Vous me demandez des détails sur les Misérables... Mon Dieu, mon cher ami, le grand événement de la soirée a été le triomphe de votre amie Berthe Bady, Bady qui nuance et scande si merveilleusement vos vers. Touchante et frissonnante à la répétition générale, elle a été superbe à la première. La salle était debout, et on interrompait chaque phrase presque d’un applaudissement. Votre ami Rochefort criait tout haut dans les couloirs: «C’est du grand art... c’est admirable!» Et les enthousiasmes se propageaient, ardents, jusque dans les coulisses; on en parlait encore le lendemain et le surlendemain aux premières du Vaudeville et des escholiers... Maintenant, ce que l’ex-Belle au Bois-Dormant, d’Henry Bataille et de Robert d’Humières, a fait de ce rôle de Fantine, il faut le voir: cela ne se raconte plus. De rien, elle a fait tout; d’un bout de rôle, une grande figure. Vous reviendrez, ne serait-ce que pour cela!
La pièce? Les décors et les costumes, copiés d’après des éditions populaires des Misérables, ont un charme prenant et réellement exquis. Ils sont tristes, mélancoliques et passés comme certaines pages de Balzac. Le rôle n’est pas fait pour Coquelin; mais il a dans la vieillesse de Jean Valjean un désarmant optimisme à la Béranger, un républicanisme vieillot tout à fait joli et particulier. Mais ce que tout cela est loin de l’ancien forçat! C’est l’abbé Constantin du bagne. Le rôle est d’ailleurs par trop monotone dans le sublime; cela finit par donner l’impression d’un agent de propagande électorale socialiste chrétienne. La barricade, sur laquelle on comptait pour susciter des mouvements populaires aux petites places et garnir le poulailler, a laissé tout le monde très calme: c’est une émeute à recommencer. Somme toute, grande réussite. Rostand verdissait un peu dans sa loge, à mesure que s’affirmait le succès, car on comptait sur quelques représentations des Misérables et l’on voyait déjà Coquelin, dans l’Aiglon, à côté de Sarah: on l’avait même mieux que désiré: quelque peu imposé, ma foi! Sarah peut maintenant dormir tranquille: Coquelin est forcé de rester chez lui. Il paraît qu’elle va prendre Brémond pour le remplacer; ce ne sera pas tout à fait la même chose, mais il y aura économie... Le cauchemar de la grande tragédienne est dissipé!... Le joli serait que Rostand réclamât et imposât Bady, la gloire de l’année, pour créer le duc de Reichstadt chez Sarah; pour récupérer sa pièce, il en serait bien capable. Il paraît que Le Bargy guette et n’a pas renoncé à créer le rôle à côté de Guitry dans le fameux grognard... Quant à Bady, ne croyez pas que je me paie votre tête. C’est une épidémie depuis dix jours: tous les auteurs la veulent pour interpréter leur rôle, et la famille Hugo prétend l’imposer aux Français pour la reprise de Marion... Ainsi va le monde!
A côté? Le théâtre Maguera tient, paraît-il, un succès, enfin! dans la Reine de Tyr de Jacques Richepin. A la Gaîté, les sourires en porcelaine émaillée et les maillots de M. Lucien Noël emplissent les loges, et la musique de Ganne les deuxièmes balcons; la pièce s’appelle les Saltimbanques. Au fond, c’est la Mignon déjà désorganisée par Ambroise Thomas, tout à fait mise en pièces par Ordonneau Maurice: cela, n’en doutez pas.
A perpète... perpétue du Decourcelle à l’Ambigu.
En somme, Orphée, à l’Opéra-Comique, et Iphigénie, à la Renaissance, aident seuls à supporter le froid et la boue de Paris. Gluck triomphe, Gluck est le grand dieu du jour; le chevalier aimé de la reine est devenu le roi de Paris. La vogue de Wagner elle-même en pâlit... Bady, chez Coquelin, tient le record avec lui. Qui sait ce que l’année nous réserve? En attendant, la devise de ce mois commençant est: Bady Gluck, Gluck Bady!
Une nouvelle cependant!... Des Mathurins, Francis de Croisset émigre à l’Athénée-Comique; ce jeune seigneur semble voué aux Deval. Croisset s’agite et Wiener le mène, comme le disent les auteurs gais.
Vendredi 19 janvier.—A l’Opéra-Comique, dix heures, au moment où, la main sur les cordes de sa lyre, Orphée apparaît en silhouette sur le ciel d’orage du merveilleux tableau du second,
sur la dramatique orchestration de Gluck, rythmée par les mouvements d’ensemble de tout un peuple d’ombres blêmes, les maigres bras tendus de formes enlinceulées et verdâtres, échelonnées là par un artiste passé maître dans la science de la mise en scène, le long des praticables du plus étonnant décor.
Dans une loge. Ils et Elles causent. —C’est du Gustave Doré. —Non, du Carré, ce qui vaut mieux. —Moi, ces nudités bleuâtres drapées de suaires, savez-vous ce que cela me rappelle? —Dites, ne nous faites pas languir. —«Languir!» Comme on voit que vous venez du Midi! Se languit-on toujours de vous à Marseille? —Tu parles, on se l’espère. —Comme on se la manze, l’oranze, mais cela est du toulousain. Elles vous rappellent donc les larves de Carré? —Mais les figurines de madame de Fumery, dans les vases de Lachenal, vous vous souvenez, ces ondoiements de femmes souples, autour des poteries, ces gracilités de dos et d’épaules, sous des coulées de cheveux en flots et des remous d’étoffes? —Et la matière d’une douceur étrange, d’un bleu verdi de turquoise qui meurt! Oui, il y a de cela, mais laissez-nous écouter la musique.
Pendant l’entr’acte. —On a été très dur pour mademoiselle Gerville-Réache, elle a de la voix. —Et n’est pas si maladroite que cela, je l’ai beaucoup aimée dans le bois de cyprès du premier. —Le rôle est écrasant, songez donc. —Si vous aviez vu Crema!... qui écrasait si bien le rôle de Brangiane, dans «Tristan». Ah! je pense, elle était de taille à tenir celui-ci. —«Tristan»! Pauvre Lamoureux, vous savez qu’il en est mort. —Comme Bertrand est parti, lui, de son enterrement: il a cueilli son influenza aux obsèques. —Et Capoul cingle vers les côtes de France pour le remplacer à l’Opéra. —La malice des choses. Lamoureux monte «Tristan» au Nouveau-Théâtre et Capoul devient directeur de l’Opéra, aux côtés de son ami Gailhard. —Tristan Bernard intitulerait ça «La Revanche de Toulouse». —Mais il s’agit d’Yseult et non pas de Bernard. —Vous ne le guérirez pas, il est influenzé de coq-à-l’âne, il a pris ça aux auditions des «Auteurs gais»: le vent qui souffle à travers le Gymnase l’a rendu fou. A propos, vous allez demain à la conférence de Franc-Nohain? «La Grenouille et le Capucin», ça ne vous chante pas, ce titre? —Ah! Franc-Nohain, quel génie! «Le pied s’en va depuis l’Empire». —Mais Claretie nous reste aux Français.
A un des invités qui rentre dans la loge. —Eh bien? —C’est du délire, on est émerveillé de cette mise en scène, je viens de rencontrer Pozzi et Georges Petit; ils ne tarissent pas. —Pozzi! où est-il? —Là-bas, à l’orchestre. Chut! on reprend.
Pendant le second, au tableau des ombres heureuses. —Mais c’est la fresque de Botticelli. —Dans un décor de Puvis. On l’a déjà écrit. —Cette mademoiselle Charles, quelle souplesse et quel esprit! —Oui, elle fait danser les statues; on voit que Mariquita a passé par là. —Mariquita et Carré. —Ah! voici Gerville, vous savez qu’elle est très bien, on a été d’une injustice pour elle! —Halte-là, c’est qu’elle est maintenant autrement mieux qu’à la première. Si vous l’aviez vue, même à la seconde! Ce soir, elle joue, elle ose; il y a quinze jours, elle était en bois, toujours empêtrée dans le même geste, avec une pauvre face toute crispée d’angoisse et une voix qui ne sortait pas. —Mais c’est qu’il y avait un motif à tout cela! —Ah? —On aurait perdu la tête à moins, songez. —Dites-nous... —Elève de Rosine Laborde, il y a deux ans qu’elle travaillait le rôle avec elle; c’est sous sa direction qu’elle l’avait répété chez Carré, quand trois jours avant la première, je ne sais qui lui met en tête d’aller trouver madame Pauline Viardot. «C’était elle qui avait créé le rôle, une création inimitable, elle devait aller la voir, lui demander conseil; la démarche s’imposait, elle ne pouvait s’attaquer au rôle d’Orphée sans avoir été trouver l’ancêtre, etc., etc. Bref, cette pauvre Gerville-Réache se laisse endoctriner, va trouver la créatrice, l’auguste, la vénérée! Madame Viardot la reçoit, lui fait chanter le rôle et, naturellement, démolit tout ce qu’avait enseigné madame Laborde, si bien que voilà la débutante à la veille de la première désorientée, dépaysée dans un rôle qu’elle possédait et ne possédait plus, terrorisée, annihilée, dans la crainte de mécontenter madame Laborde et l’effroi de ne pas satisfaire son public. Avouez que son embarras des premières représentations s’explique. —Mais aussi quelle idée d’aller consulter madame Viardot! Voyez-vous, dans dix ans, Laparcerie ou Bady, à la veille de créer la «Tosca», allant consulter Sarah pour l’interprétation du rôle! Si vous vous en tenez à l’accueil fait à la Duse, jugez des bons avis qu’on leur donnerait. —Irez-vous à la «Gitane?» —J’attendrai les comptes rendus pour m’y risquer. —Oh! alors... —Quoi, alors? —Rien. Vous n’irez pas.
