentielle, chacun escomptant, dans son for intérieur, la joie d’observer et de dévisager le Président pendant l’acte politique, l’acte du fameux déjeuner où l’on parlera de l’Affaire.

L’acte a eu lieu, Monsieur Faure a sauvé la situation en gardant obstinément sa lorgnette collée sur ses yeux durant toute la scène entre le Magistrat et le Général; mieux, il a évité de lorgner les acteurs, et, pour ne marquer aucune préférence, absolument neutre entre la magistrature et l’armée, cette lorgnette diplomatique, il l’a obstinément tenue braquée dans la salle.

Mademoiselle Emilienne d’Alençon, qui se trouve être ma voisine de baignoire, prétend être l’objet et le but des regards de Monsieur Faure. —Peut-être qu’il me prend pour... —Et j’ai toutes les peines du monde à convaincre la douce enfant que cette attitude de nos gouvernants est voulue par le Protocole.

Samedi 14 janvier.—Cinq heures du matin, rue Pirouette, aux Halles, à l’Ange Gabriel. On n’est pas des saints, mais on n’est pas non plus des bœufs: public de loupeurs, de maraîchers, de filles, de garçons bouchers, de calicots en bordée et de rôdeurs des Halles. On a commencé par Maxim’s, et, du Grand Comptoir au Caveau, on s’est échoué devant une soupe au fromage et des huîtres, escortés d’une bande de joyeux inconnus, tricots marrons et casquettes molles, attachés à nos pas depuis le Grand Comptoir.

C’est Mademoiselle Odette Vallery, qui nous vaut ce cortège et cet honneur, Mademoiselle Odette Vallery, jeune Grecque un peu cosmopolite aussi, émigrée de la Scala de Milan sur la scène des Folies-Bergère, Mademoiselle Odette Vallery, la souple, la nerveuse, la bien musclée aussi, la chercheuse d’inconnu, voire même d’impossible, qui a voulu, cette nuit, connaître les bas-fonds de Paris et demandera demain, si la lubie lui prend, de remplacer de Max dans le duc de Reichstadt, Mademoiselle Vallery fait, cette nuit, la tournée des grands-ducs.

Au fond de l’étroite salle en boyau à l’atmosphère épaisse tant elle est bondée de consommateurs, Pierre et Jacques tour à tour se font entendre; chacun en pousse une de sa façon: Pierre vocalise et Jacques déclame les Cuirassiers de Reichshoffen, après Ma Gigolette elle est perdue! tout le répertoire populo. Deux demoiselles de la rue Joubert, deux superbes filles, ma foi, reprennent les refrains en chœur; le maître de l’établissement dégoise lui-même pour amuser sa clientèle, et je vois le moment où l’on va demander à Odette Vallery de vouloir bien esquisser un pas, tout comme il y a huit jours, les soupeurs du Café de Paris, le demandaient, à la même heure, à la señora Carolina Otero.

Aux millions près, c’est la même atmosphère et le même public, mais nous n’aurons pas à répondre l’apostrophe devenue légendaire de la belle malagaise. Il n’y a ici que des loqueteux, des ouvriers et, à part notre bande d’artistes, des turbins et des gens de métier, quelques-uns inavouables d’ailleurs; nous sommes tous pauvres, il n’y a que des chrétiens. Dehors, c’est l’heure où les maraîchers déchargent leurs légumes autour des pavillons incendiés de lumière électrique. Paris s’éveille, c’est l’heure du mal aux cheveux, de la gueule de bois et des calamiteux retours en fiacre dans l’aube grognonne et la boue de six heures du matin; la pluie bat aux vitres et l’on a les moelles transies. Et maintenant, dormir jusqu’à midi.

Vendredi 20 janvier.—Le «Monsieur aux camélias»; les soiristes n’ont pas exagéré, c’est le «Monsieur aux camélias». M. de Max semble vouloir gâter à plaisir des dons admirables.

Servi par un physique, une voix et un tempérament qui le classent immédiatement après Mounet-Sully, il compromet ce capital dans des mièvreries, des pâmoisons gracieuses et des râles qui en font le plus dangereux parodiste du jeu de madame Sarah Bernhardt. A propos du Roi de Rome, la presse a lancé le mot travesti; il y a de la vraisemblance dans cette rosserie. Corseté comme un vieux beau sous l’habit de satin blanc du duc de Reichstadt, un tour de cou de velours épinglé sous le menton, haut cravaté, sanglé, busqué, il se cambre, plie sur les jarrets, marche sur les pointes, pirouette, roucoule, gémit, tousse et s’abandonne, et, sous sa perruque blonde bouclée à l’enfant, arrive à ressembler à une Déjazet tragique, lui, Napoléon II, le futur Aiglon.

L’Aiglon, que doit créer en 1900 madame Sarah Bernhardt, si bien que le Nouveau-Théâtre semble paraître, sans s’établir pour cela, prendre à tâche de démolir les établissements rivaux. Aux Courses, un mois avant le Résultat des Courses, malice évidente de M. Paul Franck à M. Antoine; Roi de Rome, un an avant l’Aiglon de M. Rostand.

M. de Max a cependant des moments superbes et c’est justement là ce qui enrage de le voir tour à tour si bon et si mauvais. Il donne princièrement sa main à baiser à la princesse Camarata pendant le bal de la cour; sa scène de révolte contre le prince de Metternich (ils prononcent tous Metterniche! pourquoi?) est jouée avec une émotion et un mouvement admirables; son ode à la Colonne, alternativement reprise par lui et le demi-solde Chambert, fait prime dans les milieux bonapartistes et chaque soir emplit à heure fixe toutes les loges.

M. de Max est une mode, il est de bon goût de venir conspirer rue Blanche en l’écoutant; mais, s’il est un déclamateur passionné, M. de Max est un amoureux déplorable: il s’agenouille comme M. Mérante, ses duos d’amour relèvent du maître de ballet. D’ailleurs M. de Max révolutionne le cœur des danseuses, et quant à son agonie, elle est aujourd’hui classique: râles, petits spasmes et adieux au miroir, c’est, à côté de la mort de Croizette dans le Sphinx et de celle de madame Sarah Bernhardt dans la Dame, l’agonie à grand orchestre du «Monsieur aux Camélias».

Le «Monsieur aux Camélias», le duc de Reichstadt! et M. de Max a créé le roi Christian III des Rois, le Yoghi d’Izeïl, l’évêque Sophron de Gismonda, le vieil empereur byzantin d’Héracléa et le provençal aventurier tout de langueur et de rêve de la Princesse lointaine. M. de Max se doit une revanche à lui-même dans quelque rôle de vieil évêque, de vieux pape ou de vieil empereur.

Samedi 21 janvier.

La condamner, Lorelle! une femme aussi blonde!
Regarde cette bouche et le rose ingénu
De ses seins. La beauté, c’est le philtre inconnu
Souverain et vainqueur qui corrompt tout au monde.
Ils l’absoudront.
(Auteur inconnu.)

