Si Peau d’Ane m’était conté
J’y prendrais un plaisir extrême.

Ah! le joli conteur qu’est M. Albert Carré, et quels bons illustrateurs de son texte il a trouvés dans Carpézat, Rubé et Jusseaume. Madame de la Haltières et ses deux pécores de filles sont parties au bal de la cour, et Cendrillon Cendrillonnette est demeurée assise, seule, au coin de l’âtre, où elle rêve, et du prince et des splendeurs du bal; et voici que les tapisseries s’animent, que le fond de suie de la cheminée s’éclaire et sous leurs grandes ailes de phalènes, voici l’essaim des fées et des lutins, fées diaphanes et farfadets bleuâtres tissant au clair de lune la robe d’apparat, la robe argentée et changeante qui fera princesse l’humble Cenerentola du conte; puis voici, affalé sur son trône et incurable de mélancolie, le Prince Charmant Emelen, le prince obstinément silencieux et désespérément inattentif au concert champêtre des jolis sonneurs de viole et de flûte d’amour; puis voilà l’adorable ballet des dames joueuses de mandoline.

Oh! le joli plongeon de leur robe bouffante sous le galant manteau de cour, les saluts et les passades de leurs cavaliers en pourpoint busqué vert-amande et le papillotement, le mouvement et la coquetterie altière de ce divertissement de Mariquita, que pourrait signer Roybet, tant il chatoie de satins et de velours... Et le Corot du troisième acte, la symphonie lunaire de l’arbre des fées avec les rondes de nymphes dans les lointains de brumes, et la descente lente, lente de la branche de l’arbre au-dessus des amants... et la véranda toute ruisselante de fleurs du quatrième, la ville vue à vol d’oiseau à travers des échevèlements de pivoines, de roses et de volubilis frissonnant et mouvant comme dans une estampe d’Hokousaï; et dans le palais italien l’apothéose, à travers les colonnades de marbre, d’onyx et d’agate, le défilé des princesses, celles d’Orient et celles des Pôles, des Byzantines et des Barbares venant tenter en vain l’emprise d’un cœur que le prince n’a plus.

Si Cendrillon m’était chanté,
J’y prendrais un plaisir extrême.

Mais voilà, la musique est de Massenet et les coccinelles sont couchées et l’inspiration du musicien a imité les coccinelles. La Cendrillon qu’il nous donne n’est que la petite fille d’Esclarmonde et de Manon, et combien affaiblie! une très neurasthénique petite fille qu’il faudra conduire à la Bourboule, pour la débarrasser de gênants souvenirs.

Mais M. Albert Carré demeure un bien beau conteur; que n’a-t-il aussi écrit la musique!

Vendredi 16 juin.—Leurs derniers vendredis; quatre heures et demie, à la sculpture au milieu de la jolie colonnade en hémicycle du Champ de Mars, devant l’Eve de Rodin. Un suave et deux délicieuses. —Non, par cette chaleur nous conduire ici, c’est de la folie! —Regardez le Rodin, ça vous rafraîchira. —En effet, cette Eve donne froid, si jamais l’on m’y repince. —Oui, c’est bien la dernière fois. —Fleuve du Tage, je fuis vos bords heureux. —De quoi vous plaignez-vous,—je vous ai révélé les Auburtin. —La pêche au gangui, une belle mer bleue, mais que de soleil! j’en avais chaud. —Je vous crois, en rade de Marseille. —Mais sa forêt de la mer est d’un glauque frigide. —On avait besoin de cela après l’Anquetin; vous aimez les Blanche? —Oui, c’est un peintre. —Mais quelles détestables opinions; antirevisionniste, il retarde. —Mais sa peinture avance, j’aime surtout ses Liseuses en blanc, parce que le portrait de l’Ouvreuse avec madame Willy et le chien. Vous savez? Monsieur, madame et bébé. —Vous en êtes là, un peu vieux, mon cher, je préfère son Chéret. —Peuh! le Paganini du pinceau, ça plafonne. —Comme une affiche, c’est un symbole. Tout ça ne vaut pas la petite femme en jaune de Prinet. La petite femme au canapé, c’est peint comme en 1840, mais cela vous plaît à vous; vous êtes rétrograde, vous étiez mercredi chez Bailby? —La revue de Francis de Croisset, étourdissante, ma chère. —Dire que je n’ai pas vu ça, on ne va pas la donner chez Marguerite Deval? —Non, Félicia a créé un Hamlet, non! C’est inimaginable comme elle a pigé les trucs de Sarah, le décorticage le plus féroce, le débinage le plus spirituel des tics et des procédés de la Divine, quelle caricaturiste que cette Félicia! Que n’ose-t-elle jouer cela à la Renaissance, elle ferait courir les foules. Eh! l’Hamlet prodigue. —Non, prodige. A propos, est-ce que l’infante Eulalie y était? —Non, ni elle, ni la comtesse de Lima.

Samedi 17 juin. —La conspiration de l’Œillet blanc, le complot de muscadins, la dernière invention de M. Dupuy, le legs du ministère d’hier au ministère de demain... Dire que nos gouvernants n’ont trouvé que cette bourde pour expliquer la mobilisation de troupes de dimanche; un véritable corps d’armée mis en marche autour de la promenade de M. Loubet à Longchamps: trente mille fantassins et cavaliers, sortis de toutes les casernes de Paris, pour protéger le Président contre un coup de main de royalistes, prudemment déposés à l’ombre.

Et l’interrogatoire des accusés, celui du comte de Dion entre autres, renouvelé, on dirait, des tribunaux comiques de Jules Moinaux, et, à la réponse du comte de Dion: «J’ignore complètement le club de l’Œillet blanc, et me demande même où le tribunal a puisé les renseignements établissant l’existence d’un cercle de ce nom», le président de la correctionnelle ne trouvant que cette brid’oisonnerie: «L’existence de cette Société a été affirmée par la presse.»

La presse renseignant la police et la magistrature... le club du Canard blanc, alors!...

Ce pauvre Œillet blanc! si M. Charles Dupuy, au lieu d’être le lourd et madré Auvergnat qu’il est, était un tant soit peu Parisien, il eût hésité avant de lancer ce chimérique bateau de l’Œillet, prudemment averti par un joyeux souvenir, car cet Œillet blanc a existé il y a quelque quinze ans... hélas! Société ultra-élégante et féministe, dont j’ai failli faire partie, sollicité que je fus par le président du cercle d’en être le chroniqueur!

Le président, non, la présidente, car cette Société de l’Œillet blanc, composée de mondaines, de femmes de théâtre et de peintresses, tout unies dans le but de la glorification de la femme, avait comme présidente et fondatrice madame Louise Abbéma elle-même.