Samedi 20 janvier.—L’emploi smart d’une soirée en janvier 1900.—Dîner au café de Paris; dans la salle de gauche, en évitant soigneusement le fond de la salle de droite réservée à ces demoiselles et dite le «Poulailler». L’absence totale des valeurs anglaises sur le marché (les affaires du Transvaal ne font pas celles de Londres) ont singulièrement aigri le caractère de ces dames, l’avenir est sombre, la Côte d’Azur est veuve d’étrangers, et si l’on ne peut pas se refaire à Monte-Carlo comme les autres hivers!!!
Pour se consoler ces dames doublent, triplent et quadruplent la dose de morphine et débarquent au café de Paris, singulièrement excitées, et il en résulte un caquetage et un abatage tel que les petites femmes du monde qui s’aventuraient, il y a un mois, parmi les impures, ont complètement déserté la droite pour la gauche et se tiennent maintenant tassées à l’entrée de l’établissement. Les autres défilent.
Neuf heures et demie, aller aux Folies-Bergère, siffler la reine Victoria passant en revue les troupes du Transvaal et applaudir le défilé des Boërs au cinématographe déroulant toutes les scènes de la guerre de l’Or.
C’est le dernier chic: on piaille, on hurle, on se chamaille, on vocifère les légendes du «Rire» et, si on soupçonne son voisin d’opinion contraire, on lui met son chapeau en accordéon; l’obscurité régnante aide à l’impunité des déprédateurs. C’est de l’obscurité justicière, on se croirait à la Haute-Cour. Quand le cinématographe déroule une scène de massacre le dernier cri est de lancer celui-ci: «On demande un sénateur!» Vu la nuit persistante, on peut aussi pincer et explorer le corsage des voisines, une exploration au Transvaal, et la «Chartered» devient le charme raide, pour parler la langue de M. Francis de Croisset. Portons les armes aux défenseurs de Prétoria!
Dix heures et demie, aller à l’Ambigu, figurer dans l’acte du restaurant de nuit d’«A Perpète».
Une sortie de théâtre élégante, toute fanfreluchée de mousseline de soie et de fleurs à exhiber, et la joie est de pénétrer dans les coulisses, avec une carte apostillée de Pierre Decourcelle, et de souper à la limonade, au milieu des filles et des escarpes du drame, non du méli mélodrame de MM. Le Pelletier et Xanrof! Escarpes en habit noir, chevaux de retour échappés de Nouméa, cambrioleurs et voleurs modern-style, assassins au chloroforme, quelle délicieuse sensation pour une petite âme de 1900, de se frôler et de se frotter à tout cela. Et puis on voit de près Castillon, le beau Castillon, dans le rôle de l’ingénieur, Castillon qui, Castillon que... parfaitement, avec Lucien Noël, celui qui les trouble toutes. Et puis, enfin, pour les hommes aventurés là avec quelque chérie, il y a l’attrait de «la Rouge», cette splendeur de chair et de forme qu’est mademoiselle Suzanne Munte, la plus grande fleur humaine que possède Paris avec mademoiselle Armande May, de la «Fronde» et mademoiselle Flahaut, de l’Académie nationale de musique.
Onze heures et demie, même soir, retourner aux Folies-Bergère voir Kara-Ahmed trépaner Pytlasinski et se documenter pour réfuter l’article que le «Temps» publiera, demain soir, contre les luttes.
Une heure du matin, aller s’abreuver de soda chez Larue et regarder souper mademoiselle Mariette Sully, flanquée de quatre cavaliers, mademoiselle Balthy ornée de deux, et M. Fordyce en strapontin dans un jeune ménage... Le dernier cri, avoir passé la soirée avec le marquis de Castellane et posséder les derniers tuyaux sur le bateau lancé par le «Figaro».
Dimanche 21 janvier.—22, rue Monsieur-le-Prince, quatre heures et demie, dans l’atelier de M. Antonio de la Gandara (pour la description, voir dans un dernier «Phocas», l’inventaire de l’atelier de Claudius Ethal), atelier nu très haut, intentionnellement froid, l’air d’une pièce hantée, où deux toiles, deux portraits de femme, l’un datant de dix ans, l’autre d’hier, dressent dans la nuit tombante comme deux spectres attifés d’étoffes.
Le premier, celui d’il y a dix ans, d’un faire plus moelleux et moins sec que ceux que le peintre signe aujourd’hui, évoque le charme félin et rose d’une femme étonnamment blonde, une créature à la carnation de fleur, aux yeux violets d’une expression ambiguë, une femme slave par le mystérieux de la physionomie et de la pose, et que je reconnais pour une actrice, aujourd’hui disparue du théâtre, Sarah Valanoff. L’autre, qui sera un des portraits sensationnels de l’Exposition de 1900, montre, assise sur un somno tendu d’un satin bleu glacé, une énigmatique femme du Premier Empire, gaînée dans un fourreau de satin bleu lunaire. Le nu des bras et des épaules luit du blanc froid des nénuphars; de grands yeux étonnés, à la fois aqueux et sombres, s’irradient dans la pâleur d’un visage de nymphe, une chevelure brune la coiffe de nuit. Sa pose, avec l’eurythmie de ses deux bras écartés de sa taille, est celle d’une pythonisse attendant le dieu; ils ont, ces bras frêles et froids, la courbe lente d’un cou de cygne, et, dans les luminosités bleues qui la baignent, cette femme est surtout lunaire et nocturne, elle est Hécate aux trois visages, elle est prêtresse d’Arthémis en Tauride, ou la Léda de Pierre Louÿs, et cette délicieuse et sombre figure, où l’on voudrait voir une nymphe de l’Erèbe, est le portrait de la comtesse de Noailles.
Samedi, 27 janvier.—Trois heures et demie, à la Bodinière, les chansons de la «Fleur de Lys».
Sur la scène c’est M. Georges Vanor, le Vanor du «Baiser» (conférence réservée aux femmes) qui, aujourd’hui, nous documente sur la chouannerie, les guerres de Vendée, les atrocités des Bleus et les exploits des faux blattiers du Bocage; paysans déguenillés, groupés en farouches martyrs autour de généraux en soutane, nobles tombés aux mains des pourvoyeurs de guillotine, délivrés et mis hors des prisons de la République par une poignée de chouans déguisés, gars du Roy surpris agonisant dans les haies, et dont les bleus arrosent les blessures avec de la poudre, puis les représailles des soldats branchés aux arbres de Machecoul; toutes les sauvageries et tous les héroïsmes dont frémit et palpite l’inoubliable prose d’un Balzac, d’un Victor Hugo et d’un Barbey d’Aurévilly. Une espèce d’atmosphère épique agite la salle, et c’est l’atmosphère des «Chouans» et c’est aussi celle du «Chevalier Destouches» et celle de l’«Ensorcelée» avec sa hautaine et tragique figure de l’abbé de la Croix-Jugan. Victor Hugo n’a pas trouvé mieux dans «Quatre-Vingt-Treize» et pourtant quel beau souffle de tempête bouleverse et fait vibrer les pages du roman!
M. Vanor, qui a de l’érudition, cite à propos ses auteurs en entrelardant, toutefois, ces citations d’allusions politiques et de coups de boutoir à messieurs nos gouvernants. Un public spécial les accueille d’un murmure approbateur, au passage, et cela tournerait à la conspiration en chambre si, le masque énergique, le geste sobre et indigné avec des yeux de menace, mademoiselle Eugénie Buffet ne se dressait de temps à autre, telle une belle fleur violente, et d’une voix sourde et concentrée, qui tout à l’heure éclatera frémissante, ne souffletait toutes les lâchetés du dernier siècle et les veuleries du nôtre, de ses chansons de la «Fleur de Lys».
