De quoi les poëtes se mêlent-ils? Mais pourquoi le château en flammes est-il représenté là comme l’emblème du Palatinat? Pourquoi n’est-ce point Mannheim, sa capitale? Je suis de l’avis d’Augustin; le château d’Heidelberg a été offert en immolation au château de Versailles, et c’est à Versailles que son arrêt de mort fut signé!»
Junius n’était pas homme à rester court devant une médaille. Il aimait Louis XIV jusque dans ses verrues, comme Montaigne aimait Paris. Il le défendit; nous ripostâmes; Antoine s’emporta jusqu’à traiter le grand roi de drôle, ce qui, je l’avoue, me parut passer les bornes; mais mon cher Antoine, le plus inoffensif des êtres, est généralement d’une grande sévérité envers les rois, comme envers ses amis, du reste.
Soit un effet de ses cures au petit-lait et au jus d’herbes, soit qu’aimant la discussion il la voie venir avec plus de calme, Junius garda mieux son sang-froid. Quand il nous eut laissé jeter notre feu sur Louis XIV, sur Louvois et même sur Turenne, l’incendiaire du Palatinat:
«Messieurs, nous dit-il, de grâce, n’aidons pas l’étranger à calomnier notre pays, comme l’ont fait étourdiment, je veux le croire, tous les auteurs des guides et des itinéraires de Bade et des bords du Rhin. Sans se donner la peine de recourir aux sources historiques, ils ont répété, ils ont amplifié même, sous couleur de philanthropie, les malédictions que les Allemands seuls, comme vaincus, comme victimes, si vous voulez, avaient le droit de proférer contre la France. Aussi sincèrement qu’un autre, je déplore les excès commis; mais ces excès n’ont-ils été motivés que par une fantaisie belliqueuse? La courtisanerie d’un ministre essayait-elle par cette guerre, comme on l’a dit, de distraire le roi de son oisiveté? Le roi n’était pas oisif alors, messieurs; une ligue formidable le menaçait, et l’électeur palatin, Charles-Louis, qui lui devait tant, après lui avoir promis son alliance, passait du côté de l’Empereur. De là, première invasion du Palatinat. Invasion légitimée par les circonstances, par la nécessité politique. J’ai d’abord prononcé je crois le mot religion. Je ne le retire pas, messieurs. La réforme se propageait dans le Palatinat, gagnait Bade. Si elle atteignait Strasbourg, c’en était fait pour la France de sa récente et précieuse conquête. Il était temps que la voix du canon fît taire celle du prêcheur et prouvât à Charles-Louis qu’on ne se joue pas impunément de la France. Et de quel côté se manifestèrent d’abord les excès? Ce ne fut pas du nôtre, messieurs! Les paysans avaient traqué quelques faibles détachements de nos soldats, égarés dans les montagnes; de leurs prisonniers, les uns, égorgés par eux sur-le-champ, furent les moins à plaindre; les autres, mutilés, crucifiés, suspendus aux arbres, leur servirent de cible, comme au tir de l’arquebuse. Au cri d’indignation poussé par la France, répondit bientôt le cri d’agonisant du Palatinat. Turenne venait de le traverser comme une trombe, détruisant sur sa route cinq villes et vingt-cinq villages. C’était le devoir de la politique, c’était un droit: il fallait frapper un coup de terreur!
—Sapristi! Il ne fallait pas frapper si fort,» grommela Antoine, en dégustant une seconde cigarette; et il ajouta: «Il parle bien, mon cousin Junius! un peu comme nos orateurs de la Chambre; c’est égal, ce qu’il dit n’est pas dépourvu de sens.
—Mais, le château, m’écriai-je, Turenne l’eût respecté s’il n’avait reçu les ordres positifs....
—Permettez, permettez! répéta Junius en se frisant la moustache; nous faisons ici confusion, cher monsieur Canaple; la destruction de la forteresse d’Heidelberg ne fut accomplie que quinze ans après la mort de Turenne, dans l’hiver de 1689, si j’ai bonne mémoire.
—Turenne ou un autre, qu’importe? répliquai-je assez vivement; il n’en est pas moins vrai que le palais d’Othon-Henri, l’œuvre de Michel-Ange, cette merveille des arts, a été sacrifié au palais de Versailles!
—Pardon, pardon encore, cher monsieur, poursuivit le blond diplomate avec son même ton railleur. Le général comte de Mélac, fort peu connu en France aujourd’hui, trop connu en Allemagne, car il a dépassé Turenne dans ses dévastations, s’est contenté cependant de démanteler Heidelberg; quant au palais d’Othon-Henri, il l’a laissé à peu près intact, si bien que, plus tard, les électeurs Jean-Guillaume, Charles-Philippe, Charles-Théodore, purent, tour à tour, y fixer leur résidence. Ce ne fut qu’en 1764, par conséquent à une époque où le roi Louis XIV habitait depuis près d’un demi-siècle la basilique de Saint-Denis, et non plus son château de Versailles, qu’un orage furieux s’abattit sur le corps principal du palais d’Othon et l’incendia, ne laissant que cette magnifique façade, que nous venons d’admirer ensemble. Votre hypothèse touchant le château de Versailles et celui d’Heidelberg était fort ingénieuse sans doute; mais, vous le voyez, elle ne tient pas contre les dates, qui sont des faits.
—Augustin! Augustin! murmura sourdement Antoine, en tournant vers moi ses yeux chargés de sombres éclairs, qu’es-tu donc venu nous conter? Des rêves? encore des rêves! Mais, poëte que tu es, tu as failli compromettre la Numismatique, sais-tu?»
Revenant à sa thèse, Junius essaya ensuite de nous prouver que, malgré Turenne, Mélac et de Lorges, tout n’était pas mort dans le vieil Heidelberg, qu’une pulsation de vie s’y faisait sentir encore dans quelques-unes de ses artères; il nous parla de ses jardins, toujours bien entretenus, et fréquentés par les promeneurs de la ville; de sa population, non seulement composée de chouettes et de couleuvres, mais aussi d’un assez bon nombre de locataires bourgeois, outre les personnes des deux sexes attachées à l’établissement.
Comme il parlait, le long d’une galerie en ogive, une servante passa portant un plat de choucroute, signe de vie irrécusable.
A la tour de Ruprecht, qui date du temps de Louis le Débonnaire, et hantée, dit-on, par le diable depuis les aventures d’une certaine Léonore de Luzelstein, nous entendîmes les sons d’un piano.
Près de là, une autre tour, à moitié écroulée, montrait ses fenêtres garnies de vitres non plombées; derrière ses vitres, pendaient de petits rideaux blancs; une cage de serins était accrochée au balcon gothique.
Signes de vie, très-bien, mais, je le déclare, serins, piano et choucroute déparaient un peu pour moi le vieux géant mutilé, couché au milieu de ses débris.
Dans la tour de la Bibliothèque (car tout procède par tours et tourelles dans cet antique manoir des Palatins) on trouve peu de livres, mais on y voit un personnel complet, un mobilier considérable, un musée composé des objets se rattachant aux souvenirs de l’ancien château. Ce sont des trophées d’armes, des porcelaines, des tableaux, des gravures, des médailles romaines, des boulets et des éclats d’obus.
Antoine s’arrêta devant les médailles, moi devant les tableaux. Un d’eux surtout attira mon attention. C’est le portrait du célèbre Salomon de Caus, auquel aujourd’hui on s’obstine à attribuer l’invention de la vapeur, et que Richelieu, dit-on, étouffa avec son secret au fond d’un cachot.
J’ai vu son nom sur une locomotive et sur une liste des bienfaiteurs de l’humanité; on lui a voté une statue, sans savoir où on la placerait, ignorant le lieu de sa naissance.
Or, Salomon de Caus, ou plutôt de Caux, car il était Normand, remplissait à Heidelberg, sous l’électeur Maximilien de Bavière, les fonctions d’ingénieur et d’architecte, avec le titre de directeur des jardins et bâtiments; il n’a jamais rien inventé, et termina tranquillement ses jours dans son pays natal, où il était allé jouir des bienfaits de Maximilien.
Pour cette nouvelle trouvaille historique, Junius ne viendra pas me contredire, je l’espère; c’est de lui que je la tiens.
A Heidelberg, il nous restait à voir le gros tonneau, aussi extraordinaire dans son genre que le château lui-même.
