Reine de l’attitude et princesse de geste.

Nous en avons deux maintenant.

Mais voici le dernier acte, le plus tragique et le plus propre au développement des masses et à l’émotion!

Autour du bûcher nuptial, la foule se presse pour assister à la cérémonie; les Œchaliennes et les Héraclides se livrent à des danses, et le cortège descend les marches: les présents qu’Hercule destine à sa nouvelle épouse sont portés par de nombreux serviteurs.

Iole sort du gynécée; elle offre à Hercule la tunique de Nessus: Hercule va la revêtir et prie Iole d’aller de son côté se parer du voile nuptial.

Et Déjanire!... L’angoisse et l’ardeur mal contenue de l’épouse répudiée et amoureuse encore, retirée à l’écart et figée dans l’attente du prodige, cette immobile et passionnée statue de deuil que donne alors Laparcerie, toute voilée de crêpe noir, telle une aurore sous une nuée, et muette et droite, et comme raidie dans du silence et de la douleur!

L’inoubliable et saisissante figure de bas-relief et d’éternité qu’atteignent là la grandeur et la simplicité de son attitude: une des plus belles choses que j’aie vues, jamais au théâtre, en vérité, et tout à l’heure, quand, dévoré par le feu de la tunique empoisonnée, Hercule, la poitrine saignante, hurlera, tonnera de douleur, et essaiera en vain de l’arracher de ses épaules, avec des meuglements de taureau; en vain, au milieu de l’épouvante du peuple et la colère des dieux, Déjanire se traînera-t-elle, éperdue, auprès de l’Héraclide agonisant avec des cris d’horreur et de détresse; en vain quand le bûcher libérateur s’enflammera, aura-t-elle, pour tomber poignardée dans les bras de ses femmes, des grâces et des affaissements de colombe blessée, rien n’effacera, rien ne pourra effacer l’impression de grandiose et d’esthétique par elle atteinte, au moment où, muette et voilée, la reine de Calydon attendait l’arrêt même de son sort!

«Saint-Saëns! Saint-Saëns! Castelbon de Beauxhôtes! Castelbon de Beauxhôtes!» Ce sont toutes les arènes en délire, les douze mille spectateurs des gradins, debout, les bras tendus, les paumes retentissantes, qui acclament et réclament à grands cris et le musicien de Déjanire et l’organisateur, l’homme d’initiative, et d’enthousiasme et de foi artiste à qui Béziers est redevable de ce spectacle, M. Castelbon de Beauxhôtes, l’âme et l’impresario de ces représentations, le Biterrois qui, le premier, en eut l’idée, demanda la pièce à Gallet, la partition à Saint-Saëns, sut réunir les fonds, chercher, amener les artistes, commanda le décor unique à Jambon, et de tous ces éléments divers fit l’ensemble prodigieux qui fait aujourd’hui de Béziers une sorte de Mecque artistique, un pèlerinage national de Beauté, la rivale d’Orange, un Bayreuth français.

«Bravo, Saint-Saëns! Bravo, Fauré! Castelbon sur la scène! Vive Castelbon!»

On crie, les chapeaux volent, on tapage, on acclame; des spectateurs envahissent la piste.

Quel enthousiasme! Oh! c’est beau, le Midi! Dans le toril et les écuries convertis en coulisses, un peuple de figurants se rhabille; des choristes demi-nues s’enfuient ou plutôt s’envolent dans un frisson de tuniques et d’étoffes... Cela sent la sueur, le fard, l’œillet et l’orangeade; un relent de sang s’y mêle d’une âcreté fade: nous traversons la place où l’on achève les chevaux, lo matadère. Ces baraquements de planches: les loges des artistes. Ici, Laparcerie; ici, Segond-Weber; ici, Dorival, Hercule; plus loin, Beryl; là, Odette de Felh, très allurale Phénice. Une des loges s’entr’ouvre: un bras nu, un coin d’épaule de femme, une voix. «Apportez-moi un poète.» Un poète, mais oui. Autre entrebâillement de porte, autre demi-nudité entrevue, une autre voix: «Qu’on m’envoie un poète.» Encore un poète... Mais il en pleut donc? Le fait est qu’ils pullulent. Il y avait Congrès, hier, en l’honneur des fêtes de Déjanire, et tout le Parnasse et tout le symbole du Midi ont donné: il en est venu de Lyon, de Toulouse, d’Agen, de Dax et de Marseille, toutes les jeunes revues du Languedoc et de la Provence ont dû, la soirée de la veille, déclamer leurs rimes au théâtre. Je reconnais et salue au passage Maurice Magre, Varenne, Louis Payen et Pol de Levengard... L’Odéon.

Autre loge, autre voix: «Il n’y a donc plus de poètes, ils sont déjà partis? —Je vous crois, Laparcerie les a tous dans sa loge, Laparcerie, «princesse de sang, de mort et de luxure», comme écrit en dédicace d’un poème enivré un poète qui certes la connaît mal ou ne la connaît pas.

Il prend Laparcerie pour Déjanire! Oh! c’est beau la jeunesse!

Dans les arènes, la foule s’écoule: devant un marchand de limonade, une femme est arrêtée avec un enfant. «Veux-tu faire une petite pompette?... combien le verre, monsieur? —Vingt centimes. —Et que vous ne la donnez pas, votre marchandise; donnez tout de même. (A l’enfant.) Hé! mon joli miroir, et pompe donc, et ne le suce pas!»

Il me semble être à Marseille! Ah! le Midi! Les voitures regagnent au grand trot les allées; au loin les clameurs continuent:

Vive Castelbon! Vive Saëns! Vive Fauré, Laparcerie!

Et dehors il y a des couples beaux et sains, des gars découplés et rieurs, et de jolies filles en cheveux, attablés, et qui boivent; les vendanges ont commencé hier. Ah! comme nous sommes ici loin de Rennes, et des Labori, et des Picquart.

Béziers, noble cité, sœur des cités latines,
Merci.

