Entends-nous, Svea, notre mère à tous!—Fais-nous lutter pour ton bien jusqu’à la mort!—Jamais nous ne te trahirons,—reçois-en notre serment, toujours inébranlable!—A outrance nous défendrons—le pays libre qui encore est le nôtre,—chaque parcelle de l’héritage—que tu laissas dans nos sagas et dans nos champs.—Mais, si, par la ruse, la félonie, par la discorde et la violence, tu es menacée—nous nous confions en l’Eternel—comme jadis nos Pères.
Il est beau alors, il est beau—d’être vainqueur dans le combat,—mais plus beau encore,—ô mère, de mourir pour toi!
Et les voix sonores et pures, unies dans un merveilleux accord, mieux qu’unies, mêlées et fondues s’enflent comme une mer, montent comme une sève et s’épanouissent en une espèce de floraison d’âmes et d’harmonies qui est l’âme même de leur race, à ces Suédois blonds et guerriers qui déchaînèrent Charles XII en ouragan sur l’Europe et gardent encore, eux, le solide amour du pays, le culte des traditions et leur sang intact de vieux Northmans.
Ils sont là, groupés, tassés sur l’immense scène du Trocadéro, leur casquette blanche à la main, tous étudiants de cette université d’Upsal où, mêlés à leurs sujets, les rois de Suède étudient deux ans, dociles à une vieille tradition du royaume; et, parmi les chanteurs assemblés là, il y a des médecins, des avocats, des magistrats, tous anciens étudiants, demeurés solidaires de l’université et venus avec les jeunes révéler et affirmer à Paris la patrie suédoise et l’union d’Upsal.
Et c’est une réconfortante chose que de voir et d’entendre combien ces braves gens à la voix si pure, si vierge, pour ainsi dire, aiment passionnément et fièrement leur Suède, dont ils célèbrent dans leurs chants et les joies populaires et les vieilles légendes.
Et c’est le chant de Suomi, tout retentissant du murmure des sapins et du mugissement des torrents, et c’est le poème d’Olaf Trygvason, la tragique et l’épique ballade sur la mort du vieux roi de Norvège trahi et coulé sur son navire par le roi de Danemark et pleuré par son fidèle Erling, et c’est, sautillant et léger comme le lièvre dans les bruyères, alerte comme le vent du matin, le «chant d’Ingrid», tout scintillant de rosée, tout brillant de soleil.
Puis, mélancolique, d’une nostalgie d’exil et de regret, voici la «chanson du Neck», entendue déjà sur les lèvres de la Nilsson dans l’«Hamlet» d’Ambroise Thomas, la légendaire et populaire mélodie que l’auteur du «Caïd» a mise dans la bouche d’Ophélie, rythmée par Barbier:
Et alors toute la joie à la fois simple et un peu brutale des paysans de là-bas, mise en musique par le génie de Sœderman dans la suite intitulée «Noces de paysans suédois».
Oh! la gaieté de la valse chantée du «cortège nuptial», le caractère allègre de la «chanson des souhaits». la joie un peu lourde, mais si fortement cadencée de la danse à la ferme et du chœur des buveurs.
Mais, entre toutes ces mélodies, la perle, le joyau est l’émotion naïve, la simplicité touchante du chœur intitulé «A l’Eglise», sur ces délicieuses paroles, en l’honneur des mariés:
En l’honneur de ces braves gens qui nous mettent le cœur en fête, crions allègrement: «Vive la Suède!» comme ils crient eux-mêmes de tous leurs poumons: «Vive la France!»
Samedi 30 juin.—A l’Opéra-Comique. Mme Rose Caron dans «Iphigénie». —Il n’y a pas à dire, le plus beau rôle de toute la longue carrière de Brunehilde, de Salammbô et d’Elvire. Si persistante que nous soit demeurée à tous la vision de Mme Caron dans «Sigurd», quand, svelte et blanche dans un rai de lune et couronnée de verveine, elle effeuillait —de quelle voix délicate et pure!— et la sauge pourprée et les aveux de son âme dans le courant du torrent, comme maîtrise de style, comme silhouette héroïque et comme harmonie de gestes, on ne peut pas aller plus loin que Mme Rose Caron dans cette dernière création d’«Iphigénie». Malgré l’usure indéniable de la voix, elle trouve, au second acte surtout, des accents de tendresse d’une mélancolie si touchante qu’ils en effacent jusqu’au souvenir de Mme Raunay.
Mme Raunay, à la Renaissance! De quel dithyrambe ne l’avions-nous pas accueillie quand, droite et svelte sous les longs voiles de la prêtresse de Diane, elle nous apparut, l’automne dernier, dans la noble et attendrissante partition de Gluck? Mais, si belles qu’aient été les attitudes de l’Iphigénie de la rue de Bondy, rien ne peut lutter avec la grâce contenue, le charme de tristesse et de résignation, le parfum de pitié et de ferveur qui s’émanent, comme une atmosphère de beauté psychique, de la bouche, de la physionomie, du port de tête, de la démarche et du moindre geste de l’Iphigénie de la rue Favart, Iphigénie parfaite qui, pareille à une admirable statue sonore, plastiquement et musicalement donne toujours le mouvement.
Mercredi 4 juillet.—Rue des Nations, le pavillon de l’Allemagne. Les Watteau et les Lancret de l’empereur. Une courtoisie et une délicate attention de Guillaume, ce choix, parmi tous les tableaux de Potsdam, de toiles de l’école française et cet envoi à notre Exposition de chefs-d’œuvre uniquement signés de nos plus grands noms du dix-huitième... Et c’est Vanloo, et c’est Chardin, et c’est aussi Jean-Baptiste Pater. Mais le trésor et la merveille demeurent les Watteau et les Lancret.
Quatre Watteau, et les plus beaux peut-être, cette «Leçon de musique» et ces «Plaisirs champêtres» où, sur des fonds d’une mélodie heureuse, tout de feuillage roux et de lointains si bleus qu’ils rappellent ceux de Vinci, des femmes en longs déshabillés de soie changeante (les femmes de Watteau et l’élégance de leurs nuques!) errent, songent ou écoutent dans des poses lasses et vaguement pensives d’amoureux donneurs de sérénades, de souples et sveltes joueurs de viole vêtus en personnages de la comédie italienne... Et ce sont les plis ondoyants des longues robes de soie s’évasant en éventail, les jolis mouvements de taille des femmes accroupies dans l’herbe, la finesse des chevilles et des poignets des sonneurs d’aubades, la cambrure de leur torse sous le satin qui ploie, la pétulance et la gaieté des Trivelins entreprenants, assis au milieu des Cydalises, avec le détail exquis et complémentaire d’une nudité de naïade, femme ou statue, on ne sait, décorant une vasque ou quelque fragment d’architecture et de son sourire immobile encourageant les chansons quémandeuses et les propos galants. Antoine Watteau! Tout le charme de la mélancolie heureuse et souriante, toute la poésie d’un Décaméron de filles d’Opéra et de femmes de la cour dans des décors d’anciens parcs.
