Nous déclinons ses offres et évinçons la dame. A peine dehors: —«Monte-Carlo, nous tuyaute un Niçois qui nous accompagne, elle se gardera bien de s’y risquer, on l’a expulsée des salles, la principauté lui est interdite, elle y a vécu deux mois sans mettre un sou en banque, rien qu’en faisant le tour des tables, les jetons lui sautaient dans les poches, oh! une dextérité de main... pas sa pareille pour étouffer les orphelins, madame—la Mort aux gosses, quoi, ou Gare aux poches, le phylloxéra des joueurs.»
Vendredi 4 mars.—Nice. —Le Phare du Littoral, hier très tard dans la soirée, m’a appris la triste nouvelle.
Le Journal reçu ce matin me la confirme, endeuillé d’un encadrement noir: Fernand Xau est mort, Fernand Xau, qui fut le créateur et l’âme même de ce Journal, Fernand Xau, à qui nous devons tous dans la littérature l’exceptionnelle situation faite à la plupart d’entre nous dans un journalisme avant lui hostile et fermé aux artistes de rêve et d’imagination. J’ai télégraphié à Grasse la veille, dès le douloureux événement, appris très tard dans la nuit, et j’attends la réponse à ma dépêche, la réponse qui m’autorise à aller là-bas, à la maison mortuaire.
Grasse, Fernand Xau! et voilà que dans mon souvenir s’évoque et se précise, visions de calme et de chaleur, le doux paysage ensoleillé au milieu duquel je trouvais Xau, installé à peu près à pareille époque, l’année dernière, dans sa villa des Quatre-Chemins. Ancien mas provençal perdu dans un repli de terrain avec à l’horizon les hautes montagnes de Grasse, chaud cagnard du pays du soleil à l’abri de la brise de mer et des vents, comme il fleurait bon la lavande, le thym et la menthe sauvage, le cher abri trouvé par Xau pour y rétablir, il l’espérait du moins, une santé irréparablement détruite! et, si atteint qu’il fût par son mal, si maigre qu’il fût devenu avec sa voix changée, ses joues creuses et sa mine défaite, nous voulions nous faire illusion et espérer avec lui... Il y avait de telles ressources de volonté, une si tenace et si belle énergie dans ce Breton obstiné et trapu, et je le revois me faisant gaiement les honneurs de sa retraite de convalescent, admirant et me faisant admirer les cinq hectares d’oliviers, verger biblique aux troncs noueux et tordus s’étendant tout à l’entour de l’habitation, le jardin fleuri d’iris, le puits moussu dans la courette et la gloriette et la tonnelle. Et madame Xau nous suivait, dévouement attentif et ferveur touchante désormais attachés à une ombre. Et c’est à ce dévouement et à cette douleur que vont aujourd’hui mes pensées, car, avec une précision cruelle, je me souviens aujourd’hui d’une phrase échappée à madame Xau dans ce calme et somnolent décor d’oliviers et de soleil, phrase typique et dont la joie confiante, ce jour-là, me fit peur: «Je voudrais toujours demeurer ici, jamais je ne me suis sentie si heureuse!»
Et ce télégramme qui n’arrive pas! De toute façon je ne pourrais pas partir avant cinq heures. Nice aujourd’hui m’étouffe! et c’est sur le Montboron, dans les pinèdes et les pierrailles, que je rôde et cherche à tromper l’angoisse d’attendre qui m’oppresse, le Montboron, dont la masse énorme menace en promontoire, entre le port de Nice et de la baie de Villefranche... Oh! le merveilleux panorama qui s’offre de ces hauteurs! Ce sont des lieues et des lieues de mer et de montagnes qui se déroulent à l’infini dans le bleu du ciel et le bleu du large.
Ici c’est le miroir uni du petit port de Nice, la baie des Anges, et alors, dans des lointains qui se violacent, la pointe d’Antibes, la courbe du golfe Juan et jusqu’aux cimes vaporeuses de l’Estérel, au delà de Cannes; de l’autre côté, c’est le bassin clair et profond de Villefranche, propice aux escadres, la petite ville bâtie en amphithéâtre, la pointe Saint-Jean, chère aux pêcheurs, et au delà, dans des brumes lumineuses de nacre bleuissante, les contreforts ruineux et déchiquetés des Alpes, depuis Beaulieu jusqu’au Carnier, les sommets d’Eze et de la Turbie avec Monte-Carlo au ras de la ligne des flots, là-bas, là bas...; paysages de golfes et de promontoires, visions de roches et d’eau, d’azur et de lumière qui me rappellent la splendeur ensoleillée des rivages de Sicile, et voilà qu’au détour d’un sentier de pierrailles, entre des verdures grises de genévriers, s’échelonne un troupeau de chèvres; un petit berger aux jambes enveloppées de toison de brebis les conduit; c’est l’accoutrement même des montagnards de Taormina. Svelte et brun, musclé et agile, c’est avec ses cheveux crépus et ses larges yeux humides, silhouette et profil, un vrai pâtre sicilien; il flotte ici un parfum de la Grande Grèce...
Quelle douceur de vivre dans ce paysage antique, et je songe à la phrase entendue l’an dernier, dans le verger fleuri d’iris de Grasse, à l’ombre dentelée d’idylliques oliviers: «Jamais je ne me suis sentie si heureuse, je voudrais toujours demeurer ici.»
Dimanche 5 mars.—La Turbie, à l’Eden Hôtel. Les costumes de Messaline. C’est madame Héglon qui m’en fait les honneurs: madame Héglon, l’incomparable Dalila de Samson, la Hilda de la Cloche du Rhin, la remarquable et remarquée Pyrrha de la Burgonde, la divine Astarté de l’Opéra de Xavier Leroux, que nous applaudirons l’an prochain.
