Samedi 26 mai.—Toujours le Grand Bazar. Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent. Au Thé de Ceylan, cinq heures. Deux groupes. «—Ce n’est pas éclairé le soir. —Encore une légende! Tous les soirs, ça rutile. —Le palais de l’Electricité pourtant... —Il y a eu un accident; ce n’est pas la faute du gouvernement. —Ni de l’architecte, n’est-ce pas? Il faut entendre monter les plaintes et les malédictions! —Le chœur des mécontents, quel clou pour les revues de fin d’année! —Riez! Le ministère pourrait bien tomber contre ce mécontentement-là! —Oh! là là! Il a les reins solides, le ministère, pour une bigarrure de l’opinion parisienne! —Oh! oui, la fameuse bigarrure: les nationalistes au Conseil et Lucipia à la porte. Vous lisez le «Temps»: ça se voit; vous êtes le vieil abonné. Essayez donc un peu d’aller au théâtre égyptien le soir: vous verrez s’ils ont de la lumière! —Pourtant? —A propos, vous savez comment on l’appelle, la Parisienne de la fameuse porte? —Flora Paquin! Oui, nous savons; c’est Isidore qui a fourni les modèles du manteau et de la robe! —Flora Paquin, c’est déjà vieux; tout le monde le sait. Non, un autre nom tout neuf. —La Victoire de Chameaustrass! —De Chameauthrace... —Oui, de Chameau en souvenir de l’autre, celle du Louvre, la belle Victoire ailée du musée, celle de Samothrace... —Le fait est que le sculpteur a dû y penser: c’est la même attitude, la même pose accueillantes. —Oh! la raideur en moins et l’envolée en plus! —Madeleine Lemaire donne un bal costumé mardi, le bal dit de l’Exposition... —Oui, le bal où tout le monde veut être invité. Je connais des gens qui font des bassesses... —Chaque costume doit rappeler un monument de l’Exposition.»

Autre groupe. «—Moi, j’ai dîné l’autre mardi rue des Nations. Il faisait un froid! —L’autre mardi? Parbleu! le dernier saint de glace. Le gouvernement n’y est pour rien, avouez! —Et puis ça rabat l’étranger sur Paris; ça fait gagner les théâtres. —Pour ce qu’on nous y donne!... —Le fait est que la reprise sévit; mais la reprise plaît à l’étranger. —On dit la Loïe merveilleuse. —A l’Olympia, et renouvelée: des effets de couleurs inconnues dans le prisme. —Et «Cythère» aux Folies? —S’y taire depuis que Thylda a quitté. —On dit que Nau dans la «Clairière»... —Mais c’est un peu bien loin, le théâtre Antoine; pourquoi pas Cluny, pendant que vous y êtes?... —«Zaza» au Vaudeville! —«Zaza», fini; «Zaza», c’est «Madame Sans-Gêne» maintenant! —Vous avez vu la «Robe rouge»? —Le magistrat qui fait sa carrière sur le cadavre d’un accusé... J’ai craint une allusion à l’Affaire et me suis abstenu. —De peur de vous passionner? —La veuve Henry est-elle admise à poursuivre Reinach? —Après l’Exposition peut-être! —Vous avez revu «Cyrano»? —Non... Quelle ovation pour célébrer la guérison du jeune et sympathique auteur!... Hugo, Banville, Heine et Mathurin Régnier, quelle chambrée! Aucun maître n’a été oublié! —Oui, on a étranglé quelques poètes! —Quelques jeunes?... —Naturellement! —Ça rétablit la hiérarchie dans les lettres. —Rostand est un heureux mortel. —Les dieux l’admettent! —C’est l’entrée vivant dans l’immortalité! —Et l’«Aiglon», toujours la grosse recette? —Onze mille! Sarah a introduit un cinématographe à l’acte de Wagram; ça fait salle comble. Le champ de bataille s’anime: les morts défilent, hurlent et râlent... et Jean Lorrain fait une tête!... —Une tête?... —C’était la fin de son second acte dans «Ennoïa», la pièce que Sarah lui a gardée cinq ans dans son tiroir et qu’il a enfin réclamée! —Alors? —Alors non; mais moralité: ne jamais confier un manuscrit à un directeur. Les auteurs ont la mémoire inconsciente: voir d’Annunzio, Sardou et autres producteurs.

Dimanche 27 mai.—Reflets du Grand Bazar. 11 heures du soir, la fête des Invalides. De la lumière et du bruit, de la poussière, de la joie, de l’entrain et les farces un peu grosses d’un public de barrière, mais quel vertige de clarté!

Dans un fracas d’Apocalypse, les manèges de cochons, de girafes, de chameaux, d’automobiles et de bicyclettes, le roulis circulaire des montagnes russes, tout cela tourne, passe, flamboie, rutile et scintille, étincelant d’oripeaux, de dorures et de miroirs, emportant, dans un cycle en vérité dantesque, des remous de jupes, des éclats de cuirasse, des lueurs de casque, des envolements de blouses et des flammes éparses de soies et de chevelures, crinières, mantelets et chignons.

La lumière électrique incendie à blanc couleurs et silhouettes; l’atmosphère lourde pue le vin bleu, la sueur, le musc et le pétrole. Des cochons passent, fantastiques, chevauchés par des noirs, les Sénégalais du Trocadéro, d’une splendeur sombre dans l’envolement de leur gandoura blanche; tous les soukhs de Tunis, toute la rue d’Alger, turbans et chéchias, galopent en débandade, qui sur les autruches, qui sur les léopards des manèges voisins; toutes les casernes permissionnaires, toutes les brasseries de femmes du Gros-Caillou leur font la haie, enthousiastes, et, couronné de fleurs, avec deux petits Arabes en burnous, je reconnais dans un wagon de montagnes russes le charmeur de serpents du jardin de Djelbirb, à Tunis, le psylle haillonneux aux prunelles de jais noir de la place des Conteurs.