Lancret, à côté de ces Watteau, est représenté par quatre toiles célèbres: le «Colin-Maillard», le «Déjeuner de chasse» et les «Comédiens», dans cette jolie salle en rotonde inspirée évidemment de Versailles. Les huissiers interrogés ne peuvent me donner le nom du quatrième, qui représente une fête et des danses dans un parc. Lancret, que l’engouement de la mode préféra bientôt à son maître Watteau, dont il atteignit presque l’art dans la grâce et la silhouette, mais ne trouva jamais la maîtrise de couleur et de composition...!
L’Allemagne a donné à ces chefs-d’œuvre un cadre digne d’eux dans cette haute et vaste pièce, si noble et si claire avec ses boiseries blanches aux moulures d’argent. Adorable et d’un effet exquis, cet argent introduit dans la décoration à la place de l’or et baignant, pour ainsi dire, d’un givre lumineux l’ornementation des glaces et des trumeaux et jusqu’aux motifs du plafond. A noter, ce plafond avec son motif central: une grande toile d’araignée, dont les mailles rejoignent les quatre coins de la pièce, étirée en rayons par des Cupidons folâtrant au milieu d’attributs de pêche, le tout couleur de lune et de verglas luisant. L’Allemagne est d’ailleurs amoureuse et coutumière de ces décorations argentées, déjà admirées par moi dans les salons de la Résidence à Munich et dans les pavillons de chasse de Nymphenbourg.
A côté du grand salon, une série de petites salles, de cabinets et de petits boudoirs en rotonde, remplis les uns de Nicolas Lancret, les autres de Jean-Baptiste Pater.
Vendredi 6 juillet.—Fleurs d’exotisme. Sada Yacco, la Duse japonaise, dans «la Geisha et le Chevalier», au théâtre de la Loïe Fuller.
Certes, le spectacle le plus artiste et le plus Extrême-Asie de toute l’Exposition que cette pantomime tragique jouée, en pleine pitrerie blagueuse et montmartroise de la rue de Paris, par les comédiens et les mimes ordinaires de Sa Majesté l’empereur du Japon, la seule troupe autorisée, là-bas, au Pays-Bleu, à se montrer sur les planches. Des personnages presque sacrés dans leur métier quasi rituel, ces comédiens prédestinés de caste et de naissance et dont les gestes, les jeux de physionomie et de scène, si déconcertants d’imprévu qu’ils paraissent être, se développent réglés d’après d’imprescriptibles lois.
«La Geisha et le Chevalier», c’est l’éternelle histoire de la courtisane amoureuse: le coup de foudre et de passion ressenti par Katsouraghi, la plus célèbre des geishas, pour le chevalier Nagoya au cours d’une visite du jeune seigneur au quartier réservé des courtisanes; jalousie de Banza, autre chevalier épris de Katsouraghi, rencontre et rivalité, puis défi et duel arrêté par l’intervention de la geisha. Mais le bien-aimé Nagoya est lui-même fiancé.
Pour le retrouver sa jeune promise, la douce Orihimé, pénètre dans le quartier des courtisanes... et pour dérober son amant à la jalousie de Katsouraghi se réfugie avec lui dans un temple bouddhiste interdit aux femmes; mais l’amoureuse geisha en force l’entrée, en séduit les prêtres par ses danses, retrouve les fugitifs, les accable d’injures, de blasphèmes et de coups et, finalement arrêtée par un gardien du temple, expire de désespoir dans les bras de son amant. La trame, en somme, la plus simple, la plus enfantine, mais dont les attitudes, la gesticulation et la désordonnée et forcenée mimique de ces Japonais font une espèce de cauchemar d’opium, hallucinant et fantasque comme une série de masques d’Hokousaï, par moments élégant et fragile comme une estampe des Maisons vertes d’Outamaro.
Et ce sont, haut juchés sur ses patins de bois, dans l’ample retombée d’une robe brodée et peinte, les repliements de corps, l’ondulation couchée et les gestes précautionneux, étriqués et comiques de la geisha amoureuse, son gazouillis puéril et chantant, sa face étroite et rose, prodigieusement fardée, et surtout la déconcertante souplesse, le flou d’écharpe soyeuse de tout cet être frêle et minaudier, son aspect inquiétant et rare de bibelot vivant et d’intelligent petit animal.
Les acteurs Kawakami et Tsousaka combinent autour d’elle des poses et des attitudes de personnages de kakémonos et de combats de Samouraï. Démantibulés comme des pantins, héroïques comme des dieux de légendes, ils amusent et effarent. Leurs jeux de scène, merveilleusement réglés pour la joie des yeux et le triomphe de la couleur, opposent les uns aux autres les costumes et les mouvements dans un grouillement fastueux de mauvais rêve hilare. Que de horions et que de coups! Il y a de la clownerie dans leur fureur; et une terrifiée bousculade de prêtres bouddhistes, culbutés par la geisha et s’écroulant, les uns sur les autres, à plat ventre, impose à crier le souvenir d’une scène des Hanlon-Lees.
Il y a aussi de la terreur et de la folie dans leurs grimaces. Des contorsions de supplices, des recroquevillements de membres, des déformations imprévues d’anatomies devenant tout à coup ou bossues ou boiteuses, des accroupissements de cul-de-jatte, des étirements de doigts à la façon des deux frères Marco secouent sur l’assistance le rire convulsif de la grande hystérie et de la grande épouvante, la grande épouvante jaune, qui, dans l’Extrême-Orient, préside aux inventions savantes et aux raffinements médités des lents et voluptueux tortionnaires, l’Extrême-Orient, terre des supplices.
Après, ce sont, dans l’arc-en-ciel remué de toutes les nuances, les déplacements et les épanouissements de fleur et de vertige, les embrasements de voiles, de nuées et de clartés, tour à tour phalène, statue grecque ou calice, de la grande, grande artiste, artiste comme Sarah, comme Rose Caron et comme Ellen Terry, de cette Danseuse du Feu: la Loïe Fuller.