Madame Héglon est ici à la Riviera, où elle va créer la Messaline d’Isidore de Lara. Entre Bouvet et Tamagno, personnifiant deux frères ennemis, elle incarnera l’ardente et l’insatiable impératrice, lassata, sed non satiata, de Suétone et de Juvénal.
Créature de luxure et de perdition, MM. Armand Silvestre et Eugène Morand, ont, paraît-il, transformé en amoureuse, avide d’inconnu, cette grande figure libertine de la décadence romaine et, dans leur livret, les caprices effrénés de l’Augusta se réduisent à une passade avec un poète des rues et une nuit d’amour avec un gladiateur. Après une Nuit de Cléopâtre, c’est bien plutôt une journée que la vie de l’héroïque débauchée, un épisode, que l’histoire de l’impératrice; mais ne soyons pas indiscrets, la future interprète se repent déjà d’en avoir trop dit et je dois me borner à raconter ce qu’on me montre: les merveilleuses tuniques et les splendides manteaux (on les dirait peints par Alma Tadema) dans lesquels se draperont tour à tour la grâce impérieuse et l’ardeur lascive de la femme de Claude.
C’est d’abord la robe safran du premier acte, une transparente étoffe orange, toute constellée de rosaces d’or, la robe de Messaline dans son palais; de hautes arabesques marron clair, en broderie, en forment la bordure; un immense manteau mandarine complète le costume; c’est orageux et chaud de couleur, comme un soir de vendanges de la campagne de Naples. Puis, voici la robe de Suburre, la tunique de Lyscisca la courtisane; une avalanche de fleurs brodées sur un tissu qu’on dirait de nacre, où transparaîtra la nudité de la prostituée, et le manteau bleu, couleur de nuit, d’un bleu qui sombre et se dégrade et dont s’encapuchonnera Messaline à la façon d’un Tanagra pour pénétrer dans le bouge. De larges iris, mauves, jaunes et violets, et d’éclatants pavots couronneront alors le front de Messaline, et c’est bien l’impériale et enivrante courtisane de Suburre, que j’évoque sous cette pluie de gaze et de pétales, en regardant madame Héglon en train de déployer maintenant, sous mes yeux, la splendeur rouge de son manteau d’impératrice à l’acte du cirque.
Dehors, c’est la nuit et la Méditerranée, dont on entend râler dans les ténèbres la plainte douce et monotone; toute la Turbie est endormie, quel silence! Le train, qui me ramènera à Nice, ne passe que dans une heure; je sens autour de nous la solitude hautaine de la montagne et il me plaît que la tragédienne lyrique, qui porte si bien son beau nom d’Héglon, ait choisi pour séjour, au lieu de Nice ou de Monte-Carlo, ce promontoire de roches et de cimes ardues, où le Dante exilé erra, il y a trois siècles: la Turbie, jadis refuge d’aigle, aujourd’hui nid d’aiglonne, en face de la mer.
Lundi 6 mars.—Une lettre de Paris. Fragment: «Je ne vous raconterai pas le Lys rouge, vous l’avez lu, restez-en là. Du poète Choulette, personnage exquis dans le roman, il ne reste rien dans la pièce; Réjane y arbore une robe surprenante, qu’on dirait rêvée par Sarah, tant elle la fait nue et cependant voilée. Est-ce de la soie peinte ou du tulle imprimé? on ne sait. C’est jaune, c’est rose, c’est chatoyant surtout, avec des fleurs qui se dégradent et se foncent partout où l’étoffe plaque, et je vous jure qu’elle plaque cette robe-là, mon cher; quand Réjane s’asseoit, on voit la nacre des genoux sous la robe.
»Il y a aussi le décor de Fiesole, vaporeux, lumineux, bleuâtre, avec des clochers à l’horizon et, à la cantonade, des cloches qui tintent; des sons filés se répandent, puis s’éteignent. C’est voluptueux comme une page d’Annunzio et mélancolique comme un vers de Rodenbach; c’est surtout de l’Anatole France. Le malheur est que madame de Bécassinet est toujours dans la salle et, quand on songe que la délicieuse héroïne de ce Lys rouge a été écrite d’après les yeux de hibou de cette dondon, prétentieuse et boulotte, rouge comme une tomate et haute comme une botte, on ne sait si l’on doit déplorer ou envier l’imagination des poètes. Moi, la présence de cette Polymnie me coupe tout mon enthousiasme et Dieu sait si j’aime Anatole. Réjane a beau être charmante, la grâce de l’interprète ne peut faire oublier la hideur de l’original.
»Il y a aussi l’exposition de Vogler, chez Vollard, rue Laffitte. Avez-vous une opinion sur ce peintre? Moi, il me paraît tout à fait supérieur. Il rend comme personne l’atmosphère humide. Il y a de lui trente-sept toiles dont une douzaine d’effets de neige tout à fait délicieux. La neige par un temps sec avec un ciel d’un bleu pur, tendre, fin, un ciel de porcelaine de Sèvres et les terrains ouatés de blancheurs des petites maisons tapies au fond d’un vallon cotonneux. Il y a aussi de la neige par le dégel, de grands arbres roux sous un ciel tout sale et des ombres violettes, de grandes traînées de bleu qui se violace, qui font des trous dans le givre. C’est d’un impressionnisme moins exaspéré que Monet, moins sec que Pissarro, solide tout de même; une peinture plantureuse qui se rapprocherait plutôt de Manet avec une palette où le bleu remplacerait les anciens bitumes. Il y a aussi un effet de brouillard sur la Seine et un effet de pluie en pleins champs dont je ne vous dis que ça. L’eau qui tombe cache la moitié du paysage, tandis que des gris très fins enveloppent la partie visible d’une lumière argentée et diffuse. C’est à en avoir la nostalgie de la pluie.