Lundi 28 mai.—La journée des pickpockets. L’éclipse annoncée et la curiosité parisienne ont fait le jeu de ces messieurs.

A partir de trois heures, sur les trottoirs, ce n’étaient que grosses dames, trottins et apprentis, toute la flâne de la rue arrêtée, occupée à découvrir l’éclipse à travers des morceaux de verre noircis; des camelots obligeants circulaient dans la foule, trop heureux de les prêter aux badauds. Mais, une fois le client absorbé dans sa contemplation lunaire, gare aux poches: rafles de chaînes, cueillettes de montres, éclipses de porte-monnaie.

Même jour.—Sept heures. Au Grand Bazar, le coin des exotiques.

Au Trocadéro, l’heure où les attractions font trêve, l’accalmie où derboukhas, tambourins et flûtes de roseau cessent de secouer les danses du ventre. Almées, Ouled-Naïls, Bédouins et danseurs maures regagnent les proches Passy ou les lointains Grenelle pour aller pitancer (les badaboums reprendront à neuf heures, après le repas du soir), et, sous les marronniers du boulevard Delessert, ce sont des processions de femmes voilées, des groupes de fellahs, d’amusants ensembles de Druses et de noirs, toute la figuration du théâtre égyptien et des soi-disant harems algériens qui fait les cent pas, se hâte ou s’attarde, offrant des attitudes, des profils et des silhouettes à la curiosité artiste des flâneurs.

Heure favorite et coin bien connu des peintres et des littérateurs, mine inépuisable de tableautins et de chroniques. Et c’est madame Louise Desbordes, la peintresse des étranges femmes-fleurs, une familière des exotiques, retrouvée là, contemplative et ravie, sur la même chaise que l’avant-veille devant le pavillon de l’Algérie, et c’est madame Judith Gautier, une habituée aussi, toujours en quête de renseignements pour son étude sur la musique d’Orient.

Attablé devant le café égyptien, Lucien Muhlfeld cause longuement avec Kaby Ben Amor, le trop fameux courtier pisteur de Tunis, et se documente pour un piquant Courrier de Paris du «Journal».

Mardi 29 mai.—Toujours le Grand Bazar. Dix heures du soir, au Pavillon Bleu. «—Et ça fait de l’argent la pièce de Bataille? —Tous les soirs, deux mille, et c’est la vingt-cinquième. Le public grogne un peu à la scène des deux sœurs, au troisième acte; mais il y mord quand même, en dépit de la critique. —Et les Français qui ne font que quinze cents là-bas, de l’autre côté de l’eau. —L’autre côté de l’eau! A ce propos, vous connaissez le mot prêté à Ginisty.... Ginisty, directeur au Gymnase? On lui demandait s’il était content de sa nouvelle installation et de ses recettes au boulevard. «Pas mal, pas mal, a-t-il répondu, mais ma clientèle a bien du mal à passer les ponts.» —«Si non e vero, e bene trovato.»

Dans l’embrasure des larges fenêtres, d’un modern-style amusant, le ciel nocturne s’encadre, d’un bleu profond, d’un bleu de saphir exaspéré par le jaune clair des boiseries et des murailles; de l’autre côté du petit lac, le Palais lumineux flamboie, allumant comme des lanternes japonaises dans l’interstice des feuillages. Du jardin, des valses tziganes montent, dansent et pleurent, raclées par un orchestre invisible. A une des fenêtres ouvertes, un des musiciens se penche avec des contorsions de torse et des roulements de prunelles qui semblent accompagner son rythme. «Vovos Elek, me chuchote-t-on à l’oreille, le plus demandé des tziganes de Budapest et un peu mieux que Rigo, n’est-ce pas?»

Et pas une femme à table pour nous glisser à l’oreille: «Donne donc cinq louis au tzigane.» Il n’y a que des hommes: Dulong, l’oseur de tant de jolies architectures du Champ de Mars; Soulié, autre architecte, autre artiste; Lafitte, l’homme de tous les sports; Chincholle, qui vient de porter un toast; Octave Uzanne, etc.

Onze heures. «—Branle-bas sur le pont: c’est l’heure où Madeleine Lemaire s’habille en porte Binet pour son bal. —En porte Binet! Non, cette chose monstrueuse et grotesque... —Oui, elle en paraîtra coiffée, comme jadis du buste de Dumas, feu madame Aubernon. —Madeleine Lemaire coiffée de la porte Binet! Ses pires ennemis n’auraient pas trouvé cela!»

Mercredi 30 mai.—A l’Opéra-Comique, dix heures. «Hænsel et Gretel». Le charme frais, l’émotion attendrie de l’éternelle légende des enfants perdus dans la forêt, le plus fin joyau d’art peut-être de toute cette année que cette représentation —dans quel cadre exquis et voulu!— du conte théâtral de madame Adélaïde Wette et de M. Humperdinck.

Et, dans des décors d’une réalité légendaire, intérieur de chaumière et forêt de sapins, déjà rencontrés en Allemagne, aux bords des lacs du Tyrol bavarois, ce sont les chansons, les danses, les querelles, les extases, les angoisses et les épouvantes d’Hænsel et de Gretel, fuyant la correction maternelle pour tomber aux mains de l’horrible fée Grignotte, l’ancestrale ogresse de toutes les histoires et de tous les contes de fées, l’abracadabrante «baba Yaga» des légendes russes, si merveilleusement rendue avec ses gestes hésitants, ses mines voraces et sa démarche cauteleuse par Mme Delna, Delna, qui vient de trouver là une création en tous points digne de son talent comique et l’unanime succès une fois déjà rencontré dans «Falstaff».

