«Cher monsieur,
«Je me permets de vous envoyer le dernier numéro de la «Revue de Paris» (1er août), où se trouve un article dont le titre indique le sujet: «Venise en danger.»
»Je sais que vous connaissez, que vous aimez Venise; que, par conséquent, vous avez souffert de tout ce qu’on prépare contre elle. Aussi vous serais-je reconnaissant de citer l’article en question, de noter que, même au point de vue utilitaire ainsi que je le développe, les crimes industriels qui tueraient Venise ne la tueraient pas dans sa beauté seulement, mais dans sa vie même, sa vie organique fondamentale.
»Il faut s’unir pour la beauté chaque fois qu’on le peut.
»Robert de Souza.»
Et, en même temps que la lettre, m’arrive le numéro de la «Revue». Dans un judicieux et savant article M. de Souza y dénonce et étudie sérieusement le danger qui menace la ville des Doges, Venise la blonde, endormie et bercée au flux et au reflux de l’Adriatique, qui, par les mille et un réseaux de ses «canaletti», lave et vivifie, en les protégeant contre la poussière dévastatrice, les façades encore dorées par places de ses anciens palais.
Il y a deux ans, j’avais déjà poussé le cri d’alarme en dénonçant la disparition de la «Casa Barbiere», ce beau palais «Veniere» si longtemps hospitalier aux artistes, menacé de tomber entre les mains d’une Compagnie anglaise qui veut y établir une usine. Une usine en plein Grand Canal, à cent mètres du palais Vendramin et de la «Casa d’Oro»! Ça ne serait pas la première, d’ailleurs; déjà une succursale de Murano y pousse ses suies et ses fumées qu’elle mêle à celles des vaporetti... des vaporetti sur l’eau lourde, où le Carpaccio a évoqué ses gondoliers. Dans le même article, je criais l’infamie d’un quai imminent, oui, d’un quai qu’il était question d’établir sur le même «Canale Grande», pour y permettre la circulation des fiacres, des automobiles et des bicyclettes; et ce fut, de ma part, un cri de détresse indignée dont M. de Souza s’est souvenu.
Aujourd’hui, le péril est plus grand encore. Non seulement le Grand Canal est toujours menacé par ces horribles Compagnies anglaises qui ont tout syndiqué à Venise, les verreries et les marchands de bibelots comme les grands hôtels, mais pis: sous prétexte d’assainir la Ville de la Mer, qui est la plus salubre de l’Italie, puisque les médecins y envoient maintenant se remettre les neurasthéniques, loin du bruit et de la trépidation de nos grands centres modernes, et que l’absence totale de poussière en fait un des rares endroits où l’air soit respirable encore; oui, sous ce prétexte, voilà que des ingénieurs proposent de démolir des quartiers entiers. Pour élargir les rues, on va de gaieté de cœur supprimer en tas vieilles églises et palais; à leur place on créera des voies nouvelles. Pis encore, ils proposent de combler les canaux et de les changer en chaussées, quand il est évident que, les canaux comblés et, devenue terrienne, Venise serait fiévreuse, pestilentielle et chargée de miasmes, comme les bourgades abandonnées de ses lagunes, telles que Torcello, Chioggia, villes mortes ou mourantes, mal gardées par un sol incertain sans être affranchies par les eaux.
Dernier crime enfin! Sous prétexte de faire surgir une ville balnéaire au Lido, «l’affreux Lido», comme disait Musset, et d’en faire un petit Brighton de l’Adriatique (opération anglaise naturellement, casino et grands hôtels), n’est-il pas question de relier par un chemin de fer la vieille cité et la watering-place à naître, quand un quart d’heure en vaporetti suffit; et pour la commodité des propriétaires de villas et des tenanciers d’hôtels, on parle d’installer la gare du nouveau chemin de fer... à la place Saint-Marc, entre les deux colonnes de la Piazzetta, sans doute, à moins qu’on ne jette bas, pour l’installer dans la cour des Doges, une façade du palais ducal!
Oui, nous en sommes là. «Venise (je cite du Souza) Venise magnifiquement libre comme un navire au large qui, pour sa fortune, ne dut jamais communiquer avec la terre que par des ailes: les ailes de ses ramiers et de ses voiles, les ailes des lions de Saint-Marc et des sirènes de son blason», Venise est menacée de chaussées et d’avenues comme un quartier de Londres; Venise perle des eaux est appelée, de par la toute-puissance des syndicats anglais et des ingénieurs, à s’enlizer dans un marécage.
«Une patrie d’art éblouissante, une patrie de miraculeuse beauté, Venise est en danger. Laisserons-nous s’accomplir la prédiction de M. Gabriel d’Annunzio, qui, sans espoir devant la fréquence des plus inutiles attentats, s’écriait: «Je ne donne pas quarante ans pour que le grand canal soit comblé, pavé en bois et sillonné de tramways.»
Mardi 7 août.—Bagnères-de-Bigorre. Autre tristesse. C’est une lettre de Paris qui me l’apporte avec la nouvelle de la mort d’Ary Renan. Ary Renan, le doux penseur, le peintre mystique, le critique d’art sensitif et d’autant plus averti, qui comprit le mieux et raconta le plus intelligemment peut-être l’œuvre prodigieuse de Gustave Moreau; Ary Renan, être rare et charmant, le disciple de Puvis de Chavannes qui approcha le plus du Maître et, en émotion maladive, quelquefois le dépassa; Ary Renan, pauvre être souffreteux et disgracié de la nature, dont l’enveloppe corporelle fut une prison d’art, où cet art s’affina.
Cet art prenant et pénétrant, cette peinture et ce style d’âme douloureuse et choisie, comme on sent qu’il les devait à la souffrance!... Etrange revanche des choses: ce fils du plus grand sceptique de ce temps, rien que par la douceur de son verbe et la ferveur de ses enthousiasmes, était un de ceux qui eussent fait croire à Dieu.
Ardent admirateur de la beauté et des maîtres, Ary Renan n’inventait pas de génies: il les faisait comprendre. Jamais il n’édifia sa gloire sur celle d’un autre; jamais il ne démolit un artiste pour élever un de ses confrères et ne piédestalisait pas. Gustave Moreau eut la chance de l’avoir parmi ses fidèles.
Ary Renan a beaucoup contribué à la renommée du Maître; c’était une âme et une probité égarée au pays des muffes.
Mercredi 15 août.—Quatre heures. Chaleur torride. Pas un souffle dans les grands arbres de l’immense jardin que domine le balcon. A l’abri des persiennes hermétiquement closes, c’est l’heure lourde de la sieste. Tout à coup des chants liturgiques, des proses latines psalmodiées par des voix nasillardes, un piétinement de foule m’attirent. Ce sont, derrière des oscillations de bannières espacées de dix en dix mètres, deux longues rangées de prêtres et de femmes voilées qui processionnent: foule paysanne, où les voiles blancs recouvrent de pauvres robes de filles du peuple, tandis que les voiles noirs engoncent des silhouettes presque espagnoles, tant elles sont rigides et sombres. J’ai déjà vu ces faces de cire jaune et ces prunelles ardentes dans l’Aragon et la Navarre. Des hommes suivent aussi, mais les femmes dominent; car la femme, l’éternelle enfant malade, a besoin d’être consolée et sa soif d’aimer l’attire plus près de Dieu. Des toilettes claires ferment le cortège, mais les Sociétés religieuses sont surtout recrutées chez les humbles; des rubans jetés en sautoir les distinguent les unes des autres et ce sont les «Dames de Sainte-Anne», et ce sont les «Auxiliatrices de Saint-Joseph», et ce sont les «Enfants de Marie», Marie, dont c’est aujourd’hui la fête dans l’Eglise catholique et romaine. Un décor de montagne et de station thermale sert de cadre à cette cérémonie, cérémonie un peu grotesque et pourtant si touchante dans l’élan et la ferveur de sa dévotion.
Vendredi 17 août.—Six heures et demie du soir. Bigorre. Le train m’emporte et déjà, dans la grande trouée de Campan, la petite ville où je viens de passer près d’un mois, la petite ville aujourd’hui familière depuis quatre ans que j’y reviens, attiré par le bienfait de ses eaux, Bagnères-de-Bigorre se fond dans la brume lumineuse et s’efface.
