Ne forçons point notre talent,
Nous ne ferions rien avec grâce,
Et jamais Sarcey quoi qu’il fasse
Ne pourra passer pour galant.

En revanche, M. Desjardins est beau comme une médaille antique dans Lucien Bonaparte et, qu’il soit de Frédéric Masson ou de madame Campan, M. Bergerat a écrit un bien beau quatrième acte.

Malheureusement, les autres s’en ressentent.

Samedi 29 avril. —Au théâtre Sarah-Bernhardt, les coulisses d’un samedi littéraire. Dans la loge de la grande artiste, vaste, aérée et claire avec son salon Liberty, tout encombré de fleurs (fleurs rares et poétiques qu’on sent choisies par Sarah elle-même, arums, iris et clématites, et les plus bleues parmi ces clématites), c’est la légion sacrée, comme a écrit Sarcey, la légion des amis de la première et de la dernière heure, les inséparables. Mademoiselle Louise Abbéma est leur chef, Loulou dans l’intimité, et c’est aussi Rostand, d’élégance impeccable, comme peint à même la peau dans des complets adéquats de drap uni et sombre, la face d’ascète creusée sur des hauts cols-carcans, où la cravate assortie au costume en continue la couleur. Madame Sarah Bernhardt, qui rit aux larmes, leur raconte et leur mime même un peu la parodie que M. Guitry vient de lui faire de Coquelin et de Jane Hading dans Plus que Reine. Madame Sarah Bernhardt parodiant Jane Hading. La chose a d’autant plus de piquant que maintenant madame Jane Hading ne l’imite plus.

Dans les coulisses, adossés à un portant, cette somptueuse et traînante robe de dentelle blanche, ce manteau de cour, cet éclat des yeux et des lèvres, cette fraîcheur éclairant l’ombre poussiéreuse de l’endroit, madame Héglon. Amenée là par M. Catulle Mendès, dont elle va dire les Chansons de route, Myriam Héglon, qu’hospitalise aujourd’hui, Sarah Bernhardt, est traitée par elle en souveraine; une fois n’est pas coutume. MM. Catulle Mendès et Xavier Leroux font escorte, le poète et le musicien; plus loin, c’est M. Guitry, en représentation aujourd’hui chez son ancienne directrice. M. Guitry a aussi son cortège: Jules Renard, dont il va dire une des amusantes Bucoliques; M. Tristan Bernard, tout le clan des auteurs gais enfin, les auteurs gais de M. Guitry, qui va triompher dans le Petit Lapin.

M. Gustave Kahn, l’autre organisateur de ces matinées, erre, assez désemparé dans les limbes du fond; on sent qu’il n’a amené personne. M. de Max rôde, dépareillé comme lui, dans le clair-obscur des vieilles toiles.

Sarah pénètre dans les coulisses, et aussitôt les groupes se rapprochent; il y a concentration subite autour de la Muse; mais la Muse en complimente une autre: la robe blanche de Sarah s’incline et se ploie devant la traîne neigeuse de madame Héglon. C’est l’entrevue de deux reines. Berthe Bady, Mellot, qui va créer ici Ophélie et Blanche Defresne, mélancolique et blonde comme une élégie, passent et repassent au second plan. Ulmann apparaît à la porte, et son retour paraît de bon augure à tous, après les bruits inquiétants qui avaient couru sur l’Aiglon. N’avait-on pas dit que M. Edmond Rostand, cédant aux prières de M. Le Bargy, avait porté sa pièce à la Comédie-Française? Sa présence dans les coulisses du théâtre Sarah-Bernhardt est un formel démenti à de tels racontars, et le concours de madame Héglon, l’éclat d’un heureux présage; tout cela est commenté, chuchoté, interprété par chacun et par chacune. Dans la salle, les applaudissements saluent les tirades des artistes en scène: mais le vrai spectacle, la comédie d’intrigue, est derrière le décor.

Dimanche 30 avril. Dans le monde.

Des larmes sont en nous. C’est la sécurité
Des peines de savoir qu’il y a des larmes toujours prêtes.
Les cœurs désabusés les savent bien fidèles;
On apprend, dès l’enfance, à n’en jamais douter.
Ma mère, à la première, a dit: «Combien sont-elles?»
Des larmes sont en nous et c’est un grand mystère!
Cœur d’enfant, cœur d’enfant, que tu me fais de peine
A les voir prodiguer ainsi et t’en défaire
A tout venant, sans peur de tarir la dernière...
Et celle-là pourtant vaut bien qu’on la retienne...
Non, ce n’est pas les fleurs, non ce n’est pas l’été
Qui nous consoleront si tendrement: c’est elles.
Elles nous ont connus petits et consolés;
Elles sont là en nous, vigilantes, fidèles;
Et les larmes aussi pleurent de nous quitter.

Ces vers d’émotion et de charme de Henri Bataille, c’est mademoiselle Berthe Bady qui vient de les dire, après le Madrigal triste et la Nuit de Baudelaire. Elles les a dits, et avec quel don de sensibilité communicative et contenue, quelle simplicité de diction prenante et pourtant savante! Tous ceux qui l’ont entendue le savent, et même aussi le public puisque Edmond Sée, dans son feuilleton de la Presse ce matin même, vient de la consacrer par cette phrase: «Mademoiselle Berthe Bady est la vraie gloire des matinées du théâtre Sarah-Bernhardt, mais déjà dans le salon, où sa récitation vient de mettre un peu d’au-delà, la banalité des conversations reprend pour déplorer l’horreur de cette matinée du Vernissage.»

C’est bien fini, le vernissage est mort, la réunion des deux Salons a été son glas; ça n’a pas été journée des dix mille, mais des trente mille badauds, et, d’un tacite accord, le monde élégant désormais s’en abstiendra; autant inaugurer la foire de Neuilly ou la fête du Trône, d’autant plus que des kilomètres de toiles exposées là ne sont pas beaucoup meilleures que celles des baraques foraines. Quant aux envois de la sculpture, il y a des musées de cire ambulants qui les valent... Avez-vous vu les Rodin? et l’on cite le mot de Gérôme devant l’Eve du maître: «—Frémiet a donc exposé cette année?» Et tout le monde de rire.

Quelle salutaire idée j’ai eue en n’allant pas me fourvoyer dans cette cohue! Habits noirs et épaules diamantées continuent de salonner comme Arsène Alexandre ou Gustave Geffroy, et je songe en moi-même au mot de Goncourt: «Ce qui entend dire le plus de bêtises, c’est un tableau d’exposition, le jour du Vernissage.»