Sous la conduite de notre jeune diplomate, nous nous dirigeons vers un angle formé par les palais de Frédéric IV et de Frédéric V, et nous descendons dans la cave électorale.
Au lieu d’un, nous trouvons trois tonneaux.
Comparé à une de nos grosses futailles, le moindre des trois paraîtrait énorme; placé près de ses frères, il semble n’être plus qu’un petit baril d’anchois ou d’huîtres marinées. Une image de la Vierge, sculptée sur son bondon, le décore. La dame officielle, notre guide dans la visite aux caves, nous en expliqua la raison; mais, préoccupé alors d’Othon-Henri, de Louis XIV, de Turenne et de Salomon de Caux, je n’y compris rien.
Le maître tonneau d’Heidelberg reste en grand honneur dans toute l’Allemagne vineuse; le buveur, à sa première rasade du matin, s’oriente vers lui comme le musulman vers la Mecque, le Parsi vers le soleil.
Pour l’acquit de leur dîme, les vignerons du Palatinat devaient le remplir chaque année; mais il subit nécessairement le sort du château: l’un fut pillé, l’autre fut vidé. Les Français, les Bavarois, les Impériaux, Barberousse, Turenne et Mélac passèrent par là, buvant à même, et brisant le vase après en avoir épuisé le contenu. L’ennemi en retraite, l’Électeur le faisait reconstruire, et dans des proportions de plus en plus vastes, ce qui augmentait l’étonnement et l’admiration des amateurs de grosses futailles, mais augmentait aussi, du même coup, l’impôt prélevé sur les vignerons.
Le plus colossal des tonneaux qui aient jamais été construits à Heidelberg, et probablement dans le monde entier, est celui qu’on y voit aujourd’hui. Il a vingt-quatre mètres de circonférence sur onze de longueur; il contient, ou plutôt a contenu deux cent quatre-vingt-trois mille deux cents bouteilles.
Rappelant par sa forme arrondie et massive un brick hollandais assis sur son chantier, il repose majestueusement sur de solides supports, décoré à son gaillard d’avant comme à son gaillard d’arrière de sculptures représentant les armoiries de l’électorat, et un Bacchus entouré d’Égypans. Un double escalier lui contourne le flanc, et permet aux curieux, après avoir admiré sa carène, d’aller se promener sur son pont.
Sur ce pont, un bal a été donné en l’honneur d’une heureuse vendange, et l’Électeur y dansa avec toute sa cour.
Les sept merveilles de l’ancien monde ont fait leur temps; le colosse de Rhodes est tombé, les jardins de Babylone ont disparu, la muraille de la Chine s’écroule, le sable du désert envahit les pyramides; Heidelberg aura eu l’honneur de fournir deux merveilles à l’ère nouvelle: son château et son tonneau.
Ce tonneau, ce mastodonte, ce mammouth des caves, construit en 1751 par Engler, tonnelier-ingénieur de l’électeur Charles-Théodore, a été rempli trois fois. Si la vendange trompait l’espoir du vigneron, Charles-Théodore, en bon prince, daignait réduire l’impôt à la contenance de son moyen tonneau, jaugeant cent cinquante mille litres; venait-elle à faire défaut tout à fait, il voulait bien se contenter du petit baril à la Vierge, qui ne contenait que trente mille bouteilles.
Dans la cave d’Heidelberg, outre les trois tonneaux, on voit une petite statue en bois, une espèce de mannequin, en culottes courtes, en habit de soie, portant perruque, et la canne à la main.
Quel est ce magot?
A la cour de Charles-Théodore existait un homme, un petit homme, Clément Perkéo, son bouffon, qui, tout autant qu’Engler, le tonnelier-ingénieur, surveillait les tonneaux avec amour.
S’il restait au château, on le voyait se promener plus souvent dans les caves que dans les jardins; s’il en sortait, il ne dirigeait sa marche que vers les coteaux tapissés de vignes. Rentrait-il soucieux:
«La récolte menace, disait-on. Quelles nouvelles, Perkéo?
—Médiocres, répondait-il, moyen tonneau.»
Se montrait-il tout à fait abattu, on pressentait le tonneau à la Vierge.
Pour le guérir de ses humeurs noires, Charles-Théodore, sur sa parole de palatin, s’engagea à le laisser lui-même régler sa pitance de vin, quelque fût le résultat de la vendange, y mettant toutefois cette restriction que s’il lui arrivait de s’enivrer, il serait fustigé d’importance.
Jamais Perkéo n’encourut cette honte. Cependant, il absorbait régulièrement par jour quinze à dix-huit bouteilles de Markgrafter; il n’était point gris, il était gai, ce qui ne pouvait que convenir parfaitement à son état de bouffon.
Son maître l’interrogeant pour savoir quel avait été, selon lui, le plus grand homme de l’Allemagne, il nomma sans hésiter l’empereur Venceslas, qui, dépossédé du trône, n’avait rien réclamé que son droit de dîme sur le vin du Rheingau.
Par son testament, Perkéo demanda à être enterré sous le gros tonneau. Peut-être espérait-il que, grâce à quelque fissure, le colosse serait encore son tributaire. On ne put satisfaire à cette dernière volonté du joyeux ivrogne, mais, par décret spécial de l’électeur, il fut ordonné que, même après sa mort, Clément Perkéo resterait gardien des caves.
Voilà pourquoi y figure encore ce mannequin de bois et d’étoupe, représentant exactement, assure-t-on, la taille, le costume et les traits du personnage.
Près de ce simulacre en culottes courtes, est une petite horloge, ouvrage de Perkéo. Sur un des côtés de l’horloge pend un cordon de soie; sans doute, il aidait à faire sonner l’heure, avec accompagnement de musique.
Comme Antoine, se préparant au départ, roulait une cigarette, que Junius inspectait les voûtes du caveau, je tirai le cordon; un bruit de rouages se fit entendre, un battant de l’horloge s’ouvrit, et je reçus dans la figure une longue queue de renard.... sans musique.
C’est la seule plaisanterie que se permette aujourd’hui le bouffon de Charles-Théodore.
La dame officielle nous proposa une dernière visite à la salle des armures, collection de piques et de cuirasses assez peu curieuse et en fort mauvais état.
Avant de nous en ouvrir la porte, elle s’arrêta; à travers deux murs écroulés qui se faisaient face, les deux Heidelberg, le mort et le vivant, nous apparurent dans tout leur contraste: d’un côté apparaissait le délicieux jardin situé derrière la tour renversée, avec ses frais ombrages, ses routes sablées, ses jets d’eau, ses promeneurs; de l’autre, tout n’était que ruines, décombres, silence, immobilité.
La dame étendit la main vers ce dernier et désolant tableau, puis, d’un ton moitié de reproche, moitié badin: «Francés, pas toujours gentils,» nous dit-elle.
Vous avez raison, madame, Francés pas toujours gentils. Cette réflexion, depuis le Molkenkur, elle assombrit ma pensée. Comme poëte, comme artiste, j’aime les ruines; je suis convaincu qu’il est tels vieux châteaux, même telle construction nouvelle, insignifiants debout, qui, au point de vue pittoresque, gagneraient beaucoup à être renversés; mais quand je songe à tout le pittoresque laissé derrière eux par mes compatriotes dans le grand-duché, à Bade, à Brouchsal, à Heidelberg, sur les bords de l’Oosbach, aussi bien que sur ceux du Necker et du Rhin, il me semble, dans chacun des habitants de ces belles contrées, devoir, en ma qualité de Français, trouver un ennemi acharné. Cet écolier furibond, ce jeune Hoël-Jagœrn lui-même, n’est-ce pas ma nationalité qui l’a ainsi irrité contre moi?
En rentrant au Prince Charles, je dis à mon vieux Jean d’aller me chercher un barbier. Quand le garçon de l’hôtel eut satisfait à ma demande, quand ledit barbier se présenta, lui trouvant le regard inquiet, quelque peu hagard, je le renvoyai incontinent. Je craignais qu’il ne me coupât la gorge!
Je parviens enfin à raconter à Antoine mes aventures de voyage. — Un nid de serpents. — Je renonce à écrire l’histoire du grand margrave. — Un accès de somnambulisme. — Retour à la légende. — Comment j’entre en collaboration avec le jeune Hoël-Jagœrn.