Petite ville dolente et dévotieuse dont j’ai souvent chanté les eaux courantes et l’air si pur, ce sont surtout tes bruits que j’ai aimés et dont j’emporte le souvenir, parce qu’ils se sont mêlés étroitement à ma vie: flûte de Pan du chevrier qui, tous les jours, à l’aube, descend de la montagne pour promener par les rues les pis gonflés de son troupeau, bruit du matin, celui-là, avec les cris aigres des vendeurs de journaux; sonneries de l’«Angelus» du soir, cloches si proches et pourtant si lointaines, j’entendis vos pareilles dans mon enfance provinciale. C’est vous que j’emporte avec moi dans le bruyant et populeux Béziers où m’appelle «Prométhée»; je vous regretterai bien des fois, et jusqu’au chant mélancolique du crapaud qui, rauque et doux, montait toutes les nuits sous mes fenêtres et dont la monotonie rythmait pour ainsi dire la respiration liquide de tant de sources murmurantes et chuchotantes!
Mardi 21 août.—Béziers, neuf heures du soir, les répétitions du collège. —Dans le préau de l’ancien collège Henri IV, tous les choristes de «Prométhée», une moyenne de deux cents hommes et de cent femmes environ, sont assis en cercle autour d’un piano juché sur une estrade, où se profile, échevelée et blanche, la tête aux larges yeux rêveurs de Gabriel Fauré. La musique du 2e génie et celle du 27e de ligne, obligeamment prêtées par leurs colonels, tassent plus loin leurs uniformes; la cour et ses platanes sont violemment éclairés par des lampions, lampions sur tous les pupitres et lampions à toutes les fenêtres du bâtiment collégial, des têtes de curieux s’y écrasent. Toute la bourgeoisie de la ville, pantalons blancs et toilettes claires, est là, installée sur des chaises et fait cercle autour des exécutants; dans l’ombre du jardin, c’est la rumeur de la foule qui tout à l’heure se taira, quand reprendra l’ensemble des chœurs; dehors, dans la petite rue du collège, de la foule et encore de la foule se tasse à la grande porte close, une foule presque assiégeante, venue pour saisir des bribes de musique au passage et guetter la sortie des artistes. Somme toute, toute la ville de Béziers est là enfiévrée, soulevée de curiosité dans l’attente du spectacle de dimanche, tout un Béziers encore vibrant du souvenir de «Déjanire» et impatient d’entendre «Prométhée», toute une ville enthousiaste de musique, consciente du rôle qu’elle prend d’heure en heure dans les annales de l’art et toute fière d’apporter, depuis les plus humbles jusqu’aux plus riches, leur concours à la grande œuvre de décentralisation fondée par Saint-Saëns, car ils chantent tous dans les chœurs de «Prométhée», comme ils ont chanté dans les chœurs de «Déjanire», les solides poumons biterrois. Dans la journée, ils sont forgerons, menuisiers, charpentiers, maîtres de chaix, tonneliers, vignerons; le soir, ils sont guerriers de Mitylène ou pâtres sauvages du Caucase et accompagnent de voix chaudes et sûres les strophes de Rousselière-Andros ou de Torrès-Enoë, rassemblés tous comme un troupeau docile par l’énergie de Castelbon de Beauxhostes, et tous les groupes attentifs dans l’ombre et à l’entrée des jardins, assis les uns sur les pelouses, les autres échoués sur les bancs, contiennent des sœurs, des fiancées, des amis, des parents des choristes de «Prométhée»; ensemble touchant et presque digne d’une cité antique que cet unanime et spontané concours d’une population à une œuvre de pure gloire civique.
En veston d’alpaga noir, pantalonné et coiffé de blanc, Camille Saint-Saëns assiste à toutes ces répétitions, sa présence est le véritable soutien de toutes les énergies. Si parfois les braves Biterrois des chœurs prononcent «Ernest» pour «Hermès», et «entrecôte» pour «holocauste», ils n’en ont pas moins tous la grande vénération du maître. Camille Saint-Saëns se sent à Béziers comme Wagner à Bayreuth, il s’y sent plus qu’admiré, aimé; tout est là.
Dans la foule pittoresquement baignée de clair obscur, çà et là, les hautes silhouettes de M. Vallier-Héphaïstes et de madame Fiérens-Bia; Ferdinand Herold promène la placidité de sa barbe blonde et de Max, qui attend sa réplique, la mélancolie hautaine de sa face de César.
Un émoi dans cette foule, un remous dans les groupes. C’est en ondoyante robe blanche, haut coiffée de rose et drapée d’hermine, l’entrée sensationnelle de mademoiselle Laparcerie, la «Déjanire» d’hier, la «Pandore» de demain. Cora, notre Cora. Un murmure flatteur la précède, une cour de poètes toulousains l’escorte, madame mère l’accompagne.
«Un peu en retard, chère. —Toujours exquise! —Quand arrive le marquis? —Nous l’attendons pour la seconde seulement. —Est-ce que le prince Henri viendra?»
Samedi 25 août.—Béziers, pendant la répétition générale de «Prométhée»; pendant le premier entr’acte, Ils et Elles causent. «—L’entrée de Max, hein? est-ce assez épatant? —Cette nudité dans l’envolement de ce grand manteau rougeâtre, on dirait de flamme et de sang. Extraordinaires, les mouvements que prennent les étoffes sous le vent, dans ce théâtre en plein air. —Et ce décor, ces foules évoluant dans ces trente mètres de praticables! —Les chœurs de Fauré sont d’un puissant! Je vous avouerai que je me défiais. —Laparcerie a de bien jolies attitudes. —Un peu trop jolies peut-être. Il y a eu une engueulade entre elle et Lorrain, à la répétition du matin. —Alors, fâchés le poète et la Muse? —Je crois que Lorrain ne pardonne pas Toulouse!... —Et les poètes Toulousains!... —Le fait est qu’ils sont tous là! —Accourus pour assister à la mort de «Prométhée»... —Mettons à la chute, les corbeaux du Titan. L’aigle ne suffisait pas. —A propos, qu’est-ce que fait l’aigle? —Mystère, on a parlé d’un cygne du plateau des Poètes préalablement noirci à l’encre d’un des détracteurs de la pièce. —Mais on a craint de démolir le décor. C’est très fort, un cygne. Bref, on parle d’un mécanisme d’Allez frères, manœuvré par un enfant. —Les corbeaux de «Prométhée», ça me rappelle un quatrain de Labordère au moment de la campagne menée par tout le jeune Midi contre Herold et Lorrain; le voulez-vous? —Dites...
Un émoi dans les groupes: Jambon est blessé, les yeux, les cils et les mains brûlés par les pièces d’artifices destinées à simuler la foudre, pendant l’invocation au feu de de Max; la nouvelle court et fait le tour des gradins et des arènes. Dans le toril, où sont installées les loges des artistes, Jambon, la tête enveloppée d’ouate hydrophile, délire étalé sur une civière dont on a grand’peine à écarter la foule. Le docteur Sicard, le maire de Béziers lui prodigue ses soins. Castelbon, consterné, lui frappe la paume des mains; le blessé continue de divaguer avec, dans les yeux, de grosses larmes.
Dans les arènes la répétition continue et, à travers les escarpements et les roches du maître-décorateur étendu là, gémissant et atteint, la lente théorie des «pleureuses» descend et serpente, escortant la civière de «Pandore», de Pandore qu’elles croient morte et qui n’est qu’endormie, et dont le «lamento» de Gabriel Fauré mène en gémissant les funérailles.
Dimanche 26 août.—Béziers, quatre heures. La consécration de «Prométhée». La foudre aux Arènes! —La colère de Zeus éclatant sur quinze mille spectateurs réunis pour voir renouveler l’affront du Titanide aux Olympiens; grondements de tonnerre, éclairs et trombes d’eau, pluie torrentielle noyant les arènes vidées dans une panique et une ruée de foule; des femmes s’évanouissent de chaleur et de terreur, le décor très endommagé s’écroule, la foudre est tombée sur la roche même où, dans la mise en scène de Baudu, Prométhée de Max invoque le feu du ciel et tombe foudroyé par les dieux. Les artistes à demi nus ont dû être enlevés de force de leurs loges qu’avaient envahies les cascades d’eau courant dans le toril. La foudre sur «Prométhée»! Les auteurs ne pouvaient pas espérer une meilleure réclame.