8, chaussée d’Antin, chez Landolff, 7 heures du soir, dans un des salons d’essayage.—Debout devant une grande glace, Jane Margyl, la Princesse au Sabbat de mercredi prochain, essaie son costume du un: le gaz flambe haut dans la petite pièce claire; et, gaînée dans sa robe d’or de reine orientale, son lourd manteau ocellé de bleu, déployé derrière elle comme une immense queue de paon, Illys s’étudie et s’épie dans l’eau de la vaste glace, et, soucieuse de ses effets, joue là au naturel, dans le petit salon du costumier à la mode, son rôle de coquette et futile princesse aux miroirs. Deux essayeuses sont accroupies à ses pieds, occupées à disposer savamment les plis du manteau. Fine et souple dans ses habituelles robes tailleur, madame Landolff les dirige et les observe; et, sous l’ibis diamanté qui la diadème, Margyl évolue, lente et majestueuse, règle sa marche et tente des effets.

Je ne l’avais pas rêvée si nue, je l’avais songée plus hermétique, plus close, le manteau royal lui descendant des tempes et tombant à plis droits sur le devant de sa robe, énigmatique et à peine entrevue sous les pendeloques de turquoises et d’opales, moins féerique et plus princesse, sorte de pyramide d’or et d’émail mouvante à la façon des Esclarmonde et des Théodora. Je risque une objection, manifeste un désir; mais Margyl résiste, Margyl est belle et le sait, et, comme Aphrodite, tient à faire la royale aumône de sa beauté aux spectateurs. Conflit.

Ah! il n’est pas facile de costumer une jolie femme! La femme, être de coquetterie immédiate, ignore toujours les effets réflexes de l’idée suggérée et la grande puissance, que dis-je, la triple et sûre incantation du mystère, du masque et du voile, et je me désespère: mais madame Landolff m’a compris. Le temps d’ouvrir une porte et la voici qui, avec des mètres de gaze bleu-ciel et quelques fils de perles fausses, échafaude autour de la tête de Margyl des ennuagements d’azur, des enroulements de nacre, des fumées et des lueurs, l’enveloppe de légères retombées de tulle, et, de toutes ces brumes et de toutes ces clartés évoque une impérieuse et hiératique princesse d’Egypte et de légende, Illys!

Lundi 23 janvier.—A l’Opéra-Comique, Manon. Je ne sais pas si jamais en France on a poussé plus loin que M. Albert Carré la science et l’art de la mise en scène.

Manon! avant lui, c’était la partition, toute d’élégance et de passion, du seul cri d’amour du dix-huitième siècle: Manon, c’étaient les airs fameux populaires dès la troisième représentation, et populaires demeurés depuis bientôt vingt ans qu’on les chante, les adieux à la petite table: «N’est-ce plus ta main que ma main caresse?» la valse, le duo de Saint-Sulpice, les ensembles de l’hôtel de Transylvanie, etc., etc. Manon! ce fut surtout Heilbronn, Manon! ce fut aussi Sanderson.

A-t-on jamais chanté Manon depuis? et voici qu’avec un Des Grieux d’un invraisemblable physique pour le «cher Chevalier» et une Manon un peu de province, M. Albert Carré, plutôt trahi par l’interprétation, grâce à une ingéniosité de décors et de costumes inconnus avant lui, arrive à nous reconstituer, on dirait estampe par estampe, le chef-d’œuvre de l’abbé Prévost!

Oh! la vie et le mouvement de tout ce peuple de bateleurs et de belles promeneuses et de flâneurs qui vont et viennent sous les charmilles taillées en arcades du bord de l’eau, dans l’acte du Cours-la-Reine, la danseuse de corde évoluant entre ses deux poteaux, les marchandes de parfilage dans leurs boutiques en plein vent, les grâces et les minauderies des caillettes et le pourchas des abbés galants, le ridicule du financier Guillot, l’hôtel des Invalides au fond, dans un décor qui s’enfuit et recule, et cette délicieuse entrée du corps de ballet de l’Opéra, de ces dames de l’Académie de musique dans le comique et fastueux costume du temps, corps baleinés et tonnelets, coiffures d’héiduque empanachées et des pompons partout sur le torse allongé des danseurs comme sur le corsage guêpé des danseuses, et le plongeon des révérences et le taqueté des pointes et toutes ces pirouettes d’ensemble inclinant à la même seconde l’édifice volumineux de toutes les coiffures.

Ah! ce divertissement de Manon! Si mademoiselle Chasles, jolie comme un Latour sous le rouge et la poudre, a l’air de la Camargo elle-même, M. Albert Carré a plus que du talent et madame Mariquita pas beaucoup moins que du génie.

Mardi 24 janvier.—Boulevard Pereire, quatre heures du soir, le plus beau coucher de soleil de cet hiver, un ciel soyeux du jaune évaporé, mais cependant intense de la jonquille et du citron, un horizon d’or pâle sur lequel les fumées des cheminées s’exaspèrent en bleu et les squelettes des arbres dépouillés en violet, tour à tour arborescences d’agate et longues spirales d’encens dans une atmosphère d’aventurine.

C’est fin comme une aquarelle et rutilant comme de la laque. Oh! la magie de certains crépuscules parisiens, crépuscules d’hiver atténués, délicats et touchés de si belles lueurs pourtant, quels décors de Rubé, de Chapron et même de Lavastre pourraient lutter avec ces transparences et ces évanouissements dans la couleur, quel peintre fixera jamais la ténuité de ces silhouettes!

Et je songe qu’en ce moment aux Folies-Bergère, où l’on répète devant la presse les trois tableaux de mon ballet, la maladresse voulue des éclairages incendie et brutalise des décors peints pour les lumières bleues et des costumes combinés pour chatoyer dans le clair-obscur.

Et je songe à Landolff, et je songe à Jusseaume: ce sont eux qu’on égorge en ce moment; et dire que je n’ai pu les défendre! Je n’ai pu faire comprendre aux intéressés que tout est mensonge et fiction au théâtre et que les ciels en toile peinte et les portants en carton, les chairs fardées et les étoffes pailletées de faux cabochons ne peuvent exister que dans des lumières truquées et que la première condition de toute bonne mise en scène est l’enveloppement.

Mercredi 25 janvier.—Neuf heures du soir: Au bord du Quai.

En un pays de canaux et de landes,
Mains tranquilles et gestes lents,
Habits de laine et sabots blancs,
Parmi des gens mi-somnolents,
Dites, vivre là-bas, en de claires Zélandes,
Vers des couchants en or broyé,
Vers des caps clairs mais foudroyés,
Depuis des ans, j’ai navigué.
Dites, vivre là-bas,
Au bord d’un quai piqué de mâts
Et de poteaux, mirés dans l’eau;
Promeneur vieux de tant de pas,
Promeneur las.
Vers des espoirs soudain anéantis,
L’orgueil au vent, je suis parti.
La bonne ville, avec ses maisons coites,
Canaux étroits, portes étroites,
Pignons luisants de goudron noir,
Où le beffroi, de l’aube au soir,
Tricote,
Maille à maille, de pauvres notes.
Les Visages de la Vie.
Verhaeren.