Parfaitement. Des noms? Hé, si j’en crois mes souvenirs, mademoiselle Cerny, alors pensionnaire de M. Porel à l’Odéon; madame de Guerre, la sculpteuse; madame Manoël de Grandfort, l’écrivain, en étaient membres; j’omets à dessein les noms de femmes du monde. C’était même plus qu’un club, c’était un régiment dont mademoiselle Abbéma était le colonel. Madame Sarah Bernhardt, sollicitée, déclina l’honneur et le titre de maréchal; enfin, détail piquant, M. Joséphin Peladan, mage, sâr et éthopoète, dirigeait la conscience esthétique de ces dames comme aumônier confesseur; car c’était un régiment de beauté, se mouvant en beauté et se devant à lui-même d’évoluer en beauté, bien avant les théories d’Ibsen. Et tout un roman à cycle du sâr raconta en détail la vie et la psychologie de ses ouailles.

Mais où sont les œillets d’antan?

Dimanche 18 juin.—Trois heures du matin, chez Maxim’s. —Dans le décor fade et lumineux du restaurant remis à neuf: fresques mythologiques et frises de glaces rondes enroulées, on dirait, dans des volutes de bois clair: des faux Ranson pour le motif des encadrements et des pseudo-Franc Lamy pour fresques, ensemble hétéroclite, à la fois brutal et pastellisé qui sonne le glas du Modern Style, des robes de soie fastueuses et pâles, des miroitantes sorties de bal, des chevelures empanachées, des épaules nues, des diamants et même des jaquettes tailleurs; un parterre de femmes trop parées sur plate-bande d’hommes, pareille à un jeu de dominos blanc des plastrons immaculés et noir mat des habits noirs. On soupe par petites tables, les petites tables à globes roses, et sur le va-et-vient des garçons, vogue le térébrant crescendo des valses versées par l’éternel orchestre des tsiganes écarlates, bedonnants et sanglés, œillades et effets de torse, l’insolent escadron des Rigo, tout bouffis de graisse jaune, avec des moustaches en virgules cirées et des gros yeux en boule bordés de deuil comme des billets de faire-part. Et d’autres soupeurs arrivent, on se bouscule, on s’installe. Pas mal de mondaines et de ménages d’artistes, mêlés, cette nuit, au public des cocottes; les uns sortent de la soirée Ollendorff, les autres de la redoute de Gil Blas.

—Georgette Leblanc, quel triomphe, elle a dit le Balcon, de Baudelaire. —Comme Bady! —Non, c’est autre chose et puis quelle ligne, quelle attitude! Cet élan de tout son être, comme jailli hors du sol, dans cette gaîne de velours noir, et la soudaine éclosion des bras et de la gorge, cette nudité sertie comme une fleur de chair rare hors de cette tige d’ombre. —Et vous l’avez éreintée dans Carmen. —Naturellement. Mon admiration n’a pas signé le bail. —Et la revue de Max Maury. —Hé, heu, il y a une scène drôle. —La parodie du Vieux Marcheur, la série des amoureux du quatrième avec les pancartes, Un Monsieur monte. —Oui, d’un raide, mais Chambéry est impayable, il a des révérences, des plongeons de croupe et de buste devant les clients sérieux, c’est l’idéale sous-maîtresse de... —Parfaitement, ce garçon-là a la science innée du travesti; moi, je rêve pour lui d’une revuette avec Balthy, lui en fâcheuse androgyne, petit costume Belbœuf, cheveux courts, chapeau cape de Londres, en peintresse fin de sexe, et Balthy en cotte de velours et en veste, ceinture rouge et casquette, en fin déménageur!

Et les nouveaux venus s’abordent, échangent une phrase, un bonjour, mais peu de couples fusionnent; l’affaire, l’odieuse, l’interminable, la sempiternelle Affaire a divisé en deux camps bien tranchés les meilleurs compagnons de l’ancien Paris viveur: ici, le ménage Caran d’Ache soupe avec Fordyce et le peintre Paul Robert; là, les Alexandre Nathanson avec Hermann Paul et Privat d’Anglemont, ex-anti-dreyfusard qui se défend encore.

Parmi les soupeuses de la garenne, une stupéfiante aux cheveux couleur d’étoupe empanachés de plumages mauves et roses; le maquillage est comme praliné, les seins ballottent dans une robe sans corset couleur chair; des perles fausses s’étagent sur un cou rosâtre et poudrederisé du ton des bonbons fondants, et sous ces plumes ébouriffées en crest cette élégance exagérée, érupée et factice, prend un aspect tout clownesque et comique: c’est le grotesque abracadabrant d’un pitre du Nouveau-Cirque, d’un Footit en falbalas de marquise, la folie de prétention d’un chienlit de Bullier, et c’est aussi la vision sinistre d’un voleur à la tire déguisé en femme. Cette fille est vraiment extraordinaire, elle arrive, à force d’extravagance de maquillage et de parure à la beauté d’un symbole, à une grandeur caricaturale: c’est un Beardsley et c’est aussi un Rowlandson; tout le dix-huitième siècle fardé, maniéré, sec, hautain, libertin et cruel se cambre et s’échevèle en cette orgie d’aigrettes, et de plumes, et de mauve, et de rose; c’est la chevalière d’Eon et c’est la marquise de la Houspignolles, et c’est peut-être aussi le marquis de Sade.

Trois jeunes gens en habit noir s’empressent et galantisent autour de ce spectre ou de cette volaille. Les soupeuses de Paris, ah! le beau livre à faire; mais on y perdrait sa santé, toute son énergie, et il faudrait tabler sur vingt-cinq louis par soir.

Mardi 20 juin.—59, rue Lepic, à la soirée Léandre, minuit et demi:

De la chaleur du jour encore tout accablés,
Dyos et Théréa sont blottis dans les blés.

Ces sensualités rythmées de M. Francis de Croisset, c’est la voix chaude et captivante de mademoiselle Laparcerie qui, tour à tour, les mord et les caresse; une voix savante, un peu sombrée, qui, par moments, devient rauque et défaille, comme un roucoulement de colombe pâmée d’amour.

Dans les bras de Dyos, parmi les épis d’or,
Théréa, souriante, un peu lasse, s’endort.

Une musique de Thomé souligne et soutient les gestes et la voix de la tragédienne; comme une ardeur s’émane de toutes ses attitudes, et le public d’artistes entassés là, peintres, graveurs, journalistes et poètes, croient voir s’animer et prendre vie dans la personne même de la diseuse, la voluptueuse image de Théréa.

La chair brûle ses doigts, elle est ardente et rose,
La caresse se fait plus lente et se repose,
Dyos sent le parfum des cheveux le griser.

Dans l’assistance des visages connus, Thaulow, Henry Bauër, Jules Huret, Willy, l’ovale allongé, le sourire à la Vinci de mademoiselle Moreno, le profil arrêté, impertinent de Félicia Mallet et, splendidement belle, mais un peu massive, madame Clovis Hugues apparue sur l’escalier de la loggia.

Vendredi 23 juin.—La cuisine des mots historiques. —Les mots qu’on leur prête, les mots avec lesquels l’anecdote, cette médisance de l’histoire, les clouera au pilori de la postérité, sont-ils inventés pour les besoins de la cause? Qu’importe, s’ils sont vraisemblables et ressemblent à ceux qui les ont soi-disant prononcés.