«Mon maître est pur comme l’enfant qui vient de naître, mais les voyages l’ont rendu profondément vicieux.»
«Sais-tu, me dit Antoine après cette citation, quel est l’auteur de la sentence et à qui s’adresse l’apostrophe?»
A cette double proposition, formant un attelage boiteux, je reconnus la logique ordinaire de mon fidèle serviteur. «Oui, poursuivit Antoine, voilà en quels termes, ce matin, ton vieux Jean appréciait tes vertus; il m’affirmait que, follement épris d’une servante d’auberge, tu l’as enlevée. Si je dois croire à ses almanachs, cet homme pur comme l’enfant qui vient de naître, outre bien d’autres méfaits, est coupable d’un rapt, du rapt d’une servante d’auberge!»
Le moment était venu de mettre en avant ma justification. A la suite de notre visite aux ruines, mon terrible ami et moi, nous étions seuls dans notre chambre commune. Cette histoire que déjà j’avais contée, sommairement il est vrai, à mon Sicambre du pont de Kehl, à mon boutiquier, à l’inspecteur du parc de Carlsruhe, au conducteur de ma chaise de poste, et, depuis, un peu à Thérèse, un peu à Junius, un peu à Athanase, un peu à Brascassin, il me fallut la reprendre en sous-œuvre et dans tout son développement depuis mon départ de Paris.
Tous les détails de ma longue odyssée, le récit de mon séjour à Carlsruhe, où j’avais retrouvé Thérèse Ferrière; à Bade, où j’avais résolu d’écrire l’histoire du grand margrave; même les aventures de mon chapeau, de ma montre, de mon parapluie, de ma boîte de fer-blanc, Antoine entendit tout, écouta tout avec une attention qui me surprit. Je revins alors sur la pensée que j’avais d’écrire l’histoire de Louis-Guillaume, et, prenant parmi mes notes de voyage certaine lettre datée de Bade, je la lui présentai.
Elle était à son adresse. Tandis qu’il la parcourait, je tirai de ma poche, où je l’avais oubliée pendant vingt-quatre heures, celle que je lui avais écrite de la scierie du village de ***. Il regarda la suscription et fit un mouvement:
«Tu m’écrivais donc tous les jours? Et pendant ce temps, je restais sans nouvelles de toi! Tu fais collection de tes autographes, à ce qu’il paraît?»
Puis il sembla se recueillir. J’attendis ma sentence.
Après quelques instants de méditation:
«Voici mon opinion, me dit-il: à Épernay tu t’es assis sur un nid de serpents: tu es tombé en plein au milieu de ce temple de la Pure Vérité dont Ernest Forestier m’a parlé autrefois et qui n’est autre chose qu’une protestation burlesque contre la raison pure de l’école philosophique. Ton ingénieur à Noisy-le-Sec, comme sur le pont du Rhin, ton soi-disant Athanase à Épernay, comme sur les routes de la forêt Noire, ce charmant M. Brascassin lui-même, aussi bien que le petit bossu, tous ces gens-là se sont moqués de toi. As-tu été leur dupe? je n’oserais le dire; leur jouet? je l’affirme. Un bonhomme courait la pretantaine, facile à l’amorce, assez joyeux compagnon; le rencontrant sur leur chemin, ils l’ont attiré dans leur orbite, comme ces astres errants qui, en décrivant leur parabole, entraînent après eux de petits météores vagabonds. Ils se rendaient à leurs affaires ou à leurs plaisirs, et toi, sous leur impulsion, tu te trouvais à Strasbourg quand tu croyais retourner à Noisy-le-Sec, et à Wildbad quand tu croyais retourner à Strasbourg. C’était une partie de volant, et tu n’étais pas la raquette, respectable étourdi!
—En tout cas, lui dis-je, je ne sais rougir que de mes torts, non de ceux des autres.
—Arrivons au chapitre important, reprit Antoine, à ton margrave Louis-Guillaume. Tu veux être historien! As-tu réfléchi aux exigences de la tâche? es-tu bien décidé à y satisfaire résolûment?
—Résolûment! lui répondis-je la tête haute et la main levée, comme prêt à m’engager par un serment.
—A la bonne heure! Vivat! s’écria-t-il en venant à moi les bras ouverts. Voilà une bonne résolution. Dans mon estime, Augustin, tu viens de grandir de dix coudées.... Mais que dira Madeleine?
— Quoi! Madeleine!...
—Ton héros est Allemand, les principaux documents dont tu auras besoin sont écrits en allemand; il te faut donc, avant tout, songer à apprendre cette langue. Où le peux-tu mieux faire qu’en Allemagne! Puisque t’y voilà, restes-y. C’est l’affaire de trois ou quatre ans au plus. Moi, je te promets de venir chaque année passer un mois avec toi; maintenant Madeleine consentira-elle à s’expatrier?»
Un peu étourdi de la conclusion, je baissai la tête et murmurai:
«Est-il donc indispensable de savoir l’allemand?»
Antoine fit un mouvement de recul, fronça les sourcils, divisa sa barbe en deux parties, comme lorsqu’il prenait ses grands airs olympiens, et me foudroyant du regard:
«S’il est indispensable de savoir l’allemand pour écrire une histoire allemande? Est-ce ainsi que vous prétendez connaître les exigences de votre rôle? A quelle source emprunteriez-vous donc les faits? Halte-là, monsieur; vous ne voulez pas, j’espère, comme certains habiles que nous connaissons, vous faire le rhabilleur d’ouvrages déjà publiés, en prendre le plan, la marche des événements, le développement des idées, en accommodant le tout, tant bien que mal, à la sauce de votre style? C’est là piller les historiens, mais non écrire l’histoire. Ce métier de corsaire n’est pas digne de toi, mon Augustin. Aie la force de te résigner à quatre ans d’Allemagne ou renonce à ton héros turcophage. Poëte, retourne à tes contes bleus! Je le préfère mille fois.»
O déesse Raison, en t’adressant à moi empruntes-tu de préférence la grosse voix d’Antoine Minorel; ou cette grosse voix elle-même, avec son souffle puissant, aide-t-elle à faire entrer plus rapidement et plus profondément la conviction dans mon esprit? Je ne sais; mais il se fit tout à coup un revirement dans mes idées; en cessant de vouloir planer trop haut, en rétrécissant leur vol, elles me semblèrent se caser plus à l’aise sous la boîte osseuse de mon cerveau; je reconnus qu’Antoine était dans le vrai, disait vrai; j’acceptai son ultimatum et, sans beaucoup d’hésitation, je donnai congé au grand margrave. Quatre ans d’Allemagne, et surtout de langue allemande, me paraissaient trop lourds à porter.
Je n’étais plus historien; j’avais le droit de redevenir légendaire. A quoi bon ce droit, quand le temps allait me manquer, quand je touchais à l’heure de ma rentrée en France?
Qui l’eût prévu? avant la fin de cette même journée, déjà aux trois quarts de son cours, une belle légende allait venir me trouver à domicile, et au milieu de circonstances étranges, inespérées. Je n’aurais pas manqué d’en remercier la Providence, si la Providence ne me l’avait fait acheter à des conditions singulièrement humiliantes.
Pendant notre dîner on nous distribua le pain en portions tout à fait minimes; nous aurions pu nous croire à Londres. «Le repas sans pain, nous dit Junius, est une tradition historique d’Heidelberg.» Ce mot semblait annoncer une légende; je me sentais sur une piste. Cependant je n’osais interroger; je craignais qu’Antoine ne me trouvât bien prompt à retourner à mes anciennes idoles.
Au dessert, il nous quitta pour rejoindre ce chimiste auquel il avait manqué de parole le matin.
Resté seul à table avec Junius, je le remis sur le chapitre du repas sans pain. Ce repas, dont on ne conserve que trop bien la tradition dans le pays, avait été donné par l’électeur Frédéric le Victorieux; mais Junius ne savait rien de plus de lui, sinon que le tombeau dudit électeur se voit encore à Heidelberg, dans l’église neuve des jésuites, autrefois des récollets, et que sur la route de Manheim on montre la place signalée par sa dernière grande victoire.
Cette réponse m’attrista. L’électeur Frédéric me convenait à merveille. Passer de la grande histoire à la légende historique, et du vainqueur des Turcs à cet autre victorieux, c’était déchoir à peine. Mais qui pouvait me venir en aide si Junius, cette encyclopédie vivante du grand-duché, se déclarait impuissant?