C’est soir de première; dehors, il gèle, et, du coin de mon feu, où je les lis, les nostalgiques vers du poète belge m’emmènent au pays des canaux et des landes, au bord des quais, dans quelque bonne petite ville ensommeillée de Flandre.

Devant des chalands bruns,
Devant des barques brunes
Dormant dans un grand bain de clair de lune
A l’heure d’immobilité d’or
Où rien ne bouge au fond du port,
Sauf une voile mal carguée
Qui doucement remue encor,
Au vent qui lui vient de la mer!

Samedi 28 janvier.—Théâtre Sarah Bernhardt, la Tosca. La Tosca! la pièce de Sardou qui fut la plus malmenée par la Presse: une pantomime, écrivait Francisque Sarcey; du sadisme, prétendit Jules Lemaître en protestation contre les horreurs du troisième acte, ce fameux acte de la torture, que ne put supporter la sensibilité de mademoiselle Brandès. Il y a plus de onze ans de tout cela, et personne n’a encore oublié le sensationnel évanouissement de la jolie pensionnaire des Français, à la vue de Mario rentrant en scène avec du sang aux tempes; pâmoison d’autant plus touchante, que la jeune actrice, experte en l’art de manier le rouge et le blanc de théâtre, ne pouvait se méprendre sur les plaies de M. Dumény et que sa pâleur, son abandon et sa défaillance furent tout à l’éloge des dons d’émotion de M. Sardou, qui négligea pourtant de lui confier un rôle.

Traité de fait-divers par les uns et de truquage par les autres, le drame de la Tosca n’en fit pas moins salle comble, ce fut un nouveau et colossal succès à l’actif d’un auteur qui déjà ne les comptait plus; tout Paris voulut y frissonner d’angoisse et de terreur. L’habile, qu’est M. Sardou, avait choisi pour son intrigue un cadre si savamment troublant! On pouvait si bien se croire au milieu d’une scène de la Terreur, dans ce coin d’Italie corrompue et sombre avec le grand nom de Bonaparte claironnant à la cantonade et précipitant les événements! Le baron Scarpia, marchandant à la Tosca sa complaisance et la vie de son amant, faisait songer aux Fouquier-Tinville et aux Carrier de Nantes; la Révolution française avait dû voir de semblables horreurs, des femmes, des filles de ci-devant dans la longue robe blanche à taille courte de madame Sarah Bernhardt, se traînant, les matins mêmes d’exécution, aux pieds des égorgeurs d’aristocrates et rachetant, pantelantes et à demi-violées, la vie d’un père ou d’un mari déjà monté dans la fatale charrette, et cela par des baisers enragés de luxure, où l’amour devait avoir le goût du sang.

C’est cette atmosphère de libertinage, d’agonie et de sadisme, qui fit accourir tout Paris frémissant; et puis il y eut les côtés bibelots, l’art des reconstitutions, dans lequel M. Sardou est passé maître; le Debucourt du premier acte avec Sarah en fourreau de mousseline de soie rose et sa gerbe de fleurs sous le bras, Sarah et son chapeau Directoire, en feutre vert grenouille, sa touffe de plumes et son écharpe verte! Et puis, après le Debucourt, il y eut un Worms, l’acte du palais Farnèse, le Worms du Luxembourg, le Worms des femmes Empire en fourreau de satin blanc, ceinturées d’orfèvrerie, les bras nus gantés plus haut que la saignée, et le front bas diadème de perles; le Worms des soirées de musique dans des intérieurs somptueux et froids de palais romains pavés, dallés, comme mouillés, de marbre, et puis il y eut la Sarah de ce deuxième acte, la Sarah en fourreau de satin glacé, coiffée de laurier d’émail comme une muse de la Malmaison, et sa fameuse révérence au moment d’entonner la fameuse cantate, la révérence à jarrets pliés, qu’on eût dite enseignée par Vestris tant elle courbait majestueusement la Tosca devant Sa Majesté Caroline de Naples, la révérence demeurée légendaire avec le frétillement d’un coquin de petit pied pointant au bas de la robe, un pied cérémonieux et moqueur, solennel et impatient, vif et joli comme un bec d’oiseau.

Et puis, il y eut la pièce et il y eut, longue, harmonieuse, presque nue sous les plis droits et serrés de la draperie antique, mais d’une nudité chaste, une nudité de nymphe grecque ou d’archange de Botticelli, il y eut la Sarah des autres actes, c’est-à-dire la tragédie elle-même, la grandeur et la noblesse de la ligne et de l’attitude, l’âme devenue soudain tangible et visible dans la simplicité d’un bas-relief d’Egine et la volupté d’un Prud’hon. Or, cette Tosca, je ne l’avais pas retrouvée depuis, même aux reprises de la Renaissance. Etait-ce le cadre trop étroit? le souvenir du théâtre de Donnay flottant dans l’air, le scepticisme de M. Guitry demeuré dans la salle, mais le drame de Sardou m’y avait paru étouffé, étriqué, la Tosca semblait y retenir ses gestes de peur d’y crever les décors.

Je retrouve aujourd’hui ma vision première, et quand, dans sa robe blanche de victime, la Tosca, qu’un monstre de luxure vient de torturer durant les douze heures d’une longue nuit, s’empare lentement du couteau qu’elle vient de découvrir sur la nappe, quand l’homme enfin frappé, elle s’avance pâle et triste et si calme dans la lueur des deux flambeaux élevés au bout de ses bras, pour les déposer de chaque côté du cadavre, j’ai retrouvé la Tosca d’il y a onze ans et j’ai pensé que madame Sarah Bernhardt était ici dans son cadre, que ses gestes n’y crevaient plus le décor, qu’elle pouvait tout oser avec un Scarpia enfin digne d’elle; que M. Calmettes est plus qu’un acteur de comédie; que madame Sarah Bernhardt est dans son élément dans le grand drame, qu’elle est, avant tout, la femme du costume, de l’épopée, du rêve et de l’au-delà de l’espace et du temps, et que son théâtre mérite enfin son nom, le théâtre Sarah-Bernhardt.

Mercredi 1er février.—Au Luxembourg, dans la salle Charles Hayem. Un don royal, une offrande de quinze cent mille francs à deux millions que vient de faire à l’Etat le collectionneur du boulevard Malesherbes.