«Jean Cottereau», le «Mouchoir de Cholet» et la coquetterie meurtrière, les répons émouvants de la «Messe en mer», le sourire d’agonie du «Dernier Madrigal», la joie héroïque d’«A la santé du Roy» et la mélancolie légendaire de «la Cloche d’Ys», toute la poésie de broussaille, de grève et de suprême escarmouche des gars du Bocage et des blattiers du Roy; et Eugénie Buffet, l’ex-Nini Buffet de la «Sérénade du Pavé», tonne et pleure, soudain, grandie à la hauteur d’un Tyrtée royaliste; des voix d’hommes lui répondent, moqueuses ou tristes, toujours profondes et c’est un chœur, tantôt de chouans proscrits, tantôt de matelots; des hululements de chouettes glapissent entre deux refrains: ce sont les «hou! hou!» bien connus des gens de M. de Charette, le cri de ralliement des compagnons de Jean Cottereau, et, gaînée dans une longue robe blanche, Eugénie Buffet s’agite, tel un grand lys tumultueux, dans le répertoire rouge et blanc de M. Théodore Botrel.
Dix-sept cent quatre-vingt-treize, les Chansons de la «Fleur de Lys!»
Mercredi 31 janvier.—14, rue La Rochefoucauld, le legs Gustave Moreau. —Sur l’emplacement de l’ancien petit hôtel, habité par le peintre des «Salomé» et de l’«Orphée», un véritable musée s’élève, musée et mausolée aussi, puisque les hautes salles, les claires et vastes salles de deux étages édifiées sur les plans de l’auguste mort, y contiennent toute l’œuvre laissée par le maître, l’œuvre inconnue du public jalousement dérobée aux yeux des amateurs, le trésor occulte, pour ainsi dire, de toute une vie de labeur solitaire et de rêve grandiose; et c’est un étourdissement qui vous prend dès le seuil, un étourdissement et une admirante stupeur à la vue des chefs-d’œuvre entassés là par un seul homme, et comme un vertige aussi à la pensée qu’une vie unique a pu suffire à l’amoncellement de tant de toiles, qui sont en même temps des pensées et des rêves, et quels rêves et quelles hautaines pensées!
C’est là que Gustave Moreau apparaît non seulement comme un grand peintre, mais aussi comme un prestigieux et génial poète, un symbolique et divin penseur, le véritable frère en évocations légendaires et mythologiques des Leconte de l’Isle, des Gustave Flaubert et des Richard Wagner. C’est l’œuvre d’un maître sorcier, qui rutile et flamboie, tel un trésor de prince hindou, dans l’hôtel de la rue La Rochefoucauld. Il y a de l’incantation dans toutes ces figures évoquées du fond des siècles et du mystère et, telles des fleurs magiques, jaillies de la nuit des temps et épanouies dans des bleus et des violets de gemmes rares et de ciels nocturnes par la seule puissance d’un pinceau. Gustave Moreau seul a compris et rendu la divinité, et quelles nostalgiques architectures au-dessus de ses rois vieillards et de ses Moïse enfants! dans quels imposants Saint-Marc il fait danser ses Salomé! sur quels trônes il fait asseoir ses rois Hérode! dans quelles solitudes effroyables et livides il égare ses héros: «Hercule au lac Stymphale», «Hercule et l’Hydre»! dans quelles mélancolies de forêts et de soleils couchants il fait pleurer Orphée! de quelles étoffes de songe, tissées de sardoines et d’étoiles, il drape la nudité pensive de ses princesses Hérodias ou Hélène!
Une main pieuse a classé toutes ces aquarelles, pendu aux murs toutes ces toiles déjà de son vivant, Gustave Moreau avait abandonné son hôtel et s’était retiré dans un appartement de la rue Pigalle pour permettre aux architectes d’élever le musée de son œuvre, musée dont toute sa fortune a fait les frais; et, sur l’acceptation de cette œuvre colossale, une des œuvres, sinon l’œuvre du siècle, l’Etat, auquel l’illustre mort l’a léguée, ne s’est pas encore prononcé. Depuis deux ans, la succession est ouverte et le ministre des beaux-arts n’a pas encore su prendre une décision. Si l’Etat refuse, le legs Gustave Moreau va à la Ville de Paris; si la Ville de Paris se récuse, toute l’œuvre colossale du peintre demeure à M. Rupp, l’exécuteur testamentaire et l’ami du mort.
M. Rupp, qui a voué à Gustave Moreau un culte et une admiration connus seulement en d’autres siècles, se désole et se désespère de l’indifférence de l’Etat vis-à-vis d’une des gloires de ce temps.
L’Etat a accepté d’emblée le legs Cernuschi, qui n’est, en somme, qu’une collection d’amateur d’objets de l’Extrême-Orient, d’une valeur marchande bien plus qu’artistique.
Grâce à M. Paul Escudier et un peu aux menées de toute une bande de critiques plus avides de réclame que de justice, mais qui, cette fois, avait bien choisi le tréteau de leur parade, Rodin, notre grand Rodin, déclaré gloire nationale, a obtenu du Conseil municipal un emplacement particulier pour exposer son œuvre, et nous avons applaudi des deux mains au pavillon Rodin, devenu le grand attrait du Paris de 1900.
Alors, pourquoi cette indifférence, sinon cet oubli volontaire de la gloire d’un grand artiste français, sinon du plus grand du siècle, avec Delacroix et Puvis?
Samedi 3 février.—A l’Opéra-Comique, «Louise», de Gustave Charpentier.
Sur ce banal refrain des rues dramatisé en leitmotiv et dont le cri traînant emplit toute la partition, M. Gustave Charpentier, musicien et poète, a voulu nous montrer le Paris des fêtes et du luxe, bruissant au pied de Montmartre, la Butte sacrée, tel un gouffre, un enfer où viennent s’abîmer les virginités des filles des faubourgs; un Paris minotaure fatal à la jeunesse et à la beauté, qu’il attire et qu’il engloutit pour les vomir ensuite en détresse et en misère aux bas quartiers des pauvres et des déchus.
Voilà le cri du monstre, l’appel de la ville-sirène, qui vient troubler dans sa mansarde la petite apprentie échouée, après sa dure journée, entre le père ouvrier et la mère ménagère; c’est encore le cri qui la trouble au seuil de l’atelier; le cri qui la saluera, reine et muse, au milieu de la mascarade et des cortèges en liesse des peintres de la Butte; le cri qui l’arrachera, à peine de retour dans le logis familial, au chevet d’agonie de son père.
En somme, c’est le vertige de Paris, le Paris du Moulin-Rouge, de l’Olympia et des Folies-Bergère, le Paris des music-halls et des bals publics, sur les sens excités et la précoce imagination de la petite ouvrière. Paris! la ville qui les prend toutes, déjà maudite au dernier acte de «Germinie Lacerteux», par madame de Varandeuil, comme M. Charpentier la fait couvrir d’anathèmes par son chiffonnier symbolique et son non moins symbolique père!
Willette, dans sa fameuse fresque du Chat-Noir, intitulée: «Miserere», nous avait déjà montré ce Paris de luxure et de perdition, entraînant du haut de Montmartre toute une chevauchée de nudités fragiles et délirantes: cocottes haut troussées, premières communiantes, blanchisseuses éveillées, petites femmes pantalonnées de batiste et corsetées de satin noir; tout le sabbat moderne de la prostitution se ruant à la curée de l’or.
Sur cette donnée, pas très neuve, sinon «chatnoiresque», Gustave Charpentier a écrit la symphonie la plus séduisante, la plus papillotante et la plus colorée qu’on ait jamais encore entendue dans une salle subventionnée. C’est l’Opéra «modern-style» dans toute sa gloire; on ne peut pas pousser plus loin l’art tumultueux du pittoresque. C’est de la musique de peintre, tant elle rend savoureusement ce qu’elle veut dire. Les cris de Paris qui s’éveille, le duo des amants enthousiasmés et leur salut à ce Paris de joie et de boue resteront, comme tout le premier et tout le dernier acte, des pages documentaires de la musique de demain.
Pour encadrer cette aventure banale d’une petite fille qui se dérange, M. Jusseaume a peint quatre décors que M. Emile Zola pourrait revendiquer pour illustrer «Une Page d’amour»: Paris vu de la mansarde, cette mansarde du premier tableau, estompée comme un Carrière, le Paris des échafaudages, des démolitions et des grimpettes du vieux Montmartre, tout bleuâtre dans la brume, et puis tout rose dans l’aurore; puis c’est le Paris du 14 Juillet, un Paris d’illuminations aux lignes faufilées de points d’or avec, dans le ciel, des fusées de feu d’artifice et des pluies d’étoiles; et, enfin, vu de la mansarde du premier, un Paris sinistre et noir, aux allures de bête embusquée dans l’ombre, le Paris où Louise va s’engouffrer pour toujours...
Louise, c’est mademoiselle Riotton, la fragilité capiteuse et blonde; le rapin séducteur, c’est M. Mareschal; le père Préjugé, comme nous l’apprend le livret, c’est l’inimitable Fugère.
La mise en scène est de Carré, et c’est tout dire.