«Attendez donc! me dit alors celui-ci en se touchant le front.... ce serait fort singulier!»
Et je le vis sourire.
«Vous rappelleriez-vous! lui dis-je.
—Je me rappelle Mme Hoël-Jagœrn, me répondit-il en m’interrompant; vous savez, cette excellente femme qui pense que vous avez tort de battre les enfants?»
Jean, qui nous servait le café, poussa un cri d’horreur et se voila la figure.
«Eh bien? dis-je à Junius.
—Eh bien, Mme Jagœrn a un fils...
—Je sais, je sais....
—Ce fils s’occupe de l’étude de la langue française, comme vous avez été à même de vous en apercevoir.»
Je haussai les épaules d’un air de pitié et de dédain.
«Ce matin même, continua Junius, j’ai promis à sa mère de lire une composition assez importante du jeune Fritz, pour lui en signaler les fautes trop grossières. Le paquet était déjà à l’hôtel avant notre retour. J’en ai parcouru quelques lignes à peine; c’est une traduction en français d’un historien allemand, et, si je ne me trompe, le héros est un comte palatin du nom de Frédéric. Est-ce Frédéric Ier? je l’ignore; si vous voulez vous charger de vérifier le fait?
—Fi! abomination! m’écriai-je, moi entrer en relation quelconque avec ce petit misérable? Jamais!
—Ainsi soit-il!» dit Junius, achevant de tremper l’extrémité de ses doigts dans son rince-bouche.
Et il sortit en se frisant la moustache.
Jean me regardait avec stupéfaction. Je lui dis d’allumer les flambeaux, et que je le laissais libre de son temps pour le reste de la soirée.
«Monsieur attend quelqu’un? me dit-il d’un air navré.
—Qui veux-tu que j’attende? Je ne connais personne dans ce pays.»
Il hocha la tête d’un air de doute. Sa confiance en moi était bien altérée depuis qu’il me savait si profondément vicieux.
Lorsqu’enfin il se décida à me laisser seul, je l’entendis qui murmurait le long des escaliers: «Battre un enfant! mon maître!... ah!»
Lui parti, j’allume les flambeaux, ce que, dans son trouble, Jean avait négligé de faire; je songe à prendre note de tout ce que Wolfsbrunnen, Molkenkur et le château m’avaient offert de curieux à enregistrer; je m’assieds à ma table, je trempe ma plume dans l’encre; mais au bord des eaux de Wolfsbrunnen, sur la plate-forme de Molkenkur, au milieu des ruines d’Heidelberg, je ne vois plus rien qu’un affreux petit diable qui court ou sautille sur une jambe en poussant des cris lamentables. Ma pensée se fixe obstinément sur lui; je me demande ce que peut être l’œuvre de cet écolier furibond; je regrette de ne point avoir accepté l’offre de Junius. Il n’est plus temps, après un refus aussi formel. D’ailleurs, cette traduction prétendue est restée dans la chambre de Junius; y pénétrer en son absence et sans son autorisation constituerait sinon un fait d’indélicatesse, du moins un manque de savoir-vivre.
Tout en faisant ces réflexions, j’avais pris une des bougies placées sur ma table, j’avais ouvert la porte de Junius et je rôdais dans sa chambre, semblable à un somnambule qui, sans conscience de ses actes, agit par des mouvements purement automatiques.
Sur la commode un cahier de papier, déprisonné de son cordon de soie, s’étalait. La couverture, d’un jaune sale, illustrée de hachures à la plume, de nez, de bouches, de parafes, de bonshommes, de maisons, dénotait l’œuvre d’un écolier plutôt que celle d’un diplomate. On pouvait s’y tromper cependant. Plus d’un illustre s’est exercé dans ce genre. Je possède deux dessins autographes: l’un représentant un bohémien grotesque, exécuté par M. Victor Hugo à une séance de la chambre des pairs; l’autre, un âne regimbant, sur papier de chancellerie, et dû à la plume princière de M. Talleyrand de Périgord, durant le congrès de Vienne.
A la rigueur, je pouvais donc m’y tromper. Peu curieux de violer les secrets de l’État, je soulevai d’une main discrète le premier feuillet; le nom de Fritz Hoël-Jagœrn frappa mon regard. Le doute ne m’était plus permis.
Le début m’apprit que c’était bien à Frédéric le Victorieux que j’avais affaire; mais plus j’avançais dans ce grimoire plus je n’entrevoyais qu’une biographie sèche, aride; du repas sans pain, il n’en était point question; la légende semblait complétement absente de cet insipide récit où les germanismes et les barbarismes gallicans se heurtaient l’un contre l’autre aussi bien que les armées belligérantes, où rien ne s’adressait à l’imagination. Découragé, j’allais jeter là le manuscrit, que je ne consultais plus que du pouce, lorsque, comme un point lumineux, le nom de Claire de Tettingen se détacha d’une des pages et m’apparut!
Je tenais ma légende.
La propriété littéraire jouissant aujourd’hui, dans leur plénitude, de ses droits internationaux, je me vois contraint, à ma profonde humiliation, de reconnaître ici pour mon collaborateur M. Fritz Hoël-Jagœrn, cet affreux gamin enragé que l’on sait.
Si des erreurs de faits ou de chronologie déparent ce récit, c’est à lui, à lui seul, qu’on devra les attribuer.
Un jour, du côté d’Heidelberg, dans cette partie de la forêt Noire qui, alors, descendait jusqu’au Necker, des valets de vénerie, après avoir exercé leurs chiens, leur distribuaient la pitance. Un de ces chiens, braque énorme, au râble épais, aux crocs acérés, s’était écarté des autres pour n’être point troublé dans son repas, ou pour l’enfouir dans quelque terrier.
Les valets l’entendirent bientôt pousser des aboiements furieux; courant au bruit, ils le trouvèrent aux prises avec une jeune fille qui, quoique mordue et déjà tout ensanglantée, lui disputait obstinément sa miche de pain noir.
Depuis plusieurs jours, la malheureuse enfant n’avait eu d’autre refuge que les roches buissonneuses de la forêt, d’autre nourriture que des fruits sauvages; ses vêtements, maculés de fange, tombaient en lambeaux. Les valets la conduisirent devant le maître chasseur, qui arrivait en ce moment, suivi d’une escorte.
«Qui es-tu? lui dit celui-ci.
—Je me nomme Claire; mon pays est la Souabe; j’habitais notre métairie de Tettingen avec ma mère, lorsque, tour à tour, les bandes armées de l’évêque de Metz, du duc des Deux-Ponts et les archers de Lutzelstein vinrent s’y établir. Ils ont tout brûlé, tout saccagé. Un fidèle serviteur nous restait; ils l’ont emmené avec eux. Forcées de fuir, nous avons essayé de gagner le Palatinat; mais de la Souabe aux rives du Necker, notre route n’a été qu’un désert semé de ruines fumantes; la guerre avait passé par là; maudite soit la guerre!... En traversant cette forêt, ma mère est tombée, épuisée de forces.... Ma mère a faim.... ma mère se meurt faute d’un morceau de pain.... Pourquoi les chiens de tes meutes mangent-ils du pain alors que mère en manque?»
Tandis qu’elle parlait ainsi, la poitrine haletante, la voix entrecoupée, le chasseur attachait sur elle un regard profond et sombre. Après avoir écarté d’un geste les gens de son entourage:
«Jeune fille, lui dit-il, te sentirais-tu capable d’un grand dévouement envers celui qui assurerait à ta mère l’aisance et le repos?
—Je lui donnerais ma vie! s’écria Claire.
—C’est justement le sacrifice de ta vie qu’il me faut. Seras-tu prête à mourir quand je l’exigerai?
—Je le jure!»
Ce chasseur n’était autre que Frédéric Ier.
Frère du dernier palatin, il avait d’abord gouverné l’électorat en qualité de régent pendant la minorité de son neveu Philippe. Encouragé dans ses idées d’ambition par d’heureux pronostics puisés dans des livres de cabale dont il faisait son étude favorite, il usurpa le sceptre électoral, s’engageant toutefois à reconnaître pour unique héritier le fils de son frère, Philippe, encore enfant.