Lundi 1er mai.—Galerie des machines, aux deux Salons... pour faire comme tout le monde.

D’abord à la section des objets d’art, aux Champs-Elysées. On est cueilli, là, happé au passage par un tas de bibelots curieux et affriolants; c’est comme une halte avant de pénétrer dans le labyrinthe effarant des galeries.

Retrouvé là un joli groupe de Ferrari Renaud et Angélique, albâtre, acier, marbre et cuivre: un amalgame, un ragoût très savoureux de pierre et de métal, le mélange de sculpture et de ciselure déjà apprécié l’an dernier dans le groupe du Cygne et Léda. M. Ferrari est fidèle à son modèle: je reconnais la souple et fine nudité d’Angélique pour l’avoir admirée dans le sommeil abandonné de Léda. Très drôles et curieusement modelées, les sept étendues de femmes nues d’Henri Loisel, intitulées: Une semaine, et la jolie jeune femme, qui a posé trois d’entre elles, en est tout honteuse: le public la reconnaît et la déshabille sous le drap sombre de son costume tailleur. Retrouvé, là aussi, la féerie des émaux et des pierreries de Lalique. Quoique similaires, les vitrines de MM. Fouquet et Foy méritent d’être remarquées. Un merveilleux tapis; toute une flore de forêt, longues tiges vertes fleuries d’ombelles, blancheur de ciguë et d’orties, doit être de Ballery-Desfontaine; enfin, un buste de M. de Max me requiert. Etrangement maquillé et peint, il semble une cire et est de marbre: il représente, dans son rôle de Roi de Rome, le jeune et talentueux tragédien; ce sont bien ses cheveux roux, son pur et fin profil de diplomate, nez aux ailes vibrantes, bouche étroite et sans lèvres, menton aigu, galochard même, buriné, l’on dirait, dans de l’insolence et du flegme hautain; une très jolie créature est arrêtée devant, en extase, invraisemblablement mince avec une inquiétante opulence de hanches et c’est mademoiselle Odette Vallery en personne, l’étoile du music-hall de la rue Richer; et l’à-propos de la rencontre me fait songer à la bizarre destinée du comédien. Sculpté dans le marbre, il faut qu’on le maquille et qu’il prenne les aspects d’une cire peinte; traduit en buste, au lieu de l’exposer à la sculpture, on l’envoie aux objets d’art au milieu de bijoux, de bracelets et de peignes, et là, il faut qu’une femme se pose en point d’admiration devant lui, et cette femme est Vénus Callipyge elle-même.

La destinée de M. de Max est vraiment celle d’un empereur byzantin.

Mercredi 3 mai.—A la Comédie-Française, à la répétition générale du Torrent.

Ne forçons point notre talent!

Le délicieux ironiste d’Amants et de Georgette Lemeunier, le fournisseur breveté des mots exquis, des impertinentes allusions, des mordantes boutades et des réticences cruelles de mesdames Réjane, Granier et de M. Guitry, le Maurice Donnay un peu chatnoiresque et d’autant plus charmant, le maître de l’adultère et des liaisons dangereuses, l’auteur dont nous raffolons toutes! le tendre et sceptique amoureux de Douloureuse, ce chef-d’œuvre, ému quand il se souvient et implacable quand il se reprend, a voulu cette fois, écrire pour mademoiselle Bartet, MM. Duflos et le Bargy et la Comédie-Française. Mieux ou pis, il a voulu réhabiliter l’amour et la passion auxquels il ne croyait pas naguère; cet amour et cette passion qu’il a si finement raillés même; que dis-je? il a voulu proclamer le droit à la vie, le droit de vivre sa vie (dangereuse thèse qui peut conduire au droit au meurtre, au droit à la débauche, et au droit au vol, puisqu’il établit déjà l’adultère), et pour nous faire accepter tout cela, le railleur et le joli faiseur de mots rosses qu’est M. Maurice Donnay nous a conduits au prêche.

Si charmeur et fin psychologue en chambre que soit M. Le Bargy dans le désillusionné Morins, si parfait abbé tout de bonhomie et d’indulgence que soit Féraudy-Bloquin, leurs consultations autour de la détresse de madame Lambert ne parviennent pas à intéresser le public à un malheur d’exception; la faute de Bartet n’a d’excuse que dans la bassesse d’âme de son honnête homme de mari, et si M. Donnay n’avait pris soin de faire de madame Versannes la plus adorable et la plus haïssable des poupées parisiennes, son type de Julien Versannes ne serait qu’un mari bien ordinaire, courtisan indiqué de toute jolie femme et prenant son plaisir dans un ménage voisin; mais il y a cet odieux Lambert, type œuvré de main d’artiste du bourgeois autoritaire, libre-penseur, sûr de lui-même, horrible produit des immortels principes et inévitable petit-fils de la Révolution, Lambert armé de la loi et des conventions contre toutes les délicatesses du cœur; et il y a aussi les jolis couplets de Le Bargy, et les sottises à fleur de peau et à cœur vide de cette jolie oiselle de madame Versannes.

Mademoiselle Muller y est délicieuse, et MM. Le Bargy et Féraudy ont trouvé, dans les deux raisonneurs, une occasion difficile de créer deux vrais rôles: la pièce a d’ailleurs tout ce qu’il faut pour réussir: une soutane d’abbé et un décor d’usine.

Coquelin cadet et M. Beer, chacun dans des rôles de célibataires, l’un humoriste et l’autre flirteur honoraire, ont des entrées de clown assez divertissantes.

Vendredi 5 mai.—Au salon. Ces dames:

«Je ne sais pas bien ce que je veux, mais je sais que je veux.» Oisonnerie délicieuse d’une femme de peintre rembarrant son mari. Réponse typique et rare d’une épouse en mal d’humeur et de névrose, et que me rapportait, avec la joie exultante d’un trouveur de trésor, un peintre ami de la maison.

Si cruellement qu’une femme ait jamais pu nous faire souffrir, ce genre de boutade nous venge et nous console de tout.

Décidément, la femme est un refuge. Et me consolaient-elles assez de certaines critiques salonnières, partis pris dogmatiques et rageurs d’écrivains têtus et sectaires, la reposante inconscience, la sincérité d’élan et la sympathie irraisonnée vers le joli, le poncif et le léché des trois exquises petites madames, mesdames de Versannes, de Versatile et de Futile aussi, que je me plus à suivre, aujourd’hui, à travers les Salons Champ de Mars-Champs-Elysées.

