J’allais partir. Doña Balbine
Se lève et prend à sa bobine
Un fil doré.
A mon bouton elle le noue,
Et puis me dit, frôlant ma joue:
«Vous resterez.»
Théophile Gautier.

Je suis resté.

L’«Aiglon» a été le triomphe de madame Sarah Bernhardt. Elle a été l’Hamlet blanc, le mélancolique et nerveux et charmeur Habsbourg dans lequel, par instants, se révolte et bouillonne le fougueux sang corse, le fils de l’Homme brisé et convulsé sous la serre de Metternich, qui le dompte en le traînant devant la glace, la glace fatale où surgit, évoquée par lui, la lamentable file des ancêtres, et Jeanne la Folle, et Rodolphe de Souabe, et Philippe II, et Charles-Quint, et c’est à la lueur des autodafés et des torches des cryptes que le blond, le trop blond fils de Marie-Louise, voit s’ébrouer et s’envoler, hélas! les Aigles et leurs sœurs les Victoires que Bonaparte avait mis en lui!

Paris n’acceptera jamais le bleu de ses yeux bleus.

Comme personne avant elle et personne après elle, madame Sarah Bernhardt a personnifié le petit prince français, blanc dans son costume de colonel autrichien, comme une hostie expiatoire, le petit Bonaparte au front de nostalgie et d’énergie parfois, mais bien allemand et déjà exsangue de sang latin quand il se cabre et tournoie, secoué d’épouvante au milieu des rumeurs plaintives et des voix d’outre-tombe de la plaine de Wagram.

Un Habsbourg pouvait seul fixer tant de fantômes.

Un neurasthénique comme M. Edmond Rostand pouvait seul évoquer, avec cette acuité de visionnaire, les transes et les cauchemars du neurasthénique épique qu’a été le duc de Reichstadt.

Le drame, tout en tirades, a été surtout goûté des comédiens.

Le «Roi de Rome» par le Roi de la Gomme.

Je suis resté pour la grande tragédienne. Maintenant, je pars!

Lundi 19 mars.—Marseille. Une lettre de Paris: «Je vous retiens! Vous me demandez de vous adresser en Riviera une impression de première sur l’«Aiglon», parce que vous quittez Paris mardi, et l’on vous a vu à la répétition générale!

»Que vous apprendrai-je que vous ne sachiez? que vous dirai-je que n’ayez vu? L’enthousiasme d’une salle d’amis admirablement composée et triée et surchauffée depuis des jours et des mois; les partisans douteux mis sous la surveillance immédiate des fanatiques, dans un habile méli-mélo de loges et de fauteuils; toute une police embrigadée allant, à chaque entr’acte, rendre compte à l’Empereur... non, au duc de Reichstadt, dans sa loge, de la tiédeur des uns et du zèle des autres; toute la phalange sacrée aux écoutes des propos de couloirs. Bref, le triomphe organisé d’avance, les ovations à chaque entrée de Sarah, d’ailleurs émouvante, épique, tragique, admirable, et l’orage des bravos et des hourras déchaîné à chaque chute du rideau dans une folie, un hourvari, un tumulte et un délire comme en connurent seules les arènes de Rome au temps des Césars, et le cirque à Byzance. Mendès, le buste hors de sa loge, debout, applaudissant à tout rompre; mademoiselle Feydeau, pâle, les yeux étincelants; l’air d’une jolie Euménide; Coquelin cadet encombrant de ses «ah!», de ses «oh!» et de sa mimique affolée l’encombrement des couloirs; Busnach baigné de douces larmes: «On n’a rien fait de pareil depuis Hugo! —Pas même Meurice, allons, dites-le!» Et tous les pitres, tous les cabots, tout ce qui, dans Paris, touche à la scène et au théâtre, se congratulant, se cajolant, égosillés de joie et criant au chef-d’œuvre; Cabotinville manifestant comme un seul homme en l’honneur de son auteur favori, préféré, le seul qui sache écrire pour les comédiens!

»D’ailleurs, vous avez lu la critique! Tous ont marché. Victorien Sardou, seul, a connu cet ensemble et cet accord parfait dans l’admiration et l’éloge, et encore, vous le savez comme moi, Sardou n’a-t-il jamais amené à résipiscence ni Mendès, ni Bauër. Et pourtant vous le savez comme moi, Sardou et Rostand, c’est le même théâtre, tout d’habiletés et de trucs, trop théâtre même: épisodes et petits faits cousus et rapportés, un travail de marqueterie historique, émaillé de trouvailles de bibelotier, travail, à mon avis, bien supérieur chez Sardou que chez Rostand, qui englue le tout d’une très médiocre poésie et, malgré tout, n’a encore commis ni la «Haine», ni une «Théodora».

»Mais allez donc faire entendre cela à un public tympanisé par les cymbales de toute la presse et affriandé, mis en goût et tenu en éveil par les sensationnelles interviews que vous savez, les costumes de velours noir du sympathique et jeune maître, et sa main fine et pâle de seigneur florentin pour accueillir les reporters! Quelle réclame! «Quel génie! quel dentiste!» comme gouaillait Oudry dans les «Saltimbanques».

»Et dire que cela, vous, vous ne l’avez pas dit. Vous n’avez rien dit du «Roi de Rome» d’Emile Pouvillon. Vous avez, comme les autres, «dithyrambé» sur l’épique Hamlet blanc et fait bénéficier l’auteur du triomphe incontesté de l’interprète. Vous avez flanché, mon cher, et pourtant, vous, vous n’avez pas de pièce reçue chez madame Sarah Bernhardt, et vous n’avez aucun espoir d’y être joué un jour. Donc, vous étiez en toute indépendance.

»Vous avez trahi là tous les poètes, les Henri de Régnier, les Stuart Merril, comme vous avez trahi les Vielé-Griffin, les Verhaeren et les Henri Bataille, auxquels une critique qui sait ce qu’elle veut oppose soi-disant de bonne foi les hexamètres de «Cyrano» et de la «Samaritaine».

»Du théâtre, certes, M. Rostand fait du théâtre, mais pas celui que nous aimons. Il y a dans son drame joli et pimpant dans ses détails comme un Debucourt (après la fête costumée du quatre, quelqu’un a prononcé le nom de Watteau, en souvenir, sans doute, des «Romanesques»); il y a dans son drame un acte d’exposition délicieux, chatoyant, exquis: celui de Baden-Baden; mais, déjà au second, la trame de la pièce montre les ficelles!

»Oui, je sais, le sentimental qui est en vous a aimé la scène de «Je déchire, je déchire», et celle entre Marmont et le duc de Reichstadt; je vous accorde même la leçon de tactique et le truc des soldats de plomb, qui fournissent une belle tirade, déjà lue ailleurs, dans les «Châtiments», je pense... La belle tirade abonde dans l’«Aiglon»; c’est même écrit surtout en monologues. Mais le rôle de Flambeau, dit Flambard, le vieux grognard qui les repeindra, les soldats de plomb. Vous acceptez ce fantoche de la Grande Armée, vous et sa verte semonce au maréchal Marmont? Mais, mon cher ami, les soldats de l’Empire avaient le respect de leurs officiers, si nous avons le mépris des nôtres! Vous me direz que c’est du théâtre. Soit, mais de l’affreux et routinier théâtre, aux effets faciles et prévus!... Flambard, dit Flambeau, ou Flambeau, dit Flambard... Et l’apostrophe de Metternich au petit chapeau et la terreur du même Metternich, halluciné devant Flambard montant la garde en uniforme de grenadier... en plein Schœnbrunn, dans l’appartement du prince, et c’est les souvenirs de Raffet. Mais cela est de l’Ambigu et se supporterait à l’Ambigu, si c’était signé Decourcelle! L’homme qui a écrit la «Princesse lointaine» doit, dans son for intérieur, mépriser la grossièreté de tels effets: c’est de l’imagerie d’Epinal destinée au public des troisièmes galeries, des coups de théâtre dédiés aux titis du poulailler. Mais il faut bien remplir la salle, et M. Rostand a songé à sa trois centième.

»Vous avez aimé et loué la scène du miroir, où Metternich évoque aux yeux du jeune prince terrorisé les fantômes de toute sa race! Moi, pas. Elle est tout entière dans Shakespeare (voyez Macbeth dans l’antre des sorcières), et dans «Hernani», à la scène des portraits. Je vous fais grâce du reste. A partir du quatre, malgré le luxe et le papotage du bal masqué, le public bâille ostensiblement. L’«Aiglon» n’en fera pas moins le tour de l’Europe, parce que toutes les ficelles ont été merveilleusement graissées, la réclame savamment cuisinée, et que notre Sarah y est de premier ordre!

»D’ailleurs, la pièce a eu les parrains qu’elle mérite, l’enthousiasme de MM. Coquelin cadet et William Busnach. Mieux, l’«Echo de Paris» publie ce matin une lettre versifiée du vicomte de Borrelli à l’auteur de l’«Aiglon». Le cher vicomte acclame et proclame M. Edmond Rostand triomphateur et libérateur: cela, c’est le sacre!

»L’«Aiglon», écrit M. de Borrelli: l’«Aiglon» nous a délivrés d’Ibsen, d’Hauptmann, Strindberg, Bjornstjerne Bjornson, Dostoïevsky et autres gêneurs; nous sommes du coup retournés au théâtre du père Alexandre Dumas, c’est-à-dire cinquante ans en arrière.