Une première ligue de princes allemands s’était formée contre lui; il en triompha dans les champs de Phedersheim, et mérita là ce surnom de Victorieux, qui devait lui rester. De nouveau, une coalition formidable venait d’envahir ses États. Au nombre de ses ennemis, cette fois, figuraient non-seulement l’évêque de Metz, le margrave de Bade, Louis le Noir, duc des Deux-Ponts, son propre cousin, mais les ducs de Wurtemberg, de Lutzelstein, de Bavière, le pape Pie II lui-même, et jusqu’à l’empereur Frédéric IV.
Le 14 juin 1461, Frédéric Ier les battit tous complétement à Seckenheim, près d’Heidelberg.
La fortune lui restait donc fidèle; le peuple l’acclamait comme son libérateur; ses soldats en avaient fait leur idole; ses ennemis, humiliés, abattus, étaient pour la plupart devenus ses captifs.
Pourquoi alors une sombre pensée fixait-elle sur ses traits, naguère souriants, épanouis, le masque de la désolation?
Selon les uns, depuis son usurpation, son bon ange l’avait abandonné, le laissant seul chercher ses inspirations dans ses grimoires cabalistiques; selon les autres, la vue du Palatinat ravagé par les soldats de Bade, du Wurtemberg, de la Bavière, la famine qui menaçait de devenir générale, telle était la cause de ses tristesses.
Les uns et les autres pouvaient avoir raison, et cependant une souffrance plus personnelle, plus terrible, se mêlait à celles-là.
Une maladie, rare alors, et qui ne s’attaque guère aux princes et aux victorieux, l’idée du suicide tourmentait ses jours et surtout ses nuits. Aux approches du soir, il ne longeait pas une rivière, un lac, sans que le démon du vertige l’appelât impérieusement à lui.
A Manheim, où il avait fixé sa résidence, à travers les ténèbres, il s’aventurait parfois sur le vieux pont de bois, dont les hautes palissades en garde-fous semblaient devoir mettre obstacle à toute tentative désespérée. Là, il essayait d’habituer son regard à ce miroitement de l’eau, image de ses propres pensées, pleines de trouble et de confusion. Parfois aussi il allait s’asseoir non loin des bords du Necker, sur un tronc d’arbre renversé, se retenant aux branches, tentant l’épreuve, espérant d’en sortir vainqueur comme de ses autres luttes. Vain espoir! Peu à peu ses doigts se détachaient de la branche à laquelle ils se tenaient crispés; il se levait; mû par une force irrésistible, il se dirigeait vers le fleuve.... mais de fidèles serviteurs veillaient sur toutes ses escapades nocturnes, et se trouvaient là à temps pour lui barrer le passage et le ramener au palais.
Il avait beau faire, le Victorieux, dans sa lutte contre le démon qui l’obsédait, il se sentait vaincu.
Or, à cette époque, il n’était bruit en Allemagne que du moine magicien Siegfried, aussi versé dans les sciences occultes qu’Albert le Grand, et jouissant, comme celui-ci, d’une haute réputation de sainteté.
Frédéric l’appela à sa cour; il en fit à la fois son astrologue et son confesseur.
L’astrologue lui prédit sa prochaine victoire de Seckenheim; le confesseur reçut l’aveu de ses fautes et de ses terribles tentations. Il lui imposa une pénitence pour les unes et lui indiqua un remède contre les autres. Mais ce remède, malgré le caractère sacré dont semblait se revêtir le moine magicien, aurait pu passer moins pour une inspiration du ciel que de l’enfer. Il fallait qu’une jeune fille se dévouât à la place du palatin et donnât au démon des eaux la victime qu’il réclamait.
Ce sacrifice expiatoire, quoique renouvelé des Grecs, tenait surtout aux anciennes coutumes de la vieille Germanie, à laquelle les Iphigénies n’ont pas manqué.
Frédéric venait de trouver la victime volontaire.
Toutefois, craignant que Claire ne revînt sur cette parole donnée dans un accès de désespoir et presque d’égarement, il la conduisit, vêtue de blanc, à l’église des récollets d’Heidelberg, où, après avoir communié, elle renouvela entre les mains de Siegfried son serment de mourir, dès que le prince lui en intimerait l’ordre.
Comme ils rentraient au château: «Êtes-vous bien sûr qu’elle vous aime? dit le moine à Frédéric.
—Est-il donc besoin qu’elle m’aime? répliqua celui-ci avec un mouvement de surprise.
—C’est là une condition indispensable au succès. Ne vous ai-je point parlé d’un dévouement? Qui dit dévouement dit amour. Qu’elle vous aime, et, en même temps que l’amour, le démon qui est en vous passera en elle.
—Puisqu’il le faut, elle m’aimera,» répondit l’orgueilleux palatin.
Bien des femmes l’avaient aimé à l’époque de sa verte jeunesse; au milieu de sa gloire rayonnante, s’il daignait aujourd’hui tourner vers la pauvre fille son front désassombri, l’amour viendrait de lui-même.
Les choses ne devaient pas aller aussi vite qu’il le supposait.
Il fit donner à Claire un emploi à sa cour, et feignit de se plaire dans son entretien. Quoiqu’on en glosât à Heidelberg, dans ses courses du matin il se faisait accompagner par elle, lui contant ses chagrins passés, ses espérances pour l’avenir. Flattée de cette haute confiance, Claire lui prêtait toute son attention; cependant, malgré elle, sa pensée parfois se détournait ailleurs. Elle songeait à sa mère; elle se demandait quel besoin le palatin avait du sacrifice de sa vie, et pourquoi, après lui avoir fait jurer qu’elle mourrait à son commandement, il ne semblait plus s’occuper qu’à lui rendre la vie facile et douce.
Un jour qu’il avait chassé à l’oiseau dans ses domaines du Rhin, la nuit vint et les trouva tous deux errants dans les bois. Les compagnons du prince avaient cru devoir s’éloigner, par discrétion peut-être. Sous un rayon de la lune, Frédéric vit, à mi-côte, se dessiner le château de Vautsberg, dans lequel il avait été élevé. Quoique l’heure fût celle du danger, quoique le Rhin, large et profond, se plaçât entre lui et le château, il marcha en avant et, s’appuyant sur une balustrade placée près du gouffre, il resta quelques instants immobile, les yeux fixés sur le vieux manoir. Mais bientôt ses yeux, en s’abaissant, rencontrèrent le fleuve, dont chaque flot semblait l’appeler sourdement, dont chaque remous semblait creuser devant lui le chemin qu’il devait suivre. Il tressaillit dans tous ses membres et poussa un cri. Effrayée, Claire s’élança vers lui et se suspendit instinctivement à son bras.
«Voici le moment venu, lui murmura-t-il à l’oreille. Claire, m’aimez-vous?»
Elle fit un pas en arrière; il la retint: «M’aimes-tu? répéta Frédéric.
—Monseigneur, ma reconnaissance vous est acquise. J’ai promis de mourir quand vous l’exigeriez, rien de plus. Je n’aime et n’ai jamais aimé que celle-là que votre générosité a rétablie dans son manoir de Tettingen.»
Sinon à la guerre, le palatin se décourageait facilement devant l’obstacle. D’ailleurs, cette fille de Souabe, il la revoyait toujours telle qu’elle lui était apparue la première fois, avec ses vêtements délabrés et son regard fiévreux, et dans sa galanterie il avait dû près d’elle manquer forcément de franchise et de bien joué. Puis, quel lien de tendre affection pouvait rattacher la victime au bourreau?
Se tournant d’autre part, il résolut, dans ses nouvelles visées, de se faire aimer d’abord, et de n’exiger l’abnégation et le sacrifice que comme preuve corroborante de la sincérité de cet amour. Cette marche lui parut plus logique que la première; elle l’était en effet.
Sans chercher ni loin ni longtemps, il trouva à Manheim, comme à Heidelberg, des jeunes femmes, coquettes ou ambitieuses, qui à son premier mot d’amour répondirent par un cri de joie; mais essayait-il de poser ses conditions de dévouement, elles se sauvaient épouvantées, le croyant fou, à moins qu’elles n’éclatassent de rire, le supposant seulement dans son jour de belle humeur.
Frédéric était plus que jamais retombé dans ses idées noires; un incident vint l’en distraire, en caressant son juste orgueil de triomphateur.