J’y retrouve les plus beaux Gustave Moreau de sa galerie, ces coruscantes et nostalgiques aquarelles où l’art du lapidaire semble lutter avec celui de l’émailleur pour sertir des conceptions de poète. Théogonies d’Orient et stupres des religions antiques, il y a là, fixés, que dis-je? burinés et en même temps sculptés dans des violets de sardoine et des bleus de lapis, le mystère et la philosophie des plus belles fables des vieux mondes. C’est Œdipe et le Sphinx et son attitude si étrangement inquiète d’éternel voyageur; le Jeune Homme et la Mort, et le léger enveloppement du voile de la déesse s’enroulant autour de l’éphèbe prédestiné. Au milieu des deux œuvres éclate et fourmille le tapis persan de la Péri; et puis, voici la merveille des merveilles, la fameuse aquarelle de l’Apparition, la Salomé dansant devant Hérode dans sa nudité cuirassée de joyaux, le geste fatidique de son bras tendu vers la tête décollée du prophète, et l’énigmatique et muette figure voilée du bourreau: figure sombre, comme tout l’Orient mystérieux de la Bible et que nous retrouvons dans une autre petite aquarelle voisine, comme dans toute cette architecture de splendeur et de rêve, empruntée on dirait à un prestigieux Saint-Marc: voûtes de porphyre, de métal et de jaspe sous lesquelles Gustave Moreau aime à asseoir la songerie accablée de ses rois; puis voici le Phaéton précipité dans la mer, entre la fureur du lion du Zodiaque et la gueule menaçante du serpent Python; enfin cet émail et ce prisme, l’Amour et les neuf Muses, et un tableautin on dirait du Vinci, un chef-d’œuvre, on croirait de l’école lombarde, une Descente de croix pleurée, par une Pieta, et puis d’autres encore, le camaïeu tendrement gris et blanc de la Plainte du poète et le plus beau peut-être à mon gré parmi tous ces dons, la Bethsabée sur la terrasse, admirable par la composition du jardin de ruines et de verdures dont s’entoure la femme d’Urie, frondaisons d’un vert sombre et pilastres rougeâtres d’une douceur de velours et d’un éclat de gemmes dans la sourde intensité de la couleur.

Un très beau portrait de M. Charles Hayem, signé Delaunay, et, lui faisant face, une toile magistrale représentant M. Franck,—M. Charles Hayem est le gendre de M. Franck,—le Franck de l’Institut, de la Kabbale et des Origines du peuple hébreu, sont là pour imposer à la foule ignorante le souvenir du donateur.

Samedi 4 février.—L’attirance des chefs-d’œuvre. Au Luxembourg, retourné là ou plutôt ramené par l’obsession des Gustave Moreau, admirés il y a trois jours. Il y a de l’envoûtement dans les œuvres de Gustave Moreau, et ce n’est pas par hasard que Fourcaut l’a appelé un maître sorcier. Retourné aussi pour voir le portrait de Verlaine, la peinture de Chantalat, qu’une Société de fervents du poète a presque imposé à l’Etat. Elle est vivante et sourit étrangement à travers une grisaille fauve empruntée à Carrière, la peinture de M. Chantalat; le côté faunesque et triste de l’auteur des Romances sans paroles et de Parallèlement y menace, y inquiète et y survit; on y voit, embusqué sous les paupières, ce terrible regard qui mûrissait les enfants; mais un autre portrait me sollicite d’un homme que j’ai bien plus connu, celui de M. d’Aurévilly.

Le d’Aurévilly de Lévy, le sensationnel portrait du Cercle des Mirlitons, il y a quatorze ans, celui dont le portraituré disait avec un grand geste d’insouciance hautaine: «Mes ennemis me reconnaissent... moi, pas.»

Sanglé dans une redingote à plis, une cravate noire bordée de dentelle d’or bouffant sous le col, M. d’Aurévilly lève haut un nez en bec d’aigle et crispe une bouche aux lèvres serrées et fines, ponctuée par les deux virgules d’une moustache teinte; le menton pointu mais volontaire, le regard dédaigneux, la narine retroussée et vibrante, tout cela est vu de bas en haut. Insolent, campé, busqué et musqué, M. d’Aurévilly plafonne, M. d’Aurévilly plastronne aussi, mais c’est le plastron d’un grand seigneur qui offre aux attaques sa poitrine toute grande et l’on attend la riposte prête à siffler en flèche de cette bouche tendue comme un arc le: «Je vous ai déjà donné hier», fastueusement reproché à Bourget qui, à l’avis de ce remueur d’idées, multipliait trop ses visites, ou bien le fameux: «Je n’ai rien à y mettre», répondu, à la porte de Gil Blas, par le piteux Nicolardot, congédié la veille et revenant humblement tendre la main.

Lundi 6 février.—Rue Broca, au diable vauvert, plus loin que le Panthéon et le Val de Grâce, dans le voisinage du boulevard de l’Hôpital et du marché aux chevaux, au centre même d’un quartier autrefois de crime et de misère, entre les rues de la Santé et Mouffetard, l’hôpital Broca, qui fut autrefois l’hospice de Lourcine. Lourcine! un nom presque sinistre dans les annales populaires; Lourcine, dont les salles jadis réservées aux vénériennes s’ouvrirent plus tard au dénuement des femmes du peuple en mal de grossesse et à la détresse des filles-mères; Lourcine, effroi des unes et refuge des autres; Lourcine, dont le nom cité à propos d’une femme évoquait une tare; Lourcine, où l’épidémie puerpérale était si notoirement en permanence, que les plus misérables préféraient le grabat de leur taudis à la propreté infectieuse de ses salles; Lourcine, enfin, où la Germinie Lacerteux de M. de Goncourt va échouer comme une bête à l’abattoir, après avoir donné à Jupillon l’argent économisé pour ses couches...

L’initiative et la persévérance opiniâtres, la volonté d’un homme de science et de pitié en ont fait, aujourd’hui, l’hôpital Broca, la maison de salut de la femme atteinte dans la source même de la vie, au plus intime de son être, une chaire pratiquante de gynécologie, une salle enseignante de chirurgie, où, tous les jours, les savants de la province et de l’étranger peuvent venir assister aux opérations du Maître de l’ovariotomie et apprendre de lui l’art de prolonger la vie à de pauvres êtres, que la médecine eût jadis condamnés irrémédiablement.

Ces opérations, il y a dix ans encore, seules les femmes de l’aristocratie et de la haute finance pouvaient en bénéficier; les soins minutieux d’antisepsie qu’elles réclament, les conditions de calme, de confortable et de bien-être nécessaires à la convalescence, la cure pour ainsi dire morale, indispensable pour mener à bien la guérison physique, le traitement de toute heure et de toute minute qu’exige, pour être menée à bien, une opération qui atteint aussi profondément l’être nerveux qu’est la femme, tout cet ensemble d’exigences imposait aux opérées des intérieurs ouatés, sinon de haut luxe, mais du moins de maisons de santé coûteuses, interdites aux petites bourses; et quand un cas de gynécologie se présentait dans les hôpitaux, les suites d’opérations se compliquaient trop souvent d’accidents fâcheux. Talent d’opérateur à part, il y avait là une question de milieu et d’atmosphère, et la femme de l’ouvrier, comme la petite rentière, atteintes dans l’intimité de leur être, étaient par cela même vouées fatalement à la mort; il y avait là une criante injustice dans cette chirurgie apte seulement à sauver les riches, tandis que les pauvres étaient infailliblement condamnées.