Dimanche 3 septembre.—Toulouse, allées La Fayette. —Courses de taureaux à Bayonne: Frascuelo, Mazantini et toute la cuadrilla; à Luchon, le soir, concert aux Quinconces et embrasement de parc; à Bigorre, inauguration du buste de Roland, le chanteur campagnard: discours, déclamations de vers sur les Coustous et toutes les sociétés de musique de la ville; fête populaire et officielle; toutes les Pyrénées en joie, depuis Bigorre jusques au pays basque, et, comme de partout des lettres me sollicitent, je me terre prudemment en Toulouse et, faute du don d’ubiquité, me tiens coi. Et puis je me suis attardé à me laisser vivre en ce riche et joyeux pays de Biterre, et je ne suis plus au courant des journaux, je ne sais plus rien de l’odieuse Affaire.

Comme elles me rassurent et me confirment dans mon opinion première, la ferme attitude et les dépositions nettes et précises des généraux en réponse à la phraséologie vide et déclamatoire des témoins de la défense. Autant de plaidoyers individuels où chacun vient expliquer les motifs de ses tendances, exposer ses opinions, mais n’apporte aucun fait, aucune preuve: des hypothèses, des manuels de méthodes philosophiques et des redondances... quelle misère! et le déplorable défilé des officiers défroqués, et le comique des nullités prétentieuses de l’Ecole des Chartes; là-dessus, les questions insidieuses, les traquenards et les gestes papelards de Me Demange, «l’air d’un maître d’hôtel essayant de placer au conseil de guerre des morceaux douteux», et comme finale, les coups de tête ou plutôt de hure de Me Labori, le sanglier du Syndicat, fonçant sur les témoins de l’accusation, les défenses en arrêt, et essayant de culbuter dans le maquis de la procédure MM. du Breuil et de Cernusky; Labori, par son attitude, ses provocations et ses violences arrivant à charger encore son client, Dreyfus, devenu non pas sympathique, mais un objet de pitié de par la maladresse et l’arrogance de ses partisans!

Et les manifestations de la presse étrangère aux débats, je ne sais quelle dame Crarford réclamant la communication des pièces secrètes! Comme il apparaît maintenant dans son ensemble, le vaste complot ourdi depuis trois ans par les cosmopolites contre la France. Par quelles ramifications et quelles sapes profondes nos ennemis, réunis sur un terrain d’occasion, ont fait, depuis 94, un lent et sûr chemin! Comme il ressort maintenant clairement que Dreyfus n’a été qu’un prétexte, que le mal vient de plus loin et que la vieille haine européenne, en marche depuis les guerres de l’Empire, a saisi avec joie le motif offert par les juifs pour s’allier et marcher contre nous et nous ruiner par l’anarchie, et cela au nom de l’Humanité et de la Justice... la Justice de l’Europe, qui a assisté impassible aux massacres d’Arménie et laisse tous les jours égorgiller un peu plus l’Irlande sous la main de la Grande-Angleterre, notre amie de demain!

Et comme je sais gré à Maurice Barrès et à Jules Lemaître qui me donnent dans leurs articles un aperçu net et vrai de ce cloaque qu’est l’assistance du procès de Rennes, et, rares exemples d’écrivains au-dessus des influences salonnières et des ordres de banque du Syndicat, me permettent en les lisant de m’éveiller en patrie!

Dans l’air chaud et parfumé d’odeur d’absinthe et de vanille, une volée de cloches s’ébranle, annonçant la sortie des vêpres; la foule sort des églises; c’est l’heure de retourner admirer à loisir la nef vide de Saint-Sernin.

Mardi 4 septembre.—Bigorre. L’heure du courrier: une lettre de Saint-Gervais-les-Bains, Saint-Gervais-Savoc, Saint-Gervais la catastrophe.

«Ne conseillez jamais, même à votre pire ennemi, de venir à Saint-Gervais... C’est mortel. Pas la moindre distraction, pas le moindre casino, pas le moindre journal! On est ici d’un arriéré invraisemblable. Ni l’établissement des bains, ni l’hôtel des Bains ne sont abonnés à une seule feuille parisienne, et il faut se précipiter le matin à la gare et se battre pour se procurer un numéro du Petit Journal ou du Lyon républicain. Quant au Journal, au Figaro, au Gaulois, ignorés ici complètement... Que dites-vous d’une station pareille par ce temps où les nouvelles sont si palpitantes? Et quel établissement! L’autre jour, on nous a refusé la douche faute de linge. On n’a pas de peignoir de rechange, et quand il pleut par malheur, le linge ne pouvant sécher d’un matin à l’autre, il faut s’en passer. A l’hôtel des Sapins, qui est le premier d’ici, pas de meubles: un lit, une petite commode, une table de nuit, et c’est tout. On ne sait où fourrer ses affaires, et les vêtements restent empilés dans les malles. Et quel triste public de baigneurs! Un tas de bonnes familles de province, pas de jeunesse, pas de femmes: rien que des vieux malades ou des trôlées de nourrices et d’enfants! Pas le moindre visage de connaissance; c’est d’un bourgeois à faire frémir: un tas de merciers et d’épiciers de Toulouse, de Genève et de Lyon. La grande distraction, ici, c’est de se donner des surnoms: à la table d’hôte, nous avons Don Quichotte, Sancho Pança, Cyrano et Louis XIV (une vieille femme qui rappelle à s’y méprendre un profil de cire de la chambre à coucher de Versailles.)

Si pourtant, la famille de Cassagnac, la mère et les deux fils, deux grands gaillards bruns et découplés, tout le portrait de leur père, accompagnés d’un père jésuite dont ils servent la messe à tour de rôle (le fleuret et l’autel!). Nous avons aussi la comtesse de Kergolay, qui vit seule et retirée, ne parlant à personne; le docteur Roustan de Cannes, aimable, parisien et causeur.

Ah! j’expie cruellement les orgies de coquillages de notre dernier séjour à Venise... Il y a un an, vous souvenez-vous, comme c’est déjà loin! Vous y retournez, vous... Heureux mortel. Mais au moins, en Bigorre, vous soignez-vous?

J’ai reçu une amusante lettre de Biarritz, de notre amie miss Flarck... Il paraît que Rennes ne possède pas toutes les petites vérités en marche, et le golfe de Biscaye en réunit quelques-unes, tout un lot de jolies syndiquées qui clament et proclament l’innocence de Dreyfus et la divinité de Picquart. Ils sont tous divins, dans l’ineffable parti: Picquart est divin, Sarah est divine, Réjane est divine aussi. Avez-vous remarqué que tous les comédiens sont dreyfusards? Il y a dans cette affaire un côté théâtral, une atmosphère de mélodrame et de complot ourdi qui les enchante et ravit: le parfum des coulisses; mais le Labori est leur maître à toutes et à tous. Quel tempérament et quelle science des effets dramatiques! C’est un grand acteur pour le boulevard du Crime; malheureusement, il retarde, son jeu est démodé; trente ans plus tôt, il eût été le cabot idéal. Excellent en 1860, pour l’année 1899 il a forcé les effets: c’est l’homme qui rate... et qu’on rate.

Et les arrestations et les perquisitions gouvernementales, qu’en dites-vous? Ces gens-là feront partir les fusils tout seuls. A ce propos, croyez-vous à la balle de Labori?

Gerde près Bigorre, 14 septembre.—«Kill d’Herodo»—fils d’Hérode... Des gars en béret, au cours d’une querelle, viennent de se lancer l’injure à la tête: «Kill d’Herodo», fils d’Hérode... L’invective, passée dans le peuple et le dialecte, est fréquente de Saint-Bertrand de Comminges à Bayonne, dans la Bigorre et le pays basque... le souvenir d’Hérode est encore vivant dans ces montagnes. Salomé y vécut.

«Elle suivit ses parents à Rome et partagea leur exil dans les Gaules. Le voyage sur mer l’attrista. La manœuvre des voiles l’inquiétait. Les splendeurs de la capitale de l’empire, les hommages que lui attirait sa grâce étrange et le bruit de ses aventures qui l’y avait devancée, ne dissipèrent point sa mélancolie.

»Près de Lyon, l’âpreté du paysage lui fut une souffrance. Les voies blanches qu’on venait de construire, le fleuve glauque bouillonnant, les plaines rases et la nudité des collines lui faisaient regretter la mollesse des campagnes d’Orient, et elle s’affligeait d’être éloignée du pays des grenadiers, des palmes et des cèdres qui versent une ombre transparente... Ses regards tournés à l’Est devinaient, au delà de cette nature sèche, les longues fleurs rouges et les digitales pareilles à des flammes qui, là-bas, figuraient sur les murs des cités, d’héroïques incendies, et le scintillement des rivières qui s’écoulaient sans hâte vers des lacs tranquilles... Elle cherchait en vain un attrait chez les hommes: les yeux d’acier des Gaulois la glaçaient.

»En Espagne, elle se sentit moins étrangère. Le Tétrarque disgracié s’était établi dans une province méridionale de la Péninsule. Elle y retrouva quelques souvenirs de la terre bien-aimée, dans les feuilles larges des plantes, l’haleine des orangers, les plantations symétriques d’oliviers, l’ondulation des champs de maïs. La peau brune des habitants, leurs yeux sombres, une préférence pour les étoffes multicolores, lui rappelaient, dans une atténuation qui adoucissait son regret, la Galilée et son peuple.

»La Galilée!!!»

La Possession de Charles-Henri Hirsch. Et voilà que toute la prose voluptueuse, nostalgique et savante de M. Charles-Henri Hirsch s’évoque et fleurit dans mon souvenir: toutes les morbides et vénéneuses pages consacrées par lui à la gloire de Salomé, une injure en patois pyrénéen me les a soudain déployées devant les yeux; le début de l’histoire de Salomé, comme il me devient présent surtout.

«Salomé ne vit même pas la tête saignante dans la coupe où, tout à l’heure encore, les figues enflées de lait et les raisins cendrés de Béthunie qu’on dirait pleins de soleil, entouraient des grenades fendues, resplendissantes comme le feu. Elle ouvrit presque ses yeux longs, toujours à demi fermés, sur le bourreau qui apportait l’offrande.

»C’était un géant de Nubie. Il avait sur les reins une peau de tigre d’où le torse, nu, s’élançait tel une colonne d’ébène, avec les bras noueux. L’immobilité de son visage fascinait...

»Toute la nuit Salomé avait pleuré.

»Insensible à l’amoureuse prière de ses yeux longs et aux paroles de miel qu’elle avait murmurées en le frôlant, le Nubien l’avait quittée à la porte pour rejoindre sur le chemin un jeune garçon vêtu d’une tunique hyacinthe que fermait la ceinture bigarrée des courtisanes.

»Elle les avait vus disparaître sans pouvoir contenir ses larmes.

»Comme elle avait éprouvé le pouvoir de sa beauté sur les hommes, l’indifférence de celui qu’elle préférait la faisait souffrir immensément. La douleur lui inspirait les pires desseins et la mort n’apaisait pas ses rancunes. Pour oublier, elle cédait à des soldats, sans jamais se donner d’amour. Personne n’avait encore assouvi ses désirs. Ils étaient infinis et devaient remplir le monde, avec la renommée de son habileté à la danse.»

Et voilà qu’après Gustave Flaubert, et Gustave Moreau, et le doux Laforgue, et l’obscur et preneur Mallarmé, et l’Anglais Wilde lui-même, et tant de peintres de la Renaissance italienne et de la vieille Allemagne, et les Cranach, et les Luini, je subis à mon tour la redoutable emprise de la goule légendaire et biblique, surgie du fond des siècles avec ses lourds bijoux, ses colliers cliquetants, ses caleçons fendus, ses parfums, et ses fards, Salomé, fleur vénérienne et toujours jeune des civilisations disparues; Salomé, récemment rajeunie par M. Henri Hirsch, et dont le spectre et la luxure viennent de m’être imposés, dans le calme et montagneux pays de ma cure, par une patoisante invective: Kill d’Herodo, fils d’Hérode!

Lundi 9 octobre.—Trois heures, entre Arles et Marseille, dans un wagon de première. —Ah! ce Midi soleilleux, bon enfant, facile et bavard, où rien ne tire à conséquence, les propos qu’on y entend, les aveux qu’on y surprend. Deux bons vivants, tous deux quadragénaires et d’aspect cossu, yeux vifs, ventres replets, grosses chaînes d’or et larges feutres, l’un monte à Arles et l’autre à Miramar, après force tapes et bourrades, devisent et s’interrogent gaîment.

«Et ça va bien, les affaires, tu es content! —Mais oui, ça va, ça vient, et toi? —De même, et le ménage, madame Pétécoul va bien? —Mais oui, elle se devient à merveille. —Et ta bourgeoise? —La mienne de même. —Tant mieux, et tes deux fils, ils doivent être grands? —Plus grands que moi, deux gars superbes; si tu les voyais! L’aîné surtout, Marius. Il a des yeux; toutes les filles en veulent, elles lui courent toutes après; lui, un vrai coq, il ne boude pas le cotillon le coquin, et c’est bien ce qui navre sa pauvre mère; mais que veux-tu, il a vingt ans, je n’y peux rien. —Et l’autre? —L’autre, le cadet, aïe, lui Baptistin, c’est autre chose, il se préfère.» Et le train file à toute vapeur le long des eaux mornes de l’étang de Berre.

Samedi 14 octobre, Paris.—Une lettre... adressée à Marseille de Paris; elle me rejoint ici; on me croit encore dans le Midi: «Restez au soleil, puisque vous y êtes; attardez-vous dans cette Provence qui vous inspire et vous ravit. Ici, c’est la boue dans les rues, la boue dans le ciel, la boue dans les yeux, la politique... Le Paris de l’Exposition, le Paris yankee, le Paris forain des foules cosmopolites, se bâtit tous les jours, crevant les chaussées de tranchées, hérissant les squares de palissades, déshonorant les quais, encombrant les places et gâtant d’heure en heure un peu plus irrémédiablement le Paris des artistes, des bibliophiles, des amoureux de belles architectures et des fervents du vrai Paris... Que nous réserve la ville d’échafaudages qui empiète aujourd’hui sur le lit même de la Seine? Je n’ose y songer, tant je la pressens grosse de mécomptes, sinon de désastres. D’ailleurs, rien dans les théâtres qui vaille la peine d’être vu: partout de lamentables reprises.

»Froufrou à la Comédie vaut la Dame de Monsoreau à la Porte-Saint-Martin; à l’Odéon, Ma Bru, s’éternise; au boulevard les concessions à perpétuité sont la Dame de chez Maxim et le Vieux Marcheur. Parole! la Dame aux Camélias manque à la série; je suis tout étonné de ne pas la voir sur l’affiche du théâtre Sarah-Bernhardt. Sans cela, ce serait le cycle complet des rossignols. Yvette Guilbert, aux Folies, y semble la Fauvette du Temple; c’est toujours la suite des vieux galons, vieux habits. Yvette a engraissé; elle s’est faite lourde et ronde; elle a perdu toutes les arêtes et toutes les acidités de son talent de poupée macabre. Qu’est devenue la fantastique mademoiselle Macchabée, qui détaillait au pèse-gouttes de la névrose et de l’épouvante aux bons bourgeois? Elle a même renoncé à ses gants noirs, elle n’a plus sa robe vert livide, et c’est aujourd’hui une grasse madame dodue, cossue, qui grasseye et imite Judic. Encore une qui est mûre pour l’Exposition.

»Si, une pièce nouvelle, autant dire mort-née, car d’ici trois jours elle aura vécu, et la même quinzaine aura vu l’acte de naissance et l’acte de décès: la Bonne Hôtesse, de M. Janvier de la Motte. Il a remis encore une fois à la scène les salonneux de Mon Enfant. Nous avions déjà vu cette grosse dame dans le Monde où l’on s’ennuie de Pailleron et Révoltée de Jules Lemaître. La Bonne Hôtesse est une mauvaise action. Jamais l’aimable femme, peut-être un peu grotesque, qui a posé pour le portrait ne prit plaisir à protéger l’adultère, et c’est calomnie pure que d’en avoir fait une complaisante et voyante de faiblesses d’autrui. Très sévère sur la morale, la chère défunte (car la pauvre femme a fini par en mourir) se piquait, au contraire, d’avoir un salon psychique, un salon pour âmes, où les cerveaux seuls s’échauffaient, mais où les sexes ne se pénétraient pas.

»Les familiers y portaient des dessous de nuances atténuées, assortis à l’arc-en-ciel défaillant de leurs âmes. Ce salon abrita cependant quelques flirts: quelques-uns aboutirent au divorce, des intellectuelles y détournèrent des philosophes; M. Bergeret s’y déprava. De tout cela, M. Janvier de la Motte s’est souvenu, mais un peu tard: les actes après décès ne comptent pas.

»Les vrais tréteaux restent à la politique; la Cour du roi Pétaud est le titre de la pièce; les journaux officiels appellent cela la Haute-Cour. Pour la besogne qu’on y mène, c’est, vous le savez, plutôt la Basse. Las de platitude (on en demande trop vraiment à ce brave homme), M. Béranger s’en prend aux photographes. Il poursuit comme des obscénités les instantanés que l’on tente de faire de ses interrogatoires et traite la Vérité en carte transparente. Ah! les temps sont bien changés. Ce n’est plus la Vérité qui marche: c’est la pauvre Suzanne entre dix-huit vieillards.

»Autre incident gai: le président Melcot a joué le Roman chez la portière, et madame Gibou a tenté de servir du mauvais café à un confrère. Une dame, en dînant chez M. Melcot, avait raconté qu’elle avait dîné chez M. Grosjean, où dînaient, ce jour-là, toute sorte de gens que le Syndicat eût fait volontiers saisir au collet par les agents; mais le jour où l’on prit les renseignements, c’étaient des menteries et des boniments; une dame du Midi avait fait le cancan, histoire de se donner un air important. Les dames du Midi sont très à l’évent; le mensonge hystérique après l’historique. Où allons-nous donc, mon Dieu! mes enfants! Et M. Melcot est très melcontent. Scène de revue pour fin d’année. Voyez-vous Félicia dans ce rôle! Quel succès.

»A part cela, rien de drôle: le général de Galliffet continue à être le collaborateur assidu du Figaro et à communiquer à M. de Rodays les arrêtés du ministère avant de les communiquer à l’Officiel. Le Figaro a mené une assez belle campagne en faveur de l’armée pour mériter cette faveur. Le premier au combat, le premier à l’honneur.»

Dimanche 29 octobre.—Paris, l’horreur du retour, tous ces livres que je trouve en arrivant empilés sur ma table. Les éditeurs n’ont pas chômé pendant mon absence; déjà, dans le train qui me ramenait, hier, j’avais l’épouvante de tous ces volumes en embuscade dans mon logis, car une force supérieure m’oblige à les feuilleter, sinon à les lire.

Voici enfin (et ceux-là, je les mets à part pour les relire, car je les ai déjà parcourus et délectés par morceaux dans la Vie Parisienne, la Revue Blanche et le Mercure), voici donc les Femmes du Colonel de cette chère Gyp; la Câlineuse, de M. Hugues Rebell, et la délicieuse Route d’Emeraude, d’Eugène Demolder.

Voilà enfin le second livre de la Jungle, de Kipling. Une lettre l’accompagne; elle est datée de Shizar (Petit Thibet) et a été écrite le 1er octobre:

Vous le saviez donc, perfide, que vos Pall-Mall étaient le pain de mon exil et l’aliment de ma solitude, que je n’en ai pas manqué un depuis mon départ et que je trouverais votre souvenir indulgent! J’ai lu vos appréciations sur Tim, le Tim de la Vie Parisienne, au bord d’un torrent de l’Himalaya,—le coolie qui m’apportait mon courrier m’a rencontré par hasard au retour d’une visite à un glacier; j’ai immédiatement donné votre nom à un pic, c’est une distraction que je m’offre dans ces régions peu connues. Elle est sourcilleuse... J’ai lu avec joie l’article de Paul Adam sur vous, et avec trouble votre mention de la scène à faire de Max dans Héliogabale; j’ai mille fois été sur le point de vous écrire, je vous ai fait des vers! La preuve, les voici. Je comptais les envoyer au Mercure.

En tout cas, je voulais vous parler de la traduction de Kipling que j’ai faite avec Fabulet. Le second volume paraît dans quelques jours, on vous l’enverra comme on a fait du premier. L’avez-vous lu? Je ne pense pas, car vous auriez éprouvé le besoin d’en parler; en tout cas vous allez prendre le second et lire une seule nouvelle que je recommande à votre admiration: elle s’appelle le Miracle du Purun-Bhagat. Faites cela pour moi, je ne suis pas inquiet de ce que vous ferez ensuite. Entre parenthèses, le premier livre de la Jungle est à sa huitième édition. Mais assez sur ces jungles-books, dont je ne vous parlerais pas tant si je ne les trouvais si conformes à votre génie.

Vous allez donc à Venise, homme heureux; j’y ai passé, il y a trois ans, quatre mois inoubliables. Je logeai Palazzo de Mula, sur le Canale Grande, un vieux logis du quatorzième siècle avec une vue extraordinaire; je voyais une église par jour et j’avais une grande passion à Padoue, tous les dimanches, la passion et moi, nous explorions la Vénétie: Chioggia, Este, Trévise. Vicence, où j’ai passé une nuit de toutes les nuits... J’ai peur que ceci vous arrive trop tard; mais rappelez-vous d’aller voir à Arquâ, dans les monts Euganéens, la maison et le tombeau de Pétrarque. Shelley passa un hiver tout près, et, si vous le demandez, on vous montrera, sur le registre, les noms de Byron et de la Giuccioli. Le vin d’Arquâ est exquis.

Une autre chose adorable à Venise et que personne ne connaît, c’est l’île de San Francesco del Deserto.

C’est là que saint François d’Assise fit le miracle des oiseaux. Vous la trouverez entre Murano et Torcello (vous connaissez Torcello, naturellement). Sentinelles extrêmes de la lagune vénitienne; deux couvents: Saint-Georges-des-Algues et Saint-François-du-Désert... Cher pays! Que vous dire de celui-ci? J’ai laissé mes chevaux ici, il y a quinze jours, à cause de l’impossibilité des chemins, et je reviens hier, ayant fait trois cent soixante kilomètres à pied, sans un jour de repos, par des passes de cinq mille mètres et sur des monts de six mille, le tout culminant dans le panorama de deux glaciers: l’un, le Biafo, le plus long du monde; l’autre, le Baltoro, dominé par quatre ensembles de pics de huit mille mètres, à l’Ouest et au Sud, tandis qu’au Nord se dresse la seconde cime de l’Himalaya et de la Planète, à près de dix mille mètres dans le ciel. Au loin, c’est la Chine. Toute arithmétique ne vous dit peut-être pas grand’chose, mais vous auriez été comme moi ravi de voir un spectacle certainement unique sur ce globe dreyfusard.

Et quelle vie, cher ami! quelle glorieuse et libre vie nomade parmi de la Beauté toute neuve—qui se donne pour la première fois!

Je pars après-demain avec toute ma caravane pour le Ladakh, le vrai Petit-Thibet bouddhiste, le pays des Lamas-Rouges, le long de l’Indus, à travers des districts polyandres. Je regagnerai le Kashmir dans six semaines, après trois mois en tout de cette vie inimitable; puis je verrai le Sud de l’Inde et Java, d’où je rentrerai peut-être au printemps si l’Affaire est finie, remettant le Pacifique à plus tard.

Je veux un de nos soirs de faubourg et d’absinthe,

afin de vous parler d’Asie et d’en rêver avec vous, et je serai plein d’entrain à notre prochain dîner.

Adieu, soyez heureux et répondez-moi, si vous pouvez.

Votre
Robert d’Humières

Mardi 31 octobre.—Nouveau-Théâtre, pendant le deuxième acte de Tristan. —Eh bien! non, je ne suis pas mûr, dussé-je encourir les foudres de M. George Vanor! Les térébrances, les vibrances, et les piétinements sur place, les reprises et les surprises de cet interminable duo d’amour qui n’aboutit jamais, ces efforts vers une explosion attendue, oh combien! à travers tant d’accords, tant de cris et de phrases torturés par le même leitmotiv, tout cela me donne la migraine, et la Litivine a beau être admirable (cela est convenu et j’en conviens), la métaphysique même de cet amour passionnément allemand me dépasse et surpasse, et j’en arrive à oublier les délicieuses sonorités de la chasse du roi Mark et la nostalgie mélancolique de ces appels de cor dans la nuit, et j’aspire avec une impatience de neurasthénique, atteint de claustrophobie, à la chute du rideau pour pouvoir sortir.

Oui, je sais, le premier acte est un chef-d’œuvre; la chanson du matelot dans les vergues: «O fille d’Irlande», tout le récitatif d’Iseult racontant à Brangiane sa haine et son amour, le chant de guerre de Kourvenal, les bruits de mer et de cordages de l’orchestre, tout cela est merveilleux et formidablement génial; toutes les phrases du breuvage, surtout, et le grésillement orchestré du philtre, quand son ardeur monte et flambe dans le cœur des deux amants pour éclater en cris de stupeur et en aveux enivrés sur leurs lèvres, tout cela est incomparable et sans précédent dans le monde musical; mais, Dieu! que madame Brêma est insistante et lourde, comme elle appuie sur tout ce rôle de suivante tragique! Avec quelle pesanteur elle joue à l’avant-scène, empiétant sur le rôle d’Iseult, qui devient sa rivale pour un spectateur non averti! Qu’elle est Allemande, bon Dieu! et d’un art massif et cruellement voulu! C’est une fatigue de suivre son jeu figé dans de longues attitudes, un surmenage que de l’écouter prendre toujours sa voix d’en bas et d’en racler, pour ainsi dire, les motifs de la partition.

Et puis, vraiment, il y a trop de chauves-souris dans cette salle. D’où sortent tous ces bandeaux plats que je n’avais pas revus depuis les premières de l’Œuvre, ces faces blêmes de maîtresses d’esthètes, ces grosses dames en tuniques grecques et ces jeunes gens haut cravatés et colletés de velours comme autant d’Alfred de Musset? L’atmosphère est lourde de snobisme, de germanisme, de piquardisme et fleure l’encens raréfié des petites chapelles. Comme je suis loin du soleil et de la brise du large! Et puis cette sensation atroce de se sentir encagé dans son fauteuil d’orchestre et de ne pouvoir sortir sans faire scandale, cela est vraiment au-dessus de mes forces. Dans les couloirs, on se congratule et l’on se pâme. Je ne suis pas au diapason de toutes ces extases, je ne suis plus Parisien.

Deux habits noirs près de moi. —Heureusement que nous allons avoir la Prise de Troie, à l’Opéra; c’est la réponse de Gailhard à Lamoureux. Vous rentrez pour le troisième acte? —non, j’ai vu les têtes, ça me suffit. Venez-vous au Cirque Medrano voir la demi-finale des luttes? —Oui, allons voir les lutteurs.

Mercredi 1er novembre. —La Toussaint, le Monument aux Morts, le Bartholomé, au Père-Lachaise; les chrysanthèmes, la visite aux cimetières, tous les clichés connus.

En pleut-il, des sonnets, depuis le commencement de la semaine, sur le frissonnant défilé d’humanités de Bartholomé! Les vers s’y mettent déjà comme à une très vieille gloire, et c’est comme une décomposition de plus dans ce cimetière, que tous ces alexandrins s’attaquant aux nudités épeurées et plaintives du Maître de la Mort.

Je n’irai pas le voir aujourd’hui.

Les chrysanthèmes! Combien de premiers-Paris de ce matin ont leurs marginalia encombrées de ces fleurs, fleurs d’imprimerie tant que cela en dégoûte. Leur odeur amère emplit toute la pièce où je m’attarde à relire dans la Route d’Emeraude le chapitre neigeux et frais de Gésina. Gésina, après la cantharide et l’odeur de venaison et d’orange des pages brûlantes de Siska! Devant moi, comme pour réhabiliter les fleurs dépréciées par l’actualité du jour, triomphent les dernières photographies de Cora Laparcerie gaînée dans une étroite robe ramagée de fougères et que coiffent, comme un jeune Gismonda de deux énormes touffes de chrysanthèmes, deux temporaux de fleurs qui la font hiératique, Japonaise, et telle une idole, mystérieusement attirante dans sa nudité souple jaillie d’une robe feuillagée et bruissante.

Une autre femme de théâtre m’apporte le mot de la journée: Eugénie Nau, qui part le soir même pour Bruxelles et vient m’annoncer son engagement à la Porte-Saint-Martin, dans la reprise des Misérables; elle doit y créer le rôle d’Eponine, la petite prostituée résignée et éprise de Marius à côté de Berthe Bady, la Bady de Lépreuse, de Ton sang, dans l’inoubliable figure de Fantine. Mesdemoiselles Eugénie Nau et Berthe Bady, deux engagements dont on ne peut que féliciter la direction Coquelin.

Eugénie Nau revient du Père-Lachaise où elle a voulu voir le monument de Bartholomé. La foule y était grande et parmi les curieux des gens de lettres et de théâtres affluaient; je m’informe des noms et comme Nau me cite entre autres une antique gloire de Cythère, comme je me récrie et clame: «Mais que pouvait bien faire ce vieux débris au Père-Lachaise? C’est très dangereux à son âge de s’aventurer là-dedans: les gardiens auraient très bien pu l’empêcher de sortir!» Nau, qui a de la littérature: «Bah! elle venait rafraîchir ses souvenirs; elle doit bien en avoir quelques-uns au Père-Lachaise, collaborateurs ou victimes au jardin des Complices!»

Dimanche 5 novembre.—Dans la féerie tout en or du parc de Saint-Cloud, par le plus beau dimanche de ce fol automne, déjeuner à la Faisanderie, chez Ringel d’Illzach, dans l’ancien pavillon des gardes des chasses de l’empereur, qu’occupe maintenant, toute l’année, le sculpteur de la Perversité et de la Marche de Rakovski.

Ringel, l’homme des cires peintes et modelées à la manière florentine et des transparents masques de verre, le Benvenuto Cellini des veillées légendaires, le pistolet au poing, autour d’une de ses œuvres proscrite par les tardives pudeurs d’un jury (les artistes n’ont pas oublié la si amusante épopée de la garde montée par lui autour de sa Perversité de 1878); Ringel, dont Gustave Coquiot vient dans la Presse de camper, il y a quinze jours, la curieuse et vivante silhouette de praticien aux gestes agiles de clown, attentif et léger; Ringel s’est fait aujourd’hui paysan, et, en dehors des cinq heures passées, par jour, à son atelier de la rue Chardon-Lagache, à Auteuil, vit retiré, toute l’année, dans les hauteurs de Garches, sur la route de Marnes, à l’ombre des futaies du vieux parc impérial.

Plus de soirées au théâtre, plus de descentes aux parlottes littéraires du Napolitain ou de la Nouvelle-Athènes, plus d’apparitions aux premières, plus de visites aux expositions des rues de Sèze et Le Peletier; Ringel se couche maintenant à neuf heures et se lève à l’aube, boit le lait de sa chèvre et mange les œufs de ses poules, et, robuste, musclé et svelte, rissolé par le grand air, l’allure d’un Velasquez dans son velours bleu déteint de compagnon charpentier, mène l’existence d’un sage loin des fumées et du fumier de Paris.

Ses masques le consolent des visages qu’il ne voit plus, et la souple nudité de ses statues, de l’horreur des bedonnantes et quadragénaires célébrités de nos boudoirs.

Et c’est une joie de le voir, dans la lumière attiédie de cette belle journée, accueillir les arrivants dans sa châtellenie des bois, d’une bonne poignée de main cordiale, les asseoir à table et, chaleureux et gai, présider ce déjeuner de plein d’air dans ce décor lumineux de pelouses aux tons roux et de futaies dorées.

Il y a là Coquiot, l’ami du maître, le Coquiot des Bals publics et des Dimanches parisiens; Odette Valéry, étrangère et étrange avec ses larges prunelles d’agate et son torse moulé dans un étroit corsage, échancré sur un cou rond et fort de jeune empereur romain, Odette Valéry et sa croupe mouvante, «la croupe du roi de Thune», chuchote un des convives. —«J’y voudrais boire», ajoute un autre. Il y a aussi Rose Demay et son profil de Gavroche, Rose de Paris et même de faubourg, si Odette est d’Athènes; et puis des sculpteurs, des poètes, tous grisés de soleil, d’odeurs de feuilles et de liberté, avec, dans le regard, la joie de tant de beauté apportée là par les femmes.

Et, comme on boit chez Ringel une eau merveilleusement fraîche et pure, l’ivresse gagne toutes les têtes et chacun cause, et s’excite, et divague. —Regardez-moi ces branches défeuillées, leur effet sur ce ciel tendre, une agate arborisée, n’est-ce pas, l’on dirait? Est-ce assez fin? —Et les toits rouges de Garches dans la rouille des collines, quelle aquarelle, comme ça se compose! —Et les yeux d’Odette, ces yeux de pierre dure, et le calme robuste de cette chair froide, comme on sent qu’elle est de la race des statues, la belle race! —J’aime autant l’absinthe battue de Rose Demay. —Une mominette, elle est d’une jolie meurtrissure; et regardez-moi ces traînées d’ouate rose dans ce ciel bleu et frais! —Est-ce assez convalescent? Vous ne regrettez plus les ciels du Midi? —Ah! le Midi, c’est une autre note, il y a plus de plastique dans les choses et dans les êtres; ici, il y a plus d’art. —A propos, vous avez vu le monument de Bartholomé? —Oui. —Ça vous enchante? —Moi, je trouve ça de la cire fondue: les hanches coulent et fluent, les torses sont poitrinaires, les deux figures qui entrent au tombeau ne sont pas du nu, ce sont des mannequins; mais c’est de la sculpture poétique, il y a des intentions dans les poses, du sentiment dans les groupes. Ça fera très bien, réduit au centième chez Barbedienne, ça se vendra à cent mille aux Anglais Cook de l’Exposition. —Vous êtes sculpteur, monsieur? —Oui. —Pourquoi demandez-vous cela? —Pour en avoir la certitude. C’est comme moi, je trouve Leconte de l’Isle très inférieur, mais il est vrai que je suis poète. —C’est une leçon? —Non, un constat. —Vous avez désolé Coquiot, c’est un fervent de Bartholomé. —Bartholomé, Mercié, Falguière, je n’admets que Rodin. —Et Ringel, puisque vous êtes chez lui.

Lundi 6 novembre.—Casino de Paris, dans une loge, trois habits noirs; ils causent. —C’est bien l’endroit le plus terne de Paris. —Mais les femmes y sont jolies. —Angèle Héraud surtout, n’est-ce pas! Elle a fini de danser? Je te crois. Moi, je viens toujours ici après le ballet. —Ne pleurez pas, vous allez la voir, l’Autre, dans ses danses grecques modernes. Modernes est de trop, elle est de tous les temps.

Ton corps est un beau fruit dont la saveur enivre,
Ta croupe est une coupe où je veux boire encor,
Ton aisselle est un vase aux ciselures d’or
Où la sueur d’amour met comme un goût de cuivre.
Viens!

—C’est chaud. —Et mérité. —On mérite toujours ce qu’on inspire. Le malheur est qu’elle ne danse pas. —Comment? —Voyez le programme, c’est Labounskaya qui la remplace. —Cette grosse Charlotte russe! Ah! non, cette meringue à la crème à la place du sorbet au raki que j’espérais déguster, ce n’est pas de jeu; et puis, il y a son danseur, avec un nœud de satin sur le ventre, tantôt vert, tantôt rose et bleu de ciel! Cet arc-en-ciel enrubanné ne me dit rien qui vaille. Partons, allons à la fête de Montmartre. —Mais il y a le Championnat, restons pour les lutteurs. —Je ne les aime que dans les foires, dans la sciure de bois, au claquement des toiles, dans le brouhaha des parades. Il faut l’ambiance des foules, et des foules de faubourgs à ce spectacle de force. Ici, ils ont un air lavé et postiché d’athlètes pour femmes du monde. Allons plutôt les voir au cirque Medrano ou chez Marseille. Il tombe justement une petite pluie fine qui complète tout à fait Montmartre. A propos de Montmartre, vous avez manqué un beau spectacle au lion de Belfort. —? —Chez Juliano, la Goulue, en coquetterie avec une panthère, une passion au Désert, oui, la nouvelle de Balzac présentée au public par l’ex-danseuse du Moulin-Rouge. —Non. —Si. —La Goulue se couchait tout entière sur la bête affalée dans sa cage et la bouche de la femme entrait dans la gueule du fauve; et la bête pâmée, les paupières appesanties, les prunelles luisantes, s’étirait et râlait sous le baiser humain. Mais la police est intervenue. —Et l’on a fait cesser le spectacle. —Et Béranger continue à présider le Sénat; il n’y a plus de plastique en France.

Mercredi 8 novembre.—A l’Opéra pendant le deuxième acte de Salammbô, dans une loge: —Je ne retrouve plus du tout l’opéra de Reyer. —Vous ne prétendiez pas retrouver le Flaubert! —Vous dites des bêtises: Flaubert s’écoute et Reyer s’entend. Mais, du moment qu’on avait accepté le massacre du roman à la scène, je croyais trouver des décors et une interprétation. —Mais ça vous avait plu, la première? —Oui, avec Sellier dans Matho et Caron Salammbô. Mais Bosman dans la fille d’Hamilcar, et Lucas dans le Libyen, c’est mieux chanté au théâtre de Toulouse. —Mieux joué surtout, car Bosman a de la voix. —Oui, c’est une bonne utilité et la première des seconds rôles, parfaite dans l’Hilda de Sigurd; mais elle n’a ni la ligne, ni le caractère pour jouer la sainte Thérèse carthaginoise qu’était Salammbô. —Ah! dame, quand on a vu Caron! —Qui n’avait qu’un geste, mais qui le déployait si bien. —Et puis, l’orchestration me paraît d’un maigre! —Ah! ce n’est plus du Wagner. —C’est un fait. Quand on a entendu Tristan et Iseult, si dure qu’en soit la partition, on ne peut plus entendre d’autre musique. —Vous y venez donc? Je vous croyais rétif à Wagner? —Moi, c’est-à-dire que je le sens trop pour l’écouter sans fatigue. C’est la musique élémentale par excellence: cela vous prend comme le bruit du vent ou la plainte de la mer. Wagner, c’est la voix même de la nature, et les autres c’est le langage des instruments. On ne supporte pas un ouragan comme un solo de flûte; les sonorités de Wagner m’enchantent, me ravissent et m’accablent; je sors de là anéanti comme d’une grande débauche, et les grandes débauches sont toujours suivies... —De déperdition de forces nerveuses, nous le savons. —Oui, offrez-vous ma tête, mais je vous soutiens que ceux qui prétendent admirer et saisir une œuvre de Wagner à la première audition, mentent effrontément par pose et par chic: c’est de la mélomanie de snobs, de la prétention d’imbéciles en mal d’intellectualité. On se décerne ainsi des brevets de facultés supérieures. Ce sont comme les clichés de justice et d’humanité en cours dans le monde des écrivains déclassés, ces petites déclarations d’immortels principes vous ouvrent toujours la porte d’un grand salon juif, et l’on passe même parfois à la caisse auparavant. —Pas d’allusion, la musique adoucit les mœurs. —Et la basse-cour apprivoise les oies. —Si vous parlez de Béranger!

Jeudi 9 novembre, 10 heures du soir.—A la fête de Montmartre. —Entré chez Juliano, moins pour ses lions que pour la Goulue et la légende de sa panthère. C’est avec des lionnes qu’opère maintenant l’ex-étoile des bals de Montmartre, mais prudemment, en tenant toujours à distance, avec la fourche du belluaire, son quatuor de fauves engourdis. La Goulue, grasse à faire craquer le maillot qui la moule, évolue dans l’ondoiement d’une traîne de satin vert chou-fleur attachée à sa trousse; c’est aussi brutalement laid que possible, mais d’une laideur canaille qui eût enchanté Rops. La séance finie, je m’informe auprès de la dompteuse de la panthère qu’elle aimait. —Ne m’en parlez pas, m’est-il répondu, je l’ai perdue, on me l’a empoisonnée. Des jaloux! —Des jaloux! Un homme ou une femme? —Les deux!

Et sur cette réponse byzantine, qui symbolise bien cette fin de siècle, la Goulue fait volte-face et s’en va.

Dehors, des boniments: le Musée des horreurs, le Pétomane, Alfred Dreyfus dans sa prison.

Mardi 14 novembre.—De Prométhée à madame Aubernon. L’annonce d’un Prométhée au théâtre des Arènes de Béziers ne laisse pas que d’inquiéter les organisateurs des représentations d’Orange. Si M. de Max y incarne la figure héroïque du légendaire allumeur de feu, ce ne sera pas la faute de la dynastie des Mounet qui ont fait tout au monde pour y jouer Œdipe. Aujourd’hui, c’est M. Paul Mariéton, le félibre des félibres, qui essaie d’organiser une semaine du Midi en essayant de faire coïncider à huit jours de distance les représentations d’Orange et celles de Béziers. Et puis, il y aurait, paraît-il, encombrement de Prométhées sur la place; M. Mariéton en a lui-même deux dans son lot de manuscrits: un de M. Lionel des Rieux, un de M. Grandmougin, et un autre enfin de M. Pedro Gailhard, musique de Vidal, sans parler d’un autre Prométhée sur le métier. Prométhée serait-il un article de province? Et sur ce mot de province, Paul Mariéton, ce Provençal de Lyon, m’en raconte une bien bonne sur cette chère madame Aubernon.

L’aimable femme, madame Geoffrin au petit pied qui croyait régenter la cour et la ville, affectait des ignorances un peu impertinentes pour tout ce qui n’était pas Louveciennes et Paris.