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Il fallut voir le branle-bas! Une vraie révolution, croyez-moi, monsieur! la moitié des gens d’ici étaient de nos parents; les autres vivaient plus ou moins de notre «commerce». La plage semblait une fourmilière. Hommes, femmes, gamins nous suivaient avec des yeux inquiets et lançaient des cris de joie, en voyant notre barque faire un dernier effort et gagner de plus en plus du terrain; on avait une demi-heure d’avance.

Il y avait là jusqu’à l’alcade, pour prêter aide au besoin. Et les douaniers, braves garçons qui vivent parmi nous et sont presque de la famille, se tenaient à l’écart: ils comprenaient la situation et ne voulaient pas perdre de pauvres gens.

—A la côte, les gars! cria notre patron. A l’échouage! L’important, c’est de mettre en sûreté les ballots et les personnes. Le Socarrao saura bien sortir de ce mauvais pas.

Et presque à pleines voiles on fonça sur la plage; la proue toucha. Ah! monsieur, ce qu’on s’est donné du mal! Je crois encore rêver, quand j’y pense. Tout le village se jeta sur la barque, la prit d’assaut; les gamins se faufilaient comme des rats dans la cale.

—Vite! vite! voilà les gabelous!

Et on lançait les ballots du haut du pont! Ils tombaient dans l’eau, où les hommes, pieds nus, et les femmes, la jupe entre les jambes, les rattrapaient. On emportait les uns, par ici, les autres s’en allaient par là. En un clin d’œil, toute la cargaison disparut, comme si le sable l’eût engloutie. Une vague de tabac inondait Torresalinas et s’infiltrait dans toutes les maisons.

L’alcade intervint paternellement.

—Hé, l’ami! c’est trop, dit-il au patron. Si l’on emporte tout, les douaniers se plaindront. Laissez au moins quelques ballots pour justifier la saisie.

Notre capitaine approuva:

—Bon! Faites quelques paquets du plus mauvais tabac, de la camelote! Qu’ils se contentent de ça!

Là-dessus, il se dirigea vers le village avec tous les papiers du bord sur sa poitrine. Mais il s’arrêta encore un moment, car ce diable d’homme pensait à tout.

—Le numéro! Effacez le numéro matricule!

Le bateau! on aurait dit qu’il lui avait poussé des pattes! Déjà hors de l’eau, il se traînait sur le sable, au milieu de cette foule qui trimait et se donnait du cœur en criant joyeusement:

—Chou-blanc, chou-blanc, messieurs les douaniers!

Le camarade à la jambe cassée était porté chez lui par sa femme et par sa mère. Le pauvre diable gémissait de douleur à chaque mouvement brusque; mais il refoulait ses larmes et il riait tout de même comme les autres, voyant la cargaison qu’on sauvait et songeant au bon tour qu’on jouait au gouvernement.

Quand les derniers ballots se furent perdus dans les rues de Torresalinas, on s’attaqua à la felouque. La population enleva les voiles, les ancres, les rames; on démonta même le mât, qui fut chargé sur les épaules d’une troupe de jeunes gens et porté en procession à l’autre bout du village. Le bateau n’était plus qu’un ponton comme vous le voyez...

Entre temps, les calfats étaient là, pinceau en main! Et la peinture allait bon train! Le Socarrao changeait de figure comme un âne de gitano. En quatre coups de pinceau, on effaça le nom et sur la poupe, il ne resta plus trace du numéro matricule, maudite inscription qui établit l’identité de tout bateau.

La canonnière jeta l’ancre au moment où les dernières dépouilles de la barque disparaissaient à l’entrée du village. Moi, je ne bougeai pas, voulant tout voir; pour mieux cacher mon jeu, je donnai un coup de main à des amis qui mettaient à la mer un bateau de pêche.

La canonnière envoya un canot et je ne sais combien d’hommes sautèrent à terre, avec fusils et baïonnettes. En tête le contremaître, jurait comme un furieux, les yeux fixés sur le Socarrao et sur les douaniers qui s’en étaient emparés.

Toute la population de Torresalinas riait du bon tour et elle aurait encore ri davantage si elle avait vu, comme moi, la tête de ces gens-là, quand ils trouvèrent pour toute cargaison quelques paquets de mauvais tabac.

*
* *

—Et qu’arriva-t-il ensuite? demandai-je au vieux marin. On ne punit personne?

—Qui?... On ne pouvait punir que ce pauvre Socarrao, qui resta prisonnier. On noircit beaucoup de papier et la moitié du bourg fut appelée à déposer; mais personne ne savait rien. Quel était le numéro matricule de la barque? Personne ne l’avait vu. Les hommes de l’équipage? Des individus qui, à l’échouage, s’étaient mis à courir là-bas, dans les terres. Et personne n’en savait plus long.

—Et la cargaison?

—Elle fut vendue tout entière. Ah! vous ne savez pas ce que c’est que la pauvreté! Quand nous échouâmes chacun saisit le ballot qui était à portée et courut le cacher dans sa maison. Mais le lendemain tous les paquets étaient à la disposition du patron; il ne se perdit pas une livre de tabac. Ceux qui exposent leur vie pour gagner leur pain, et voient tous les jours la mort en face, ont moins de tentations que les autres.

Depuis lors, continua le vieux, le pauvre Socarrao est ici prisonnier. Mais il ne tardera pas à reprendre la mer avec son ancien maître. Il paraît qu’on en a fini avec la paperasserie; on le mettra aux enchères, et il restera au patron, pour ce qu’il voudra bien en donner.

—Et si quelqu’un offre davantage?

—Qui ça?... Est-on des bandits, par hasard? Tout le village connaît le vrai maître de la barque abandonnée, et personne n’a assez mauvais cœur pour vouloir lui faire tort. Ici, on est honnête. A chacun son bien! La mer qui est à Dieu, c’est notre domaine à nous, les pauvres gens, qui devons en tirer notre gagne-pain... en dépit du gouvernement!

LA CONDAMNÉE

Rafael était depuis quatorze mois dans l’étroite cellule.

Il avait pour univers ces quatre murs, blancs comme des ossements, ces tristes murs, dont il savait par cœur les crevasses et les lézardes. Son soleil, à lui, c’était la haute lucarne, dont les barreaux coupaient la tache bleue du ciel. Son cachot avait huit pieds de long, et c’est à peine s’il disposait de la moitié, à cause de cette maudite chaîne toujours grinçante, dont l’anneau s’était incrusté dans sa cheville, et presque amalgamé à sa chair...

Il était condamné à mort. Tandis qu’à Madrid on feuilletait une dernière fois le dossier de son procès, il passait là des mois enterré vivant, attendant, avec impatience, l’heure où d’un seul coup, le garrot le délivrerait de ses maux.

Ce qui l’horripilait le plus, c’était la propreté de ce sol balayé et bien nettoyé tous les jours, sans doute pour que l’humidité, filtrant par la natte de jonc, pénétrât jusqu’au fond des os, ces murs où l’on ne laissait pas une trace de poussière... On enlevait au prisonnier jusqu’à la compagnie de la saleté. Sa solitude était complète... Si des souris étaient entrées là, il aurait eu la consolation de partager avec elles sa maigre pitance, et de leur parler, comme à de bonnes camarades; s’il avait rencontré dans les coins une araignée, il se serait amusé à l’apprivoiser.

On ne voulait pas, dans ce tombeau, d’autre être vivant que lui. Un jour, un moineau parut à la grille, avec une mine de gamin espiègle. Le bohème de la lumière et de l’espace piaillait, comme pour exprimer sa surprise de voir, au-dessous de lui, ce pauvre être, jaunâtre, hâve, grelottant de froid en plein été, avec un tas de mouchoirs noués aux tempes et une guenille de manteau enroulée autour des reins. Cette tête anguleuse, pâle, d’une blancheur de papier mâché, dut l’effrayer, et il s’envola, en secouant ses plumes, comme pour fuir le relent de tombeau et de laine pourrie, qui s’exhalait par la grille.