Un homme a remédié à tout cela, et quel homme! le chirurgien même, que sa science et son habileté ont fini par imposer à la vogue, comme le plus adroit et le plus heureux des opérateurs; celui dont le bistouri délivre et guérit, et le chirurgien des banquières et des princesses opère aujourd’hui les pauvres et les humbles dans un hôpital voulu, fondé et organisé tel par lui.

J’en visite, ce matin, les bâtiments neufs, récemment édifiés sur les jardins de l’ancien Lourcine. Un interne m’en fait les honneurs: hauts plafonds, hautes et larges fenêtres, le jour coule à flots dans ces grandes salles blanchies à la chaux et comme teintées de la tendre laque bleue des mobiliers anglais; des revêtements de faïence montent jusqu’à mi hauteur des murs. Partout c’est une impression de netteté et de clarté qui rassure et égaie; les échaudoirs, les fours stérilisateurs pour les pansements et les vêtements des infirmières, tout cela reluit d’un calme éclat dans la belle lumière. Comme nous sommes loin de la pierre grise et morne des anciens bâtiments du siècle dernier affectés aux autres hôpitaux de Paris, Beaujon, la Pitié, Laënnec. Jour d’hôpital, jour de prison, maison de géhenne et de souffrance!

Tout, ici, au contraire, a la clarté, la gaieté rajeunie d’une heureuse convalescence, et, dans les quelques salles que nous traversons, entre deux rangées de lits de femmes couchées, je ne rencontre aucun de ces regards de bête malade que j’ai trop vus ailleurs. Non, mais dans les faces trop blanches, mais reposées, dans les yeux agrandis, mais si clairs, il y a de la gaieté et du sourire, de la reconnaissance pour la grande blouse et le tablier de l’interne qui m’accompagne et qui, pour toutes ces femmes, ne représente pas le bourreau, mais un libérateur.

Mieux, aux murs de certaines salles courent et se déroulent des fresques riantes, des figures de déesses et de fées, allégories consolatrices de la jeunesse et de la santé parmi des paysages de rêve et de soleil; et c’est, peinte par Georges Clairin, toute une théorie de nymphes accueillantes aux longs cheveux criblés de fleurs; un horizon de roches et d’eaux lumineuses les auréole, qui peut être aussi bien la Riviera à Vintimille que l’idéale baie de Naples; puis voici l’harmonieuse composition d’Auguste Lauzet, l’Invitation au voyage, admirée, l’année dernière, dans son atelier de Marseille. Dans une autre salle, des grandes esquisses, où je reconnais les rochers de Capri, me révèlent le pinceau de Dubuffe, et dans un vaste hall converti en atelier, je surprends, à l’état encore d’ébauches, des grandes toiles qui seront demain des fresques de Kœnig et de Ballery-Desfontaine; des galères de songe et des sommeils enlacés de femmes florentines dans des paysages de calanques, toute la poésie de lumière et d’indolence que la Faculté ordonne aux délicats hiverneurs du Midi et qu’un chirurgien psychologue et artiste a tenu à imposer aux yeux avides d’espoir et d’irréalité des lentes convalescences. «Car j’ai voulu (et c’est le docteur Samuel Pozzi qui maintenant me parle) j’ai voulu que mes opérées n’aient devant elles que des spectacles de douceur, de gaieté et de calme; la réalité ici n’est que trop douloureuse; j’ai voulu leur infuser du rêve, d’où cette idée de fresques. On ne parle aux enfants que par l’imagination et les sens, et la femme malade est un enfant; j’ai fait un appel aux artistes, et tous ceux dont vous venez de voir les noms m’ont donné spontanément leur temps et leur talent; mais j’ai fourni les couleurs et les toiles, et cela représente quelque dix milliers de francs... Dépenses inutiles, objecteront certains grincheux; je ne le crois pas. Chez un malade, il n’y a pas que le corps qui souffre; c’est le cerveau et le système nerveux que j’ai voulu soulager et que je soulage avec ces fresques. D’ailleurs, l’idée n’est pas de moi, je n’ai fait que la reprendre à la Renaissance. Vous avez visité l’Italie? Rappelez-vous les Titien, non, les Tintoretto de l’Ospedale à Venise, les faïences d’Urbino de l’hospice à Pistoya, ce sont les plus belles du monde; et les décorations de l’hôpital de Beaune, en France, toutes du Bourguignon, et enfin les beaux Murillo de l’hôpital de Madrid. Ce que la piété catholique a fait jadis pour les malades de la Renaissance, j’ai essayé de le demander à la pitié moderne pour les opérées de nos jours.»

Mardi 7 février.—Roueries de femme. Dans sa loge (la loge d’une des plus belles, d’une des plus en vogue etc). Onze heures; comme elle n’est que du trois, elle est déjà presque rhabillée; somptueuse robe de mousseline de soie blanche brodée d’énormes papillons gris-perle et d’iris bleuâtres sur fond rose changeant. Elle soupe, ce soir comme tous les autres soirs, au Café de Paris, et démaquillée de son fard de théâtre, mais remaquillée pour la ville, elle fait jouer sa taille souple sur ses hanches remuantes en s’étreignant à la ceinture, debout devant sa haute psyché; une amie est là qui l’attend, car le baron est en bas à la sortie des artistes.

—«Mais qu’est-ce que tu as donc là sur le cou, demande l’amie en désignant une tache rouge sur le derme blanc de l’actrice, on dirait un... —Tais-toi, je me suis fait ça avec mon rouge, il est même assez mal réussi, attends.» Et s’emparant de son bâton de raisin, elle travaille et finit artistement l’ecchymose factice. —«Mais tu es folle! tu ne vas pas sortir comme ça? —Tu crois? il est jaloux comme un tigre et je lui demanderai dix mille demain: il faut qu’il croie que c’est de Ritta.» Et avisant une énorme gerbe de lilas semée de grosses roses rouges et jaunes, la gerbe de dix louis de Paul Néron: —«Surtout, prends-la, qu’il la voie bien.» Mais auparavant la jeune femme ôte la carte piquée sur une des tiges, la carte d’un cercleux connu, et la remplace par celle d’une de nos jolies mondaines, la femme d’un grand banquier de Bruxelles (sic).

Mercredi 8 février.—A l’Odéon, les Antibel! les Antibel, quelque chose comme les Héraclides ou les Atrides du Quercy, une famille de paysans tragiques, poursuivie par la vengeance d’une morte, comme jadis les races de rois coupables par la colère des dieux.