»Je trouve tout naturel que les «Deux Orphelines», le «Vicomte de Bragelonne» et même «Education de Prince» fassent des salles combles et des tas d’argent comme les «Deux Gosses»; mais c’est du théâtre et non pas de l’Art, et il ne faut pas alors nous citer Victor Hugo, Shakespeare et Schiller. Dans ce théâtre, Sardou, à mon avis, demeure l’homme supérieur, avec un bien autre souci d’exactitude et de vérité dans l’épisode et le détail. Sardou et Rostand resteront les auteurs de madame Sarah Bernhardt. Et malgré «Izeïl», et malgré même «Médée», et «Lorenzaccio», parce que Musset, et «Hamlet», parce que le grand Will, notre grande et géniale Sarah aura surtout été la muse de ce genre de théâtre, parce qu’elle est le théâtre elle-même,

Reine de l’attitude et princesse du geste;

mais par cela même, c’est le métier qui le veut.

Princesse du battage et reine du Chiqué;

... Souvenez-vous de Donnay... En somme, le théâtre de l’Insincérité.»

Toute violente qu’elle soit, cette lettre a de l’accent dans sa violence et n’est pas sans justesse, toute restriction faite sur les personnalités.

Le piquant est de l’avoir reçue et transcrite pour le «Journal» à Marseille même, le pays de la bouillabaisse et de M. Edmond Rostand.

Mardi 20 mars.—Cannes. Une lettre de Paris. —«Mon cher ami, je n’ai pu profiter du coupon Donnay, n’étant pas rentré ce jour-là chez moi. Mais, si vous tenez à des renseignements sur Mégard, Diéterle, etc., j’irai les chercher avec un double plaisir. Il paraît que c’est joué à ravir, mais que la pièce n’est pas de grand crû, mais de la légère tisane frappée; ces dialogues de la «Vie parisienne» mis à la scène sont loin du «Mumm» de «Douloureuse» et d’«Amants». Granier y est parfaite; là-dessus, l’avis est unanime.

»Pour Henri Rivière, son exposition est sans intérêt; c’est l’éternelle répétition d’un éternel procédé et une facture compliquée de détails sans importance et qui disséminent l’effet. Si vous voulez quand même des lignes, je vous les enverrai sans retard en me contentant d’analyser les décors. Mais il y a, en ce moment, des expositions meilleures. A ce propos, je m’étonne que, dans votre dernier Pall-Mall, dans votre prose consacrée aux Venise de Marie Sommer, vous ayez omis de parler des huit toiles envoyées là par Forlina... Forlina quel est ce peintre? Un Vénitien sans doute. Comment le remarquable envoi de ce coloriste vous a-t-il échappé? C’est d’une bien autre facture que les luminosités or et rose de mademoiselle Sommer, d’un métier solide et puissant. L’eau y est traitée à la manière de Thaulow, tout en vibrations de lumière et d’ombres papillotantes, chatoyantes. Cela miroite, et cela rêve, et cela vit. Et la truculente cuisine des couleurs dans le rendu des pierres et des briques des monuments! Il n’est pas possible que vous ayez vu son «Clair de lune», par exemple, ou ses «Derniers Rayons»: vous les eussiez signalés; cela, j’en suis certain.

»Dans votre paragraphe consacré à la Société nouvelle, est-ce aussi à dessein que vous avez oublié Prinet, Dauchez et Aman-Jean? Ce sont pourtant là de bons peintres. Je sais que les intérieurs de Prinet pâlissent un peu auprès de ceux de Walter Gay: ils n’ont ni leur enveloppement ni leur élégance, c’est plus sec et plus neutre. Mais il y a là un parti pris de peindre sobre et neutre bien intéressant. Les ciels de Dauchez demeurent un peu durs; mais quelle mélancolie dans ces mornes étendues de plaines et de marécages! J’aime moins la nouvelle manière d’Aman-Jean. Il a rompu la trame de clair-obscur au fond de laquelle il enfermait ses personnages; ils se sont évadés de la mystérieuse tapisserie dont il les faisait captifs; mais maintenant ils se contorsionnent et se cambrent avec des gestes d’acrobate dans des éclairages rougeâtres et violents. La manière de Besnard l’obsède évidemment; j’aimais mieux la sienne.

A l’Ambigu, la «Duchesse de Berry», autre drame historique... L’«Aiglon» suffit. Et enfin les transes et les angoisses des hauts seigneurs de la Comédie, la Comédie, un moment sans asile, dans la rue, comme de vulgaires ambulants, et enfin hospitalisés à l’Odéon, qui déménage. Ginisty passe l’eau et s’installe au Gymnase... au Gymnase, oui, au «théâtre de Madame», où Tarride et Jeanne Hading sont engagés pour l’«Enchantement» de M. Bataille (Henry). Enfin, hier, aux Folies-Bergère, spectacle plutôt coupé d’incidents: pall-mall débuts de Jane Derval, de Rita del Erido, de Séverin et de Guerrero dans la «Flamenca»: la Corse et l’Espagne, Madrid et Ménilmontant. Un Chinois a renversé sur l’orchestre un baquet d’eau qu’il devait escamoter. La «Flamenca» a plu: c’est de la tauromachie «ad usum Lutetiæ». Et Séverin s’est enfin esquivé du sempiternel suaire-souquenille du Pierrot des Funambules; il remplit également bien sa culotte et son rôle de toréador aimé et tragique. La Guerrero, fort jolie, a mimé de façon plaisante, inattendue. Otero, elle, débute samedi au Gymnase. C’est la pantomime endémique. «Catullus nobis hæc otia fecit...» Mais la grande comédie de la semaine va être l’interpellation qui nous est promise à la Chambre pour jeudi: le gouvernement va être pris à partie et sommé de s’expliquer sur la décoration Paquin... Le ministère du commerce fleurissant du ruban des braves la boutonnière d’un couturier... Au ministère des beaux-arts, on eût compris; mais du commerce!... Renseignements pris, ce ne sont pas les mérites esthétiques du monsieur qu’on a récompensés, mais son dévouement à la bonne cause.

»M. Paquin a été décoré, il est vrai, le mardi gras, ce qui permet au ministre interpellé de répondre que cette paquinade est un travesti: décoration de carnaval, une diversion d’un gouvernement qui se divertit.

»M. Lewis, le modiste bien connu, va, paraît-il, fonder un journal où la cause des employées de maisons de couture sera énergiquement défendue; titre: les «Droits de la femme».

»A quand la décoration de M. Lewis?»

Samedi 24 mars.—Nice, la dernière bataille de fleurs. Sous un ciel dur, on dirait plâtreux, et devant une mer d’un bleu cru, les attelages enrubannés défilent; des barrières contiennent et retiennent la foule. Devant le Cercle de la Méditerranée, des toilettes voyantes et des échafaudages de fleurs artificielles et de plumes signalent le public des tribunes. La lumière brutale de trois heures accuse violemment la cernure des yeux, la fanerie des teints cuits et le crépi violacé des fards; ces dames étaient mieux jeudi, sous le masque. Aux balcons et aux terrasses des grands hôtels en façade sur la Promenade, on parle anglais, allemand, italien, espagnol du Sud et surtout rastaquouère; un public de paquebot jargonne et foisonne de l’hôtel West et End à la place Masséna, et jamais je n’ai eu aussi profonde la sensation de détresse et d’exil.

Entre temps, landaus, victorias, drags et buggies défilent, décorés de fleurs criardes, d’un jaune violent et d’un violet maussade sous ce mistral et ce soleil. Que sont devenues les odorantes symphonies en blanc, en mauve et en rose des œillets, anémones, narcisses et giroflées du marché des Ponchettes, la féerie de nuances des matins niçois, aux étals des marchandes de fleurs?

Dans un break tout de mimosas, des hommes ont arboré des complets blancs et des canotiers à ruban orange qui font paraître leurs faces éreintées plus avachies et d’un brun plus sale. Le mauvais goût des ornementations fleuries horripile dans ce cadre faux et luxueux de restaurants et de grands hôtels; le bleu de la mer, l’arête des montagnes en prennent un aspect factice et voulu abominablement théâtral. La Juniori, de fondation, ici, dans toutes les manifestations de plaisirs niçois, passe et repasse, très comité-des-fêtes, dans une voiture criblée d’œillets trop roses et d’anthémis trop jaunes. Les cris des vendeurs de journaux assourdissent. C’est l’heure du «shopping» devant les somptueux étals de la rue Masséna et de la place. J’ai hâte de gagner la promenade solitaire du Château par les ruelles colorées et grouillantes du vieux Nice.

Dimanche 25 mars.—Vintimille. —Pendant qu’à Nice le concours des automobiles fleuries attire le roi et la reine de Saxe, il nous a plu d’aller rôder dans la sauvagerie de la vallée de la Roya et l’incurie, tout italienne, d’une petite ville de frontière.