Etaient-elles assez mannequins de chez Doucet, avec leurs tailles longues et leurs hanches étroites, sanglées dans les robes plates et remuantes du jour; et la bonne odeur, oh! combien douce à respirer, que laissaient derrière elles, tel un troublant sillage, le fringant roulis de leurs croupes! étaient-elles assez délicieusement femmes, femmes de gestes voulus, de poses étudiées et de babillage puéril, et comme instinctivement, spontanément, elles allaient droit à la peinture qui devait leur plaire et qui leur ressemblait: «Les jeunes hommes de Courtois, sont-ils assez chair de pêche et duvetés, et les Carrier-Belleuse, ma chère! on voudrait être danseuse pour être peinte ainsi.» Oh! les trois charmantes poupées!

En vérité, je leur en aurais voulu si leurs préférences n’avaient été aux peintres mêmes que je leur devinais, car elles allèrent naturellement aux envois de M. Jean Béraud, à cause de Le Bargy, aux tableaux de Gervex, parce que les élégances de la scène du yacht, comme au portrait de M. Paul Robert, parce que le prince Henri, leur prince!

Les La Gandara, les retinrent un moment, parce que la princesse de Brancovan-Chimay et les étoffes si curieusement peintes... «Un peintre à la toilette, tant il comprend le satin! mais il n’embellit pas, il enlaidit plutôt.» Les nudités de Stewart, tachetées d’ombre et de soleil, leur plurent comme une inconvenance, l’une chuchota aux autres le nom de... Gordon Bennet et l’histoire des séances de modèle dans le parc, mais elles hâtèrent le pas devant les Simon, dédaignèrent les Cottet et pâmèrent en extase devant les Madeleine Lemaire... Oh! ce triptyque! cette femme en hennin, ces lys, ces roses et ces pains et les vers, la poésie, ma chère! Sainte Roseline, Rosa, la rose, ça se décline.

Roseline! Je reconnais le miracle de sainte Elisabeth de Hongrie, la transmutation des pains d’aumône en roses fleuries de la légende des saints; je reconnais aussi Juliette, l’ancien modèle de Picard, l’adorable Juliette des naïades des années précédentes, Juliette, la figurante unique de la Lépreuse. C’est elle qui, cette année, a posé la sainte moyen-âgeuse de madame Lemaire.

Vous n’avez pas gagné au change mademoiselle Juliette, et, rendue par Picard, votre beauté avait un autre caractère. Qu’est devenu le côté puéril et terrible à la fois de votre profil de petite nymphe primitive et la belle ligne inquiétante de votre menton trop long et de votre nez trop court sous l’entêtement du front bombé et bas; tout cela s’est édulcoré, fondu, adonisé, sous les doigts de peintresse et de modiste aussi de madame Lemaire, et comme sainte Elisabeth de Hongrie, vous êtes devenue Roseline, mousseline et vaseline! J’aimais mieux la Juliette d’autrefois.

—Maintenant il faudrait trouver le portrait de Rostand et celui de Deschanel. —On dit le Boutet de Monvel délicieux, une vraie tapisserie du douzième. —Oui, Jeanne d’Arc.

Et elles vont au Boutet de Monvel. Sont-elles assez gentilles! Je les embrasserais si j’osais, et quelles jolies nuques elles ont sous la soie dorée de leurs cheveux, des nuques d’une chair satinée, savoureuse et menue; comme je les aime d’être si d’accord avec elles-mêmes. Je suis sûr qu’elles vont hurler devant les Carrière: Carrière!

Geffroy, vous qui passez,
Daignez me secourir.

En effet, ça ne manque pas! Quel joli Salon elles écriraient, celles-là, si elles notaient leurs impressions.

Lundi 8 mai.—A l’Opéra, première de Briséïs, de MM. Ephraïm Mikhaël et Catulle Mendès, musique d’Emmanuel Chabrier.

Briséïs a seize ans: son front veiné d’iris
A la douce pâleur des aubes matinales
Et ses pieds transparents aux doigts cerclés d’opale,
Font rêver au calice étincelant des lys.
Elle songe au Scamandre où dans les joncs fleuris
Elle se baignait nue, au temple aux larges dalles,
Où ses pieds bondissaient au son clair des crotales,
Ses pieds frais, aujourd’hui, de lourds joyaux meurtris.
Elle revoit en rêve au fond des crépuscules
Le chœur plaintif et doux des blanches hiérodules,
Chantant l’hymne du soir sous les cieux solennels,
Et, triste au souvenir de ses vœux éternels,
Sous ses bras nus, parmi la gaze violette
De ses voiles, pleurante, elle cache sa tête.

Briséïs, la captive d’Achille, les intrigues d’Agamemnon, la colère du fils de Thétis contre le roi des rois contraint de rendre enfin sa conquête, la dissension au camp des Grecs et la splendeur épique du poème d’Homère. J’en veux presque à MM. Mendès et Mikhaël de m’avoir fait espérer les féeries d’or et d’airain de l’Iliade pour m’offrir la fable fanatique et sombre de la Fiancée de Corinthe; mais il y a la musique de Chabrier, la caresse enveloppante, toute de brise alizée et de parfums du large; le chant d’aurore et de mer matinale des rameurs de la galère d’Hylas, il y a le duo balbutiant d’amour puéril et charmeur des deux fiancés sur le banc de marbre, dans l’ombre des lauriers roses, il y a la plainte et la crainte de Briséïs redoutant pour Hylas les courtisanes des mauvaises îles et les embûches des traversées lointaines, il y a... il y a tout cet acte enfin, troublant et nostalgique par le mystère des autres inachevés, tel un fragment de fresque retrouvé, une de ces merveilleuses peintures de Pompéï, dont les personnages survivants font d’autant plus regretter les figures disparues, les couleurs périmées, et l’ensemble aboli.

Samedi 13 mai.—La mort de Henry Becque.

Sa carrière fut longue et peu remplie. Aucune de ses œuvres n’eut un succès éclatant et immédiat. Il était venu au monde sans fortune et s’en va de même... Néanmoins, il fut glorieux, moins peut-être qu’il ne le désirait, mais presque autant qu’il le méritait, et plus assurément qu’une foule d’ennemis ne lui aurait permis s’il leur en avait demandé la permission. Son nom était universellement connu, même par ceux qui ne connaissaient pas son œuvre. Il jouissait d’une grande considération, surtout parmi les écrivains dramatiques de la jeune génération, qui l’avaient élu pour maître. On le recherchait presque autant qu’on le craignait. Il dînait en ville tous les soirs. Il était officier de la Légion d’honneur. Un fauteuil à l’Académie lui était réservé. Sa pauvreté officielle et «reconnue d’utilité publique» lui avait valu différentes pensions assez larges. Il était entretenu comme un grand fonctionnaire, et sa fonction, depuis quinze ans qu’il s’était mis volontairement à la retraite, était de faire des mots cruels. Reconnaissons qu’il les faisait bien et avec bonheur.