»Vous avez aussi manqué la fête foraine du boulevard Diderot. Imaginez-vous qu’on a eu l’idée de faire tourner des chevaux de bois à l’emplacement même de Mazas. En passant près de la gare de Vincennes, j’ai lu sur des grandes pancartes ces mots suggestifs: Fête à Mazas...
»J’ai été voir: à la lueur de lampes Popp, un grand terrain jonché de gravats avec, tout autour, des matériaux de démolitions et de hautes palissades. C’est là que campent les banquistes. Pas mal s’y firent des cheveux blancs derrière de hautes murailles. Peu nombreux, les banquistes. De grands espaces vides séparent les baraques, tels de vastes carrefours noirs coupés de lumières blafardes; tout cela est pauvre et sordide. Des fillasses empaquetées de maillots rose vif gigottent sur des tréteaux; deux dromadaires dépaysés promènent un regard morne sur des groupes de badauds en casquettes. Quelle variété de casquettes! Elles s’ornent de rouflaquettes, coiffent des faces émaciées et chafouines, de gros visages papelards et des bajoues livides; têtes de gosses ou de souteneurs déjà mûrs, toutes sont glabres, du glabre des pensionnaires des maisons centrales. Fête à Mazas! Attraction pour les chevaux de retour, joie de baguenauder en liberté où l’on vécut à l’ombre d’interminables heures qui s’appelaient des plombes. Evidemment, nombre de ces badauds ont connu un Mazas moins gai. Quelques messieurs bien mis dans cette foule, attirés, eux aussi, par des souvenirs personnels? Chi lo sa. Peut-être étaient-ils des illustres fournées qui firent de Mazas un endroit très parisien pendant les temps difficiles célébrés par Forain dans le Doux pays!
»Aux Français, l’Othello d’Aicard intéresse surtout les deux Mounet qui y rugissent, moins bien que Tamagno pourtant; aux Funambules, porte close. L’établissement est fermé pour cause d’insuffisance de recette. L’Enlizement a enlizé le succès. Liane auteur a tué son théâtricule. Il faut toujours tuer quelque chose; elle avait mieux réussi son suicide. Le public n’a pas du tout mordu à la littérature de la jolie femme. Ses sourires demeurent ses œuvres les plus éloquentes.»
Mardi 21 mars.—Monte-Carlo. —La première de Messaline; ce qu’ils en pensent, ce qu’ils en disent, huit heures et demie dans l’atrium. Deux sorties de bal en tulle pailleté et semé de fleurs; l’une, en tulle gris cendre, garniture de plumes et d’acacia rose, l’autre, en tulle jonquille, broderies d’argent, semis de violettes de Parme; chapeaux catapultueux. Deux smokings fleuris d’œillets blancs les accompagnent. Ils et Elles viennent de se casser le nez à la porte. Le spectacle est commencé, les ordres émanés du palais sont obéis à la lettre; on n’entre pas pendant la représentation: les huissiers sont inflexibles; fureur des deux sorties de bal qu’essaient en vain de calmer les smokings:
«Alors, nous n’entrerons qu’au second acte? —Apparemment. —Et nous allons faire l’atrium comme des grues? —Nous ne sommes pourtant pas à Bayreuth! —Il paraît que si. Vous savez que l’orchestre est invisible, en contre-bas de la scène, comme là-bas. —Alors, ce monsieur se prend pour Wagner.... le Bayreuth des rastas...?»
Une demi-heure après, le quatuor une fois installé aux fauteuils: —«Il y a une très belle salle. —Tout Cannes et tout Monte-Carlo. —Oh! cette jolie femme, là-bas, quelles épaules! —Et quel corsage, Blanche Thyl. —Cette barbe blonde auprès d’elle. —Le Doyen. —Oh! mes ovaires, racontez-moi le premier acte. —Oh! ça, non, vous le lirez demain. —Le décor, bien? —Oui, mais pour moi, il n’y en a qu’un de vraiment réussi, celui du quatrième: la loge impériale, de Lavastre; les autres sont terriblement italiens. —On dit Héglon superbe. —Au quatrième surtout. —Alors, la pièce commence au quatrième? —Je ne vous dis plus rien, vous êtes insupportable. —Chut, voici le rideau.»
La toile se lève sur l’acte de Suburre: «Oh! c’est parfait, comme ça grouille, comme ça remue! Mais il est délicieux, ce décor,—un peu celui de la Martyre. —Oui, mais bien mieux mis en scène; on voit que Morand a passé par là. —Et l’imprévu des costumes! Charmantes, les deux petites courtisanes montées sur la table. Et comme c’est éclairé. —J’aime moins la citharède aveugle.
—Cette femme drapée de bleu? —Héglon, Messaline, vous allez la revoir. —Ah! Bouvet.
—Déjà! —Quelle adorable voix! Mais cette «nuit d’amour, répands sur moi, répands ton onde» est du bon Gounod, ou je n’ai pas de mémoire. —C’est comme le refrain de la bacchanale! j’ai entendu cela sur les quais de Naples: c’est une chanson du basso porto. —A Messaline, maintenant. —Est-elle bien drapée! un Tanagra. —Et l’idée de cette résille d’or posée comme un masque! Est-elle assez goule avec cette face métallique et figée, où les deux yeux vivent seulement. —Elle a bien dit son invocation. —Oh! attention, vous allez rire: c’est l’entrée de Myrrhon.