Lundi 27 août.—Béziers, neuf heures du soir, hôtel du Nord, après la première.—Ils et Elles causent. L’élément est cette fois parisien. Il y a là Jacques Hébrard, du «Temps». René Maizeroy, du «Journal», Gustave Coquiot, de la «Presse». Lalo, critique du «Temps», dîne, lui, chez Castelbon de Beauxhostes avec la princesse de Polignac. Larroumet, venu exprès d’Uriage pour assister à la première de la veille, n’a pu trouver à se loger, tant les hôtels sont combles, et est reparti sans avoir pu assister à la représentation de la journée. «—Hein! vous devez être content? Cela a été un triomphe. —Le troisième acte est une merveille de mise en scène: la descente de Pandore parmi les hommes, le coffret d’Hermès entre les mains, pendant que le Titan leurré agonise et se lamente dans les hauteurs, cloué sur son rocher, ça se composait comme un Burne Jones. —Et l’émotion de la musique de Fauré, la sérénité du chœur final:
«Les dieux cléments nous ont souri»? —C’est peut-être la plus belle page qu’il ait jamais écrite. —Etes-vous remis avec Laparcerie? Elle a divinement joué ce troisième acte. —Son invocation aux «Océanides» était un bas-relief grec; elle l’a dit avec une sobriété de gestes, une chaleur de diction et une pureté de lignes... —Oui, elle a été dans cet acte à la hauteur de de Max, mais cela n’a pas été sans mal. Elle s’était mise en tête une entrée d’Ophélie tout enguirlandée de roses, un mètre cinquante de fleurs qu’elle portait noué à la taille, et qu’elle nous a servi à la répétition générale, dans ce décor du Caucase et cette atmosphère de gibet, c’était vraiment trop de fleurs! —Et puis, nous avions déjà eu cela à Orange, dans Wanda de Boncza servie sur une civière bordée de passe-roses, comme un turbot de banquet de comice agricole. —Et elle y tenait, à ces guirlandes, la belle Pandore? —Je vous crois, c’était une idée de sa mère. —Oh! alors! —Vous la boudez toujours? —Non, mais je l’avais prévenue que de Max serait un concurrent dangereux; il a composé son rôle avec une conscience et un art! C’est peut-être la plus belle création de sa carrière. —La douleur et la révolte faites homme. Tout de même, ils faisaient un bien beau groupe au troisième, quand il essayait de la protéger contre la colère des dieux. —Parbleu, il a joué le rôle au naturel. Dans la vie c’est un révolté.
Au bout de la table, René Maizeroy, fervent enthousiaste du Languedoc et de ses vieilles villes encore toutes vibrantes des souvenirs albigeois et vivantes de vieilles coutumes, raconte avec mélancolie un Toulouse qui n’est déjà plus, un Toulouse de gitanes et de vieilles fêtes locales, où, pendant la semaine de la Trinité, la rue du Thor se changeait en allée fleurie, en une espèce de couloir diapré et mouvant de toutes les nuances et de toutes les couleurs, une rue du Thor garnie dans tout son parcours d’étals de marchandes de fleurs et de queues ocellées de paons, de paons vivants que des gens de campagne venaient vendre à cette fête.
Vendredi 7 septembre.—Toulouse. «Je n’aime pas Toulouse, parce qu’il n’y a pas d’arbres, déclarait, à de récentes fêtes littéraires, une jeune tragédienne convoquée à un banquet de poètes, mais j’aime les Toulousains...» —«Parce qu’ils en ont», soufflait «in petto», un Parisien égaré dans ces agapes du pays d’Oc.
Le toast, comme bien vous le pensez, est aujourd’hui célèbre dans Toulouse. Toulouse, la ville des longs canaux ombragés de platanes, Toulouse, la ville des merveilleux jardins, le Jardin des Plantes, le Jardin royal, le Grand-Rond, si pittoresquement réunis, tous les trois, au centre de cinq longues allées d’ombre et de fraîcheur, Toulouse, la ville des promenades célèbres, où la mélancolie des canaux hollandais s’ensoleille de toute la gaieté des ciels bleus entre les transparences vertes de séculaires frondaisons; Toulouse, une ville sans arbres!
Comme c’est bien là un jugement de comédienne habituée à juger une pièce sur un rôle et un auteur sur un décor, et comme cette superficielle condamnation d’une ville, sans même l’avoir parcourue, sur la foi de trois églises et de trois ou quatre vieux hôtels visités, dénote dans toute sa naïveté l’âme puérile et complexe des cabots!
D’ailleurs, combien de Toulousains, en vous parlant de leur cité, s’en tiennent-ils fièrement à cette nomenclature: Saint-Sernin, le Capitole et les Allées! Pedro Gailhard, il est vrai, ajoute Saint-Etienne avec le juste orgueil d’avoir introduit dans la cathédrale du «Prophète» le large vaisseau de sa nef si curieusement ouvert sur les ogives hardies de son chœur; les poètes mentionnent l’hôtel d’Assézat en souvenir de Clémence Isaure; les architectes, toutes les constructions de Bachelier. Mais dans toutes les auberges de la ville, pas plus que dans les guides, quand jamais vous conseille-t-on les délicieuses et fraîches promenades des bords du canal, ce canal du Midi avec le beau bas-relief du cardinal de Loménie de Brienne, où viennent se relier, soleilleuses et mélancoliques et hantées de tant de pêcheurs, les vertes allées d’eau de quatre autres canaux?
Samedi, 8 septembre.—Toulouse. Cinq heures du soir, place du Ravelin. Une aubaine: la rencontre d’une noce gitane, les gitanes tant chantés par Armand Silvestre, aujourd’hui un peu disséminés aux environs de la ville, depuis les troubles d’il y a cinq ans, la fameuse descente de tous les ouvriers des faubourgs contre les Bohémiens de Saint-Cyprien, à la suite de la sanglante bagarre de la place du Capitole (un maçon aveuglé à coups de ciseaux, les deux yeux sortis de leurs orbites, par un Gitane tondeur de chien, les longs ciseaux cliquetants que promènent dans tout le Midi, de Bayonne à Marseille, les gars musclés de la tribu).
Le siège du quartier gitane par les ouvriers toulousains, les inondations de 1875, quand le maréchal de Mac-Mahon, accouru sur le lieu du sinistre, ne trouva à dire, devant tant de ruines, que la phrase demeurée légendaire: «Mon Dieu, que d’eau, que d’eau, que d’eau!» voilà les deux grands événements que vous ressassent, sans variante aucune, tous les cochers de Toulouse.
Mardi, 11 septembre.—Une lettre de Paris. —«Et vous avez manqué les luttes au «Village suisse,» la fin du championnat du tournoi de Paris. Les Pyrénées et le Languedoc vous retiennent et pourtant cet Appenzel de carton pâte avait son charme, animé par des gros bergers suisses aux prises avec nos gymnastes: c’était très Guillaume Tell, Chillon, Fuelen et Gessler. Je vais tâcher de vous narrer cela. D’abord le décor que vous savez, des rocs, des chalets et des chapelles. Au milieu, de bons gros gars balourds aux yeux de lait mouillé d’azur, tout frais, épris seulement de nourritures lourdes et de bolées de vin, des blonds rudes caleçonnés de toile s’agrippent aux gymnastes plus sveltes et plus fins, mais qui n’en ont pas moins le dessous; tombés d’abord, nos lutteurs le sont tout le temps, car les bergers sont têtus, obstinés et féroces quand ils ont la prise. Ah! on y va avec entrain, pas de «chiqué», c’est vite fait, on se bourre constamment et l’on va taper du crâne contre la balustrade et parfois contre l’estrade, où siègent les autres lutteurs. Dans les chalets, dans les allées, il y a un monde! L’eau tombe de la cascade, on s’égaie, on se sent devenu soi-même quelque chose de suisse, on a une âme de l’Oberland ou du Valais, et tout à l’heure on regagnera aussi sa petite case en bois aux fenêtres ornées de pots de géraniums à la forte odeur cuivrée qui, par ce temps doux, enchante.
Mais le tournoi est fini, les vainqueurs (on le prévoyait), sont les bergers. On va les couronner avec le cérémonial usité en Suisse. Un troupeau de filles, robe rouge et tablier bleu, monte sur l’estrade et chacune à tour de rôle couronne le vainqueur. Réjouissant à l’œil l’agenouillement de tous ces gros gars en face des promises, on a l’idée que la fille sent le lait et le garçon le suint des laines. Une fois couronné, le gars embrasse la fille, mais rudement, sans s’attarder. On les sent robustes et très gosses, bien plus heureux d’être promenés autour de l’estrade sur les épaules de leurs compagnons que de se frotter aux jolies joues roses des servantes; bons gros garçons sauvages aux crânes tondus ras, aux petits yeux bleus naïfs, aux fortes pattes de chiens patauds.