M. Pouvillon, qui possède à fond George Sand et son Cladel, s’est également souvenu de Phèdre et a merveilleusement joué de l’inceste dans un nouveau Benoît Le Champi. M. Paul Steck, le dessinateur et le conseil de M. Ginisty, s’est souvenu, lui, bon Provençal, d’Alphonse Daudet et de l’Arlésienne, si bien que ce drame héroïque de paysans Quercynois, se déroule dans le merveilleux paysage de la Sainte-Baume. Ce sont les cimes déchiquetées et bleuâtres du Garlaban et du Baou du Roy, leurs murailles de falaises épiques qui dominent toute l’action sur des ciels tour à tour ocre rouge et de cendre, des ciels savamment mouvementés et dégradés, selon les heures, nuances infinies du paysage où se révèle une science d’éclairage jusqu’alors inconnue à l’Odéon. Il y a aussi de jolies scènes et surtout de jolis groupements de personnages: la lecture de la lettre de Jan par la petite Miette et l’émotion grandissante de l’Ancienne en écoutant la prose de son gars sont d’une sincérité parfaite; le retour du marsouin à la ferme natale, son amour spontané pour sa marâtre éclatant en haine, tout cela est bien gradué et d’un beau mouvement. Au dernier acte, les attitudes de la Jane et de Jan sont réglées de façon à faire songer à l’Angelus de Millet, et il y a de la grandeur dans le geste meurtrier d’Antibel, levant sa faux sur son fils; bref, un parfum d’honnêteté et de passion saine et sauvage court et réconforte à travers cette pièce, malgré qu’elle repose, somme toute, sur un inceste.

Madame Tessandier a bien campé sa figure de l’ancienne, vieille aïeule vindicative qui ne peut admettre près de son fils, veuf, la présence d’une autre femme. Chelles, dans Antibel, a de la vigueur et de la rondeur; Janvier est toujours le paysan idéal, Jan, le Tonkinois incestueux, joue avec un dos trop rond; on le voudrait plus émacié, plus rongé d’amour et de fièvre. M. Dorival devra maigrir. Mademoiselle d’Arcylle, comme physique et comme jeu, m’a rappelé madame Liane de Pougy. C’est la même mièvrerie exquise, mais si peu paysanne. Somme toute, le succès de la soirée en a été la curiosité; on était venu là pour voir comment se tirerait de ce rôle de servante de ferme mademoiselle Cécile Sorel, et l’on a applaudi mademoiselle Sorel!

Car mademoiselle Sorel n’est pas seulement une des plus jolies femmes de Paris, mais c’en est aussi une des plus élégantes; ses robes et ses chapeaux font loi, mieux, son ameublement préoccupe les collectionneurs; son installation de l’avenue des Champs-Elysées est une des plus belles que je sache: le goût le plus sûr, la sélection la plus avisée ont présidé au choix de la tenture et du meuble; c’est du sublimé dix-huitième siècle, un arrangement qu’auraient dirigé à la fois M. Groult et M. Jacques Doucet. La malignité publique a même prêté à mademoiselle Sorel des liaisons gouvernementales sinon princières; la vraisemblance eût voulu, en effet, une favorite dans cette installation digne de la Dubarry ou d’une Pompadour: c’était vous dire avec quelle joie on eût trouvé mauvaise ou simplement maladroite dans son rôle une femme aussi comblée de faveurs.

Déception! Mademoiselle Cécile Sorel a été une actrice. Naturelle, simple, conseillée à miracle, elle a consenti à être une vraie paysanne, et les bras rougis, le visage masqué de hâle, la gorge libre sous la chemise de toile bise, elle a été la faneuse, la sarcleuse d’herbe, la trayeuse de vache et la fille de ferme. Tout Paris en la voyant a pu croire respirer la senteur des foins et l’odeur de l’étable, et mademoiselle Sorel n’a pas créé une ribaude, mais une femme honnête; mieux, mademoiselle Sorel a failli être violée en scène et tout Paris a été volé qui était venu pour assister à ce viol.

Mademoiselle Sorel a plus qu’aucun talent d’actrice; à la scène même, elle demeure spirituelle.

Jeudi 9 février.—A Toulouse, non, pardon, villa Chaptal, à Levallois-Perret, chez Gailhard, dans l’atelier voisin de sa villa mauresque.

Il y a là Gailhard pétrissant la glaise et raffermissant à coups de pouce le muscle d’épaule d’une superbe gaillarde nue, une nymphe tueuse d’aigles d’au moins quatre mètres; il y a là Gheusi du Gaulois, l’auteur de la Cloche du Rhin et des Danses grecques; il y a là mademoiselle Bréval, la Brunehilde de la Valkure et la Hilda de la Burgonde, fier et calme profil de vierge guerrière, et il y a là Badin, le sculpteur de la Fontaine d’or, l’année dernière admirée au Champ de Mars, Badin, le neveu de Gailhard même, en train de modeler un bien curieux bas-relief, toute une descente d’anges longs vêtus de robes traînantes au-dessus d’une Florentine de la Renaissance assise à un orgue; des vitraux et des arceaux de cathédrale jaillissent derrière les anges descendant en spirale, et coloré d’acides, teinté et bruni par des huiles, tout le bas-relief semble baigné dans une lumière diffuse et diaprée de vitrail.

C’est somptueux, mystique et musical, très vénitien, d’une piété élancée et décorative de moine d’Italie.

Gailhard, Gheusi, Badin, et l’on attend à déjeuner Vidal... J’avais bien dit que nous étions à Toulouse; mieux, il n’est question que d’un divertissement de danses grecques, exécuté par Sandrini cet été à Toulouse, devant M. Leygues et les Cadets de Gascogne, lors de la fameuse tournée des Cape de dious, et qu’enthousiasmé, réclame pour une de ses réceptions M. Paul Deschanel! C’est tout le Midi de Joseph Montet qui bouge, le seul Midi dont il faut être, paraît-il, car l’autre n’existe pas; déshonorée par les Italiens et les Levantins, la Riviera et la divine Provence... et moi qui pars demain soir pour Marseille! Ah! ces Cadets! Et le dîner d’Esparbès dont je ne pourrais être! Me permettrait-on seulement d’y assister, à moi qui suis Normand et presque d’outre-Manche. Ah! ces terribles d’Artagnan de Gascogne!

Samedi 18 février.—Galerie Kleinmann, rue de la Victoire, les Bottini, cinquante aquarelles: Bals, Bars, Théâtres, Maisons closes.