Autour de sa silhouette fantômatique et grotesque de «maman Lèchefrite», ce sont les ébats et les mines effarées des deux plus jolies poupées de Nuremberg qu’aient jamais rêvées buveur de bière et fumeur d’opium: Rioton-Gretel et de Craponne-Hænsel, toutes deux si gosses, si démantibulées de gestes et d’une terreur si touchante dans l’ombre crépusculaire et hantée de la forêt; et c’est, silhouette exquise de rêve, Mlle Mastiana dans l’«Homme au sable», à côté de —vision matinale trop vite évanouie— Mlle Daffetye dans l’«Homme à la rosée». Et alors des trouvailles de mise en scène où se reconnaît le génie de Carré: l’escalier d’or où s’étage en deux rangs d’ailes harmonieuses la descente des anges penchés sur le sommeil des enfants; les mirages de l’étang, où l’horreur des souches grimaçantes s’aggrave de phosphorescentes prunelles de hiboux et la chevauchée à travers les sapins de l’ogresse, le fatidique balai du sabbat entre les jambes.

A la partition colorée et chantante de M. Humperdinck, d’une orchestration si substantielle et si savante, d’un charme populaire de vieux lieds et de rondes célèbres en pays de Rhin, la traduction de M. Catulle Mendès prête une poésie ailée et puérile qui restitue à toute l’œuvre son atmosphère wagnérienne, son parfum de petite fleur légendaire tombée de la couronne d’Elisabeth dans les «Maîtres chanteurs».

Vendredi 1er juin.—Le Grand Bazar. Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent, ce qu’il faut avoir vu: «—Les tapisseries tissées de fils d’or au pavillon de l’Espagne. —Les Watteau de l’empereur au pavillon de l’Allemagne. —Les Espagnols à la feria. —Les ciboires, les ornements d’église et les vêtements d’apparat bossués d’émaux du pavillon de la Hongrie. —Le mobilier de l’Angleterre. —Les faïences du Danemark. —De l’extase pour la Finlande est bien portée. Remarquez l’atmosphère de calme et d’honnêteté dégagée par les peuples du Nord; venir se reposer dans l’ombre fraîche de leur vertu de la luxure brutale de l’Orient, sujet de conversations et de chroniques. —Divagations tout indiquées sur les clochetons et les toits ajourés de la Suède et de la même Finlande; les opposer aux moucharabiehs et minarets plâtreux de l’Algérie, vomir sur les soukhs tunisiens, dithyramber encore, au besoin, sur le phare de l’Allemagne, conspuer le style italien. —Au petit palais, n’admettre que le dix-huitième siècle, reconnaître à première vue un Riesener d’un Crescent, se pâmer sur l’enseigne de Watteau, la fameuse enseigne, éviter de parler des «Trois Grâces», la trop clamée et réclamée pendule de M. de Camondo (le sujet commence à être rebattu), découvrir si possible d’autres Falconnet, affecter le plus profond mépris pour les œuvres entassées dans le grand palais, dédaigner la peinture contemporaine, être très documenté sur l’exposition des voitures, carrosses de sacre, berlines de l’émigré, coucous, pataches et diligences, connaître par le menu les noms des propriétaires des anciennes vinaigrettes: pour éviter les gaffes, relire au besoin le beau livre d’Octave Uzanne. —Ne pas se vanter de dîner tous les soirs à l’Exposition: on vous croirait sans famille ou au ban de vos relations; éviter de dire: «Nous en sommes à notre trentième restaurant», pour ne pas s’entendre répondre: «Ça fait l’éloge de votre estomac.»

Bal Madeleine Lemaire. Paraître très informé sur la genèse de chaque costume, admirer sans restriction le fabuleux rajah bleu turquoise de M. de Montesquiou, savoir que les bijoux étaient prêtés par Sarah. —S’étonner de la mise en loge des Altesses et de la complaisance des invités consentant à défiler la parade devant la princesse Hélène et les grands-ducs, lancer d’un ton indigné: «Moi, jamais je n’aurais voulu me donner en spectacle», pour risquer aussitôt cette restriction perfide: «Bah! il y avait tous les théâtres».

Scandale du jour, fausse nouvelle «—Et ce mariage Pougy-Lorrain? Qu’y a-t-il de vrai dans tout cela? —Le plaisir que Liane a à le démentir. —Et Lorrain à le laisser croire. —Pourquoi? —Par rosserie pour rappeler des mariages précédents —identiques— et embêter le ménage... —Ne le nommez pas.»

Samedi 2 juin.—Le Grand Bazar. La merveille du Trocadéro et peut-être de toute l’Exposition, le Pnom et la pagode des Bouddhas, à l’Indo-Chine, derrière les pavillons de la Martinique et de la Réunion.

Très haut dans les arbres, au-dessus des longues feuilles des bananiers, les toits recourbés d’une pagode luisent, éperonnés d’or et lambrissés, comme d’autant d’écailles, de petites tuiles de nuances délicates. Ils luisent très haut dans le ciel, ces toits on dirait laqués, gardés le long d’une vaste terrasse par vingt chimères, vingt monstres hilares, moitié dogues et moitié requins, écartant tous une croupe rebondie d’où s’élance une rigide queue verticale.