Après, il y a des chants variés d’Helvétie: chœurs de Berne et ranz des vaches de l’Oberland, et enfin illumination de la vallée avec cortège de filles, de gars, de vaches et de chèvres, un vrai défilé de jouets mécaniques, les gars miaulant, les filles piaulant dans l’échevèlement rouge d’une retraite aux flambeaux, et comme couronnement, la sortie avenue de Suffren et de la Motte-Picquet au milieu de la godaille de tous les estaminets ouverts, dans le public spécial de fillasses que vous savez, aggravé des gandouras de tous les Egyptiens disponibles de la rue du Caire! La rue du Caire en faillite, les chameaux vendus, les fellahs sur le pavé et s’ébattant avec toutes les jeunes cravates du quartier, un Grenelle aujourd’hui mâtiné d’Alexandrie et qui fait des avenues de l’Ecole militaire un des plus grouillants étals de luxure qu’on ait vu à Paris depuis l’autre Exposition. Ah! la «Rue amoureuse» de Maurice Beaubourg est dépassée, et de combien! et il s’en perpètre de raides dans les hôtels meublés du Gros-Caillou, en ce moment. Pour peu que les chaleurs reprennent, on va mettre les bancs aux enchères.
Samedi 15 septembre.—Bayonne, quatre heures et demie.
Fonda española
VASCONGONDA AJ HERNANI
perla tenida
por la señora doña Manuela
Telle s’annonce la première auberge rencontrée en sortant de la cour de la gare; et cette «entrada de la Fonda», ses portefaix échoués sur les bancs, un éventail à la main, l’attelage de mules toutes pomponnées de rouge et de jaune de quelque hidalgo de Biarritz venu cueillir un ami à l’arrivée du train, les petits bœufs à longues cornes qui font ici le charroi, caparaçonnés de toile et le frontail hérissé de toisons rousses sous l’aiguillon d’un toucheur au large béret, et devant tous les cafés, tant de consommateurs de limonade, tout cela et la chaleur et la poussière, et comme une odeur éparse de chocolat et de vanille, tout cela, en vérité, chante et proclame l’Espagne; et c’est l’Espagne qui vous accueille, comme accoudée aux cimes des Pyrénées, à l’entrée de ce Bayonne encore tout plein du souvenir du grand siècle de la dynastie des Bourbons et de la politique de Louis XIV, dans sa ceinture de fortifications de Vauban...; et ce sont les arches de deux ponts, l’encorbellement de tourelles du fameux Réduit, et, à perte de vue, les larges travées bleues de deux rivières: l’Adour et la Nive aux noms doux et fluides comme de l’eau coulant dans de la clarté; et c’est, en effet, de la clarté qui coule avec elles dans ce Bayonne aux quais ensoleillés, aux petites rues étroites et fraîches, à la cathédrale ajourée, aux remparts ceinturonnés d’avenues ombreuses et séculaires, Bayonne, ville-joyau de verdure et de pierre dont les vastes ciels ont la palpitation soyeuse des ciels espagnols, ces ciels de nacre lumineuse que Velasquez peignait derrière ses groupes équestres et dont il a fait l’enchantement de la fameuse «Reddition de lances de Bréda.» Bayonne a la prospérité aujourd’hui agonisante malgré l’apparente gaieté de ses cafés et de ses ponts, Bayonne dans laquelle, avant les ruineux traités de commerce avec l’Espagne, le Guipuscoa et la Navarre, laissaient, les jours de marché, deux millions par mois de pesetas, toutes les provinces basques venant alors s’y approvisionner, Bayonne, dont le transit et le commerce abandonnés des Basques de «tras los montes» font aujourd’hui la richesse d’Irun, Bayonne, devenue à Biarritz ce que Saint-Malo est à Dinard, vivant surtout du flux et du reflux et de l’excédent de la plage voisine, Bayonne, où les vieilles mendiantes, accroupies dans l’ombre des vieilles portes, à l’entour des glacis, remercient encore le passant charitable de ce vœu charmant et suranné: «Dieu vous préserve, mon mignon.»
Dimanche, 16 septembre.—Biarritz, onze heures du matin. Les élégantes et les snobs qui font profession de fréquenter les plages ont-ils jamais réfléchi à l’effet que font leurs silhouettes sur le bleu cru ou le gris-perle de la mer? Assurément non, car ils fuiraient comme un miroir grossissant le voisinage de l’Océan et éviteraient, tel le crayon vengeur d’un Forain ou d’un Caran d’Ache, que dis-je, pis, d’un Hermann Paul, l’immense toile de fond des vagues et du ciel.
Il n’y a pas à dire. Les vastes échappées du large si propices à l’esthétique des simples, les horizons de mer où se mettent si naturellement en vigueur la santé robuste et les gestes nécessaires des pêcheurs, des ramasseurs de sable et des matelots, le glauque écumant des lames et l’arabesque abrupte des roches, on dirait, posées là pour faire valoir les fortes carrures et les chairs brunes de hâle: tous ces cadres de nature et de beauté rude sont d’une vérité fatale aux mièvreries alambiquées des élégantes anémies et soulignent d’un trait cruel nos déformations de civilisés. A la mer, toutes les laideurs s’aggravent; les ridicules y deviennent de la satire, et rien de plus probant, à cet effet, que l’heure du shopping à Biarritz, dans la lumière crue de onze heures. Quadragénaires trapus culottés de flanelle blanche, grosses dames sanglées dans des draps beiges et dont le maquillage se violace, jeunes cercleux au dos voûté, à la poitrine creuse, les rotules apparentes sous les pantalons de tennis, longues Anglaises étiques aux chevilles osseuses, Parisiennes chlorotiques aux ventres ravalés et aux coupes saillantes sous la compression du nouveau corset, tout cela forme un défilé lamentable, une pitoyable procession de misères physiques, de prétentions bedonnantes de morgues satisfaites, d’élégances avachies et de ventripotent égoïsme devant un ciel de nacre frissonnante où les larges pieds nus et les jambes brunes des baigneurs biarrotes les écrasent de toute leur force saine, comme les fragments divins de Baïes et de Pompéï écrasent, à Naples, la déchéance et les tares physiques des mornes visiteurs du musée.
Lundi, 17 septembre.—Saint-Jean-de-Luz. A la grande partie internationale de «Blaid a Chistera», Saint-Jean-de-Luz, la plage lumineuse et calme contée par Scheffer dans «Grève d’amour», Saint-Jean-de-Luz, cher à Pierre Loti comme à René Maizeroy, qui en ont décrit dans des pages d’émotion et de charme les vastes horizons de mer et de montagnes, les mœurs à la fois savoureuses et rudes, la beauté de la race et les amours fleurant la bruyère et l’embrun... Et ce sont des passages entiers de «Reflets sur la sombre route» et du «Chemin de la croix» que je revis dans cet ensoleillé préau (gradins encombrés d’une foule passionnée et bruyante, piste sablée comme une arène), où, contre le grand mur blanchi à la chaux, le «Blaid», comme ils l’appellent ici, frappe et rebondit avec des sifflements de balle, la pelote frappée au vol par les gantelets d’osier des champions des deux camps, Espagnols et Français tous Basques d’origine, la main captive et déjà apparente sous le cuir trempé de sueur du chistera.
Cette partie de pelote, la souplesse féline des joueurs bondissant au-devant de la balle, rampant pour la cueillir quand elle rase d’un vol presque amorti le sol, les ruses d’Arrué, trapu et souple, ranimant la partie presque éteinte par la tactique d’Amoroto, l’échange des regards aigus des adversaires s’observant comme dans un duel, les voltes éperdues d’Araquistain tournoyant sur lui-même pour la happer au vol et, de ses deux mains réunies sur le chistera, renvoyant la balle dans une haute parabole claquer et rebondir contre le mur, tout ce déploiement d’adresse, de vigilance et de force je l’ai déjà vécu par Maizeroy dans une page publiée ici même le 21 août. Mais ce qui me grise et me transporte encore plus fortement que ce spectacle de souplesse et de beauté, c’est la fièvre communicative de cette assistance, son enthousiasme et ses cris de joie aux beaux coups, la passion que cette foule basque apporte au jeu national. Les gradins sont noirs de bérets, bérets de France et bérets d’Espagne, noirs de soutanes aussi, car tous les prêtres des provinces sont grands joueurs de pelote et, dans chaque village, dirigent les parties. Ils sont là, glabres et rasés sous leurs larges tricornes noirs, offrant, un peu gras, mais bien ciselé, le profil caractéristique de la race, cette race dont ils sont si fiers. (Six cent mille Basques seulement en France, deux arrondissements, Bayonne et Mauléon, et deux millions en Espagne.)
Mêlées au peuple, accueillies et aimées par lui, les soutanes encouragent les champions et donnent le signal des applaudissements. Aux fenêtres des maisons voisines, des têtes de curieux s’étagent. Pour mieux voir, des gamins du pays sont grimpés dans les arbres et suivent la partie par-dessus les murs. De tous côtés, des yeux plongent sur la piste. Il y a même des gosses qui se sont glissés à plat ventre sous les toiles de clôture et contemplent avidement, la tête au ras du sol.