Le public aurait-il accepté l’œuvre de M. Charpentier sans cette mise en scène??
Le public loue fort la musique; les peintres la figuration, et les musiciens les décors, naturellement.
«La belle carotte! qui veut d’la belle carotte?» chante un des cris de Paris, à l’acte de Montmartre; cela aurait fait aussi bien un leit-motiv que «Voilà l’plaisir, mesdames», prétend un jeune maestro dans les couloirs.
Lundi 5 février.—La pluie, la torrentielle et monotone pluie, le Paris de boue, d’humidité et de ténèbres rousses que salue si éperdument l’enthousiasme de Louise dans l’opéra de M. Charpentier. Besoin de rêver, de m’arracher à la tristesse et à l’ennui de la réalité. Du rêve, de la féerie: je retourne 14, rue Larochefoucauld.
Avec Gustave Moreau je suis sûr de pouvoir m’isoler dans du fabuleux et du grandiose. Une des preuves incontestables du génie du peintre, c’est l’obsession enracinée chez lui, la hantise presque occulte de certains types et de certaines figures; et dans cette salle du premier, où je rôde, sollicité par plus de soixante toiles, combien d’Orphées, combien d’Hélènes errant, maillées d’or, sur les remparts de Troie! Combien de Salomés dansant devant Hérode! combien de sirènes jaillies, pareilles à trois fleurs diadémées, d’une même tige, et combien de cygnes posant impérieusement leur bec sur des têtes de Léda, dénoncent et proclament la persistance de sujets caressés et chéris dans la pensée du maître? Et quel labeur énorme décèlent ces tableaux entrepris et repris jusqu’à cinq et six fois! Une esquisse, entre autres, une magistrale et énorme esquisse me requiert et me retient. Je dis «esquisse»; c’est un vrai tableau: les «Rois Mages», à peine ébauché, celui-là; une lente et pourtant ardente chevauchée de trois figures de femmes drapées de lourds manteaux, toutes trois couronnées d’or, les yeux fixés sur une étoile. Une théorie d’enfants les précède: enfants chantant, l’air de néophytes, avec des branches de lys appuyées sur leur cœur. Ils marchent par rangs de quatre et six, et, derrière le premier rang, ce sont d’autres enfants encore, jouant du théorbe et des cymbales, et leurs profils et leur attitude font songer aux merveilleux musiciens de Donatello. Derrière les cavaliers, une foule de figures à peine indiquées se presse: toute l’Humanité. C’est, montée à la hauteur d’un symbole, la légendaire Marche à l’étoile, marche triomphale de tous les peuples, où les trois figures couronnées évoquent, la pensive, l’Europe, l’extatique, l’Asie, l’ardente, l’Afrique; et leurs regards différenciés les caractérisent chacune.
Mercredi 7 février.—Arrivisme et réclame.—Chez le coiffeur. —L’artiste qui m’accommode, entre une barbe et un shampoing, veut bien me confier qu’il a un sujet épatant de pièce, une pièce qui ferait courir tout Paris et qui en ferait, un argent! Toutes les femmes du monde iraient, pour sûr. Et, sans me proposer tout à fait une collaboration, Figaro condescend à m’en communiquer la donnée... Un peu scabreuse à raconter... Bah! avec des périphrases... Bilitis, une Bilitis moderne pour obtenir les faveurs d’une jeune Grecque du quartier Monceau se donne à l’amant de celle-ci, amant complaisant et partageur qui, en échange des lèvres de Bilitis, consent à une substitution d’alcôve et substitue la Mytilénienne amoureuse à sa propre personne auprès de son amie... Scène de déshabillage des deux femmes, clou certain, etc.
Et, comme j’objecte la raideur de la situation: «Ça n’est pas plus fort que du Francis de Croisset, m’est-il répliqué, et ça en fait, un argent, sa machine. —Vous avez donc vu la pièce? —L’ «Oreille coupée», nous l’avons tous vue: l’auteur se fait servir ici et il nous apporte chaque fois des billets, mais avec recommandation de chuter et de siffler tout le temps. —Bref, le chahut organisé. —Et ce que ça remplit la salle?
La bonne, la belle, l’adroite réclame!
Dimanche 11 février.—Une heure du matin, au pont de l’Alma. Le «Vieux Paris» sous la neige. —Le Paris des hauts toits, des pignons fantasques, des tourelles et des clochetons surgi depuis trois mois sur les bords de la Seine, en vue des visiteurs de l’Exposition, le Paris de Robida, épanoui là comme une illustration de la «Passion de maître François Villon», le beau roman de Pierre d’Alheim; le Paris des clapiers, des étuves, des bordeaux, des cabarets de la Pomme de pin, des vieux cloîtres et des petites chapelles, le Paris de Louis XI, du poète Gringoire, de la cour des Miracles, du capitaine Phébus et de Quasimodo, tout à coup dégagé des constructions en carton peint et des fragiles échafaudages d’un ingénieux décor par la toute-puissante magie de la nuit et de la neige.
Et c’est une fantastique planche de Victor Hugo qui se silhouette, cette nuit, sur le bord du fleuve, avec tous ses toits encapuchonnés de blanc et ses sculptures ourlées de givre; et c’est la floconnante et moelleuse, et lente neige, dont la descente silencieuse évoque, en plein Paris de 1900, sur un ciel de mouvante hermine, cette vision de la vieille cité, la cité d’Olivier le Daim et des compères Tristan et Coytier.
A l’Opéra le bal masqué bat son plein. Ici, c’est la solitude étincelante des quais et des berges. Les cochers refusent de marcher; le fiacre dont j’étais descendu pour m’aller accouder au parapet du pont et regarder couler l’eau noire entre la féerie argentée des rives (tous les échafaudages de l’Exposition soulignés dans leurs moindres détails d’un trait vif et brillant), mon fiacre ne consent à s’ébranler que pour la forte somme; et, jusqu’à Auteuil, ce sera le morne et pâle abandon d’une steppe, avec une seule rencontre: toute une file de voitures de la Compagnie Richer en détresse, avec leur équipe nocturne, et s’échelonnant du Trocadéro à Passy, leurs grosses roues enlisées dans la neige et ne pouvant pas avancer.
Même jour, onze heures du soir, dans le monde. Après l’étincelante vision de la nuit dernière, l’étincelante causerie du premier causeur peut-être de ce temps. L’aubaine d’un paradoxal, et vertigineux et divertissant entretien de M. Catulle Mendès, énonçant ses opinions sur le théâtre.
C’est le «Béguin», de M. Pierre Wolff, qui en a été le point de départ. M. Catulle Mendès est ravi de la pièce. Il n’y en a pas, mais qu’importe? M. Catulle Mendès s’y est amusé; il n’en demande pas plus à un auteur. Au théâtre, tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. Il n’a jamais compris les restrictions de certains critiques: «cela est ou n’est pas du théâtre». Dès qu’une chose est représentée sur une scène, pour lui, elle est une pièce. Ainsi, il a vu, la veille, à l’Odéon, cinq actrices évoluer, à demi costumées, dans le clair-obscur d’un décor de forêt, et il les a entendues réciter, chacune à leur tour, de vagues sonnets sur de plus vagues musiques: il y avait des costumes, un décor, des actrices... Il a donc assisté à une pièce. C’est la négation de la composition même, et, dans la bouche du plus précieux artiste de ce temps, de celui dont tout le théâtre et tout le roman sont justement le triomphe de la composition, la thèse soutenue a du piquant et du charme. De là, de merveilleuses observations sur le génie latin et le génie saxon, le besoin d’intrigue et d’action que réclament les races latines dans les pièces qu’elles applaudissent, et, si désarticulées qu’apparaissent les comédies de la jeune école, presque toutes tombées dans le dialogue, la charpente classique toujours présente dans un semblant d’exposition et de dénouement, tandis que les races saxonnes, au fond plus éprises de réalité et de pittoresque, ne demandent au théâtre qu’une suite de scènes et de tableaux, des tranches de vie, pour ainsi dire, qui vont parfois jusqu’à l’incohérence; et, comme preuve de la différence des deux tempéraments, Mendès nous cite l’exemple de l’«Avare», l’«Avare» de Molière, représenté en Allemagne en dix-sept tableaux, scène par scène, et la «Tragique Histoire d’Hamlet, prince de Danemark» divisée chez nous en cinq actes.