—L’air est joli, mais Soulacroix et sa couronne de roses. —Ce gros homme glabre entre ces deux jolies filles, on dirait leur mère! —Et il va rebisser le morceau; raccroche-t-il assez son public! —Moi, je le trouve très barrière de l’Ecole. —Oui, très Suburre. —Ah! l’entrée d’Hélion:
La voix claironnante de Tamagno éclate et tonitrue; stupeur sur la scène et stupeur dans la salle; puis, tous les étrangers de l’assistance s’effondrent en applaudissements: —Vous aimez cette voix-là, vous? —Oui, comme phénomène, ça me fait l’effet d’un exercice de force, d’un acrobate introduit dans une comédie. —Moi, c’est plus fort que ma volonté, je crois entendre une sonnerie de régiment, et j’ai envie d’aller chercher ma gamelle. —Une gamelle de dix mille francs. Et le débinage continue, d’autant plus féroce qu’aucun de ces quatre délicats et délicates n’ont payé leur place au bureau; fauteuils de faveur, fauteuils de dénigrement.
Vendredi 24 mars.—Une Lettre de Paris (fragment): «Et vous n’aurez pas vu Sarah dans Dalila! D’un rôle vide et démodé, elle avait fait merveille. Avez-vous remarqué le goût des acteurs de talent pour les pièces bêtes? Ils peuvent mettre du leur autour, mieux, ils font la pièce! Nous avons donc revu la femme fatale, mangeuse d’hommes, Sapho d’un grand monde de paravent, sirène du second Empire à qui le jeune premier poitrinaire dit à certain moment: «Vous êtes, ce soir, belle et froide comme une bacchante au repos.» Tout cela datait comme un tableau de Winterhalter, corsages à la Berthe et crinolines, ce temps où tout poète devait être élégiaque et phtisique, où la pâleur seule était intéressante, où celles enfin, que nous appelons les grandes amoureuses, étaient des monstres de perversité parce qu’elles attelaient à trois ou quatre! Pauvres petites chattes! on les canoniserait, maintenant.
»Je parle à l’imparfait, car naturellement Dalila a déjà cessé de vivre, la pièce n’a pas tenu l’affiche.
»Sarah, ensorceleuse de poète, y apparaissait pourtant dans un étonnant costume, une de ces robes dont elle a le secret: fourreau de satin blanc brodé de larges fleurs dans le bas, épaules nues, rivières de diamants en épaulettes et deux écharpes! et quelles écharpes! l’une, de soie légère vert Nil autour des reins, les deux pans en retombée sur le devant de la robe; l’autre, de gaze jaune serin, comme glissée du cou sur les bras et s’arrondissant sur la croupe en schall.
»L’éloquence que Sarah prêtait à ces écharpes, vous la devinez! Tantôt roulées en corde, tantôt déployées comme des ailes, elles étaient le soulignement de chaque attitude, elles s’envolaient au bout d’un bras, se ramenaient d’un geste frileux sur les épaules pour se rejeter en arrière, coudes au corps, en accompagnant la dignité ressaisie! C’était puéril et charmant. Mais, c’était et c’est toujours notre Sarah de divines attitudes. Et la coiffure en boucles à l’enfant avec une grappe de glycine rose en oreille de chien sur l’oreille! Que n’avez-vous vu cela, mon cher! Un portrait de Devéria, non, un père Stevens de la bonne époque, Dalila, Sarah!
»Magnier était bien un peu musclé pour un jeune poète poitrinaire, le Monsieur aux Camélias; j’aurais préféré de Max; mais il réalisait assez bien le type du pseudo-tzigane aimé d’une princesse; Dalila l’enivrait de luxe et des parfums d’Orient de ses mouchoirs.
»Il y avait beaucoup de mouchoirs dans cette pièce, celui que trouvait le poète musicien dans un bosquet, celui aux parfums d’Asie, celui enfin où il crachait ses poumons et qu’il apportait, trempé de sang à la princesse, pour l’attendrir.
—»Tous les poètes crachent le sang, lui répondait Dalila. L’amour littéraire était gai sous l’Empire.
»Il y avait encore un dernier tableau: un merveilleux clair de lune sur la mer avec des arbres et des ruines au premier plan, un Carle Vernet. Il y passait une berline noire traînée par des chevaux noirs, emportant le cadavre de la jeune fiancée morte d’avoir été délaissée... la gracieuse Thomsen, tout à fait exquise de naturel... Malheureusement, malgré tant de grâces et tant d’écharpes, le public a résisté à cette berline, à Carle Vernet et à tous ces mouchoirs: c’était tout à fait un livret pour Raynaldo Hahn.»
Dimanche 16 avril.—Paris, le retour. Un Paris noyé dans une petite pluie fine, un ciel couleur d’ardoise, d’un gris très doux, la joie de retrouver les quais, les tours de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle, et les silhouettes aimées du vieux Paris.
Paris, la vieille pierre y a des tons fins et pourtant profonds, inconnus sous les ciels crus du Midi; là-bas, tout est fauve et safrané, de Vintimille à Marseille; ici, c’est un bleu très tendre qui dort sous tous les gris; et puis, les jolies verdures pâles pareilles à des fumées qui flottent aux bords de la Seine.