Mots du soir d’Auteuil échappés, paraît-il, à madame Loubet, après la bagarre du pesage et du coup de canne; la pauvre femme, encore trépidante et bouleversée par les émotions de la journée des huées et des œufs: «Mais c’est indigne, ces cris de Panama, jetés à la face de mon mari; il est absolument étranger à l’Affaire. C’est une calomnie et c’est une victime: c’est tout à fait l’affaire du Collier.»

M. Emile Loubet comparé à la reine: Se non e vero, bene trovato.

Samedi 24 juin.—A Saint-Philippe-du-Roule, midi et demi, le mariage de Pierre Louys, le dernier événement littéraire de la semaine. La bénédiction nuptiale de l’auteur d’Aphrodite aura clos la série des cérémonies élégantes où il faut être vu, où l’on doit se faire voir.

Naturellement, tout Paris est là, le Paris des revues littéraires, le Paris politique (MM. Leygues et Hanotaux), le Paris des salons (les ménages Ganderax et de Bonnières) et même le Paris cosmopolite, puisque la duchesse Paul de Mecklembourg! tous ces Paris-là venus bien plus pour M. Jose-Maria de Heredia que pour le poète harmonieux et l’écrivain sensuel de Bilitis; événement très parisien, comme dirait M. Arthur Meyer, dont les incidents sensationnels et les gloses à commentaires sont fournis par la robe de madame une telle, plus ou moins en beauté, et la tenue du jeune marié. La redingote à collet de velours de M. Pierre Louys, sa cravate mauve et son pantalon gris perle réunissent tous les suffrages. On ne se mariera plus que comme ça; on trouve aussi très bien que M. Pierre Louys ait pris comme premier témoin M. François Coppée; cela est très crâne et a une belle allure indépendante par ces temps de dreyfusisme intellectuel. MM. René Maizeroy et Jean de Mitty ont le succès de boutonnière: on remarque l’œillet blanc de l’un et les bleuets de l’autre, on n’est pas impunément du Petit Chapeau. Madame Henri de Régnier a une bien jolie robe d’un cerise mourant, couleur robe dite singe malade, c’est elle qui veut bien m’en informer, et la princesse de Caraman-Chimay, d’une souplesse mouvante dans une robe si ajustée qu’on la dirait peinte sur elle-même, a plus de grâce encore que son portrait. MM. Paul Hervieu, Abel Hermant et Vandérem, impeccables et lustrés, semblent sortir de chez le même tailleur; M. Auguste Dorchain, avec des gestes d’Antigone, dirige la marche chancelante de M. Sully-Prudhomme. On cherche des yeux la comtesse Diane, elle n’y est pas; madame de Bonnières, d’une fragilité d’héroïne de keepsake dans une humble petite robe de faille noire (on n’est pas plus volontairement simple) promène une langueur si lasse, une beauté si frêle, qu’à la porte de la sacristie, il lui faut une chaise pour s’asseoir; trop faible pour se risquer dans la foule, elle attend patiemment le défilé et recueille les hommages au passage, madame de Bonnières et sa cour; madame Valette, la Rachilde de la Tour d’amour, délicieusement amincie, elle aussi, le profil amenuisé et d’une pâleur de perle, arrive à lui ressembler. Dans un groupe de mondaines, affairée et très agitée, la comtesse Récopé. Enfin, moulée dans une robe vert Nil ou plutôt vert du Rhin tant l’étoffe en est pâlement glauque, voici la baronne Deslandes (la petite Ilse de l’île bienheureuse).

Dimanche 25 juin.—Versailles, les fêtes en l’honneur du général Hoche. Versailles et la solitude de ses grandes avenues ensoleillées, que ne parviennent pas à animer les trôlées de promeneurs et de badauds; il en est venu pourtant des environs et de Paris tout proche de ces trains de plaisir, et de la gare Saint-Lazare et de la gare Montparnasse, et par les tramways de l’avenue de Versailles; les foules processionnent depuis l’aube, attirées là par la charpente du feu d’artifice qu’on tirera le soir. Il y a eu revue de huit régiments dans la matinée. La fête des cyclistes militaires organisée par le Journal a amené aussi pas mal de monde, mais les peuples endimanchés paraissent disséminés dans les interminables voies rayonnant en face du château de Louis XIV.

Le grandiose de ses avenues est tel que les buvettes, les tirs et les restaurants installés sous leurs ombrages ne leur donnent même pas une physionomie foraine; malgré les lampions et les oriflammes, c’est la ville morne et c’est la ville morte, la nécropole et, pis, la caserne, la vaste et froide cour de prytanée militaire où les heures sont sonnées par les fanfares de quartier... atmosphère de préau de prison qui se dégourdit seulement dans les rues avoisinant la petite place; là les mains de filles attirent les uniformes; là c’est la lourde promenade de pantalons à basane; là, ce sont aussi des fanfaronnades pataudes de pauvres permissionnaires engoncés et farauds, toute la pauvre joie de collégiens pressés de jouir de leur jour de sortie et courant vite, dans leur détresse d’êtres abandonnés et simples, retrouver là un peu de famille et de foyer absents. Sur les avenues, attablés aux devantures des cafés, les sous-officiers prennent l’absinthe! Hoche, né en 1768, soldat à seize ans, général à vingt-neuf ans!!!

Mardi 27 juin.—Paulo minora canamus, 27, rue Christophe-Colomb, la soirée de la baronne Deslandes, audition d’œuvres de Gabriel Fauré, récitation par mademoiselle Brandès des Perles rouges, de M. de Montesquiou.

Tout petit incident dans les annales mondaines, mais gros événement pourtant dans le rayon des cénacles et des chapelles littéraires que cette officielle réconciliation des deux âmes longtemps rivales et divergentes dans leurs prétentions à régenter la mode et diriger le goût.

Hortensias bleus d’un côté, iris noirs de l’autre, s’est-on assez longtemps fait la guerre à coups de poètes, de peintres et de tapissiers; Ossit, pseudonyme littéraire de madame Deslandes, avait à peine inventé Oscar Wilde, que M. de Montesquiou exhumait madame Desbordes Valmore; tous deux allaient se faire peindre à Londres et le Burne Jones de l’une répondait au Whistler de l’autre. Y eut-il jamais personne au monde dont les portraits en pied furent plus exposés que ceux de madame Deslandes et de M. de Montesquiou; c’était la course à la réclame. Tous deux avaient leurs poètes, leurs musiciens, leurs peintres attitrés; tous deux, des journaux dévoués à leur gloire; chacun prétendait imposer des nuances et des fleurs, des styles de meubles et de bijoux; le comte aimait les chauves-souris, c’était même là le titre de son premier livre; la baronne avait riposté en affichant une soudaine passion pour un énorme crapaud de bronze en permanence dans son boudoir et s’appelait elle-même la princesse aux grenouilles; et c’était une guerre latente, sinon ouverte, entre l’iris et l’hortensia, la grenouille et la chauve-souris.

Et voilà qu’aujourd’hui l’on fusionne et l’on s’aime! Enterrement des vieilles rancunes, réclame bien entendue ou bien épithalame, et les curieux de la galerie sont navrés.