Amusant, le vieux Vintimille, haut perché, comme le vieux Monaco, sur sa presqu’île en éperon dans la mer. Ce sont les mêmes rues, étroites et montantes, pavées de larges dalles, comme celles d’Eze et de Roquebrune, avec des arches et des voûtes enjambant d’une maison à l’autre; rues froides et baignées d’ombre, que les offices du dimanche font désertes, toute la population tassée dans les sanctuaires lambrissés et peints en trompe-l’œil des églises du littoral. Et ce sont de pauvres étalages chamarrés de foulards multicolores et d’indiennes voyantes, chers aux race latines. Dans la solitude des rues, c’est la rare silhouette d’un bersagliere empanaché de plumes de coq. Et, dans cette ville froide et muette, on aurait la sensation d’une cité vidée par une panique de tremblement de terre ou de peste, sans la sonnerie cuivrée d’un fortin voisin, caserne moderne surgie des ruines de l’ancien château des marquis de Vintimille. A chaque bout de rue, c’est, encadré entre deux maisons, souvent peintes, le bleu du large et le bleu de la mer; des citronniers y égrènent l’or de leurs fruits, et derrière nous, les cimes grises et violacées des Alpes se hérissent de pinèdes et de bois d’oliviers.

Auprès de la gare, dans le mouvement de la nouvelle ville, une trouvaille de chapellerie dédiée au ministère du commerce: le portrait d’Alfredo Dreyfus orne la coiffe de satin blanc des chapeaux. Le capitaine est toujours le grand Français de l’Italie. Nous tenons l’adresse de ce chapelier à la disposition du ministre qui a décoré M. Paquin (Isidore).

Lundi 26 mars.—Monte-Carlo.—Pansémitisme. A la villa Hersilia, aux Deux-Moulins. M. Raoul Gunzbourg, l’ingénieux metteur en scène des divertissements russes et monégasques de Pétersbourg et de Monte-Carlo, l’ethnographe érudit que le feu tsar chargea de limiter les frontières de l’Oural sur les populations asiatiques, nous communique de curieuses observations sur les races. A l’entendre, trois races seules couvrent le globe, multipliées à l’infini par des abâtardissements, qui sont la race jaune, la race blanche et la race noire. Cham, Sem et Japhet, et, dans la théorie exposée par Gunzbourg, Sem, à lui seul, résume toute la race blanche. Les théories d’Humboldt, les légendes du «Cosmos» disparaissent. Le plateau du Caucase, la descente de la race pure vers l’Est et vers l’Ouest et le mythe du Celte et de l’Hindou apparentés à travers les distances s’effondrent. Nous autres Aryens, nous ne sommes plus que des sémites déchus, et la race pure est celle d’Isaac et d’Ismaël.

Cette conception du pansémitisme est curieuse à écouter dans la bouche de l’homme qui a inventé le panslavisme. A table, Henry Fouquier, qui conférencie mercredi, Baron, des Variétés, et quelques métis aryens protestent; je suis du nombre.

Mardi 27 mars.—Monte-Carlo, au César-Palace. —Dans le hall blanc décoré de plantes vertes et doucement éclairé par des électricités tamisées de soie myrthe, dîner avec Frank Harris, le grand publiciste anglais et l’historiographe de Shakespeare, Frank Harris, un des plus gros remueurs d’affaires de Londres, et Henri Davray, le traducteur attitré de Wells, dont le «Mercure» vient de publier la «Guerre des mondes».

Après le déjeuner sémite d’hier, le dîner aryen. Frank Harris, enthousiaste, lui, de la Sicile et de l’Hellade, amoureux de la lumière et des mythes ensoleillés de l’archipel ionien, se réclame énergiquement du polythéisme grec et y reconnaît le caractère même de la race pure.

Celtes, Hindous, Basques même, amoureux des forces du monde et poètes d’instinct comme tous les êtres sensibles à la beauté extérieure, ont peuplé les éléments de dieux. Le polythéisme est l’hommage ému de l’homme à la nature, et le premier joug que la race sémite ait imposé à l’univers, c’est justement le christianisme, cette religion juive née à Bethléem, développée à Jérusalem, étroite de morale et sanglante et triste, ennemie de la beauté et des libres instincts de l’amour, la religion de Jéhovah implacable et exclusive, réclamant du sang et des supplices, comme Moloch et Baal. Et, pendant que la conversation artiste et verveuse va du palais Pitti à la pinacothèque de Munich, avec des haltes aux temples de l’île de Philé et aux «Peseurs d’or» de Rembrandt, la pluie crépite aux vitres, la neige floconne sur les montagnes de la Turbie, et un hiver attardé attriste le paysage de promontoires et de golfes de la Riviera, comme le deuil même du catholicisme a enténébré la joie d’exister des vieilles civilisations. Et c’est la prière sur l’Acropole, la divine prière de Renan qui nous hante... «Et cette splendeur, cette extase et cette beauté divine, un petit Juif est venu qui a chassé tout cela.»

Mardi 17 avril.—Toulon. L’«Adversaire», de Bernard Douay. La fièvre, une atroce fièvre prise à Cannes, influence du mistral ou rechute d’influenza, me cloue dans ma chambre d’hôtel. Et, de dehors, c’est le plus beau soleil, le ciel limpide et le bleu de la rade, un soleil de Pâques en triomphe depuis dimanche et et qui doit noyer de lumière les côtes boisées de Sainte-Mandrille, de Tamaris et de Balaguet! Trois jours d’excursions perdus! Des brassées d’œillets soufre et orange, que j’ai envoyé chercher au cours Lafayette, me consolent de leurs corolles de parfums et de clartés; l’air vif entre à flots par mes fenêtres ouvertes, et les rumeurs aussi de vie et de gaieté de ce mardi de Pâques. Et je prends mon mal en patience parce qu’un livre aussi me console et me conforte comme un cri de France et comme un cri de guerre longtemps attendu et enfin poussé.

L’«Adversaire»! Quel adversaire? Ecoutez plutôt un des personnages du livre, M. de Jagellon, en parler. Je transcris:

«—Vous vous demandez sans doute, continua Jagellon, pourquoi, quand je parle ainsi, je hante céans. J’y ai souvent réfléchi moi-même. C’est peut-être qu’au fond je les aime... Leur haute philosophie pratique les rend d’un commerce agréable. A force d’avoir roulé à travers les peuples et les patries, ils ont usé tous leurs angles; ils sont lisses et doux à manier comme des galets... Enfin, c’est une loi profonde de nature que ce qui périt aille à ce qui se décompose. Peut-être y a-t-il une joie farouche pour le passé qui meurt en moi à mesurer ce que le monde perd de noblesse en changeant de maîtres. Car ils sont les vôtres. Les mailles du filet d’or sont tissées plus solidement sur les peuples que ne furent jamais celles du réseau de fer de la féodalité. La féodalité financière durera sans doute plus longtemps que l’autre. Et ce n’est pas MM. Jaurès, Clémenceau et consorts, qu’ILS emploient à mater les dernières forces qui leur sont rivales, qui leur feront obstacle.

»—Vous le dirai-je...

Le regard de Jagellon, tout à l’heure railleur, s’éclaira d’une lueur mystique.

»Cette domination actuelle du peuple «témoin» me frappe comme une des preuves terribles que Dieu, dans son omniscience, appesantit sur la chrétienté qui le nie. Parce que vous oubliez la Vérité du Christ, dont Israël, indestructible et dispersé, demeure comme la vivante pierre de témoignage, le Seigneur l’élève au-dessus de vous et pose son pied sur vos têtes, afin que l’énigme de sa mystérieuse existence vous convainque enfin, et vous force à revenir à lui.»

C’est assez explicite, l’«Adversaire». Et, en regard de cette page un peu sainte-russie, cette profonde, aiguë et spirituelle étude d’âme parisienne, une âme d’élite et élégante bien connue des milieux parisiens.

«Cette âme chatoyante et débile, elle la connaissait comme une petite maison à elle, dont toutes les portes secrètes, les escaliers dérobés lui étaient de longue date familiers. Elle la connaissait d’autant mieux qu’elle pouvait se dire avec orgueil qu’elle l’avait sinon construite, du moins aménagée selon ses plans et ses goûts. Et le monde s’était accordé à admirer son œuvre. Elle avait pris cet homme encore incertain de son propre génie, tâtonnant pour trouver sa voie hors l’obscurité. Ame de seconde main pour ainsi dire, comme en produisent les civilisations vieillissantes, dont la sève créatrice a tari et qui ne sont plus peuplées que de formes et d’échos. Dans cette presse de sensations ténues, reflets de reflets, éclairs de miroirs à facettes, qui le fatiguaient sans résultat de leurs vibrations courtes, s’effaçant l’une l’autre, pareilles aux rides d’un étang mort, cette femme avait jeté le petit morceau de bois sec —cela seulement— autour duquel avait pu s’opérer enfin la cristallisation brillante. Qu’était-ce donc pour accomplir ce prodige? Précisément: rien; la Négation, le Néant. Autour du Vide universel, gentiment réduit aux proportions d’une salonnière, il avait tissé de fils d’araignée la formule ironique et voluptuaire de l’existence qui fut l’Evangile des adultères de cinq à sept. Elle lui avait insufflé ce mépris parfait de l’âme humaine, dont l’élégance ravit ses contemporains. La rencontre de ces deux êtres, ç’avait été comme la mainmise d’Israël sur l’âme de Paris, anémiée par la défaite: Sem vengeant son long abaissement en empoisonnant la race des «goym» de cette science exclusive des basses parties de l’homme où l’ont parqué lui-même deux mille ans d’opprobre.»