Mais déjà l’enchantement cesse: c’est l’affreuse trouée de la Cour des Comptes, où s’élèvent déjà les bâtiments neufs de la gare d’Orléans, c’est tout ce coin de quai veuf de ses beaux ombrages et la blancheur morne d’énormes blocs de pierre sur l’emplacement de la petite forêt vierge jaillie des ruines d’un palais. Le fiacre roule toujours, et voilà que je retrouve de moins en moins mon Paris à mesure que j’avance: deux mois l’ont-ils pu changer à ce point?
Voici la masse énorme, toute en hautes colonnades, du nouveau Palais de l’Industrie, au milieu des Champs-Elysées, puis, la seule arche droite et massive du pont Alexandre; elle enjambe tout le fleuve et obstrue une perspective que je ne reconnais plus; le Trocadéro en paraît tout enfoncé dans la Seine; on a gâché le Cours-la-Reine! Que de tranchées! que de palissades! des baraquements s’y élèvent déjà: tout grillagé de vert, c’est le théâtre des Bonshommes Guillaume; puis, ces clochetons, ces pignons, ces tourelles, pans coupés et fenêtres à meneaux, la rangée de vieux logis moyenâgeux qu’on me dit être le Vieux Paris; logis encore plâtreux d’un blanc triste et froid sur ces bords de Seine; plus loin, c’est le jardin du Trocadéro, déjà bouleversé, le jardin du Trocadéro où l’on creuse et où l’on pioche, où l’on détruit et où l’on bâtit: Section de l’Inde française, l’Andalousie au temps des Maures. Une armée d’architectes et de démolisseurs s’est donc abattue sur la ville; jamais on n’en a si profondément fouillé et remué les entrailles; on sent l’influenza embusquée et tapie dans toutes ces fosses et tous ces trous.
L’Influenza, fille de l’Exposition, devant tous ces terrains saccagés, je ne m’étonne plus qu’elle soit si pernicieuse.
Même jour, onze heures du soir. Aux Folies-Bergère, Labounskaya dans ses danses, mademoiselle de Labounskaya, étoile russe au ciel de l’Alliance et comète historique a, pour nous, l’attrait d’un passé presque politique. C’est la Lola Montès d’un pays plus lointain que la Bavière et pourtant moralement plus près de nous, immoralement aussi; les danses et les danseuses ont toujours joué un grand rôle en Russie; il y a un an, les annales humoristiques des Romanoff nous étaient révélées dans un livre piquant: Sur les Pointes, qui restera une des œuvres les plus curieuses de ce temps.
Mademoiselle de Labounskaya danse-t-elle? c’est un mystère à éclaircir.
Cette longue mante de satin changeant dans laquelle elle se cambre, se renverse et se livre, et puis, qu’elle traîne et déploie ensuite en drapeau derrière elle; ses attitudes abandonnées et toujours ce corps en offrande, tout cela constitue-t-il une danse? En Russie, peut-être, mais en France, assurément pas, même aux Folies-Bergère. Mais, quelle tumultueuse robe mademoiselle de Labounskaya a ce soir, machinée comme les dessous d’un théâtre, avec ce devant fendu en triangle sur le ventre et la rondeur des cuisses apparue dans des écartements de gaze, telle à une lucarne d’idéal... une robe d’une transparence argentée soulignée par d’aguichantes jarretières de velours noir, une robe que l’on dirait signée Félicien Rops, tant elle est d’un goût obscène et tentateur; impossible d’aller plus loin dans le canaille et le joli.
Un danseur, tout de blanc vêtu, pirouettant et maniéré avec, sur l’abdomen, un énorme nœud de satin rose, complète cet ensemble; il a le costume du roi de Rome, ce danseur, et s’appelle Maxagora... de Max angora, chuchote-t-on dans la salle.
Mardi 18 avril.—Galerie Georges Petit, rue de Sèze, aux Pastellistes. Aman-Jean, Léandre, Helleu, Lévy-Dhurmer, je ne veux retenir que ces quatre noms, sans prétention de faire là une critique ou décerner des couronnes; c’est à ces quatre peintres que je vais, impressionné, attiré par l’ensemble de leur envoi sans même avoir consulté le catalogue, requis par la qualité de la vision.
Oh! la merveilleuse Mère France qu’expose cette année Léandre sous le titre de Romance, quelle vérité et quelle ironie dans cette grosse mafflue pinçant de la guitare, quelle mesure dans l’exagération, quel tact dans la déformation, qui d’un portrait fait un symbole, et quelle fraîcheur, et quel éclat dans la couleur! A côté, un mélancolique et calme paysage, une gentilhommière se reflétant dans l’eau, une eau bleue déjà sombre de crépuscule, a le charme apaisé d’un vers de Francis Jammes.
Helleu envoie d’élégants et fins portraits de femmes et toute une étude d’hortensias: femmes et fleurs sont peintes dans des gris fauves et atténués sur des fonds d’une sobriété voulue et un peu sèche, qui met dans un étrange relief la hardiesse du dessin: encore un peu, cela serait macabre; toute la maigreur est accusée dans ces sveltes Parisiennes. Peinture d’artiste et affinée, presque maladive de recherche tant l’impression en est volontaire; on dirait que le squelette, le troublant squelette adoré des décadences apparaît dans la femme comme dans la fleur.
Helleu est décidément le peintre des Avrils frileux et des fragiles automnes, ses hortensias hallucinent comme des spectres, ses femmes ont le charme élégant et précis des bois dépouillés par l’hiver. De Lévy-Dhurmer, un masque de Paul Ollendorff.