Lundi 9 juillet.—Le Grand Bazar. Huit heures du soir, sur la terrasse en rotonde qui domine les ombrages de Ceylan et les grands lys du Japon, embaumés, entêtants et si blancs, de la section du Yeddo. Sur la petite estrade de la salle du restaurant, des gigues anglaises et des cachuchas sévillanes; dehors, dans les frisselis des feuilles, des valses et des czardas hongroises pleurées ou violentées par l’archet de Dimiko. Ils et elles dînent:
«—Mais on est très bien ici. —Un peu mieux qu’à la Feria. —Plus fraîchement surtout! —Oh! ne me parlez pas des restaurants de la rue des Nations! On étouffe dans ces caves, impossible d’y établir des courants d’air, et les atmosphères pas renouvelées par ces temps d’Exposition et de trains de plaisir! —C’est vrai, c’est demain, les grands arrivages! —La période de la conquête, du 10 au 16; huit jours à l’Exposition: toute la province, toute la Provence surtout à Paris. —Le moment de filer à la campagne! —Où allez-vous pendant les fêtes? —A Dieppe. —Nous, aux environs de Paris. —Vous ne vous éloignez pas cette année? —L’attirance de la tour Eiffel. —Et du pont Alexandre. —Peut-être! —D’ailleurs, on s’éloigne très peu, cet été, de Paris. —Vous savez la villégiature à la mode? —Non! —Enghien et Montmorency! —Enghien-les-Bains? Non, vous en avez de bonnes! —Parfaitement. A cause du ménage Rostand. —? —Sarah vient d’y louer l’ancienne villa de Villemessant, pour se rapprocher de son poète. —A Enghien? —Parfaitement. Les Rostand sont installés dans le château des Dino, à Montmorency. —Villégiature princière. Il ne s’embête pas, l’auteur de l’«Aiglon»! —Dame! «Cyrano» avec Coquelin, l’«Aiglon» avec Sarah, c’est la grosse opération de cette année 1900: ce sont six cent mille francs, au bas mot, que le théâtre lui met dans la poche. Et l’on dit que les poètes meurent de faim! —Jamais quand ils ont déjà par eux-mêmes cent mille francs de rente! —Que voulez-vous dire? —Que la fortune ne nuit pas au talent. —Et les débuts de Mme Rostand à la Porte-Saint-Martin, dans le rôle de Roxane, qu’y a-t-il de vrai? —Tout est possible. Je l’ai vue jouer les «Romanesques» en plein casino de Luchon. —Mais à Paris? —Heu! cela ferait monter la recette. —Et les débuts de Mme Le Bargy? —Un vent de folie court sur la ville. —Au retour de Sarah, elle débute dans Juliette. —La «Princesse Mélissinde»... oui, j’ai lu! —Et Sarah aborde carrément le rôle de Roméo, celui du troubadour, créé par Guitry! —Et vous verrez qu’elle y sera parfaite. Cette Sarah, elle finira par jouer le Bon Dieu!»
Et les valses de Dimiko traînent alanguies, tourbillonnent enragées ou se lamentent presque. Au loin, très «basile-et-sophia», le château d’eau, gigantesque vitrail de pierreries changeantes et brasillantes, symbolise Byzance à l’Exposition.
Mercredi 11 juillet.—Affaires de Chine. Les oasis de l’Exposition. Le coin le plus frais et le plus ombreux du Trocadéro. Des pelouses et des massifs d’arbustes du vert le plus tendre et du vert le plus sombre, des arbustes nains, taillés, tourmentés, tarabiscotés, d’une joliesse bizarre et exquise, et, çà et là, entre des roseaux immobiles, de l’eau enjambée par des ponts de bambous. Au hasard des pentes des pavillons s’étagent, laqués de rouge avec des terrasses et des vérandas, l’air de gros mandarins coiffés de parasols sous la courbe successive de leurs triples et quadruples toits. A droite un grand mur de faïence, qu’on voudrait de porcelaine, clôt le soi-disant village, faïence hérissée de dragons, de serpents stylisés et d’effarantes arabesques où bâille l’embrasure d’un porche. Les hautes murailles d’une forteresse ferment le site à gauche: le Kremlin! Et, là encore, des grands toits de tuiles vernissées, des crénelures profondes, des donjons massifs coiffés de clochers bien asiatiques, tout un ensemble rébarbatif de citadelle barbare, dont le voisinage affine encore l’élégance gracieusée de ce jardin... chinois, car nous sommes en Chine, dans la section des Célestiaux.
Le restaurant chinois domine le tout, laqué de vermillon, éclatant et verni dans toute la hauteur de ses escaliers à jour, verni et éclatant dans toute la largeur de ses rampes de bambous et de ses galeries en terrasses, amusante, fragile et fantastique architecture, résumant en un seul type tous les modèles épars dans ce coin d’Extrême-Asie reconstitué. Des coolies, silencieux et doux, à la démarche glissante y servent, au choix des clients, des ailerons de requin à la sauce rouge, des potages aux nids d’hirondelle ou le vulgaire rumsteak pommes château; enjuponnés de toile bleu pâle, les cheveux d’un noir d’encre tressés en natte et les tempes soigneusement rasées, ils ont l’air intelligent, minutieux, timoré et attentif.
Dans les pavillons voisins on vend des soies et des pongées d’une souplesse quasi fluide dans leur trame résistante, des broderies d’une somptuosité délicate, des bronzes hilarants, des incrustations de nacre, des porcelaines tendres, des flammés d’un éclat intense et sourd, des jouets délicieux, de vrais objets d’art, figurines d’un mouvement et d’une vie comiques et exacts, inconnus en Europe de nos fabricants de jouets, des jonques et des péniches de bois de camphre et de cerisier à se mettre à genoux devant leur ingéniosité de détail et leur rendu d’exécution, des mythologies vivantes, toutes de dieux, d’oiseaux, de poissons, de fleurs et d’arbustes figés dans de la stéatite ou du jade et d’invraisemblables laques. D’autres Chinois les débitent et les vendent avec des révérences cérémonieuses et des gestes menus. Et de tous les objets exposés là, de ces architectures même s’émane et s’impose la sensation qu’on a affaire à un peuple studieux, laborieux, tranquille, ingénieux, poète, artiste et religieusement imbu de ses traditions, de son passé et de ses dieux, un peuple de dormeurs éveillés, volontairement attardé dans une civilisation puérile et magnifique, une civilisation de luxe et de poésie plus vieille de vingt siècles que la nôtre. Et ces Chinois travailleurs et tranquilles sont les mêmes qui, là-bas, égorgent, supplicient et massacrent; les Boxers des tueries et des incendies de légations de Pékin sont leurs frères; leurs frères, les sauvages tortionnaires de l’agonie de M. de Ketteler, les forcenés qui enterrent les Européens vivants jusqu’au cou, leur crèvent les yeux et leur arrachent la langue, les monstres jaunes qui regardent lentement et voluptueusement, pendant des heures et des heures, leurs condamnés râler, se convulser, se raidir et mourir!