Vendredi 30 juin.—L’agonie du Salon, le dernier jour de deux Sociétés, la fin des avenues de toile peinte et du hall aux statues de la Galerie des Machines, l’heureuse fermeture... Oh! oui, la chute implorée du rideau sur les dix-huit mille horreurs, pis, les trente-six mille insignifiances du Champ de Mars et des Champs-Elysées... avec la bonne nouvelle, enfin confirmée, de la formation d’un troisième Salon... car, en dépit des démentis, il est né et il existe ce troisième Salon d’une élite, et l’année 1900 verra les envois de la Société nouvelle des peintres et des sculpteurs.

Salon d’une élite! et, en effet, que de promesses et de sécurité dans la liste publiée des membres du nouveau groupe! Et comme elle rassure et nous fait espérer, la Société d’artistes qui réunit les noms de M. Albert Baertsoen, Aman Jean et J. W. Alexander; puis, voici Franck Brangwyn, l’homme à la vision prestigieuse, le peintre aux toiles rutilantes, harmonieuses et fondues comme d’admirables tapis persans; Charles Cottet, le maître de l’observation sincère et puissante, le Cottet du Finistère et des Bretons; André Dauchez et la mélancolie prenante de ses paysages, la sécheresse voulue, la consciencieuse étude de ses terrains et ses ciels, André Dauchez, le poète austère et combien attendri des vastes étendues, le Dauchez des marais, des berges abandonnées et de la rase campagne... Gaston La Touche, fantaisiste lumineux, qui se souvient de Turner, peintre de somptuosité et de rêve, dont je revois encore la vasque et le jet d’eau s’échevelant dans le fondu d’un crépuscule de féerie, parmi un tourbillon de cygnes nageant... le Sidaner, cette poésie et cette intimité, le coloriste de l’ombre, le Sidaner et ses canaux de La Haye; Henri Martin, René Menard, classique et nostalgique comme un soir de la grande Grèce; René Prinet et la grâce exquise, la sobriété de haut goût de ses intérieurs; Lucien Simon, le Monsieur des Lutteurs bretons, un des hommes de demain, disons même, d’aujourd’hui, et, alors, le maître de tous et la gloire du Champ de Mars de cette année, la palette la plus savoureuse, l’homme à la matière admirable, le poète du ciel et de l’eau; Fritz Thaulow, dont les deux toiles me hantent encore... Oh! le bleu profond et si léger pourtant du ciel de sa cour de ferme, l’ombre portée des branches de pommiers sur les terrains vert-de-grisés d’humidité, et le vitreux, le glauque, on dirait strié de fiel, du large remous de ses vagues, dans son coin de mer démontée.

Si, à ces noms de peintres, on joint ceux d’Alexandre Charpentier, de Camille Lefebvre et du grand Constantin Meunier, du côté des sculpteurs, on voit à quelle forte partie vont avoir affaire, en l’an 1900, les vanités remuantes et réclamières du groupe du Champ de Mars et les vieilles gloires ankylosées de ces pauvres Champs-Elysées, sultanes invalidées des médaillés de la critique et du monde officiel.

Pour bien accentuer leur programme, les séparatistes ont élu, comme président de leur groupe, un tout jeune homme, ardent propagateur et passionné champion des idées nouvelles, érudit et solide écrivain, peut-être encore plus apprécié à Londres que parmi nous, M. Gabriel Mourey, l’heureux traducteur des poèmes de Swinburne, plus heureux notateur encore des choses et des visions londoniennes et cela nous est une joie que de féliciter la nouvelle Société de son choix; rien ne pouvait mieux signifier les tendances et les aspirations d’art du troisième Salon que cette élection du pamphlétaire averti, indigné et convaincu du Règne de la Laideur.

Samedi 1er juillet.—La fête de Neuilly, oh! l’étrange et troublante lumière, que retenait le ciel, ce soir, longtemps après le soleil tombé, et comme la transparence de cet horizon livide et translucide, au-dessus des massifs du Bois de Boulogne, vous conseillait de vous attarder au bord de la Seine dans la fraîcheur des pelouses de Longchamps plutôt que d’aller à cette fête!

Le jour est pâle encor d’avoir été la nuit,

soupire un beau vers d’Henri de Régnier; ce soir, c’est l’antithèse même de ce vers, qui flotte dans ce ciel lumineusement blême:

La nuit est claire encor d’avoir été le jour.

Mais c’est Neuilly, Neuilly et l’ignominie de ses interminables arcades de verres de couleur, autant d’œufs rouges et verts allumés dans l’ombre; ce sont deux kilomètres de grosses boules lumineuses violant brutalement le ciel de cette douce soirée, qui, meurtrie, se fonce, défaille et s’évanouit.

Sous ces éclairages, de la foule et du bruit: manèges et ménageries grouillent, tournent, glapissent, odorent ferme et rugissent dans du mouvement, de la sueur, de la sottise et du hourvari. C’est la hideur habituelle aux foules foraines aggravée ici de prétention et de snobisme, car elles doivent être vues chez les lutteurs, et sous leurs longues mantes de mousseline jonquille et de cachemire cendre de rose, elles aiment à battre des mains et à s’énerver, au milieu de l’élégance morne des hommes de leur monde, pour les pectoraux suants et velus de tel ou tel, toutes convaincues qu’elles soient du mensonge de la parade et du convenu de l’issue de chaque lutte; mais il leur plaît de prendre des attitudes et de risquer des gestes, elles se passionnent à froid, sûres d’être regardées pour elles. Les exercices d’Arpin ne sont que des prétextes à simagrées d’effroi ou d’enthousiasme, et sur la sciure de bois de l’arène, comme aux fauteuils à deux francs des premières, c’est partout du chiqué, du chiqué, pour parler l’argot des voyous et des forains, le chiqué, cette blague de l’émotion qui nous pourrit tous. Le tangage et le roulis des manèges de bêtes, mal de mer momentané qui engourdit les dyspepsies en appuyant délicieusement sur les lombes, ont moins de succès cette année. Toutes, naturellement, ont chevauché les lapins. Il y avait une drôlerie hardie dans cette cavalcade, mais ce n’est déjà plus la vogue des cochons de l’année dernière; on a toujours le cheval qu’on mérite, et la suprématie de la femme s’affirmait mieux sur le goret sensuel et poussif que sur le lapin furtif et narquois. Il y a même, cette année, des manèges de chats: s’y risquer est presque un aveu et beaucoup hésitent; les vaches ont moins d’amazones que de cavaliers: c’est la revanche de l’homme humilié par le cochon. Les manèges d’écrevisses, qui devaient tourner à reculons, ont été discrédités par les feuilles dreyfusardes, les cavaliers de ces crustacés ayant été traités d’antirevisionnistes.

Le Carnet des heures de la presse a consacré aux dompteurs un très curieux passage d’une observation très exacte des ménageries. Les hommes y verdissent, le nez sur leur mouchoir visiblement bouleversés par une intolérable odeur de toison et d’urine; les femmes, elles, et les plus élégantes, vont, viennent, rient et sourient à la lionne comme à l’Hamadryas et semblent comme chez elles dans cette atmosphère d’ammoniaque... Pourquoi? On a cru longtemps qu’elles venaient là pour le dompteur: quelle méprise, quelle incommensurable méprise! Elles viennent là pour les fauves, elles coquettent avec le tigre et aguichent l’orang-outang; il y en a même qui risquent des œillades à la tigresse. Elles se savent belles et veulent éprouver leur beauté sur les fauves; anesthésiées par le désir de plaire, elles ne sentent même plus l’effroyable remugle des sexes moites et des litières.