Lundi 12 février.—La «Double Maîtresse», de M. Henri de Régnier. —Le plus joli livre, en vérité, qu’on ait commis depuis trois ans: érotique, galant, voluptueusement encadré de paysages d’Italie et de descriptions de vieux parcs; un des romans les plus français que j’aie lus depuis la «Rôtisserie de la reine Pédauque», de M. Anatole France, plein de déguisements et de mascarades avec les mille et une friponneries de l’amour, le hardi et le clandestin du plaisir, le détail des petites maisons et le récit des petits soupers, tout ce que le libertinage inventif du dix-huitième siècle imaginait pour aiguiser et faciliter le désir; mais, en plus de tous ces condiments à la Crébillon fils, une mélancolie, une pitié attendrie pour les êtres et les choses, un souci de vérité, de décor et de coins de nature, où s’affirme l’influence des frères de Goncourt, et, depuis l’enfance compassée et la triste jeunesse en tutelle de Nicolas de Galandot, tenu en chartre privée et même purgé par autorité maternelle, jusqu’à la piteuse et tragi-comique fin du héros, tombé entre les mains du plus cynique et joyeux couple de fille et de ruffian romains.
Ce sont, à travers une intrigue ténue et serrée comme la plus belle toile de Frise, des reconstitutions d’intérieurs du temps et de personnages de l’époque, à ravir les bibelotiers, les historiens et les érudits. Et quelle variété dans les types, depuis la dure et prude madame de Galandot jusqu’à la galante et frivole Julie de Mausseuil, si curieusement corrompue par le gros de Portebise et si bien préparée par lui à devenir la belle Julie des soupers du Régent, et la délicieuse gouache du ménage du Fresnay, tout préoccupé de musique et de friandise; les innocentes et dangereuses tentatives de la petite Julie pour déniaiser son lourdaud de cousin, tout, enfin! Et ce bon abbé d’Hubertet, qui élève chez lui des petits sujets de la danse, jusqu’à cette fragile et délicieuse figure de la Damberville, l’étoile de l’Académie de musique, d’un charme irréel et libertin de pastel signé, on dirait, Latour; tout dans cette «Double Maîtresse» satisfait l’imagination, le goût et les sens par un heureux et pondéré mélange d’érudition artiste et de sensualité spirituelle.
Du même auteur les «Médailles d’argile», d’une poésie à la fois chaude et classique, déjà pressentie dans l’«Aréthuse» du poète.
Mercredi 14 février.—Trois heures, quai Malaquais, Ecole des beaux-arts, à l’exposition des Alfred Stevens.
«Stevens, le dernier —et peut-être le premier!— de ces petits maîtres flamands qui furent des grands maîtres, puisqu’il surpasse Terburg et ne le cède point à Van der Neer;
»Stevens que j’appellerais volontiers le sonnettiste de la peinture, pour l’art qui lui fait concentrer harmonieusement, en des panneaux exquis, tous les reflets des miroirs et des satins, des laques et des émaux, des yeux et des gemmes;
»Stevens, le subtil monographe de l’éternel féminin...»
(Comte Robert De Montesquiou.)
En dépit du cher comte, qui vient de faire communier tout le faubourg sous les espèces d’Alfred Stevens et la présidence de la comtesse Greffulhe, l’exposition des Beaux-Arts me semble plutôt un document de l’histoire du costume qu’une œuvre de grand art. Ce sont les maladroites et curieuses modes de l’Empire notées par un œil de peintre et non un œil d’artiste, car, en dehors du châle de l’Inde dont il a drapé merveilleusement ses modèles, il n’a su tirer de l’époque dont il fut témoin ni la déformation, ni l’idéalité qui consacrent un maître.
Dans une pâte, une richesse et une saveur de tons qui font de Stevens le premier coloriste flamand des coloristes français, il a rendu, en les aggravant parfois d’afféterie et d’une pointe de sentimentalité de romance, la prétention des robes à volants, la nullité des corsages à Berthe, la canaillerie bourgeoise du pouff et la majesté oisonne de la crinoline.
Il y a de lui des «printemps», des «rêveries» des «femme à la colombe» et des «femme à l’ombrelle» tout auréolées de tourterelles et de papillons, depuis trente ans guettées par la chromolithographie; la composition en ferait sourire un directeur de journal de modes d’aujourd’hui. Mais, à côté de cela, une palette inimitable, un amour de la chair de la femme et une science quasi sensuelle dans le rendu du derme et du grain de la peau. Un Monsieur en somme, et un très gros monsieur dans les annales de la peinture de chevalet... mais que M. Alfred Stevens surpasse Terburg et Vermeer, M. de Montesquiou le persuadera peut-être à des Belges, mais à des Parisiens, jamais.
Mais de magistrales études de châles et de leurs plis sur des tailles de femmes affaissées ou cambrées dans de soyeux intérieurs, et c’est la «Douloureuse Certitude», «Souvenirs et Regrets», d’un dessin serré assez rare chez Stevens et d’un coloris doux et blond qui fait vivre la chair, et c’est aussi la figure de la «Liseuse» toute blanche sur une peau de lévrier blanc, symphonie exquise de douceurs fauves et de blancheurs atténuées; c’est encore la «Femme allaitant un enfant», qu’on me dit être madame Stevens donnant le sein à Léopold, figure chef-d’œuvrale de vie, et de mouvement où la gorge de la nourrice et l’avidité de l’enfant qui tète sont traités par un maître, et enfin, vrai morceau de musée, d’une pâte blonde et solide déjà patinée on dirait par l’admiration des siècles, un petit portrait d’enfant, le portrait de M. René Péter, digne de tous les trésors de la Haye et de Harlem.
Devant celui-là, il faut s’agenouiller.
Sur le quai Malaquais, toute une file d’équipages: l’œuvre est patronnée par madame Greffulhe, lancée par M. de Montesquiou. C’est une répétition de pèlerinage au pavillon des Muses, comme la préface du charmant comte Robert est une délicate flatterie à la famille de Chimay.
On est belge, savez-vous?
Jeudi 22 février.—Paris qui s’en va. Une lettre d’inconnu me signale la démolition de l’ancien pavillon de chasse du duc du Maine et le morcellement d’un des plus beaux parcs de Paris, parc jusqu’alors demeuré intact, et, chose incroyable, épargné jusqu’à nos jours par la pioche des entrepreneurs. C’est rue du Château, une étroite et populacière rue située derrière la gare Montparnasse, que s’étendait le beau domaine royal. Une vieille dame habitait un des étages du pavillon se réservant de louer les autres à d’hypothétiques locataires, puisque nul n’était admis à les visiter et que, fidèle observateur des ordres d’une maniaque, le concierge de l’immeuble ne laissait pénétrer personne même dans le jardin, et tout cela va disparaître. Nous n’avons plus le culte du passé. Cet amour de la tradition, qui fait la force et la grandeur de l’Angleterre et de l’Allemagne, toute une nouvelle société s’est efforcée de l’abolir en nous, et y a presque réussi; les hommes d’aujourd’hui n’admettent plus ce qui les a précédés: il faut que tout date de leur avènement dans le pays; et la vieille France, condamnée parce que les vieux souvenirs français sont gênants, doit disparaître des monuments publics, de nos rues et de nos places, comme elle est déjà rayée des cerveaux des enfants dans les nouveaux manuels d’éducation. Et, à l’appui de ce qu’il avance, mon inconnu me cite la place Vendôme, aujourd’hui déshonorée par des enseignes de couturiers et de magasins de luxe, la belle ordonnance de ses façades à jamais compromise dans son harmonie par le goût différencié des fournisseurs; et toute cette belle place, d’un style si pur et si noblement français, menacée, dans un temps prochain, du même sort que la place des Victoires, naguère un des plus beaux lieux de Paris, avec sa ceinture de grands hôtels Louis XIV précédés de jardins, le tout aujourd’hui démoli et devenu un carrefour de maisons de commerce; mais les Conseils municipaux de la Démocratie ont été si heureux de voir se gâter à plaisir les beautés d’un Paris monarchique, dont le souvenir leur est même odieux! On ne défend pas ce qu’on n’aime pas.
Dimanche 25 février.—Une lettre de Nice. —«Et Julien le costumier vient de débarquer, le Carnaval peut se lancer.
»Il y a ici les mille et une créatures; jamais on ne vit pareil déballage de demoiselles de tous rangs, de toutes rues et de toutes races, c’est plus Côte d’Azur que la Côte d’Azur elle-même, et c’est intéressant comme un spectacle qui ne peut avoir de lendemain. Malgré cela, il est temps de boucler les valises; tant de joie devient à la longue écœurante, et, dans quinze jours, je m’embarque en automobile pour regagner une patrie moins prostituée.
»C’est ici que vous auriez dû écrire «Histoires de masques». Dès l’aurore, c’est le masque qui est roi, la folie et l’orgie ont pris possession de la ville; mais les taciturnes comme moi sentent s’aggraver leur mélancolie devant cette Salpêtrière du Soleil.
»Vous me demandez des nouvelles. Lesquelles? On parle d’un vendeur du «Journal» enlevé par une étoile de la rampe, du mariage de Melba avec le violon Joachim. «Messalina» règne toujours à Monte-Carlo et Isidore de Lara est le maëstro le plus acclamé de l’univers dans la principauté de Monaco. Ici, les Russes russifient et reçoivent quelques leçons de chant sans distinction de rang et de sexe, c’est la continuation de l’alliance; les batailles de fleurs ont été plus encombrées, mais aussi moins riches en décors; beaucoup de monde, plus que les autres années, mais de plus en plus vulgaire: les nababs se font rares.
»Les tendresses de Monte-Carlo attendent aux arrivées des trains les rajahs qui ne viennent pas. Liane a risqué un nouvel empoisonnement, cette fois pour un baron du Bas-Rhin; la baronne Chocolat vous attend, Rose Demay perd ce qu’elle veut; toutes ces dames sont ici en famille, les Lévy-Kohn de Londres sont à Monaco.
»Il y a un bien gros scandale à propos de la dauphine d’Ibérie, une scène effroyable qui aurait eu lieu à un déjeuner chez le baron X... entre l’Altesse et le comte Tripetta; les détails s’en chuchotent sous le manteau, mais je ne puis rien vous affirmer, je ne suis pas assez sûr de mes tuyaux.
»Je vais me renseigner, et, si des détails peuvent vous intéresser, «a la disposicion de usted».
Vendredi 2 mars.—Salle Georges Petit, les aquarelles de Rochegrosse pour l’illustration de «Salammbô».
Une œuvre colossale en vérité que ces cinquante-deux aquarelles pour illustrer le rêve punique de Gustave Flaubert, une œuvre qui a demandé quatre ans de labeur à l’artiste, un séjour de neuf mois à Tunis, en face du Bou Cornin, des marais de sel, et combien de journées d’étude contemplative entre la Goulette et la Marsa! Mais grâce à l’âme d’enfant, pétrie par un poète, qu’est M. Georges Rochegrosse, la vision, si prompte chez les imaginatifs, a surgi pour lui de l’ambiance des regards et des choses. Il a perçu Carthage vivante encore autour de lui; les indigènes rencontrés, leurs profils de dromadaires, leurs toisons laineuses et leurs noirs yeux puniques ont fourni à sa fantaisie l’appui d’une réalité évocatrice. Il a vu le culte de Moloch et connu celui d’Astarté et, le texte de Flaubert en main, il a lu dans les hiéroglyphes des faces humaines et des ruines légendaires la cruauté de l’or, les mercenaires en croix, les lions suppliciés aux avenues de la ville immonde, les flaques rouges du défilé de la Hache et, plus tragique encore que les charniers, la tourbe des parasites lécheurs de sanie, et les suffètes au teint de lèpre blanche, et la pourriture des ventres obèses et des goîtres lourds, et, sur cette société en décomposition, l’odeur des sanctuaires et des charognes; Carthage enfin, Carthage vaincue en vain par Rome et le génie latin, la Carthage étouffante et suant l’or et la gloutonnerie cruelle, que Flaubert éclaira du terrible soleil d’Afrique.
Toutes ces horreurs somptueuses, tous ces rêves effarants et grandioses d’une religion de stupres, les aquarelles de M. Georges Rochegrosse nous les donnent, œuvre imprévue surtout dans les grouillements de foule, les effondrements de corps, d’armes et de machines des sujets de bataille; et la reconstitution visionnaire des architectures donc et l’ingéniosité de composition de certaines planches dont les marges sont comme encombrées de trompes d’éléphant.
A côté de l’œuvre du peintre, celle de la collaboratrice; les bleus translucides et les violets nocturnes, gemmés d’opales et de sardoines, du Zaïmph, le voile de la déesse, reconstitué par madame Rochegrosse, et les joyaux lunaires tout de perles verdâtres et bleuâtres, de coquillages et de scarabées composés par la vaillante jeune femme de l’artiste pour la «Salammbô» qu’elle lui posa.
Mardi 6 mars.—Les belles chéries, elles jabotent (il est cinq heures) dans le petit salon bleu et or; elles parlent influenza, naturellement, complications, suites et décès de la grippe. Ce ne sont qu’enterrements; à Londres, ils meurent comme des mouches; le Midi lui-même est contaminé: petite vérole et typhoïde; Paris est triste à en mourir, et sans les travaux de l’Exposition... Les travaux de l’Exposition! L’une trouve ça ignoble. Paris est une tranchée ouverte; ce ne sont que remblais, déblais et démolitions; toute la ville perd ses entrailles. D’où tant d’épidémies; tous ces miasmes... Paul Escudier a la jaunisse. «—Avez-vous des tuyaux sur l’«Aiglon»? —Et l’«Education de prince», aux Variétés? —Quelle interprétation: Brasseur, Lavallière, Mégard et Granier! —Il a toutes les chances. —Vous avez vu sa lithographie par Bataille? —Il ne l’a pas trop esquinté. —Bataille n’éreinte que ses amis; les passants, il les respecte. —Vous avez vu son Lorrain et son Henri de Régnier? —Des exécutions. —Et le Muhlfeld donc: l’air d’un oiseau carnassier! —Et il a fait un joli Vandérem. —Ce Bataille, c’est le chercheur de tares dans toute sa cruauté. —Il les découvre. —Il les fait naître. —Son album sera documentaire pour la postérité. —Et sa pièce? L’ «Enchantement», au Gymnase? —On répète autour de son lit: il est aussi influenzé. —Est-ce Bady ou Hading? —Hading. —Hading dans une pièce de Bataille! Alors, Bady? —Oh! mes beaux yeux, pleurez! —Et il paraît que, pour recevoir Hading au lit... —Vous dites? —Mais on répète à son chevet. —Oui, pour ses répétitions privées, Bataille arbore des chemises roses. —De soie, ma chère! —Oh! ça, c’est une version d’Edmond Sée. —Oh! alors, ce n’est plus l’influenza: c’est la peste! —Et Fregoli? —Assez! je l’ai vu trois fois. —C’est qu’il n’y a rien à voir au théâtre. —On ne peut pas toujours voir «Louise». —Moi, je suis retournée au «Béguin». —Encore! Mais vous en avez un dans la troupe, de béguin: Grand ou Gautier? —C’est ce qui vous trompe; je ne gobe que Lérand. —Le Foucher de «Madame Sans-Gêne» et le M. Dupont de ses trois filles. S’est-il assez composé! —Mais ce rôle de Naudet est délicieux. —Un peu emprunté à «Amants». —Mais plus poussé. —Oui, c’est d’un joli effacement, d’une note délicate et atténuée. —Et il y a des mots charmants dans cette pièce: la scène de reprise entre Paul et Yvonne: «Console-moi de tout le chagrin que j’ai pu te faire.» —C’est très humain. —Très femme, surtout. —Ça m’a étonné de Pierre Wolff. —Pourquoi? C’est une aventure personnelle. —Tout comme «Amants» et la «Douloureuse»: ces messieurs n’ont qu’à sténographier. —On appelle ça vivre sa vie. —C’est un peu plus vécu que «Diane de Lys». Avouez. —Est-ce assez dix-huit cent cinquante, la chaise de poste et l’ambassade. «Nous partons pour l’Allemagne ce soir.» —Vrai, c’est plus coco qu’«Antony» et qu’«Elle me résistait je l’ai assassinée». —Je n’ai pas retrouvé Bartet. Bien bourgeoise au troisième acte. —Vous ne l’avez pas retrouvée? Prenez garde! vous faites son éloge: cela prouve qu’elle se renouvelle. —Les hommes sont-ils assez ridicules! —Des chiens savants, n’est-ce pas? sauf cependant Baillet. —Albert Lambert est à crier. —Et Fenoux? Quel Devéria avarié! —Les acteurs de la «Dame aux Camélias» tenaient mieux à la Renaissance. —La pièce aussi. —Mais c’est Sarah qui l’avait montée. —Bartet est bien charmante dans sa robe verte, corsage à pointe et col plat. —Oui, la douleur lui sied. —Et, dans sa robe de deuil, tout en crêpe, au quatrième, est-elle assez mélancolieuse! —Le noir est le fard des blondes. —Aussi toutes les veuves le deviennent. —La femme est le seul animal qui blondisse en vieillissant. —Moreno, pourtant... —En effet, très bien, avec ses acacias qui allongent encore sa tête vipérine. —Oui, quelle parfaite duchesse de Maufrigneuse elle évoque avec sa souplesse blanche de levrette... empoisonneuse. —Quant à Renée du Minil, au quatrième, avec sa robe grise à volants et son chapeau à bavolet, elle m’a rappelé Bob Walter. —Et Persoons, dans sa robe de velours noir, et même la petite Henriot, dans son tulle bleu pâle! —Ah! celle-là est exquise! —Quelle ingénuité! Et jolie! A propos, avez-vous vu la dernière création de Suzanne Després? —Dans «Poil-de-Carotte», de Jules Renard? Je ne vais jamais chez Antoine: cela me fait l’effet d’un théâtre de quartier. —On n’y joue plus que du Trarieux. —Et l’«Empreinte»? Que dit-on de l’«Empreinte»? —D’Abel Hermant? —Une suite aux «Beau Four». —Comment, «Beau Four»? —Mais oui, le «Faubourg», que le lac de Genève lui a inspiré. —Son «Char de l’Etat» est pourtant bien amusant. —Oui, l’affaire Dreyfus retournée; mais à ce char-là personne n’a collaboré. —Alors, à votre avis, il faut se méfier des muses? —Des muses du picquardisme surtout. —A ce propos, vous savez que le beau colonel y a dîné? —Non. —Parfaitement, avec Zola, dans l’intimité: une curiosité qu’a eue la petite comtesse. —Oh! les snobinettes!
Mercredi 7 mars.—Saint-Cloud, rue Dailly, dans l’atelier de Gaston Latouche. Gaston Latouche, pourrait-on dire, le peintre des faunes et des cygnes (oh! sa féerie en or fluide de tous ces cygnes nageant dans l’éclaboussement ambre et perlé d’une vasque jaillissante de je ne sais quel Versailles, ces fameux cygnes à propos desquels la critique compara le peintre à Turner), Gaston Latouche, le maître des nuances et des reflets, le commentateur visionnaire des intérieurs du dix-huitième et des jeux auliques des anciens parcs, l’homme des jaunes surtout, ces jaunes en fusion transparents comme de l’aventurine, fins et nacrés comme des laques et bouillonnants, flavescents dans des roux et des orangés de crépuscule et d’incendie, Gaston Latouche, une des sensibilités d’œil les plus averties que je sache, et un métier d’artiste d’une souplesse et d’un mouvement, pour ainsi dire tournoyants. «Tournoyants» je maintiens le mot, en souvenir d’une mince plaquette intitulée le «Tournoiement dans l’art» où un paradoxe ingénieux exaltait la vibration et le mouvement dans la poésie comme dans la peinture, en opposition au hiératisme et à son immobilité.
Dans son atelier souterrain, assez semblable à la crypte de quelque abbaye, Latouche nous fait les honneurs de ses prochains envois: envois pour la nouvelle Association de peintres, qui s’ouvrira samedi prochain chez Georges Petit, envoi pour l’Exposition universelle...
Et c’est le «Matin», une fantasmagorie de coin de parc, où s’animent les ébats de nymphes et de faunes, on dirait descendus de leurs piédestaux; debout, dans la vasque d’un jet d’eau, des nudités de femmes se dressent et se peignent; un chèvre-pied s’ébroue et renifle de joie sous les stalactites liquides d’une nappe d’eau retombante; il est tout balafré d’ombres vertes qui le font étrangement vivant; dans le fond, des silhouettes de faunes déchirent les longs voiles de brume d’une figure épeurée, qui doit être la «Rosée»; des cimes de hêtres mordorés fusent dans le ciel: c’est chimérique et charmant.
Puis, c’est l’ «Adieu», la nuque et le dos nacrés d’une délicieuse femme en peignoir, donnant ses mains à baiser à un cavalier presque invisible dans l’embrasure d’une porte; le décor est celui de la chambre à coucher de Louis XV à Versailles: eau pâle des hauts miroirs, or fondu des consoles, délicats lambris en grisaille. «Innocence» nous montre une ronde de jeunes marquises accroupies autour d’un terme de faune qui s’anime; les ombres et les feuillages de la clairière sont en or, un or amorti et doux de feuille de platane en octobre. Et ce sont d’autres toiles encore: des intérieurs de chapelle succèdent aux évocations Louis XV, d’imprévues aquarelles d’une facture absolument déroutante aux tableaux à l’huile, des croquetons de Venise à des notations de Saint-Cloud et de Versailles. Les heures passent légères et roses comme teintées par le pinceau du maître. Et un invincible attrait me ramène toujours devant un groupe confus d’amours et de satyres érigeant une vasque au milieu d’un bassin, dans une allée abandonnée de parc, le tout grouillant de luminosités vertes et bleues, qui donnent à l’eau du bassin le ton gemmé d’une queue de paon; et le peintre n’a mis que deux jours à fixer cette vision prestigieuse.
Nous remontons dans l’habitation. Dans le salon vaste, clair et d’un agencement inconnu aux tapissiers à la mode, madame Gaston Latouche et sa fille offrent le thé aux visiteurs.
Jeudi 8 mars.—Une aubaine: Degas raconté par Forain, Forain, l’inimitable et l’admirable causeur, parce que notateur d’une observation sagace, exercée, toujours en éveil et doué d’un esprit imprévu, primesautier, tout français, un esprit que l’autre génération ne connaîtra plus, l’esprit à la fois léger et profond, Forain qui a le mot et l’épithète, en somme, le dessin et la légende. Et c’est, rapportée de Degas cette critique définitive: «Whistler fait mystérieux dans le clair obscur; Manet, lui, peignait mystérieux dans le clair»; et ce testament de Degas à son peintre et ami: «Au cimetière, s’ils veulent prendre la parole et faire des discours, tu leur sauteras à la gorge et tu diras: «Degas..., il aima le dessin... et un peu moi»... Et chaque mot, qu’il détache comme à l’emporte-pièce, d’une voix mordante, découpe l’idée, silhouette le personnage et fait flèche. C’est une joie de l’entendre, un régal que de suivre son geste accompagnant la phrase. L’auditoire est sous le charme, et l’auditoire c’est Octave Uzanne, Jean de Mitty, Grosjean, Maurice Barrès. Et, sur la déclaration d’Uzanne, de son horreur pour le truqué, le mensonge du théâtre, cet art juif, et la psychologie de commande des comédiennes, c’est cette anecdote authentique rapportée par Forain: L’attendrissement de romance d’un auteur dramatique s’extasiant sur la délicatesse d’âme d’une ancienne maîtresse, une sociétaire de la Comédie-Française (ne la nommons point), et citant cette aventure à l’appui (c’est Forain qui parle, imitant à miracle la voix tremblée, la diction presque psalmodiée de l’amant): «Une âme exquise, des trouvailles de cœur... Ainsi, au début de notre liaison, un matin d’avril, l’idée nous vint d’aller déjeuner ensemble dans le bois de Sèvres, à l’étang de Villebon. Nous marchions sous bois; tout à coup nous voilà devant une pelouse, une pelouse toute fleurie de pâquerettes. Elle, alors, devant cette floraison, eut un mot charmant: «De la neige oubliée», me dit-elle.
Nous pouffons. Là-dessus, entre Musurus, qui nous annonce que la Comédie-Française est en feu; le théâtre de Molière brûle une heure avant la matinée.
De la braise oubliée sans doute... Et la commission des théâtres l’a visité la veille!
Samedi 10 mars.—Deux heures, Saint-Honoré d’Eylau, au convoi de la petite Henriot. On sort de l’église, et la badauderie parisienne entasse là des rangs de curieux venus pour voir les cabots et les ministres. C’est avec plus d’élégances, plus de fourrures et plus de retenue, l’enterrement de la petite Delobelle. Toutes les faces glabres pontifient; Mounet-Sully, seul, semble vraiment navré, et son aspect fait peine. Tous et toutes se comptent de l’œil. Madame Réjane affiche d’adorables larmes; il y a là de bien beaux yeux rouges d’authentiques pleurs, mais les lèvres ne le sont pas moins d’authentiques fards. On se sourit avec des yeux de cinquième acte. Toutes, je veux le croire, sont profondément émues: la victime était si jeune! et ses vingt ans, sa joliesse plaident pour elle; mais aucune des belles pleureuses n’a négligé son maquillage. Mademoiselle Moreno seule est vraiment pâle, et mademoiselle Sorel, vraiment rose: mais la palme de la beauté demeure à mademoiselle Mégard. Dans la foule, Paul Hervieu, Maizeroy, très ému, lui, car il connaissait la morte, Lehideux, Grosjean, Caran d’Ache; l’événement est très parisien.
Le catafalque est une monumentale gerbe de fleurs, une montante avalanche de daturas, de gardénias et de roses blanches; il s’ébranle dans la foule avec des allures de galère enrubannée et fleurie de fête galante; les fêtes de la Virginité et de la Mort.
Dimanche 11 mars.—Venise à Paris. Rien des échafaudages qui dressent le théorème de leurs silhouettes géométriques le long de la Seine, rien des coupoles et des façades de palais qui transforment le panorama du fleuve en je ne sais quelle monstrueuse ville du vingtième siècle, à moitié Amsterdam, à moitié ville des doges, mais surtout très Byzance; mais vingt études de la «Regina della mare e della sorella della luna», vingt tableautins sur Venise, reine de la mer et sœur de la lune, vingt toiles éveilleuses de rêve et consolatrices sous les ciels froids et gris d’un printemps grincheux.
L’exposition de mademoiselle Marie Sommer à la galerie Georges Petit, et voici les «Derniers rayons de soleil sur le canal Grande», le «Quartier Ogni Santi», «Fondamenta Nuova» et la mélancolie de la lagune morte, «San Trovaso», l’ «Eglise della Salute», qui fut un mois mon horizon des fenêtres du palazzo Veniere, que j’habitais; le «Pont des Soupirs», naturellement; la «Giudecca» et l’infinie tristesse de ses canaux bordés de prairies; la solitude de «San Francesco del Deserto», et tant d’autres souvenirs! toutes mes heures vénitiennes, toutes mes songeries déjà lointaines évoquées par une palette soleilleuse: le ton de brique écorchée des vieux palais, la dorure ternie des statues, les noirs profonds des embrasures de porte, le gris bleuâtre des très anciens balcons, toute la vie des pierres du vieux Venise reflétée et doublée dans l’eau lourde, l’étain figé des canaux animé et enflammé par la lèpre des façades et la zébrure des ciels; tout Venise, enfin, et sa décomposition splendide, toute sa somptuosité de pourritures sublimes, que seul Barrès a su rendre et chanter, exprimées cette fois par une amoureuse et une compréhensive de sa déchéance grandiose.
Chez le même Georges Petit, l’exposition de la Société nouvelle, l’exposition Gabriel Mourey... Alexander, Aman Jean, Brangwyn, Latouche, et Le Sidaner, etc., etc... rien que des noms de peintres chers, rien que des talents aimés, sympathiques, si personnels et si vrais... Mais ce serait beaucoup de peinture pour aujourd’hui... J’ai trop de Venise dans la tête: je reviendrai.
Je vais prendre le bateau-mouche à la Concorde et je descends la Seine entre une double rangée de donjons, de terrasses, de dômes et de palais... Oh! cette traversée de l’Exposition au crépuscule! quel spectacle vaudra cette immense allée d’eau bordée d’alhambras, de généralifes, de pagodes, de cathédrales et de kremlins?... C’est le tohu-bohu architectural d’un rêve de fumeur d’opium; toutes les époques ont entassé là, sur les bords du fleuve, des spécimens de monuments hétéroclites, fastueux et bizarres. Quel dommage qu’il n’y ait pas un beau coucher de soleil ce soir!... Oh! toutes ces villes hindoues, birmanes, et italiennes, et espagnoles, se détachant sur un ciel d’or! L’Exposition de 1900 nous promet pour la fin de cet été de bien beaux Turner!
Lundi 12 mars.—Les superstitions de madame Sarah Bernhardt. Par déférence pour la Comédie-Française, la «Maison du feu», qui débutait hier soir à l’Académie nationale de musique, madame Sarah Bernhardt, qui est très bonne et a oublié l’accueil fait à la Duse par nos aimables sociétaires, le banquet d’Armenonville et les stances de M. de Féraudy, madame Sarah Bernhardt a reculé sa répétition générale, ce qui mettait la première de «l’Aiglon» à mardi soir, un 13.
Or, comme madame Sarah Bernhardt est superstitieuse, elle a délibérément reculé de deux jours, et l’œuvre de M. Rostand affrontera le feu du public jeudi soir.
Madame Sarah Bernhardt (cette âme exquise d’artiste!...) est coutumière de ces faiblesses. D’ailleurs, madame Sarah Bernhardt ne serait pas de théâtre si elle ne professait pas le culte du fétichisme, dont sont atteints pas mal de directeurs. Après l’opération qu’elle subit, il y a deux ans, rue d’Armaillé, dans la maison de santé du docteur Pozzi, elle prit l’horreur subite de ses opales, les merveilleuses opales qui larmaient et ruisselaient le long de ses dix doigts: elles l’avaient trahie, disait-elle; elle ne voulait plus les voir, les pierres traîtresses! Toutes ses bagues furent envoyées chez le joaillier, et Lalique, à la place des gemmes condamnées, des opales maudites, y enchâssa tout un jeu de turquoises, la turquoise, la pierre qui porte bonheur. Madame Sarah Bernhardt eut désormais des mains céruléennes. Les mains pâles baignées de lueurs blêmes et changeantes seyaient mieux à sa beauté impérieuse et délicate; l’opale la faisait davantage «Princesse lointaine». Quelle gemme napoléonienne arborera l’impérial travesti de demain?
Je ne le verrai pas, car je pars. J’avais retardé d’un jour mon voyage pour applaudir la tragédienne dans l’uniforme blanc déjà porté par M. de Max; les superstitions de la femme, en retardant indéfiniment la première, m’ont privé de ce plaisir. Je ne verrai donc pas Sarah coiffée de ses seuls cheveux coupés court, Sarah, qui a sacrifié à la vérité et à la plastique du rôle une toison d’or universellement célèbre (un coffret de bois de rose a reçu la précieuse relique, d’indiscrets reporters ont pris soin de nous en informer). Madame Sarah Bernhardt coiffée à l’enfant, cela était pourtant tentant, et cela me tentait; mais il est vrai que j’éviterai aussi le public de la première et les propos de couloirs d’une salle d’invités... Il y a des compensations!
Même jour, au «Journal», six heures du soir. Un joli mot de Whistler. C’est Jean de Mitty, le Mitty de «Napoléon» et de «Stendhal», qui sera demain le Mitty de «Brummell», qui me le rapporte.
Un richissime Américain visite l’atelier de la rue du Bac, et, en amateur sagace, émoustillé, affriandé par la cuisine savoureuse des études du peintre (tant de symphonies en or et rose, en bleu et gris, en fauve et vert!), mais en même temps en Yankee sûr du pouvoir de sa fortune: «Combien?» demande-t-il négligemment au peintre en lui montrant les murs de l’atelier. Alors, Whistler, imperturbable: «Combien? Quatre millions.» Et, comme l’amateur se récrie, «Mes prix posthumes», conclut modestement le portraitiste de Théodore Duret.
Mercredi 14 mars.—A la salle Georges Petit, à l’Exposition de la Société nouvelle. Gabriel Mourey, rencontré hier dans les couloirs de la maison Ollendorff, m’a tellement pris à partie pour que je ne quitte pas Paris sans être allé voir ses peintres que j’en ai manqué le rapide de 8 h. 25... Bref, m’y voici. J’arpente à mon tour les dédales du temple. Tous à la cimaise. Les voilà bien, les avantages des expositions particulières!
Et c’est, à l’entrée, le panneau (Venise et paysages), de M. Eugène Vail. Les Lucien Simon ne lui font pas trop de tort, et Simon, ce sont pourtant les magistrales études du «Cabaret breton» et du «Jour de pardon». Oh! le dessin serré et la substance éclatante des rouges et des blancs de ce bon peintre. Les Cottet, autre bretonnant, me prennent moins; les Griveau, moins personnels encore, attristent l’œil de leur sécheresse. Mais voici les féeries d’or fluide de Gaston Latouche.
Les Henri Martin ne m’enthousiasment point: c’est d’une maîtrise déjà routinière. Et la véritable attraction de la Société nouvelle réside, il me semble, avec les intérieurs de Walter Gay, déjà nommé, dans les mélancolieuses études de province de M. Henri Duhem (oh! son «Soir de givre» et son «Humble Jardin») et dans le Bruges mystérieux et crépusculaire des six envois de Le Sidaner: une interprétation, on dirait, des «Vies encloses», de Georges Rodenbach. C’est le même charme pénétrant de tristesse, de résignation et de songerie quiète, quelque chose à la fois d’apaisé, de provincial, de lointain et de très doux qui dort et trouble cependant, nostalgique comme une oraison psalmodiée de béguine, dans l’eau morte de ses «Berges» et de l’étude intitulée le «Miroir»... Et l’impression de logis-fantôme, de maison Usher, que donnent les grandes fenêtres bleuâtres de son «Orangerie», et le mystère d’au delà de ses pignons enveloppés de brouillards.
Les «façades ensoleillées», d’Emile Claus, et ses maisons tout en rose sous le jeu d’ombres des pommiers de leurs vergers d’hiver m’étonnent encore sans tout à fait me charmer. D’Alexander, un portrait d’homme hors pair; j’aime moins ses études de femmes; d’Albert Baertsoen, une «Neige» tout à fait étourdissante, une neige qui, par ses ombres vertes et ses merveilleux gris impose le souvenir de Whistler. De Brangwyn enfin, une éclatante et prestigieuse tapisserie persane, qu’il intitule «Potiers au bord de l’eau».
Même jour, cinq heures et demie, sur le boulevard, une rencontre. —Et vous partez toujours ce soir! —Toujours ce soir. —Heureux veinard! Et vous brûlez l’«Aiglon»? —Je le trouverai au retour. L’oiseau a bec et ongles; avec une presse aussi soignée, la centième est assurée. —Oui, j’ai lu les interviews. Mais vous manquerez une belle chose; la première sera curieuse. —J’emporte le «Roi de Rome», de Pouvillon. —Comme provision de route? —Non, comme consolation. Je le lirai à Marseille en songeant à M. de Max, demain soir.
Jeudi 15 mars.—Madame Sarah Bernhardt dans l’«Aiglon».