Le morceau funèbre pourrait être signé du mort lui-même, c’est du Becque posthume, et du meilleur. Quel portrait! Le pauvre cher défunt ne l’aurait pas mieux buriné; mais oyez la suite:

C’était un homme qui avait du caractère, et le caractère peu endurant. Il était violent, amer, sarcastique, dépourvu d’indulgence et d’un esprit désobligeant. Il ne pardonnait pas à ses ennemis, et on dit qu’il ne ménageait guère non plus ses amis. Il aimait beaucoup à haïr. Il faut dire, à sa louange, que ses haines, comme ses rancunes, n’avaient rien de bas, de personnel, ni même peut-être de très profond; elles étaient l’aliment nécessaire de son génie si particulier, et elles entretenaient constamment sa verve. S’il invectivait souvent certains hommes, c’est qu’il n’aimait pas leurs idées et qu’il était dans son tempérament assez direct de s’attaquer plus volontiers aux hommes qu’aux idées, car ceux-ci lui offraient plus de prise que celles-là. Ou bien, c’est qu’ils lui avaient fait tort en quelque chose. Il était du reste assez facile de le contrarier, et je crois qu’il était né susceptible, facilement irritable, et plutôt malveillant.

Il ne suffisait pas, quoi qu’on en ait dit, d’avoir du succès pour devenir son ennemi. Mais il ne pardonnait pas les succès faciles et obtenus par des moyens de mauvais aloi, car sa conscience d’artiste ne lui en avait jamais permis de tels. Au demeurant, c’était un fort honnête homme de lettres et aussi un fort honnête homme qui ne fit jamais de tort à personne qu’avec des mots. Il est vrai que, contrairement au dicton, quelques-uns de ses mots ne s’envoleront pas et resteront comme des écrits.

Il n’aimait pas beaucoup la plupart de ses confrères. Il n’aimait pas non plus beaucoup les directeurs!... Ah!... Il n’aimait pas non plus beaucoup les critiques. Il avait ses raisons pour cela, et il les donnait volontiers sans trop se faire prier. Il racontait sur les uns et sur les autres beaucoup d’anecdotes où ils ne jouaient pas, en général, des rôles très favorables.

Mais il aimait beaucoup la société des femmes, et je crois qu’elles ne détestaient pas la sienne. Il était fort galant et empressé auprès d’elles. Il savourait leurs mots et d’autant plus qu’elles le régalaient davantage par leur bêtise, leur cruauté ou leur rosserie, et réalisaient ainsi son idéal qui n’était point tendre. Ai-je besoin de dire qu’il était fort misogyne.

Et cette page, parue en tête d’un grand quotidien du matin, est anonymement signée Tout-Paris; pis, l’impression en petits caractères décourage presque le lecteur. Quelle prudence et quelle modestie! Parmi tant d’encre sympathique répandue sur la tombe du mort, j’ai pensé que ces quelques lignes étaient celles qui lui ressemblaient le plus. Comme Henry Becque les eût aimées, ces lignes, surtout écrites sur un autre; et même imprimées de son vivant, je crois qu’il les eût préférées à l’éloge de certains.

Voilà pourquoi je les reproduis.

Mardi, 16 mai.—Onze heures, aux Folies-Bergère. —La souplesse étirée et robuste des corps d’acrobates et des nudités de danseuses, l’aspect de longues fleurs des unes dans le remous des jupes évasées en calice, les jambes fines apparues comme deux pistils, le cambrement brisé des tailles renversées en arrière, tels des grands lys après la pluie, et, balayant soudain le sol, les flots éployés des chevelures; tout cela en vérité forme un vivant, capiteux et captivant spectacle... et après la valse-tourbillon des Dante, cette valse où, vibrante comme une tige d’acier et puis fluide, on dirait comme l’eau, une si étrange fille se contourne et se ploie avec des mollesses d’étoffe, après les exercices de force des hallucinants Paxton, pareils à deux Dioscures dans la soie brillantée de leurs maillots blancs: c’est la gaieté, la furia, la fleur de sang, de santé et de joie, le parfum d’œillet, de jeunesse et de jasmin aussi de cette incomparable fille, toute de souplesse et de déhanchement dans sa mantille et ses pampilles noires, qui a nom la Guerrero.

La Guerrero, c’est-à-dire l’Andalousie en personne cambrée et cabrée dans une Malagueña qui flambe, pétille et qui sent bon, la Guerrero, le plus délicieux visage que j’aie encore vu depuis Miss Saint-Cyr, sur la scène des Folies, la Guerrero, ce bijou rose et noir, cet œillet de chair vive, cette jonquille qui danse, ce grelot d’or d’une veste de torero.

Un vrai spectacle où conduire une femme grosse; on serait sûr d’améliorer la race, si toutes les Parisiennes, en voie d’être mères, allaient voir jouer chaque soir les muscles des Paxton et la taille onduleuse des Dante et de la Guerrero.

Jeudi 18 mai, 9 h. 1/2.—La fête de Vaugirard, boulevard Pasteur, à l’angle des rues de Sèvres et Lecourbe. C’est là que le mouvement, le tumulte et le brouhaha sévissent, c’est le rond-point choisi par tous les manèges: manèges de chevaux de bois, manèges de cochons, balançoires, ballons et montagnes russes. Tous sont pris d’assaut, et, chargé de familles, tout cela tourne, se croise, se rencontre ou paraît se rencontrer, s’effleure et se frôle presque, emporté dans tous les sens, sens parallèles et sens inverses, dans un tourbillon de lumière et de cris.

C’est un vertige: des paillons luisent, des jupes s’envolent, des têtes se renversent, des animaux se cabrent, fantasques et chamarrés d’étoffes: une vraie charge de l’apocalypse.