Les poupées n’ont pas d’odorat.

Samedi 8 juillet.—Bergen, la petite ville aux maisons peintes, où le Kaiser vient d’imposer sa visite à notre marine à bord de l’Iphigénie... Bergen et ses pêcheurs, son port grouillant d’embarcations, ses quais bâtis sur pilotis et ses logis, on dirait de poupées, dédoublant leurs façades roses, jaunes et vertes dans l’eau profonde et bleue des fiords; Bergen, où se tient le plus grand, le plus important marché de poissons de l’univers; Bergen, où l’on voit des barbues de cinquante kilos et où un saumon de vingt livres est vendu couramment quatre francs...

Une lettre d’amis en ce moment en route pour le Cap Nord, le soleil de minuit et la région glacée des aurores boréales, me donne en quelques traits de plume un croquis de Bergen, pareil à une illustration de quelque conte d’Andersen.

Les Norvégiens, très fiers de Bergen, l’appellent pompeusement la Venise du Nord.

Venise, que de souvenirs!

Il n’y a pas un an, j’y voyais le Kaiser s’embarquer pour la Terre-Sainte et, dans une pompe d’apothéose, y dater son exode pour l’Orient, où sa croisade avait surtout pour but l’abaissement de la France et de notre influence en Syrie et au Saint-Sépulcre, auprès des sujets du sultan. Et la Venise des doges et de Saint-Marc avait alors été le lieu élu par lui pour encadrer ce prestigieux départ d’empereur chrétien et conquérant.

Et voilà qu’à neuf mois de distance, le Kaiser, voyageur et impresario de lui-même, choisit la Venise norvégienne, la Venise brumeuse aux petites maisons de bois peint des pêcheurs, pour y faire des avances à cette France qu’il voulait abaisser en novembre, en présence de la reine Marguerite et du roi Humbert.

Nous sommes, d’ailleurs, dans l’ère des gracieusetés et des avances. Avant la visite à bord de l’Iphigénie et le cordial discours à l’Ecole des aspirants, c’est un chirurgien français que le Kaiser avait tenu à faire venir en consultation à Berlin pour sa propre santé impériale. Doyen, à peine de retour il y a une quinzaine de jours de Potsdam, où Guillaume II le comblait de prévenances et d’honneurs.

Avant ces invites à la France scientifique et à notre corps médical, Guillaume II avait eu la préoccupation de plaire à la France des artistes et des lettres: il avait fait monter par ordre à Berlin un opéra inédit d’un musicien français; malheureusement, il y eut cette fois méprise, et l’attaché aux beaux-arts en est encore tout piteux: l’opéra, une fois monté et représenté à Berlin, on découvrit que le musicien français était belge. M. L. B.... le maestro joué par ordre, avait bénéficié de la terminaison française de son nom.

Les tournées de Guillaume II sont loin d’ailleurs d’être toujours triomphales: la fameuse mission Cook en Orient a même été un assez joli four. M. Gheusi, actuellement à Constantinople et qui a visité les lieux parcourus par l’Empereur, publiait hier dans le Gaulois un article assez concluant sur la bonne impression laissée par le Kaiser à Damas: Guillaume II n’y eut pas la notion orientale des pourboires; le mark allemand ne se prêta pas aux combinaisons du baschich ottoman et l’Asie, encore éblouie des fastes et des magnificences des califes des Mille et une Nuits, l’Asie, déçue par ce Kaiser pratique et économe, a déjà effacé sous les coups de pierres et les pâtés d’ordures le nom du visiteur auguste gravé sur une plaque de marbre, intercalée dans l’autel de Jupiter solaire, dans les ruines grandioses de Balbeck.

Dimanche 9 juillet.—L’odeur des foules. —Six heures du soir, la dernière réunion d’Auteuil; à la sortie des courses... un grouillement de parieurs, de bookmakers et de sportsmen bon marché foisonne devant la gare et dans la rue d’Auteuil; sueur et poussière; tout ce beau monde a rudement peiné durant le jour: assauts des baraquements du pari mutuel, allées et venues pour un tuyau, piétinement sur le terre-plein de la pelouse, émotions des paris sans parler des kilomètres préalablement avalés, car pas mal d’amateurs sont venus à pied. Aussi toutes les tables des marchands de vins sont prises, les trôlées de consommateurs débordent sur les trottoirs, devant chaque café; la plupart sont nu-tête, ou en manches de chemise; on s’est mis à l’aise pour boire à la fraîche: on l’a bien gagné. Quelques-uns ont emmené avec eux leur famille, femmes en camisole et mioches mal mouchés; tout le Gros-Caillou, Javel et le Point-du-Jour, ont donné. Aussi, que de tricots, de cottes de velours et de pantoufles en tapisserie! Ces messieurs de Montmartre se révèlent par des cravates sang de bœuf et des complets gris pommelé, et de tous ces pieds harassés, de toutes ces aisselles moites et de ce linge humide monte une odeur de hareng-saur, de saumure et de marée qui est l’odeur des foules en été.

En hiver, la foule des faubourgs et des banlieues exhale, à l’assommoir comme au bal musette, une âcre et fade odeur de hanneton, que Georges Eckoud, l’auteur des Communions et du Cycle patibulaire, a très consciencieusement notée.

L’odeur du hanneton est reconnue à la préfecture pour être l’odeur spéciale du vagabond, de l’homme qui couche sous les ponts, l’odeur du forçat et du prisonnier.

Mardi 11 juillet.—Le Paris des échafaudages. Il s’élevait depuis bientôt six mois, comme une nouvelle ville dans la ville, en vue de l’Exposition, mais cette fois la cité fée vient de surgir aux yeux brusquement, tout à coup et de toutes parts, géométrique et parallèle d’une délicatesse infinie dans son enchevêtrement de voliges et de poutrelles, telle une magique Venise de charpentiers... Et soudain, apparents par la hauteur atteinte avec leur joli ton de bois clair, ils donnent, ces échafaudages, à nos quais, à nos places, à nos monuments trop blancs et pierreux des douceurs teintées d’aquarelle, et du pont d’Iéna à celui de l’Alma escortent et accompagnent l’eau boueuse du fleuve de portiques élancés et de frêles galeries à jour.

Ce défilé de charpentes légères où s’effilent çà et là des pignons, des toits pointus et des clochers, le Vieux Paris de 1900! Les tours de Notre-Dame semblent le saluer de loin, et quand les nuits de lune, la frêle architecture du Paris reconstitué se mire dans la Seine, la cathédrale assise là-bas dans son île paraît se rapprocher; mais quand les échafaudages auront disparu, que restera-t-il de cette cité fée?