De-ci, de-là, venus de Biarritz, de Saint-Jean-de-Luz et des stations voisines, des groupes de «prigs» et d’élégantes.
Mardi, 18 septembre.—La partie de pelote d’Anglet. Quand on prend de la pelote, on n’en saurait trop prendre. L’appétit vient en mangeant. Hier, à Saint-Jean-de-Luz, l’enjeu était de cinq mille; il est de six aujourd’hui. Ce sont presque tous les mêmes joueurs qu’hier, Diharce et Arrué dans le camp français, Araquistain dans le camp espagnol. Mais la joie de la partie du jour est Chiquito, le souple et rageur Mexicain de Cambo, toujours bondissant, éperdu, aux aguets de tous les coups qu’il veut faire, désertant même son poste pour aller au devant de la pelote et trahissant parfois son camp par excès de zèle, grommelant de rage quand il perd, trempé de sueur, la chemise plaquée aux épaules, dix-neuf ans à peine, la peau boutonneuse, sec, fébrile, opiniâtre, têtu.
C’est lui que l’assistance acclame «Chiquito! Hardi, Chiquito!» Et, soulevés d’enthousiasme par la dextérité, la promptitude de ses coups, des prêtres se lèvent, descendent sur la piste; et, du haut des gradins, des bérets et des chapeaux s’envolent qui viennent s’abattre sur le sable, comme aux beaux jours des «corridas». C’est la même foule vibrante et passionnée des plazza de San-Sébastian et de Saragosse, cette «furia» démonstrative de la race qui, il y a trois ans, dans les arènes en ruine de Fontarabie, faisait tout à coup se lever une femme du peuple, une haillonneuse Espagnole en train d’allaiter un «niño», et, devant l’éventrement d’une malheureuse rosse, la faisait brusquement arracher l’enfant de sa mamelle et crier, dans un exaltement sauvage, le gosse tendu à bout de bras vers l’animal à cornes: «Mira el toro!»
Mercredi, 19 septembre.—Bayonne; lettres de Paris. Il ne s’y passe rien en ce moment, mais on y passe beaucoup.
D’ailleurs il est délicieux ce Paris de septembre; l’air fin, doux, léger, apaisé est, dans les quartiers déserts, enveloppant comme une atmosphère de couvent.
Dimanche, à l’Exposition, une foule, un peuple, plus de six cent mille êtres entassés dans si peu d’espace, la population de trois grandes villes piétinant et tournant en rond entre le pont d’Iéna et celui de la Concorde et ces troupeaux humains admirant surtout les canons, le formidable attirail du Palais de la guerre, tels des moutons se bousculant pour voir des trousses de boucher.
Echappé de là, j’ai suivi à petits pas les quais de la rive gauche, j’y ai trouvé un Paris à l’abandon, comme vidé par une panique, délicieusement déserté. Quelle oasis et quel repos de voir l’admirable fuite de nos quais après les orgies de chaux et de plâtras du Trocadéro et des clochetons des Invalides, ces odieux clochetons et ces plus odieux dômes pareils à des bougies qui auraient coulé, et c’était charmant, après toutes ces horreurs provisoires, d’être accueilli par la colonnade du Louvre, les tours de Notre-Dame et même l’Institut, comme par de vieux amis qu’on aurait un peu délaissés. Je suis descendu jusqu’au pont Saint-Michel; la nuit semblait monter doucement du fleuve, la lune s’est levée sur la Sainte-Chapelle et j’ai poussé jusqu’à Bercy, au delà de la merveilleuse île Saint-Louis, où la Seine a des faux airs de Tamise.
Dans les théâtres, les revues commencent à sévir, il faut bien amuser la province, servir aux vingt mille maires convoqués aux Tuileries de la fanfreluche et de la femme, de la petite femme retroussée par Grévin. Pour le même public, Samuel a repris aux «Variétés», le trop connu «Carnet du Diable» comme Deval à «l’Athénée», va reprendre les «Demi-Vierges» et l’Ambigu, les «Deux Gosses», spectacle d’Exposition, de fin d’Exposition, soldes pas chers.
Samedi 22 septembre.—Onze heures et demie, aux Folies-Bergère, le coucher des maires. —Sont-ils tous là? En tous cas, une légende leur assigne, ce soir, le promenoir de l’établissement Marchand comme étape finale. C’est ici, au milieu du va-et-vient des filles, des œillades et des frôlements, que Paris veut, avec ou sans écharpes, les invités du gouvernement.
Dans les maisons hospitalières, les pensionnaires arboreront-elles, ce soir, les jarretières tricolores remarquées et dénoncées par M. de Goncourt, le jour des obsèques de Victor Hugo? Deuil national et fête populaire! Que de Quatorze juillet depuis ont revu ces jarretières!
Pourquoi la blague parisienne veut-elle aujourd’hui les bons maires éméchés, un peu bus et prêts aux guilledous? Au Théâtre-Français de la rue Blanche, entre Maria la Bella et mademoiselle du Minil, la même légende veut qu’ils n’aient pas hésité et ceux, menés là par M. Leygues pour entendre mademoiselle Moreno dire une fable, ont, paraît-il, lâchement abusé de la double porte pour filer à droite et se défiler; mais ceux-là, ce sont les honteux de l’adultère et, si mesdames les mairesses réclament, ils auront un alibi à leur donner.
C’est aux Folies-Bergère que nous sommes allés les retrouver.
Y sont-ils? En tous cas, le spectacle vaut le voyage; les habituées se sont mises en frais; que de ruches et de fanfreluches, toutes les perruches au perchoir. Ah! nous l’avons, la tenue de bataille. Ces dames sont là évidemment pour les maires, car elles n’ont d’yeux et de sourires que pour les quinquagénaires en redingotes; ce soir, la congestion fait prime, les hommes mal mis sont entourés, c’est le monsieur ventripotent qui triomphe sur le marché.
Ces faces cuites, ces nuques hâlées, ces coiffures hirsutes et ces tournures campagnardes sont-elles toutes municipales? Je n’oserais l’affirmer; mais, en tous cas, Paris fait un rude accueil à la province et, cette nuit, Vénus n’a qu’un rêve en tête, se ceinturonner d’une écharpe.
Oh! le gros monsieur mûr, effondré sur une banquette entre deux grosses poules aguicheuses, appuyées sur lui, familières, avec des mains fureteuses aventurées déjà aux poches du gilet!
Le coucher non, le lever des maires! quel dessin pour Forain! Forain! et devant tous ces gros hommes congestionnés, j’évoquais un croquis vengeur de l’auteur de «Leurs Mères», admiré, il y a huit jours, en province et représentant, émaciée, la tête de mort apparente sous la peau, l’agonie d’un colonial sur un lit d’hôpital et, penchée à son chevet, la cornette d’une religieuse, le soulevant et le faisant boire,
«Le Banquet des Sœurs», tel en était l’intitulé.
Dimanche 23 septembre.—Saint-Cloud, cinq heures du soir, dans les hauteurs vers Garches. —Le plus beau coucher de soleil, un ciel tendre, d’un bleu délavé, où traînent, vaporeux, des flocons d’ambre rose; là-dessus, les hautes cimes immobiles d’ormes et de marronniers, les longues travées ouvertes à l’infini des avenues; sur l’horizon pâle, des feuillages de peupliers déjà mordorés par septembre fusent comme de la fumée, et toute la foule ruée au bord de l’eau à cause de la fête. Les allées sont presque solitaires et, dans la paix de l’heure, c’est le recueillement auguste et la mélancolie voilée des vieux parcs.
Et tout cela a failli disparaître! Cette fraîcheur et cette solitude, convoitées par une Société d’agioteurs, ont dû être morcelées, dépecées et, sans la vigilance d’une certaine presse, devenaient la proie d’une bande noire qui en faisait des villas de rapport, tout un parc de cottages à l’usage des suburbains, ce que sont devenus les parcs de Garches et celui de Saint-Gratien, ce que va devenir le parc de Chaiges.
Oui, ce parc de Saint-Cloud, le plus populaire des environs de Paris, ce grand espace de pelouses et d’arbres, qui est comme un des poumons de la ville, puisque tous les faubourgs viennent y respirer, ce bien du peuple, en somme, et qui devrait être inaliénable, l’Etat a failli le vendre et le morceler. Une Société, anonyme d’ailleurs (de marchands de biens) avait flairé la bonne spéculation à faire, le marché a été près de se signer, mais l’alerte a été donnée, des journaux, avertis, ont poussé le cri d’alarme et le danger a été cette fois évité.