Silhouettée d’un trait mince, l’air de frêles découpures sur des fonds d’une somptuosité sourde, c’est toute la flore de Montmartre évoquée et saisie dans ses cadres familiers. Le pinceau d’un artiste, épris de gracilités et de tons chauds, l’a surprise et fixée; et, dans des décors capiteux de couloirs de théâtres et de maisons de filles, au milieu des luisances nickelées de buvettes et de bars, c’est le défilé un peu spectral et aguichant des élégances phtisiques, des chloroses fardées et des pâleurs, et des langueurs d’anémies, l’air de petites bêtes malfaisantes et malades, des petites prostituées de la place Blanche et de la Butte, Bérénice et autres petits calices de fleurs faisandées, pleurées par Jean de Tinan et célébrées par Maurice Barrès.

Ballerines impubères du Foyer de la Danse, figurantes de Music-Hall, gigotteuses salariées du Moulin Rouge, idoles amoureuses de la Souris et du Hanneton, soupeuses et rôdeuses; délicates, anguleuses, effarantes et macabres, invraisemblables de minceur avec de larges yeux dévorés de luxure et des grandes bouches saigneuses de fard, c’est sous le carrick rouge à trois collets, l’énorme feutre empanaché de la noctambule ou dans les grègues bouffantes de la cycliste le charme sûr, mais frelaté, le ragoût de piment et d’odeurs d’hôpital, le baiser au picrate et au phénol de la Dame aux Camélias et du Manchon de Francine, mais tout cela rajeuni dans des cadres d’une brutalité toute moderne par un artiste inquiet et obscur; c’est maladif, cynique et solliciteur. Il y a là des insexuées et de fâcheuses androgynes, des bouches de proie et d’agonie, des morphinées, des éthéromanes et des buveuses d’absinthe, il y a de pauvres petites filles qui n’ont pas mangé de la journée, des pourritures naïves et des ferveurs émaciées de Lesbos, il y a beaucoup de pitié aussi dans tout ce vice, mais il n’y a pas de hideur.

M. Bottini a négligé de portraiturer leurs mères! C’est la boue de Paris, son atmosphère fuligineuse et lourde de miasmes et de gaz qui ont décharné ces jolies nudités blêmes de mangeuses de pommes vertes; il y a aussi de l’élégance innée, de la somptuosité même dans les attitudes et les gestes de ces petites filles de concierges. Leur beauté de cimetière et de théâtre est le crime de Paris, mais elle en est aussi la parure et la fleur. Rats d’Opéra, lys du Rat Mort, pierreuses et diamanteuses, Bottini a silhouetté toutes ces filles-fantômes sur des fonds opulents et sourds allant du rouge de laque au rouge tan, fonds réveillés çà et là de bleus paon et de charme plutôt imaginé que vu dans la réalité, mais d’une tonalité savoureuse et savante. Il a été beaucoup parlé de M. Bottini ces temps-ci, et à propos de lui des noms ont été cités, Goya et Constantin Guys par les uns, Degas et Forain par d’autres. A la vérité, M. Bottini connaît ses maîtres et s’en souvient, mais sa vision est bien personnelle, sa couleur surtout requiert et enchante. J’aime moins son dessin qu’on dirait volontairement lâché et que je crois inexpérimenté, tant il est maladroit; dessin malheureux qui a fait dire à quelqu’un: «Oh! Bottini. Un Goya de Montmartre qui s’inspire de Forain et peint comme un Degas qui dessinerait mal.»

Lundi 20 février.—Faubourg-Saint-Honoré, 233, chez Valgren, Des Buveuses de clair de lune. Malheureusement, l’épithète n’est pas de moi; mais elle s’applique si adéquate à l’élancement fuselé, à la souplesse étirée du rameau et de tige des figurines de Valgren, elle convient si justement à la sorte d’arabesque mystique qu’affectent les longs corps chastes et trop longs, mais si chastement frêles et longs, de ses femmes, que je le risque et le maintiens, ce vocable de poète romantique, Buveuses de clair de lune. Et c’est, en effet, le clair de lune et son philtre argenté de songe et de féerie que boivent, ardemment penchées sur de longs et sveltes calices, ces statuettes elles-mêmes, si sveltes et si longues, qu’on dirait d’étranges filles-fleurs. Moirées d’inquiétantes patines, comme baignées de reflets d’eau glauque et plus loin de reflets de lune morte, dans quelle matière inconnue vivent-elles de leur vie dolente et chimérique, dans du bronze, de l’argent terni ou de la cire peinte? On ne sait. La fluidité de leurs corps allicie et déconcerte, les cheveux coulent comme de l’eau, comme de l’eau choient leurs épaules et fluent leurs hanches fines, c’est une coulée d’eau que leur robe qui traîne et, dressée dans un élan de ferveur, toute leur grâce mélancolique et pure fond et se dissout dans l’écume d’un flot, le floconnement d’une brume!

Ce sont des nixes, ce sont des elfes, ce sont des fées, mais ce sont aussi des femmes, car ce sont des symboles de désir, de regrets, d’abandons et d’attirances; ce sont aussi des Rêves, des Désespoirs, de l’Angoisse et de la Douleur.

Elles boivent du clair de lune et nous en abreuvent, car leur attitude, ici brisée et attristée, plus loin gracieusement adorante, nous verse l’ivresse de la Beauté en nous en communiquant la joie, la fièvre et aussi le frisson. Elles nous en donnent la nostalgie; la nostalgie, fille des illusions de l’Amour et de l’Art, et ce sont des contes d’Andersen, et ce sont aussi de brumeuses légendes du vieux Rhin qui revivent pour moi dans les poses simples et voulues de ces femmes; un coin d’enfance et de rêves danois fleurit dans cet atelier de sculpteur-poète et d’artiste visionnaire, qu’est le Finlandais Valgren.

Vendredi 24 février.—Marseille!... du soleil, mais un petit froid vif, comme un motif aigu de fifre, dans l’allégresse ensoleillée de la symphonie d’odeurs et de couleurs du marché aux fleurs des Allées (Prononcez les Allllées!), les Allées de Meilhan, leurs allées, d’où le vieux port apparaît dans une brusque traînée de lumière, aquarelle fauve et dorée, gouachée de terre de sienne et d’ocre, entre les devantures de la Cannebière et son prodigieux mouvement; la Cannebière, le légitime orgueil de tout Marseillais. Il fleure la jonquille et la violette, le marché aux fleurs des Allées, mais discrètement, froidement; les marchandes et leurs gerbes de roses thé grelottent; les fleuristes ont la pâleur mate et délicate de leurs fleurs, mais les mimosas égrènent une si belle clarté d’or: printemps du Midi, printemps menteur.

Sous les platanes, les flâneurs des Chartreux et les nervi du Course font les cent pas, gouaillent, se croisent et s’accostent; la nomination du nouveau Président met tout le Midi en joie: M. Loubet est de Montélimar, c’est le nougat national, c’est surtout un enfant du pays, un Provençaou, té, comme toi et moi... Et Marius et Baptistin s’en félicitent avec des étreintes comme pour une lutte, des bras passés autour du cou, des accolades et des bourrades: «Hé! mon bon, c’est la bonne affaire; nous l’avons, té, le gars Loubet!»