C’est la pagode des Bouddhas. Une admirable frise représentant une guirlande de bayadères court le long de la terrasse; des idoles mitrées veillent quatre par quatre, enclavées dans un pylône, aux bords des parapets. Ce sont des déesses accroupies, la fleur de lotus à la main, et leur solennité tranquille encadre, aux quatre coins du temple, le rire immense et répété des monstres. Une énorme coupole aux enroulements de turban hindou se renfle et s’effile derrière les toits; elle couronne un vaste cube de pierre, percé de trois ouvertures; quatre géants flanquent l’entablement du dôme et le gardent, appuyés sur des massues. Architecture religieuse et barbare, un peu menaçante et pourtant harmonieuse, tant elle est voulue. Chaque angle, chaque ligne, chaque statue y renferme un symbole, et tous les détails d’ornementation concourent, on le sent, comme dans les cathédrales gothiques, à l’affirmation d’un dogme ou d’une foi. C’est le lent et magnifique épanouissement d’un mythe inscrit dans la pierre et le métal, un «credo» d’architecture où chaque marche d’escalier, chaque statue a un sens mystique. Et une grande admiration vous prend pour les peuples disparus (car la race Khmer, dont ce monument atteste la puissance, est depuis longtemps abolie), et une grande admiration, dis-je, vous prend pour ces peuples lointains chez qui l’idée religieuse fut si forte qu’à travers les siècles et les espaces la reconstitution rapetissée d’un de leurs temples nous impose, à nous autres modernes, le respect d’une ferveur et le regret d’une foi.

Un raide escalier y conduit par quarante marches, gardées par dix monstres, les mêmes dogues hilares, dentés comme des requins: ils sont là musclés et trapus, toutes les cinq marches, escortant de leur grimace immobile la lente montée des visiteurs... autrefois, des pèlerins. Deux géants appuyés sur des massues font sentinelle à la porte du temple, à niveau de la terrasse... et, le long des lourds parapets, à la pointe recourbée des toits, comme au faîte de grands mâts plantés çà et là parallèles aux arbres, des clochettes tintinnabulent avec des cliquetis de métal, mélancoliques et mystiques sonneries qui, là-bas, dans les forêts de l’Inde, dénoncent l’approche des lieux saints à la dévotion des fidèles comme à l’effroi des parias.

De chaque côté de l’escalier, à niveau des soubassements du temple, deux petits dômes enturbannés se bombent et tirebouchonnent au-dessus de deux cubes de pierre: l’entrée des souterrains.

Dimanche 3 juin.—Le Grand Bazar, neuf heures du soir. Marchera-t-il? Ne marchera-t-il pas? C’est du château qu’il s’agit, le château d’eau dont les frises illuminées devaient éclairer tout le Champ de Mars pendant que, dans le cintre, des fontaines jaillissantes, des retombées d’eau liquide et des cascades d’écume devaient offrir à l’ébahissement des foules une apothéose hydraulique incendiée de toutes les lueurs et de toutes les nuances du prisme.

Des hauteurs du Trocadéro jusqu’au fond du Champ de Mars, une marée humaine, un océan de têtes curieuses se tient figé, enlizé par la masse même des groupes, dans l’attente du spectacle promis. Cette foule! On n’y jetterait pas une aiguille! Les trains de plaisir de la Pentecôte y ont versé, depuis le matin, de véritables caravanes. Les journaux du lendemain publieront la statistique des entrées avec les recettes fabuleuses du trottoir roulant: plus de six cent cinquante mille visiteurs auront fait réaliser à la Compagnie du trottoir-clou de l’Exposition, pour ce seul dimanche, quatre-vingt-dix mille francs de recette. On est revenu aux plus beaux jours de 1889. Mais que de papiers gras, que de débris de charcuterie et que de litres vides sur les degrés des palais, les gazons des rares pelouses et les assises de la tour Eiffel!

Oui, tous les trains de plaisir ont donné, tous les arrivages de province et de banlieue et tous les faubourgs ouvriers aussi. Public de kermesse, tout ce monde a dîné dehors, sur des bancs ou sur des chaises, les autres assis par terre, à la bonne franquette, comme en plein bois de Vincennes ou de Boulogne; personne d’entre ces pèlerins de M. Picard n’est rentré dîner au logis ou à l’hôtel: tous ont emporté le panier de provisions, avec le rond de saucisson et le cervelas à l’ail obligatoires.

Aussi la cohue est-elle énorme et mal odorante. «Ça fouette», selon l’expression consacrée dans l’argot imagé de l’atelier. C’est, mêlée à la senteur âcre de la poussière, l’odeur de paquebot mal tenu spéciale à la foule, car tout ce monde a beaucoup marché depuis l’aube. Mais, dans l’excitation de la joie de voir enfin fonctionner le château d’eau et l’électricité, tous surmontent leur lassitude, tous attendent, heureux, les yeux fixes et la bouche bée.

Marchera-t-il ou ne marchera-t-il pas? Tous les journaux, depuis deux jours, annoncent pour ce soir... enfin, le fonctionnement complet de cette huitième merveille. Des cris d’admiration anticipée courent à travers les groupes. Quand ça va-t-il commencer? Tout autour, l’embrasement des palais éclairés «a giorno» fait plus obscur et plus noir le grand trou d’ombre où dort encore l’hypothétique apothéose du château d’eau.

Eh bien, le château d’eau marche mal ou plutôt ne marche pas. Les frises s’allument bien, rouges et vertes, comme envahies dans leurs détails d’ornementation par des serpents versicolores; mais les jaillissements d’eau et les cascades des bassins étagés du bas s’obstinent à demeurer dans l’ombre. Cela ne s’éclaire que sous les projections intermittentes de la tour Eiffel.

Parfois, comme des lueurs vertes sourdent au ras de terre, des lividités vaporeuses s’échevèlent peut-être à un mètre au-dessus de la foule; mais le motif central demeure noir. Et, tout à coup, toutes les frises s’éteignent. Quand elles se rallument, les lueurs vertes des jets d’eau s’évanouissent à leur tour: impossible d’obtenir un ensemble. C’est une déception pour tous et pour toutes que ces crissements d’eau et ces vagues blancheurs écumantes devinées dans le clair-obscur.

Jeudi 7 juin.—Le Grand Bazar, au Petit Palais.