Ces longs et timides enjuponnés de bleu sont de la même race que les massacreurs enrégimentés des femmes, des enfants de nos légations et de nos missionnaires, les bourreaux qui forcèrent un empereur à s’empoisonner et poussent à la folie la vieillesse terrifiée d’une impératrice, ceux qui, par une cruelle ironie et un sinistre à-propos du hasard, ont pour chef le prince Tuan!
Quelles maladresses ont bien pu commettre nos ingénieurs? à quels dangereux excès de zèle ont bien pu s’abandonner nos missionnaires? quelles exactions ont pu, hélas! commettre en Extrême-Asie Russes, Anglais, Français et Allemands pour avoir amené ce terrible réveil de meurtre et de fureur chez un peuple de sculpteurs, d’émailleurs, de brodeurs, de menuisiers et de prêtres studieux, débonnaires et rêveurs?
La colonisation de l’Asie restera la grande tache de sang du dix-neuvième siècle, a-t-il été écrit quelque part. Prenons garde que cette tache humide et grasse ne s’étende sur toute l’Europe!
La révolte atroce des Boxers est, à travers l’humanité, la réponse à la guerre criminelle déclarée aux Boërs.
Dimanche 15 juillet.—Billancourt. Une aubaine, la conversation assez documentée sur l’Indo-Chine et les peuples de l’Extrême-Asie d’un ancien officier d’infanterie de marine, il y a trois ans encore en garnison à Saïgon. Les atrocités de Pékin, si épouvantables qu’elles nous paraissent, à nous autres civilisés, sont peut-être expliquées par l’attitude des coloniaux. Si le Russe déjà Tartare ne heurte pas trop le Mongol et le Mandchou dans leurs coutumes et leurs traditions, la brutalité anglo-saxonne, la morgue allemande et le «struggle for life» yankee froissent et blessent profondément la race jaune. Nous sommes, nous autres Français, les moins antipathiques de tous les «diables étrangers» que sont les Européens.
Si l’on ajoute le scandale sacrilège et l’émoi religieux des cimetières bouleversés par les tracés des ingénieurs, les ossements des ancêtres et les tombeaux violés par les travaux des nouvelles voies; si l’on ajoute enfin la mauvaise foi anglaise, le travail sourd de tous les pasteurs protestants, déjà dénoncés par Jean de Bonnefon: tout le monde anglican attelé là-bas à ameuter l’indigène contre les catholiques, on comprendra quelle responsabilité énorme ont assumée, avec leur politique de ruse et d’équivoque, les bons voisins d’outre-Manche.
Lundi 16 juillet.—Billancourt. Chaleur torride. Les pelouses brûlent, les feuilles se fanent et se crispent au bout des branches dans une atmosphère de four. La Seine charrie des bancs de poissons morts; ce sont des flottaisons de charognes qui empoisonnent tout le fleuve... à croire que la Seine prend sa source à Londres. Très anglais, ce procédé d’empoisonner les fleuves. Furieux de ne pouvoir mettre en ligne un effectif imposant de troupes en Chine, occupés qu’ils sont au Transvaal, nos bons voisins viennent-ils pas de dépêcher à Tien-Tsin des régiments hindous contaminés de la peste?
La peste au camp des alliés! Les Chinois eux-mêmes n’auraient pas trouvé cela.
Mardi 17 juillet.—Le Grand Bazar. Huit heures et demie; le dernier dîner à l’Exposition. Au restaurant hongrois, tout au bord du fleuve. Ils et Elles dînent.
«—Mais c’est qu’il fait frais. —Qui l’eût cru? Vous l’avez commandée, cette brise. —Et il y a du monde. —Ne criez pas victoire. C’est un des rares restaurants qui fassent de l’argent. —Non... —Si. Ils sont six en tout qui ont la vogue, et je ne les nomme pas pour ne pas affliger les autres. D’ailleurs, on devait s’y attendre. On avait fait les concessions à raison de soixante restaurants en tout, et il y en a deux cent vingt et un? jugez des bouillons. —En revanche, les kiosques de marchands de comestibles et les buvettes font de l’or. —Naturellement. Les trois quarts des visiteurs mangent sur des bancs. Charcuterie et papier gras, c’est l’Exposition de la bonne franquette. —On dit que les kiosques de journaux vendent aussi des comestibles. —Parfaitement. Ça rapporte plus que du papier. —Et ça l’emploie. —Mieux: les dimanches, les water-closets débitent du pain avec du saucisson et du vin au litre. —Il faut bien que tout le monde vive. —Vous n’avez pas encore parlé de l’école anglaise. —Oui, le pavillon de la Grande-Bretagne, les Romney, les Reynolds, les Gainsborough, les Constable et les Turner! —Moi, vous savez, j’ai toujours un faible pour Burne Jones. Vous avez vu son «Laus Veneris»? —Et son «Cupidon et Psyché» et sa suite de tapisseries de haute lice, la «Conquête du Saint-Graal»! Moi aussi, j’aime beaucoup, mais il ne faut plus l’écrire sous peine d’encourir les foudres du syndicat. —Quel syndicat? —Mais le syndicat Rodin, les maîtres de la Rodinière. Défense esthétique d’aimer Burne Jones et Gustave Moreau: ces deux noms-là font entrer la critique en fureur, et, quand elle écume, la critique... —... ce n’est pas de l’écume de petite marmite... Ce pauvre Rodin! Egorge-t-on assez les autres en son nom! —Passe encore les sculpteurs, mais, en son nom, on tue les peintres. —Mieux: on ne peut même pas en parler. —Non... —Parfaitement. Ils ont monopolisé l’éloge: eux seuls savent apprécier le maître de la Volupté et de la Douleur. Aussi qu’y ont-ils gagné? Ils en ont dégoûté le public. Il n’y a pas un chat à l’avenue Montaigne. —Comment? Rodin ne fait pas le sou? —C’est la solitude, l’affreuse solitude de l’interdit. Le pauvre grand homme s’en plaint, mais, comme c’est un brave homme, c’est charmant de voir comment il s’en console. «Je n’ai pas la quantité, disait-il dernièrement, mais j’ai la qualité. Ainsi, dans la journée d’hier il m’est venu la comtesse Potocka et le poète Oscar Wilde.»