L’«Adversaire», signé du nom Bernard Douay, un pseudonyme qui cache mal une des femmes les plus brillantes de la colonie danoise, est dédié à M. Maurice Barrès.

Dimanche 22 avril.—Onze heures du matin avenue des Acacias. Dans la fraîcheur verte du Bois, rajeuni par Avril: des feuillages légers comme des fumées; du côté de Suresnes, des horizons clairs et doux, on dirait peints au pastel, et, sous l’émoi des feuilles nouvelles, dans le bleu du matin, que chauffe déjà la montée du soleil, la promenade au trot des buggies, des tonneaux et des charrettes, avec les chevaux steppant, lustrés et peignés comme des filles, dans des harnais de cuir fauve et de nickel; un luxe gai et matinal, où tout est clair et vif, lavé et frais à l’œil, le vernis des souliers des promeneurs comme le visage émoustillé des promeneuses. Et, dans l’émerveillement de cette belle matinée de printemps, toilettes claires, chapeaux fleuris, jaquettes impeccables, attelages astiqués et luisants, acteurs et décors seraient dignes du pinceau de Caran d’Ache —Caran d’Ache, qui fait les cent pas, escorté de Cappiello et de Jane Thylda, cambré et sensationnel dans un nouveau complet dont le carreau congestionne et ameute— oui, en vérité, tout serait digne de ce pinceau élégant et précis sans la trépidante irruption des autos, et des triplettes à pétrole, et leur hideur brutale, encore aggravée par les grosses lunettes des chauffeurs, l’allure de masques à bésicles des nobles seigneurs qui les montent.

Engoncés de peaux de bêtes, écrasés dessous des casquettes monumentales, c’est l’effarante laideur du vingtième siècle qui passe... et l’odeur de ce pétrole dans cette allée tout odorante de senteurs de jeunes pousses et du sillage embaumé des femmes.

Helleu les guette, embusqué là sous un arbre, Helleu, le notateur des attitudes et des cambrures de la femme, attentif et charmé... Il défile tant de jolies tailles, les matins d’avril, dans les allées du Bois, et c’est, en lumière sur le clair-obscur des taillis; le «shopping» escorté de flirts de jeunes et frêles femmes du monde ou du théâtre, fleurs d’avant-scène et de premières descendues triomphalement affronter ce matin, la clarté du grand jour et le décor vert du Bois.

Un groupe. «—Vous voilà revenu? —A mon grand regret! —Cette Exposition pourtant? —Je n’y mettrai pas les pieds. Je veux la voir finie. —En juin, alors? —Mais les palais des Puissances! C’est ce qu’il y a de plus beau et ça se voit de la Seine? —Oui, ce sera bien quand ce sera cuit. —N’appelez pas l’incendie! —Je veux dire estompé, patiné par le temps. Ça serait très bien dans cinq ans. —Vous êtes dur. —Mais juste. J’y passe tous les jours sur le bateau, et je vous jure que c’est bien mieux le soir, quand ça s’enveloppe des brumes. Il y a alors des effets de ville hindoue très amusants. —Vous êtes l’homme des soirs! —Oui, l’après-midi est hostile: il y a un jour cru de midi à trois heures... —... qui conseille la sieste... L’êtes-vous devenu, l’homme du Midi! —Et comme j’ai raison! Regardez-moi ce ciel. Il fait beau temps, et nous sommes au Bois; regardez-le bien; il est couleur de suie. —Que voulez-vous! l’azur étroit des villes...»

Autre groupe. «—Cette Académie Goncourt? —Ça n’a pas fait grand bruit. —Pourtant Céard... —Droit à l’ancienneté. —Alors Paul Alexis aussi. —L’Alexis de Zola, ce vieux pâtre oublié sous le hêtre de Médan. Alors aussi Toudouze... —... qui, pendant vingt ans, consciencieux et fervent, prit, tous les dimanches, son aller-et-retour Saint-Lazare-Auteuil. —Pour figurer au Grenier. —Honneur au courage malheureux. —Moi, après le succès de la «Double Maîtresse», je m’attendais à Henri de Régnier. —Prrtt! Lui, la vraie Académie l’attend. Mais votre candidat, à vous, qui eût-il été? —Georges Lecomte. —Georges Lecomte? —Oui, avez-vous lu «Espagne»? —Non. —Eh bien, lisez «Espagne» et la «Maison en fleurs».

Autre groupe. «—Vous avez été dur pour Rostand! —Non. J’ai vu l’«Aiglon» à Marseille. —Et... —C’était mieux à Paris, quoique Jeanne Grumbach... —Voyons, elle ne fait pas oublier Sarah? —Non, mais elle n’en impose pas le souvenir. —Et le rôle de Flambeau? —Par Jean d’Aragon? Le Flambeau est sans pitié. —Comme le Gendarme de Tristan Bernard. C’est un rôle qui tue son homme! —Et Guitry le joue vrai, et voilà pourquoi il y est absolument inférieur. Ce Rostand, c’est lui le roi de l’attitude et le prince du geste. —Encore? Ça recommence? Vous êtes impitoyable! —Bah! «les morts que je fais se portent assez bien». C’est l’«Aiglon» qui l’a mis dans cet état, si vous voulez la vérité. Les trois actes qu’on l’a mis en demeure d’achever, son inspiration partie, coupée par le revirement d’opinion que vous savez. Le moyen d’écrire un duc de Reichstadt épique quand on est devenu dreyfusard? —Chut! une amie de la maison qui passe.»

Sous un immense chapeau enguirlandé de violettes s’avance la jolie madame Lucien Muhlfeld. «Oui, une amie intime des Rostand.»

Mardi 24 avril.—Neuf heures du soir, à l’Opéra-Comique, le «Juif polonais». Pouvait-on aller plus loin dans l’art des éclairages et de la mise en scène que ne l’a été M. Albert Carré dans la reprise d’«Orphée» et la création de «Louise», de Charpentier? Non, semblait-il, quand on se rappelle l’ingénieuse plantation du bois de cyprès où dort le tombeau d’Eurydice, le Puvis de Chavannes peuplé de nymphes botticellesques du «séjour des ombres heureuses» et surtout la tragique et ténébreuse descente d’Orphée aux enfers, ce décor de ténèbres et d’épouvante où les profondeurs de l’abîme s’éclairent de gestes blêmes et de masques verdâtres de larves et de spectres.

Puis il y eut, pour encadrer la musique papillotante et chatoyante de «Louise», les échafaudages et les hautes maisons du réveil de Montmartre, tout le pittoresque de la Butte s’animant aux clartés de l’aube, et puis enfin l’étourdissant panorama de Paris un soir de 14 Juillet, cet horizon de dômes et de toits tout crépitants d’étincelles, de fusées et de feux de Bengale dans le bleu profond de la plus belle nuit d’été, et la mise en scène déconcertante de grouillement, de mouvement et de vie: lanternes vénitiennes, oripeaux et paillons, du couronnement de la muse dans le jardin du poète.

Je ne reviens pas ici sur la valeur des œuvres. En dehors de la «Prise de Troie», de Berlioz, l’Académie nationale de musique n’a pas, depuis deux ans, monté un opéra équivalent à ceux de MM. Charpentier et Erlanger. Eh bien, dans la dernière création de la salle Favart, M. Albert Carré, si l’on peut dire, s’est encore surpassé. Je ne parlerai pas de la musique, d’une science d’orchestration toute moderne, sérieuse et prenante et d’un charme frais dans les scènes pittoresques, donnant tout le parfum d’idylle et de bien-être de la prose d’Erckmann-Chatrian. L’interprétation est également hors pair, et Victor Maurel, dans le rôle de Mathis, joue, mime et chante le personnage de l’aubergiste assassin par amour de son foyer, comme ne l’ont jamais joué le créateur du rôle à l’Ambigu et l’acteur qui le reprit quand le «Juif polonais» passa au Théâtre-Français.

L’émotion du public a été grande, et la scène de la folie, où Mathis s’épeure et divague en valsant, frénétique, aux fiançailles de sa fille, sur l’air bien connu de la valse du Lauterbach, demeurera une des belles créations de sa carrière.

Des garçons qui faisaient grand tapage
De leurs biens au soleil,
Sont venus me parler mariage
En pompeux appareil.

Madame Gerville-Réache, l’Orphée d’hier, dans le rôle de Catherine, et de Carbonne dans celui du docteur complètent une interprétation d’élite. J’ai moins aimé, dans Suzel, mademoiselle Guiraudon, si exquise dans la Mimi de la «Vie de bohème» et la Cendrillon de Massenet. Elle a toujours sa voix de fleur qui chante, mais le costume alsacien l’engonce et lui fait des gestes de poupée, à l’unisson, d’ailleurs, du jeu de M. Clément, raide comme un morceau de bois dans son rôle de gendarme. Mais ce qu’on ne saurait trop louer et assez répéter, c’est le soin et la minutie, le culte du détail et de la vérité apportés dans la reconstitution de l’atmosphère du drame, le poêle en faïence et les boiseries de l’auberge, le froid prenant des effets de neige de cette nuit de Noël, l’adorable, la pittoresque et touchante descente à la messe, tout le village dans le décor d’aubépines, de frondaisons légères et de ruelles escarpées, campé là par Jusseaume sur un fond de vallée où revit toute l’Alsace. Je reviendrai sur les effets de la cour d’assises, au troisième acte, où des surgissements de fantômes et la mise en valeur d’une main de magnétiseur sur le crâne du patient révèlent plus qu’un metteur en scène de talent, mais affirment presque un artiste de génie. Ce sera là, je crois, le clou de l’Exposition.

Dimanche 29 avril.—Le Grand Bazar. Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent. —«Alors, vous la boudez toujours cette Exposition? —Vous avez tort: il y a des coins charmants. —Tu parles! —Plâtras et patatras. Quel jour inaugurons-nous une passerelle? —Pour une imprudence! Si l’on peut dire!... —Attendez les autres: c’est une ère qui commence. —La statistique des cadavres. Vous les comptez? Les pyramides ont coûté plus d’hommes. —Mais elles auront duré davantage. —Bénissez le ciel que ces architectures-là ne restent pas. Ça vous enthousiasme, vous, le style nougat? Vous avez vu les palais de l’Esplanade, tous ces dômes en couvercle de soupière: c’est l’apothéose de la marmite, le style soutien... non, souteneur de l’Etat. Et la porte Binet, la fameuse salamandre avec la dame mannequin qui accueille l’univers! Le populaire en a fait justice, car il ne manque pas de bon sens, l’ouvrier parisien. Vous savez comment on l’appelle, la dame à Binet? —Non. —Flora Paquin. —Paquin, couture. —Allons, je vois que c’est un parti pris. Il est de bon ton de la débiner, cette Exposition, et vous marchez tous comme un seul homme, parce qu’entre chapeaux à huit reflets et robes à ventre avalé il a été convenu... Eh bien, ce que vous faites là, mes petits, c’est du dernier snob. Vous obéissez à un mot d’ordre et, ce qui est du dernier stupide, vous dénigrez sans avoir vu. —Mais les palais du Champ de Mars, ce tohu-bohu de boîtes à jouets mises à sac, ce brouhaha de dômes et de coupoles jaillis là au petit bonheur, vous trouvez ça beau, vous, cette champignonnière en délire de faux Kremlins et de pagodes? —Ce que vous dites là tient d’autant moins que rien de tout cela ne restera. Ça, c’est la foire de Nijni-Novgorod pour les agences Cook et Lubin. Mais il y a des merveilles que vous ne voulez pas voir dans cette Exposition: les deux palais aux Champs-Elysées, le petit surtout. C’est la continuation du style de Trianon dans ce qu’il y a de plus pur; les proportions sont exquises. Mais vous êtes aveugle par rancune: c’est le gouvernement que vous boudez à travers l’Exposition. Cette travée de palais est unique, vue des Champs-Elysées. Et le pont, le pont Alexandre III, quelle courbe dans le vide! Mais c’est beau comme un théorème de géométrie, cette ellipse d’acier enjambant tout le fleuve. Ah! j’aime moins les bronzes des lampadaires, cela est certain: l’ornementation est surchargée; mais les quatre pylônes à chaque bout avec leurs lions en or ont une fière allure, et, l’Exposition finie, quand on aura balayé les gâteaux de Savoie de l’Esplanade, pour peu qu’on dore les armatures des toits des deux palais, mais très légèrement, pour leur ôter leur aspect de halle vitrée et les appareiller au dôme des Invalides, vous verrez que cela fera très, très bien. —Vous croyez? —Parfaitement, et ce sera un coin de Paris vingtième siècle que vous pourrez opposer à la place de la Concorde et aux deux palais de Gabriel. —Le ministère de la marine et le Garde-Meuble? —Absolument comme je vous le dis. Vous verrez et vous jugerez, les choses une fois mises en place. —Quel enthousiasme! Vous voulez vous faire décorer le 14 juillet? —Vous émargez aux fonds secrets. Il y a huit jours, vous déclariez ne pas vouloir y mettre les pieds. Quel revirement! —Je vois, je crois. —J’ai vu! La foi m’inonde! —Polyeucte, va! Moi, je n’ai vu que la rue des Nations. —Le bord de l’eau. —Oui, la rangée des palais. Eh bien, mon ami, voilà ce qui devrait rester. Ce n’est que de la reconstitution, mais ça vous a un autre air que le style nougat. La Hongrie est une merveille; l’Italie chahute comme couleur, mais a de l’arabesque; l’Autriche est d’un joli à se mettre à genoux devant; la Belgique nous a sorti une de ces maisons de ville dont elle a le secret. Ah! le style d’Audenarde est autrement mieux que le style Binet! Monaco nous a envoyé une tour presque aussi haute que celle de l’Allemagne, l’Allemagne peinte et dorée comme un logis du vieux Bâle. A nous, Holbein! C’est un décor et, je suis désolé de le constater, le plus réussi de l’Exposition. Et il n’est pas de nous: c’est l’étranger qui nous l’envoie. Voyez-vous le Vieux Paris à côté de cela? —Et la rue de Paris donc! —Moi, je n’aime que le Trocadéro. —En effet: comme hideur, on n’ira jamais plus loin. 78 est une date; la porte Binet n’atteint pas encore à ça. —Je n’y mettais pas tant de malice. J’aime le Trocadéro à cause de... —A cause?... —Oui, parfaitement, tous ces petits beuglants exotiques: danses du ventre, soukhs de Tunis, rue d’Alger, thé de Ceylan, Andalousie au temps des Maures. —Et morues «a la disposicion de usted». —Moi, je regrette la rue du Caire. —Parbleu! Quel voyou que ce d’Héloë!

Mardi 1er mai.—Le Grand Bazar. La rue de Passy à sept heures du soir. —Dans la tiédeur de la rue échauffée, parmi le fracas des tramways et des omnibus, à travers la course un peu ralentie des apprentis et des employés de bureau regagnant au logis le souper du soir, un arrêt et une joie, ou plutôt une stupeur joyeuse qui met toute la rue en gaieté.

Et voici les femmes aux fenêtres, les commerçants aux seuils des boutiques; les ouvriers en train de s’absinther au comptoir des marchands de vin sont du même coup dehors; l’œil rigoleur et la mine allumée, ils regardent. Et trottins en cheveux, vestes plâtreuses, cravates flambantes de garçons coiffeurs, cottes de velours d’ouvriers puisatiers, tabliers blancs de garçons bouchers, redingotes élimées, jaquettes fleuries de muguet malgré l’usure, tabliers bleus de cuisinières et camisoles claires de blanchisseuses, tout ce petit monde se presse, se bouscule, se coudoie et se fait place avec des yeux ronds, des mains peloteuses et des bouches hilares pour voir défiler sur deux rangs, telle une procession, tout un exode d’Arabes en burnous, de nègres enturbannés et de mamamouchis en gandouras de soie voyante, escortant de leurs silhouettes exotiques tout un troupeau de femmes enveloppées du haïck, hermétiques et voilées.

Deux grands flandrins d’un noir d’ébène ouvrent la marche, dégingandés et simiesques dans des vestes de soie vert et or; ils portent haut deux grands étendards aux couleurs du Prophète, très fiers. Les gandouras et les burnous suivent, pieds nus, sur deux rangs; au milieu oscillent de lourds paquets d’étoffe blanche qu’écarte au sommet un triangle de peau brune et tatouée, tel un loup de soie fauve posé sur deux yeux noirs, le peu de visage que le Coran permet aux femmes de laisser voir: les odalisques et les danseuses des cafés maures de la rue d’Alger.

Tous ces banquistes d’Orient campent pêle-mêle à quelque cent mètres de là, à Passy même, et, soir et matin, leurs oripeaux de soie, leurs yeux d’émail et leurs gestes de singe amusent et mettent en joie la rue, un peu comme un groupe de masques un jour de carnaval, mais de masques d’Orient. La curiosité du quartier n’en est pas encore fatiguée. Paul quitte son bureau, et Nini son atelier dix minutes plus tôt pour jouir tous les soirs, du coup d’œil; lui, donnerait tout pour connaître une Mauresque; elle, voudrait bien qu’un des nègres au drapeau la regardât. Il flotte dans l’air un peu de l’atmosphère de la «Princesse lointaine».

Tripoli, Césarée, Héliopolis, Assur,
Lointaines cités d’or, d’ambre rose et d’azur!

Au bout de la rue, les arbres du Ranelagh fusent dans le crépuscule des frondaisons d’une transparence verte; des escouades d’ouvriers maçons boivent, installées sur les trottoirs, devant les débits de vin. La procession sainte défile, lente, au milieu de la chaussée, forçant innocemment, inconsciemment aussi, fiacres et tramways à s’arrêter. C’est un rêve de l’Islam qui passe; la rue sent la sueur, l’absinthe, le muguet fané et un peu l’Arabe.

Mercredi 2 mai.—Quatre heures; à l’Olympia, dans les coulisses, pendant la répétition de la «Belle aux cheveux d’or». —Perrinet-Thalès a tué le géant Dagmar, et sur les luisantes armures des chevaliers massacrés, la cuirasse d’argent du chevalier blanc, le bouclier d’acier du chevalier bleu et le casque radieux du chevalier d’or, il vient de traverser le ravin périlleux, guidé par le sceptre en fleurs de la fée Urgande. Et maintenant c’est le trois, l’obscurité subite, le claquement des portants à transformation, brutalement rabattus, cette fois, en longs roseaux; la descente des frises des triples gazes qui simulent les brumes, et le groupement des danseuses, libellules et nénuphars, derrière les gazes flottantes de l’«étang du Sommeil».

Et, dans l’affolement des machinistes, les recommandations suprêmes aux électriciens pour les éclairages, la musique de Diet chuchote et bruit comme un battement d’ailes, rythmant par petits bonds la valse hésitante des phalènes. Derrière les roseaux, sur scène, c’est l’effarement de Curti, le maître de ballet, endoctrinant une dernière fois ses danseuses, et avec de grands gestes, les mains comiquement jointes, très italien de mimique et d’accent: «Mesdames, ze vous en supplie, zouvenez-vous bien que vous êtes des flours. De la graze, de l’abandonne dans les poses! Zouvenez-vous, vous n’êtes plous des femmes, mais des libelloules, tout ce qu’il y a de plous zoli sous le ciel, la libelloule et les flours! Soyez pouétiques: de la poésie, beaucoup de poésie! Sonzez à cela, le réveil des nénouphars caressés par des insectes. Ayez la poudour des flours.»

«Qu’est-ce qui m’a donné cette salope?» C’est la voix de Thalès remarquant l’absence d’une figurante sur la galère, où il est en train de grouper les joueurs de viole et les pages roses et blancs de la Belle aux cheveux d’or.

«On m’a pris ma perruque? Je ne trouve pas ma perruque!» C’est la Belle elle-même, Hélène Chauvin à demi-nue, qui court d’une coulisse à l’autre en quête de sa toison qu’elle ne retrouve plus. Les cheveux d’or de la Belle sont demeurés dans son manteau; c’est Polette de Seyr, la fée Urgande, qui les lui donne. Tout s’arrange.

Contre un portant. —«Granier est dans la salle. —Granier? —Où ça? —Dans cette loge, tout en rouge. —Hein? quelle reine de Silistrie! L’a-t-elle assez pigé, le «caviar et confiture» de la prononciation des grands ducs! l’est-elle assez, balkan, chaîne-de-l’oural et moscovite! Et sa scène de guzla, quand elle s’offre à Brasseur! C’est tout de même un peu mieux que Réjane. —Enfin, voilà quelqu’un de mon avis! —Alors, au vôtre, c’est la première actrice de Paris? —Assurément, et la plus en forme. Depuis «Amants», comme naturel, comme diction, comme entrées et sorties de scène, je n’ai jamais rien vu de tel. —Et la pièce? —La pièce? J’aime moins la pièce, mais tous les actes dont elle est deviennent si amusants! —Guy aussi! Oh! étonnant. Mais regardez-moi Granier: quelle taille! comme elle est redevenue mince! —L’influenza. —Non, un bon médecin. —Ou un bon masseur. —Tiens. Renée Du Minil, là-bas, dans cette loge. —Et sa mère. Là, le masseur s’impose. —Et le bon rôle aussi: on ne lui donne que des pannes. —Tiens, Rose Demay! —Ancienne pensionnaire de la maison. Elle guettait ce rôle de la «Belle aux cheveux d’or». Parce qu’écrit pour Liane. —Peut-être; mais l’auteur la voulait pour la fée. —Quelle fée? —Celle que crée cette jolie fille de Marseille, cette grande blonde souple, Polette de Seyr. Quelle silhouette! C’est Lorrain qui l’a fait engager; elle chantait au Palais de cristal. —Alors, ils sont tous de Marseille ici: Talès, Polette; les Isola, d’Alger. Et Chauvin? —Comme Gunzbourg, de Saint-Pétersbourg et de Monte-Carlo. —Vous en avez de bonnes! Mais regardez danser Campana. Quel ballon! Comme elle fuse du sol! On ne danse pas mieux à l’Opéra. —Parbleu! c’est une Italienne: elle a la danse dans le sang, cette fille-là. —C’est la «libelloule» elle-même. —Qu’ont-ils aux Folies-Bergère?... Tiens, Thylda. —Où ça? —Dans le promenoir. —Son engagement chez Marchand finit le 15: elle cherche peut-être un rôle. —Vous l’avez vue dans «Cythère»? —En ingénue. C’est tout à fait écrit pour elle. On voit que l’auteur y a pensé. —Ça vous a plu, ce ballet? —On y voit Thylda couchée dans un pucelage. —Comment, un pucelage? —Oui, un grand coquillage: ça s’appelle comme cela. —Très bien, j’y suis. —Et Thylda dort là-dedans? —Oui, au troisième tableau, avec Ducastel; toutes les deux sommeillent dans ce pucelage. —Mâtin! tout Paris voudra voir ça.

Vendredi 4 mai.—Le Grand Bazar.—Coin de l’Exposition. —Au thé derrière le pavillon de Ceylan, section anglaise, un coin frais et calme du Trocadéro, où, sous des ombrages par quel miracle intacts, on prend le thé par petites tables autour d’un kiosque tout en claires-voies d’une netteté réjouissante à l’œil avec ses piliers laqués et ses nattes de couleurs. De grands gaillards à face de bronze, sveltes et blancs dans des vestes de piqué boutonnées sur des tabliers faisant jupe, y déconcertent par leurs longs cheveux noirs tordus en chignon et le luisant de leurs yeux d’émail; des barmaids, fraîches et roses, font avec eux le service. C’est déjà le coin achalandé, adopté par les élégantes et les curieuses qu’hypnotisent la démarche souple et les prunelles veloutées des hommes de Ceylan. On m’en désigne un qui déjà ne compte plus ses conquêtes.

Quelques belles. —«Je ne les trouve pas aussi bien que cela. —Regrettez-vous les âniers? —Pourquoi pas les ânes, pendant que vous y êtes? —Montrez-moi celui qui... le ravageur de cœurs. —Ce petit? Mais il me viendrait à l’épaule. —Avouez qu’il a un joli profil. —Il rappelle beaucoup «la Gandura». —Le peintre? —Le peintre, naturellement; pas l’acteur, celui qui a préparé la princesse Chara à Rigo. —Le fait est qu’il lui ressemble. —Moi, je trouve à tout ce qui n’est pas européen un air animal, même Pépé, le danseur gitano à l’«Andalousie», dont nous sortons. Moi, il me fait peur, cet homme avec son teint d’olive verte et ses cheveux ramenés en rouflaquettes. —Il vous fait peur? Vous savez que c’est le coq de son troupeau de gitanes. Deux hommes y suffisent: lui et le capitan. —Mes compliments! Elles doivent être voraces: elles sont si laides, ces danseuses! —Vous trouvez? —Oh! moi, je les trouve atroces. —Celles des Folies sont mieux. —C’est-à-dire que je préfère leurs danses; mais, au fond, kif-kif bourricot, olives et pruneaux, pruneaux et olives. —Mais celles de Marchand sont de Séville, tandis que celles-ci sont de Grenade, non plus des cigarières, mais des gitanes de cavernes, celles qui campent hors de la ville et couchent dans d’anciennes carrières; très honnêtes d’ailleurs, ne forniquant qu’avec des mâles de leur sang et tout à fait rebelles à l’étranger, mais, malgré cela, tout à fait méprisées tra los montes, au ban de la société, là-bas. Savez-vous ce que m’a raconté Rosero, leur «manager»? Quand il est allé les chercher en Espagne, il a fallu faire venir les gitanes dans un train à part: les Madrilènes et les Andalous ont déclaré qu’ils ne partiraient pas si on les faisait voyager avec les maudits de Grenade. Et, ici, il a fallu aussi les loger à part, très loin des autres Espagnols, qui n’auraient pas admis de coucher sous le même toit qu’eux. Et pourtant tout ce peuple vit du tambourin et de la castagnette, du tango et de l’habanera. —Ce qui prouve que l’homme est partout le même et que le climat n’y fait rien; préjugés de caste, haines de race. —Le Christ devrait bien revenir. —Bah! on ne le crucifierait même plus; il pérorerait pour rien dans les carrefours: Jean Rictus chante aux Quat’ z’arts. —Le Pavillon japonais ouvre demain. —Madagascar aussi. —Ça commence donc, enfin? —Ça commence. On dit que les soldats malgaches...

Lundi 7 mai.—La Délivrance. C’est dans la joie que Paris s’éveille, encore étonné d’avoir secoué le joug. Les candidats dreyfusards sont restés sur le carreau, et les sièges gagnés par les nationalistes ont donné du revif à toute une population accablée et quasi découragée de tous les trafics dont elle est témoin depuis deux ans. La lutte a été chaude, mais c’est un peu du bleu de France que l’on voit ce matin dans le ciel et dans les yeux. Quelle alerte et belle matinée! On dirait que la nature est en fête, tant l’air est léger et limpide!

Levé de bonne heure, je n’ai rencontré que des regards brillants et des mines heureuses; et c’est bien le peuple de Paris que je croise depuis une heure, bureaucrates et employés, ouvriers et trottins de modiste se rendant au labeur quotidien; les repus et les stipendiés font encore la grasse matinée à cette heure, cuvant le mauvais vin de leur déboire ou de leur succès. Et, sur la place Clichy, où je flâne avant de me présenter rue Moncey, chez mon ami Paul Escudier, que je tiens à être un des premiers à féliciter, lui, le premier élu de la veille, le conseiller de Montmartre renommé avec la plus forte majorité, j’assiste à des petites scènes bien amusantes, des riens qui, pour un observateur, sont tout un enseignement: les mines réjouies et les clignements d’yeux amicaux des sergents de ville de service aux vendeurs des feuilles ennemies du gouvernement, leur bienveillance marquée pour les crieurs de la «Libre Parole» et de l’«Intransigeant». Ce sont les deux journaux que s’arrache et se dispute la foule des laborieux qui descend vers Paris. Le premier «Rochefort» et le premier «Drumont» excitent la curiosité de tous ces opprimés du capital: des ouvriers, des employés en vêtements propres et usés paient dix centimes les feuilles à un sou des deux violents polémistes, et si grande est la joie du triomphe de leur liste qu’ils ne réclament pas la monnaie et disent au camelot: «Gardez tout.» C’est la revanche, anodine encore, de la petite épargne contre la tyrannie et l’agiotage de la ploutocratie cosmopolite, la première fanfare de clairon en réponse aux cymbales d’or de la colonie asiatique installée chez nous. Le sang gaulois si longtemps exploité se réveillerait-il? Paris sent la poudre et la joie.

Et dire que c’est à M. Joseph Reinach que nous devons ce mouvement de toute une ville, à M. Joseph Reinach et au discours de Digne!

M. Reinach, de Francfort, déclarant avoir accordé une trêve à la France (le temps sans doute à ses coreligionnaires de s’enrichir pendant l’Exposition), mais qu’on reprendrait les hostilités dès la clôture du Grand Bazar, là-bas, au bord du fleuve, et que, coûte que coûte, on réhabiliterait et on réintégrerait dans l’armée décimée le malheureux otage de leur haine, l’exténué et excédé gracié de Carpentras, qui ne veut même pas les recevoir quand ils tentent auprès de lui de pieux pèlerinages et a consigné à sa porte l’ex-colonel Picquart et Zola!

Et le «Temps» appelle ce ressaisissement du peuple parisien par lui-même une «bigarrure»! C’est une «fissure» qu’il fallait écrire, une fissure dans le plâtras et le pisé du grand caravansérail d’opinions et de consciences qu’ils avaient voulu élever sur notre sol gaulois. Mais la façade se lézarde, le sol tremble, et, après la clôture, nous renverrons, avec les exotiques du Trocadéro les cosmopolites de Paris d’où ils viennent.

Assez de chameliers et de chameaux. Que tout ce monde retourne à la Mecque. C’est le suffrage universel qui, cette fois, y pourvoira.

Mardi 8 mai.—Le Grand Bazar, coin d’Exposition.—Trois heures et demie, la promenade dans les feuilles. Un charme, un bien-être et une gaieté des yeux qu’une heure passée sur ce trottoir roulant. Rue des Nations, dans les branchages et les feuillages tendres des hêtres du quai d’Orsay, l’exode devient délicieux et cela sera certes un des clous de l’Exposition que cette sensation d’immobilité dans la vitesse et ce voyage à vol d’oiseau (je dis «d’oiseau»... mettons «de pinson» et «de moineau franc») à niveau de toit et de cime d’arbre. Mais le voyage sera-t-il jamais plus agréable que maintenant, dans la jeunesse des frondaisons, leur légèreté papillotante à l’œil, la clarté verte des pousses nouvelles et la fraîcheur de tout un printemps attardé, bourgeonnant clair et frissonnant? Et, pendant que les groupes en extase se laissent emporter, appuyés aux rampes, c’est un défilé d’architectures sculptées et peintes, des rencontres imprévues de chevets de cathédrale, de grands toits guillochés et ouvrés de lucarnes (le palais de l’Autriche) de tours dorées comme celle de l’Allemagne, de loggias comme celle de Monaco, des bow windows de l’Angleterre, et des phares et des campaniles ajourés de la Suède et de la Finlande. Tout cela se succède dans un désordre apparent mais voulu, sur des fonds d’eau bleue qui sont la Seine et des armatures de fer et de serres vitrées qui sont l’Horticulture du cours la Reine et les deux palais des Champs-Elysées, de l’autre côté de l’eau.

Ce qu’on y entend. —«Vous aussi? —J’y passe mes journées. —Hein? quelles sensations voluptueuses! Je me sens devenir hirondelle. —Et moi colis. —Non, télégramme entre les cinq fils d’un poteau: c’est tout à fait la même hauteur. —Charmante, cette Exposition vue à travers les feuilles. Comme tout y gagne! —J’y viens tous les jours. —Moi aussi, et sans nous rencontrer. —C’est là le charme: on se rencontre toujours partout où l’on va. —J’y reviendrai. —Moi aussi. C’est une autre patrie que j’ai retrouvée là. —Ne le dites pas trop. —A cause? —A cause du mot «trottoir».

Mercredi 9 mai.—Le Grand Bazar, coin d’Exposition: le théâtre égyptien au Trocadéro. Une colonnade à hauts pilastres d’un temple du Nil. D’épaisses murailles la dominent, montent dans le ciel avec des airs de forteresse; dans la façade, çà et là, des moucharabiehs surplombent pour rappeler que les harems du Caire ont remplacé maintenant, en Egypte, la cour des Ptolémée, Thèbes aux cent portes et les lointaines Memphis.

Le théâtre égyptien: Des sons de derboukhas y ronronnent; des flûtes de roseau y glapissent, la flûte aigre et stridente des Arabes, déjà entendue dans le Sahara, à la lisière des oasis et des cris s’y mêlent, gutturaux et rythmés dans une mélopée qui voudrait être gaie et qui bourdonne triste, si triste et monotone, si désespérément. La foule intriguée et amusée fait cercle, et des yeux s’écarquillent, et des cous se tendent pour mieux voir. Les uns empaquetés d’étoffes blanches avec la face reculée dans des enturbannements de soies voyantes, les autres gaînés dans la longue robe noire des fellahs, cinq musiciens (tout un orchestre): deux Egyptiens, deux Druses et un Syrien, dont les profils étranges, l’indolence du geste et le regard profond et gouaché déconcertent. Et ce sont des tambourins assourdis de drap rouge que frappe toujours au même endroit une fatidique baguette, de bizarres instruments de bois, dont les cordes effleurées, résonnent comme du bronze, et la flûte bariolée des sables au son continu et plaintif: toute une musique engourdissante de nirvâna et d’envoûtement.

Indifférents aux regards, dans une nonchalance animale et si ensommeillée qu’elle n’en est plus hautaine, ils tapent sur les tambours, grattent sur leurs instruments et forment, entre ces hautes colonnes, un groupe à la fois barbare et légendaire, qui n’est d’aucun pays ni d’aucune époque, d’Asie, d’Afrique, surtout d’ailleurs, mais cependant bien d’une autre race.

Le spectacle est en dedans, bonimenté d’une voix grave par un gros Levantin en costume du Caire, qui est un juif d’Orient.

L’Orient! Et c’est une aubaine et un plaisir rare que d’entendre en parler, de l’Orient, dans ce cadre et devant ces êtres, par madame Judith Gautier, la fille du grand Gautier, rencontrée là au hasard et trouvée devant ces musiciens, les yeux agrandis, attentive à leurs mélopées somnolentes qu’elle vient pour surprendre et noter.

Un grand travail qu’elle entreprend là et commence déjà à mener à bien, cette notation de toutes les musiques exotiques de l’Exposition.

A l’intérieur, ce sont, paraît-il, des danses du ventre, des remous de nombril et des ondulations de serpent, une figuration de trois cents nègres, Egyptiens et Syriens mimant des scènes de leurs pays, des épisodes de fête, de mariage et de combat dans des décors et des jeux de lumière aménagés par un barnum de là-bas.

Nous pourrions entrer les voir, mais il me plaît davantage d’écouter et de regarder Judith Gautier me raconter son érudition et ses projets de sa voix douce d’eau qui parle, la voix charmante et caressante de madame Judith Gautier... Et ce merveilleux cerveau d’orientaliste, échauffé au contact de cet Orient d’exportation, anime et transfigure dans un verbe on dirait écrit, tant il est pur, les objets et les êtres de notre entourage. Comme elle sait lire dans les yeux enveloppants et farouches de ces Druses, la bonne autoresse de la «Marchande de sourires» et du «Dragon impérial»! Elle y lit la sauvagerie, l’audace, la lâcheté, le dévouement, le lucre et la luxure, toutes passions instinctives des peuples raffinés et puérils. La derboukha et la flûte de roseau ronflent toujours. Au café cairiote, où nous sommes assis devant des tasses fumantes, une délicate et frêle Egyptienne, quatorze ans à peine, au visage d’ambre clair modelé finement, nous sourit de toutes ses petites dents d’émail et de ses deux grands yeux verdâtres; une soie mordorée la gaîne et la fait semblable à quelque serpent luisant. Elle se tient près de nous immobile et muette, amenée là par un nègre à qui nous l’avons demandée; sa grâce de jeune animal intéresse madame Gautier. Elle s’appelle Fatma, naturellement, comme son cornac se nomme Mohammed: l’on sent si bien que ce sont des noms d’emprunt pour l’Exposition! Hiératique et souriante sous ses cheveux châtains tressés en petites nattes, Fatma impose dans son exotisme l’idée d’une héroïne de Pierre Louys ou de Pierre Loti. Une horrible matrone, d’une bouffissure toute levantine, avec des yeux bistrés et des bajoues pendantes, la surveille du comptoir, engoncée, la matrone, dans une pelisse de peluche bleu saphir d’un modernisme canaille, la pelisse des filles du Moulin-Rouge et des banquistes de la foire de Neuilly. Fatma, elle, déguste à petites gorgées un sorbet au citron qu’elle a demandé en zézayant au nègre qui nous l’a amenée. Madame Gautier a tiré son carnet et, sur un coin de table, la crayonne de profil.

Jeudi, 10 mai.—Le Grand Bazar, coin d’Exposition. Celui qu’eût aimé Goncourt: le clos japonais, avec ses hautes palissades, ses pelouses vertes, ses pagodes aux toits recourbés et lambrissés d’écailles, le bruit jaseur de ses cascades et dans le gazon ras des pentes, la neige mauve des paulownias en fleurs, les paulownias sans feuilles, tout en fusées violet pâle, embaumant ce décor de calme et de fraîcheur.

Au fond, c’est le bariolage aérien des lanternes, des grosses lanternes de papier peint accrochées devant les boutiques des marchands, et, du pavillon, où Octave Uzanne, rencontré, me force à goûter le fameux «saki» (une horreur, ce vin de riz célébré par tous les poètes de l’Extrême-Orient), c’est, dans le clair-obscur de ce coin frais et sombre, la joie d’y noter les larges taches de clarté de clématites énormes et de pivoines folles.

Des merveilles, ces pivoines du Japon, que j’admirais, jadis, chez l’auteur de la «Fille Elisa», dans le jardinet d’Auteuil, les blanches surtout, d’un blanc de papier de riz, échevelées et soyeuses, et comme violemment ouvertes sur des pistils d’un jaune d’or. D’autres flambent d’un rose de Chine ou d’un orangé rouge d’orange sanguine, encore avivé par le voisinage des clématites. Des mousmés, la taille remontée par l’énorme nœud de leur ceinture, font le service en silence, amusantes par le trait net de leurs grands sourcils. Dans le café en face, ce sont des Japonais qui servent; on mange des gâteaux et des feuilles de lis en sucre offerts sur des serviettes de papier historié et joli. Les portes du grand pavillon d’exposition aujourd’hui closes ajoutent à tout ce décor exotique un air de mystère. On y voit, paraît-il, d’inestimables laques; mais le public n’est pas admis aujourd’hui.

«—C’est autrement mieux que la rue d’Alger! Quel coin canaille et vulgaire! —Le café avec des cantinières de zouaves! L’infamie de cela! Ces malheureuses figurantes de Montmartre affublées d’uniformes, ça m’a rappelé les revues de barrière! —Et, dans le fond, cette vieille mère zouzou avec ses médailles. —Et l’Ouled-Naïl d’à côté, celle qui fait la porte du «Harem du Rachid de Mistikuya», cette guenuche tatouée empaquetée d’un vieux rideau sur une robe de soie rayée bleu et jaune! et l’horreur de ces tresses de crins noirs et de son diadème de plumes! Et les danses du ventre qui se trémoussent derrière, et le repaire que l’on devine à l’intérieur aux cris et aux musiques qui y tapagent! —Mohammed Vermine et Gouapette Fatma... Il y a bien plus de tenue aux Indes anglaises. —Vous avez vu Ceylan? —Ils ont des perles! —Et des saphirs bleu paon, je ne vous dis que cela! —Vous avez vu les faïences du Danemark, leurs poissons et leurs grenouilles, et le blanc de leurs porcelaines? Il n’y a pas à dire, ils nous dament le pion. Leur céramique... —Il faut dîner au restaurant hongrois. —On m’avait dit qu’à l’espagnol... —Dîner? C’est encore bien noir, cette Exposition sans électricité. —A propos de restaurant, avez-vous vu le «Pavillon-Bleu» de Saint-Cloud, l’établissement qu’il a installé près de la tour Eiffel, vis-à-vis le «Palais lumineux», près du petit lac? C’est délicieux d’architecture, très modern-style; mais ces poutrelles peintes en bleu sont d’un effet charmeur! —Oh! si vous parlez d’architecture, allez voir le musée de marine de l’Allemagne, dans l’allée Nicolas II, de l’autre côté du «Tour du Monde»: il y a une espèce de phare de Hambourg, mi-hollandais et mi-saxon, qui est une merveille de couleurs et de lignes. C’est peut-être ce qu’il y a de plus complet dans toute l’Exposition! —Moralité: jusqu’ici, les étrangers nous font la pige. —Allez-vous à l’«Enchantement» ce soir? —La première de Bataille, la première d’un ami? Jamais! On dirait que tout le monde vient là comme à une exécution: c’est le soir où la Critique condamne! —Mais le public ne ratifie pas toujours le jugement. —C’est toute une révolution dans l’art dramatique que tente là Bataille. Bataille, un beau nom pour engager la lutte! Cette bataille-là! ce sera la victoire, et une vraie victoire littéraire... enfin!...

Mardi 22 mai.—A l’Odéon, l’«Enchantement», d’Henry Bataille. L’«Enchantement»! Quelque chose de louche et de malsain qui trouble, comme une ivresse équivoque qui décage les appétits et désagrège la volonté. Les meilleurs y deviennent mauvais, les mauvais y deviennent pires; c’est comme un philtre et c’est comme une contagion aussi; c’est une atmosphère de folie créée et installée dans la maison par le foyer d’amour qui est une petite fille qu’on croit d’abord vicieuse, parce que l’instinct a chez elle toutes les audaces, et qui n’est, en somme, qu’un pauvre petit être douloureux et plaintif.

Janine, pendant le flirt très sage de sa grande sœur Isabelle et de son fiancé Georges, deux amoureux d’habitude, sinon de raison, s’est prise pour son futur beau-frère d’une espèce d’affolement farouche qui la conduit jusqu’au suicide, suicide ou plutôt tentative de suicide, qui met l’homme bien-aimé dans la situation la plus ridicule entre les deux sœurs, énervées, attendries et en larmes, et cela le soir même de ses noces.

Le plus simple serait d’envoyer la petite suicidée au couvent; mais Isabelle, nature idéalement fausse, pseudo-femme supérieure, éprise de grandes idées et surtout de grands mots, s’est mis en tête de guérir l’enfant malade. Elle croit se devoir à cette œuvre et, campée dans son rôle de sœur maternelle, pour mieux surveiller la convalescence de cette petite âme contaminée, elle installe le mal au foyer conjugal. Oui, elle impose cette petite fille incandescente à Georges, mari débonnaire et peut-être flatté de cette passion enfantine, et voilà, du coup, l’amour, la jalousie, l’hypocrisie et tout l’attirail du mensonge sentimental à demeure dans le ménage: autant dire le feu dans la maison.

Les procédés du dialogue et de l’intrigue... le plus bel éloge à faire de la pièce, c’est qu’il n’y en a pas. L’«Enchantement» est vrai comme la vie, triste comme l’amour, aveugle comme la force, hardi comme la beauté. C’est une œuvre puissante et osée, où la complexité des caractères, le comique et le dramatique, douloureusement mêlés, font monter à la fois le sourire aux lèvres et les larmes aux yeux, et, comme tous les vrais spectacles observés de la vie, c’est une œuvre d’un enseignement supérieur et d’une haute immoralité.

C’est, enfin, la vérité et la pitié au théâtre et la première trouée dans la quincaillerie mal étamée du panache et du faux romantisme. Une bouffée d’air vif et de sincérité circule enfin dans l’atmosphère empuantie des séculaires coulisses. Avec Henry Bataille, c’est enfin de la vie et un jeune, c’est-à-dire du sang nouveau, sur la scène encombrée de vieux clichés, de vieux pots à fard et de tirades rances, le premier coup donné, et victorieusement, à l’art vieillissant, sinon déjà fossile, des mensonges désuets et des procédés!

Vendredi 25 mai.—Le Grand Bazar, au petit Palais. Entre les meubles de Crescent et les commodes en bois satiné signés Riesener, les terres-cuites de Clodion et les Antoine Watteau de collections particulières, section de l’art français, du dix-huitième siècle, un bibelot sans prix, une merveille exquise de fantaisie et de style: la pendule à jeu d’orgue et l’orchestre de singes en vieux saxe, ayant jadis appartenu à la duchesse du Maine.

La pendule est à musique et joue peut-être encore des menuets de Lulli; mais la curiosité en est le peuple de vieux saxe.

Il faut aller voir ces vingt babouins enrubannés, figurines roses et vertes, hautes au moins d’un doigt, jouer, dans les poses les plus divertissantes et de l’air le plus sérieux du monde, qui d’un violon, qui du basson, qui du hautbois, qui de la flûte, et même de la viole de gambe et de la viole d’amour... le comique achevé des mines et contremines de cet orchestre costumé, la diversité surprenante des attitudes de ces babouins et de ces guenons attifées à la mode de la Régence et le côté mélomane de leurs figures solennelles et enamourées... Du Lulli sûrement que joue tout ce petit monde cérémonieux et pâmé. Et tout un siècle revit dans ces amours de singes musiciens, prétentieux, délicats et gourmés! Ne pas manquer de s’y arrêter et d’y vivre une minute de Versailles, une minute de mouches, de falbalas, de menuets et d’élégances poudrées dans le recul des heures à jamais mortes.