Le seul bruit qui rappelât la vie, c’était celui que faisaient les autres prisonniers à l’heure de promenade dans la cour. Ceux-là, au moins, voyaient le ciel libre au-dessus de leurs têtes. Ils ne respiraient pas l’air à travers une meurtrière; ils avaient les jambes libres, et ils pouvaient causer à leur guise. Jusque dans la prison le malheur avait ses degrés. L’éternel mécontentement des hommes était deviné par Rafael. Il enviait ceux qui circulaient dans la cour, considérant leur situation comme une des plus désirables; et ceux-là enviaient les gens du dehors, qui jouissaient de la liberté; et les passants peut-être étaient eux aussi mécontents de leur sort, et ambitionnaient, qui sait quoi?... Alors que la liberté est si bonne!... Ils méritaient d’être prisonniers.

Rafael était aussi malheureux qu’on peut l’être. Dans un élan de désespoir il avait essayé de s’évader en creusant un souterrain, et maintenant la surveillance pesait sur lui, continue et accablante. Il avait voulu se distraire en psalmodiant d’une voix monotone les prières qu’il avait apprises de sa mère, et retenues seulement par fragments. On l’avait fait taire. Prétendait-il par hasard se faire passer pour fou? Allons, silence! On voulait le garder intact, sain de corps et d’esprit, pour que le bourreau n’eût pas affaire à un malade.

Fou! il ne voulait pas l’être! Mais la réclusion, l’immobilité, la nourriture, insuffisante et mauvaise, venaient à bout de lui. Il avait des hallucinations, la nuit, quand il fermait les yeux, importuné par la lumière réglementaire, à laquelle il n’avait pu s’accoutumer en quatorze mois; une idée extravagante le tourmentait souvent: ses ennemis, des inconnus qui voulaient le tuer, lui avaient, croyait-il, mis l’estomac sens dessus dessous; de là, ces cruels élancements qui le torturaient.

Le jour, il pensait constamment à son passé, mais avec des souvenirs si troubles qu’il croyait évoquer l’histoire d’un autre.

Il se rappelait son retour au petit village natal, après un premier emprisonnement pour coups et blessures; son renom dans toute la région, la foule des clients dans l’auberge de la place, qui étaient enthousiastes de ses faits et gestes: Quel brutal, ce Rafael! La plus belle fille du village se décidait à être sa femme, plus par crainte que par tendresse; les Conseillers municipaux le flattaient, le nommaient garde-champêtre, et encourageaient sa brutalité pour qu’il les servît, le fusil à la main, dans les élections. Il régnait sans obstacle sur tout le canton; il intimidait les autres, les gens du parti battu; mais, à la fin, ceux-ci, fatigués, mirent la main sur un certain bravache, qui revenait aussi du bagne et le campèrent en face de Rafael.

Nom de Dieu! l’honneur professionnel était en jeu; il fallait frotter les oreilles à cet individu qui lui prenait son pain. Il se mit à l’affût, l’atteignit d’une balle qui le blessa mortellement, et l’acheva à coups de crosse, pour l’empêcher de crier et de gigoter davantage. Enfin... ces choses-là sont communes entre hommes!... Résultat: la prison, où il retrouva d’anciens compagnons; puis le procès; tous ceux qui le redoutaient autrefois déposèrent contre lui pour se venger de la crainte qu’il leur avait inspirée. Enfin vint la terrible sentence, suivie de ces quatorze mois maudits, passés dans l’attente de la mort, qui devait venir de Madrid, mais qui, sans doute, voyageait en charrette, tant elle tardait!

Rafael ne manquait pas de courage. Il pensait à Juan Portela, à Francisco Esteban, le Brave, à tous ces vaillants paladins, dont les hauts faits chantés dans des romances, l’avaient toujours enthousiasmé; il se sentait capable d’affronter, comme eux, le moment suprême.

Mais, certaines nuits, il sursautait, comme mû par un ressort caché, et sa chaîne résonnait d’un cliquetis sinistre. Il criait comme un enfant, et aussitôt se repentait de sa lâcheté, et tentait, en vain, d’étouffer ses gémissements. C’était un autre qui criait en lui, un inconnu qui avait peur et qui pleurnichait. Il ne se calmait qu’après avoir bu une demi-douzaine de tasses de cette acre décoction de caroubes et de figues, que, dans la prison, on nommait café.

De l’ancien Rafael qui désirait la mort, pour en finir vite, il ne restait que l’enveloppe. Le nouveau, qui s’était formé dans ce tombeau, songeait, avec terreur, que quatorze mois s’étaient déjà écoulés, et que nécessairement la fin était proche. Il se serait résigné, de bon cœur, à mener pendant quatorze mois encore cette vie misérable.

Il avait peur; il sentait que le moment fatal était proche; il le voyait partout, dans les figures curieuses qui apparaissaient au guichet; dans la présence de l’aumônier, qui venait le voir maintenant tous les après-midi, comme si cette infecte cellule était le meilleur endroit pour causer et fumer une cigarette. Mauvais, mauvais signe!

Les questions du visiteur étaient des plus inquiétantes. Rafael était-il bon chrétien? «Oui, mon père». Il respectait les prêtres et jamais ne leur avait manqué en quoi que ce fût. On n’avait rien à dire de sa famille; tous les siens étaient allés dans la montagne, défendre le Roi légitime, parce qu’ainsi l’avait ordonné le curé du village. Et pour affirmer sa foi, il tirait d’entre les haillons, qui lui couvraient la poitrine, un paquet crasseux de scapulaires et de médailles.

Ensuite, l’aumônier lui parlait de Jésus, qui, tout Fils de Dieu qu’il était, s’était vu dans une situation semblable à la sienne. Cette comparaison enthousiasmait le pauvre diable. Quel honneur!... Mais, quoique flatté de cette ressemblance dans leur destinée, il désirait qu’elle se réalisât complètement le plus tard possible.

Vint le jour où la terrible nouvelle éclata comme un coup de tonnerre. Tout était terminé à Madrid. La mort arrivait, mais cette fois à grande vitesse, par le télégraphe.

Quand un employé lui dit que sa femme, avec la petite qui était née pendant son incarcération, rôdait autour de la prison et demandait à le voir, il n’eut plus de doute. Puisqu’elle avait quitté le village, c’est que la chose était imminente.

On lui suggéra de demander sa grâce, et il se cramponna furieusement à cette suprême espérance de tous les malheureux. D’autres n’avaient-ils pas réussi? Pourquoi pas, lui aussi? Il en coûtait si peu à cette bonne dame de Madrid[J], de lui sauver la vie! c’était l’affaire d’une petite signature.

Et à tous les funèbres visiteurs venus par curiosité ou par devoir: avocats, curés, journalistes, il demandait en tremblant d’une voix suppliante, comme s’ils pouvaient le sauver:

—Qu’en pensez-vous? Signera-t-elle?

Le lendemain, on l’emmènerait, sans doute, à son village, gardé et ligoté, comme une bête sauvage, qui va à l’abattoir. Le bourreau était déjà là, avec son attirail. Sa femme, attendant le moment de la sortie pour le voir, passait des heures à la porte de la prison: c’était une forte fille brune, aux grosses lèvres dont les sourcils se rejoignaient et qui, en remuant ses jupes bouffantes et superposées, exhalait une âcre odeur d’étable.

Elle était comme ébahie de se trouver là. Dans son regard stupide, on lisait plus de stupéfaction que de douleur; et la vue du poupon, cramponné à son énorme poitrine, lui tirait seule quelques larmes.

«Seigneur, quelle honte pour la famille! Elle savait bien que cet homme finirait ainsi! Plût au ciel que la petite ne fût pas venue au monde!»

L’aumônier essayait de la consoler. Qu’elle se résignât? Elle pouvait encore rencontrer, une fois veuve, un homme qui la rendrait plus heureuse. Cette pensée semblait la ranimer; elle en vint même à parler de son premier amoureux, un brave garçon, qui s’était retiré par crainte de Rafael, et qui, maintenant, s’approchait d’elle, dans le village et dans les champs, comme s’il voulait lui dire quelque chose.

—Non! ce ne sont pas les hommes qui manquent—disait-elle avec calme, en essayant de sourire.

—Mais je suis très chrétienne, et, si j’en prends un autre, je veux que ce soit devant l’Église.

En remarquant le regard étonné du prêtre et des geôliers, elle revint au sentiment de la réalité, et ses larmes forcées reprirent de plus belle.

La nouvelle arriva, à la nuit tombante. La grâce était signée. Cette dame que Rafael croyait voir là-bas à Madrid au milieu de toutes les splendeurs, comme une madone sur les autels, vaincue par les télégrammes et les prières, épargnait la mort au condamné.

La grâce eut dans la prison un retentissement de tous les diables, comme si l’on avait signifié à chacun des prisonniers sa mise en liberté.

—Réjouis-toi, disait l’aumônier à la femme du criminel gracié, on ne va pas tuer ton mari; tu ne seras pas veuve.

La jeune femme demeura silencieuse. Dans son cerveau semblaient germer lentement des idées, qu’elle s’efforçait d’écarter.

—Bien! dit-elle enfin, avec calme, et quand sortira-t-il de prison?

—Sortir de prison?... Es-tu folle? Jamais. Il peut s’estimer heureux d’avoir la vie sauve. Il ira au bagne, en Afrique, et comme il est jeune et fort, il pourrait bien vivre encore vingt ans.

Pour la première fois, la femme pleura de toute son âme; mais elle pleurait de désespoir, de rage; la tristesse n’y était pour rien.

—Allons, femme, disait le prêtre, irrité. C’est tenter Dieu. On lui a sauvé la vie, comprends-tu? Il n’est plus condamné à mort... Et tu te plains encore?

La femme cessa de pleurer. Ses yeux brillèrent d’une expression de haine.

—Bon! qu’on ne le tue pas... je m’en réjouis. Il est sauvé; mais moi?...

Et après un long silence, elle ajouta avec des sanglots qui secouaient sa chair brune et ardente:

—Alors, la condamnée, c’est moi!

UN HOMME A LA MER

A la nuit tombante, la lourde barque San Rafaël sortit de Torrevieja, avec une cargaison de sel pour Gibraltar.

La cale était bondée. Sur le pont, une montagne de sacs s’entassait autour du grand mât. Pour passer de la proue à la poupe, les marins longeaient les bordages, gardant l’équilibre à grand’peine.

La nuit était belle, une nuit de printemps, avec des étoiles à foison. La brise, fraîche et assez irrégulière, tantôt gonflait la grande voile latine en faisant gémir le mât, tantôt cessait brusquement, et l’ample voile retombait comme défaillante, avec un sonore battement d’ailes.

L’équipage—cinq hommes et un jeune garçon—soupa, après la manœuvre de sortie. Ils vidèrent la marmite fumante, où, du patron au mousse, avec la fraternité coutumière aux marins, ils plongeaient tour à tour leur morceau de pain. Ceux qui n’étaient pas de service, disparurent ensuite par l’écoutille, et le ventre gonflé de vin et de jus de pastèque, allèrent reposer sur le dur matelas.

A la barre resta le père Chispas[K], vieux requin édenté, qui accueillit avec des grognements d’impatience les dernières instructions du patron. Près de lui se tenait Juanillo, son protégé, un novice, qui faisait sur le San Rafael son premier voyage, et lui gardait une vive reconnaissance, car c’était grâce à lui, qu’il faisait partie de l’équipage et pouvait ainsi apaiser sa faim, qui n’était pas petite!

Aux yeux de Juanillo, cette misérable barque prenait des airs de vaisseau-amiral, de bateau enchanté, nageant dans l’abondance. Le souper de ce soir-là était le premier repas sérieux qu’il eût fait dans sa vie.

Il avait vécu jusqu’à dix-neuf ans, affamé, presque nu comme un sauvage, dormant dans la chaumière délabrée, où sa grand’mère gémissait et priait, immobilisée par ses rhumatismes. Le jour, il aidait à lancer les barques, il déchargeait les paniers de poisson, ou allait en parasite dans les bateaux qui allaient pêcher le thon et la sardine, avec l’espoir de rapporter au logis un peu de menu fretin. Maintenant, grâce au père Chispas, qui lui était tout dévoué, parce qu’il avait connu son père, Juanillo était devenu un vrai marin. Pour la première fois, il portait des souliers énormes qu’il contemplait avec adoration. Et après cela, l’on disait que la mer... Allons donc! Le métier de marin était le meilleur de tous!

Sans perdre de vue la proue, ni lâcher le gouvernail, courbé pour scruter les ténèbres entre la voile et les tas de sacs, le père Chispas l’écoutait avec un sourire ironique.

—Oui, tu n’as pas mal choisi... Pourtant le métier a ses risques... Tu verras... quand tu auras mon âge... Mais ta place n’est pas ici: va te poster à l’avant, et préviens-moi, si tu vois quelque barque devant nous.

Juanillo courut le long du bordage avec la ferme assurance des gamins de la plage.

—Prends garde! mon garçon! Prends garde!

Déjà, il était à la proue. Assis près du boute-hors, il scrutait la surface noire de la mer, au fond de laquelle les étoiles scintillantes se reflétaient comme des serpentins de lumière.

La barque, lourde et pansue, plongeait après chaque vague, avec solennité, et les gouttes d’eau rejaillissaient jusqu’au visage de Juanillo. Deux traînées d’écume phosphorescente glissaient des deux côtés de la proue massive, et le haut des voiles gonflées se perdait dans les ténèbres...

Pas de vie plus belle, songeait Juanillo!

—Père Chispas!... une cigarette, cria-t-il tout à coup.

—Viens la chercher.

Il accourut, suivant le bordage, du côté opposé au vent. C’était à un moment de calme plat, et la voile, ondulant, allait retomber le long du mât... Mais soudain passa une rafale: le bateau pencha brusquement. Juanillo, pour garder l’équilibre, se cramponna au bord de la voile, qui, au même instant, se gonflant à éclater, lança la barque à toute vitesse, et, poussant le jeune homme avec une force irrésistible, le projeta au loin comme une catapulte. Dans le claquement des eaux qui s’entr’ouvraient sous lui, Juanillo crut entendre des paroles confuses, peut-être la voix du vieux timonier, criant:—«Un homme à la mer!»

Il descendit longtemps... longtemps! étourdi par le coup et par la soudaineté de la chute. Avant de se rendre un compte exact des choses, il se trouva à la surface nageant et aspirant furieusement le vent froid... Et la barque?... Il ne la voyait plus. La mer était très sombre, oh! bien plus sombre que vue du haut du pont!

Il crut distinguer une tache blanche, un fantôme qui flottait au loin. Il se dirigea vers lui, puis le perdit de vue, puis l’aperçut ailleurs, du côté opposé, enfin, désorienté, changea de direction, et fit de vigoureuses brasses, sans savoir où il allait.

Ses souliers lui semblaient de plomb. Les maudits! Pour la première fois qu’il les portait! Son bonnet lui blessait les tempes; son pantalon le tirait en bas, comme s’il s’allongeait jusqu’au fond de la mer et balayait les algues.

—Du calme, Juanillo, du calme!

Il avait confiance. Il savait bien nager et se sentait capable de tenir le coup pendant deux heures. Sans doute, on viendrait le repêcher. Un plongeon! Rien de plus! Etait-ce ainsi qu’on mourait? Passait encore dans une tempête, comme ç’avait été le cas de son père et de son aïeul; mais par une nuit si belle, une mer si calme, mourir de la poussée d’une voile, c’était une mort stupide!

—Holà, les camarades de la barque!... Père Chispas... Patron!

Mais les cris le fatiguaient. Deux ou trois fois, les lames lui fermèrent la bouche. Malédiction!... Vues de la barque, elles semblaient insignifiantes; mais en pleine mer, plongé dans l’eau jusqu’au cou, forcé de mouvoir continuellement les bras, pour se maintenir à la surface, elles l’étouffaient, le frappant de leur sourde ondulation, et devant lui, elles creusaient de profonds abîmes, aussitôt refermés, comme pour l’engloutir.

Il espérait encore, mais non sans une certaine inquiétude. Oui, il tiendrait le coup pendant deux heures. Il nageait bien plus longtemps sur la plage et sans fatigue. Seulement c’était aux heures du soleil, sur une mer de cristal et d’azur, alors qu’il voyait au-dessous de lui, dans une transparence féerique, les rochers jaunes, avec leurs grandes algues, pareilles à des rameaux de corail vert, leurs coquillages roses, leurs étoiles de nacre, leurs fleurs lumineuses aux pétales de chair, frissonnant d’être effleurées par les poissons au ventre d’argent... Mais maintenant, il était sur une mer d’encre, perdu dans les ténèbres, accablé par le poids de ses vêtements, ayant sous ses pieds un nombre infini d’épaves, et de noyés déchiquetés par des poissons voraces... Parfois, au contact de son pantalon trempé, il frémissait, se croyant effleuré par des dents aiguës.

Las et défaillant, il s’étendit sur le dos, et se laissa porter par les vagues. Les renvois du souper remontaient à ses lèvres. Le maudit repas! Qu’il lui coûtait cher!... Il allait finir par mourir là, stupidement. L’instinct de conservation le fit se retourner. Peut-être le cherchait-on; s’il restait étendu, l’on passerait près de lui, sans l’apercevoir. Il se remit à nager, avec la fébrile énergie du désespoir. Il se dressait sur la crête des vagues, pour voir plus loin, allant brusquement d’un côté, puis de l’autre, et s’agitant indéfiniment dans le même cercle...

Maintenant il coulait doucement, sentant dans sa bouche une amertume saumâtre; ses yeux s’aveuglèrent; le flot se ferma sur sa tête rase; mais entre deux lames un léger remous se forma, des mains crispées surgirent; il reparut à la surface...

Ses bras s’engourdissaient. Sa tête se penchait sur sa poitrine, appesantie par le sommeil. Le ciel lui parut changé; les étoiles étaient rouges, comme des éclaboussures de sang. La mer ne l’effrayait plus; il avait envie de se laisser bercer par elle, et de se reposer enfin...

Il se souvenait de sa grand’mère, qui sans doute à cette heure pensait à lui. Il voulut prier comme il avait entendu cent fois prier la pauvre vieille. Notre père qui êtes aux cieux... Il priait mentalement, mais tout à coup, sans qu’il s’en rendît compte, sa langue remua, et il dit d’une voix rauque, qui ne semblait pas être la sienne: «Canailles, bandits! ils m’abandonnent!»

Il enfonça de nouveau; il disparut, malgré ses efforts... Il descendit dans les ténèbres, comme une masse inerte; mais sans savoir comment, il reparut encore à la surface.

Maintenant les étoiles lui semblaient noires, plus noires que le ciel, pareilles à des gouttes d’encre.

Cette fois, c’était la fin... Son corps était de plomb. Il coula droit, entraîné par le poids de ses souliers neufs. Et, tandis qu’il s’engloutissait dans l’abîme où gisent les bateaux naufragés et les squelettes des cadavres dévorés, de plus en plus, son cerveau s’enveloppait de brouillard épais et il répétait:

—Notre Père... Notre Père... Bandits! Cochons! ils m’ont abandonné!

LA RAGE

De tous les points de la huerta les habitants accouraient à la chaumière de Pascual Caldéra[L], dont ils franchissaient la porte, avec un mélange d’émotion et de crainte.

«Comment allait le petit? Mieux?...» Le père Pascual, entouré de sa femme, de ses belles-sœurs, et même de ses parents les plus éloignés, rassemblés par le malheur, accueillait avec une satisfaction mélancolique ces marques de sympathie des voisins pour la santé de son fils.—Oui: il allait mieux! Depuis deux jours, il ne souffrait pas de cette «chose» horrible, qui bouleversait la maison. Et les laboureurs taciturnes, amis de Caldéra, ainsi que les bonnes commères, à qui l’émotion arrachait des cris, mettaient le nez à la porte de la chambre et demandaient timidement: «Comment te trouves-tu?»

Le fils unique de Caldéra était là, tantôt couché, sur l’ordre de sa mère, qui ne pouvait concevoir de maladie sans juger nécessaires le bol de bouillon et le lit; tantôt assis, la mâchoire dans les mains, les yeux obstinément fixés sur le coin le plus sombre de la pièce. Le père, ses gros sourcils blancs froncés, se promenait sous la treille qui ombrageait sa porte, dès qu’il restait seul, ou bien, entraîné par l’habitude, allait jeter un coup d’œil sur les champs voisins, mais sans la moindre envie de se baisser pour arracher une de ces mauvaises herbes qui déjà poussaient dans les sillons. Que lui importait à présent cette terre, que sa sueur et la vigueur de ses muscles avaient fécondée?... Il n’avait que ce fils, produit d’un mariage tardif, et c’était un rude gars, travailleur et taciturne comme lui; un soldat de la glèbe qui faisait son devoir sans avoir besoin d’injonctions ni de menaces, ne manquant jamais de s’éveiller en pleine nuit, lorsqu’arrivait le tour d’arrosage, et qu’il fallait abreuver les champs, à la lueur des étoiles; agile à sauter de son cher lit de garçon installé sur un banc de la cuisine, en rejetant couvertures et peaux de mouton, pour chausser ses espadrilles, dès les premières notes du coq matinal.

Le père Pascual ne lui avait jamais souri. C’était le père, à la mode latine; le terrible maître de la maison, qui, au retour du travail, mange seul, servi par l’épouse, qui attend debout, dans une attitude de soumission.

Mais ce masque grave et dur de maître absolu cachait une admiration sans bornes pour ce fils, son meilleur ouvrage. Avec quelle prestesse il chargeait un tombereau! Comme il mouillait sa chemise en maniant la pioche, avec un vigoureux mouvement de va-et-vient qui semblait lui rompre la ceinture! Qui montait comme lui les bidets à poil, et leur sautait sur le dos avec autant de grâce, rien qu’en appuyant le bout d’une espadrille sur les jambes de derrière de la bête?... Et ce laborieux n’était ni buveur ni querelleur. Lors du tirage au sort, il avait eu la chance d’amener un bon numéro, et à la Saint-Jean il devait épouser une jeune fille d’une métairie voisine, qui n’entrerait pas dans la chaumière de ses beaux-parents sans apporter quelques lopins de terre. C’était un riant avenir que rêvait le père Pascual; le bonheur, la continuation honnête et paisible des traditions familiales; un autre Caldéra qui, lorsqu’il vieillirait, travaillerait à son tour le sol fécondé par les aïeux, pendant qu’une troupe de petits «Calderitas», plus nombreux chaque année, joueraient autour du cheval attelé à la charrue, et regarderaient avec une certaine frayeur le grand-père au parler laconique, aux yeux larmoyants de vieillesse, assis au soleil, à la porte de la chaumière!

*
* *

Seigneur! Comme s’évanouissent les illusions des hommes!... Un samedi que Pascualet revenait de chez sa fiancée, vers minuit, un chien l’avait mordu, dans un sentier de la huerta; une mauvaise bête, qui silencieusement était sortie d’un massif de roseaux, et, au moment où le jeune homme se baissait pour lui jeter une pierre, lui avait enfoncé ses crocs dans l’épaule. La mère qui, les nuits où il allait faire sa cour, l’attendait pour lui ouvrir la porte, éclata en gémissements, à la vue du demi-cercle livide où les dents étaient marquées en rouge, et elle trottina dans la chaumière, préparant potions et cataplasmes.

Le garçon rit des frayeurs de la pauvre femme. «Tais-toi, maman, tais-toi!» Ce n’était pas la première fois qu’un chien le mordait. Il avait encore les marques des coups de dents reçus dans son enfance, quand il allait par la huerta, lançant des pierres aux chiens des chaumières. Le vieux Caldéra parla, dans son lit, sans paraître ému: le lendemain, son fils irait chez le vétérinaire, qui lui cautériserait la plaie avec un fer rouge. Tels étaient ses ordres, et il n’y avait pas à répliquer.

Le jeune homme subit l’opération avec impassibilité, en bon descendant de ces Maures qui ont colonisé la huerta de Valence. Total, quatre jours de repos. Et même alors, ce travailleur, au risque de nouvelles souffrances, voulut aider son père avec son bras endolori. Les samedis, quand il se présentait après le coucher du soleil dans la métairie de sa fiancée, on lui demandait toujours des nouvelles de sa santé:

«Eh bien! cette morsure, comment va-t-elle?» Il haussait gaiement les épaules, sous le regard interrogateur de la jeune fille, et tous deux finissaient par s’asseoir à une extrémité de la cuisine; ils demeuraient là dans une contemplation muette, ou parlaient de l’achat du trousseau et du lit nuptial, sans oser se rapprocher, raides et graves, laissant entre eux l’espace suffisant pour «la manœuvre d’une faucille», comme disait en riant le père de la fiancée.

Plus d’un mois s’écoula. Seule, la mère n’avait pas oublié l’accident. Elle suivait son fils d’un regard anxieux. Hélas! Vierge souveraine! La huerta paraissait abandonnée de Dieu et de sa sainte Mère! Dans la chaumière du Templat, un enfant souffrait les tourments de l’enfer, pour avoir été mordu par un chien enragé. Les gens de la huerta venaient contempler avec effroi la pauvre créature. C’était un spectacle auquel la malheureuse mère n’osait assister, car elle songeait à son fils: Ah! si ce Pascualet, grand et fort comme une tour, allait avoir le sort de cet infortuné...

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* *

Un matin, Pascualet ne put se lever du banc où il dormait dans la cuisine: sa mère l’aida à monter dans le grand lit nuptial qui occupait une partie de la chambre à coucher, la meilleure pièce de la chaumière. Il avait la fièvre, il se plaignait de douleurs aiguës à l’endroit où il avait été mordu; un frisson intense lui courait par tout le corps, il grinçait des dents, et ses yeux s’obscurcissaient d’un voile jaunâtre. Alors vint, sur sa vieille jument trotteuse, le plus ancien médecin de la huerta, don José, avec ses éternels purgatifs pour toute espèce de maladies, et ses bandages imbibés d’eau salée pour les blessures. A la vue du malade, il fit la grimace. C’était grave, très grave! Un cas que pouvaient seuls soigner les grands médecins établis à Valence, et qui en savaient plus que lui.

Caldéra attela sa carriole et y fit monter Pascualet. Le garçon, déjà remis de sa crise, souriait, affirmant qu’il ne sentait plus qu’une légère cuisson. De retour au logis, le père paraissait plus tranquille. Un médecin de Valence avait fait une piqûre à Pascualet. Un personnage très sérieux qui avait encouragé le malade par de bonnes paroles, non sans se plaindre en le regardant fixement d’avoir été consulté si tardivement.

Durant une semaine les deux hommes allèrent tous les jours à Valence, mais un matin Pascualet ne put bouger. La crise revint, plus aiguë, arrachant des cris d’effroi à la pauvre mère. Il claquait des dents et poussait des gloussements qui faisaient jaillir l’écume aux coins de sa bouche; ses yeux semblaient se gonfler, jaunes et saillants, comme d’énormes grains de raisin. Il se redressait avec des contorsions de douleur, et sa mère se pendait à son cou, hurlant d’épouvante, tandis que Caldéra, athlète silencieux et calme, maintenait d’une étreinte vigoureuse les bras de Pascualet, avec une force calme et, de haute lutte, le contraignait à l’immobilité.

«Mon fils! mon fils!» pleurait la mère.

Hélas! son fils, c’était à peine si elle le reconnaissait. Il lui paraissait autre, comme s’il ne restait de lui que l’enveloppe et comme si un démon s’était logé dans son corps, martyrisant cette chair sortie de ses entrailles de mère et allumant dans les yeux de l’infortuné de sinistres lueurs.

Puis venaient le calme, l’anéantissement. Toutes les femmes des environs, réunies dans la cuisine, discutaient sur le sort du malade, et maudissaient le médecin de la ville, et ses diaboliques piqûres. C’était lui qui l’avait mis dans cet état; avant de se soumettre à son traitement, le garçon était beaucoup mieux. Ah! le bandit! Et le gouvernement ne châtiait pas cette engeance! Non, il n’y avait pas d’autres remèdes que les anciens, les remèdes consacrés, produit de l’expérience des générations, qui, pour avoir vécu avant nous, en savaient bien plus long.

Un voisin partit en quête d’une vieille sorcière, qui soignait les morsures de chiens et de serpents et les piqûres de scorpions. Une voisine amena un vieux chevrier presque aveugle, qui guérissait, par la vertu de sa salive, rien qu’en faisant des croix avec elle sur la chair malade.

Les décoctions d’herbes de la montagne et les croix faites avec la salive donnaient l’espoir d’une guérison immédiate, quand on vit le malade, qui était resté immobile et muet pendant quelques heures, fixer sur le sol un regard de stupeur, comme s’il sentait venir en lui je ne sais quoi d’étrange qui, avec une force de plus en plus grande, s’emparait peu à peu de tout son être. Bientôt une nouvelle crise jeta le doute dans l’esprit des femmes, qui discutèrent de nouveaux remèdes.

La fiancée vint avec ses grands yeux de vierge brune tout mouillés de larmes; et, s’avançant timidement tout près du malade, elle osa pour la première fois lui prendre la main, tout en rougissant de cette audace, sous son teint de cannelle. «Comment vas-tu!...» Et lui, si amoureux autrefois, se dérobait à cette tendre étreinte et, détournant les yeux pour ne pas voir sa bien-aimée, cherchait à se cacher, comme honteux de son état.

Et la mère pleurait. Reine des cieux! Il était très mal; il allait mourir!... Si du moins on pouvait savoir quel chien l’avait mordu, pour couper la langue à l’animal, et en faire un emplâtre d’une vertu miraculeuse, comme le conseillaient les gens d’expérience!...

*
* *

Sur la huerta sembla déchaînée la colère de Dieu. Des chiens en avaient mordu d’autres! et l’on ne savait plus distinguer ceux d’entre eux qui étaient contaminés. On les croyait tous enragés! Les enfants reclus dans les chaumières contemplaient, par la porte entre-bâillée, la vaste plaine avec des regards de terreur; les femmes allaient par les sentiers tortueux, en groupe compact, inquiètes, tremblantes, accélérant le pas aux premiers abois résonnant derrière les massifs de roseaux.

Les hommes se méfiaient de leurs chiens, s’ils les voyaient baver, haletants et tristes; et le lévrier, compagnon de chasse, le roquet aboyeur, gardien du logis, l’affreux mâtin qu’on attache à la charrette pour veiller sur elle en l’absence du maître, étaient mis en observation ou abattus froidement, derrière les murs de la basse-cour.

«Les voilà! les voilà!», criait-on, de chaumière en chaumière, pour annoncer le passage d’une troupe de chiens, qui, hurlants, affamés, la laine ou le poil souillé de boue, poursuivis jour et nuit dans une course sans trêve, avaient dans les yeux la folie des bêtes traquées. Un frisson semblait passer dans la huerta; les chaumières fermaient leurs portes, se hérissaient de fusils.

Les détonations partaient des massifs de roseaux, des champs aux herbes hautes, des fenêtres de chaumières, et quand les vagabonds, repoussés, harcelés de toutes parts, allaient vers la mer dans un galop frénétique, les douaniers, campés sur l’étroite bande de sable, les mettaient en joue et les accueillaient par une décharge: les chiens faisaient volte-face et, passant entre ceux qui les poursuivaient, le fusil à la main, laissaient plus d’un cadavre gisant au bord des canaux. Le soir, des coups de feu lointains dominaient les rumeurs de la plaine obscure. Toute forme se mouvant dans l’ombre attirait une balle; autour des chaumières les fusils répondaient aux sourds hurlements.

Les hommes avaient peur de leur mutuel effroi et se fuyaient.

A peine la nuit tombée, la huerta restait sans lumière, sans âme qui vive dans ses sentiers, comme si la mort eût pris possession de la plaine ténébreuse, verte et souriante aux heures de soleil. Une petite tache rouge, comme une larme de lumière, tremblait au milieu de cette obscurité: elle venait de la chaumière de Caldéra, où les femmes, assises autour de la lampe, soupiraient, attendant avec épouvante les cris stridents du malade, le claquement de ses dents, le bruit de ses muscles, se tordant sous les bras qui l’assujettissaient.

La mère se pendait au cou de ce furieux, qui faisait peur aux hommes. Ce n’était plus son enfant avec ses yeux exorbités, sa face livide, noirâtre, ses convulsions de bête martyrisée, sa langue qui émergeait parmi des bouillons d’écume, haletant d’une soif inextinguible. Il appelait la mort, avec des hurlements désespérés, se frappait la tête contre les murs, tentait de mordre; mais n’importe, c’était encore son fils, et elle ne le redoutait pas, comme les autres. La bouche menaçante s’arrêtait près du visage hâve, baigné de larmes: «Maman! maman!» Il la reconnaissait dans ses courts moments de lucidité. Elle ne devait pas le craindre; elle, jamais il ne la mordrait! Et comme s’il avait besoin d’une proie pour assouvir sa rage, il plantait ses dents dans la chair de ses bras, et s’acharnait, jusqu’à faire jaillir le sang.

«Mon fils! mon fils!» gémissait la mère.

Et elle essuyait l’écume mortelle sur la bouche convulsée, puis portait le mouchoir à ses yeux, sans peur de la contagion. Caldéra, dans sa gravité sombre, ne prenait point garde aux yeux menaçants et farouches que le malade fixait sur lui. Pascualet ne respectait plus son père, mais l’énergique Caldéra, bravant sa fureur, le maintenait sur le lit, quand il tentait de fuir comme s’il avait besoin de promener par le monde l’horrible douleur qui torturait ses entrailles.

Il n’y avait plus, entre les crises, de longs intervalles de calme: elles étaient presque continues; le forcené s’agitait, déchiré, ensanglanté par ses propres morsures, la face noirâtre, les yeux vacillants et jaunes, telle une bête monstrueuse, qui n’a plus rien de l’espèce humaine. Le vieux médecin ne demandait plus de ses nouvelles. A quoi bon? C’était fini... Les femmes pleuraient sans espoir. La mort était certaine: elles déploraient seulement les longues heures, les jours peut-être d’atroce martyre qui attendaient encore le pauvre Pascualet.

*
* *

Caldéra ne trouvait point, parmi ses parents et amis, d’hommes vaillants pour l’aider à maintenir le malade. Tous regardaient avec épouvante la porte de la chambre à coucher, comme si, derrière, était caché le plus grand des périls. Affronter les fusils dans les sentiers, au bord des canaux, voilà qui convenait à des hommes; un coup de couteau pouvait se rendre; à une balle, on ripostait par une autre; mais, hélas! cette bouche écumante, elle tuait d’une morsure! Oh! ce mal sans remède, où l’homme se tordait dans une interminable agonie, comme le lézard coupé en deux par la pioche!...

Pascualet ne reconnaissait plus sa mère. Dans ses derniers instants de lucidité, il l’avait repoussée avec une tendre brusquerie. Elle devait s’en aller! Il craignait de lui faire du mal! Les amies entraînèrent la pauvre femme hors de la chambre, la maintenant, de vive force, dans un coin de la cuisine.

Caldéra, d’un suprême effort de sa volonté mourante, attacha le malade sur le lit. Ses gros sourcils tremblèrent et ses yeux clignotants se mouillèrent de larmes tandis qu’il serrait fortement la corde pour immobiliser le jeune homme sur cette couche où il était né. Il sembla au père qu’il l’ensevelissait et lui creusait sa fosse. Le malade se débattait en contorsions folles, sous les bras roidis; Caldéra dut faire un grand effort pour l’assujettir sous les liens qui entraient dans les chairs. Avoir vécu tant d’années, pour se voir enfin contraint à cette besogne! Avoir créé cette vie, et, effrayé par tant de souffrances inutiles, souhaiter qu’elle s’éteigne au plus vite!

... Seigneur Dieu! pourquoi ne pas achever tout de suite ce pauvret, dont la mort était inévitable?

Il ferma la porte de la chambre pour échapper à l’horreur de ces cris stridents; mais dans la chaumière résonnait toujours ce halètement de la rage, auquel répondaient les lamentations de la mère et des voisines groupées autour de la lampe dont la lueur se mourait...

Caldéra frappa du pied sur le sol. «Silence, les femmes!» Mais pour la première fois on lui désobéit. Alors il sortit, fuyant ce chœur gémissant.

La nuit descendait. Son regard se porta sur l’étroite bande jaunâtre qui marquait encore à l’horizon la fuite du jour. Sur sa tête brillaient les étoiles. Des chaumières à peine visibles partaient des hennissements, des aboiements, des gloussements, derniers frissons de la vie animale, avant le sommeil. Cet homme rude sentit une impression de vide, au milieu de cette nature aveugle, insensible aux douleurs des créatures. Qu’importait sa souffrance aux points lumineux qui le regardaient de là-haut?...

De nouveau, le hurlement lointain du malade arriva à ses oreilles, à travers la petite fenêtre ouverte de la chambre à coucher. Les tendresses des premiers temps de sa paternité remontèrent du fond de son âme. Il se rappela les nuits blanches, passées dans cette chambre, à promener le petit, en proie aux souffrances du bas âge. A présent, il gémissait encore, mais sans espoir, dans les tortures d’un enfer anticipé, avec, pour dénouement, la mort.

Caldéra eut un geste d’effroi et porta les mains à son front, comme pour chasser une idée cruelle. Puis il parut hésiter.

Pourquoi pas?

—Pour qu’il ne souffre plus... pour qu’il ne souffre plus!

Il entra dans la maison pour en ressortir aussitôt, avec son vieux fusil à deux coups: il courut vers la petite fenêtre, comme s’il craignait de se repentir et introduisit l’arme par l’ouverture.

Il entendit encore le halètement d’angoisse, le claquement des dents, le hurlement féroce, mais tout proches, comme s’il était à côté du misérable. Ses yeux, habitués à l’obscurité, virent le lit au fond de la pièce sombre, le corps secoué de soubresauts, la tache pâle du visage, qui apparaissait et disparaissait tour à tour dans des convulsions désespérées.

Il eut peur du tremblement de ses mains, de l’agitation de son pouls, lui, l’enfant de la huerta, sans autre distraction que la chasse, accoutumé à abattre les oiseaux presque sans les regarder.

Les cris de la pauvre mère lui en rappelèrent d’autres, lointains, très lointains,—voilà vingt-deux ans!—quand elle avait mis au monde son fils unique, sur ce même lit.

Quoi! finir ainsi!... Ses yeux, levés au ciel, voilés par les larmes, le virent noir, affreusement noir, sans une étoile:

«Seigneur! pour qu’il ne souffre plus! pour qu’il ne souffre plus!»

Et, répétant ces mots, il épaula, puis chercha la détente, d’un doigt qui tremblait... Deux détonations formidables retentirent...

LA FILLE DE LA SORCIÈRE

Dans ce wagon de troisième classe, les voyageurs connaissaient presque tous Marieta, la belle veuve en deuil, qui assise près de la portière avec un nourrisson dans ses bras, fuyait les regards et l’entretien des voisines.

Les vieilles paysannes la regardaient, les unes curieusement, les autres avec haine, à travers les anses de leurs paniers énormes, posés sur leurs genoux, avec toutes les emplettes qu’elles avaient faites à Valence. Les hommes, mâchant de mauvais cigares, lui lançaient d’ardentes œillades.

Dans tout le wagon, l’on parlait d’elle, l’on contait son histoire.

C’était la première fois que Marieta osait sortir de chez elle depuis la mort de son mari. Trois mois s’étaient écoulés. Sans doute, elle n’avait plus peur de Teulaí[M], le frère cadet de son mari; un petit homme qui, à vingt-cinq ans, était la terreur du canton! un bravache, aimant follement à faire le coup de feu, qui, né riche, avait abandonné ses terres, pour vivre en aventurier, tantôt dans les villages, grâce à la tolérance des alcades, tantôt dans la montagne, quand ceux qui lui voulaient du mal osaient dénoncer ses exploits.

Marieta paraissait tranquille et satisfaite. Oh, la méchante bête! Avoir l’âme si noire, et être si jolie, avoir un port si majestueux qu’elle semblait une reine.

Ceux qui ne l’avaient jamais vue, s’extasiaient sur sa beauté. Elle était comme les Vierges, patronnes des villages: elle avait une peau pâle et transparente comme de la cire, qui par moments se colorait d’une teinte rosée; des yeux noirs, fendus en amandes, aux longs cils; un cou superbe, avec deux plis horizontaux, qui faisaient ressortir l’éclat de sa blanche carnation. Elle était grande, avec des seins fermes, qui accentuaient leur relief, au moindre mouvement, sous les vêtements noirs.

Oui, elle était bien belle!... On s’expliquait ainsi la folie de Pepet, son infortuné mari.

En vain, toute la famille s’était opposée au mariage. Prendre une pauvre, lui, si riche! c’était absurde, d’autant plus qu’on la savait fille d’une sorcière, et partant héritière de ses mauvaises pratiques!

Mais lui n’en voulut point démordre. La mère de Pepet mourut de chagrin. Au dire des voisines, elle aima mieux s’en aller de ce monde que de voir chez elle la fille de la Sorcière; et Teulaí, bien qu’il fût un vaurien, peu soucieux de l’honneur de la famille, faillit se quereller avec son frère. Il ne pouvait se résigner à avoir pour belle-sœur une gaillarde, jolie sans doute, mais, qui—suivant les affirmations faites au cabaret par des témoins oculaires, gens des plus respectables—préparait des breuvages malfaisants, aidait sa mère à extraire la graisse du corps des petits vagabonds, pour fabriquer de mystérieux onguents... et se frottait de cette pâte, tous les samedis, à minuit, avant de s’envoler par la cheminée...

Pepet, qui se riait de tout, avait fini par se marier avec Marieta: et c’était ainsi qu’elle était devenue maîtresse de ses vignes, de ses caroubiers, de la grande maison de la rue Mayor, et des écus que la mère de Pepet gardait dans les coffres de sa chambre à coucher.

Il était fou! Ces deux louves lui avaient donné quelque boisson malfaisante, «des poudres magnétiques,» qui, affirmaient les commères les plus expérimentées, lient pour toujours par un charme d’une puissance infernale.

La sorcière ridée, aux petits yeux méchants, qui ne pouvait traverser la place du village, sans que les gamins la poursuivissent à coups de pierres, était demeurée seule en sa cahute des environs, devant laquelle personne ne passait la nuit, sans faire le signe de la croix. Pepet avait tiré Marieta de cet antre, heureux d’avoir pour lui la plus belle femme du canton.

Mais quelle façon de vivre! Les bonnes femmes la rappelaient d’un air scandalisé. On voyait bien qu’un tel mariage s’était conclu par l’artifice du Malin. C’était à peine si Pepet sortait de la maison: il oubliait les champs, laissait libres les journaliers, ne voulait point se séparer un moment de sa femme. Les gens, par la porte entrebâillée et par les fenêtres toujours ouvertes, surprenaient leurs embrassements. Ils les voyaient se poursuivre, avec force éclats de rire et force caresses, en pleine ivresse de bonheur, narguant tout le monde par le spectacle de leurs jouissances effrénées. Ce n’était pas là vivre en chrétiens. C’étaient des chiens en fureur courant l’un après l’autre dans les ardeurs d’une passion inextinguible. Ah! la fieffée vaurienne! Elle et sa mère, avec leurs breuvages, embrasaient les entrailles de Pepet.

On s’en rendait bien compte, en le voyant de plus en plus maigre, de plus en plus jaune, de plus en plus petit, pareil à un cierge qui fond...

Le médecin du village, le seul qui se moquait des sorcières, des philtres, et de la crédulité populaire, parlait de les séparer: c’était, selon lui, l’unique remède; mais ils continuèrent à vivre ensemble: lui, de plus en plus exténué et misérable; elle, grossissant au contraire, pimpante, superbe, défiant insolemment la médisance de ses airs de souveraine. Ils eurent un fils; et deux mois après, Pepet mourut lentement, comme une lumière qui s’éteint, appelant sa femme jusqu’au dernier moment, et tendant vers elle ses mains avec passion.

Ce qu’on clabauda au village! C’était sûrement là l’effet des breuvages malfaisants! La vieille s’enferma dans sa masure, craignant d’être maltraitée; la fille ne se hasarda pas dans les rues, pendant plusieurs semaines; les voisins l’entendaient se lamenter. Enfin, bravant les regards hostiles, elle alla, plusieurs fois, l’après-midi, au cimetière, avec son bébé.

Au début, elle avait peur de Teulaí, son terrible beau-frère, pour qui tuer était simplement un acte viril, et qui, indigné de la mort de Pepet, parlait au cabaret de tordre le cou à la veuve, et à la sorcière de belle-mère! Mais il y avait un mois qu’on ne le voyait plus. Il devait être dans la montagne, avec les bandits, ou peut-être les affaires l’avaient-elles appelé à l’autre extrémité de la province. Marieta osa enfin sortir du village et se rendre à Valence, pour ses emplettes... Oh! la belle dame! Quels airs importants elle se donnait avec l’argent de son pauvre mari! Peut-être avait-elle espéré que les petits messieurs lui diraient un mot, en lui voyant si gentille mine...

Des chuchotements hostiles bourdonnaient dans le wagon. Les regards se portaient de tout côté sur elle, mais Marieta ouvrait ses grands yeux impérieux, tout chargés de dédain et se remettait à contempler les plantations de caroubiers, les champs d’oliviers poudreux, les maisons blanches, qui fuyaient, le long du train en marche, pendant que l’horizon s’enflammait au contact du soleil qui s’enfonçait dans d’épaisses toisons d’or.

Le train s’arrêta dans une petite gare. Les femmes, qui avaient le plus jasé sur Marieta, se hâtèrent de descendre, en jetant devant elles leurs corbeilles et leurs cabas de sparte.

La belle veuve, avec son bébé au bras, et le panier aux emplettes appuyé sur sa forte hanche, sortit à pas lents. Elle laissa prendre de l’avance à ces commères hostiles, car elle voulait être seule, sans avoir la douleur d’entendre leurs médisances.

Dans les rues du bourg, étroites, tortueuses, aux larges auvents, il y avait peu de jour. Les dernières maisons s’alignaient des deux côtés de la grand’route. Au delà, se voyaient les champs, qui bleuissaient à l’approche du crépuscule, et au loin, sur le large ruban de la route poudreuse, s’égrenaient, comme des fourmis, les femmes qui, avec leurs paquets sur la tête, gagnaient le village le plus proche, dont le clocher dressait, derrière un coteau, son bonnet de tuiles vernissées, luisant aux derniers reflets du soleil.

Marieta était brave: cependant elle ressentit une inquiétude soudaine, en se voyant seule sur la route. La course était bien longue; il ferait nuit close, avant son arrivée au logis.

Sur une porte, se balançait la branche d’olivier, poudreuse et desséchée, enseigne d’une auberge. Au-dessous, tournant le dos au village, était un petit homme, appuyé au jambage, les mains dans sa ceinture.

Marieta arrêta sur lui ses regards... Si elle allait, quand il tournerait la tête, reconnaître en lui son beau-frère, quel saisissement, mon Dieu! Mais, sûre qu’il était bien loin, elle poursuivit sa route, se plaisant à évoquer la cruelle idée d’une telle rencontre, parce qu’elle la croyait impossible; et pourtant, elle tremblait à la seule pensée que c’était peut-être Teulaí, cet homme, posté à la porte de l’auberge. Elle passa devant lui sans lever les yeux.

Bonsoir, Marieta.

C’était lui... En face de la réalité, la veuve ne ressentit pas tout d’abord l’émoi de tout à l’heure; elle ne pouvait plus douter! C’était Teulaí, le bandit au sourire perfide, qui la regardait avec des yeux plus inquiétants que ses paroles.

Elle répondit «Salut» d’une voix défaillante. Elle, si grande, si forte, sentit ses jambes mollir, et même elle dut faire un effort, pour ne point laisser tomber son enfant.

Teulaí souriait sournoisement. Il n’y avait pas lieu de s’effrayer. N’étaient-ils pas parents? Il se réjouissait de la rencontre; il l’accompagnerait au village, et chemin faisant, ils parleraient de certaines affaires.

Avance! avance! disait le petit homme.

Elle le suivit, soumise comme une brebis. C’était un singulier contraste: cette femme grande, robuste, fortement musclée, semblait traînée par Teulaí, qui n’était pourtant qu’un gringalet débile, pitoyable et malingre, et dont les regards acérés aux lueurs étranges révélaient seuls le caractère. Mais Marieta savait ce dont il était capable. Des hommes vigoureux et vaillants étaient tombés vaincus par cette méchante bête.

A la dernière maison du bourg, une vieille femme balayait en chantonnant, le devant de sa porte.

—Bonne femme! Bonne femme! cria Teulaí.

La bonne femme accourut, laissant là son balai. Le beau-frère de Marieta était trop connu à plusieurs lieues à la ronde, pour ne pas être obéi sur-le-champ.

Il arracha l’enfant à la veuve, et, sans le regarder, comme pour éviter un attendrissement indigne de lui, il le passa à la vieille en la chargeant d’en avoir soin... C’était l’affaire d’une demi-heure! Ils reviendraient vite le chercher, dès qu’ils auraient terminé certaine affaire.

Marieta, éclatant en sanglots, s’élança sur le petit pour l’embrasser; mais son beau-frère la tira brusquement:

—«Avance! avance!»

Il se faisait tard. Subjuguée par la terreur qu’inspirait ce petit homme venimeux à tous ceux qui l’entouraient, elle continua à avancer, sans son enfant et sans son panier, pendant que la vieille, en se signant, s’empressait de rentrer chez elle.

On distinguait à peine, comme des points indécis sur la route blanche, les femmes qui se rendaient au village voisin. Les vapeurs grises de la nuit tombante s’étendaient à la surface des champs, les bois prenaient des tons d’azur sombre, et, là-haut, dans le ciel violet palpitaient les premières étoiles.

Ils marchèrent en silence quelques minutes; enfin la veuve s’arrêta, avec une fermeté résolue qui était l’effet de la peur... Il pouvait s’expliquer là aussi bien qu’ailleurs. Les jambes de Marieta tremblaient; elle balbutiait et n’osait lever les yeux, afin de ne pas voir son beau-frère.

Au loin, résonnaient des grincements de roues; des voix que l’écho prolongeait s’appelaient à travers champs, rompant le silence du crépuscule.

Marieta regardait la route, avec anxiété. Personne! ils étaient seuls.

Teulaí, toujours avec son sourire infernal, parlait lentement... Ce qu’il avait à lui dire, c’était de faire sa prière; si elle avait peur, elle pouvait mettre son tablier devant sa figure. On ne tuait pas impunément le frère d’un homme comme lui.

Marieta se rejeta en arrière, avec l’expression épouvantée de celui qui s’éveille en plein péril. Son imagination troublée par la peur, avait conçu, avant d’en arriver là, les pires brutalités, d’horribles coups de bâtons, son corps meurtri, ses cheveux arrachés; mais... faire sa prière en se voilant le visage et mourir! Et ces choses affreuses dites si froidement!

Par un flot de paroles, tremblante, suppliante, elle essaya d’attendrir Teulaí. Tout cela n’était que mensonges. Elle avait aimé de toute son âme son pauvre frère; elle l’aimait toujours. S’il était mort, c’est qu’il n’avait pas voulu l’écouter; et elle, elle n’avait pas eu le courage d’être froide et de se dérober aux embrassements d’un homme si passionné.

Le bravache l’écoutait, accentuant de plus en plus son sourire, qui tournait à la grimace:

—«Tais-toi, fille de la Sorcière!»

Elle et sa mère avaient tué le pauvre Pepet. Tout le monde le savait; elles l’avaient consumé, en lui faisant boire des drogues malfaisantes... Et si lui-même l’écoutait maintenant, elle serait capable de l’ensorceler lui aussi. Mais non! il ne tomberait pas dans le piège, comme son nigaud de frère!

Et, pour prouver son énergie d’hyène, qui n’aimait que le sang, il saisit de ses mains osseuses la tête de Marieta et la leva pour la voir de plus près, contemplant sans émotion ses joues pâles, ses yeux noirs et ardents, qui brillaient à travers ses larmes.

—Sorcière... empoisonneuse!

Petit et chétif en apparence, il abattit d’une poussée cette femme robuste, au corps superbe et ferme, la fit tomber à genoux, et, reculant, chercha quelque chose dans sa ceinture.

Marieta était anéantie. Personne sur la route! Au loin les mêmes cris, les mêmes grincements de roues! Les grenouilles coassaient dans une mare voisine; les grillons menaient grand bruit sur les berges; un chien hurlait lugubrement là-bas dans les dernières maisons du village. Les champs disparaissaient dans les vapeurs de la nuit.

Se voyant seule, convaincue qu’elle allait mourir, toute sa fierté s’évanouit. Elle se sentit faiblir, comme au temps où elle était petite et où sa mère la battait; et elle se mit à sangloter.

—Tue-moi! gémit-elle, en ramenant sur son visage son tablier noir, qu’elle enroula autour de sa tête.

Teulaí s’approcha d’elle, impassible, un pistolet à la main. Il entendit encore la voix de sa belle-sœur, qui poussait derrière la toile sombre, des lamentations de petite fille, le priait d’en finir vite, de ne pas la faire souffrir, mêlant à ses supplications des fragments de prières qu’elle récitait précipitamment. En homme d’expérience, il chercha avec le canon de son pistolet un point dans cette enveloppe noire, et tira les deux coups sans arrêt.

Dans la fumée et le feu de la poudre, il vit Marieta se redresser, comme mue par un ressort, puis retomber, les jambes secouées par les convulsions de l’agonie...

Toujours calme, en homme qui ne craint rien et compte, au pis aller, se réfugier dans la montagne, Teulaí revint au bourg voisin, pour y chercher son neveu. En le prenant aux bras de la vieille femme épouvantée, il faillit pleurer:

—Mon pauvre petit! disait-il en l’embrassant.

Sa conscience était satisfaite, et son âme débordait de joie: il était sûr d’avoir fait pour l’enfant une grande chose!