Jusques à quand?... Sentinelles, veillez!...
Lundi 24 septembre.—L’esprit de Gavroche. —Une heure après-midi, boulevard des Italiens, devant un Bouillon Duval. Toute une bande de Cooks y stationne, les hommes hésitants au milieu des femmes qui pérorent et consultent sur une carte le prix des plats affichés; tout un troupeau de pèlerins comme on en rencontre dans les trains de Lourdes: waterproofs pisseux, grosses chaussures lacées, vêtements fripés et mangés de poussière, les femmes en petit chignon serré sous des chapeaux de toile cirée, les hommes en casquette de voyage: tout le débarquement terne et maupiteux d’une nuit passée en chemin de fer; d’ailleurs l’œil en joie, des faces rondes et luisantes tout émerillonnées, des mines rougeaudes qui respirent la santé et la mer; l’émerveillement égayé d’une descente de train de plaisir (trois jours à Paris, départ le vendredi soir, retour le mardi matin, Bruxelles, Anvers, Audenarde, Ostende); car ces visiteurs sont des Belges. Je l’aurais parié, ils ont la rondeur et la prudence flamandes. «Le menu leur goûte. Maintenant il s’agit de savoir, savez-vous, ce que ça va coûter.» D’ailleurs, pas d’erreur possible, des hommes, sur leur casquette, des femmes, sur leur chapeau, portent «Ostende» sur une petite bande de papier.
«Toute une bourriche», résume Gavroche qui passe les deux mains dans ses profondes: «Malheur! les huîtres qui vont bouffer.»
Vendredi 28 septembre.—Kawakami chez la Loïe Fuller. —Car il n’y a pas qu’elle, cette touchante et maniérée Sada Yacco, d’un fard si délicat et d’une intensité si tragique dans son agonie de la Gesha et du Chevalier; il y a lui, Alojiro Kawakami, le mari et l’éducateur de la tragédienne, déjà remarqué à côté d’elle dans le «Chevalier et la Gesha» et tout à fait remarquable dans ce drame de «Késa» aujourd’hui au programme, la «Késa», où le Japonais, après la Japonaise, donne la plus terrifiante et la plus bouleversante agonie qu’on ait vue au théâtre dans la mort du jeune Morito.
«Késa», c’est l’histoire d’une jeune fille capturée par des brigands et arrachée du repaire de ces bandits par un jeune chevalier, «un ronin» qui la délivre et obtient de sa mère la promesse de sa main. Le drame ne commence que trois ans après l’aventure. Au retour de la guerre, Morito trouve sa fiancée mariée et, de fureur, jure de tuer la mère de Késa, qui l’a donnée à un autre. Pour sauver sa mère Késa promet à Morito de devenir sa femme, s’il tue son mari; elle lui donne la clef de la chambre nuptiale et convient, pour éviter toute erreur, de couvrir la lampe de son voile; mais cela n’est qu’une feinte. Eprise de son mari et pourtant fidèle à sa parole, Késa éloigne l’homme qu’elle a livré et prend sa place dans le lit nuptial. Morito la tue croyant tuer son rival puis, découvrant son erreur, il s’ouvre le ventre.
La situation de «Késa» est presque celle du dernier acte du «Roi s’amuse» quand, pour sauver François Ier, la fille de Triboulet va s’offrir aux coups de Saltabadil; il y a aussi dans cette agonie d’âme d’une volontaire condamnée des réminiscences de la mort de «Desdemone». Sada Yacco y est délicieuse, elle joue de son voile, du fameux voile-signal avec une pudeur et une tristesse attendrissantes; dans sa scène d’amour avec Morito, quand elle met son voile entre elle et lui et s’en enveloppe, comme d’une égide, contre son désir, cette petite idole de l’Extrême-Orient donne des lignes de statue grecque; et sa résignation, ses sursauts de douleur étouffés quand, pliée en deux sous la lampe, elle trace au pinceau sur le papier de riz ses adieux à la vie, le testament de sa mort, tout cela, en vérité, est d’une émotion vécue et pénétrante; mais tout ce charme et toute cette tendresse disparaissent dans le réalisme effroyable avec lequel, crispé d’angoisse, révulsé d’épouvante, les yeux comme désorbités, les cheveux droits sur la tête, Kawakami prépare le meurtre, l’exécute et, le crime une fois accompli, son erreur découverte, trébuche le long de l’escalier et, claquant des dents, sans un mot, sans un cri, avec un étranglement de tout l’être, râle, halète des spasmes et enfin s’éventre en travers des degrés.
Scène, en vérité, shakespearienne que cette fin sanglante, coup sur coup, des deux amants et l’effroi, la démence et la fuite à tâtons des autres acteurs devant les cadavres! Un Shakespeare du Japon mis en scène par Hokousaï. D’ailleurs, dans les coulisses la Loïe Fuller, qui me présente le couple, m’apprend que Kawakami a joué du Shakespeare ou presque, au Japon: «Othello» et le «Marchand de Venise» avec la scène de la livre de chair existent dans le théâtre japonais ou du moins presque identiques, et ces pièces ont douze cents ans. Kawakami, vêtu d’un macferlane et coiffé à l’européenne, me le confirme en anglais; Sada Yacco, minuscule et pliante, gazouille avec un grand salut un babil incompréhensible et charmant; elle a la pâleur d’une feuille de papier de riz et, chose étrange, ressemble de près étonnamment à Bartet. C’est le même visage étroit avec la lèvre en cerise, le même sourire boudeur. Le 9 novembre, le couple repart pour Tokio; en 1902, ils reviendront en France.
Parisiens, fervents de MM. C. Coquelin et Guitry, vous, si avides de nouveautés, allez donc voir Kawakami.
Vendredi 12 octobre.—Au Grand Bazar, une oasis.
Au milieu des piaulements de binious et de ronflants tutu panpan, dépaysé parmi les parades foraines du village breton et du Mas provençal, un coin de calme et d’art résume tout l’effort d’une élite studieuse de sculpteurs, d’architectes, de peintres et de tisseurs, l’«Art nouveau» de M. Bing.
Bing, l’érudit japonisant, dont les recherches furent si étroitement liées à celles de M. de Goncourt, Bing qui, pendant trente ans de sa vie, vécut familièrement avec l’art de l’Extrême-Orient des époques les plus lointaines et puisa dans l’étude de l’art japonais l’amour de la nature, la science de la composition, le secret de la fantaisie et le culte de la ligne, que déjà depuis dix ans, il s’efforce d’introduire dans le moderne style, le style qui porte déjà son nom, et dont les premiers essais rudimentaires n’avaient jusqu’ici donné que de vagues bégaiements.
En effet, l’année dernière encore, rue de Provence, en dehors des vases de Tiffany, des verreries de Kepping, des reliures de madame Walgren, des cuirs travaillés de madame Thaulow et de quelques tentures ingénieusement décolorées au vaporisateur, l’«Art Nouveau» n’avait surtout donné que des promesses. La raideur anglaise, la pesanteur flamande empêtraient encore les meilleures tentatives des artistes embrigadés par Bing. Par horreur de la facilité et de la volute usée du dix-huitième siècle, ces messieurs tombaient dans un style inquiétant inspiré à la fois de l’acajou de Maple et du meuble de cuisine; les voussures et les ornements teintés coulaient comme de la pâte en filaments uniformes et s’engorgeaient aux angles des corniches: selon un mot heureux, le style était larveux.
Eh bien, cette fois le dernier pas est fait, le Rubicon est franchi, le «Style nouveau» est né, le style de 1900, éclos sous l’inspiration de M. Bing, qui depuis dix ans encourage, conseille et combat tour à tour ses collaborateurs; et cette maison de l’«Art Nouveau» perdue dans un coin des Invalides, non seulement l’opinion publique l’a consacrée en France, mais le goût de l’étranger vient de la reconnaître, puisque de la plupart des objets exposés là des Musées d’Europe se sont rendus acquéreurs; et dès l’antichambre de cette demeure type, appropriée aux besoins modernes, la première chose qui vous frappe, ce sont les noms des Musées de Budapest, de Gratz, de Berne, de Crefeld, de Drontheim et même de Tokio inscrits sur des pancartes, autour d’une délicieuse table de merisier, signée Colonna, une table d’une forme et d’un mouvement que n’eût pas désavoué Cressent.