Curieuse de voir de près ce glorieux batailleur dont les coups avaient porté jusqu’à Rome, une princesse italienne de grand renom et de grande beauté fit un matin son entrée à Heidelberg. Frédéric la reçut comme Salomon la reine de Saba, se déclarant son vassal, et l’accompagnant partout où il lui plaisait d’aller. A première vue, la princesse avait pris Claire en affection; il la lui donna pour suivante, et la pauvre enfant subit cette mortification de les escorter humblement tous deux dans ces mêmes bois, dans ces mêmes promenades où naguère Frédéric l’entretenait de ses soucis, de ses espérances, entremêlant le tout de quelques mots de galanterie, qu’elle l’entendait aujourd’hui prodiguer à une autre.
La noble Italienne n’avait garde de s’effaroucher des tendres propos du palatin, et même de dissimuler le plaisir qu’elle en éprouvait. Elle partit cependant avant qu’il eût osé lui proposer de se jeter à l’eau en son lieu et place. Ce ne sont pas là des propositions à faire à une princesse.
Peu de temps après, il consulta de nouveau son moine astrologue:
«J’ai passé l’âge où l’on trouve des femmes enamourées jusqu’à l’immolation; le même vertige me poursuit de plus en plus. Pensez-vous que les voyages me seraient un préservatif? Peut-être le démon qui m’attire n’habite-t-il que les eaux du Rhin et du Necker.
—Vous voulez essayer des fleuves d’Italie, lui répondit Siegfried, lisant dans sa pensée; autant que le démon des eaux le démon du mariage vous tente aujourd’hui. Eh bien, je vous le prédis, dans quatre mois vous serez marié. Bonne chance! Fermez les yeux en longeant le bord des rivières et des torrents, et emmenez avec vous la fille de Souabe; votre salut pourrait bien venir de ce côté.»
Sous prétexte d’aller faire sa paix avec le pape, Frédéric prit route en petit équipage, côtoyant incognito la Bavière pour gagner le Tyrol. Comme sa chevauchée traversait de nuit le duché des Deux-Ponts, un homme s’approcha secrètement de Claire, restée en arrière de l’escorte. C’était cet ancien serviteur de la métairie de Tettingen, forcément enrôlé parmi les bandouliers. Poussé par un bon sentiment à la vue de sa jeune maîtresse:
«Demoiselle, lui dit-il, vite, pied à terre!... les archers de Louis le Noir, ceux de Luzelstein ont éventé le passage du palatin; ils comptent lui faire racheter sa liberté au prix de celle de ses captifs de Seckenheim. Il va y avoir grand’mêlée, coups donnés et rendus; les traits et les arquebusades ne choisissent pas au milieu de la bagarre; vite, retraitez-vous dans un fourré et restez coite!...»
Sans tenir compte du bon avis, Claire avait déjà rejoint l’escorte, prévenu Frédéric du péril, et celui-ci, apercevant en effet une troupe d’hommes qui faisait mine de vouloir l’envelopper, piquant des deux, disparaissait dans les ténèbres.
Remis de sa panique, lorsqu’il regarda autour de lui, seule, Claire l’accompagnait encore. Le reste de l’escorte, dispersé de gauche et de droite, ne rejoignit que plus tard.
Il se souvint alors du bon avis de son astrologue.
Dans cette fuite à deux, Claire de Tettingen avait eu le bras percé d’une flèche. Le prince s’entendait à soigner les blessures faites par des armes de guerre; il voulut la panser lui-même. Ce fut sa première et sa dernière préoccupation de chaque jour. Grâce à son habileté, la blessure de Claire s’était cicatrisée avant la fin du voyage.
Jusque-là, Frédéric avait soigneusement évité tous les grands cours d’eau; mais une fois en Italie, de tous les côtés, à droite, à gauche, par devant, par derrière, les fleuves et les torrents semblaient d’eux-mêmes venir à sa rencontre. Il ferma les yeux aussi bien, aussi hermétiquement qu’il put; mais une fois à Milan, dans les États de la princesse, force lui fut de les tenir grands ouverts, ne fût-ce que pour admirer celle qu’il était venu chercher à travers une si longue route.
En l’honneur du nouvel arrivant, de nombreuses fêtes furent ordonnées, fêtes nautiques, à son grand dépit, courses de bateaux, à la rame ou à la voile, luttes sur l’eau, régates, exercices des nageurs et des plongeurs les plus célèbres; tous les tritons du rivage vinrent tour à tour faire assaut devant lui. Ses promenades avec la princesse, ses parties de plaisir avaient immanquablement lieu sur des rivières ou sur des lacs; le conviait-elle à visiter ses arsenaux, ses forteresses, il lui fallait traverser d’abord le Pô, l’Oglio ou l’Adda; Frédéric eût préféré se trouver en plein champ de bataille; le choc des escadrons de guerre lui paraissait plus facile à supporter que le léger choc des flots contre sa barque; la vue d’une forêt de lances et de pertuisanes l’eût moins intimidé que ces longues files de roseaux qui, se courbant devant lui, semblaient murmurer des paroles ironiques sur son passage.
Un soir, après avoir dîné avec la princesse dans son palais de Côme, un léger esquif vint les prendre tous deux au bas de la terrasse. C’était l’heure fatale entre toutes, l’heure des sombres vertiges: la lune, alors dans son plein, éclairait les flots jusqu’au fond des abîmes; et cependant, à sa grande et bienheureuse surprise, Frédéric n’éprouva que de faibles attractions vers le gouffre. Les tiraillements de son démon ne suffirent pas même à interrompre les tendres propos débités par lui à la reine de tous ces fleuves, de tous ces lacs, de tous ces golfes. Une joie triomphale, telle qu’il n’en avait pas ressentie après ses plus grandes victoires, lui épanouit le cœur. Son dernier ennemi était vaincu. Comme il l’avait pressenti, le Rhin, le Necker et leurs affluents possédaient seuls le pouvoir de l’attirer à eux.
Sa pensée n’alla pas plus loin.
A dater de ce jour, il fut le premier à courir au-devant des fêtes nautiques. Dans une longue promenade que la princesse et lui firent sur le lac, la barque ducale portait, au grand étonnement, à la grande joie de tous, les pavillons d’Allemagne et d’Italie, et, flottantes l’une près de l’autre, les bannières armoriées de Parme et du Palatinat. De la rive, garnie de peuple, on entendait s’élever des acclamations. Le populaire saluait à l’avance l’événement qui allait lui donner pour souverain Frédéric le Victorieux.
Comme contraste à cette ivresse générale, la fille de Souabe, Claire de Tettingen, mêlée aux femmes de la suite, paraissait rêveuse, pis que rêveuse. Elle fixait sur le lac ses regards terrifiés, et des tressaillements étranges faisaient sursauter son corps. Un instant, le bruit se répandit même que, prise d’un mal subit, elle s’était laissée choir hors de la barque. Ce bruit ne parvint pas jusqu’à Frédéric, et ne put le troubler dans sa joie.... Sa joie devait être de courte durée.
Le lendemain, à la suite d’une explication assez vive avec la princesse, il quittait le Milanais, et reprenait sa route vers l’Allemagne.
En traversant le Tyrol, dans une gorge profonde où un rameau de l’Adige se perd à travers des roches, il longeait à dos de mulet une longue estacade, lorsqu’il vit la fille de Souabe faire le signe de la croix et défaillir tout à coup du côté du torrent. Il allait s’élancer.... Un des guides l’avait prévenu. Frédéric crut à un faux pas de la mule; mais les jours suivants, dans des circonstances identiques, ces mêmes accidents se renouvelèrent. A la vue de l’eau, prise d’une subite émotion, Claire ne paraissait plus maîtresse ni de sa pensée ni de ses mouvements. Le prince reconnut ces troubles d’esprit, ces attractions vertigineuses auxquelles lui-même se trouvait en proie naguère. Il se souvint des paroles du moine: «Qu’elle vienne à vous aimer, et le démon qui est en vous passera en elle.»
Il n’avait donc plus qu’à la laisser faire, et sa rançon fatale était payée. Cependant, comme il en avait usé pour lui-même au début du voyage, il renouvela l’ordre d’éviter désormais les grands cours d’eau.