C’est une chevauchée de garçons et de filles: les uns gouaillent, les autres délirent. Que de chatouilles, que de bras éperdus et que de rires, que de virginités compromises! C’est la course à l’abîme se ruant en cercle au-dessus des têtes et des épaules de la foule; il y a là des vestons et des blouses, des chapeaux, des casquettes et des casques de cuirassiers permissionnaires; et tous, bouches bées, les yeux écarquillés et ravis, regardent monter dans le ciel les couples des balançoires, passer dans une trombe, sur le dos des licornes, les couples des manèges, Polyte avec Titine et Mélie avec Dumanet; des prunelles s’allument quand se découvre une cheville; et ce fracas qui roule là-haut, dans les cimes d’arbres, c’est le wagonnet des Montagnes-Russes. C’est un sabbat, c’est une féerie, et l’assourdissante rumeur des orgues! Et tout cela, dans la lueur verte et mouillée, comme laiteuse, des marronniers en fleurs, toute une avenue d’arbres pareils à de grandes girandoles de cire, et parmi les feuillages, c’est le papillotement continu, le clignotement imprévu de tant de lampions et de tant de verres de couleur! là-bas, dans le carrefour, c’est l’incendie tournant, ce sont les geysers de flammes des manèges en marche, et les omnibus passent, ébranlant les pavés, et passent aussi, hués par la foule, des fiacres et des fiacres. L’azur nocturne est troué d’un va-et-vient de balancelles; la Grande Roue de l’Exposition, illuminée, se profile en clartés au-dessus des toits; c’est fou, abracadabrant, grouillant et coloré comme un tableau de Cornélis de Moor: c’est compliqué, fantasque et virevoltant comme une composition de de Feure. A l’angle de la rue de Sèvres, sous un immense dôme peint de pseudo-fresques de Tiepolo, tournoie un manège de lapins blancs gigantesques; ils galopent trois par trois, les oreilles droites et droite la queue, enrubannés de bleu-céleste et mordant sournoisement un énorme louis d’or: c’est le clou de la fête.

La foule se rue sur les lapins, les femmes surtout. Oh! la joie des petites apprenties enfourchant l’animal détesté... la course aux lapins: Parisiennes, quel symbole!

Le manège concurrent est installé près de la rue du Château, des pancartes en promènent l’annonce dans la foule: «Elles arrivent, les Vaches sont arrivées.» Les vaches et les lapins; les cochons ont vécu, les cochons sont détrônés.

Les vaches et les lapins, l’engouement et la joie populaire de Paris, à la veille de 1900. Quel document pour la postérité!

Lundi 22 mai.—Théâtre Sarah-Bernhardt: la Tragique histoire d’Hamlet, prince de Danemark. Hamlet, le rôle le plus complexe et le plus difficultueux peut-être de tout le théâtre de Shakespeare, mettons même de tout le théâtre, celui, dont la philosophie hésitante et triste a fourni le plus de gloses et de commentaires aux penseurs comme aux critiques, le personnage dont l’interprétation a déchaîné le plus de polémique et passionné et divisé le plus de partisans: l’Hamlet gras et robuste, sorte de géant blond, l’irrésolu et mélancolique Hamlet des Anglo-Saxons, qui veulent voir dans le prince à l’haleine courte de Shakespeare un Danois lymphatique et lourd de bière aux indécisions tout à coup écroulées en colères de brute, puis l’Hamlet raisonneur et soudain égaré, espèce de fou furieux déjà mûr et barbu, qu’ont imposés ici, à l’imagination des foules, l’Hamlet-Faure de l’opéra d’Ambroise Thomas et l’Hamlet Mounet-Sully de la traduction de Paul Meurice, et enfin l’Hamlet rêveur et halluciné, marchant à travers les brumes de sa folie parfois feinte et réelle parfois, volonté tour à tour naufragée et surnageante, que tout Londres applaudit et chérit dans Irving, un Hamlet imberbe, cette fois; et puis, s’il faut les nommer tous, l’Hamlet travesti qu’abordèrent déjà la tragédienne Leroux et la Diligenti dans ses tournées de Milan à Nice;... personnage d’autant plus écrasant que chacun après la lecture (et tout le monde a lu Shakespeare), s’est fait un idéal différent du héros, héros de drame ou de légende, selon les tempéraments: autant de moules à briser, pour qui veut imposer à nos souvenirs un autre Hamlet de sa création.

Il appartenait à la créature d’énergie et de volonté qu’est madame Sarah Bernhardt d’avoir cette généreuse audace.

Dans une ingéniosité de mise en scène qu’elle a trouvé moyen de renouveler, elle donne un Hamlet contracté, volontaire, obstiné, aux yeux aigus et à la bouche amère; un douloureux et torturé Hamlet, ivre de dégoûts et de tristesse, dont les éclats de fureur ont plutôt l’air de spasmes; un Hamlet malade de la maladie du siècle, dont les nausées se crachent en soudaines invectives, conseils à Ophélie, bourrades à Polonius, pour retomber dans des lassitudes qui sont des dédains accablés.

Cet Hamlet-là est peut-être un peu cousin germain de Lorenzaccio... à moins que le souvenir obsédant d’une création fameuse n’ait gêné mon libre arbitre! madame Sarah Bernhardt avec son profil délicat et pur, la souplesse nerveuse de son corps si jeune, sa bouche de menace et ses yeux qui parlent, a peut-être, à mon gré, trop de race et trop de félinerie italienne pour l’indolent et lourd prince de Danemark; le Danois devient presque un Florentin avec elle; mais cela tient à la finesse même de son physique.

Toutes ses scènes avec Polonius, ses dialogues avec Ophélie, ses reparties aux comédiens, ses façons d’éconduire Guildestein et Rosencrantz, le ton dont elle dit «des mots, des mots», son «Va-t’en au couvent!» à son effarée et implorante fiancée, ses couplets sur la flûte et sur le nuage à forme de belette, puis de chameau, sa tristesse écœurée des railleries, la fatigue énorme de son mépris pour cette cour cynique et criminelle de sicaires et de complaisants; tout cela est merveilleux et saisissant de composition, de mimique et d’attitudes.

A l’acte de la comédie dans le palais, pendant la représentation du Meurtre de Gonzague, madame Sarah Bernhardt a, pour surprendre le trouble et l’aveu du roi, des rampements et des fixités d’yeux de chat sauvage, une façon d’approcher sa torche de la face du coupable qui donne froid dans le dos, et la captivante mise en scène d’un archaïsme si précieux de tout cet acte!

Dans la salle, quantité d’Anglais et d’Anglaises, curieux de voir interpréter le rôle d’Irving par mistress Sarah Berneart, quantité surprenante aussi de dames en cheveux courts, en jaquette de drap et petit col d’homme, que tous les John Bull de l’assistance s’obstinent à prendre toutes pour autant de Louise Abbéma.