Ainsi l’Allemagne, la Suisse et le Japon même viennent s’inspirer à l’Art Nouveau et, cet hommage de l’étranger, nous le retrouvons à chaque pas, à travers les pièces et le mobilier de l’habitation modèle (ici, c’est Copenhague qui a acheté) élaborée par M. Bing... Et c’est la salle à manger de E. Gaillard, au buffet et au dressoir de noyer ornementés de cuivre, où le métal minutieusement ouvragé épouse presque voluptueusement les moulures et les panneaux des meubles d’une élégance solide; leur ligne évoque enfin sans la rappeler les plus beaux modèles du dix-huitième siècle; des chaises recouvertes de cuir teinté par madame Taulow séduisent par leur confort et la simplicité de leur courbe: une étrange tapisserie de J.-M. Sert, une orgie de nymphes et de faunes presque jordanesque apportant des quartiers de venaison avec des cruches pleines et de croulantes grappes de raisin, perpétue en grisaille sur les murs le triomphe de l’Abondance.
Le salon jaune et vert de Colonna me séduit moins; il est pourtant de teinte exquise et d’une jolie audace dans le choix des nuances. Ce sont les meubles en citronnier moiré avec incrustations de bois teintés, qui me séduisent. Ces meubles, ils sont doux au toucher comme de la soie et ont des reflets bougeurs de somptueux lampas; le fini des détails, la préciosité dans le simple de leurs cuivres ciselés, comme autant de bijoux, font de chacun d’eux des pièces de collection, chacun d’eux est un objet rare et, chose délicieuse, l’ensemble entier se tient. J’avoue préférer le style de Colonna à celui de Gaillard. On peut dire de Colonna que son meuble est élégant et frêle avec solidité, mais la grâce et le charme de la demeure sont pour moi le cabinet de toilette de de Feure. Je ne sais rien de plus doux et caressant à l’œil que ses sièges recouverts de drap gris-bleu pigeon brodé de roses de soie blanche, rien de plus délicat au toucher comme au regard que ses meubles de frêne de Hongrie moiré, à peine ornés de motifs de cuivre argenté, comme si un clair de lune baignait éternellement toute la pièce: aux murs, une merveilleuse soierie, tissée d’après les indications de Bing sur des cartons de de Feure, éternise des ramages bleus et gris sur une trame d’argent.
La chambre à coucher, non terminée, étale sur un lit de Gaillard un fastueux couvre-lit comme, jusqu’ici, je croyais seuls les Japonais capables d’en broder; impossible de pousser plus loin la décoloration colorée dans la nuance; des rideaux et un fond de lit dessinés par de Feure font de la pièce un «rosarium» de soie et de fils d’argent; mais jusqu’ici toutes les pièces sont éclairées par le plafond, un plafond lumineux, tendu d’un vélum de nuance tendre, et dont le jour tombe comme bluté et fondu.
Le boudoir de de Feure allume enfin ses ors devant une baie Window, mais combien discrètement, des ors amortis et doux comme du laque, et c’est une émeute et une révélation que cette rentrée de la dorure dans l’«Art Nouveau», dont il semblait banni: consoles d’encoignure, écran de cheminée, chaises volantes et adorable petit tête-à-tête, dont la gracilité et la raideur ingénue font songer à la fin de Louis XVI; une tapisserie de soie au petit point épouse strictement la forme des sièges de ses bouquets de fleurs décoratives; aux murs, les mêmes nuances de crépuscule et d’aube, dont de Feure semble avoir surpris le secret, fleurissent dans des rosaces et des fleurs de rêve les eaux on dirait miroitantes d’un lac.
Jeudi 18 octobre.—Onze heures du soir, à l’Olympia, Little Tich, le miraculeux nain des music-halls des Etats-Unis et des Trois-Royaumes, la grimace faite homme, l’humour dans la grotesque, le rire et l’esprit dans le fantômatique, Little Tich, génial de laideur et de souplesse étirée, avorton effarant de contournements, Little Tich, gnôme échappé d’un «Christmas tale» de Dickens, gobelin et farfadet qu’on se figure très bien jouant à saute-mouton sur des comptoirs de bar qui seraient aussi des tombes; et ce sont des gigues de White-Chapel et des pudeurs de M. Prudhomme, cachant sous un chapeau son pied déchaussé et là-dessus, des malices de lutin en goguette, des clignements d’yeux complices, des redressements de tout son être et des prétentions de petit homme à faire pouffer, Little Tich, qui ressemble à la fois à un Constantin Guys et à un Daumier.
Little Tich a abandonné cette fois sa silhouette de va-nu-pieds de Londres, sa redingote effrangée, son pantalon en guenille et la prétention bien anglaise du camélia qui fleurissait ses haillons; il aborde une étonnante Espagnole, une frétillante et vertigineuse Manola de cauchemar, qui sous ses longs accroche-cœurs se cambre, se déhanche, se déclanche et se tortille et tout à coup, empêtrée dans sa mantille, trébuche et s’étale par terre comme un pantin démantibulé; et la Manola se relève, boitille sur ses jambes tordues, et raide sur ses reins ankylosés, la danseuse promène sur la scène la misère grotesque d’un joujou faussé, jusqu’à la minute où gambillant sur la musique, cette parodie de l’Espagne se remet à mimer œillades et sourires, et terrible comme une des planches des «Caprices», véritable Goya animé, l’air à la fois d’un bouffon de cour et d’une vieille duègne, elle tourne sur elle-même comme une toupie humaine et disparaît, s’évanouit, grotesquement cambrée, fantastiquement hanchée, lubriquement hilare.
Lundi 22 octobre.—«Paris-Trouville». Sem m’apporte les épreuves de son nouvel album. —Déjà en juin dernier, Sem avait remué le monde du pesage par son premier album. Paru la veille du Grand Prix, il portraicturait en les cinglant tous les gros bonnets et les habitués des courses, mais le trait était si sûr et la ressemblance saisie si frappante dans la déformation, que les victimes du caricaturiste ne crièrent pas; mieux, ce furent les sportsmen épargnés qui réclamèrent. Le trait de plume de Sem consacrait, son ironie pour ceux qu’elle atteignait devenait de la gloire.
C’est cette gloire qu’il distribue aujourd’hui dans «Paris-Trouville» à pleines poignées de sel et d’orties et les trente-trois planches de son nouvel album sont le défilé typique de toutes les notabilités de plage et de pelouse du monde parisien... et c’est frappant à crier, le tremblement de doigt de tel habitué du pesage et son port de canne en discutant la cote avec tel autre bedonnant et replet, l’air d’un casoar.
Le nom, il est écrit dans la silhouette et le profil et c’est Adam et c’est le vicomte d’Harcourt, Oppenheim et le prince Murat, Poniatowski et de Laforge notés avec une telle acuité d’observation que je défie bien quiconque de les envisager, une fois son album parcouru, sous un autre angle de vision que le dessinateur. Quelques silhouettes de femmes agrémentent la nouvelle publication de Sem, et c’est, fagoté tel un morceau de bois affublé d’oripeaux, le dégingandement célèbre de Balthy, la charge effroyable de Polaire traitée comme une momie lubrique, le profil de mouton ébaubi d’Emilienne d’Alençon, la pâleur décomposée de Wanda de Boncza et quelques autres habituées des courses et des premières, si spirituellement chargées par le crayon de Sem, que je laisse au public la joie de les reconnaître.
La croupe et le corsage en offrande de la Poule nous reposent un peu de cette Apocalypse, et puis ce sont des habituées du Bois. Cette praline rose hérissée d’ouate, tous les Acacias la reconnaîtront, c’est le monsieur dit: le Polichinelle. Voici le rictus effarant de l’Homme qui rit. Cette veste de drap rouge et cette toison blonde dans une charrette anglaise, que salue un mannequin haut dressé sur des bottines trop longues, le pantalon blanc retroussé sur les chevilles: c’est Sacha, saluée par Caran d’Ache; dans le coin de la même planche, ce fantoche démantibulé qui sourit, c’est Balthy; puis voici, terrible comme un personnage d’Hoffmann, l’Homme en bois et sa perruque, l’Homme en bois, cauchemar des Acacias et de Biarritz.
Missie..., verdâtre et veule, conduit un phaéton et clôt le défilé.
Une amusante étude d’un monsieur de chez Maxim à ses différents degrés de gaieté (une demi-saint-marceau, s. v. p.) repose un instant de ces spectres, mais la synthèse de l’œuvre est dans les trois planches consacrées à Trouville. «La dernière boutique où l’on cause», où le crayon de Sem évoque quelques types bien parisiens, un trio de marquis autour de la mère Doucet faisant admirer à du Tillet les finesses d’un vieux Saxe. Après, une table de baccara étale, l’œil mort et le torse affalé, une brochette de noctambules; il y a même le fameux monsieur qui taille avec des gants; la trogne joviale d’un bon pochard égaie seule cette chambrée funèbre. Trois princesses de haute marque, sinistres de stupeur et de lassitude, dominent de leurs joyaux cette dernière veillée. C’est, dans toute son horreur, la tristesse d’une joyeuse nuit de joyeux viveurs.