A droite en entrant, dans la claire et haute rotonde en lanterne qui termine chaque galerie, parmi la lumière fine et pure des grandes fenêtres Louis XVI ouvertes sur la travée du fleuve et la verdure des jardins, trois bibelots merveilleux requièrent et retiennent au seuil des longues salles, où triomphe l’art français du dix-huitième siècle: un traîneau et deux chaises à porteurs.

Le traîneau: Une immense tortue d’eau s’écartèle, éperdue, sur deux montants dorés et peints, à soixante centimètres du sol, une énorme tortue brune à la tête et aux pattes dardées hors de sa carapace dans la tension d’un violent effort. Elle soutient une conque dorée du plus pur style Louis XV, où s’enchâssent un siège et des coussins de vieux velours vert. La sellette du cocher s’érige en arrière sur la queue dressée d’un dauphin; des branches de chêne en or moulu courent le long de la coquille.

Aujourd’hui immobile et remisé dans une galerie de musée, ce traîneau, qui dut jadis emporter sur la pièce d’eau des Suisses les terreurs amusées de quelque favorite, toute de zibeline et de velours sous le loup de satin qui protégeait du froid, raconte d’anciennes splendeurs entre deux chaises à porteurs du temps, l’une de cardinal, dont le panneau principal porte encore les insignes entre des nudités de déesses envolées sur fond d’or; l’autre, bibelot choyé de quelque petite maîtresse, encadre de guirlandes et de fins rinceaux du plus pur style rocaille des marines on dirait de Claude Lorrain, tant elles sont pompeuses et décoratives dans le vert de leurs eaux et l’ambre de leurs ciels.

Mais ne cherchez pas à connaître la provenance de ces pièces précieuses. Une déception cruelle attend au Petit Palais les amoureux nostalgiques du passé: aucune autre indication n’existe que le petit carton écrit à la main, mentionnant, au-dessus de quelques-uns, qu’ils appartiennent à des marchands.

Le catalogue du Petit Palais n’existe pas... en français, mais tout le monde peut lire en anglais la nomenclature détaillée des trésors entassés là. Il fait bon d’être d’outre-Manche. «Les Anglais chez eux», telle pourrait être la devise de ce temple de notre art rétrospectif. Son catalogue en français ne paraîtra que dans quelques jours. Or nous sommes le 7 juin; l’Exposition est ouverte le 15 avril.

Samedi 9 juin.—Pour Jean de Bonnefon. Le Saint-Siège en coquetterie avec le ministère et le gouvernement.

A un des derniers dîners du comte d’Haussonville, en plein orléanisme intransigeant et militant du Faubourg, le nonce se répandait en éloges et en aménités sur le ministère actuel, se félicitant des bons procédés de nos Excellences vis-à-vis Rome et la papauté, vantant l’urbanité de Pierre et de Jacques et ne se plaignant que d’une chose: le quartier affecté à la résidence apostolique, ce quartier de Monceau, un peu trop mondain, un peu trop élégant pour le caractère ecclésiastique d’un mandataire papal. C’est le faubourg Saint-Germain qu’il eût fallu à la nonciature pour y trouver un logement plus en rapport avec son caractère. Une première mise de fonds de cinquante mille francs eût fait le reste. C’était à la jeunesse catholique, à la noblesse française de se remuer, de se saigner un peu pour assurer au représentant du Saint-Père une résidence digne de lui. Et, comme l’assistance, un peu refroidie par les précédents éloges du monsignor, accueillait sans enthousiasme l’insinuation domiciliaire et son appel de fonds, notre Italien, sans se démonter: «On dit M. de Rothschild très aimable, très généreux et d’une cordialité parfaite quand on veut bien s’adresser à lui; il est on ne peut mieux disposé pour nos œuvres et l’intérêt de l’Eglise prime tout, n’est-il pas vrai? Comme la première vertu chrétienne est l’esprit de sacrifice, peut-être devrais-je lui rendre visite, aller trouver M. le baron?»

A quoi un des convives, un peu impatienté: «Vous y êtes déjà allé, monseigneur!»

Dimanche 17 juin.—Le Turf à domicile. Il y a huit jours, c’était la grande poussière, la grande chaleur et la grande cohue du Grand Prix de Paris, six cent mille curieux de province et d’ailleurs rués à Longchamps et mijotant au soleil sur le gazon de la pelouse; il y a huit jours, c’étaient les ovations au roi de Suède, le triomphe de Semendria et le jeu de massacre de la tribune officielle.

Aujourd’hui, dans l’ombre fraîche des persiennes closes, c’est la contemplation muette, secouée de petits rires, de tout le pesage évoquée par Sem dans son album le «Turf». Ils défilent tous, les gros propriétaires et les entraîneurs, princes du paddock et rois de la cote, et c’est, silhouettés avec une verve bon-enfant et à peine caricaturale, les carrures et les maigreurs, les dos voûtés ou les sveltesses connues des hautes personnalités des courses; leur tenue habituelle a même été saisie, le chiffonnage de leur cravate et la façon de porter en arrière ou en avant la jumelle ou la sacoche. Et c’est la barbe blanche et carrée de M. Aumont à côté du petit pardessus mastic de M. Edmond Blanc. Voici la canne de M. Abeille et le melon-cap de Morand, le pince-nez de Veil-Picard, la moustache et le pantalon tirebouchonné du baron Finot, la rose rouge de M. Schickler, les sourcils méphistophéliques de Rochefort, et les favoris en nageoires du baron de Rothschild, et c’est Pratt, et c’est, démantibulé et ressemblant à crier, M. Ledat. La lorgnette et la canne de Brémond voisinent avec l’ombrelle et la cravate à pois de Saint-Albin, et c’est Deschamps, voûté et pensif, et c’est la baronne de Rothschild et, merveilleux entre tous, les trois joyaux comiques de cette série: le prince Troubetskoï indiqué par trois traits de maître, le comte Boni de Castellane, pincé, sanglé, cambré, d’une jolie prétention précautionneuse et proprette, l’air d’un chat de marquise déguisé en clubman, et alors une Polaire écrasée sous l’auréole d’un immense chapeau rouge, l’air d’une goule d’Egypte hilare et lubrique avec son long sourire et ses yeux plus longs encore, sur une taille de guêpe exaspérée, douloureuse de minceur.