Jeudi 25 mai. —31, rue Washington, dîné chez madame Judith Gautier, la fille du grand Théo, cette médaille syracusaine devenue, par la culture d’elle-même, une Japonaise d’Hokousaï, face régulière et pâle, on dirait modelée dans du kaolin, sous les cheveux noirs comme de l’encre de Chine.

Madame Judith Gautier est aussi directrice de théâtre, un merveilleux théâtre de marionnettes, où à la fois impresario, machiniste, décorateur, régisseur et costumier, elle modèle et sculpte de ses mains les personnages des drames qu’elle représente. Un petit cercle d’élus a déjà applaudi sur cette scène la Valkyrie et Parsifal pour l’œuvre de Wagner, et Une larme du Diable, de Théophile Gautier; et les drames wagnériens furent bel et bien joués avec chœurs et orchestre comme à Bayreuth. Cette année, enfreignant les statuts de la Société des auteurs, madame Judith Gautier monte sur sa scène un drame en vers dont elle est l’auteur, Tristane.

Comme elle me dit elle-même en me communiquant les maquettes des décors: «Cette fois, j’aurai tout fait, les acteurs et la pièce» et comme je m’extasie sur l’ingéniosité de ces maquettes: «Que serait-ce si vous aviez vu celles de la Valkyrie? soupire-t-elle; j’avais alors un collaborateur précieux, un jeune peintre, René Gérin. Pauvre garçon! mort à trente ans! Voyez s’il avait du talent...» Et prenant une lampe, elle l’approche d’un grand tableau où trois sirènes à la chevelure d’algues bercent le sommeil d’un chevalier d’une musique de coquillages, de madrépores et de coraux. «Quelle jolie imagination! et pourtant, ce n’est qu’une ébauche!»

Sur l’andrinople des murs, autour de nous, dans le salon, rasant presque les coussins des divans, c’est une galopade grimaçante de dieux indous, de masques japonais, d’armes d’Orient, de foukousas et de Bouddhas çà et là, un portrait de Wagner, le dieu du lieu, un autre de Gautier, puis un de Leconte de Lisle, et des pochades, dont l’une de Sargent, représentant la maîtresse de céans, interrompent cette fresque de soie et de bronze. Sous le rond lumineux de la lampe, nous feuilletons maintenant les albums du Japon. Il y a là des estampes amusantes aux détails exquis et minutieux: des poissons et des fleurs; des singes se balançant dans des guirlandes, et toute une animalité s’ébroue, souriante et malicieuse, parmi une végétation de rêve, que je préfère même aux scènes de personnages et de guerriers. Une page me requiert entre toutes, celle où deux lapins, un noir et un blanc, s’allongent en courant sur la crête des vagues; et l’atmosphère de ce logis de chimère et de rêve, l’ambiance même de cet appartement parisien où la fille de Gautier s’attarde et se complaît dans des évocations d’un Orient légendaire, me semblent résumés dans cette estampe du Japon, représentant la galopade de deux lapins-fées sur la mer!

Dimanche 4 juin.—Aux Acacias, onze heures du matin. Soleilleuse, poussiéreuse, avec ses maigres ombrages et ses verdures comme farineuses, c’est, sans contredit, la plus laide et la plus banale des avenues du Bois; aussi la mode l’a-t-elle adoptée; et sous les tricycles à vapeur et les automobiles, qui la sillonnent à des allures de locomotive, elle s’étend, ce matin, plus particulièrement laide encore, déshonorée par les buvettes en plein vent et les éventaires de flore commune installés là en vue de la Fête des Fleurs, la fête de la veille qui va se continuer aujourd’hui après le Prix d’Auteuil.

Sur tout son parcours, ce sont des tables dressées, des bâches tendues et des tréteaux les uns chargés de piles de verres, les autres de tas de pivoines et de bleuets amoncelés par les marchands; des litres rafraîchissent à l’ombre dans l’eau douteuse de seaux en zinc; des papiers gras jonchent déjà les gazons et dans les taillis, des fleuristes populaires ont apporté leurs chaises et ficellent fiévreusement des petits bouquets de deux sous, tandis que, vautrés dans l’herbe, les hommes ronflent à poings fermés, cottes de velours et vestes de toile bleue de rôdeurs de barrière, qui se réveilleront vendeurs à l’heure de la fête. Dans toute la travée de l’avenue, c’est une colonne d’âcre et chaude poussière, et le bois cher à M. Alphand fleure aujourd’hui une odeur canaille et commerçante de matinée du 14 Juillet.

De rares promeneurs, mais d’une élégance vernie, nickelée presque, des robes trop neuves, des jaquettes trop sanglées, des bijoux trop voyants et parmi les chaises de la Potinière, un bavardage à voix trop haute, des voix de tête aiguës, tout un vacarme de perruches en délire, mais pas une figure où l’on puisse mettre un nom; mademoiselle Charpentier, cependant, la fille de l’éditeur, mademoiselle Frantz Jourdain, Lucien Muhlfeld, Helleu, le peintre des élégances frêles; Zadoc-Kahn, et dans les teuf-teuf qui descendent à fond de train sur Longchamp, toutes les têtes des courtiers du bibelot et des commissaires-priseurs des ventes célèbres, tous les profils aperçus, l’avant-veille encore, aux enchères de la vente Talleyrand-Valençay, très peu de Viv’ l’armée pour parler le langage du jour, mais pas mal d’amis du colonel Picquart et de petites madones de la Revision... L’arrêt de la Cour de cassation, l’arrestation de du Paty de Clam et le retour de Zola, songez quelle victoire! On sent que tout ce monde-là est en joie et vient étaler là son triomphe. Deux promeneurs mélancoliques: «Nous sommes vaincus. —Nous n’y avons pas mis le prix, que voulez-vous?»

Devant le tir aux pigeons, toute une escouade de braves Pandores, les sergots réquisitionnés pour la fête déjeunent gaiement, installés sous les arbres.

Midi et demi.—Au Pavillon d’Armenonville, à l’avoine. —Ici, de la fraîcheur, une lumière douce, atténuée par de profonds et grands ombrages, un cadre d’élégance affinée et de haut luxe; le miroitement des argenteries et des cristaux à travers les glaces sans tain de la véranda, l’ombre verte des feuilles reflétées dans les tables laquées de bleu tendre, et parmi les ébrouements des chevaux, les cliquetis des mors et des gourmettes, les grincements des roues et les étincellements des harnais, des shake-hands, des jolis rires, des propos à bâtons rompus, des bonjour pour le plaisir de montrer les dents et de tendre une petite main surchargée de bagues, un va-et-vient de robes claires et de souples tailles gaînées de broderies sous d’imprévus virements d’ombrelle.