Mais la dernière planche est la plus belle. Sur une plage de sable absolument déserte, devant une mer morne et un horizon ensanglanté, affaissé, chancelant presque, un couple l’homme et la femme, processionne à petits pas, précautionneusement appuyé sur des ombrelles de bain de mer; leurs silhouettes font l’horizon plus vaste, ils pérégrinent péniblement; autour d’eux c’est l’ombre, la tombée de la nuit, le vent de mer qui se lève, la solitude.
Les Isolés..., et la silhouette saisie est celle de deux souverains séparés du monde par une invisible étiquette; l’homme est le plus puissant de Paris, de France et peut-être du monde entier.
Samedi 3 novembre.—Le Grand Bazar, derniers frissons, la fête des chrysanthèmes.
C’est le Japon qui déjà nous a envoyé ses plus merveilleux bibelots, le Japon des laques d’or, des armures fabuleuses et des ivoires séculaires du fameux pavillon impérial, le Japon de Sada Yacco, la vivante figurine d’art de cette Exposition finissante.
C’est le Japon qui nous aura donné aussi la plus belle fête de ces derniers six mois, sinon la plus belle, la plus réussie, la plus intéressante et la plus pittoresque avec la floraison de tous ses chrysanthèmes, leur échevèlements de crinières et de houppes, leurs contournements de monstres fleurs, les uns, griffus comme des chimères, les autres réguliers et presque religieux comme des bouddhas de jade vert.
Dans toute cette féerie de nuances, dans tous ces hérissements de pétales, c’est le scintillement multicolore des lanternes et des fleurs lumineuses reliant entre eux tous les pavillons. Sur la pièce d’eau où fleurirent au printemps de si fantasques iris de l’Extrême Asie, des nénuphars de porcelaines s’attendrissent de délicates lueurs; la transparence du bassin les dédouble, et, dans toutes ces clartés et ces reflets étoilant le clair-obscur de floraisons artificielles et vraies, de figures peintes sur papier de riz et d’autres brodées sur soie, la foule circule émerveillée, s’attroupe avec des cris de joie devant tel détail charmant et puéril, s’aborde et se félicite, frôle avec intérêt la souplesse on dirait fluide des Japonais, virant de-ci de-là dans la fête, pour aller finalement se tasser aux petites boutiques de l’ancien bazar, converties en minuscules maisons de thé, et s’y réconforter de breuvages brûlants.
Tout ce qu’il y a de Japonais dans Paris est là, fier et ravi de faire à l’Europe les honneurs de ses mousmés et de ses chrysanthèmes. «—Quelle coiffure compliquée et quelle noirceur de chevelure! C’est bien la tache d’encre de Chine sur la pâleur de papier de riz des légendaires Kakemonos! —Et comme elles sont petites! C’est bien la femme-enfant. —Dites la femme-poupée.»
Ce sont les Japonaises du Tour du Monde qui viennent de passer, la croupe bossuée par l’énorme nœud qui semble les plier en deux sur leurs hauts patins de bois.
Lundi 5 novembre.—A travers l’agonie, dernières promenades.
Le Grand Bazar. —Aux Invalides, la bijouterie. Là, c’est le Palais des Illusions, la joaillerie française s’est surpassée et, avec son sûr instinct, c’est là que la foule se rue, reflue, stationne et puis revient du matin au soir. La curiosité, l’admiration et un peu de stupeur aussi y arrêtent la grande coulée de visiteurs devant l’étincellement des émaux et des pierres fines, mais, malgré tant d’efforts d’imagination et de main-d’œuvre dépensés dans les splendeurs offertes de-ci de-là, c’est aux vitrines classiques que je m’arrête et, si peu versé que je sois dans l’art de la joaillerie, l’opinion publique aussi me donne raison, puisque c’est devant les merveilles du pur art français, de la joaillerie pour ainsi dire du Premier Empire et du dix-huitième siècle que s’entasse, compacte et lente à s’en aller, la foule!
Diadèmes de grosses émeraudes en poire et de brillants, souvenir évoqué on dirait de la Malmaison et de l’impératrice Joséphine, colliers de miraculeuses opales d’Australie arrondies, parfaites, comme incendiées de reflets et séparées, les unes des autres, par des rondelles de diamants; saphirs reliés entre eux par des nœuds de diamants dont les lacs et les ondulations molles étageront sur les épaules d’énormes flammes bleues; collier de fabuleuses perles, fabuleuses, en effet, si l’on réfléchit que dans sa coquille une perle met trente ans à acquérir de dix à douze grains, et que les perles exposées là, en pèsent jusqu’à cinquante-trois; un collier de légende presque, puisque son origine se perd dans la nuit des siècles: diadème en chutes d’eaux, dont les aigrettes de diamants fusent et retombent en pluie brillantée, tel un jet liquide hors d’une vasque; collier de chien où le brillant serti, taillé et ouvragé comme du métal, se marie heureusement au sang lumineux du rubis; une splendeur de pierreries et de montures, où la simplicité des motifs s’affirme, triomphante enfin des ingéniosités du modern-style et de ses inventions baroques; œuvres de choix, où l’on sent que le goût le plus sûr a éliminé les formes abracadabrantes et tourmentées, qui sont aujourd’hui la tare des plus beaux joyaux, pour rendre à la pierre seule le rang qu’elle occupait encore il y a trente ans; exposition du joyau vraiment parure du cou, du front et des épaules de la femme en merveilleux hommage rendu à sa beauté.
Des orfèvreries d’art d’une minutie de travail et d’un fini de main-d’œuvre, comme en produisit seule la Renaissance ou comme en offre encore dans les Musées d’Allemagne la préciosité de certains reliquaires, opposent à la souplesse exquise de ces bijoux des groupes d’or massifs sertis et gemmés de pierres fines, religieux dans «Christus Vincit» avec son peuple de figurines ciselées en plein métal et ses fresques de bas-reliefs, patriotique dans la belle statue en or de la France; et c’est une joie de plus de constater le souffle d’une ferveur et d’une foi au-dessus de toutes ces merveilles de luxe et de somptuosité élégante; mais c’est encore aux colliers et aux rivières que je reviens. Ce qui m’enchante en ces joyaux de lumière, c’est la souplesse des montures invisibles, la douceur flexible et comme caressante de toutes ces pierres brillantes et dures, la fluidité pour ainsi dire de toutes ces choses taillées et froides qui dans la main vivent et ondoient.
Certes, il a résolu un des plus grands problèmes de l’art de la bijouterie, celui qui a pu donner à des pierres inanimées avec la forme le mouvement, c’est-à-dire la vie sans laquelle il n’est point de beauté. Exposition Chaumet.
Mercredi 7 novembre.—La journée gratuite, à l’Exposition. Toujours l’agonie, derniers frissons, clôture. L’entrée est pour rien et jamais il n’y eut moins de monde à travers le désert du Trocadéro. Seulement, en prévision du public gratuit les salles du Grand Palais, qui contiennent les splendides mobiliers du siècle, sont aujourd’hui interdites aux visiteurs, les portes en sont fermées. Sur un avis officieux de M. Lépine beaucoup d’exposants ont hermétiquement clos leurs vitrines; la population ouvrière, convoquée «gratis pro Deo» au spectacle du Grand Bazar n’inspire pas grande confiance à qui lui en fait les honneurs; partout, les brigades de police sont renforcées, partout des cordons de troupe armée semblent attendre plutôt des émeutiers que des visiteurs.
Déploiement de force inutile, précaution superflue. Les ouvriers invités sont restés qui dans l’atelier, qui dans l’usine. Les temps sont durs et l’hiver ne s’annonce pas assez prospère pour sacrifier de gaieté de cœur une journée au chômage.
Paris laborieux travaille. Les vrais pauvres n’ont pas osé se risquer par fierté, et, comme toujours, de cette fête offerte au prolétariat parisien c’est la banlieue qui profite.
En effet, comme le déclare un sergent de ville à un petit bourgeois questionneur, il faut qu’un ouvrier soit bien pauvre pour ne pas avoir quinze sous dans sa poche et ne pouvoir offrir cinq tickets de quinze centimes à sa femme et à ses trois gosses. C’est une journée de cinq ou six francs qu’il lui aurait fallu perdre pour profiter de l’invitation. A ce compte-là, le plaisir gratuit était plus cher que le plaisir payé.»
—Ah! si ç’avait été un dimanche, l’entrée gratuite pour tous, c’eût été une autre chanson!
FIN