Lundi 18 juin.—Le Grand Bazar. Coins d’Exposition. La douleur d’Aïscha. A l’«Andalousie», dans la petite courette des Ouled; huit heures du soir, avant la représentation.

Les Ouled viennent de dîner, et, avant de descendre dans le patio dallé de la cour des Lions, l’amusante reconstitution du Généralife où les visiteurs peuvent les admirer tous les soirs, pittoresquement groupées autour de la fontaine, affalées en tas dans les oripeaux barbares du désert et des poses abandonnées de fauves au repos, elles «farnientent» et prennent le frais sur la petite terrasse de terre battue, fumant, qui une cigarette, prenant, qui une tasse de kaoua, disséminées au hasard des chaises, toutes bruissantes de joyaux et de soie, le coude aux tables, le geste las et la pensée ailleurs.

C’est l’heure où les Ouled songent à la patrie absente. Oh! le bois de palmiers de l’oasis de Biskra!

Dans un petit groupe formé de trois Ouled, l’une tient une lettre déployée à la main et furtivement s’essuie les yeux: elle pleure. Une curiosité me prend et aussi une pitié. La lettre est écrite en arabe; j’ai longtemps habité l’Algérie, je m’approche de l’Ouled: «Vous vous ennuyez ici? vous regrettez l’Afrique? —Oh! oui, ici, jamais sortir, jamais libre. Si j’avais su, serais jamais venue... Je compte les jours... Encore cinq mois! C’est mes parents qui ont voulu! Les reverrai-je jamais?» Et elle me montre la lettre.

Aïscha (elle s’appelle Aïscha) n’est pas une Ouled, c’est une danseuse.

Elle est née à Constantine et danse à Biskra dans le café-concert des spahis, auprès du quartier de cavalerie; ses parents viennent la voir deux fois par an dans l’oasis. Aïscha n’est pas une vulgaire Ouled, une fille du désert vouée par sa naissance même à la prostitution; elle n’est pas de la tribu décriée: c’est sa famille qui lui a fait embrasser la carrière de danseuse, comme elle l’a contrainte à suivre un barnum à Paris pour l’Exposition.

Paris! Elle est venue aussi un peu par curiosité de ce Paris qu’elle ne visitera jamais, ce Paris qu’elle sent gronder, rire et haleter derrière les murailles de l’Andalousie, et où on ne la mène jamais! Les danses commencent à deux heures de l’après-midi et finissent à onze heures et demie du soir. Aïscha et ses compagnes partiront fin octobre sans connaître la grande ville monstrueuse et sonore dont le mirage les a sûrement attirées du fond du Sahara, au delà des immensités bleues de la Méditerranée. Et une langueur de prisonnière accable le front et les yeux d’Aïscha. Une lettre reçue, ce soir même, de Constantine a réveillé sa peine et la danseuse arabe pleure.

D’autres danseuses, toutes sonnaillantes d’anneaux, cuirassées de pierreries et luisantes de soie, se sont approchées de nous, curieuses. Leurs grands yeux noirs gouachés de kohl nous observent; leurs regards cherchent à comprendre, à saisir.

Là-bas, au théâtre espagnol, les contorsions de Pepe le gitane commencent à attirer la foule, qu’appellent les «olle» et les battements de main de sa troupe... et j’abandonne la courette des Ouled et la douleur d’Aïscha.

Mardi 19 juin.—Le Grand Bazar. M. de Max, directeur de théâtre; un drame de M. le comte de Pesquidoux au théâtre égyptien.

C’est dans ce cadre que M. de Max va monter et incarner le «Ramsès» de M. de Pesquidoux, le poète mondain, qui donna, il y a un an, une «Salomé» au Nouveau-Théâtre.

Ramsès au théâtre égyptien, les Pharaons dans le temple de Dandour, sous la colonnade de Philæ et parmi les Osiris et les dieux à tête de chien des Memphis et des Thèbes aux cent portes de l’Egypte légendaire, voilà de la couleur locale ou je ne m’y connais pas.

Et l’on parle d’un décor prestigieux, d’une Memphis verte tout en bronze et en marbre vert, avec toute une figuration vêtue de vert, un immense et mouvant joyau d’émail vert, ciels de turquoise malade, costumes mordorés et glauques, où, parmi des lueurs de métal et des frissonnements de palmes, M. de Max, drapé d’étoffes changeantes et vertes, paré de colliers de jade et casqué de l’épervier d’or, apparaîtra comme un grand scarabée humain à côté de madame Eugénie Nau en Juive, l’unique et délicate blancheur de ce drame... de clair-obscur et de cauchemar...

Mercredi 20 juin.—Le Grand Bazar. Au Trocadéro. Le Stéréorama mouvant. Une des plus belles choses de l’Exposition, le coin hanté, visité par les artistes et les peintres, une vision d’art et de réalité comme n’en ont jamais encore donné les panoramas et maréoramas des précédentes Expositions, une joie et une émotion, toute l’envolée et la sensation du départ, de la vie libre des traversées dans la mélancolie et la gaieté des ciels changeant d’heure en heure, sous la large et remuante caresse de la mer.