Que restera-t-il du Sacré-Cœur, dont l’ensemble pesant s’alourdit d’heure en heure et paraît s’accroupir au-dessus de Paris, au sommet de sa butte, quand il sera sorti de l’aérienne dentelle des charpentes qui l’irradient autour de ses deux dômes, telle une toile d’araignée gigantesque?

Quelque Trocadéro mystique, plus hideux que le vrai Trocadéro sans doute, et ce monument lubrique, avec ses deux tours tendues en avant, comme deux jambes écartées, voudra dire: religion et piété.

Et nous en sommes là de par le déplorable goût de nos architectes à redouter la disparition des échafaudages, à jouir du mensonge de leur fragilité provisoire et à désirer la prolongation de leur durée, tant nous craignons, douloureusement avertis par d’atroces expériences, les monuments qu’ils nous préparent!

Le règne de la laideur, par eux, est amoindri, atténué.

Et nous en arrivons là, à préférer l’ébauche à l’œuvre, à glorifier l’échafaudage. Gustave Coquiot, l’écrivain subtil et passionné de l’aspect des êtres et des choses, des bals publics, des villas et de la Seine, qui aime Paris, ses beautés et ses tares, en artiste et en amoureux, la Seine qu’il a dévotieusement décrite et que nous remontons entre une double rangée d’architectures illusoires, de portiques et de propylées, me donne l’explication de l’absolue beauté de l’échafaudage et de sa supériorité sur la chose bâtie.

«L’échafaudage est une épure, me dit-il, une équation; il a la beauté parfaite d’un théorème, il repose sur la raison pure et doit son équilibre à des lois aussi nécessaires qu’un système de Descartes ou qu’une pensée de Pascal, d’où son caractère éternel dans sa fragilité!»

Et j’admire et je me tais devant tant de subtilité; une objection me vient pourtant aux lèvres: Si l’échafaudage a nécessairement la beauté, comment expliquer l’indéniable, la prodigieuse laideur de la tour Eiffel, qui est l’échafaudage type, l’échafaudage idéal avec ses montants, ses arcs-boutants et son armature de fer, la tour Eiffel, cette gigantesque charpente sans proportion et sans légèreté, plantée comme un chandelier de cuisine sur ce Paris, qu’elle déshonore?

Encore si on l’avait peinte en bleu-gris, couleur du ciel indécis des horizons parisiens, au moins se serait-elle confondue avec l’air et les nuées, et aurait-elle, imprécise et fantômatique, pris une irréalité qui en aurait corrigé la lourdeur!

Mais non, nos édiles ont décidé de la badigeonner du haut en bas en jaune d’ocre, un jaune de déjections, qui fait du chandelier Eiffel un colossal obélisque ordureux, symbole vivant, sans doute, de la bêtise et du terre à terre de ce temps.

Mercredi 12 juillet.—Ce qu’ils en pensent. Entre le Bas-Meudon et Billancourt, sur la terrasse à balustres de pierre de la plus ombreuse et de la plus discrète des villas du bord de l’eau, dans l’île!... quelques délicieux et délicieuses sont étendus, qui sur des rocking-chairs, qui sur des fauteuils en bambou retour de l’Inde, poses accablées; sur des tables, des sodas, des brochures, des revues, la Revue Blanche, le Mercure, la Vogue, la Revue de Paris, et des livres; mais personne ne lit, la journée est trop chaude; des nattes sont étalées sur le dallage en marbre de la terrasse; pas une saute de vent ne fait trembler les cimes des peupliers, l’heure est atrocement lourde, les bateaux-mouches seuls en passant sous l’arche du pont apportent un peu de fraîcheur en déplaçant un peu de l’air de la voûte. Ils et elles sont en alpaga beige, en batiste à fleurs ou en piqué blanc:

—Qu’est-ce qui parlait d’aller dîner aux Ambassadeurs ce soir? —Ah ben! mon cochon, celui-là en a une couche! —Ne le nommez pas, nous ne voulons pas le maudire. —A Paris, de cette chaleur, quand nous avons ici la Seine. —Pour aller entendre Yvette! Vous savez qu’elle ne fait plus un sou. —Allons donc! ils ont tous les soirs salle comble. —C’est le four le plus noir. —Après celui de Sarah à Londres. —Mais laissez donc: Hamlet a fait le maximum. Salles de curieux; ils ont tous voulu voir mistress Sarah Bernhardt dans le rôle du grand Will, mais la critique a été terrible... ment injuste: en Angleterre, ils n’admettent que des Anglais dans le rôle. C’est un rôle national. Il faut être des trois royaumes pour comprendre et interpréter Shakespeare: c’est un théâtre fermé. —Comme leur cercle. —Soit, n’empêche que l’Hamlet de Sarah était bien plus un étudiant d’Oxford que le prince d’Elseneur; cela, avouez-le. —Je n’avoue rien, et puis, il fait trop chaud; ces discussions esthétiques délacent trop l’atmosphère. —Justement, il n’y en a pas. —Taisez-vous, vous êtes insupportable, et passez-moi ce livre de Jean d’Hoc, l’Aventure sentimentale. —Voilà, et lisez-nous quelques passages. Tenez, celui-là, c’est très rafraîchissant:

Un clair de lune ensorcelant,
Prête aux cygnes mélancoliques,
Dans le bassin de marbre blanc,
Des airs de bêtes symboliques.
Et tandis que, profusément,
Tu jettes du pain, je reluque,
Pour y goûter sournoisement,
Des friandises de ta nuque.
Sans voir, au seuil de l’avenue,
Où sa malice s’évertue,
Sur un piédestal de granit,
Ricaner la face camuse
D’un chèvre-pied tout décrépit
Que notre enfantillage amuse.

—Oui... c’est bien l’homme des mots qu’on égrène à genoux.

Des mots en satin blanc, inconsistants et doux.

—Un bon élève de Verlaine, ce Jean d’Hoc.

Et les bateaux-mouches continuent de filer sur le fleuve, les cimes de peupliers d’être immobiles dans l’air; les éventails des femmes seuls voltigent d’un mouvement, très las, comme de lourdes palmes: l’atmosphère est étouffante; mercredi, 12 juillet, la plus chaude journée de l’année.