Samedi 25 février.—Marseille: un hôtel de la rue Tubaneau, une des rues chaudes avoisinant le cours Belzunce; croquis de trois fenêtres pris de l’étal en plein vent d’un vendeur d’oursins et praires... Onze heures du matin...

Première fenêtre: Un Arabe en burnous s’y profile, visage de patriarche pensif; attentivement penché sur un vieux soulier, il en rapetasse la semelle, les doigts noirs de poix, et tape et coud et cloue; barbu, blanc et chenu, on dirait quelque ancestral Eliézer; dans une cage suspendue en dehors, un merle gai siffle et sautille.

Seconde fenêtre. Deux Marseillais en bras de chemise, les reins sanglés de la tayolle, deux nervi, je le jurerais, s’y font la barbe devant un morceau de miroir; couple faraud, jovial et désinvolte, dont l’un savonne et l’autre rase les joues de son compagnon!... La troisième croisée, enfin: Une hallucinante figure assise y sirote une tasse de chocolat, un cabotin ou une vieille femme: engoncé dans un plaid, coiffé d’un capulet rouge, à la fois funambulesque et dantesque, est-ce un cardinal en voyage ou une vieille comtesse de Die! tête hoffmanesque qui fait songer à la fois à un prince de l’Eglise et à quelque vecchia strega (vieille sorcière).

A la porte, deux marins, deux navigateurs lutinent une fillasse en cheveux, solide et brune; heureux trio qui ne se dérange même pas devant le bagage que descend le garçon d’hôtel! Un voyageur en capa noire doublée de velours rouge suit le bagage, le sâr Peladan ou un hidalgo.

Au milieu de la rue un portefaix du port pilote trois Indous enturbannés de blanc et long gaînés de toile noire. A dix pas, le course bruit et grouille.

O Marseille, porte de l’Orient et palette de sensations et de couleurs!

Mardi 1er mars.—Nice. —La baronne de Rhaden, l’écuyère du Nouveau-Cirque, la souple et svelte baronne de Rhaden, nerveuse comme un cheval de race, et si pâle, si pâle, si étrangement pâle sous ses cheveux si blonds, tels une fumée d’or. Une légende tragique la précédait à Paris, où ses débuts affolèrent à la fois les clubs, les écuries, les boudoirs; il y avait, disait-on, du sang à l’ourlet de sa robe, la robe d’amazone qui la gaînait à la fois si délicate et si fièrement droite. Femme d’un officier hongrois, le baron de Rhaden, des hommes s’étaient tués pour elle, et belle d’une beauté décevante et froide, belle de l’impérieuse beauté de la neige qui ne fond pas, elle apportait avec elle, toute passionnante et trouble, une atmosphère de drames, de suicides et de duels! Tout Paris hennit, cabré de désir, à cette odeur de femme et de mort: René Maizeroy fanatique écrivit pour elle un bloc-note où il la comparait à une héroïne de d’Aurévilly, et en effet cette centauresse aux yeux clairs et au profil si calme faisait songer à l’impassible et terrible amoureuse du Bonheur dans le crime: tous les sensitifs, tous les friands de littérature et d’émotions fines se plurent à rêver des Diaboliques devant cette écuyère titrée et mariée qui, d’un coup de sa petite main gantée de peau de chien, quitte à les renverser après sur la piste, faisait si dextrement prendre le mors aux dents et aux hommes et à son cheval; et puis, la baronne venait de si loin!!

La baronne de Rhaden... je la retrouve ici au programme d’une troupe italienne au Cirque de Nice, et j’ai l’impression d’une déchéance: la baronne de Rhaden au Cirque de la rue Pastorelli... Une curiosité néanmoins m’y fait entrer, dans ce cirque; l’écuyère tragique était encore si jolie il y a cinq ans, la dernière fois que je la vis..., la baronne hongroise est encore svelte et souple, mais le masque s’est virilisé, durci, elle manie toujours merveilleusement sa bête au milieu d’un corps de ballet travesti en écuyers, culotte blanche et habit rouge, et je regrette le plastron immaculé et l’habit noir de M. Loyal.

Mon idole d’antan m’apparut ici amoindrie, diminuée. Nice, ville cosmopolite et rastaquouère, démode et démonétise, il me semble, les talents et les femmes; c’est par excellence la ville refuge des santés compromises, des réputations avariées, des talents finis, des tares et des suprêmes avatars; toutes les déchéances y viennent prolonger au soleil factice une agonie dont on ne veut plus ailleurs, et autant, par exemple, le nom de la baronne Rhaden m’attriste et me gêne sur cette affiche de la rue Pastorelli, autant j’admets et comprends au programme du Casino le nom de madame Tarquini d’Or.

Mercredi 2 mars.—Fleurs de Nice, autre épave. Onze heures du soir, dans un bar des Anglais de la place Masséna, bodega ou posada selon qu’y miaule entre dix et onze un orchestre de bar-maid irlandaises ou de guitaristes espagnols. Quatre Napolitains tourmentent des mandolines dans celui où nous sommes attardés, ce soir: au comptoir, juchés sur les hauts tabourets, cinq ou six dégusteurs de cocktail, figures louches de croupiers de cercle ou des bookmakers...: un petit Italien assez joli, quinze ans à peine, se déhanche, mime une tarentelle... Entrent deux femmes, deux rôdeuses en quête du monsieur de la nuit, le visage plâtreux, reculé entre des bandeaux crêpés et bouffants, comme au fond d’un manchon d’astrakan noir: volumineux mantelet de velours à la mode de l’an dernier, épaisse voilette rabattue sur les yeux, l’air de bêtes nocturnes et malfaisantes avec leur face de morte et leur rictus saigneux de fard...

L’une d’elles vient à nous, se nomme et nous interpelle, la baronne Chipola. C’est elle et sa grâce simiesque, son visage allongé et son sourire aigu de gitane; la baronne Chipola a un œil au beurre noir; n’importe, elle s’installe, et avec des cajoleries, des minauderies et des boniments de romanichel en parade, c’est la fatale bouteille de champagne et les fâcheuses cigarettes du khédive, quatre francs le paquet, qu’elle nous extirpe d’abord; suit le vulgaire tapage du louis prévu, réduit par nous à un louis de voyageurs, les dix francs qu’on ne refuse pas à la fille en dèche. «J’ai tout perdu à Monte-Carlo, j’ai joué sur le 17 plein et c’est le 11 qui est sorti, c’est bien ma veine... Je touche trois mille demain, mon amant m’a télégraphié ce soir. Venez-vous souper au London House. C’est moi qui vous invite, j’y loge, j’y suis descendue, parole d’honneur... Allez demain à Monte-Carlo... Vous verrez, j’y fais sauter la banque, cette fois j’ai une martingale.»