Mercredi 18 juillet.—Le Grand Bazar. Neuf heures et demie, la fête exotique. Une foule compacte, énorme, du Trocadéro au Champ de Mars; des têtes et des têtes serrées, tassées l’une contre l’autre: l’ensemble agglutiné et noirâtre d’un gigantesque ravier de caviar; des sueurs et des odeurs, des relents de godillots tièdes, de corsages mouillés et des touffeurs d’aisselles. Et, tout à coup, des ronronnements de tambourins, des glapissements de flûtes aigres, des mélopées et des sons de derboukas, tout un hourvari monotone et strident de musiques barbares. Ce sont les exotiques du Trocadéro qui défilent dans un sillage de poussière et de clarté. Et ce sont des grands poissons de papier lumineux et des lanternes en forme de tambours balancés au-dessus de la foule; des nègres les portent, vêtus de vareuses bleues, coiffés de chéchias rouges. D’autres processionnent appuyant sur leur torse de grandes feuilles de latanier. Des musiciens coiffés d’immenses panamas, des négresses enturbannées de madras: c’est toute la section malgache: puis voici les gandouras et les burnous de soie, les fronts ceints de cordes en poil de chameau des Arabes d’Alger; les sequins sonnaillants des souks de Tunis et les grègues bouffantes des danseuses du ventre, et la foule acclame, se bouscule et rit. Voici, drapés de bleu, les grands fellahs d’Egypte.
Précédées de mille bêtes lumineuses en papier transparent et peint, voici, harnachées on dirait de laque rouge et toutes luisantes de soieries bruissantes, les faces jaunes et camuses de gnômes indo-chinois. Un immense et long —long, oh! combien long!— dragon de soie verte écaillée d’or ondule et serpente en brusques remous au-dessus de la foule: tarasque de l’Extrême-Orient, chimère aux énormes yeux saillants échappée on croirait d’une pagode, c’est l’emblème religieux sacré, le palladium annamite. Douze hommes engouffrés sous les plis mouvants de la bête la font se cabrer et se mouvoir. Ensuite ce sont les nudités de bronze hérissées de plumes, enjoaillées de coquillages des brutes superbes du Dahomey, les dents blanches et les yeux blancs des guerriers de Behanzin. Les souplesses félines, les gestes de statuette, les tailles minces et les torses plats tout sonnaillants de grigris et d’amulettes des sveltes danseurs cynghalais terminent le cortège aux maigres sons du gamelun, le criard et triste orchestre indo-chinois.
Vendredi 20 juillet.—Auteuil. Cinq heures et demie, sur la petite place. Quarante-huit degrés au soleil, trente-huit à l’ombre: la plus grosse chaleur de l’année; que dis-je?... de l’année: du siècle.
Autour de la fontaine Wallace des ouvriers harassés font cercle, attendant leur tour. Les yeux mornes, tout en s’essuyant le front d’un revers de la main, ils se passent machinalement le gobelet. Avec des crissements de soie des feuilles séchées, devenues jaunes en deux jours, des feuilles de fin d’octobre se détachent des platanes, planent dans l’air chaud et tombent. Tout le macadam de la petite place en est jonché; les pas éreintés des promeneurs dérangent des tas de feuilles mortes. C’est l’automne, le précoce automne en plein mois de juillet.
Paris est en proie à Moloch!
Dimanche 23 juillet.—Neuf heures et demie du soir au bois de Boulogne. Des familles entières gisent affalées sur les gazons des pelouses, des familles entières sous les dessous de bois; les hommes en manches de chemise; les femmes, le corsage ouvert, la plupart en camisole: tout un Paris ouvrier et faubourien venu dans l’esprit illusoire de respirer un peu dans l’air étouffant des taillis. Partout des papiers gras, des litres vides et des détritus de charcuterie. Un Paris du 14 Juillet, que l’atroce chaleur de cette semaine répand comme une écume en dehors des murs, une coulée d’humanité suante et tiède, qui se répand, telle une onde, de Vincennes à Romainville et de Boulogne à Charenton. Le Bois tout entier fleure une odeur d’aisselle. Du côté de Boulogne, en descendant vers le fleuve, dans la cendre grise du crépuscule, les groupes éparpillés à travers les pelouses font songer au campement d’une énorme kermesse en plein air, à quelque fête flamande émigrée sur les bords de la Seine. La liberté des gestes et le débraillé des costumes sont, d’ailleurs, dignes d’un Teniers et c’est à la belle étoile que l’on soupe et que l’on aime.
Entre le pont de Saint-Cloud et celui de Sèvres, dans la fraîcheur relative des berges, la nuit est sillonnée de triplettes et d’automobiles à pétrole. Ici, la nature fleure la poussière et l’essence; tout à l’heure, elle empestait la sueur.
Lundi 23 juillet.—Huit heures du soir, à quai de l’île de la Grande Jatte, à bord de l’house-boat le plus fleuri de cet été. Ils et Elles dînent. «—Elle commence à sentir, cette Seine! —Aussi, dès demain nous descendons. Nous coucherons à Rouen mercredi et jeudi au Havre. —Si long que ça, d’ici Rouen? —Mais, chère amie, il faut compter avec les écluses et la grande semaine à Trouville... —Naturellement, puisque Gontran fait courir. —Alors, pas possible de vous garder pour demain? —Dîner à l’Exposition par cette chaleur? Oh! non! —Et cette soirée de gala chez la Loïe ne vous tente pas? la nouvelle pièce japonaise, Sada Yacco dans le «Sculpteur»? —Sada Yacco! Est-elle assez lancée! Il n’y a qu’elle qui fait prime à l’Exposition! —Elle est un peu mieux que Mérode en danseuse cambodgienne. —Vous êtes dur. Assez joli, moi je trouve, le grand insecte d’or qu’elle donne avec ses semblants d’antennes, ses longs doigts allongés d’ongliers de métal, mademoiselle Chou de Bruxelles!... —Oui, mais si peu d’Extrême-Asie! si d’Extrême-Montmartre! et puis démodée par Falguière! —Et puis, il n’y a pas à dire, cette Sada Yacco sait mourir!... —... comme Sarah elle-même... —Dites donc, vous qui savez tout, qu’y a-t-il de vrai dans la prétendue sortie de mademoiselle T... à mademoiselle P..., le soir du fameux bal où on les aurait priées de prendre la porte, la mère et la fille, parce que pas invitées? —Mais il y a l’absolue vérité. Cela s’est passé comme vous le dites... mademoiselle P..., qui est de toutes les fêtes ou qui veut en être, avec l’aplomb qui la caractérise est allée sans invitation au bal des T... —Parce que?... —Parce que ça lui plaisait, à cette enfant, et qu’elle en avait l’habitude. Voilà donc les P..., mère et fille, faisant leur entrée, toutes voiles dehors, dans l’hôtel du quartier de l’Etoile. Les maîtresses de maison ne bougent pas, incident qui aurait pu passer inaperçu si madame P..., la mère, pour prendre contenance, ne s’était avisée de complimenter madame T..., sur son bal. A quoi mademoiselle T..., qui a de la dent et de la tête: «Mais madame, vous n’avez pas d’avis à donner sur une fête à laquelle vous n’étiez pas priée...» —Tableau! —... de genre... Et qu’y a-t-il au fond de tout cela? —Rivalité de cœur, bataille de dots autour du plus beau des présidents. —Notre petit Morny!... —Vous l’avez nommé. Sa dernière fête a fait révolution. Aussi demandé qu’autrefois le joli comte Boni de Castellane.