Plusieurs jours s’étaient passés sans malencontre; un soir, précédant leur escorte, ils traversaient un pont étroit jeté sur l’Elzbach, petite rivière torrentueuse, qui sépare la Bavière du Palatinat; Claire poussa un cri lamentable, et lui montrant du doigt une des rives escarpées: «Le voyez-vous? le voilà! s’écria-t-elle; il m’appelle à lui!»
Et Frédéric, glacé de terreur, vit à travers la vapeur des eaux grondantes apparaître une forme humaine qui étendait ses bras vers eux.
C’était le démon du suicide.
Il retint Claire par le bras et, le pont laissé loin derrière eux, il l’aida à descendre de cheval. Elle s’assit à terre, encore palpitante d’émotion. Quand le calme lui fut revenu:
«Claire, vous m’aimez, lui dit-il.
—Oui, monseigneur,» lui répondit-elle sans hésiter et sans que sa pudeur de jeune fille se révoltât. Cet aveu d’amour, elle le comprenait par inspiration, devait se retourner contre elle comme un arrêt de mort.
Ils restaient là muets et pensifs tous deux, quand une troupe de pèlerins mendiants les aborda. Frédéric leur ayant distribué de l’argent:
«Nous prierons Dieu pour vous, noble seigneur, s’écrièrent-ils en se prosternant devant lui.
—Priez Dieu pour elle,» leur dit-il en étendant sa main vers Claire.
A mesure qu’il avançait dans ses États, de nouvelles bandes quémandeuses se multipliaient devant lui, errantes et affamées; dans les villages qu’il traversait, on eût dit que la dévastation avait passé la veille; à peine si quelques rares laboureurs se montraient dans les champs, et, quoiqu’on atteignît aux premiers jours d’octobre, pas une grappe ne pendait à travers les ceps de vigne, envahis par les ronces et les chardons.
Frédéric se reprochait d’avoir quitté le pays un peu brusquement, et sans songer d’abord à y conjurer les fléaux apportés par la guerre.
Le cœur contristé, il se rendit, non à son palais d’Heidelberg, il ne l’eût osé, mais à une de ses résidences du Rhin, qu’occupait alors son moine magicien, Siegfried.
«Vos prédictions n’ont pas toujours été exactes, lui dit Frédéric en l’abordant; mon mariage avec la princesse est à jamais rompu!
—Je le sais; après un parfait accueil, elle a refusé l’offre de votre main, dès que vous-même lui avez appris que votre neveu Philippe doit vous succéder au trône des palatins. Elle n’a pas voulu pour mari d’un souverain en viager.
—Ne m’aviez-vous pas affirmé qu’avant quatre mois j’aurais pris femme?
—Oui! sans prononcer un nom toutefois! Monseigneur, huit jours vous restent encore! Donnez à la prédiction le temps de s’accomplir. Au surplus, votre but principal n’a-t-il pas été atteint? Le démon du suicide a cessé de vous harceler; Claire vous aime enfin!
—Oui, dit le prince, et vous qui savez tant de choses, Siegfried, me direz-vous pourquoi cette fille, restée de glace sous mes propos d’amour, s’est éprise tout à coup alors que je ne songeais plus à elle?
—A elle vous songiez, monseigneur, quand vous entouriez de bandelettes son bras saignant. Maintenant, vous pouvez ordonner; avec joie elle va mourir pour vous!
—Malédiction sur ma tête s’il en était ainsi! s’écria Frédéric. Ignorez-vous donc que je lui dois la liberté, la vie peut-être?
—La vie, vous ne la lui devrez qu’après son sacrifice accompli. Le démon qui est en elle maintenant peut revenir en vous!
—Eh! que m’importe? Pour moi est-il si doux de vivre? Mes victoires n’ont fait qu’attirer sur mes peuples les angoisses de la faim et de la misère! au milieu de mes désillusions de toutes sortes, une femme, une seule, m’est venue en aide par son affection, et il faut qu’elle meure! et qu’elle meure sur mon ordre!
—Oui, monseigneur, il le faut.
—Moine, est-ce au nom de Dieu que tu viens de parler?
—C’est au nom du pays, c’est au nom du devoir! Le pain est rare dans le Palatinat. Vivez pour réparer les désastres de la guerre. Vous étiez le Victorieux, devenez le Nourricier!»
Deux jours après, le bruit se répandit qu’une jeune fille, pour l’accomplissement d’un vœu, devait chercher une mort volontaire dans un des gouffres du Rhin, et de tous côtés la foule accourut pour participer à l’émotion du spectacle.
Au moment de faire le sacrifice de sa vie, Claire demanda à se confesser au curé de Tettingen; il l’avait connue enfant; elle demanda aussi que son corps, retiré des eaux, fût rendu à la terre; elle exigea même que, devant elle, fût creusée la fosse où elle devait reposer jusqu’au jugement dernier. Ces tristes préparatifs achevés, elle fit ses adieux à la foule qui l’entourait, et, au milieu des cris et des sanglots de la multitude, sous les bénédictions du prêtre, elle se précipita dans le gouffre.
Durant quelques instants, on entendit la victime jeter, de vague en vague, le nom de Jésus et un autre nom, celui de sa mère sans doute. Elle disparut comme elle approchait de quelques bateaux, qui, en aval, barraient le fleuve. De l’un de ces bateaux un homme s’élança, qui plongea à plusieurs reprises. On supposa une tentative de sauvetage, qui fut généralement désapprouvée, puisqu’il s’agissait de l’accomplissement d’un vœu, d’une expiation volontaire, à laquelle les autorités du pays avaient donné leur assentiment. Des murmures s’élevaient déjà parmi cette foule, encore attendrie cependant; quelques gens plus rassis, ou mieux renseignés, firent observer qu’on était à la recherche du corps, pour le rendre à la terre, ainsi qu’il avait été dit.
Au château d’Heidelberg, dans la journée du lendemain, par un brillant soleil d’automne, sur l’invitation du prince, un grand repas réunissait les plus illustres de ses prisonniers, Ulric, duc de Wurtemberg, le margrave Charles de Bade, Georges de Bade, son frère, évêque de Metz; le duc des Deux-Ponts, Louis le Noir; et dix autres, ainsi qu’eux vaincus et faits captifs à Seckenheim. Il s’agissait de régler les conditions de leur mise en liberté.
Soumis depuis longtemps à un dur régime alimentaire, les nobles convives s’ébaudissaient en prenant place à ce festin, auquel rien ne devait manquer. Ils le pensaient du moins. Cependant, dès le début du repas, quelques-uns parmi eux, agitant leur tête de droite et de gauche, semblaient à la recherche de certaine chose qui leur faisait défaut; ils en rirent d’abord, tout en s’en communiquant l’observation entre eux, à voix basse. Plusieurs, élevant la voix, s’adressèrent aux officiers de service, qui ne bougèrent pas. Un des plus impatients (c’était Louis le Noir) saisit un valet au passage et lui formula sa demande, tout en le secouant avec rudesse. Le valet se dégagea, et on ne le revit plus.
Alors une clameur unanime, retentissante, fit le tour de la table: «Du pain! du pain! du pain!»
Tour à tour, chaque convive apostropha Frédéric, lui demandant si dans son pays il était d’usage de se passer de pain.
«Dans mon pays, messires, leur dit Frédéric d’une voix sombre, vos hommes ont si bien pillé les réserves, si cruellement maltraité la terre sur laquelle achevait de mûrir la moisson, que le pain manque à tous. Il manquera même pour vous aujourd’hui, messires. Que ce repas sans pain vous reste en mémoire, pour vous rappeler les souffrances, les misères dont vous êtes la cause! Ces souffrances, j’aurais pu, j’aurais dû peut-être, vous les faire durement expier; car, sachez-le, la femme aimée dont j’ai résolu de faire ma compagne, celle qui, ce matin même, vient de recevoir mon anneau de fiançailles, elle a failli, par votre fait, mourir faute d’un morceau de pain! Rassurez-vous, messires, ajouta Frédéric d’un ton tout à coup radouci; pour le moment j’ai de plus douces visées, et ne songe qu’à vous présenter la future souveraine du Palatinat.»
Sur un geste du prince, les portes s’ouvrirent; Claire, en riches habits, mais pâle encore de tant d’épreuves subies, entra dans la salle, appuyée sur deux dames d’honneur.