Ce sont les édifices extravagants et pointant haut vers le ciel des chapeaux de femmes, que lance aujourd’hui la mode; les premiers pantalons blancs arborés en même temps que les grands feutres gris à ruban de couleur par les hommes, et c’est Balthy anguleuse et dégingandée, tel un croquis de Toulouse-Lautrec, et c’est Cahen d’Anvers dans une charrette-tonneau bondée de jolies femmes, et c’est Nelly Newstraten, rose de la tête aux pieds dans une écumante robe de guipure, et si blonde, Nelly qui déjeune avec un grand seigneur vénitien, et combien d’autres encore! Les uns arrivent, les autres passent. Impossible de trouver une table, et parmi les nuances fondues des toilettes et du décor, pareil à une gerbe rouge de coquelicots, sanglé de vestes écarlates, l’orchestre prévu des Tziganes versant là sur tous ces déjeuners la veulerie égrillarde de leurs polkas et la fadeur langoureuse de leurs valses.

Propos d’une heure: quelques tables: —Vous avez vu les Acacias ce matin? —Oui, ils étaient tous sortis. —Très gai, l’avenir qu’ils nous réservent; ça va être pour nous la captivité d’Egypte...

A une table plus loin. —Ballot-Beaupré est insoupçonnable, c’est une conscience, tandis que votre Quesnay... —Ballot-Beaupré, je vous conseille d’en parler.

Autre table. —«Les La Gandara, moi je ne sors pas de là; sa princesse de Brancovan-Chimay sera un des portraits du siècle; avez-vous remarqué les mains, comme c’est traité, et quelle race dans la raideur un peu voulue de la taille; on sent que cette femme-là s’assoit sans jamais s’appuyer, comme nos aïeules au grand siècle, et cette maigreur, et la tête trop petite, accentuée encore par la volumineuse coiffure; et je vous fais grâce du fini des étoffes: il fait chanter le satin comme Velasquez. —Oui, on sent que cette petite femme-là est née pour être duchesse, mais j’aime autant le portrait de madame Salvator; c’est campé comme un personnage de musée, et la trouvaille des deux mains mettant la rose à la ceinture, on dirait un objet d’art, je ne sais quelle précieuse et vivante agrafe! Quel motif de fermoir pour Lalique! Voyez-vous, en jade, là, ces dix doigts posés sur une fleur d’émail, et puis le rose mat de la bouche, est-ce assez la manière de Whistler —Ou de Vélasquez. —Vous l’avez déjà dit, vous savez de qui il a commande pour portrait? —Non. —De Joseph Reinach; il est en pourparlers pour peindre mademoiselle Reinach. —Naturellement, peintre attitré des princesses, il peint la fille du souverain: c’est la consécration officielle du talent. —Mieux, je parie qu’il a demande d’achat pour le Luxembourg.

Autre table. —Et vous n’avez pas vu Marchand? —Non. —Vous avez perdu: très intéressant, tête sympathique, des yeux clairs regardant droit devant eux, un air de force et de confiance, le sourire un peu triste. —Il y a de quoi. —Mais si simple et un joli geste de mains croisées sur la poitrine, l’air apôtre. —Oui, Jules-Lemaître l’a dit, une tête de missionnaire. —Qui connaîtra le martyre. —Et la foule, la rue, si vous aviez vu sa physionomie ce jour-là! ça valait la peine. —Oui, l’atmosphère des fêtes russes à la venue du tsar. —Soit, mais tout l’élan d’un peuple, l’ivresse des foules vers le symbole d’une force. —Oui, le besoin de se donner un maître. —Au lieu d’en avoir trois cents, j’aimerais mieux un seul. —Oh! oh! Seriez-vous du coup d’Etat! —Coup d’Etat, quelle folie! Oh! ils en ont eu assez peur; l’ont-ils assez escamoté, le héros de Fachoda? On avait même caché son itinéraire, et l’absence de drapeaux aux monuments, et les brigades centrales campées dans les massifs des Champs-Elysées, tout à coup debout pour barrer le passage à la foule ruée, hurlante de joie, derrière le landau de Lockroy et, si la police n’avait pas joué des poings... —Et du plat du sabre. —Peut-être, mais il faut l’ordre avant tout; oui, sans cela cinq cents voyous entraient à l’Elysée derrière la voiture du ministre. —Seriez-vous révolutionnaire à ce point? —Non, j’attends.

Autre table. —Et madame Paulmier, dans la foule, sous le balcon du Cercle militaire. —Oui, et criant à tue-tête: «Vive l’armée!» —Dans la matinée j’ai vu bousculer par des agents un pauvre homme qui n’en disait pas plus. —Alors, ce soir-là, il aurait fallu arrêter plus de cinq cents femmes, c’étaient les plus enragées. —Le mystère des foules, l’ivresse de la force. —C’était beau quand même, ce balcon pavoisé, toutes ces chamarrures, ces dorures d’uniformes tassées autour de la poitrine de ces moustaches grises, l’émotion de tous ces officiers, de tous ces généraux en s’entendant acclamer par le peuple, les fleurs jetées du balcon sur les manifestants, toutes les fleurs envoyées depuis le matin au Cercle militaire que les officiers lançaient sur la foule en remerciement, et la face illuminée, presque extatique de Marchand, la poitrine haletante d’émotion, trop ému pour parler et, au moment où il allait le faire, Lockroy le prenant gentiment par la taille et lui faisant quitter le balcon, Marchand et sa tête brunie de héros doucement emmené par le petit vieillard blanc. Et le lendemain, il partait dans sa famille en congé de convalescence, et voilà comment on évite les révolutions.

Trois heures.—Auteuil, au pesage, devant la tribune des courses. —Que de toilettes en guipure et en broderie écrues! Onduleuses, étroites, moulant les hanches, jamais les robes n’ont été si merveilleusement adéquates au corps, et jamais les femmes n’ont eu si accusé l’aspect de longues fleurs sur tiges ou de merveilleuses vipères dressées sur elles-mêmes. Mais que de broderies, mon Dieu! Il y a abus; on croirait que toutes se sont donné le mot pour s’enrouler dans leurs stores, les stores en broderies bise et crème des somptueux appartements.