Mardi 24 juillet.—Le Grand Bazar. Croquis d’Exposition. Trois heures; sous la chaleur torride, public de province ou de banlieue, reconnaissable aux filets à provisions et aux flopées d’enfants remorqués par chaque couple. Dans les parterres, plus une fleur, plus un lys au Japon, plus un iris d’eau à la Chine; des morceaux de journaux et des papiers gras décorent les parterres. Mais, en revanche, partout des stridences de flûtes et de lentes, d’affolantes et monotones mélopées tonitruent et font rage d’un bout à l’autre du Trocadéro: flûtes de roseau assourdissantes et aigres devant le théâtre égyptien, flûtes de bambou devant le théâtre indien, ouvert d’hier (quatre idoles trônent, accroupies sur une estrade, enturbannées de rouge et barbues jusqu’aux yeux); à l’Indo-Chine ce sont les miaulements hystériques et les continus cliquetis de métal du fameux gamelun; à la Tunisie, des dégueulandos, des barcarolles napolitaines; à l’Algérie c’est le badaboum et toute l’horreur canaille des danses du ventre, et là-dessus, des hurlements d’Apaches, des invites caressantes, des gestes de guenon et d’obséquieux appels de nègres aux yeux lubriques; autour de l’Egypte, enfin, revoici l’Orient de bazar et de pacotille d’un tas de Juifs félins, quémandeurs et souriants: une foire et un brouhaha à rendre fou le plus paisible des électeurs, la plus honnête des ménagères, le plus épicier des héros chers à François Coppée; la Salpêtrière installée en plein Paris 1900, sous une température de 35 degrés à l’ombre et de 48 au soleil; tout ce qu’il faut pour développer la neurasthénie dans une population déjà déprimée par la qualité de l’eau, la rareté de l’air et les veilles, une source de gains certains et de fortunes futures pour tous les médecins aliénistes et les maisons de santé du département.
Vendredi 27 juillet.—Saint-Cloud. Où vont les statues.
Qui se souvient encore du groupe des trois femmes qui dominait le fronton de l’ancien palais de l’Industrie? Qui de nous se rappelle la grande figure, on eût dit bénissante, dont les bras tendus commandaient la grande travée, aujourd’hui ouverte entre le grand et le petit Palais? L’administration des beaux-arts les a pieusement recueillis et, à grands frais... des contribuables, a dépêché et installé le dit groupe dans un des plus beaux parcs des environs de Paris, un ancien parc impérial, maintenant ouvert au public, le plus proche peut-être des fortifications, celui que la foule des dimanches préfère même au dessous-bois du bois de Boulogne; le parc, en somme, le plus populaire et, par cela même, peut-être le plus abandonné du ministère des beaux-arts, celui qu’une dévastation on dirait systématique déshonore et enlaidit chaque jour, celui dont les piédestaux, veufs de statues, attristent la belle ordonnance des allées et la mélancolie grandiose des perspectives.
J’ai nommé le parc de Saint-Cloud.
A ce parc mutilé et dont les nymphes et les demi-dieux ont disparu, M. Roujon a, compensation médiocre, envoyé les trois figures allégoriques qui alourdissaient jadis la silhouette du palais des Champs-Elysées. C’est la grande allée qui conduit de Saint-Cloud à Sèvres qui a hérité du groupe sans emploi. On peut le voir maintenant étaler prétentieusement ses proportions monumentales un peu plus loin que les triples escaliers d’eau de la légendaire cascade de Saint-Cloud; mais, comme les figures de l’ancien palais des Champs-Elysées ne sont pas à l’échelle des autres statues ni même à celle des arbres voisins, le nouveau groupe fait le plus piteux effet. Les statues, d’ailleurs, destinées à être vues d’en bas et à distance, sont placées à niveau d’homme. Gestes et proportions, tout en est grotesque: emphatiques et rigides, elles dressent au pied des hauts ombrages de grands fantômes de pierre dans le goût des féeries des théâtres Cocheries... Mais, de cela personne ne s’est soucié aux beaux-arts; trois statues étaient demeurées pour compte, il fallait bien les placer quelque part.
Saint-Cloud étant le parc sacrifié, c’est Saint-Cloud qui a hérité de ces trois Gigoudaines. Frais de transport, réparation des figures et établissement du nouveau piédestal ont coûté trente-deux mille francs.
Franchement, on aurait mieux fait d’acheter quelque Rodin!
Dimanche 29 juillet.—Bigorre, trois heures. Il pleut: une petite pluie fine et tiède, presque un brouillard qui noie les sommets environnants et met à mi-flanc des montagnes des couches de vapeur fumantes; les grands ombrages humides de ce pays en paraissent plus mouillés encore.
De la haute galerie de la maison que j’habite, je domine une route et, de l’autre côté de cette route, des jardins et des jardins qui s’enfoncent très loin dans la vallée et donnent, au crépuscule, l’impression d’une forêt. Ce sont des jardins de couvents, des parcs d’anciennes demeures provinciales, demeures de nobles; dont l’aspect extérieur comme les habitudes n’ont pas changé. Et des marronniers gigantesques, des magnolias en fleurs, des wellingtonias enguirlandés de clématites, toute une végétation monumentale et luxuriante, comme seules en produisent les Pyrénées, accueillent mes yeux partout où ils se posent, épanouis au hasard des pelouses et des tournants d’allée bordés de géraniums.