Aman-Jean, lui, a consenti à sortir de ses limbes ses ondoyantes et vivantes figures de femmes; ses portraits, même les plus modernes, semblaient jusqu’ici peints derrière la trame obscure des siècles. Jusqu’ici, il avait tissé de merveilleuses tapisseries; cette fois, il a rompu le canevas qui tenait captives les têtes de ses portraits, il en a éclairé la pénombre, et du mystère archaïque, mystère un peu enfantin en somme, il a fait dans un éclairage violent, osé et tout ensemble exquis, de vraies chairs et de vraies chevelures, des yeux d’eau et des bouches en fleurs.
Besnard continue à éclairer ses figures à l’intérieur comme des lanternes vénitiennes, Besnard père, entendons-nous. Les paysages et les scènes rustiques de M. Lhermitte ont les vibrations énervantes d’un cinématographe. Pourquoi?
Mercredi 19 avril.—A l’Opéra-Comique, la répétition générale du Cygne. Trois clous. L’agilité, la grâce lascive, la hardiesse et la joie de respirer et de vivre de mademoiselle Chasles, dans le rôle du faune, le petit faune hilare et dansant qui conseille à Pierrot d’arrondir le dos et d’agiter comme des ailes ses larges manches de satin blanc.
Deuxième clou, la plastique impeccable, la majesté, la ligne onduleuse et les beaux bras levés, implacables et nus, de madame Dehelly, dans la Tyndaride Léda: on n’accueille pas plus amoureusement le Cygne, on n’est pas plus Diane outragée et vengeresse en tendant l’arc et en visant le coupable... Pierrot ou Actéon.
Troisième clou, le délicieux pas du déshabillement, une trouvaille de Mariquita, cette trouveuse, que ces groupes de femmes se dévêtant en cadence, et tour à tour agenouillées l’une devant l’autre, puis enlacées et désenlacées déjà s’aident à la nudité et s’enlèvent et leurs peignes et leurs voiles dans une série adorable de poses, parmi l’éclat barbare de miroirs de métal; et puis, il y aurait aussi les plongeons trépidants des quatre Ethiopiennes tournoyant en cadence au rythme des cymbales, l’envol de leurs larges manches dorées, la vision grecque du cortège et l’idylle licencieuse de la Tyndaride au bain; puis, s’il fallait tout citer, il y aurait aussi la poésie, le lointain, le clair-obscur et le bleuté du décor. M. Catulle Mendès me pardonnera-t-il d’aimer moins l’entorse donnée par lui à la légende par la comédie italienne introduite dans un mythe arien?
Dans la fable antique, Léda, de femme, devient presque déesse en aimant l’oiseau qui cèle un dieu; en faisant le cygne mortel, en le faisant tuer par Pierrot, M. Mendès a changé la reine de Sparte en femelle, puis, en oisonne puisque la reine enamourée pousse la méprise jusqu’à prendre ensuite Pierrot pour un cygne, du satin blanc pour de la plume et un homme pour un oiseau.
On n’est pas plus spirituellement impertinent et cruel; les erreurs de la Léda de M. Catulle Mendès sont une délicieuse satire de la bêtise de la femme, une espièglerie de poète, une outrance de lettré amusé de jongler avec les mythes et les symboles, une irrévérence d’aède vis-à-vis des dieux..., d’ailleurs le plus joli ballet du monde, encadré à souhait dans une mise en scène d’Albert Carré et musiqué avec une langueur et une volupté tout à fait imprévues, du moins insoupçonnées chez M. Lecoq.
Le coq, le cygne, le moyen aussi de ne pas écrire une musique ailée avec un tel nom et un tel titre.
Et l’homme-neige a tué l’oiseau-lys.
Mardi 25 avril.—A la Scala, dans une loge, deux sorties de bal de tulle clair et de plumes, trois habits noirs; c’est un peu avant la revuette, Fragson est en scène. —Moi, il ne m’amuse plus. —C’était bon deux ans après la mort de Gibert, on ne vit pas huit ans sur un cadavre. —Oui, quand on croyait entendre l’autre, ça allait encore: mais, à Paris, les morts vont vite, on a «oublié». —Vous êtes dures, mesdames. —A propos, et Lucien Noël? Vous l’avez vu dans la nouvelle pièce de la Gaîté? —Non. —Il paraît qu’il a une culotte, ah! mesdames, pour une culotte, quelle culotte! —Et celle de Fordyce dans la revue que nous allons voir, vous m’en direz des nouvelles. —Un poème. —On dit prose en argot.
Dans une loge à côté, une sortie de bal de tulle sombre et de fleurs, un smoking et deux habits noirs. —Et vous réhabituez-vous à Paris? —Difficilement. —Vous jouez les Calypso? —Comment? —Calypso ne pouvait se consoler du départ de Nice. —Quel horrible à peu près; et qu’avez-vous vu depuis votre retour? —Oh! rien encore, le Cygne. —Ballet de génération spontanée! Vous savez qu’on a supprimé les trois œufs de Pâques de l’apothéose. —Je le regrette, c’était très gentil, ces petits Pierrots dans l’œuf. —Oui, les Funambules sur le mont Olympe, une suite au moineau de Lesbie de Catulle, Pierrot cygne ou le moineau de Léda. —Il y a une très belle salle. —Oui, à cause de Fordyce...