Vendredi 14 juillet.—Billancourt, au bord de l’eau. —Clara d’Ellébeuse ou l’histoire d’une ancienne jeune fille, de Francis Jammes: Naïve et tragique aventure d’une petite âme de dix-sept ans dans le cadre démodé, suranné d’une vieille demeure estivale: quelque chose de tendre et de touchant comme un livre d’enfance tout à coup retrouvé, la délicate et simple histoire d’une petite fille scrupuleuse, que son innocence même conduit au suicide; le tout mêlé d’intimes et familiers paysages, préaux de pensionnat et de pelouses d’ancien parc, paysages rehaussés de détails exquis et précis dont je n’ai jamais rencontré la qualité d’émotion autre part... Tout chante, enchante, peint et porte dans ce style liquide et frais de M. Francis Jammes; les mots y acquièrent une sonorité et un sens auparavant insoupçonnés... «Il est midi. La canicule tombe des ormeaux bleus et noirs où éclate le cri d’une cigale. L’air tremble et sue. Un souffle chaud, empli d’âmes de fleurs lourdes, se traîne...» Plus loin: «Clara d’Ellébeuse s’éveille sous ses boucles et bâille contre son bras nu. Elle est ronde et blonde, et ses yeux ont la couleur du ciel quand il fait beau temps. Le soleil de ses anciennes grandes vacances fait bouger, sur les rideaux transparents d’indienne à ramages, à la fenêtre de l’Est, l’ombre du tulipier.» Et puis ce sont des souvenirs de la Pointe à Pitre, un drame d’amour romantique entre un Joachim d’Ellébeuse, un grand-oncle de l’héroïne, et une certaine Laura Lopez, jeune créole exilée, dont Clara surprend, avec la correspondance le secret douloureux, secret dont elle mourra! Car elle mourra, pauvre petite âme troublée, par les illustrations du Musée des familles et la crainte de son confesseur... Et ce sera le suicide de la tendre héroïne dans le petit cimetière du village, parmi les jacinthes blanches en fleurs, entre le caveau des d’Ellébeuse et la tombe de cette Laura..., bref, un des plus jolis livres que j’aie jamais eu la joie de lire et qu’il faut lire au plus vite, brillant comme une fleur, tiède comme une larme, et mélancolique et touchant comme un bracelet en gourmettes et à petit boulet d’or qu’on portait en 1850 et que nous avons tous vu au poignet de nos mères!

Clara d’Ellébeuse? Puissiez-vous avoir la sensuelle et délicate joie de feuilleter ces pages innocentes et passionnées, dans le silence d’un vieux parc, à l’heure où l’azur vibre aux cimes d’arbres luisantes dans la solitude de l’été!

Samedi 15 juillet.—Lendemain de fête. Rentré à Paris en hâte pour y prendre mon courrier.

Dans la rue chaude encore des danses prolongées jusqu’au grand jour, un halo de poussière âcre flotte en colonne jusqu’aux balcons des cinquièmes; entre les feuillages de l’estrade où l’orchestre se démena toute la nuit, éteintes et fripées, des lanternes vénitiennes sèment de lamentables oranges en papier peint et déteint, et toute la rue sent la sueur et l’absinthe... Et dire qu’ils recommenceront ce soir!

Dans la loge de mon concierge, un pot de géranium s’épanouit sur la fenêtre, dans lequel une main patriote a planté deux drapeaux tricolores, deux petits drapeaux de jouets d’enfant.

Oh! joies populaires! Et je ne puis m’empêcher de songer à la boutade de M. Edmond de Goncourt, le cher et grand défunt dont je vois presque les toits de ma fenêtre (je les devine plutôt derrière les hauts ombrages de la villa Montmorency): M. Edmond de Goncourt qui, dans son horreur des fêtes nationales et des manifestations de joies chauvines, prétendait que, le jour de l’inhumation de Victor Hugo, toutes les filles des maisons publiques avaient arboré des jarretières tricolores ornées d’un crêpe funèbre sur leurs professionnels et classiques bas noirs.

Dimanche 16 juillet.—Surlendemain de fête. Dix heures du soir, Boulogne, au coin de l’avenue de Versailles et du boulevard de Strasbourg. —Un petit bal de marchand de vin y grouille et remue, installé sur la chaussée avec les obligatoires ombrages de lauriers-roses en caisses et des éternelles lanternes en papier, un petit bal de quartier où toutes les familles sont venues, en voisines regarder se trémousser leur progéniture, car, Ils et Elles dansent encore.

C’est une maladie endémique, une épidémie renouvelée de celle du moyen-âge que ces danses du 14 Juillet abattues tous les ans, à époque fixe, sur la ville et y faisant rage pendant trois jours.

Le croirait-on? Ces banlieusards dansent un pas de quatre, le pas de quatre cérémonieux des beaux soirs de Deauville et de Biarritz, et il faut voir avec quel sérieux tous ces jeunes premiers en casquette et en cotte de velours mènent leur danseuse par le bout des doigts, et avec quels saluts, quels cambrements de torse! tous pénétrés de leur importance et quelques-uns, ma foi, vraiment élégants.

L’élégance réelle des corps jeunes et des tailles souples. Ces demoiselles en corsage clair affectent des petits airs pincés tout à fait divertissants; on tient à faire voir qu’on peut être distinguée quand il le faut: on sait aussi avoir de bonnes manières, tout comme dans le grand, ma chère!

Entassés sur les bancs du marchand de vin qui n’a pas perdu sa journée et ne perdra pas sa nuit, les pères et mères de toute cette jeunesse se prélassent, s’emplissent de bocks et, l’estomac noyé de liquide, se félicitent et s’attendrissent sur les grâces de leurs garçons et de leurs demoiselles... Ça finira peut-être par un mariage, est-ce qu’on sait!

Tout à coup, une espèce de tapissière, lancée au grand trot, s’arrête, une voiture de blanchisseur; les guides, jetées à toute volée, retombent lâches sur le collier du cheval; et, prestement descendu, un gros gars jovial et faraud tend les bras en avant pour y recevoir une gosseline, une petite femme mince en tenue de travail; et, plantant là voiture et cheval au beau milieu de la chaussée, le blanchisseur et la blanchisseuse entrent bravement dans le bal, et gai, gai, gai, aux sons des crincrins attaquant une polka, se mettent ensemble à en suer une.

Minuit, sur le pont de Billancourt. —La lune brille très haut, dans le ciel, au-dessus des grands ombrages de l’île; tout est noir sur la berge, les guinguettes sont éteintes; un cor de chasse sonne encore des fanfares, là-bas, du côté de Meudon, dans quelque villa et, comme un incendie, le Pavillon de Bellevue flambe rouge dans l’ombre. Son reflet flotte en fanal, entre les mille et une facettes de miroir du fleuve baigné de clair de lune; dans un frôlement, c’est le glissement sans grelots, à lanternes éteintes, de bicyclistes qui regagnent Paris.

Mardi 18 juillet.—Levallois, villa Chaptal, huit heures du soir; des souvenirs, des souvenirs, des souvenirs....

La table est mise dans le jardin, des phalènes errent mollement autour de la lampe et, tandis que le valet de chambre remporte dans l’habitation deux Monticelli et un Jongkind que Gailhard a tenu à me faire voir, l’amphitryon, de sa voix chaude et bien timbrée de toulousain, scande des racontars, des anecdotes de jeunesse, souvenirs de théâtre, de baryton et de directeur, souvenirs sur souvenirs que le conteur essaime et remue d’une main nonchalante où pointe le feu d’un cigare.

«—Ce pauvre Albert Wolff, il était d’une laideur de déshérité, mais il avait au jeu une chance infernale, une chance qui enrageait tous les autres pontes; mais aussi un à-propos qui désarmait et lui conquérait les rieurs. Je me rappelle, un soir, au cercle de la Presse, un soir où il abattait neuf comme tous les autres soirs, un joueur malheureux, exaspéré de sa série, à chaque gloussement de Wolff, annonçant de sa voix de sérail la carte de son jeu... neuf! neuf! neuf! mâchonnait, lui, de coléreux: chameau! chameau! chameau! Wolff enfin, ramasse et se lève; il emportait, ce soir-là, une bagatelle de cinquante louis, et un de ses amis lui demandant où il allait maintenant. «Où je vais? Au désert!» gloussait, de sa petite voix, le fameux figariste et, le dos rond, il s’esquivait et rentrait effectivement chez lui retrouver son lit, le désert...