C’est dimanche. Les allées et venues des jardiniers et de la domesticité n’animent pas aujourd’hui les jardins. Il y a une fête sur les «Coustous», la promenade de la ville, une fête au Casino aussi: concours de grimaces à la fête populaire, concours de grimaciers à la fête mondaine. Et puis les vêpres, la grande distraction des petites villes dévotes, ont dû attirer à l’église pas mal de serviteurs de ces vieux logis. La route elle-même est déserte; elle ne se peuplera que plus tard, à l’heure où l’on va boire les eaux de Salut. Et de cet abandon sous la pluie s’émane, se dégage une atmosphère d’accalmie et de torpeur provinciale, combien précieuse après le tumulte et la fièvre de Paris!
Tout à coup, au tournant de la route, une étrange procession. Engoncées de cotonnades, coiffées de marmottes, des fichus de laine aux épaules, neuf créatures... neuf marionnettes paysannes s’avançaient de guingois, l’une boitant de la hanche, l’autre secouée d’on ne sait quel tremblement, celle-ci bossue, celle-là la taille déviée, poupées démantibulées, comiques et atrocement tristes avec leurs faces grimaçantes et leur démarche en saccades.
Elles s’avançaient trois par trois, se tenant par la main et se parlant avec des contorsions de tout le visage et des gestes de folles... Un Goya vivant que ces trois rangs de jeannetons paysannes gesticulantes et trébuchant. Quatre pauvres vieux les suivaient, quatre pauvres vieux très propres, moins agités, ceux-là, mais l’air si las dans leurs vestons élimés! de tristes faces usées de très vieux ouvriers et des gestes gauches, des mines empêtrées et navrantes. D’où pouvait bien sortir cette humanité de misère? J’avais commencé par sourire, j’avais maintenant le cœur étreint à en crier.
Trois religieuses fermaient le cortège et leur présence à la suite de ces malheureux m’expliquait tout. C’étaient les vieillards de l’hospice, les aliénés hospitalisés dans un des couvents voisins que ces trois sœurs conduisaient à la promenade. Leurs bonnets blancs, leurs longs voiles noirs et leurs chapelets cliquetants complétaient la procession. De temps en temps une des sœurs se dérangeait pour aller rectifier un geste d’une des folles, assujettir un fichu, remettre une égarée sur le rang, puis elle revenait prendre sa place entre ses deux compagnes.
Elles avaient dans le visage, et dans les yeux comme une lueur d’apaisement.
Le cortège passa et je me demandais quelle pouvait être la vie de ces trois femmes au milieu de ces gâteuses, de ces idiotes et de ces fous. Quelle abnégation et quel dévouement il faut pour consentir à une telle existence! quelle foi et quelle ferveur il faut avoir dans l’âme pour assumer une telle tâche sans trop de répulsion et de dégoût! Je me demandais aussi quelle religion nouvelle, quelle Eglise encore à naître, quand la foi chrétienne aura tout à fait disparu, pourra donner à ses adeptes la puissance de renoncement et de charité incarnée dans ces trois inconnues.
Lundi 30 juillet.—Dans la cour de l’hôtel de France, onze heures. Des groupes de baigneurs se pressent autour du tableau des dépêches: c’est le télégramme de Monza, la nouvelle de la mort d’Umberto tué par la main d’un anarchiste.
Le roi Humbert, la reine Marguerite! La presse européenne... que dis-je? le monde entier vont, pendant huit jours, être remplis de ces deux noms.
Le roi Humbert! Et, malgré moi, j’évoque la figure du mort, tel je la vis, alors en pleine santé, à Venise, au moment de l’embarquement du kaiser pour Jérusalem.
J’étais sur la lagune, en gondole, vis-à-vis du «Hohenzollern», dans un tas mouvant d’autres gondoles et de «vaporetti». Tout Venise costumé était là sur l’eau, une Venise de carnaval sortie des magasins d’accessoires pour fêter Guillaume II. Le kaiser faisait aux Majestés italiennes les honneurs de son yacht, et, quand, sanglé dans son uniforme d’amiral, il apparut, aidant la reine Marguerite à descendre l’escalier du bord, la Majesté impériale m’apparut singulièrement haute de taille auprès du roi Humbert, déjà tassé, quoique robuste, dans son uniforme de général allemand. Ses grosses moustaches ébouriffées, ses énormes yeux ronds aux sourcils broussailleux et noirs, sa nuque épaisse et son aspect brutal de sous-off ne pouvaient soutenir la comparaison avec la jeunesse et la force élancée du beau guerrier blond, que donnait le Kaiser.
La reine Marguerite, très parée, les cheveux visiblement teints et la physionomie altérée sous le fard, ne pouvait lutter non plus avec la minceur élégante, l’air de douceur hautaine et les cheveux précocement blancs de l’impératrice d’Allemagne.
Guillaume était le grand triomphateur de la journée.
C’était en octobre 1898. Deux mois à peine auparavant, Lucheni assassinait, sur un quai de Genève, l’impératrice Elisabeth d’Autriche. Quatre ans avant, c’était le tour de Carnot frappé à Lyon par Caserio.
Il faut qu’aujourd’hui ce soit le roi d’Italie qui tombe, à Monza, au sortir d’une fête, sous le revolver de Bresci. Le revolver! Et voilà que l’arme à feu apparaît dans l’attentat contre les souverains. C’est une ère nouvelle qui commence dans les annales de l’assassinat politique, et avec 1900 disparaît des mains des meurtriers la légendaire arme blanche qui, depuis Ravaillac, faisait dans le populaire désigner les rois sous l’épithète de «fruits au couteau».
Mercredi 1er août.—Une lettre de Paris. «Et vous avez manqué la cinquantième de «Louise» et le déjeuner au Moulin de la Galette, comme si les Pyrénées valaient la Butte. Poseur, va!... Et ç’a été très réussi, même la chaleur (36 degrés à l’ombre), et dans un décor... mettez de Jusseaume, mais nature cette fois, et un grouillement de foule, remous d’ouvriers et reflux de gigolettes, comme n’en a pas encore trouvé Carré même dans sa figuration de la «Vie de bohème»! C’est qu’aussi tout le quartier était en émoi. Songez: toutes les élégances de nos théâtres subventionnés, ça ne se voit pas tous les jours.