Et c’est Bône apparue dans les gris de lin et le rose émoi d’une aurore en mer; des barques de pêcheurs sortent du port; les vagues remuent des paillettes de nacre. Puis voici le bleu profond et la dureté d’émail de la Méditerranée au large. Des lames courent, éperdues, dans des festons d’écume; des lueurs tombent d’un ciel orageux qui les étament; elles déroulent un remous de plomb en fusion sous un horizon blanc de vapeurs... Le cap Carbon s’y dresse; ses pentes d’un gris qui se violace, montent, grandissent et pointent en éperon sur vous..., un promontoire de roches abruptes d’une douceur à l’œil de soie et de pétales de fleurs: ce sont des mauves et des roses atténués et fondus où les montagnes ont l’air de grandes arabesques... O lumière de l’Algérie! Puis voici les fumées et les hautes coques de l’escadre. Alger apparaît comme une carrière entre les hauteurs vertes de Mustapha et les rochers de Saint-Eugène. Voici sa kasbah soleilleuse et blanche et son aspect de vieille falaise. Qui reconnaîtrait une ville dans cette brèche de pierre calcaire? C’est Alger pourtant!

Et puis voilà la mer encore, une mer d’huile caressée par une lumière jeune et calme et enfin, dans des zébrures d’or rose et des floconnements de braise éparse sur du vert, voici Oran et Mers-el-Kébir dans l’ardeur enflammée d’un coucher de soleil!

Le bruit de la machine à vapeur, qui fait mouvoir les cylindres invisibles où se développent toutes ces toiles, ajoute encore à l’illusion: c’est bien le halètement d’une machine de paquebot, l’effort continu, trépidant d’une hélice. On est à bord d’un steamer.

Auprès de moi, dans l’ombre, une dame chancelle, se cramponne éperdument au bras de l’homme qui l’accompagne. On la conduit au banc qui règne au fond de la salle, on la déplace, on la fait asseoir. L’illusion est trop forte: la spectatrice a le mal de mer.

Une réflexion: «Epatant! murmure un peintre. Il n’y a plus de peinture: tous les tableaux f... le camp à côté de cela!»

Et l’auteur de cet émerveillement est un M. Gadan, un nom hier inconnu et que maintenant il faut retenir.

Vendredi 22 juin.—La «ville en feu». Dix heures du soir, sur le pont de la Concorde. La ville en feu, c’est l’autre ville, la provisoire, celle dont les palais, les restaurants, les mosquées, les buvettes, les pagodes et les beuglants, les tréteaux et les cathédrales flambent et rougeoient, tous les dimanches, pour la foule et, tous les vendredis, pour les privilégiés à cinq tickets, du pont de la Concorde à la passerelle d’Iéna: le Paris de l’Exposition silhouetté, ce soir, dans un reflet d’incendie sous la voûte nocturne, apparue plus profonde et comme reculée devant toutes ces lueurs.

Le château d’eau marche enfin et dans un braisillement de vitrail encadre sous son fronton versicolore des jaillissements et des cascades de saphirs et de rubis liquides, puis de topazes et de sardoines («Orgeat, absinthe, limonade, bière!» comme goguenardaient déjà les curieux devant les fontaines lumineuses de 1889). Le Trocadéro, faufilé de gros points d’or dans tous les détails de son architecture, échafaude dans la nuit un Orient de ramadan et de bazar: minarets auréolés de lampions, dômes et terrasses illuminés a giorno pour la grande joie des yeux, amusés par ces jeux de l’électricité et des ténèbres. Mais le grand spectacle est dans la travée sombre et miroitante du fleuve, dans la Seine brusquement étranglée par les palais de la rue des Nations et les serres de la rue de Paris et charriant dans ses eaux des reflets et des flammes, la Seine changée en une coulée de lave incandescente entre les pierres des quais et les piliers des ponts.

Oh! la magie de la nuit, de la nuit multiforme et changeante! La porte Binet et ses grotesques pylônes devenus d’émail translucide y prennent une certaine grandeur. Symbole de ce temps, c’est une porte de Byzance, le dôme de je ne sais quelle entrée de Tiflis ou de Samarcande que domine la «Parisienne». Paris, ville d’Orient, Paris conquis par le Levantin, voilà ce qu’enseigne à la foule, s’écrasant sur les ponts et dans les Champs-Elysées, le quotidien incendie de la monstrueuse foire qui bat, là-bas, son plein.

Dans les groupes. «—Ça devient presque beau, cette architecture salamandre. —Oui, quand on ne la voit pas! —La nuit arrange tout. Et puis c’est de l’architecture provisoire: ça ne restera pas. —On a voulu nous éviter des regrets... attention délicate des architectes de M. Picard!... —Aussi, ce que Paris me paraît beau depuis l’Exposition! J’y découvre tous les jours d’anciens coins qui me ravissent. —En dehors des guichets? —Naturellement! —Ainsi, du pont Alexandre (et celui-là, je vous l’accorde, il est d’une belle audace), le grandiose du Louvre et du pont Neuf apparus après les verdures des Tuileries. —Et les fonds de Billancourt et des coteaux de Meudon, le vaporeux même des usines de Javel, commandées par la grande «Liberté» du pont de Grenelle, comme cela se compose, le soir, vers les six heures, vu du pont d’Iéna! —Et les dômes du Sacré-Cœur, dont on a tant médit, comme ils couronnent bien Montmartre et en font une jolie ville italienne, on dirait d’un primitif, vus de l’avenue Montaigne! —En effet, ils s’échelonnent bien, ces dômes romans, et vous consolent quand on sort de la rue de Paris. —Ils en ont pourtant fait couler, de la bonne encore! L’a-t-on assez insultée et vilipendée, cette architecture du Sacré-Cœur! —Mais c’était avant le Manoir à l’envers. —Et la fresque des «Bonshommes Guillaume». —Et l’île Saint-Louis? Jamais je ne l’ai tant aimée que maintenant. —Et le chevet de Notre-Dame! —Vous voyez que l’Exposition a du bon.»

Dimanche 24 juin.—Au Val-Meudon, chez Rodin, une heure après midi.