Tout à coup, des cris: «Vive Loubet! Vive le Président!» Ils retentissent à l’entrée du pesage: ce sont les amis de l’Elysée qui l’acclament. Cette ovation se passe derrière la tribune; M. Loubet vient d’y pénétrer avec les ministres et le président du conseil. Devant la pelouse, des cris de: «Vive l’armée!» répondent; c’est comme une traînée de poudre, la foule se porte en masse devant la tribune présidentielle, hurlant et vociférant des «Vive l’armée!» et «Vive la France!». Les «Vive Loubet!» sont étouffés, et comme des agents interviennent, malmenant les manifestants, on crie maintenant à tue-tête: «Panama!» et «Démission!» M. Loubet se lève et répond en saluant à ceux qui l’acclament. Sous la tribune, ce sont des scènes de pugilat, des injures, des gifles et des coups de poing; des femmes frappent à coups d’ombrelles, on se traite de juif, de faussaire, d’Esterhazy, de Prussien et de Paty de Clam. —M. le comte de Dion, venu se camper sous la tribune avec quelques jeunes gens pour y crier: «Vive l’armée!» est bousculé, appréhendé, frappé et jeté à terre par les agents: on l’emmène. Le tumulte est indescriptible, la mêlée générale. Dans l’effarement, l’escalier qui conduit à la tribune présidentielle est demeuré libre: un homme s’y précipite, l’escalade et arrive à niveau du Président, l’interpelle avec violence et lève sa canne. Le huit-reflets de M. Loubet est bossué, l’homme immédiatement cerné par la police est saisi, frappé et emmené sanglant: c’est le baron Christiani.

Quatre heures. —Derrière la tribune, même tumulte, même foule hurlante et houleuse, altercation très vive du comte Boni de Castellane et du préfet de police, M. Blanc. Des escouades de sergents de ville arrivent au pas de course: encore des pugilats, et encore des arrestations. Puis, voici un détachement des gardes républicains à cheval demandé en toute hâte à la préfecture. Vive l’armée! encore; ce sont les gardes qu’on acclame; ils viennent assurer le départ des ministres et du Président. M. Dupuy, déjà sur le perron avec M. Lockroy et son secrétaire M. Ignace, scrute obstinément dans la foule; les cris augmentent, les gardes repoussent la foule de la croupe de leurs chevaux; ils ont le sabre au clair, et sous la protection de la force armée, M. Loubet monte dans la première voiture avec le général Bailloud. Les autres suivent, et l’Elysée défile entre les sabres au clair et les cuirasses de l’escorte. A la sortie, des œufs crus lancés par la foule viennent s’écraser dans le landau du Président, M. Loubet s’essuie la joue, c’est la journée des œufs après celle des harengs.

M. le Président de la République a pu savourer, aujourd’hui, toutes les joies de la popularité.

Lundi 5 juin.—Onze heures du matin, au Bois, entre le champ de courses et la mare d’Auteuil. C’est la solitude de l’été sous les couverts comme sur la pelouse, tant la journée s’annonce accablante; les tribunes, toutes proches, apparaissent lointaines, comme évaporées de chaleur; des cris de cigales dans les gazons ardents; un silence fait de mille bruits d’insectes et d’herbes qui se fanent; le silence crépitant des lourdes matinées d’août. Pas une amazone, pas un cavalier sous la verdure immobile des allées; à l’ombre chaude d’un chêne, un groupe de faucheurs déjeunent, leurs faulx posées près d’eux.

Un bruit de grelots, un glissement rapide et velouté dans la poussière; pantalonné de blanc, le torse droit dans le veston de drap noir, le panama sur les yeux, c’est M. Henri de Rochefort qui passe à bicyclette; madame de Rochefort le précède, quelques amis les accompagnent, une victoria les suit.

Le temps de soulever mon chapeau, ils sont déjà loin! Loin, les acclamations, les cris et le tumulte de la journée d’hier!

Je rentre en traversant la piste même du steeple, paysage anglais coupé de haies et de rivières, qu’une passerelle de bois traverse en semaine, pour la commodité des piétons; dans les osiers et les lentilles d’eau des grenouilles coassent, leur chœur rauque et monotone monte au soleil comme le chant même de la prairie, et, à plat ventre dans les graminées, un charpentier, un des ouvriers employés à la réparation des tribunes, guette, épie la rêverie somnolente des grenouilles, et allongeant brusquement le bras au fond de l’eau, cherche à saisir l’une d’elles. Voilà un électeur que n’a guère ému, j’en suis sûr, la manifestation dont les feuilles, aujourd’hui, sont pleines; et l’ami qui m’accompagne et qui a lu dans mon sourire, résume en trois phrases courtes la philosophie de la situation. «La grenouille, le peuple la pêche, les députés la mangent, il y en a même qui l’épousent.»

Même jour, dix heures du soir.—Hamlet, l’avant-dernière représentation de madame Sarah Bernhardt. Salle comble, l’annonce du départ de la tragédienne ne laisse plus une place au bureau, la moyenne des recettes est de dix mille; mais le prince de Danemark est bien las, il a joué deux fois dans la journée d’hier, le soir et en matinée, et sa voix demande grâce. Un ami, qui revient de la loge de l’artiste, me dit qu’Hamlet rayonne; madame Sarah Bernhardt est une ardente révisionniste et les événements de samedi, ceux de la veille aussi, qui donnent gain de cause à ses amis, la mettent en joie. Comme je m’informe des visiteurs de la loge, sur le nom du docteur Pozzi (je viens de le voir dans la salle). —«A propos, elle va fonder un dîner, le dîner des opérées, toutes celles que Pozzi a guéries; naturellement, aucun homme, excepté l’opérateur. C’est Sarah elle-même qui en prend l’initiative avec Séverine.»

Séverine! madame Sarah Bernhardt! Toutes unies dans le culte du colonel Picquart, c’est la communion nouvelle, la religion des belles âmes et des intelligences hautes; et puis il n’est pas mauvais de proclamer l’amour de l’Innocent à la veille d’une tournée à l’étranger. A Londres comme à Milan, à Naples comme à Munich et même à Bruxelles. Allemands, Italiens, Anglais, Hollandais et Belges, tout le monde est révisionniste, et c’est l’acclamation de la femme avec le triomphe de l’artiste.

Dans la salle, au balcon, vêtu de gris cendre, le gris velouté et doux des costumes de femmes, le Sâr Joséphin Péladan, Sâr, Mage et Ethopoète; une barbe, et une chevelure assyriennes le dénoncent à la curiosité du public; la Sârine auprès de lui, coiffée d’un volumineux chapeau blanc, où s’érigent deux ailes de cygne, le casque de Lohengrin... Que de gestes, que de cycles!

Jeudi 8 juin.—A l’Opéra-Comique, Cendrillon.