Quarante minutes après, la toile tombée sur les applaudissements. Dans la première loge. —Eh bien, un peu longuet, ça gagnerait à être coupé: mais Fordyce est étourdissant. —A-t-il assez bien pigé Delmet! et quel brio dans ses danses, tous les talents. —Tous! et quelles performances! —Oui, ce pantalon gris est une révélation. —Odette Valéry elle-même. —Non, vous exagérez, mais enfin la Direction a bien fait les choses, elle a suppléé à ce qui manque à Balthy: Fordyce en a pour deux. —Sans compter qu’il parle comme Caran d’Ache, il dit trrrésor et cherrrie avec le trrriple grrrasseyement de Caran. —Trrrès rrrusse en effet, caviarrr et confiturrre, on ne rrroule pas les r plus abominablement. Fordyce est tout à fait l’homme de ces petites revuettes. —Et Balthy?... —Oh! plus mystérieuse que jamais, avec quoi peut-elle donner le coup de rein qui fait si drôlement évoluer sa jupe?... —Très mystérieuse en effet. —Moi, je la trouve langouste atmosphérique. —Atmosphérique est le mot, ça ne veut rien dire, mais c’est tout à fait ça. —C’est picraté et décousu, clownesque, macabre et vraiment hilare; elle dit à miracle les couplets de la Grande Roue, et puis, c’est si drôle d’entendre ici chanter quelqu’un avec une voix! —C’est surtout neuf.
Dans la seconde loge. —Moi, je n’ai lu que l’Anneau d’Améthyste. —Et ça vous a enthousiasmé? —Enthousiasmé. Il n’y a que des juives converties là-dedans, c’est observé par un Maître. Si M. Bergeret était moins indépendant, ce serait un livre tout à fait admirable; la scène du fiacre est digne de Balzac, et l’officier de fortune, l’officier taré, entretenu par madame de Bourmont, cette chère Elisabeth, quel chef-d’œuvre! Si France nous avait donné un portrait de professeur aussi bien campé, aussi vrai que celui de son officier! —Si, si, si, avec des si, on changerait le monde; il faut prendre France comme il est et l’aimer sans si. —C’est Max Lebaudy qu’il a voulu peindre dans le jeune de Bourmont à la caserne? —Comme Esterhazy dans Raoul Maruex. —Vous avez lu les notes de Daudet? —Non, j’en suis à l’Inimitable. —Ou les notes de la Nouvelle Athènes?... —Le mot est de Juliette, la première de chez Doucet; M. La Jeunesse est très populaire, rue de la Paix. —Vous parlez par énigmes. —Je vous présenterai Fanny.
Une heure après, chez Maire. —Oh! Vieux Marcheur, c’est impossible. —La pièce m’a déjà déplu aux Variétés, entendre encore la parodie! —Le Vieux Marcheur vous a déplu? du Lavedan, vous blasphémez. —Je n’aime pas les vieux au théâtre, c’est pénible. —D’autant plus que Brasseur devrait bien changer son jeu, il n’a pas varié depuis la somnambule, la fameuse somnambule de Paris qui marche. —Et quelles voix de fausset! ils jouent tout ça un ton trop haut avec des voix de tête fatigantes. —Pas Granier, pourtant. —Oh! elle, toujours parfaite, une façon de se ployer en deux. —Des révérences à plongeon étonnantes, oh! elle a de la hanche, et Lender n’est pas mauvaise du tout, vous savez. —Comment donc. Très bonne au premier acte et d’une veulerie bien fille. —Et au quatrième donc, quand elle entre en roulement de la cave au grenier. —Ah! oui, quand elle supplée, je trouve qu’il manque d’eau, moi, ce quatrième acte. —D’eau? —Mais oui, réfléchissez. —D’Héloë, vous êtes ignoble.
Autre groupe. —Et comme expositions, qu’avez-vous vu depuis votre retour? —Oh! rien absolument que les Abbéma qui viennent d’ouvrir. —Ah! oui, ses femmes et fleurs, suite d’éventails chez Georges Petit, à la rue de Sèze, très vaporeux. —On voit ça toute l’année aux vitrines de Duvelleroy. —C’est ce qui vous trompe, elle s’est révélée. Elle envoie, cette année, trois portraits, deux d’officiers surtout dont je ne vous dis que ça; elle est très cocardière, mademoiselle Abbéma. Ce qu’elle réussit bien l’uniforme! —Mieux que les fleurs. —Notre amie est un vrai peintre d’hommes.
Mercredi 26 avril.—Avant l’Exposition, 20, rue Thérèse, quelques Lalique. —En attendant les faux Lalique, dont vont être inondées toutes les vitrines, section des Champs-Elysées et section du Champ de Mars, monté admirer quelques originaux au second de la rue Thérèse. C’est dans les émaux que triomphe cette année le maître joaillier révélé par M. de Montesquiou: émaux translucides d’une qualité de nuances et d’une intensité d’éclat qui en font de véritables pierreries; la gemme est cette fois détrônée ou du moins mise en échec par un émailleur de génie. Ce sont toujours les aspects de nature qui fournissent à Lalique ses plus beaux motifs d’ornementation; deux chaînes de cou aux décors inspirés, l’une par la pomme du pin et l’autre par le chrysanthème, défient dans leur ingénieuse simplicité les plus beaux spécimens de musée connus; feuilles et fleurs, cette fois, ne sont plus stylisées, mais reproduites dans leurs formes et leurs couleurs propres. La perle baroque et l’opale brute ont, cette année, la préférence de Lalique. C’est tout en merveilleuses perles de couleur, perles grises, perles roses et perles bleues même, toutes baroques, d’un orient admirable et comme baignées de reflets de lune et de mer, la chaîne de cou de la baronne Oppenheim, d’énormes iris d’émail les relient entre elles; puis, voici, chardons bleus et feuillages argentés sur fond de corne blonde, le peigne de madame Sarah Bernhardt. Des paons ocellés de diamants et de saphirs s’irradient dans des pendentifs, des plumes de paon s’égrènent entre les chaînons et les perles de colliers.