«Ce qui entend le plus de bêtises, c’est un tableau un jour de vernissage», est-il écrit dans le journal des Goncourt. Ce qui a fait couler le plus d’encre et de toutes les nuances, c’est bien ce pauvre grand Rodin, que les uns ont voulu voir satanique, les autres mage, astrologue et même thaumaturge, quand il est simplement un grand artiste amoureux et fervent de la beauté sous toutes ses formes, la beauté multiple et diverse, dont il a su saisir et fixer les aspects sous son pouce de sculpteur génial.

Il est là, présidant la table, amusant à regarder avec sa longue barbe d’anachorète, ses petits yeux embusqués sous son grand front de penseur, toute la sensualité de sa nature éprise de beauté indiquée dans la vibration des narines et la mobilité du long nez bougeur: tête fruste, intelligente et madrée de faune devenu ermite et qui, sous la bure du moine, guetterait encore la dryade dans le mystère des soirs. Il y a là Thaulow et sa femme, tous deux bien norvégiens avec leurs tailles de géant et leurs regards limpides; l’air d’un roi de légende en vérité, Thaulow, avec sa belle barbe ondée et ses grands yeux rieurs, mais d’un roi Gambrinus, monarque débonnaire et grand buveur de bière. Il y a là Escudier et sa face nerveuse Paul Escudier, le promoteur du pavillon Rodin et de l’exposition de l’avenue de Montaigne; il y a là de Braisnes et d’autres encore.

On parle du congrès féministe, du roi de Suède et de la soirée de la veille. Rodin en a rapporté le programme. L’Institut ne s’est pas mis en frais: on dirait un prospectus de parfumeur. Thaulow, qui en sa qualité de Norvégien goûte juste le roi de Suède, explique sa popularité dans une phrase définitive: «Il descend si bien le perron du château!» Escudier, qui, l’avant-veille, a reçu le congrès féministe à l’Hôtel de Ville, est forcé de constater, à quelques exceptions près, l’inélégance des femmes progressistes et leur indéniable laideur. «—Mais que veulent-elles, en somme, toutes ces féministes? —Quand une femme se préoccupe tant de la question sociale, c’est que les hommes ne s’occupent plus d’elle. —Le rêve de la féministe, je vais vous le dire, moi: avoir un homme pour elle seule, tandis que l’homme rêve de se partager toutes les femmes des autres. D’où le désaccord... —... éternel. —Question sociale, question sexuelle. —En somme, ce qu’elles veulent, c’est autre chose. —Et ce que c’est femme!»

Par les fenêtres ouvertes, c’est le plus merveilleux panorama peut-être des environs de Paris, toute la vallée de la Seine dominée et commandée depuis le pont de Billancourt jusqu’à celui de Saint-Cloud, toute la travée du fleuve profondément encaissée entre deux coteaux de verdure, les hauts ombrages de Bellevue et de Meudon moutonnant à l’infini jusqu’aux cimes lointaines du parc de la Manufacture et, sur la coulée d’eau luisante de la rivière, la douce et noble grisaille de pierre du vieux pont de Sèvres: un fond de paysage qui fait songer à ceux de Watteau et que Rodin, ce voluptueux et ce caressant amant de la beauté, contemple avec des yeux si clairs qu’on les dirait lavés de larmes.

Lundi 25 juin.—Le Grand Bazar. Dix heures du soir, dans le grouillement de la rue de Paris. —Tous ceux et toutes celles qui veulent être vus sont là; manteaux du soir mousseux, mousselines de soie, ruches et franfreluches, raglans flottants et cravates blanches. Boniments sur les tréteaux, parades et lazzi. Etalé sur deux rangs de chaises, c’est Paris qui regarde dédaigneusement se bousculer la province; vautrée sur les mêmes chaises, c’est la province qui regarde curieusement défiler tout Paris.

Dans les feuillages, de grosses oranges lumineuses, qui sont autant de lanternes vénitiennes, prolongent de l’Alma aux Invalides une chimérique foire de Neuilly.

Ils et Elles causent. «—Comme vous arrivez tard! —Ne m’en parlez pas! Nous sortons de «Ramsès». Ça a commencé à neuf heures moins le quart. —Ça vaut la peine? —Il y a un beau décor. —Et ça a marché? —L’électricité, mal. —Au Trocadéro, parbleu! —Et la pièce? —Elle doit être de Reinach. —? —Comment? —Oui: il y a là dedans un bon Juif, un invraisemblable Juif de la captivité d’Egypte qui, de désespoir de voir sa fille aimée par le Pharaon, lui plonge un poignard dans le sein. —Virginius d’Israël. Le fait est rare—... et peu biblique, quand on songe que Mardochée fit mariner six mois dans les aromates et les fards sa nièce Esther, qu’il destinait à Assuérus, et que les grands-rabbins de Béthulie dépêchèrent Judith à Holopherne pour délivrer la ville assiégée. Les bons Juifs d’alors ne répugnaient pas à se servir des femmes pour dénouer et précipiter les événements. —Oui, le père juif de M. de Pesquidoux est un unique exemple... —... qu’ils n’ont pas suivi d’ailleurs, car vous vous souvenez, au moment de l’Affaire...»

Et le groupe s’enfonce dans les groupes.

La façade de la Loïe Fuller rutile et flamboie dans un savant et subtil éclairage des longues draperies qui la décorent; l’innombrable figuration des Auteurs-Gais —paillasses, paillettes et paillons— se cambre, s’agite et chatoie et se ploie.

Devant une des baraques, un pitre lugubre ressasse ce boniment de mauvais présage: «Entrez, mesdames et messieurs, entrez! Demain, il sera peut-être trop tard. Vous pouvez recevoir sur la tête une passerelle: nous sommes à l’Exposition (sic).»

Mercredi 27 juin.—Au Trocadéro, trois heures. L’union chorale des étudiants d’Upsal.