Jeudi 21 juillet. —«Le corps humain, quelle source de joies et de surprises inespérées pour l’œil de l’artiste! Depuis quarante ans que je l’étudie, je découvre tous les jours en lui des aspects que j’ignore... Mes modèles, c’est quand ils quittent la pose qu’ils me révèlent le plus souvent leur beauté; il en est des attitudes et des mouvements comme des vagues de la mer: elles et ils varient à l’infini; toute la beauté humaine est contenue dans la fable de Protée. Toute une vie, toute une œuvre d’artiste arrive à peine à fixer, je dis fixer, pas même, à ébaucher, à saisir quelques aspects de la nature, la nature aux formes mouvantes et illimitées.»

C’est Rodin qui parle, le Rodin de l’Eve et de la Porte de l’Enfer, le Rodin du Balzac tant attaqué et tant discuté, exalté par les uns et renié par les autres, le Rodin des dithyrambes, des huées et des polémiques, Rodin à l’œuvre duquel le Conseil municipal, pour une fois sorti de ses errements et de ses préjugés, vient d’accorder tout un emplacement et presque un square à la grande gloire de l’an 1900.

Paul Escudier est aussi à cette table, où les convives charmés ont fait soudain silence pour écouter parler le Maître, enfin départi de sa réserve ou de sa timidité; Paul Escudier, le jeune et le remuant conseiller municipal dont l’intelligence et la volonté surent, Dieu sait à travers quelles difficultés, écarter les objections, vaincre les partis pris et réduire à néant les animosités soulevées autour du projet Rodin, ce projet imposé et enfin voté grâce aussi, il faut le dire, à l’aide de MM. Quentin-Bauchart et Labusquière, projet qui, au milieu des tracasseries inutiles et des petitesses dont nos édiles sont malheureusement coutumiers, restera à leur honneur pour le rejaillissement de renommée, que l’œuvre de Rodin spécialement exposée va nous valoir devant l’étranger.

Et tandis que le sculpteur achève sa phrase dans le silence et le recueillement de l’assistance, il me plaît de comparer les deux hommes, l’artiste créateur, le pétrisseur de rêve et de réalité, l’homme dont le cerveau enfante et dont le pouce anime, le sculpteur de conception grandiose et d’exécution géniale, et, presque vis-à-vis de lui, le dilettante, l’homme politique et moderne, d’intelligence avertie et de culture affinée, le Parisien en éveil qui, à travers les soucis d’une situation à garder ou à prendre, les intérêts de la ville à défendre et les sollicitations des partis, a su, conseiller municipal de Montmartre (et pesez ce mot, Montmartre, l’art de la Butte!), a su imposer aux politiciens étroits de l’Hôtel de Ville ce Titan de l’Humanité; et c’est en opposition à la physionomie aiguë du conseiller, face pâle et tourmentée de nerveux, petite tête d’aristocratie et de volonté, yeux clairs et mobiles dans un visage de roux, comme en ont peint Porbus et Clouet, l’air presque d’un Valois, s’il ne rappelait aussi un portrait d’échevin flamand sous la régence de Marie d’Autriche, au gré du souvenir bourgeois têtu de Gand ou même Charles-Quint; et c’est donc en opposition à cette fine et coupante physionomie, l’aspect de bonhomie et de timidité un peu fruste de Rodin, sa barbe de fleuve ou d’apôtre, ce visage en apparence fermé, le nez et le front d’un seul plan comme dans certaines faces d’anachorète, les yeux on dirait endormis sous les sourcils en broussailles, derrière le verre des lunettes, le geste tâtonnant et hésitant des mains, l’air d’ennui que l’artiste traîne un peu dans ce salon comme un chèvrepied au milieu de l’Olympe, et c’est l’image du faune qui s’impose à moi et qui me reste; le faune capturé par Apollon et mené par l’oreille, au milieu de l’empyrée, pour avoir traité la forêt en femme, et qui tout à l’heure éblouira et terrifiera les dieux quand il entonnera son hymne à la Beauté, et c’est le poème même de Victor Hugo, l’aventure de Pan, de sa Légende des siècles, qui m’empliront tout et m’apparaîtront dans la réalité quand, l’œil tout à coup allumé derrière ses lunettes, le rustique et le timide que semble être Rodin va s’animer dans l’éloge passionné des formes mouvantes de la Nature et de la Beauté!... Et dans ce long visage d’anachorète, sous ce front rocheux de solitaire, tressailleront de vibrantes narines, s’épanouiront d’imprévues pommettes; et des mains tout à coup devenues éloquentes aux veines gonflées des tempes, et jusque dans l’œil inspiré éclatera une divine et formidable sensualité.

La sensualité frissonnante, intense et douloureuse qui court le long de ses gorges et de ses torses, le cri de volupté, désir et convoitise, désespoir et regret, qui tord des muscles dans ses marbres et y fait palpiter de la chair, la joie de vie et de souffrance de l’Homme et son Rêve et des Femmes damnées, l’audace de ses symboles, leur infinie tristesse, le Premier baiser, la Dernière étreinte, l’ivresse éperdue et peureuse de ses monstrueux chèvrepieds, la cruauté inconsciente, l’indifférence imméritée et pourtant vengeresse de ses femmes, l’hallucinante séduction de leurs nudités, tout Rodin et son œuvre me sont tout à coup expliqués, tout et même l’immense effort de son Balzac dans la soudaine illumination de ce visage artiste, révélation de tout un être qu’Escudier, penché à mon oreille, résume d’une phrase: «Rodin, c’est le faune guettant la Beauté.»

Vendredi 22 juillet.—Une heure, rue de Rivoli. Paris fournaise, la chaleur la plus torride, une odeur de bitume et de terre échauffés; de tout le sol éventré pour les travaux du Métropolitain montent des effluves et des bouffées, effluves d’étuve mal tenue et bouffées de brasier; le jardin des Tuileries crépite dans du soleil et de la poussière, le ciel est bas, comme craquelé; des trôlées de provinciaux, d’Anglais Bon Marché et de nègres coloniaux processionnent en s’épongeant, sous les arcades; sur la chaussée, des équipes de terrassiers, Piémontais blonds aux moustaches cendreuses, Bretons trapus aux joues cuites de soleil, yeux verdâtres de Celtes sous des fronts bas ternis de poussière, peinent fort, suent ferme et odorent. Des camelots dans la foule: le marchand d’éventails: Un sou mon petit vent du Nord, Demandez mes petits vents du Nord. Le marchand de journaux: Demandez l’Antijuif, voyez le portrait du Traître!

Le traître est délaissé pour le petit vent du Nord, le vent du Nord ne vient plus de Bretagne: l’Affaire de Rennes laisse on ne peut plus froids les Anglais de Cooks et les messieurs colorés, en ce moment à Paris.