Ici, un dragon d’émail glauque et céruléen, frère des paons par le reflet changeant de ses écailles, se crispe et se convulse en vomissant des nuages découpés dans de l’opale, et ces prismes tourbillonnants sont une agrafe; opales aussi, découpées en fumée, le motif de ce pendentif; plus loin, ce sont des volutes d’écaille blonde que crachent, en jets de feu, les serpents d’une tête de Gorgone, peigne arrogant de quelque Euménide; enfin, pour clore ce musée de joaillier poète, un carcan de perles arbore dans son fermoir un délicat profil de reine égyptienne couronné, envahi, environné, noyé d’une remuante ascension de grenouilles, des grenouilles en émail vert translucide, dont les corps en relief et en creux enserrent d’un grouillement glauque le front pensif de la princesse Illys.
—La Princesse au Sabbat! veut bien me dire Lalique, je me suis inspiré de votre ballet.
Inspirer Lalique! Comment n’être pas sensible à une flatterie si délicate.
Jeudi 27 avril.—A l’hôpital Saint-Antoine, au diable vauvert, là-bas, là-bas, bien au delà de la Bastille en plein faubourg populeux, salle Bichat. C’est l’heure de la visite, de deux à trois. Autour de chaque lit, ce sont des groupes de parents et d’amis, venus réconforter le malade dressé sur son séant, en chemise bien propre et qui sourit ragaillardi; la salle très blanche et dont les murs semblent laqués sous les couches de Ripolin fleure bon le lilas, la mandarine et l’orange; et en effet, il y en a sur tous les lits, les infirmières sont tassées à l’entrée, laissant les malades aux familles. Il n’y a qu’un lit où je ne vois personne; un homme à la barbe longue s’y tourne et retourne impatiemment, une main posée sur ses yeux. Je m’informe. C’est un malheureux artiste, un chanteur, qui, il y a deux ans, était encore au théâtre, Figaro dans le Barbier, et Obéron dans Obéron. Il a perdu la vue, ses yeux se sont usés à déchiffrer les partitions à la lumière meurtrière des loges et des foyers de répétition, et, aveugle, sa situation perdue, il doit à sa sœur, surveillante dans l’hôpital, ce lit numéroté où son agitation douloureuse m’a averti de son désespoir.
Ces détails, c’est le convalescent que je viens y visiter qui me les donne, un artiste aussi, un danseur, mais lui entouré, choyé de toute sa petite famille, sa femme, figurante à la Scala, son frère, machiniste aux Folies-Bergère, et jusqu’au bébé de six ans qui défile tous les soirs dans le pensionnat des petites filles, au troisième acte du Vieux Marcheur, celui de la Scala, entendons-nous, la parodie. Ils sont tous là, la femme, l’enfant et le frère, tous émus de ma visite avec sur les lèvres des remerciements et le nom de Jane Thylda, Jane Thylda, qui a eu l’idée de cette collecte en faveur d’un camarade malade, et, la somme trouvée en un clin-d’œil, un soir, dans les coulisses, m’a prié puisqu’elle joue en matinée elle-même, de porter ces dix louis pour elle à l’effarant corbeau de l’antre de Plango, à la sauterelle fantastique qui la terrifiait chaque soir à l’acte du Sabbat et la forçait à danser la ronde maléfique entre le nain Youmafre et le crapaud Croachis.
—Monsieur Marcenay, il paraît qu’il est bien bon dans son rôle de vieux magistrat, m’a dit ma femme, soupire le corbeau Blancard; vous ne l’avez pas vu, vous, Monsieur, dans le Vieux Marcheur? Il parodie M. Guy des Variétés, et tout le monde dit qu’il est superbe: c’est un ami; ce que j’aurais voulu le voir!
Et c’est touchant cet intérêt d’artiste pour un autre.
—Et c’est aujourd’hui notre centième et je ne suis pas là, gémit le pauvre Blancard.
Autour de moi, ce sont des allées et venues d’infirmières, des recommandations de parents, des adieux, des doléances de malades que l’on quitte, les Blancard, mari, mère et frère me remercient encore une fois et je me sens vaguement l’âme de Séverine.
Vendredi 28.—A la Porte-Saint-Martin, Plus que Reine. —Les lettres de Paris à Nice m’ont trompé. Elle est charmante, elle est charmante, elle est charmante, elle n’imite pas Sarah, elle a consenti à être elle-même, et quoiqu’elle n’ait ni le type, ni la taille, ni le teint, ni la couleur des cheveux de Joséphine, cette créole, la Plus que Reine qu’est madame Jane Hading est coquette à souhait, câline à miracle, et arrive surtout à donner l’impression d’une femme vraiment bonne. C’est la bonne Joséphine, avec, sur les épaules et sur les seins, une nacre et des blancheurs rosées que n’a jamais eues l’impératrice.
La pièce, c’est du Frédéric Masson découpé en tranches, anecdotique au premier tableau du Palais-Royal, tragique à l’acte de Fontainebleau et de la porte murée, où l’épouse répudiée va se heurter le front, intéressante en somme comme une suite d’estampes.
M. Coquelin, pour jouer Napoléon, a arboré un faux nez; il avait déjà abordé les nez d’emprunt dans Cyrano; faux nez dans le Rostand, faux nez dans le Bergerat, c’est une vocation tardive, mais c’est une vocation. L’appendice extravagant et riche en métaphore du cadet de Gascogne seyait mieux au type de M. Constant Coquelin que le nez impérieux de César; il y tâche de tout son talent, mais le rate de même. On ne refait pas un profil: