Pourparlers indispensables avant d'amener le roi de Prusse à Dresde. Il avait, notamment avec le roi de Prusse, appelé à ce rendez-vous et point encore arrivé, des questions assez graves et assez délicates à traiter. Le cri des peuples allemands contre le passage des troupes était devenu général et violent. Napoléon avait compté, pour nourrir ses armées pendant leur marche, sur les denrées que la Prusse s'était engagée à fournir à un prix convenu. Mais ne voulant pas révéler la direction de ses mouvements, il n'avait pas dit d'avance quels chemins suivraient ses troupes, et elles étaient réduites à dévorer où elles passaient la subsistance des populations. Les soldats du maréchal Davout, toujours bien pourvus à l'avance, ceux du maréchal Oudinot, sortis à peine des mains du maréchal Davout, avaient causé moins de mal parce qu'ils avaient éprouvé moins de besoins. Au contraire ceux du maréchal Ney et du prince Eugène, venant de plus loin, ayant déjà beaucoup souffert, et comptant dans leurs rangs un grand nombre d'Allemands, s'étaient très-mal conduits. Souffrances des peuples de la Prusse foulés par le passage des armées. Les Wurtembergeois dans le corps du maréchal Ney, les Bavarois dans celui du prince Eugène, avaient excité des cris de douleur sur leur route, s'inquiétant peu d'encourir une réprobation qui devait s'adresser aux Français plus qu'à eux. Une circonstance plus grave encore s'était produite. Napoléon, bien qu'il eût sur l'Oder Stettin, Custrin, Glogau, et sur l'Elbe Magdebourg et Hambourg, voulait avoir entrée dans Spandau surtout à cause de Berlin dont cette forteresse était la proche voisine. Il lui fallait aussi Pillau qui était la clef du Frische-Haff, belle mer intérieure, au moyen de laquelle on pouvait aller par eau de Dantzig à Kœnigsberg sans rencontrer les Anglais. On avait à peine parlé de ces places dans le traité d'alliance, mais on avait dit que la Prusse n'y aurait que des vétérans, et que la France pourrait y déposer son matériel de guerre. Enlèvement de Spandau. On s'était servi de ces stipulations insidieuses pour s'emparer de Spandau et de Pillau. On y avait d'abord introduit avec du matériel des artilleurs français pour le garder, et bientôt des bataillons d'infanterie. L'émotion avait été vive à Berlin, et toute l'adresse de M. de Narbonne, qui s'était occupé de ces affaires avant de partir pour Wilna, n'avait pas suffi pour calmer le roi de Prusse et M. de Hardenberg. Renouvellement des terreurs du roi de Prusse. Ceux-ci étaient revenus l'un et l'autre à leurs terreurs accoutumées. Le roi voulait voir Napoléon à quelque prix que ce fût, mais ce prince, toujours triste depuis ses malheurs, détestant les fêtes et l'éclat, croyant lire dans tous les regards une offensante pitié, à peine à l'aise chez lui, plus mal à l'aise chez les autres, aurait désiré recevoir Napoléon à Potsdam, plutôt que d'aller au milieu des pompes de Dresde lui apporter ses craintes, ses chagrins, ses pressantes questions. Il voudrait voir Napoléon, mais le voir à Potsdam. Néanmoins tenant à s'aboucher avec lui, n'importe où, pour se rassurer sur ses intentions, pour lui faire entendre le cri des peuples, il était résigné à se rendre à Dresde, s'il le fallait absolument, et il avait envoyé M. de Hatzfeld auprès de Napoléon pour s'expliquer avec lui sur ce sujet. M. de Hatzfeld était ce grand seigneur prussien que Napoléon avait failli faire fusiller en 1806, et que depuis il avait pris en singulière faveur (ce qui prouve, indépendamment de raisons plus hautes, qu'il ne faut pas se hâter de faire fusiller les gens); il venait exposer à Napoléon les perplexités de son souverain.

Il est convenu qu'il le verra à Dresde. Napoléon le reçut bien, et le rassura autant qu'il put; mais ne se souciant ni d'entendre de trop près les plaintes des Prussiens, ni de perdre son temps à faire un long détour, voulant surtout compléter la grande scène qu'il donnait à Dresde par la présence du roi de Prusse, il fit dire au roi que Potsdam n'était pas sur sa route, qu'il lui était impossible d'y passer, et qu'il tenait beaucoup à l'entretenir à Dresde même. Ce désir était un ordre, qui fut transmis sur-le-champ au roi Frédéric-Guillaume.

Nouvelles que M. de Bassano apporte à Dresde en arrivant. M. de Bassano, en arrivant à Dresde, y avait apporté d'autres affaires non moins graves, d'abord la réponse de l'Angleterre au dernier message pacifique de la France, secondement le récit d'une démarche fort singulière et fort imprévue du prince Kourakin. Le ministère anglais avait accueilli avec moins de hauteur que d'ordinaire cette nouvelle proposition de paix, il l'avait accueillie en cabinet que la lutte a fatigué, mais que l'expérience a rendu incrédule. L'attribution de la Sicile à la maison de Bourbon, du Portugal à la maison de Bragance, lui aurait suffi, malgré tous les autres changements opérés en Europe, si on avait ajouté à ces concessions la restitution de la couronne d'Espagne à Ferdinand VII, non que le gouvernement britannique tînt beaucoup au prisonnier de Valençay, mais parce que le public de Londres, épris des Espagnols, ne voulait pas les abandonner. Il y avait donc un commencement de rapprochement dans les données des deux puissances, mais, indépendamment de l'obstacle toujours entier et toujours insurmontable de la couronne d'Espagne, le cabinet anglais n'avait point paru croire que la proposition de paix fût sérieuse, tout en l'accueillant plus poliment que de coutume.

Demande de passe-ports faite à l'improviste par le prince Kourakin. Cette réponse de l'Angleterre à nos ouvertures n'avait pas du reste plus d'importance que les ouvertures elles-mêmes, mais la dernière démarche du prince Kourakin affecta bien autrement Napoléon. Constamment préoccupé du soin de différer les hostilités jusqu'au mois de juin, afin de laisser pousser l'herbe et reposer ses troupes une vingtaine de jours sur la Vistule, il n'avait pas cessé d'appréhender, malgré toutes ses précautions, une brusque initiative des Russes. Or, la démarche du prince Kourakin était de nature à le confirmer dans ses craintes. Ce prince, fastueux et doux, fort attaché à la paix, et ayant travaillé sans relâche à la conserver, venait cependant, à la veille même du départ de M. de Bassano, de demander ses passe-ports. Ses motifs, alors assez difficiles à démêler, n'étaient autres que les suivants. D'abord on avait refusé de lui rendre le domestique de l'ambassade compromis dans l'affaire du commis de la guerre; le commis avait été jugé, convaincu, et fusillé; le domestique était détenu; ensuite on n'avait pas daigné discuter les propositions apportées par M. de Serdobin, parce qu'on ne voulait pas s'expliquer, et parce que la condition de rétrograder au moins sur l'Oder déplaisait souverainement. Le prince Kourakin, susceptible, quoique assez conciliant, prenant ces refus et ce silence pour un dédain qui lui était personnel, croyant qu'au point où en étaient les choses il serait exposé à Paris à des traitements tous les jours plus humiliants, avait, sans ordre de son gouvernement, demandé ses passe-ports. M. de Bassano décide le prince à la reprendre. M. de Bassano s'était attaché à lui montrer tout ce qu'une pareille démarche présentait de grave, lui avait expliqué le refus de rendre le domestique réclamé par la nature des inculpations dirigées contre ce domestique, le refus de négocier sur les bases qu'avait apportées M. de Serdobin par ce qu'avait d'inadmissible la proposition d'un mouvement rétrograde, et était ainsi parvenu à lui faire retirer ou suspendre la demande de ses passe-ports. Mais restait le fait de cette demande inexplicable, et Napoléon tenait tellement à son plan, que le moindre doute sur l'exécution de ce plan le remplissait d'inquiétude. Ses troupes se reposaient sur la Vistule depuis les premiers jours de mai. Il persistait dans son projet de les y laisser jusqu'aux approches de juin, puis d'employer quinze jours à les porter sur le Niémen, et de commencer ainsi les hostilités à la mi-juin. Napoléon, inquiet sur les dispositions que semble supposer la conduite du prince Kourakin, ordonne une nouvelle démarche à M. de Lauriston, toujours pour empêcher les Russes de prendre l'initiative. Craignant qu'Alexandre ne fût pas assez contenu depuis qu'il n'avait plus M. de Lauriston à ses côtés, ne comptant pas assez sur l'influence de M. de Narbonne, il imagina, même après toutes les démarches qu'il avait déjà ordonnées, une démarche nouvelle pour parer au danger qu'il redoutait. M. de Lauriston était resté à Saint-Pétersbourg, comme M. de Kourakin à Paris, depuis le départ des deux empereurs. M. de Lauriston, quoique toujours traité avec égards, ne voyait personne, rencontrait quelquefois M. de Soltikoff, chargé des relations extérieures en l'absence du chancelier, mais le rencontrait pour ne rien dire, et ne rien entendre. Napoléon lui expédia le 20 mai l'ordre de demander à se rendre sur-le-champ à Wilna, auprès de la personne du czar, pour des communications importantes qu'il ne pouvait faire qu'à lui seul, ou à son chancelier; de se transporter ensuite à Wilna, de voir Alexandre et M. de Romanzoff, de les instruire de la demande de passe-ports présentée par le prince Kourakin, de se récrier beaucoup sur une démarche si brusquement hostile, de se récrier également sur la condition apportée par M. de Serdobin, et consistant à exiger avant toute négociation l'évacuation immédiate de la Vieille-Prusse (la supposition était fort exagérée, car l'évacuation devait suivre, et non précéder les négociations); de déclarer qu'à aucune époque, après Austerlitz, après Friedland, Napoléon n'avait imposé au czar vaincu une condition aussi déshonorante; de s'informer enfin si décidément on voulait avoir la guerre, si on voulait la rendre inévitable et violente en portant atteinte à l'honneur d'un adversaire qui ne comptait pas la faiblesse parmi ses défauts, ni l'humilité parmi ses qualités. Si M. de Lauriston n'obtenait pas la permission de pénétrer jusqu'à l'empereur Alexandre, ce qui serait rigoureux, car un ambassadeur peut toujours prétendre à s'approcher du souverain auprès duquel il est accrédité, il devait prendre ses passe-ports. Mais ces nouvelles communications transmises à Wilna, devant provoquer des réponses de Wilna à Saint-Pétersbourg, ne pouvaient manquer d'exiger du temps, et comme il s'agissait de gagner seulement quinze à vingt jours, il était à croire qu'on y réussirait. M. de Lauriston, s'il obtenait la permission de se rendre à Wilna, avait ordre de tout observer avec ses yeux fort exercés de militaire, d'expédier même chaque jour des courriers bien choisis pour le quartier général français, car, ajoutait Napoléon, dans ce moment d'hostilités imminentes, où toutes les communications deviennent plus difficiles qu'en guerre même, un courrier intelligent qui vient de traverser les avant-postes est le meilleur des informateurs.

Quelques nouvelles de Suède et de Turquie. D'autres affaires attirèrent encore l'attention de Napoléon au milieu des fêtes de Dresde. La Suède, la Turquie, avaient en effet de quoi l'occuper. On avait reçu de Stockholm de nouvelles communications qui paraissaient venir du prince royal; elles étaient de nature à faire supposer qu'il était possible de le ramener, et Napoléon, qui ne se figurait pas à quel point la haine avait pénétré dans ce cœur, à quel point l'ambition des Suédois s'était détournée de la Finlande vers la Norvége, et qui d'ailleurs ignorait le traité secret du 5 avril, n'était pas loin d'espérer une diversion opérée sur le flanc des Russes par trente ou quarante mille Suédois. Aussi attendait-il avec impatience M. Signeul, plusieurs fois annoncé, mais point encore arrivé.

Les nouvelles de Turquie semblaient lui promettre une autre diversion également très-importante. Il en était sous le rapport des informations, aux événements qui avaient fait envoyer l'amiral Tchitchakoff sur le bas Danube, c'est-à-dire au refus des Turcs de traiter, et à la reprise des hostilités contre les Russes. De plus, les Turcs se croyant trompés par tout le monde, et voulant tromper tout le monde à leur tour, n'avaient pas dit qu'en refusant la Moldavie et la Valachie, ils étaient prêts cependant pour avoir la paix à sacrifier la Bessarabie, et afin d'engager les Français à entrer immédiatement en campagne, ils leur promettaient leur alliance, qu'ils étaient bien décidés à ne jamais accorder. Napoléon, qui avait nommé, en quittant Paris, le général Andréossy, personnage instruit et grave, son ambassadeur à Constantinople, lui fit expédier de pressantes instructions pour conclure définitivement l'alliance avec les Turcs, en leur annonçant qu'à l'arrivée de ces nouvelles instructions les hostilités seraient commencées. Il se flatta donc que menant déjà les Prussiens et les Autrichiens avec lui contre les Russes, il parviendrait aussi à jeter dans leurs flancs les Suédois d'un côté, les Turcs de l'autre.

Nécessité d'arrêter ses idées sur l'avenir de la Pologne, en commençant la nouvelle guerre de Russie. Restait à régler, avant de s'enfoncer dans les régions septentrionales, l'importante affaire de la Pologne, au sujet de laquelle la présente guerre semblait engagée. Si jamais occasion avait paru opportune pour revenir sur l'acte odieux et impolitique du partage de la Pologne, que le grand Frédéric avait eu l'audace de concevoir, que Marie-Thérèse avait eu la faiblesse de consentir, et Catherine l'adresse de se faire proposer, c'était celle assurément où le plus grand des guerriers modernes, n'ayant plus à compter avec les copartageants de la Pologne, ayant arraché à la Prusse la part qu'elle avait eue jadis, et pouvant payer à l'Autriche celle qui lui appartenait encore, marchait contre la Russie à la tête de six cent mille soldats. Une de ces batailles comme il en avait gagné dans les champs d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, paraissait en ce moment devoir suffire. Aussi tout le monde s'attendait à voir reconstituer la Pologne, et pensait même que c'était là le motif qui mettait encore une fois les armes aux mains de Napoléon. On se trompait, comme ce récit a dû le prouver; mais poussé à cette nouvelle guerre par l'entraînement de sa destinée et de son caractère, que pouvait-il faire en se portant au delà de la Vistule et du Niémen, s'il n'essayait pas de reconstituer la Pologne? À quoi employer, en effet, ces provinces qu'une guerre heureuse devait bientôt lui soumettre, si ce n'est à ce noble usage? Il allait conquérir, tout l'annonçait au moins, la Lithuanie et la Volhynie, il pouvait acheter la Gallicie, n'était-il pas naturel de les joindre au grand-duché de Varsovie pour les constituer en royaume? Sans être l'un de ces politiques systématiques pour lesquels la restauration de la Pologne est le grand but que devraient poursuivre sans relâche les nations européennes, Napoléon, amené de nouveau à combattre la Russie, avait admis le projet de cette restauration comme la suite naturelle de la guerre qu'il était sur le point d'entreprendre. Malheureusement son bon sens, qui, dans ses entreprises téméraires, le poursuivait comme une sorte de remords, lui laissait peu espérer le succès de cette œuvre réparatrice. Difficultés qui s'offrent à l'esprit de Napoléon lorsqu'il songe à reconstituer la Pologne. Dans sa première campagne de 1807, il avait trouvé de l'enthousiasme à Posen, à Cracovie, à Varsovie surtout, et dans quelques autres grandes villes, foyers ordinaires des sentiments nationaux, mais nulle part il n'avait remarqué cet élan universel et irrésistible qui aurait pu rendre praticable une reconstitution nationale. Et les choses n'étaient pas en 1812 sensiblement changées! La haute noblesse était partagée, la petite ruinée, le peuple péniblement occupé à lutter contre la misère: personne en tout cas ne comptait assez complétement sur le succès pour se livrer corps et âme à la nouvelle entreprise. Ajoutez, comme circonstance aggravante, que le blocus continental, onéreux surtout en Pologne, avait peu attaché les intérêts du pays à la France, et entièrement aliéné les juifs, qui dans une guerre auraient pu être d'une grande utilité à cause de leurs ressources commerciales. L'armée polonaise véritable foyer des sentiments patriotiques polonais. La ferveur des sentiments polonais se rencontrait presque exclusivement dans l'armée, dont une partie avait combattu avec nous en Italie, en Allemagne, en Espagne, dont l'autre, formée sous le prince Poniatowski, mais toujours à notre école, s'était illustrée en 1809 dans la défense du grand-duché. Toutes deux en effet étaient remplies d'une noble ardeur. Le corps qui avait été confié au prince Poniatowski était d'environ 36 mille hommes. Sa distribution et son éparpillement dans les divers corps de l'armée française. On en avait réuni neuf à dix mille en une division, qui, sous le commandement du général Grandjean, servait dans le corps du maréchal Davout, et un nombre à peu près égal dans une autre division, qui, sous le général Girard, servait dans le corps de réserve du maréchal Victor. Enfin il arrivait d'Espagne, sous le titre de légion de la Vistule, trois régiments excellents, que Napoléon voulait placer dans sa garde. C'était, avec quelques dépôts répandus à Dantzig, à Modlin, à Varsovie, avec plusieurs régiments de lanciers polonais, un total d'environ 70 mille hommes, dignes compagnons des Français, les aimant, en étant aimés, et poussant jusqu'à la rage la haine des Russes. La vraie Pologne était là; elle était aussi dans la grande et patriotique ville de Varsovie, et dans deux ou trois autres villes du grand-duché, dont il était facile de réveiller l'enthousiasme. Mais soulever toute la nation par une commotion générale, subite, électrique, qui aurait pu produire des prodiges, Napoléon ne s'en flattait guère en se reportant à l'année 1807, où malgré le prestige de la nouveauté et l'entraînement d'espérances alors indéfinies, le résultat avait été si restreint. Ne se promettant pas des Polonais tout ce qu'il aurait eu besoin d'en obtenir, il ne voulait pas leur promettre tout ce qu'ils auraient pu désirer, et n'entendait par exemple s'engager à exiger de la Russie leur rétablissement en corps de nation, que dans le cas où ils l'aideraient à la vaincre complétement. Former une vaste armée polonaise était le plus sûr moyen de reconstituer la Pologne. Sur quoi il comptait le plus, c'était sur la possibilité de développer l'armée polonaise, de la porter à 150 mille hommes, peut-être à 200 mille, et à refaire ainsi la nation par l'armée. La chose était praticable en effet, car la vaillante race des Polonais pouvait encore fournir dans la petite noblesse d'excellents officiers, dans le peuple d'excellents soldats, et en nombre très-considérable, mais à une condition cependant, c'est qu'on ferait pour la Pologne, qui était ruinée, les frais de cette organisation. Dépense qu'aurait entraînée cette formation, et difficulté d'y pourvoir. Il fallait pour cela dépenser cinquante, peut-être cent millions, réunir en un seul corps tout ce qu'on avait de Polonais, au lieu de les disperser dans l'immensité de l'armée française, et employer une campagne entière à y fondre cent vingt mille recrues, levées de la Vistule au Niémen. Par malheur il n'était guère probable que Napoléon voulût, en venant si loin, borner son rôle à celui d'instructeur des Polonais, et surtout dépenser à cet usage une telle partie de ses économies. N'ayant pas les puissantes ressources du crédit, ne se procurant des moyens financiers qu'à force d'ordre, ayant d'immenses armées à nourrir, il était devenu presque avare. On l'avait vu refuser à son frère Joseph des sommes qui auraient infiniment facilité la pacification de l'Espagne, se quereller aigrement avec Murat, avec Jérôme, avec Louis, pour des règlements de compte dont l'importance ne semblait pas le mériter; et on peut dire qu'il était aussi prodigue du sang de ses peuples qu'économe de leur argent, sachant bien qu'ils tiennent à l'un presque autant qu'à l'autre. Il était donc douteux qu'il fît pour la reconstitution de la Pologne le principal effort, celui de dépenser de l'argent, effort qui eût été le plus efficace, car lorsqu'on a fait une armée, on a presque fait une nation.

Projet moyen imaginé par Napoléon relativement à la Pologne. Napoléon, sans beaucoup attendre de la Pologne, se flattait cependant qu'on pourrait, au bruit d'une si vaste expédition, entreprise en apparence pour elle seule, exciter dans son sein un élan patriotique, et en obtenir au moins des soldats et de l'argent. Il était donc résolu à ne rien négliger pour provoquer cet élan, une chose toutefois exceptée, celle de s'engager irrévocablement dans une lutte à mort contre la Russie, à moins que la Pologne n'accomplît des prodiges; car, tout en se lançant dans cette guerre, son bon sens, malheureusement tardif, lui disait déjà, et trop peut-être, qu'il ne fallait pas la rendre implacable. Il aimait à penser qu'un coup brillant comme Austerlitz, Iéna ou Friedland, pourrait mettre l'empereur Alexandre à ses pieds, et lui procurer prochainement la paix continentale et maritime. Ce n'était pas, comme on l'a dit quelquefois, la liberté des Polonais qu'il craignait, car la liberté commençait à ne plus lui faire peur, depuis qu'il l'avait si bien étouffée en France. Mais l'engagement de ne signer qu'une paix triomphale, comme il l'aurait fallu pour obtenir de la Russie et de l'Autriche le rétablissement de la Pologne, était un engagement qu'il ne voulait prendre avec personne, parce que la fortune ne l'avait pas pris avec lui. Dans ces dispositions quelque peu incertaines, et qui malheureusement pouvaient en produire de semblables chez les Polonais, il avait résolu de choisir un homme considérable pour l'envoyer à Varsovie à titre d'ambassadeur, ce qui était, du reste, une première déclaration assez claire qu'il voyait dans le grand-duché de Varsovie un État nouveau, non plus simplement annexé à la Saxe, mais existant par lui-même, et pouvant devenir l'ancien royaume de Pologne. Ce personnage devait diriger les Polonais, les pousser à se confédérer, à se lever en masse, à former une diète générale et des diétines, à doubler, à tripler l'armée du prince Poniatowski, à expédier dans toutes les provinces les plus anciennement détachées de la Pologne, comme la Lithuanie et la Volhynie, des émissaires pour les exciter au même mouvement, en ajournant toutefois de semblables menées en Gallicie, à cause de l'Autriche dont il fallait ménager l'alliance. Idée d'envoyer un grand personnage à Varsovie, et choix pour ce rôle du prince de Talleyrand. Cet ambassadeur, chargé de reconstituer l'ancienne Pologne, devait être un personnage considérable, aussi propre à inspirer la prudence que la hardiesse, capable de prendre un grand ascendant, et par son nom seul indiquant l'importance de l'entreprise qu'il était chargé de diriger. Pour cette difficile mission, Napoléon avait songé à M. de Talleyrand, et bien que ce personnage nonchalant et railleur manquât un peu de chaleur pour un tel rôle, il était parfaitement choisi, car, indépendamment de ce qu'en sa vie il avait été tout, même révolutionnaire, et pouvait l'être encore, il avait un art de flatter les passions, une dextérité à les manier, une grandeur personnelle, qui en auraient fait en ce moment le vrai restaurateur de la Pologne, si elle avait pu être restaurée. À toutes ces aptitudes se joignait chez lui une convenance qui n'était pas à dédaigner, c'était d'être le confident, le favori jusqu'à l'infidélité de la cour de Vienne, et dès lors il devait moins qu'un autre inquiéter cette cour dans l'accomplissement d'une tâche délicate surtout à cause d'elle. Mais c'est par ce côté même que le projet échoua, car, avec une sorte d'impatience peu digne de lui, il commit sur ce sujet à Vienne, soit pour se faire valoir, soit pour se faire agréer, des indiscrétions qui déplurent singulièrement à Napoléon, réveillèrent en lui de nouvelles défiances, et le portèrent ainsi à se priver d'un instrument précieux. Ce choix abandonné par la faute de M. de Talleyrand. Il renonça donc à M. de Talleyrand, et arrivé à Dresde, cherchant autour de lui quelqu'un à envoyer à Varsovie, arrêta son choix sur un archevêque, car un prêtre convenait assez à la catholique Pologne. Cet archevêque fut celui de Malines, M. de Pradt. Choix de M. de Pradt pour l'ambassade de Varsovie. Il aurait été difficile de choisir un homme qui eût plus d'esprit et moins de conduite. Sans suite, sans tact, sans l'art de se mouvoir au milieu des partis, sans aucune des connaissances administratives dont il aurait fallu aider les Polonais, capable uniquement de saillies étincelantes, de plus assez peureux, il ne pouvait qu'ajouter à la confusion d'un soulèvement patriotique la propre confusion de son esprit. Mais Napoléon, très-restreint dans ses choix en fait d'hommes à employer dans un pays libre, trouvant sous sa main M. de Pradt, parce qu'il avait amené avec lui son aumônerie, fit brusquement appeler ce prélat, lui annonça sa mission, lui en traça la marche et le but d'un ton bref et impérieux, et du reste avec une parfaite sincérité.— Instructions verbales données par Napoléon à M. de Pradt. Il allait, disait-il, essayer de ramener à moins de grandeur, à moins d'ambition, à moins d'orgueil, le colosse russe, sans avoir toutefois la prétention de le détruire. Avec de telles intentions, refaire la Pologne était une chose indiquée, mais à la condition que la Pologne concourrait fortement à se refaire elle-même, et lui fournirait les moyens de vaincre la Russie, de la vaincre assez complétement pour qu'elle fût obligée de consentir à une pareille entreprise. Par quels moyens réussirait-il à battre une puissance qui avait l'immensité de l'espace pour refuge, et qui ne perdait pas grand'chose en livrant du territoire, puisque c'était du territoire sans culture et sans habitants, il n'avait pas à le dire, et il n'était pas même définitivement fixé sur la manière de s'y prendre. Peut-être il frapperait un coup écrasant, et terminerait la guerre en quelques mois. Mais cela n'était possible que si l'ennemi s'offrait d'assez près pour qu'on pût l'atteindre au cœur. Si la chance se présentait moins favorable, il s'établirait aux limites de la Vieille-Pologne, s'occuperait d'organiser celle-ci, lui demanderait deux cent mille hommes, en ajouterait cent mille des siens, et leur laisserait le soin d'épuiser la constance et les moyens de la Russie. Dans tous les cas, et surtout dans le dernier, il fallait que la Pologne montrât un grand élan, qu'elle donnât son sang en abondance, car la France ne pouvait pas avec le sien seulement lui rendre la vie. De plus, il fallait avec beaucoup d'élan beaucoup de prudence à l'égard de l'Autriche, propriétaire de la Gallicie, et médiocrement disposée à s'en dessaisir, se conduire par conséquent avec autant de mesure que de hardiesse, sans quoi on ferait échouer l'entreprise au début même. Mais par-dessus tout il fallait un entier dévouement de la part de la Pologne, car les efforts qu'il ferait pour elle seraient toujours proportionnés à ceux qu'elle ferait pour elle-même.—Partez, monsieur l'archevêque, ajouta Napoléon, partez sur-le-champ, dépensez beaucoup, animez tous les cœurs, mettez la Pologne à cheval sans me brouiller avec l'Autriche, et vous aurez bien compris et bien rempli votre mission.—Cela dit, il congédia l'archevêque sans lui laisser le temps d'élever des objections, que du reste il ne songeait guère à opposer, bien qu'il s'en soit vanté depuis. L'archevêque partit, à la fois effrayé et ébloui de sa tâche, car il avait l'ambition d'être dans son temps l'un de ces grands politiques dont le clergé a fourni jadis de si imposants modèles; mais il n'avait ni la patience ni le courage des rôles qu'il entreprenait, et en avait dégoût et peur dès qu'il les avait commencés. Départ de M. de Pradt pour Varsovie. On lui annonça de riches appointements, et on lui ordonna de se mettre sur-le-champ en route pour Varsovie. Sa nomination avait été si brusque, qu'il n'avait à sa disposition aucune des choses qu'il lui aurait fallu pour donner de l'éclat à une ambassade: il emprunta de l'argent, des domestiques, des secrétaires, et s'achemina vers sa destination.

Dispositions peu favorables de l'Autriche à l'égard du rétablissement de la Pologne. L'ordre qu'il avait reçu de ménager l'Autriche, tout en travaillant à exalter l'esprit des Polonais, était fort approprié à la difficulté du moment. En effet l'Autriche, qu'on avait actuellement sous la main, puisqu'on possédait à Dresde l'empereur et son ministre dirigeant, ne se montrait guère empressée à concourir à la reconstitution de la Pologne. Elle y avait cependant un grand intérêt, et la chose, pour la première fois, pour la dernière peut-être, était possible; de plus, la Prusse et la Russie y avaient perdu, et devaient y perdre plus qu'elle en territoire; l'Illyrie enfin était un beau prix de la Gallicie. Mais alors, opprimée par Napoléon, il était naturel que l'Autriche fût peu occupée de se créer des barrières contre la Russie; d'ailleurs elle se défiait de la compensation qu'on lui destinait. Effectivement, Napoléon, qui lui faisait espérer l'Illyrie, pourrait bien lui prendre la Gallicie, et puis ne lui restituer en Illyrie que des lambeaux qui seraient loin de la dédommager. Elle avait été si maltraitée dans les arrangements du siècle, surtout lorsque Napoléon en avait été l'auteur, qu'elle n'avait nulle envie d'être encore amenée à traiter avec lui des questions de territoire. Son langage était donc sur ce sujet froid, évasif, dilatoire, et Napoléon, sentant qu'elle allait être bientôt sur son flanc et ses derrières, la ménageait, et attendait tout d'une divinité de laquelle il avait l'habitude de tout attendre, la victoire.

Arrivée du roi de Prusse à Dresde. Napoléon avait déjà consacré une quinzaine de jours à ces diverses affaires, et se disposait à partir, lorsque le roi de Prusse, après avoir hâté ses préparatifs de voyage, parut à Dresde pour y compléter l'affluence des courtisans couronnés. Il y arriva le 26 mai, et y fut reçu avec les égards dus à son caractère, respectable quoique faussé par une dure nécessité, et à son rang, bien élevé encore parmi les rois, malgré les malheurs de la Prusse.

Ses entretiens avec Napoléon. Napoléon lui parla avec sincérité de ses projets, dans lesquels la destruction du royaume de Prusse n'entrait nullement, quoiqu'on le dît à Berlin et dans toute l'Allemagne, destruction cependant qui deviendrait un fait à l'instant même, s'il avait la moindre raison de se défier d'une puissance dont le territoire était sa base indispensable d'opérations. Il parvint à cet égard à rassurer Frédéric-Guillaume et son chancelier, M. de Hardenberg, à leur persuader que l'occupation de Spandau, de Pillau, était la suite non d'une arrière-pensée, mais d'une prudence bien naturelle quand on s'aventurait si loin, et au milieu de populations travaillées de l'esprit le plus hostile; il s'excusa des maux causés aux sujets du roi en alléguant l'urgence et la nécessité, et consentit à faire porter dans le compte ouvert avec la Prusse toutes les fournitures arrachées aux habitants par les corps en marche; il promit enfin au roi et à son ministre un large dédommagement territorial si la guerre était heureuse. Pourtant, malgré la netteté de son langage, plein d'autant de franchise que de hauteur, il ne parvint à donner ni au roi ni au ministre cette sécurité entière dont ils auraient eu besoin pour devenir sincères, et que ne pouvait pas inspirer d'ailleurs un conquérant si prompt et si variable dans ses desseins, qui depuis son apparition dans le monde imposait chaque année une face nouvelle au continent européen. Toutefois le roi Frédéric-Guillaume, qui avait d'abord résolu de se retirer en Silésie, pour ne pas rester à Potsdam sous le canon de Spandau, ou à Berlin sous l'autorité d'un gouverneur français, consentit à ne pas quitter sa royale demeure, afin de montrer dans son allié une confiance qui devait agir heureusement sur l'esprit des peuples. Attitude du roi le Prusse à Dresde; égards que lui témoigne Napoléon. Le roi présenta son fils à Napoléon, le lui offrit comme un de ses aides de camp, et parut moins triste que de coutume, quoique entouré, dans cette prodigieuse assemblée de princes, de moins d'empressement qu'il n'en méritait, et que ne lui en accordait Napoléon lui-même. Rois ou peuples, les hommes sont peu généreux pour le malheur, et ils n'aiment que la force, la gloire et l'éclat. Le malheur déchirant les touche comme un spectacle; le malheur triste et discret les trouve froids, négligents, soigneux de l'éviter. C'était le cas ici; et tel de ces princes qui s'était vendu à Napoléon pour des territoires, trouvait mauvais que pour sauver les restes de sa couronne Frédéric-Guillaume eût épousé l'alliance de la France. Toutefois on se montrait mesuré, car on était devant un maître redoutable, qui n'aurait permis aucune inconvenance sous ses yeux. On se bornait à négliger le malheur, et on sacrifiait à la fortune, au milieu d'un tumulte inouï d'allées et de venues, de fêtes et de prosternations, auxquelles, pour compléter cette scène étrange, ne manquaient ni les vœux secrets contre celui qui était l'objet de tous les empressements, ni les chuchotements, bien secrets aussi, sur les périls auxquels il allait bientôt s'exposer.

La fin de mai étant arrivée, Napoléon songe à quitter Dresde. Le mois de mai touchait à sa fin, la saison des opérations militaires allait commencer, et il convenait de mettre un terme à cette représentation, qui se serait inutilement prolongée, tout l'effet politique qu'on pouvait en espérer étant produit. D'ailleurs M. de Narbonne venait d'arriver de Wilna, après avoir rempli la mission dont il avait été chargé auprès de l'empereur Alexandre. Arrivée à Dresde de M. de Narbonne, et son rapport sur la mission qu'il vient de remplir à Wilna. Il en rapportait la conviction que la guerre était inévitable, à moins de renoncer aux exigences qu'on avait affichées à propos de la question commerciale, et de promettre l'évacuation des États prussiens dans un délai assez prochain. Il annonce une guerre opiniâtre et sanglante. Il affirmait qu'Alexandre, triste, mais résolu, soutiendrait la lutte opiniâtrément, se retirerait s'il le fallait dans les profondeurs de son empire, plutôt que de conclure une paix d'esclave, comme en avaient conclu jusqu'ici tous les monarques de l'Europe, qu'il fallait donc s'attendre à une guerre sérieuse, probablement longue, et certainement très-sanglante. Du reste il affirmait que l'empereur Alexandre ne prendrait pas l'initiative des hostilités. Bien que Napoléon en approchant de la difficulté en sentît mieux la grandeur, il n'y avait dans les rapports de M. de Narbonne rien qui fût de nature à l'ébranler. Il était encore en ce moment plein d'espérance à l'égard de la Porte et de la Suède; il partait satisfait de la soumission des princes germaniques, et notamment des deux principaux d'entre eux, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse. Trompé, malgré sa profonde sagacité, par la déférence apparente de tous ces souverains, grands et petits, par leurs protestations de dévouement, par l'affluence des peuples eux-mêmes, qu'une ardente curiosité avait attirés sur ses pas, il croyait que tout lui resterait soumis sur le continent, et que les forces réunies de l'Europe concourraient à ses desseins. Une seule chose l'étonnait, sans l'embarrasser néanmoins, c'était la résolution d'Alexandre, qu'il ne s'attendait pas à trouver aussi constante et aussi ferme qu'on la lui dépeignait; mais il se flattait de la faire bientôt évanouir par quelque grand coup frappé sur l'armée russe. De tout ce qu'annonce M. de Narbonne, une seule chose touche Napoléon, c'est la certitude que les Russes ne prendront pas l'initiative. Au surplus, de tout ce que lui avait appris M. de Narbonne, la seule chose qui l'intéressât véritablement, c'était la déclaration réitérée d'Alexandre qu'il ne serait pas l'agresseur, et laisserait violer sa frontière avant d'agir. Cette déclaration donnait à Napoléon une entière sécurité quant à l'achèvement paisible de ses mouvements préparatoires, et il se regardait comme désormais assuré d'avoir tout le temps nécessaire pour se mouvoir de la Vistule au Niémen. Mais il jugea que le moment était venu de partir, car il lui fallait du 1er juin au 15 pour porter son armée de la Vistule au Niémen, surtout en voulant marcher sans précipitation. Napoléon quitte Dresde le 29 mai. Il se décida donc à quitter Dresde le 29 mai, pour se rendre par Posen, Thorn, Dantzig, Kœnigsberg, sur le Niémen. Ses adieux à ses visiteurs; sa séparation d'avec l'Impératrice. Après avoir comblé son beau-père de prévenances toutes filiales, sa belle-mère d'attentions recherchées, de présents magnifiques, et souvent réduit la malveillance connue de cette princesse à une inconséquence risible; après avoir témoigné les plus parfaits égards au roi de Prusse, la plus cordiale amitié à son hôte le roi de Saxe, et une politesse altière mais gracieuse à ses royaux visiteurs, il embrassa l'Impératrice avec émotion, et la laissa plus affligée qu'on ne l'aurait supposé d'une épouse que la politique avait choisie, mais qui s'était promptement éprise de la personne, de la puissance, et de la bonté extrême pour elle de son glorieux époux. Il fut convenu qu'elle irait à Prague, au sein de sa famille, oublier au milieu des fêtes, des hommages, des souvenirs d'enfance, cette séparation, qui était la première, et qu'elle semblait alors incapable de supporter longtemps.

Juin 1812. Napoléon après ces adieux, abandonnant à l'Impératrice les pompes de la cour, prenant pour lui un cortége tout militaire, se faisant suivre de MM. de Caulaincourt, Berthier, Duroc, laissant à Dresde, pour y terminer quelques affaires, MM. de Bassano et Daru, partit pour Posen le 29 mai, en propageant le bruit qu'il irait à Varsovie, quoique résolu à n'en rien faire. Il ne voulait pas en effet contracter avec les Polonais des engagements personnels, avant de savoir ce qu'il pouvait obtenir d'eux; mais il voulait leur laisser des espérances indéfinies, et persuader en même temps à l'ennemi que ses premiers efforts se porteraient sur la Volhynie, tandis qu'il songeait au contraire à les diriger dans un sens entièrement opposé.

Passage de Napoléon à Glogau et à Posen. Arrivé à Glogau, puis à Posen, il trouva partout la trace récente des souffrances que ses troupes avaient causées aux populations. Se résignant à celles qu'avaient essuyées les Prussiens, il se montra moins insouciant pour celles dont avaient à se plaindre les Polonais, car il avait besoin d'exciter leur zèle et non leur haine. Napoléon trouve partout la trace des souffrances endurées par les populations. À Thorn il fut révolté lui-même des excès commis par les Wurtembergeois, les Bavarois et en général les Allemands, qui, moins doux que les Français, et s'en prenant d'ailleurs de la guerre actuelle aux Polonais, avaient pillé, dévasté sans pitié tout le duché de Posen. Napoléon adressa de graves reproches au maréchal Ney qui avait les Wurtembergeois dans son corps d'armée, au prince Eugène qui avait les Bavarois dans le sien, traita fort durement le prince héréditaire de Wurtemberg, qui commandait ses propres troupes, et s'écria qu'on allait lui attirer une guerre de Portugal si on dévastait ainsi les pays que l'armée traversait. Que serait-ce quand on se trouverait dans des contrées déjà ravagées par l'ennemi?

Bien qu'il y eût peut-être quelque chose à redire à la conduite des chefs qui s'étaient attiré ses reproches, ils avaient une excuse à faire valoir dans la longueur des marches qu'ils avaient eu à exécuter, et auxquelles le temps accordé, quoique fort long, avait à peine suffi. Le prince Eugène venant de Vérone avec les Français et les Italiens, d'Augsbourg avec les Bavarois, le maréchal Ney venant de Mayence avec la plus grande partie de ses troupes, avaient eu bien de la peine pour satisfaire aux besoins de leurs soldats, et ne l'avaient pu qu'en vivant aux dépens des pays qu'ils avaient parcourus. Leurs embarras avaient été fort accrus par la nombreuse artillerie dont Napoléon avait tenu à les pourvoir, et surtout par les énormes charrois employés à porter les vivres. Mécomptes qui se produisent déjà dans la création des moyens de transport. L'espèce de voiture choisie pour remplacer l'ancien caisson d'infanterie était jugée trop lourde pour les plaines fangeuses de la Lithuanie, et on lui préférait les voitures légères dites à la comtoise. On abandonnait donc les premières pour les remplacer par les secondes, autant du moins qu'on le pouvait. Le maréchal Davout, prenant beaucoup sur lui, avait déjà fait construire une grande quantité de voitures à la comtoise. Pour le surplus il s'était servi, en les payant, des chars du pays. On avait encore essuyé bien d'autres mécomptes. Les bœufs, par lesquels on avait essayé de remplacer les chevaux, semblaient à la pratique ne pas offrir autant d'avantages qu'on l'avait cru d'abord: ils étaient difficiles à ferrer, difficiles à conduire, contractaient par suite de leur agglomération des maladies dangereuses, et devenaient ainsi, quand on voulait s'en nourrir, un aliment très-malsain. Enfin les bataillons du train, troupe spéciale, chargée d'un service ingrat et dangereux dans les pays qu'on allait traverser, avaient été remplis de recrues à peine formées, et qui n'avaient pas encore les qualités de leur arme. Déjà donc il y avait bien des illusions reconnues, soit dans la valeur, soit dans l'étendue des moyens que Napoléon avait imaginés pour vaincre le grand obstacle des distances. Une foule de voitures en retard, les unes venant d'Italie, les autres des bords du Rhin, obstruaient les routes de l'Allemagne, y creusaient des ornières profondes, ou les couvraient de cadavres de chevaux attachés trop jeunes à un service trop dur. On y suppléait en prenant les chevaux des paysans, qu'on payait avec des bons sur la Prusse. Du reste on se flattait qu'aux bords du Niémen une halte de quelques jours permettrait à cette longue file de charrois de rejoindre, et de commencer à la suite de l'armée le service des vivres auquel ils étaient destinés. Heureusement que la belle navigation du Frische-Haff, organisée par le maréchal Davout, devait suffire au transport des magasins généraux de l'armée jusqu'au Niémen, car aucune force vivante n'aurait pu par terre les transporter jusque-là.

Napoléon à Thorn. La ville de Thorn, où Napoléon était arrivé le 2 juin, après avoir employé quatre jours à visiter Glogau, Posen et les points intermédiaires, présentait un tumulte inouï. Développement inouï des états-majors. La jeunesse la plus élégante du temps, appartenant à la nouvelle et à l'ancienne noblesse, avait voulu faire cette campagne, dont les hommes les plus sensés appréciaient seuls le danger, mais qui, exécutée sous les yeux de l'Empereur, avec d'immenses moyens, promettait à des esprits légers les plus brillants succès, et les plus éclatantes récompenses. À entendre cette jeunesse étourdie, on marchait à des triomphes certains, on allait conquérir les capitales du Nord et même de l'Orient, visiter en vainqueurs Saint-Pétersbourg, Moscou, qui sait encore? Pour ces voyages merveilleux, on s'était pourvu de riches équipages, et le nombre des voyageurs était grand. Il y avait en effet, outre l'état-major de l'Empereur, celui du major général Berthier, celui du roi Murat, du prince Eugène, du roi Jérôme, des maréchaux Davout, Ney, Oudinot, etc.; il y avait des aides de camp d'aides de camp, car les officiers de l'Empereur avaient eux-mêmes des officiers à leurs ordres. Le quartier général, étant destiné à centraliser une quantité de services sous la main de Napoléon, comprenait à lui seul plusieurs milliers d'hommes, plusieurs milliers de chevaux, et une quantité prodigieuse de voitures. La diversité des nations et des langues ajoutait à cette confusion, car on parlait à la fois français, allemand, italien, espagnol, portugais, à des habitants qui ne parlaient que le polonais. Ainsi était parvenu à un excès effrayant ce système militaire et pompeusement monarchique créé autour de la personne de Napoléon, et cela dans le moment où l'on aurait eu plus que jamais besoin d'être équipé à la légère. Efforts de Napoléon pour y porter remède. Napoléon fut assourdi et irrité du tumulte de Thorn, et alarmé des embarras que le goût du luxe chez les uns, la prévoyance chez les autres, allaient multiplier sur ses pas. Il donna des ordres rigoureux pour alléger autant que possible le fardeau dont on semblait se charger à plaisir. Il fit divers règlements sur le nombre des voitures que chacun selon son grade, roi, prince ou maréchal, pourrait emmener; il divisa son quartier général en grand et petit quartier général, l'un plus lourd qui ne devait suivre qu'à distance le théâtre mobile des opérations militaires, et l'autre plus léger composé de quelques officiers et de quelques objets indispensables, destiné à l'accompagner partout, et à coucher avec lui près de l'ennemi. Il limita les états-majors des princes et rois servant sous ses ordres, et obligea de rebrousser chemin une troupe de diplomates que les monarques ses alliés avaient choisis parmi les plus alertes de leur profession, pour les envoyer à la suite de la grande armée, et être informés par eux des moindres événements. Napoléon mit du soin à écarter ces témoins, aussi incommodes par leur curiosité que par leur attirail, et leur fit défendre d'approcher de plus de vingt lieues du quartier général.

Mouvement général de tous les corps d'armée de la Vistule au Niémen. Après ces sévérités fort raisonnables mais bientôt inutiles à l'égard des états-majors, il s'occupa de réduire au strict nécessaire les transports de l'armée. Ne voulant traîner après lui que les vivres indispensables aux hommes et à la cavalerie, il décida la mise au vert de tous les chevaux de trait, consacra tous les charrois à porter ou du pain ou des farines, accorda pour chaque corps un nombre déterminé de voitures, et de plus une certaine quantité de bétail qui serait abattue à chaque couchée. De la sorte il espérait qu'on ne se débanderait pas le soir pour vivre, et que tout le monde marcherait serré au drapeau. Il fixa au 6 juin le mouvement général de la Vistule au Niémen. (Voir la carte no 54.) Le roi Jérôme, formant la droite, devait avec les Saxons sous Reynier, avec les Polonais sous Poniatowski, et les Westphaliens sous son commandement direct, s'avancer par Pultusk, Ostrolenka, Goniondz, sur Grodno. Reynier seul, s'éloignant un peu de cette direction par un mouvement à droite, était chargé de remonter le Bug, pour donner la main aux Autrichiens. Le vice-roi Eugène, formant le centre avec les Bavarois sous Saint-Cyr, avec l'armée d'Italie sous ses ordres immédiats, devait partir le 6 de Soldau, où il s'était rendu en quittant Plock, pour passer par Ortelsbourg, Rastenbourg, Olezkow, et aboutir au Niémen dans les environs de Prenn, traversant ainsi les plus tristes provinces de la Pologne. Les maréchaux Oudinot, Ney, Davout, la garde, composant la gauche de l'armée et sa masse la plus importante, devaient remonter les routes de la Vieille-Prusse, s'avancer parallèlement, mais par des chemins différents, de manière à ne pas se faire obstacle les uns aux autres, et venir border le Niémen de Tilsit à Kowno: Ney, en passant par Osterode, Schippenbeil, Gerdaun; Oudinot par Marienwerder, Liebstadt, Eylau, Vehlau; Davout par Elbing, Braunsberg, Tapiau. La garde et les parcs avaient ordre de se tenir en arrière, et à une certaine distance, afin de prévenir l'encombrement. Napoléon, avec sa profondeur habituelle de combinaison, avait calculé que le maréchal Davout, étant de tous les corps le plus à gauche, serait, grâce au coude que la Vistule forme vers le nord à partir de Bromberg, le plus près placé de Kœnigsberg, et en mesure de tenir tête à l'ennemi avec 90 mille hommes, si contre toute vraisemblance les Russes prenaient l'initiative. Projet de passer le Niémen du 15 au 20 juin. Il comptait que du 15 au 16 juin tous ses corps seraient en ligne le long du Niémen, et qu'après trois ou quatre jours de repos ils pourraient, à dater du 20, entrer en opération. Après avoir donné ses derniers ordres et vu partir les belles troupes du maréchal Ney, après avoir inspecté à Marienwerder celles d'Oudinot qui n'étaient pas moins belles, il se rendit par Marienbourg à Dantzig, où il avait, outre beaucoup d'objets à examiner, ses lieutenants Davout et Murat à entretenir, car il n'avait rencontré ni l'un ni l'autre depuis deux ou trois années.

Entrevue de Napoléon avec le maréchal Davout et avec Murat. C'est à Marienbourg, sur la Vistule, que Napoléon vit le maréchal Davout, au moment où ce maréchal partait pour Kœnigsberg, afin de prendre la tête du mouvement. L'accueil ne fut pas conforme à la vieille confiance que Napoléon avait toujours eue dans les grands talents et le solide caractère de l'illustre maréchal. Les causes de ce refroidissement méritent d'être indiquées.

Causes de refroidissement à l'égard du maréchal Davout. Le maréchal Davout venait d'exercer un vaste commandement. Outre le soin de bloquer toutes les côtes du Nord, confié à sa probité autant qu'à sa sévérité, il avait eu la mission d'organiser l'armée, et il s'en était acquitté avec un talent d'organisation qui, à cette époque, Napoléon toujours excepté, n'appartenait au même degré qu'à lui et au maréchal Suchet. Vastes travaux d'organisation auxquels ce maréchal s'était livré. Il avait eu jusqu'à trois cent mille hommes à la fois sous la main, et grâce à des cadres admirables, et à une application constante, il en avait fait non pas des soldats endurcis, sachant marcher, se nourrir et combattre, mais des recrues bien instruites, manœuvrant avec précision, et hardies comme la jeunesse. Quant à son corps proprement dit, composé en grande partie des plus vieux soldats de l'Europe, formé actuellement de cinq divisions, et avec l'artillerie et la cavalerie présentant une armée d'environ 90 mille hommes, jamais rien de plus beau ne s'était vu au monde. Perfection d'organisation à laquelle il avait amené son corps d'armée. Tout y avait été prévu sous le rapport de l'équipement, de l'armement, de l'alimentation, pour aller aux extrémités de l'Europe. Outre leurs munitions de guerre et leurs outils de campement, les troupes du 1er corps avaient sur le dos pour dix jours de vivres, et comme trop souvent le soldat jette ses provisions sur les routes, aimant mieux attendre sa subsistance du hasard que de la porter sur ses épaules, chaque homme devait tous les soirs rendre compte de ses vivres comme de ses armes. Indépendamment de ces dix jours de vivres dans le sac des soldats, des convois en portaient pour quinze jours encore, et bien qu'on eût enlevé pour la garde impériale une partie des moyens de transport préparés pour le 1er corps, la prévoyance du maréchal y avait immédiatement suppléé. Enfin un troupeau de bœufs confié à des soldats formés à ce service, fournissait en suivant les régiments un magasin mobile de vivres-viande. Telle était l'organisation que le maréchal Davout avait donnée à son corps d'armée. Il avait de plus réuni le matériel colossal d'une armée de 600 mille hommes, consistant en 1800 bouches à feu approvisionnées pour deux campagnes, en six équipages de pont, deux parcs de siége, un vaste parc du génie, et les immenses magasins de Dantzig, Elbing, Braunsberg.

Ombrages qu'il avait donnés à Napoléon par quelques actes d'autorité, que la jalousie du prince Berthier avait travestis. Le maréchal Davout avait exécuté ces choses hors de proportion avec toutes les choses connues du même genre, en suivant les ordres de Napoléon, mais en les modifiant au besoin d'après sa propre expérience, d'après les circonstances locales, et sans crainte de suppléer ou de redresser son maître. Si en agissant de la sorte il déplaisait ou non, si des jaloux ne calomniaient pas son activité incessante et quelque peu dominatrice, le maréchal Davout n'y avait point songé. Malheureusement il avait auprès de Napoléon un ennemi secret et dangereux, c'était le major général Berthier. Celui-ci était resté inconsolable de ce qu'en 1809 on l'avait accusé d'avoir compromis l'armée, tandis qu'on attribuait au maréchal Davout le mérite de l'avoir sauvée; de plus il jalousait dans ce maréchal des talents qui avaient quelque analogie avec les siens, car Davout, outre qu'il était un redoutable général de combat, aurait été pour Napoléon un chef d'état-major accompli, s'il eût été moins rude. Par ces motifs peu dignes de lui, le prince Berthier, devenu avec l'âge chagrin et défiant, relevait auprès de Napoléon les moindres résistances que le maréchal Davout opposait aux ordres impériaux, et s'il y avait quelques détails qui ne répondaient pas au plan général conçu de loin, ce qui devait arriver souvent, provoquait contre ce maréchal une lettre sévère. Par un fâcheux concours de circonstances, les Polonais, en quête d'un roi pour le cas prochain de leur reconstitution, voyant le médiocre Bernadotte élu héritier du trône de Suède, avaient songé au prince d'Eckmühl, car ils trouvaient dans sa probité, sa fermeté, son génie organisateur, des qualités heureusement choisies pour leur créer une royauté toute militaire, et même dans sa morne sévérité un utile correctif de leur caractère brave, brillant, mais léger. Après l'avoir pensé, ils l'avaient dit et répété dans leurs salons de Varsovie, au point d'être entendus jusqu'aux Tuileries; et Napoléon, offusqué de la tentative de royauté essayée en Portugal, plus offensé encore de la tentative de royauté essayée et réalisée en Suède, trouvant que ses lieutenants devenaient trop ambitieux à son école, se demandant si un cri spontané des peuples n'allait pas encore faire, à son insu, de l'un de ses lieutenants un roi qui ne lui devrait pas son élévation, avait conçu de cette disposition des Polonais un déplaisir extrême, et s'en était pris au maréchal Davout, qui l'ignorait, et ne s'en souciait guère. Ce maréchal, gentilhomme de naissance, avait éprouvé une sorte d'étonnement lorsqu'on l'avait fait prince d'Eckmühl, et n'avait vu dans cette grandeur empruntée qu'un revenu momentané, qui, sagement économisé par une épouse prudente, procurerait un bien-être assuré à ses enfants. Vivant toujours dans les plaines du Nord, au milieu de ses soldats, au point de n'avoir pas en dix ans passé trois mois à Paris; occupé exclusivement de son métier, taciturne, dur pour lui autant que pour les autres, il était du petit nombre de ses compagnons d'armes qui ne s'étaient pas enivrés au somptueux banquet de la fortune. Napoléon, sans trop s'enquérir de la vérité, rencontrant partout sur les bords de la Vistule la trace d'une profonde obéissance pour le maréchal Davout, une immense quantité de choses mues par sa volonté, et son nom dans toutes les bouches, fut non pas jaloux (de qui aurait-il pu l'être?), mais fatigué d'une importance qu'il avait créée, écouta volontiers ceux qui, avec Berthier, disaient que ce maréchal faisait tout, ordonnait tout, tranchait en tout du maître, en attendant qu'il tranchât du roi, prêta l'oreille à ceux qui taxaient d'ambition son active volonté, d'orgueil sa gravité sévère, d'arrière-pensée dangereuse sa taciturnité habituelle. Il accueillit le maréchal avec froideur, et en beaucoup d'occasions lui donna tort contre Berthier. Le maréchal n'y prit garde, habitué aux brusqueries de Napoléon, imputant leur renouvellement plus fréquent à une irritabilité qui croissait avec l'âge, avec la fatigue, avec les soucis, et courut à Kœnigsberg tout préparer sur les pas de l'armée, afin de surmonter les difficultés d'une entreprise que dans son bon sens il eût appelée folle, si sa forte nature n'avait été courbée à la plus complète obéissance. Pourtant sa grande faveur était passée. Ainsi Lannes était mort, Masséna entièrement disgracié, Davout en commencement de défaveur! Ainsi Napoléon, inconstant pour ses lieutenants comme la fortune allait bientôt l'être pour lui-même, devançant pour eux les caprices de cette mobile divinité, semait de morts et de disgrâces la route fatale qui allait bientôt le conduire à une chute épouvantable.

Première rencontre de Napoléon avec Murat. Napoléon, arrivé le 7 juin à Dantzig, rencontra un autre de ses lieutenants, ce fut Murat, moins heureux d'être devenu roi que Davout d'être resté simple commandant d'armée. Accueil sévère que lui fait d'abord Napoléon. Ce prince, comme nous avons eu à le dire tant de fois, bon mais inconséquent, capable de devenir infidèle par vanité, ambition, mauvais conseil, et toujours le plus brillant des cavaliers, le plus téméraire des héros, avait inspiré de telles défiances à Napoléon, pour quelques communications maritimes avec les Anglais, que le général Grenier, ainsi qu'on l'a vu, avait reçu l'ordre de se tenir prêt à marcher sur Naples. Napoléon, qui ne craignait dans Murat que la légèreté, l'avait appelé à l'armée, d'abord pour avoir à sa disposition le meilleur général de cavalerie du siècle, et ensuite pour tenir sous sa main un parent qui près de lui serait toujours soumis et dévoué, et loin de lui serait livré au hasard de toutes les suggestions. Sur la simple indication de cette volonté, Murat s'était hâté d'accourir au quartier général, pour servir sous les ordres de son beau-frère, et reprendre son commandement ordinaire, celui de la réserve de cavalerie. Pour éviter l'inconséquence de ses propos, Napoléon n'avait pas voulu qu'il vînt à Dresde, et l'avait consigné sur la Vistule. Murat, fatigué, malade, s'était arrêté à Berlin, où il avait été dédommagé des rigueurs de son suzerain par les empressements de la cour de Prusse. Napoléon le voyant à Dantzig, pâle, défait, et n'ayant pas sa bonne mine ordinaire, lui demanda brusquement ce qu'il avait, et s'il n'était pas content d'être roi.—Mais, Sire, répondit Murat, je ne le suis guère.—Je ne vous ai pas faits rois, vous et vos frères, repartit durement Napoléon, pour régner à votre manière, mais pour régner à la mienne, pour suivre ma politique, et rester Français sur des trônes étrangers. Cet accueil s'adoucit après quelques jours. —Après ces mots, Napoléon, vaincu par la bonhomie de Murat, et n'étant dur que par boutades, lui rendit cette familiarité, inégale comme les circonstances, mais gracieuse et subjuguante, que ses lieutenants trouvaient auprès de lui. Il rencontra aussi à Dantzig le gouverneur Rapp, qui lui avait déplu par quelques avis sincères sur l'état de la Pologne, et par quelques facilités suspectes accordées au commerce de Dantzig, mais auquel il pardonnait en considération d'une grande bravoure, et d'un esprit franc et original. Séjour de Napoléon Dantzig. Il passa là plusieurs jours avec Berthier, Murat, Caulaincourt, Duroc, Rapp, occupé à inspecter les fortifications d'une place qui devait jouer un rôle si important dans cette guerre, à visiter les magasins et les ponts de la Vistule, rectifiant, complétant tout ce qui avait été fait, avec un coup d'œil que rien n'égalait quand il s'exerçait sur les choses elles-mêmes, puis, lorsque la chaleur, extrême dans cette saison et dans ces latitudes, l'obligeait à rentrer, s'entretenant familièrement avec ses compagnons d'armes, et se montrant plus persuadé qu'il ne l'était de l'utilité d'une guerre qu'ils paraissaient craindre profondément. Ses efforts pour convaincre ses lieutenants, qui n'en veulent rien croire, de la nécessité de la présente guerre. De Dantzig il se rendit à Elbing, d'Elbing à Kœnigsberg, où il arriva le 12 juin, pour s'occuper des moyens de navigation intérieure qui devaient porter ses vastes approvisionnements du dépôt de Dantzig au sein même des provinces russes.

Description de la navigation du Frische-Haff, et son extension jusqu'à Wilna. Le maréchal Davout avait déjà, par ses ordres, préparé cette navigation. Napoléon en perfectionna encore et en ordonna lui-même les derniers apprêts. Il suffit pour en comprendre l'utilité de jeter un regard sur la configuration de ces contrées. (Voir la carte no 54.) La Vistule, comme tous les grands fleuves, bifurquée près de son embouchure par l'effet des atterrissements qui brisent et divisent son cours, jette un de ses bras vers Dantzig, l'autre vers Elbing. Celui-ci débouche dans la vaste lagune qu'on appelle le Frische-Haff, qu'une langue de terre sépare de la Baltique, avec une ouverture à Pillau seulement, et qui va recevoir la Prégel, vers Kœnigsberg. Des convois de bateaux venus de Dantzig en suivant les deux bras de la Vistule, pénétrant ensuite dans le Frische-Haff, pouvaient gagner Kœnigsberg à la voile. C'était un premier trajet par eau déjà très-considérable. De Kœnigsberg on devait remonter la Prégel jusqu'à Tapiau. De Tapiau à Labiau, une rivière, la Deime, pouvait livrer passage à de moindres bateaux, et les faire aboutir dans une autre lagune, celle du Curische-Haff, qui s'étend jusqu'à Memel. Le canal de Frédéric donnait la facilité d'atteindre le Niémen par une voie plus courte, et de le joindre à Tilsit même. Puis on devait le remonter jusqu'à Kowno, et à Kowno entrer dans la Wilia. Cette rivière, navigable jusqu'à Wilna, permettait de terminer par eau, c'est-à-dire par un moyen de transport qui admet tous les fardeaux, un trajet total d'environ deux cents lieues. Le colonel Baste, cet officier des marins de la garde déjà signalé à Baylen et sur le Danube, aussi intrépide sur terre que sur mer, et doué en outre d'une activité infatigable, fut chargé de diriger cette navigation, qui, commençant à Dantzig, passant par la Vistule, le Frische-Haff, la Prégel, la Deime, le Curische-Haff, le Niémen, la Wilia, ne finissait qu'à Wilna même. Il devait réunir les bâtiments, les adapter à chaque cours d'eau, éviter le plus possible les transbordements, organiser enfin les moyens de traction pour suppléer à la voile lorsqu'on s'éloignerait de la mer, et y pourvoir soit avec des chevaux, soit avec des relais de gens du pays convenablement rétribués. On lui confia également la défense du Frische-Haff et du Curische-Haff, et on lui donna pour cet usage deux bataillons des marins de la garde impériale, qui devaient occuper ces vastes lagunes avec des chaloupes canonnières fortement armées.

Forces laissées à la garde de Dantzig et de Kœnigsberg. Napoléon donna ensuite ses soins aux places de Dantzig, de Pillau, de Kœnigsberg. Dans toutes il y avait des Saxons, des Polonais aussi sûrs que des Français, des Badois qui l'étaient moins, mais des artilleurs et des marins exclusivement français. À Dantzig se trouvaient les dépôts de la garde et ceux du maréchal Davout. On pouvait avec les uns et les autres fournir, indépendamment des troupes laissées dans les ouvrages, une division mobile de 8 mille hommes à Dantzig, une de 6 mille à Kœnigsberg, lesquelles, communiquant par de la cavalerie, seraient toujours en mesure de se réunir à temps contre une attaque imprévue. Napoléon fait embarquer les premiers convois sous ses yeux. Napoléon s'étant assuré par ses propres yeux de l'exécution de ses ordres, prescrivit immédiatement le départ d'un premier convoi comprenant 20 mille quintaux de farine, 2 mille quintaux de riz, 500 mille rations de biscuit, et tout le matériel des six équipages de pont, dont nous avons exposé ailleurs la composition, et dont l'illustre général Éblé avait la direction supérieure. Le deuxième convoi devait porter la même quantité de farine, de riz et de biscuit, plus des avoines et des munitions d'artillerie. Les suivants devaient porter des farines, rarement des grains, souvent des vêtements, et l'un des deux équipages de siége, celui qui était destiné à l'attaque de Riga.

Organisation des hôpitaux. Tandis que ces convois s'acheminaient vers la Prégel et le Niémen, Napoléon donna son attention aux hôpitaux, et en fit organiser pour vingt mille malades, entre Kœnigsberg, Braunsberg, Elbing. Ayant employé à ces divers objets la première quinzaine de juin, il s'apprêta à commencer enfin cette redoutable et célèbre campagne, qu'il fallait faire précéder de certaines formalités diplomatiques. Il leur consacra quelques instants avant de se rendre au bord du Niémen.

Dernières formalités diplomatiques avant de commencer les hostilités. M. le duc de Bassano l'avait rejoint, et lui avait apporté les nouvelles de Suède vainement attendues à Dresde. Le lendemain même du jour où Napoléon était parti de cette capitale, M. Signeul y était arrivé de Stockholm, avec un message du prince royal. Ce prince astucieux avait fait une double communication, l'une officielle par les ministres accrédités de la Suède, et destinée à toutes les cours, l'autre profondément secrète, transmise en grande confidence à M. Signeul, et donnée en réponse aux ouvertures dont la princesse royale avait suggéré l'idée. Réponse longtemps attendue de Bernadotte. La communication officielle, froide, hautaine, annonçait l'intention de demeurer neutre entre les puissances belligérantes, ce qui était déjà une infraction des obligations contractées envers la France par le dernier traité de paix. Elle disait que les vrais ennemis de la Suède étaient ceux qui menaçaient l'indépendance du nord de l'Europe, que sous ce rapport la Russie était en ce moment plus menacée que menaçante, que c'était là le motif pour lequel, sans aller à son secours, on ne se prononçait pas contre elle; qu'au surplus on offrait de s'entremettre, et de faire accepter par la Russie la médiation de la Suède, si la France voulait sincèrement la paix. Cette prétention du prince royal de servir de médiateur entre deux potentats tels que Napoléon et Alexandre, n'était que ridicule; mais elle était la conséquence forcée des engagements pris avec la Russie par le traité du 5 avril. Quant à la communication secrète, Bernadotte, aussi infidèle à son nouvel allié qu'à son ancienne patrie, répétait qu'il n'avait que faire de la Finlande, qui, toujours convoitée par la Russie, mettrait la Suède en conflit perpétuel avec cette puissance; que le dédommagement naturel de la Finlande, c'était la Norvége, province destinée par son site à être suédoise, tenant à peine au Danemark dont elle était séparée par la mer, tandis qu'elle ne formait qu'un seul tout avec la Suède, et en constituait pour ainsi dire la moitié; que c'était là une précieuse conquête à lui procurer, à lui Bernadotte, pour son avénement au trône; qu'on aurait dans la Poméranie suédoise une compensation tout indiquée à offrir au Danemark, dont après tout l'importance n'était pas assez grande pour qu'on s'inquiétât beaucoup de son acquiescement; qu'enfin relativement au subside, la Suède ne saurait s'en passer pour équiper une armée; que la faculté d'introduire des denrées coloniales sur le continent, évaluée à une somme de vingt millions, serait illusoire, les Anglais ne pouvant manquer de s'apercevoir des motifs de cette introduction, et devant dès lors l'empêcher sur-le-champ. À cette double condition de la Norvége et d'un subside effectif de vingt millions, le prince royal de Suède offrait de se lier par un traité avec la France, sans doute en violant celui qu'il avait signé en avril avec la Russie.

Rupture définitive avec la Suède. Napoléon, en écoutant cette communication apportée par M. de Bassano, se livra à un violent accès de colère.—Le misérable, s'écria-t-il plusieurs fois, il me propose une trahison envers un allié fidèle, le Danemark, et il met à ce prix sa fidélité envers la France! Il parle de la Norvége, de l'intérêt qu'a la Suède à posséder cette province, et il oublie que le premier des intérêts de la Suède c'est de réduire la puissance de la Russie, qui tôt ou tard la dévorera; que si la Finlande la met en collision forcée avec la Russie, c'est parce que la Finlande la couvre, et découvre la Russie; que le repos acquis pour un moment avec ce redoutable voisin par l'abandon de la Finlande, sera troublé plus tard lorsque la Russie aura besoin du Sund, et qu'en un jour de gelée les soldats russes pourront être des îles d'Aland à Stockholm; que l'occasion d'abaisser la Russie est unique, que cette occasion négligée il ne la retrouvera plus, car on ne verra pas deux fois un guerrier tel que moi, marchant avec six cent mille soldats contre le formidable empire du Nord!... Le misérable! répéta plusieurs fois Napoléon, il manque à sa gloire, à la Suède, à sa patrie; il n'est pas digne qu'on s'occupe de lui; je ne veux plus qu'on m'en parle, et je défends qu'on lui fasse arriver aucune réponse, ni officielle, ni officieuse.—Devenu plus calme après ce premier emportement, il persista néanmoins à laisser sans un mot de réponse M. Signeul, qui s'était rendu aux bains de Bohême pour attendre les déterminations du cabinet français.

Cette résolution, fort honnête et presque forcée par la difficulté de décider le Danemark à abandonner la Norvége, était cependant très-regrettable, car trente ou quarante mille Suédois, menaçant Saint-Pétersbourg au lieu de menacer Hambourg, pouvaient changer le destin de cette guerre. Peut-être en offrant au Danemark des dédommagements, fallût-il les chercher non-seulement dans la Poméranie suédoise, mais dans les départements anséatiques, peut-être aurait-on pu le décider à satisfaire Bernadotte; mais l'irritation, la confiance en ses moyens, empêchèrent Napoléon même d'y penser.

Subterfuge imaginé par Napoléon pour mettre sur le compte de l'empereur Alexandre la rupture immédiate. La seconde affaire diplomatique dont on avait à s'occuper était la déclaration à publier en commençant la guerre. Maintenant ce n'était plus une question que celle de savoir si la Russie prendrait ou non l'initiative des hostilités. On était près d'atteindre le Niémen avec 400 mille hommes, sans compter 200 mille laissés en réserve, et on n'avait guère à s'inquiéter de ce qu'elle ferait. Il ne s'agissait donc plus d'endormir Alexandre, mais de rejeter sur lui la responsabilité de cette guerre. M. de Lauriston, chargé de solliciter l'autorisation de se rendre à Wilna, afin de retenir Alexandre quelques jours de plus, n'avait pas encore pu répondre. Si par exemple on avait su que sa demande de se transporter auprès d'Alexandre avait été repoussée, on aurait eu dans ce refus un excellent prétexte pour lui ordonner de prendre ses passe-ports; mais on l'ignorait. Cependant on avait besoin d'un motif, car on était au 16 juin, et il fallait avoir franchi le Niémen du 20 au 25, et pour le faire décemment avoir trouvé une raison de rupture immédiate. Napoléon, avec sa fertile adresse, en imagina une peu solide, mais spécieuse, assez spécieuse même pour tromper plusieurs historiens, et cette raison, c'était que la Russie ayant exigé l'évacuation de la Prusse comme préliminaire de toute négociation, avait voulu imposer à la France une condition déshonorante. Or, il y avait là une inexactitude radicale. La Russie avait réclamé l'évacuation, non pas comme condition préalable, mais comme suite assurée de toute négociation qu'on entamerait sur les divers points en litige. On négligea cette distinction, et on résolut de soutenir que la condition préalablement exigée, tendant à ramener Napoléon du Niémen sur la Vistule, même sur l'Elbe, était pour la France un outrage qu'elle ne pouvait pas supporter; que, cette condition, on avait eu soin de la tenir secrète pour être dispensé de s'en offenser, mais qu'elle venait de s'ébruiter, qu'elle commençait à être connue de tout le monde, que dès lors l'offense cessant d'être cachée, ne pouvait plus être supportée, et devait entraîner la guerre immédiate. À cette offense se joignait, disait-on, une sorte de provocation réitérée du prince Kourakin, qui avait demandé ses passe-ports à M. de Bassano la veille du départ de celui-ci, et les avait redemandés depuis avec insistance. Il faut convenir que cette condition d'évacuer le territoire prussien, connue à peine de quelques personnes bien informées, et signifiant seulement l'évacuation après qu'on se serait entendu, que la demande de passe-ports faite par le prince Kourakin, retirée d'abord, puis renouvelée quand il s'était vu seul à Paris, sans communication avec aucun ministre, n'étaient pas de ces offenses insupportables pour lesquelles une nation est tenue de verser tout son sang, et qu'en tout cas Napoléon avait assez entrepris sur autrui, pour se montrer à son tour quelque peu endurant. Mais il fallait un prétexte plausible, et Napoléon adopta celui-ci, faute d'en avoir un meilleur. Faux prétexte sur lequel Napoléon fait reposer la déclaration de guerre. En conséquence, il fut ordonné à M. de Lauriston de prendre immédiatement ses passe-ports, sous le prétexte que la prétention de nous faire évacuer la Prusse étant devenue publique, l'outrage ne pouvait plus être toléré; et dans la supposition que M. de Lauriston serait peut-être déjà rendu à Wilna (ce qui écarte absolument l'idée que le refus de l'admettre à Wilna fût la cause de la rupture), on lui recommanda de ne pas présenter la demande de ses passe-ports avant le 22, Napoléon voulant franchir le Niémen le 22 ou le 23. On l'avertit en même temps que la dépêche qu'on lui écrivait le 16 de Kœnigsberg serait antidatée, porterait la date de Thorn et du 12, pour persuader aux Russes en la leur remettant, que Napoléon se trouvait encore éloigné, et moins en mesure d'agir qu'il ne l'était réellement. Un courrier fut donc adressé de Kœnigsberg à M. de Lauriston avec les ordres et les instructions que nous venons de rapporter[28].