»Et quel banquet! Quatre cents couverts. A la table d’honneur, les ministres, Leygues, Roujon, Camondo; puis les triomphateurs de la fête: Carré et Charpentier; Heugel; les critiques; Courteline, Bauër, Mendès; les gens de la maison: Vizentini, Messager, Luigini, Jusseaume; les muses: la muse de Paris, mademoiselle Cortot; la muse de Montmartre, mademoiselle Stump, d’une distinction, ma chère! (plus qu’archiduchesse, princesse de Galles avec un nez d’une aristocratie et une robe! un La Gandara); enfin, toutes les fauvettes de l’Opéra-Comique: Guiraudon, Rioton, Mastio, Tiphaine, Gauders, Marié de l’Isle et Vilma.
»Couleur locale: on sert des frites dans des cornets de papier; chaleur tous les hommes s’éventent, les plus galants éventent leurs voisines, des jobards éventent leurs voisins. Là-dessus, speech subtil de Carré au ministre. Le ministre se lève, va répondre. Quelqu’un, au fond de la salle, chante: «V’là d’la carotte! elle est belle! V’là d’la carotte!» Cette réminiscence de «Louise» jette un froid; ce froid ne facilite pas le raccommodement Carré-Bernheim. Vous vous souvenez de l’article de la «Nouvelle Revue» et des motifs allégués par Bernheim: sa bonne foi surprise, son texte oblitéré, etc. La réponse de Carré avait été verte, mais juste. Et l’on espérait que cette fête au Moulin de la Galette, de la bonne galette chère à tous, réconcilierait les rivaux; on présente l’une à l’autre les parties adverses: «V’là d’la carotte! elle est belle! V’là d’la carotte!» Mais le raccommodage ne se fait pas; il fait trop chaud la colle ne prend pas.
»Le ministre part: on va s’amuser.
»Voilà l’plaisir, mesdames! voilà l’plaisir! En place pour les danses.
»Les grisettes invitées font les grandes dames, les chanteuses font les grisettes. Mastio est toute rose dans une robe rose. Un quadrille s’échevelle: c’est Tiphaine avec Fugère, c’est Tiphaine avec Bouvet. Et puis on va prendre le frais sur le haut du Moulin. Comme au fond d’un gouffre, on y découvre un Paris admirable sous un ciel d’orage à la Turner. «—Un Jusseaume! s’écrient les enthousiastes. —Non, pas de blague! répond ce jeune La Violette. C’est tout de même un peu mieux que mes décors! —Voilà qui nous change de Carolus Duran, insiste une peste. —Comment? —Mais oui: Carolus Duran, élève et maître de Velazquez.» D’ailleurs, je vous envoie le menu du déjeuner.
»P.-S.—Vous avez aussi manqué le banquet Raspail «Au bon Pécheur», le banquet de Bercy organisé en l’honneur du bon terre-neuve, le chien sauveteur célèbre dans tout le quartier. Ce bon toutou présidait, assis dans un fauteuil tendu de peluche rouge, une serviette au cou, passée dans un collier ciselé d’un travail exquis. C’était un beau spectacle; mais on ne saurait être partout. Vous manquez aussi, avec votre manie de villes d’eaux, le shah Mozaffer ed Dine, pour qui tout Paris a des yeux de chatte. Ce shah, avec toute sa suite d’uniformes chamarrés d’or et coiffée d’astrakan, est le lion du jour, mais il apporte dans ses sorties une fantaisie qui met tout le personnel du palais des Souverains sur les dents. Voilà un auguste visiteur qui pourra se vanter d’avoir donné du fil à retordre à la police. Jusqu’ici, il n’accepte aucun programme, il dérange tous les plans concertés de promenade et ne quitte pas le trottoir roulant; la rue de Paris, paraît-il, est aussi l’objet de ses prédilections nocturnes. Noblesse oblige: on n’est pas shah impunément.»
Dimanche 5 août.—Bagnères-de-Bigorre. Croquis de province. La chambre, qui sert ici de cabinet de toilette, domine d’abord toute une retombée de glycines mauves éparses sur le zinc en ce moment disparu d’une petite terrasse, puis une courette et, au delà de la rue, la plus passante de la ville puisqu’elle conduit aux Thermes, une villa, espèce de maison meublée dont chaque étage change de locataires trois ou quatre fois durant la saison.
Au rez-de-chaussée, derrière les lamelles de deux persiennes entrebâillées, un profil de vieille apparaît embusqué dès l’aube et, dans le clair obscur d’un petit salon sans jour, on sent qu’une curiosité aux aguets surveille et épie. Ce sont deux yeux de chouette levés vers ma fenêtre, chaque fois que je m’habille, qui m’ont révélé la présence de cette Sachette, la Sachette de «Notre-Dame de Paris», le spectre échevelé de la recluse de Victor Hugo, dont les mains griffues étreignent comme deux serres l’épouvante de l’innocente Esmeralda; et ce sont, en effet, les mêmes cheveux blancs et le même front osseux, le même nez en bec d’aigle et les mêmes lèvres minces dans une face de vieil ivoire. De temps à autre les persiennes entrebâillées s’entr’ouvrent, poussées par une invisible main, et la vieille s’accoude à la barre d’appui. C’est qu’un couple vient de passer ou, pis, quelque élégante et frivole jeune femme dénoncée à la vieille par l’envolement de ses écharpes; et puis les persiennes se referment et, tout le long du jour, à quelque heure qu’il soit, jusqu’à la tombée de la nuit, c’est le même manège, on dirait automatique, et le même jeu de persiennes poussées et refermées par une vieille maniaque tapie là, dans l’ombre, comme une araignée malfaisante et hostile.
O toute cette petite ville observée et guettée par cette vieille à moitié folle qui regarde, interprète, juge, invente, dénature et calomnie —cela, j’en suis sûr— tous les gestes et tous les regards qu’elle surprend! Dire que, la saison finie, pendant tout l’hiver et les longs mois de pluie, elle surveillera encore, sa maigre face collée aux vitres ruisselantes, l’indigène en béret et l’ouvrier tisseur des lainages du pays, demeurés les seuls passants!
O Bigorre, petite ville de mon cœur, dire que, derrière les rideaux de toutes tes fenêtres, dans l’ombre de toutes les persiennes, il est des paires d’yeux tout pareils à ceux-ci, qui regardent et surveillent des faces anxieuses, sœurs de ce masque de cire qui attendent et épient! Et c’est toute ton âme, ô province, toute ta petite âme oisive, malveillante, sournoise et dévote, qui transparaît aux vitres de cette fenêtre.
Lundi 6 août.—Venise en danger; une lettre de Paris: