Hors de son salon, pas de salut: hors de Paris, pas d’Académie, et madame Aubernon, c’était l’Académie. Un soir qu’elle était en verve autoritaire: «La province, mais qu’est-ce que c’est que ça?» disait-elle à Mariéton, et l’ami de Mistral, avec son plus gracieux sourire: «Mais la province, madame, c’est votre salon.» Mariéton n’y remit jamais les pieds. «Mais, veut-il bien ajouter, je suis le seul des gens qu’elle a reçus qui ne l’ai pas mise en livre ou au théâtre. J’ai dîné chez elle sans jamais en rien écrire: les autres ont eu plutôt des digestions bruyantes.»
Mercredi 15 novembre.—Dix heures, à l’Opéra, la Prise de Troie. Après le deuxième acte, propos de couloirs. —Moi, je trouve ça pompier, oh! mais pompier en diable! —Vous êtes difficile: la douleur d’Andromaque est une page. —Et puis, il y a les bras de mademoiselle Flahaut. —Destinée tragique que la sienne, c’est la première fois qu’on l’applaudit et elle ne chante pas. —Succès de mime pour un contralto. —Oui, elle chante avec ses bras, et cela constitue une très belle voix de théâtre, mon cher. C’est la statue de la Douleur même qu’elle donne là dans Andromaque. —Vous y reviendrez? —Je reviendrai. —Pour les lutteurs? —Vous êtes absurde, il y en a cinquante tous les soirs au Casino de Paris, et sur les six qui sont en scène, il y a trois modèles pour ateliers. —Vous les connaissez? —Je puis même vous les nommer: Bibi Poirée, de l’atelier Rochegrosse; Eugène Lorrain, de l’atelier Gérôme; Quéniat... —Inutile, je ne sculpte pas... et Crest, de l’écurie Lebaudy. —Ne parlez pas si haut, Malvina Brach est là, et Crest est son modèle.
Même soir, à la sortie. —C’est une cantate, ce n’est pas un opéra. —Et la finale est d’un commun! —J’aime assez, moi, cette Marseillaise de l’égorgement de Cassandre. —Cette Delna, quelle voix! C’est comme une eau qui coule. —Oui, mais il ne faut pas la regarder; vous avez vu ses mains? —Palmées! Oh! ce geste unique et comique, les doigts étalés, les paumes tendues, on dirait des pattes de canard. —Un canard à voix de rossignol. —Vous trouvez cela très ridicule, ce cheval de bois du deuxième? —Non... d’abord il est très Phidias, et puis toute cette foule qui le précède, attelée à des cordages, son entrée à la manière d’un vaisseau halé dans un port, cela a du caractère. Il n’y a pas à dire, les chœurs de cette entrée sont superbes, et puis quel beau décor! —Vous avez aimé cette apparition d’Hector? —Le spectre vert! Heureusement, Naudette Stanley était dans la salle, je me suis hypnotisé sur elle pendant toute la scène. —A distance? —Non, dans sa loge. —Vous m’en direz tant. Qu’est-ce qu’ils nous donneront, à l’Opéra, après la Prise? —Un opéra de Joncières, Lancelot du Lac. —Vous avez des tuyaux? —Des tas, je vous dirai cela demain au cercle.
Vendredi 17.—A l’Opéra.—A la seconde de la Prise, dans une loge, après le troisième acte. —Il y a une très belle salle. —Vous trouvez? Toutes les loges sont données, personne n’est encore revenu. —Là-bas, c’est bien madame Fourton, dans cet entre-colonnes? —Ou madame Bernardacki; elles n’ont pas la même voix, mais elles se ressemblent. —Comme la Norwège à la Russie.
Autre loge. —Vous aimez ces lutteurs? —Je trouve Renaud bien mieux qu’eux tous. —N’est-ce pas qu’il est beau? —Et le costume grec n’avantage pas. —Au théâtre. —Vous l’avez vu en Grec à la ville? —Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. —Expliquez-vous! (Bruit d’éventails et chuchotements.)
Autre loge. —C’est bien elle à l’amphithéâtre? —Elle a toujours son nœud de velours noir. —C’est un vœu, elle a juré de le porter tant que Picquart ne serait pas rentré dans l’armée. —Elle avait déjà cessé de chanter durant l’emprisonnement de Dreyfus et elle a une voix splendide. —La protestation du silence; elle a retrouvé sa voix, maintenant? —Mais arbore toujours son nœud: la dame au nœud révisionniste, c’est une profession de foi. —Une déclaration de principes. —Naturellement, elle devrait chanter dimanche au Triomphe de la République. —Elle aurait du succès, elle a le physique. —Oui, l’air d’une statue de Dalou. —Beauté populaire.
Dans l’aquarium, deux habits noirs. —Apéritif en diable, ce corsage à jours losangés. —Le corsage à lucarnes, elle est au Casino tous les soirs. (A une petite femme blonde.) Bonsoir, Hélène; nous partons toujours pour Saint-Pétersbourg? —Cimenter l’alliance russe; on ne s’appelle pas Chauvin pour rien. —Le chauvinisme à l’étranger! exquis, je l’enverrai à Déroulède (Hélène Chauvin.) Datez votre lettre de chez Maxim’s.
Dimanche 19 novembre.—Le Sauve-qui-peut du Président ou le Triomphe de la République. —Après la bagarre d’Auteuil, celle de la place de la Nation. M. Loubet n’a pas de chance: à Auteuil, il s’esquivait devant les coups de canne; aujourd’hui, il détale devant les drapeaux: les départs précipités de son Président semblent la caractéristique de la troisième République.
A Auteuil, les classes dirigeantes le huaient avec voies de fait sur son gibus; aujourd’hui, les classes dirigées lui secouent des loques rouges dans le nez et l’accueillent avec les cris de: «Vive la Commune! A bas l’armée!» et «Mort aux flics!» C’est une présidence troublée.
—Ça ira, les bourgeois on les pendra... et que faut-il au bon républicain! Du plomb, du fer, un peu de pain, voilà les cris pacifiques avec lesquels le peuple de Paris —(celui qu’on nous affirme être le peuple)—il y en a un autre!— accueille le triomphe du régime actuel. On ne procédait pas autrement à l’égorgement des aristocrates à la veille des massacres de l’Abbaye; même figuration dans le défilé de tantôt, que dans la bande armée de piques et de faux qui se ruait il y a un siècle à Versailles; égoutiers et dames de la Halle. «Dansons la Carmagnole, et vive le son du canon.»
Comment MM. Trarieux et de Pressensé n’ont-ils pas conduit leurs troupes au Luxembourg? Il y avait là des prisonniers désarmés, et c’est un peu moins loin que Versailles.
Le Triomphe de la République... non, de la Révolution! Seulement, les insurgés de 89 criaient éperdument: «A la frontière,» et à la frontière d’alors, c’étaient Jemmapes et Valmy et le siège héroïque de Verdun. Aujourd’hui, c’est: «Plus de frontières» que braillent les hordes libertaires, ce qui supprime le courage en même temps que la Patrie, le service militaire et les em...dements.
Doux pays! ces partisans de la liberté ont assommé un officier de paix, et dans la nuit malmené les habits noirs et les robes décolletées du bal de l’Hôtel-de-Ville. Ç’a été un pillage, une orgie; des femmes ont été bousculées, frappées, des mains de pochards ont palpé des épaules nues; on se battait autour des buffets; sous un escalier, on ramassait ivre-mort un conseiller municipal et, pour faire évacuer les salles au pillage, à trois heures et demie, on éteignait le gaz.
Le Triomphe de la République! le mardi-gras des dreyfusards! A quand le mercredi des Cendres?
Et pendant les saturnales, l’alliance est en train de se faire entre l’Angleterre, la Russie et l’Allemagne: naturellement, notre indignité nous exclut.
Le Triomphe de la République!
Mardi 21 novembre.—Au Père-Lachaise. —Dans la mélancolie de ce tiède novembre, retourné voir le monument de Bartholomé. L’emphase et la redondance des figures de Dalou m’ont donné, avec la nostalgie des formes pures et frêles, l’idée de ce pèlerinage, et dans le cimetière, aujourd’hui désert, les groupes symbolisant la détresse et l’effroi du Maître de la Mort prennent, dans la clarté jaune de ce jour d’automne, une grandeur émue et significative... C’est une pauvre humanité qui s’achemine là, défaillante d’angoisse et de terreur, vers la porte fatale, et j’admets, devant ces torses déjetés et ces hanches fuyantes, tous les reproches qui ont été faits au sculpteur: l’anatomie de presque toutes ces figures est défectueuse; mais n’est-ce pas une humanité de misère déjà déchue et presque frappée, puisque déjà, pour la plupart, entrée dans la mort? Une suprême pitié se dégage de toutes ces nudités chancelantes, tassées les unes contre les autres, quelques-unes écroulées de désespoir et prostrées d’épouvante, et c’est le tragique affaissement de la figure assise, les coudes aux genoux, et pleurant, voilée de sa chevelure, et c’est la courbe, l’ondoiement de tige de la femme nue qui, désespérément, refuse d’écouter l’homme penché à son oreille et ne veut pas être consolée; et c’est le geste, le baiser d’adieu de la jeune fille à la Vie, délicieuse nudité accroupie, comme trop faible pour se soutenir et dont le bras mince lance un dernier appel à la joie du soleil. Leurs blancheurs menues processionnent et souffrent contre la pierre de l’hypogée, merveilleusement enveloppée dans la cendre du crépuscule. C’est bien un peuple d’ombres qui se presse, pleure et hésite au seuil de l’inconnu; autour d’elles, s’étagent des mausolées et des tombes, et dans la solitude du cimetière, le long des chemins bruissants de feuilles mortes, c’est ce détail exquis, puéril et touchant, d’un bouquet de violettes insinué furtivement, glissé sous la porte de bronze d’un caveau funéraire: une idée certainement d’une âme restée très jeune ou d’un tout petit enfant, que cette furtive offrande posée sous cette porte, quand on aurait pu la suspendre aux grilles, et, comme un billet doux, poussée plus près du mort.
Mercredi 22 novembre.—Cinq heures, au Café de Paris, au thé qu’on essaie d’y lancer en concurrence à ceux du Palace et du Ritz-Hôtel. Public excessivement smart ou se piquant, du moins, de le paraître; atmosphère ouatée, parfumée, chuchoteuse et délicieusement amortie, atmosphère de chambre de malade presque, mais de malade élégante; probablement la réputation, sinon la vertu des jolies buveuses de thé de cinq heures, car beaucoup de Tendresses escortées de leurs flirts. Pourtant égarées là, mais avec des maris, quelques femmes du monde, venues en curieuses regarder picorer les poules. On cause.
Dans le poulailler. —Elle en a une chance, cette Augustine, elle a mis la main sur le gros sac. —Et n’est pas prête à le lâcher, oh! elle le tient! Ce qu’il est gentil avec elle, lui qui était si raide avec les autres! —Mais on ne s’appelle pas de Lierres pour rien, «je meurs où je m’attache». —Ils vont partir au Caire, vous savez. —Le Caire cet hiver, ça sera dur pour les Français. —A cause? —Eh! des affaires, le Transvaal, des Boërs et des débours. —Des giries tout cela; j’arrive de Londres et l’on m’a reçue... —A draps ouverts; mais attends le Rire de demain. —Tu as vu le numéro? —Je ne te dis que ça, tout entier de Willette, un V’là les English! qui ne va pas les faire rire à Londres. Ce qu’ils vont être exaspérés! —Oh! ce sera un prêté pour un rendu. Tiens, Georgette Villois! —Moi, je la gobe, cette femme-là. —Elle a des yeux! —On dit qu’elle entre à l’Olympia. —Pour créer? —Le rôle de la Morphine dans un ballet de Maizeroy. —La Morphine! tu n’es rien rosse. —Bon! Jane Derval. —Et ses cochons.
Côté smart. Ils et Elles. —Une trouvaille, ce gilet vert. —De chez qui? —De chez Charvet. —Et combien? —Dix louis. —Matoche, le prix d’une bague d’art. Votre opale, vous ne l’avez plus? —Elle me portait la guigne. —Vous allez demain au Vaudeville? —Le Faubourg. Andral et Sizos. Moi, le Vaudeville sans Réjane, ça ne me chante qu’à demi, c’est comme la Renaissance sans Sarah; quand j’y ai vu la Meute avec Lina Munte et Cerny, ça m’a fait l’effet d’une église désaffectée. —Vous n’aimez pas Abel Hermant? —Si, le Frisson de Paris comme roman à clé. —Il abuse des clés, ne trouvez-vous pas? —Oh! ses clés ne sont que des passe-partout, elles n’ouvrent que les portes-cochères, on a tout juste les potins d’antichambre. —Ceux que tout le monde sait. —Et demain, vous avez des tuyaux sur la pièce de demain? —Le Faubourg? non, si, de vagues réminiscences de la princesse de Chimay, et un héros campé comme Sabran-Pontevès, un pur racé, petit manteau bleu des classes pauvres de la Villette. —C’est tout ce que vous savez? —Ah! j’oubliais, Guitry, paraît-il, nous réserve un autre Guitry. —Enfin! —Un nouveau Guitry. —Tant mieux. —Un Guitry inspiré et façonné par un milieu d’artistes (de vrais, ils ne s’embêtent pas dans la jeune école), un Guitry à gestes philosophiques. Philosophiques! cela il faut l’écrire! —Le mot est d’une femme de la bande, d’une maîtresse, si vous voulez. Oh! on ne fréquente pas impunément la fine fleur des humoristes; nous allons voir, paraît-il, le Guitry élève de Tristan Bernard et de Jules Renard. —Le Guitry définitif, quoi! —Vous avez des tuyaux sur les Misérables? —La pièce de la Porte-Saint-Martin? On a allongé le rôle de Fantine; Coquelin est ravi de Bady, il paraît qu’elle y est admirable, elle va même y chanter... vous savez, la fameuse chanson: Les bleuets sont bleus! les roses sont roses; oui, la chanson du roman. —Elle a donc de la voix, Bady? —Comme Laparcerie, on va la faire chanter dans Prométhée. —Laparcerie, une des trois souplesses de Paris. —Nommez les autres? —Mais, Lucy Gérard et Bady, je parle des souplesses de théâtre. —Et Hading? Ah! souplesse déjà plus mûre; avec ce système-là, naturellement Sarah aussi. —Et Félicia Mallet, si nous parlons travesti. —Et Lavallière. —Ce que je grille de la voir dans Oreste. —A propos de travesti, vous savez ce que va monter Sarah après l’Aiglon? —Non. —Le Faust de Marlow. —Le rôle de Marguerite? —Non, de Méphisto. —Serviteur fidèle, vous en avez de bonnes, pourquoi pas les Enfants d’Edouard? Oh! la jolie femme là-bas et l’adorable toque tout en violettes. —Vous ne la reconnaissez pas? elle est avec son mari pourtant, madame Lucien Muhlfeld.
Samedi 25 novembre.—Aux Variétés, la Belle Hélène:
Une reprise presque sacrée que celle de ce soir et qui a le caractère d’une manifestation: manifestation aussi curieuse dans son genre que la première au Nouveau-Théâtre de Tristan et Iseult. Après les Wagnériens quand même, les Offenbachistes irréductibles, la Belle Hélène, Meilhac et Halévy, Schneider et Silly, la distribution de la première, Grenier dans Calchas, Ménélas Kopp et Couderc Agamemnon, et dans Parthénis et Lœéna, les deux courtisanes de Nauplies, Amélie Latour et je ne sais quelle autre grande impure d’alors! Le grand genre ce soir est de s’en souvenir, de citer des noms et des dates, mieux, d’y avoir assisté. Chose amusante, ce sont les tout petits jeunes qui ont les mémoires les plus nettes; les vieux chevronnés, les piliers croulants de la Critique, n’avouent que la reprise avec Judic et Dupuis.
Que donnera Simon-Girard dans la reine de Sparte? Reine de bateau-lavoir, murmurent des grincheux, dont M. Muhlfeld recueille le propos; l’un y aurait voulu la belle Germaine Gallois, celui-là y regrette Méaly. Brasseur a créé, paraît-il, un étourdissant Ménélas, un fantoche hoffmanesque, dans le goût de son Duc d’En-face; mais, au troisième acte, Guy, en Agamemnon, le mettra dans sa poche, et c’est le flux et le reflux à travers les couloirs des indiscrétions d’avant le lever du rideau, débinages et papotages, au milieu desquels reviennent incessamment les noms de Mariquita, de Samuel et de Landolff.
Landolff, Samuel, Mariquita, c’est-à-dire l’imprévu dans le luxe et la fantaisie des costumes, le génie même de la mise en scène et la prodigalité dans les décors, tous les atouts en un mot, sans parler de la carte biseautée et parfois transparente qu’est mademoiselle Lavallière; Lavallière, l’androgyne fétiche et la pensionnaire porte-veine de la Maison, Lavallière dans Oreste, dans le rôle de Silly!
Ses autres créations, paraît-il, n’existent plus auprès de celle-là; elle y est le Gavroche attique, le petit Bob de la Grèce et voilà que sur elle tous les mots sont dits.
Quant à Simon-Girard, un monsieur informé, qui n’écrit pas dans les feuilles, veut bien m’avertir qu’elle y sera plutôt la bonne Hélène. Il achève de me tuyauter en me donnant en sous-titre à la reprise de ce soir ses deux phrases énigmatiques: la Belle Hélène aux Variétés en l’an dix-huit cent quatre-vingt-dix-neuf, l’année où de Samuel expire le privilège.
L’invite à Ludovic ou la levée d’interdit.
Lundi 27 novembre.—Basile et Sophia, de Paul Adam. A travers les phosphorescences d’une civilisation pourrie, c’est, exécutée avec une rare inquiétude de vision et dans un style gemmé, coruscant et pourtant fluide, l’évocation peut-être la plus curieuse qu’on ait faite de Byzance depuis le fameux roman de Jean Lombard.
Le livre est d’ailleurs dédié au puissant écrivain de l’Agonie, et c’est là un acte de probité pieuse dont il faut louer l’auteur de la Force, du Mystère des foules et de tant d’autres œuvres, belles et fortes; mais la chose ne nous étonne pas de M. Paul Adam.
Par les temps troublés que nous traversons, M. Paul Adam est à la fois un écrivain et un honnête homme et c’est dans cette honnêteté qu’il puise cette impassibilité dédaigneuse dont il stigmatise les coquins de ses livres, impassibilité autrement cinglante que les plus passionnées indignations.
L’aventure des deux Arsacides à travers les intrigues, les émeutes et les factions des Verts et des Bleus; leurs ambitions et leurs calculs autour de la loge impériale, et, de luxure en luxure, la montée lente de leur infamie jusque sur le trône où les assoit un crime; toutes ces étapes d’un frère ruffian et d’une sœur prostituée, décidés à toutes les audaces et à toutes les bassesses pour arriver à l’Augustalité, constituent une œuvre d’art d’une vie si chaude et si intense, qu’il en est de certaines pages comme de ces philtres de Thrace qu’on ne pouvait respirer impunément.
Que M. Paul Adam nous montre Sophia en jeteuse de couronnes, debout, sur l’Epine, entre les jambes de bronze de saint Christophe, et là, du milieu de l’hippodrome, pâle comme une perle sous les plis alternés de ses robes vertes et bleues, dominant l’ouragan des attelages et des chars; ou bien qu’il nous détaille avec l’initiation des Purs les stupres de la communion paulicienne, les grands nègres en croix, tour à tour possédés par les dévotes hystériques de la secte; soit qu’il déchaîne sur les toits en terrasses et les dômes émaillés de Byzance l’émeute multicolore, assourdissante et prompte de ses vingt mille perroquets, ses descriptions, d’une écriture à la fois raffinée, vivante et grandiose, ont la couleur, le mouvement, le contact et le parfum. A les lire, on sent l’odeur des foules et le fumet des croupes des juments; à les relire, on a la sensation des chairs froides des femmes et de l’acier rude des casques des soldats. Et quelle profonde et cruelle connaissance des lâchetés de l’histoire et des instincts de la bête humaine! Et puis, il y a Bardas et l’érotique et délicieuse figure d’Eudoxie Lugerina, la concubine impériale; la débauche épaisse et les caprices brusques de Michel, l’adolescent joufflu; la veulerie des fonctionnaires, la dévotion entremetteuse d’Euphrosine, et des scènes de viol et d’incestes tragiques, comme celle où les deux favorites de Michel livrent au jeune empereur sa propre sœur Thécla.
Pourriture splendide et fardée de Byzance, le cocher macédonien, et sa sœur la Paulicienne, Basile et Sophia.
Mardi 28 novembre.—Les Cantharides de Paris. Aux Variétés, à la fin du deuxième, pendant la bacchanale, quand les rois titubants et couronnés de roses déroulent dans la chambre d’Hélène l’effarante théorie de masques et de grimaces de Guy-Agamemnon, de Baron-Calchas et de Brasseur-Ménélas, svelte et frisque, sanglé de mauve et si court vêtu qu’on ne peut plus douter de son sexe, cet éphèbe aux gestes saccadés et si drôlement démantibulés de polichinelle, ce Polyte de l’Orestie si cyniquement voyou, si consciencieusement ivre et pourtant, dans sa canaillerie, si Grec de la vraie Grèce par l’esprit de ses jambes et la pureté de ses formes, ce pochard de Sparte qui va, dodelinant sur des épaules gamines un mystérieux visage d’ange de Gozzoli! Ces grands yeux en cavernes, cette bouche ciselée, cet ovale de visage amaigri presque souffrant, s’il n’y avait l’entrain endiablé de son rire, cet Oreste, fils d’Agamemnon, qui met en rumeur les femmes et les hommes de Paris et tient béants tous les habits de l’orchestre, cette cantharide mauve de la reprise d’Offenbach, mademoiselle Eva Lavallière dans le rôle de Silly.
L’autre, la cantharide d’or, à la Scala, vers dix heures moins le quart, entre le répertoire trop connu de Fragson et les valses chantées de Paulette Darty, Polaire! l’agitante et l’agitée Polaire. Le petit bout de femme que vous savez, une taille douloureuse de minceur, mince à crier, mince à se briser dans un corsage étroit jusqu’au spasme, la plus jolie maigreur! et dans l’auréole d’un extravagant chapeau de gommeuse, un galurin orange empanaché de feuilles d’iris, la grande bouche vorace, les immenses yeux noirs, cernés, meurtris, bleuis, l’incandescence de prunelles, l’éperdue chevelure de nuit, le phosphore, le soufre et le poivre rouge de cette face de Goule et de Salomé, qu’est l’agitante et l’agitée Polaire!
Mais cela n’est rien. Quelle satanée mimique, quel moulin à café et quelle danse du ventre! Haut troussée de jaune, gantée de bas à jours, Polaire gambille, se trémousse, frétille, balle des hanches, des reins et du nombril, mime toutes les secousses, se tord, se cambre, se cabre, tortille du..., fait des yeux blancs, miaule, pâme et... s’évanouit... et sur quelle musique et sur quelles paroles!
La salle, figée de stupeur, en oublie d’applaudir. Seuls, les vieux messieurs enthousiasmés rappellent.
La cantharide d’or et la cantharide mauve, mademoiselle Lavallière et mademoiselle Polaire.
«Quand les peuples sont blets, les mouches s’y mettent.»
Mercredi 29 novembre.—Les défenseurs de la République. M. de Galliffet, dont le sabre protège en ce moment les hauts faits de la Haute-Cour (suppression de témoins, escamotage de plaidoiries et tout ce qui s’en suit), n’eut pas toujours en odeur de sainteté le régime auquel il doit son portefeuille. —Au beau temps où il était encore dans l’active et d’opinion monarchiste, étant à la division de Lille, il lui arriva de donner une fête et de réunir, avec la haute société de la ville, les autorités, celles de la mairie et de la préfecture, voire même un peu de menu fretin du conseil général et des gros bonnets électoraux...: situation oblige. Vers les minuit, un des maîtres d’hôtel vient prévenir en catimini le général qu’il n’y a plus de champagne à l’office: les sommeliers sont dépourvus, le buffet à sec; et l’homme ajoute même qu’on ne peut plus compter sur la citronnade ni sur la marquise, tout a été bu.
Alors le général, en stratégiste habitué à tourner la défaite et même à la changer en victoire: «Plus de champagne! Qu’on dise aux musiciens de jouer la Marseillaise: les gens propres s’en iront. Resteront les muffes, on leur donnera de la bière.»
Les muffes! le général leur avait déjà donné du plomb, mais c’était quelque vingt ans avant.
Samedi 2 décembre.—Date lilia. Mademoiselle Masteaux à l’Opéra-Comique. Qu’elle est douce et reposante à regarder et quelle rosée aux lèvres, après le poivre de Cayenne et la rascasse de mesdemoiselles Polaire et Lavallière, la frêle et blonde Angiola du deuxième acte de Proserpine! Quel charme contenu dans le geste, et la candeur de ses paupières baissées, et la candeur plus touchante encore de ses larges yeux grands ouverts, le charme de cette démarche glissante, la pureté délicate de ce profil et la suave, la délicieuse figure du Pérugin donne là mademoiselle Masteaux dans la petite novice amoureuse de la partition de Saint-Saëns.
Et quelle voix! une voix à vous ravir au ciel, comme le chantonne à mi-voix Squaroca, le Saltabadil aux gages de Proserpine, et c’est l’ensoleillé décor du cloître, sa charmille découpée en formes de couronnes et de croix, les ébats des petites novices sous l’indulgente surveillance des nonnes, les toits de tuiles d’une romantique Florence, et, à la grille du porche, poussée par les mendiants et les éclopés de la ville, toute la troupe des miséreux auxquels Angiola et les nonnes distribuent si gentiment du pain et des soupes, aux sons de quelle prenante et magistrale musique!
Cette partition de Saint-Saëns, comme elle nous repose aussi des vulgarités de la Prise de Troie et de certaines longueurs, mais si métaphysiques des duos de Tristan! Quelle plénitude de force et quelle abondance d’inspiration, et puis madame Nuovina a de si splendides épaules et M. Isnardon de si belles jambes! Que ne puis-je en dire autant de celles de M. Clément! Tous trois ont d’ailleurs de la voix, de très belles voix et rossignolent à miracle.
Date lilia.
Lundi 4 décembre.—Les trois clous de l’Olympia: les gigues renversées de M. Vanola, Léonidas et ses quarante-cinq pensionnaires, la Loïe dans ses nouvelles danses. —Quelle prestesse et quelle agilité possède donc dans ses chevilles et dans ses pieds ce jongleur acrobate étalé sur une sellette de bateleur, et, d’une souple détente du jarret, d’un invisible effort des reins en apparence immobiles, faisant bondir et voltiger, que dis-je! tourbillonner, valser, giguer et mazurker, sur tous les rythmes et toutes les mesures, un léger tonneau de bois au bout de ses orteils? Ses pieds frétillants, tantôt pointés pour lancer le tonneau, tantôt à plat pour le recevoir, battent de tels entrechats et font baller avec une telle précision le barillet qu’ils animent, que cela en devient une joie de raison pure, pimentée de tout l’imprévu d’une vision inverse: un danseur au torse immobile, dont les pas et les jetés-battus mettent en branle les objets qu’ils touchent, et les pieds dansants font danser.
Léonidas et ses quarante-cinq pensionnaires, quarante-cinq toutous de toutes tailles, de tous poils et de toutes races: gordons, épagneuls, sloughis, chiens du Saint-Bernard, bulls et fox-terriers, jusqu’aux glabres et charnus chiens comestibles de la Chine, en passant par les bichons, bouffis de graisse et comme truffés, des vieilles marquises, et le comique et intelligent caniche et l’élégante et sotte levrette! Tous et toutes ont répondu à l’appel: ils évoluent comme les quadrilles d’un corps de ballet, obéissent au doigt et à l’œil, font les beaux, les pattes de devant en manchon, drôlatiquement dressés sur leurs pattes de derrière, processionnent par petits bonds saccadés et peureux, les levrettes effarées et comiques, angoissées et hésitantes, les gordons et les épagneuls patauds et bons enfants, avec des yeux humains et de larges langues roses pendant hors de la gueule! Oh! leurs mines désopilantes, la drôlerie des tournures des uns, le déjà vu de l’arrière-train des autres et le caricatural de toutes ces dégaines de chiens, que le panache de la queue souligne!
Des chiens savants, me dira-t-on, bah! le beau spectacle! Mais ceux-là surpassent tous les autres. C’est un ballet, un véritable ballet de chiens, bien plus qu’une exhibition. Soit qu’ils miment une variation, un pas de deux ou exécutent un ensemble, l’effet obtenu est tel qu’on le croirait réglé par madame Mariquita; le jeu du ballon bondissant et rebondissant sur le museau d’Azor m’enthousiasme autant que le pas de trois de mademoiselle Lavallière; la levrette Mirza, affublée d’une jupe-cloche, d’un talma et d’un bonnet à fleurs, et appuyée des deux pattes de devant sur une voiture d’enfant, qu’elle pousse en gouvernante de chiens en bas âge, rappelle à la fois de gestes et de profil mademoiselle Moreno de la Comédie-Française; d’autres chiens empêtrés de falbalas sont autant d’effroyables madame Gorgibus, et c’est un sabbat dessiné, on croirait, par Granville et retouché par Capiello, tant cette armée de bestioles travesties rappelle dans son comique nombre de nos illustres contemporains et de nos plus charmantes actrices, surtout si vous ajoutez à la troupe tout un bataillon de chats, de minets souples, indolents, langoureux et lustrés, des chats à emplir les rêves et les nuits de mademoiselle X..., qui en porte un maintenant sur sa tête.
«Oui, ma beauté, comme jargonnent ces dames, une innovation de Lewis, nous les portons maintenant sur nos chapeaux.»
Mardi 5 décembre.—Chez Georges Petit, rue de Sèze, beaucoup d’appelés et peu d’élus. A tout seigneur, tout honneur. Whistler avec cinq des symphonies dont il a l’habitude, or et violet, rose et argent, bleu et or, or et rose, etc. C’est toujours la magie de nuances, le mariage heureux et pourtant imprévu des tons les plus simples et les plus savamment dégradés, la science des complémentaires pratiquée par le visionnaire le plus voluptueux et le pinceau le plus caressant des trois îles, mais c’est à son étude dite Rose et Brun, que nous nous arrêtons, remués et chatouillés par l’atmosphère moelleuse dont il a enveloppé son philosophe; oh! le petit œil malin et presque fripouillard de ce vieil homme en redingote marron, le rose ivoirin de son crâne!
Une incantation charnelle se dégage également impérieuse de la nudité de femme, apparue dans de longs voiles, qui s’intitule Rose et Argent; mais, si alliciante qu’elle soit, nous avons déjà vu cette souplesse de tige et ces retombées d’étoffes dans les fresques de Pompéï. Les figures d’Or et Violet et de Bleu et Or sont également des réminiscences du musée de Naples; mais que dire des autres?
Les rios de Venise de M. Alfred Smith, le Centaure et la Nymphe, de Franz Stuck, Franz Stuck, le Baudry bavarois, un Baudry sensuel qui aurait dans les veines quelques gouttes de sang de Rops, et dont l’intensité de vie a conquis l’admiration de M. Jean de Bonnefon. Dire que c’est sur la foi de photographies de tableaux de Stuck, admirées, villa Reine, à Asnières, que j’entrepris, il y a deux ans, mon voyage de Munich! Je ne vivais plus, dans l’espoir et l’attente de visiter l’atelier de Franz Stuck.
Munich, Franz Stuck! J’en suis revenu avec l’admiration des Rubens, qui sont incomparables à la Pinacothèque.
Et d’autres suivent, combien connus, mais qui ne me retiennent pas, Grimelund, Harrisson, Umpheys-Johnston, Legout-Girard, Prins et Réalier-Dumas: c’est un désert d’impressions. M. Franz Charlet trahit dans ses femmes maures et son asile en Flandre une dangereuse obsession de François Millet, le grand Millet des paysans. Charlet, Millet, les deux noms riment, mais non pas les talents.
M. Besnard, membre d’honneur, continue à voir et à peindre jovial et groseille. Une jeune femme en papier buvard et coiffée d’étoupes roussâtres se tord de rire en respirant un bouquet de roses en stuc, évidemment cueillies dans le salon pompéien de M. de Max. Du même, un portrait d’enfant nous montre un malheureux gosse surmonté d’une expressive tête de Juive, une tête chevaline et ambrée, échappée d’un ghetto d’Amsterdam.
«L’affaire Dreyfus en germe» chuchote à mon oreille l’ami qui m’accompagne et, me désignant la jeune fille rose et aux cheveux d’étoupe, miss Etoupettes; et dire que ce Besnard a eu, que dis-je, a parfois encore un immense talent!
Pour nous remettre d’une alerte aussi chaude, presque à la sortie, le Pont de Neuilly et les Bords de la Seine, de mademoiselle Delasalle, une artiste douée d’un beau don de déformation pour avoir trouvé dans la banlieue de Paris ces ciels enflammés de soufre et d’or vert, on dirait de Toulon, et ces silhouettes de parcs et de verdure, on dirait croquées sur les bords de la Garonne, à Toulouse!
Jeudi 7 décembre. —Une perle! Dans la Clef des songes, le volume que feuillettent et consultent attentivement ces dames, mettons ces demoiselles, toujours inquiètes en vue de leur avenir et de leurs digestions difficiles..., on soupe si tard à ce café de Paris!
Page 4, à la lettre A, Asperge.—Bonheur domestique (authentique).
Dimanche 10 décembre.—Dans le salon-hall un peu trop modern style déjà décrit. Ce qu’Elles en disent, ce qu’ils en pensent: —«Alors la Loïe? —Ses nouvelles danses! Qu’est-ce qui a bien pu lui conseiller cela? —Parbleu, on voit bien ce qu’elle a voulu faire, un ballet de Loïes avec tous ses gestes et ses attitudes répétées dans des glaces, mais elle n’a pas réfléchi que sa danse est coupée, morcelée dans chaque glace même, et que ce sont des tronçons de Loïe, ses mains, ses bras et son cou amputés qui s’agitent à l’infini dans des compartiments d’aquarium. —Aquarium! Oh! c’est le mot, je me croyais à l’Acclimatation. —Celui de l’Acclimatation est mieux. Et puis quel horrible décor! Ces pendeloques de toile grisâtre pour imiter des stalactites, on dirait des peaux d’éléphant. —Et ça s’appelle la Danse des Sylphes! —L’avez-vous pourtant assez prônée, cette Loïe! —Que voulez-vous? Le mieux est l’ennemi du bien: elle a voulu trop bien faire. —Et son truc de l’Archange! Vous aimez cela? —La Loïe en chemise de nuit sur ce garde-manger qui, lentement, sort des dessous et la piédestalise, telle une mère Gigogne en un simple appareil? Mais c’est hideux, c’est une couveuse. Cela m’a rappelé la grotte des Trolls dans Peer-Gynt. —Pauvre Loïe! Mais il y a sa mère. —Oui, en mantelet d’hermine, l’air d’un portrait de M. Ingres, raide, droite, qui vient s’accouder, tous les soirs, au rebord d’une avant-scène, avec toute une suite de clergymen et de young ladies: on dirait l’Armée du Salut. Et là, pâle, les lèvres décolorées, d’une distinction de pairesse anglaise, mais presque fantômale, elle suit de deux grands yeux vides les danses de la Loïe; et puis, à la fin du spectacle, elle se dresse lentement et lui envoie des baisers. Et la Loïe, qui ne danse que pour elle, se penche dans l’envol de ses longues robes blanches, et, de son haut piédestal, lui renvoie gentiment ses baisers. N’est-ce pas que c’est touchant? —Oui, un chapitre de Dickens... Vous n’étiez pas à l’Odéon, hier? Pourtant, Laparcerie... —Je devais y aller; mais j’ai lu, dans le Gaulois, un extrait de la pièce: Blanche de Castille, le comte Hugonnel, Robert Sorbon, ça m’a fait peur! —Je vous comprends: vous savez que Segond-Weber est parfaite. —Oui, je sais, France... d’abord! ou la revanche de Segond-Weber.
Mardi 12 décembre.—50, Chaussée-d’Antin, à la Société d’Editions Littéraires et Artistiques, l’exposition Lévy-Dhurmer. Si M. Lévy-Dhurmer était personnel, M. Lévy-Dhurmer aurait du génie. Les vingt-huit peintures et pastels, qu’hospitalise la librairie Ollendorff, rappellent à la fois le faire de Giotto, la manière de Vinci, le talent de Burne Jones, voire même d’Holbein le jeune et de Leconte du Nouy.
C’est un mélange heureux d’imprévues réminiscences, une perpétuelle hantise de toutes les écoles, un voyage exquis à travers tous les musées avec une tendance, mieux, une attirance évidente du peintre vers les décors de Léonard, les figures chères aux préraphaélites, la magie du clair de lune et les somptuosités glauques des algues, des coraux et des madrépores. Il était une fois une princesse est un Gustave Moreau, les Mystères de Cérès, si voluptueusement bleus, promènent des personnages d’Alma Tadema dans l’azur fluide d’un bon Leconte du Nouy; la Jeune fille à la médaille pourrait être signée Agache; Notre-Dame-de-Penmarc’h, une peinture solide, minutieuse et brillante, est un Dagnan-Bouveret réussi; le portrait de Madame C... est un Thévenet, et à travers tant de figures mystérieuses, symboliques ou légendaires, profils de songes, s’ils n’étaient de souvenirs, c’est au pastel intitulé Une malade, ainsi qu’au beau tumulte or et roux de la Bourrasque, que je m’arrête, requis vraiment par une cuisine savoureuse de couleurs. Là, se révèle au moins une palette personnelle.
D’une adorable imagination aussi, les féeries d’aquarium intitulées: la Vague furieuse et le Crabe, et un pastel d’un joli sentiment: les Bergers; et nous nous y laisserions peut-être prendre, si M. Lévy-Dhurmer en exposant les masques de MM. Coquelin Cadet, Jules Claretie et J. Cornély, ne nous avait révélé dans trois saisissantes caricatures un vrai tempérament de polémiste.
Mercredi 13 décembre.—105, rue de Courcelles, chez Myrille de Myrillon, la jeune femme de lettres et un peu héroïne de ses romans, si cruelle dans ses livres pour ceux qu’elle a aimés au vrai sens du mot, si, du moins, fidèle à ses amis.
Myrille de Myrillon a pris au sérieux son rôle de princesse enchantée, le personnage qu’elle incarna jadis sur la scène d’un music-hall dans le rôle de la fée Oriane. C’est William Busnach qui, cette fois, l’a préfacée.
Très blanche, très frêle, d’une souplesse de tige, roulée dans des tapis de fourrure d’un gris d’argent, Myrille de Myrillon s’ennuie par ce jour jaune et triste de décembre; à ses mains diaphanes, gemmées de toutes les pierres de la Russie et de l’Allemagne, une bague étrange étincelle, lourde et comique, que j’ai vue il y a un mois au doigt de M. de Max. Madame Valtesse (de lettres aussi, sous le nom de la Bigne), distrait les ennuis de Myrille, et quelques autres jeunes femmes encore; et Myrille se désole, en quête d’un préfacier pour son prochain volume Idylle saphique.
Que Myrille de Myrillon se rassure. Le préfacier est tout trouvé. M. Georges Vanor, le conférencier du Baiser, devant un public exclusif de femmes... Parfaitement, voyez l’affiche, M. Georges Vanor, conférences de la Bodinière, traitera du Baiser. Les hommes ne sont pas admis.
Eleusis, Eleusis, nous avons, à Paris, un temple de la Bonne Déesse!
Jeudi 14 décembre.—La comtesse de Castiglione. —On sait de quel mystère la favorite de Napoléon III avait entouré le déclin de sa beauté. Désespérée de voir se faner la splendeur d’une chair aimée par un roi et par un empereur, la comtesse de Castiglione s’était retirée du monde, cloîtrée vivante dans un petit appartement de la rue Saint-Honoré, tout près de chez Voisin, d’où on lui apportait ses repas; et, là, dans l’obscurité des persiennes toujours closes, devant des miroirs voilés, pour que son image même ne lui apparût plus, ne sortant qu’à dix heures du soir, masquée d’une épaisse voilette, elle vient de s’éteindre dans le désir et la volonté de mourir invisible, loin des yeux, toute à son passé, elle, cette attardée dans notre temps, qui n’aspirait qu’à l’oubli:
Or, il s’est trouvé que les volontés de la morte ont été trahies; les sommes d’argent que la comtesse de Castiglione avait affectées aux journaux pour qu’on ne parlât pas de son décès n’ont pas été remises à temps à destination; la presse s’est emparée de sa mort et les chroniques prévues ont été publiées: mieux, un homme s’est trouvé, et du monde de madame de Castiglione, pour forcer la porte de cette recluse qui voulait disparaître ignorée, et aller contempler sur son lit le mystère espéré du cadavre.
C’est une attitude si exquise que cette fantaisie macabre, et les jolis frissons de peur dont se plissent, le soir, les épaules moirées des snobinettes, quand leur sont contés, par le menu, les rides de la morte et les plis de son linceul.
Nous avions déjà l’exhumation de madame Desbordes-Valmore, les visites à l’hôpital et les fleurs au tombeau de Verlaine, l’oraison funèbre de Leconte de l’Isle, le lamento de Rodenbach et les couronnes à M. Henri Becque; l’autopsie de madame de Castiglione va-t-elle clore enfin la série? C’est effarant, cet amour du cadavre.
Dimanche 18 décembre.—Venise en danger; Venise, mal défendue par une municipalité coupable ou imbécile, va voir déshonorer, pis, moderniser l’allée de palais et d’eau du Canale Grande.
C’est le peintre Maxime de Thomas, retour d’Italie, qui me navre de l’odieuse nouvelle. Je l’eus comme voisin, il y a dix-huit mois, dans la ville des Doges, pendant près de six semaines. Sur ce même Grand Canal, de Thomas habitait le palais Dario, ce joyau d’art presque mauresque, et moi, dans le palais Veniere, un long rez-de-chaussée de palais dix-huitième demeuré inachevé, un grand appartement avec terrasse et escalier baignant dans l’eau, entre les gris d’étain du Grand Canal même et les citronniers d’un immense jardin, un des rares jardins de Venise, le jardin de la Casa Barbiere, dont les cyprès noirs et les frondaisons luisantes vont disparaître et n’enchanteront plus l’œil entre l’Académie et les Dômes de la Salute.
Ce palais Veniere, d’illustres hôtes l’avaient eu comme demeure; Sudermann, avant moi, avait occupé la même chambre, le Sudermann de Magda et de la Salomé; Hugues Rebell y avait revécu la Nichina... et cette oasis de verdure en plein désert d’eau et de pierres historiques qu’est Venezia va être rasée. Une faillite met le palais Veniere en adjudication; il est convoité par le syndicat anglais, naturellement, des verreries de Venise, pour être démoli d’abord et remplacé ensuite par une fonderie, une usine, un horrible établissement industriel installé en plein Canale Grande, presque en face le palais de Desdémone.
Comme si ce n’était pas assez de la honte de tous ces anciens palazzo transformés en hôtels, hôtel de Paris, hôtel de la Lune, avec leurs atroces grosses lettres d’or masquant la dentelle de pierre ajourée des balcons! Et ce grand jardin du palais Veniere va disparaître pour permettre aux bailleurs de fonds londoniens d’écouler la hideur tarabiscotée, multicolore et ridicule de ces verroteries fanfreluchées de rubans et de dentelles, lisérées de bleus et de si vilains roses, qu’on fabrique aujourd’hui sous le nom de verres de Venise, les verres de Venise, cette autre décadence dont les seuls beaux spécimens sont identiquement copiés sur d’anciens modèles.
Mieux, non, pis; ces Vénétiens parlent d’innover un trottoir le long du Grand Canal pour y attirer les bicyclistes; la bicyclette au pays des gondoles, quel titre pour une pièce de M. Tristan Bernard!
Auteurs gais, proses de vélodrome!
Et les journaux, ce matin, annonçaient la catastrophe d’Amalfi, l’éboulement d’une partie de la montagne et la destruction des Capuccini, le merveilleux couvent transformé en auberge pour les touristes de la Corniche. Amalfi, les Capuccini, la splendeur même du golfe de Salerne, un des seuls paysages du monde avec Taormina en Sicile, Innsbruck en Autriche et Neuschwanstein en Bavière.
Les dieux s’en vont!
Vendredi 22 décembre.—A l’Opéra-Comique, la seconde d’Orphée. Ils et Elles, dans une loge; la mise en scène de Carré, la musique de Gluck: naturellement, de l’enthousiasme. —Ce Carré! —Il n’y a que lui. —Est-ce compris! —Ce bois de cyprès et de bouleaux dans les ténèbres de ce crépuscule qui saigne, ces troncs d’arbres comme des fûts de colonnes, ce tombeau que l’on voit à peine et ces libations silencieuses, ces théories de femmes muettes, drapées de voiles prune et violet! —Deux couleurs qu’on n’ose jamais au théâtre. —Naturellement, elles sont d’un effet sûr, mais il faut des éclairages réglés. —Et les éclairages de Carré! —Et la débutante, comment la trouvez-vous? —Mal costumée. —On ne la voit pas. —C’est peut-être une chance. —Le fait est que la robe est ou trop courte ou trop longue; on dirait qu’elle va sauter à la corde. —La voix est belle. —Avec des trous. —Je ne trouve pas, elle est émue, certainement, puis le rôle est écrasant. Vous en doutez-vous, du rôle? —Raunay! —Mais Orphée n’est pas le rôle d’Iphigénie, Orphée n’est pas dans la voix de Raunay.
Entr’acte: C’est superbe. Je n’aime pas l’amour Pompadour; l’air d’un pastel de Latour dans son buisson de myrtes, mais cette mise en scène est géniale. —Et la musique donc (Il lorgne.); mais il y a une très jolie salle; Héglon, Félicia Mallet; tiens, Xavier Leroux, Laparcerie dans une loge. —Et sa mère! —Là-bas, M. et madame Le Bargy; décidément, je ne viendrai plus qu’aux secondes, c’est beaucoup moins muffe qu’aux premières. —Il y a beaucoup moins de professionnels.
A la sortie, en mettant les manteaux. —Quelle soirée! —J’y reviendrai. —Tu parles, oh! ce séjour des âmes heureuses, ce Puvis de Chavannes, car c’est un Puvis, c’est le Bois vu de Longchamps avec des lauriers en plus (Stupéfaction.), mais oui, Puvis n’a jamais peint que le Bois de Boulogne, mais dans des tonalités mauves qui déroutaient l’œil et l’esprit. Ici, ils ont ajouté l’eau et les fameux éclairages dont Carré restera l’inventeur, mais c’est Puvis, un vrai Puvis, vous dis-je. —Un Puvis avec personnages de Botticelli, vous n’avez pas reconnu la fresque, la fameuse fresque de Florence? —La Primavera! —Parfaitement. Un moment, les danseuses reproduisent exactement les groupes, les trois figures dansantes, les autres en théories; et la ballerine à la chevelure blonde toute semée de fleurs, des fleurs tressées sur son corsage, et la figure même de Sandro, celle à laquelle ressemblait tant Sarah Bernhardt. —Sarah Bernhardt? —Oui, il y a quinze ans, dans Cléopâtre. —Et la débutante? —Mon impression? S’est attaquée à trop forte partie, ne sait ni marcher, ni pleurer, ni... —Si, elle chante. —Et Eurydice? —Bréjan-Gravière, c’est une Eurydice de char de blanchisseuses; cette ombre frêle a des appas de charcutière. —Et des yeux de Bébé-Jumeau. —Mais elle chante. —Oui, elle chante. —Que vous faut-il de plus à l’Opéra-Comique? —La mise en scène vous gâte, vous voulez maintenant des nymphes dans les rôles. —Des nymphes, vous l’avez dit.
Samedi 23 décembre.—Le monde d’aujourd’hui.—Un mot, non un aveu, d’une des plus belles madames en vedette de la société dreyfusarde: —Nous sommes allées très peu dans le monde cette semaine; il n’y a pas eu de premières.
Quand les salons se ferment, on ouvre les théâtres.
Lundi, 24 décembre.—Dans la nuit de dimanche à lundi, chez Voisin, ils réveillonnent, et comme les soupeuses appartiennent au monde du théâtre, c’est du théâtre qu’ils causent, et de Coquelin et de Sarah, les gloires du siècle, ce siècle qu’ils résument à tous deux, et par l’âge et par le talent. —Et bien, l’Aiglon, ç’a été un succès de lecture? —Mais il y a eu des larmes avant. —Comment? —Ç’a été surtout une réconciliation. Les effusions ont été précédées d’une terrible scène, boulevard Pereire. —Non! —Comme je vous le dis, la pièce a cinq actes, il n’y en a que trois de faits, deux sont encore sur le chantier, et Sarah a bondi à la nouvelle. —Songez, l’Aiglon, c’est son Exposition. —A moins qu’elle ne reprenne la Dame aux Camélias. —Elle la reprendra. —Ou bien Médée ou la Princesse lointaine. —Médée surtout. —Mais revenez à vos moutons; comment Sarah a-t-elle accueilli ce plat du jour Rostand, ce demi-poulet ou plutôt ces trois quarts d’Aiglon. —Mais comme une trahison, par des cris et des larmes; elle a sommé Rostand de finir la pièce, et, comme la lecture était annoncée pour le jour même, l’a enlevé dans son cab, emmené au théâtre, et on a lu les trois actes de l’Aiglon. —Superbe! Superbe! mais il y a un mais. —Encore! —Il se trouve que le premier rôle n’est pas celui du duc de Reichstadt, qu’il y a à côté un personnage de vieux grognard héroïque et dévoué, une espèce de Champaubert, qui dirige toute l’action. C’est ce rôle-là qui soutient la pièce, et pour ce rôle imprévu dans le premier scénario, Rostand réclame et veut Coquelin, le Coquelin de Cyrano. Il n’en voit pas d’autre dans le rôle, en dépit de Sarah qui propose Calmettes. Il ne s’ennuie pas, M. Rostand, Coquelin et Sarah dans le même drame; il tiendra le succès de l’Exposition, mais Coquelin chez Sarah, c’est cent mille francs de moins dans sa caisse. —Et voilà le succès de lecture de l’Aiglon. —Je vous crois, un vrai succès d’émotion. —Oh! une bombe n’aurait pas plus ahuri, tombant dans un potage. —Avez-vous des tuyaux sur les Misérables? —Non. —Sarah et Coquelin, quelles inoubliables figures! Ils survivront à ce siècle. —Comme les momies aux Pharaons.
Lundi 8 janvier 1900.—Marseille. Là, le courrier, les lettres de Paris soigneusement reléguées, mises en quarantaine à la poste restante pour échapper à tous et à toutes, être bien à moi durant ces deux derniers jours.
Le badysme! Toutes célèbrent la jeune gloire d’hier, la nouvelle étoile enfin descendue des hauteurs du «Balcon» de Baudelaire sur la scène de la Porte-Saint-Martin.