Déjà mortifiés de la leçon, les captifs se regardaient entre eux d’un air ironique, se demandant quelle était cette étrangère appelée à de si hautes destinées. Le plus arrogant de la bande, Louis le Noir, prit la parole, et s’adressant à Frédéric, le sourire aux lèvres et le poing sur la hanche:
«Beau cousin, lui dit-il, en qualité de parent, puis-je savoir de quelle famille princière est issue votre noble fiancée, et quel riche apanage elle apporte en vous épousant?
—Elle m’apporte cent mille écus d’or, dont j’ai grand besoin pour m’approvisionner de blé,» lui répliqua Frédéric; et promenant sur tous un regard hautain: «La somme, sans doute, vous semblera suffisante, messires; car, cette dot, c’est vous qui la fournirez.»
Frédéric le Victorieux épousa Claire de Tettingen dans l’église cathédrale d’Heidelberg, au milieu d’un grand concours de peuple. Ulric de Wurtemberg et Charles de Bade servirent de témoins à la mariée; Louis le Noir fut son chevalier d’honneur; le prince archevêque de Cologne et l’évêque de Metz officièrent.
Quelques éclaircissements sont-ils nécessaires encore à cette histoire?
L’homme qui s’était élancé du bateau au secours de Claire, c’était Frédéric. Le démon des eaux avait eu sa proie; il l’avait laissée échapper et restait sans droits sur elle.
Quant au moine Siegfried, on n’entendit plus parler de lui. En réfléchissant sur divers incidents de ce récit, il m’est venu en idée que ce magicien capuchonné, cette apparence de diable, pouvait bien n’être autre que le bon ange du palatin, revenu vers lui sous cette forme étrange.
L’Université d’Heidelberg. — Du duel parmi les étudiants. — Les balafrés. — Encore une initiation. — Mort aux Philistins! — La chaire de philosophie. — De Kant à Feuerbach. — La bibliothèque. — Le laboratoire de chimie, et qui j’y trouvai en tablier de cuisine.
Y eut-il jamais rien de moins logique, par conséquent de plus sot que le duel? Risquer sa propre vie, que, généralement et non sans raison, on estime chose fort précieuse, puisque sans elle on n’est guère à même d’apprécier les autres bonnes choses de ce monde, la risquer contre la vie d’un autre, qu’on n’estime rien, dont on ne peut rien faire, n’est-ce point là un calcul insensé? Je comprends le duel au moyen âge; c’était le jugement de Dieu; alors, Dieu combattait avec le juste contre l’injuste, avec le bon contre le méchant; on en avait la ferme conviction. Aujourd’hui que le tribunal de Dieu est clos pour ces sortes d’affaires, pourquoi nos tribunaux ordinaires ne suffiraient-ils pas à les régler? Pourquoi s’en remettre au hasard de l’épée ou du pistolet, souvent plus favorables à l’habileté qu’au bon droit? Un arrêt est toujours moins dangereux qu’une balle de plomb, et d’ailleurs on en peut appeler.
«Mais il est des offenses qu’on doit craindre d’ébruiter, nous dit-on; dame Justice, même à huis clos, incline quelque peu au bavardage, comme ses honorables interprètes messieurs les avocats.»
Ah! que voilà une bonne raison qui me touche peu! Quoi! vous vous souffletez publiquement, vous choisissez quatre témoins qu’il faut d’abord mettre au courant du fait; vos quatre témoins ont des amis intimes qu’ils ne manquent pas de consulter sur la gravité du cas; il y a des pourparlers, des explications, puis le tapage des armes à feu; après quoi, les journaux et même les tribunaux se mêlent de votre affaire secrète, quand déjà il y a mort d’homme ou quelque membre fracturé. Le beau résultat! Je le répète donc, de toutes les folies d’ici-bas, le duel est aujourd’hui la plus illogique et la plus stupide; eh bien, à Heidelberg, je me suis presque réconcilié avec le duel.
Les étudiants de cette ville, fort susceptibles sur tout ce qui touche au point d’honneur, à la suite d’une querelle, d’un démenti, d’une rivalité d’amour, endossent tout d’abord leur habit de combat. Cet habit de combat rappelle assez bien l’armure des anciens chevaliers, sauf qu’au lieu de fer on y emploie la laine, la carde, la bourre et la filasse; on les plastronne, on les capitonne du haut en bas; on leur met des brassards et des cuissards d’étoupe, du coton dans les oreilles, et par-dessus les oreilles, ne laissant à découvert qu’une petite partie de la joue gauche ou de la joue droite, à leur choix. Ainsi caparaçonnés, on arme les deux adversaires d’un sabre épointé, et chacun s’escrime de son mieux à qui fera à l’autre une légère entaille, joue gauche ou joue droite.
Ramenée à ces règles de modération et de savoir-vivre, la lutte, je l’avoue, ne m’inspire plus la même horreur. C’est simplement le duel de deux matelas entre eux.
Fondée en 1346, par le palatin Rodolphe, dit l’Aveugle, réorganisée en 1803 par le margrave Charles-Frédéric, dans l’heureuse main duquel se sont réunies les principautés de Bade-Dourlach, de Bade-Baden et du Palatinat, l’Université d’Heidelberg jouit dans toute l’Allemagne savante d’une réputation certes bien méritée, si on a trouvé moyen d’y simplifier toutes les sciences à l’égal de celle de l’escrime.
Je me sentais désireux de la visiter, désireux surtout de voir ses étudiants, tous légèrement balafrés. En pouvait-il être autrement?
Toujours à cause de ce paresseux soleil d’Heidelberg, je m’étais levé tard. Antoine courait déjà la ville; Junius consentit à m’accompagner au café où ces messieurs se réunissent d’ordinaire. Les philistins n’y étaient point admis ce jour-là; les philistins, c’est-à-dire les profanes, les bourgeois, les perruques. On y procédait à des initiations. Mon désir de voir n’en devenait que plus vif. Junius, à qui tout Heidelberg est connu, me fit entrer par des jardins, communiquant à une maison située derrière le café. Du second étage de cette maison on pouvait inspecter ce qui se passait dans la grande salle, dont une des fenêtres était restée ouverte. Une fois installé, j’inspectai donc et pris mes notes.
Les étudiants d’Heidelberg, Badois, Autrichiens, Prussiens, Saxons, Bavarois, Hessois, Wurtembergeois ou Hambourgeois, sous prétexte de constater leur nationalité, portent en sautoir, entre le gilet et la chemise, de jolis rubans de diverses couleurs, ce qui leur donne un faux air de francs-maçons, ou de hauts dignitaires d’un ordre quelconque. Sous le nom peu euphonique de Landmannschaften, ils forment entre eux différentes associations. J’avais alors sous les yeux les membres d’une Landmannschaft, avec le costume de rigueur, la redingote à brandebourgs, les grandes bottes et la petite casquette à visière imperceptible; mais portaient-ils la cicatrice voulue? J’étais à trop grande distance pour vérifier le fait. En attendant l’heure de l’initiation, les uns buvaient leur chope de bière, les autres chantaient le Gaudeamus; ceux-ci s’escrimaient au fleuret moucheté, ceux-là semblaient déclamer des vers ou argumenter sur une thèse de philosophie. Tous fumaient.
Bientôt mon attention se concentra tout entière sur un visage de connaissance. C’était mon élève en pharmacie, l’homme au mouron, l’homme à la pluie d’argent. Évidemment, il jouissait d’une certaine considération parmi ses jeunes confrères, qui ne l’abordaient que d’un air circonspect et faisaient volontiers cercle autour de lui.
Tandis qu’avec un surcroît de curiosité j’examinais ce pharmacien mystérieux, un grand mouvement se fit dans la salle, on démasqua la muraille principale, où figurait en relief un semblant de temple grec; une chaise fut placée sur une table, comme un trône sur une estrade. Un des plus âgés de la bande, un étudiant de dixième année, je suppose, y prit place en qualité de président. La cérémonie allait commencer, et je m’applaudissais de pouvoir, à Heidelberg, aussi bien qu’à Épernay, jouir d’un spectacle interdit aux profanes, quand un frère terrible s’avança vers la croisée qui nous faisait face! Fronçant le sourcil, et m’adressant un regard provocateur: «Mort aux philistins!» s’écria-t-il; et la fenêtre refermée avec fracas nous ramena Junius et moi au simple tête-à-tête.
Chassés du temple ou plutôt de l’estaminet, nous poursuivons notre course vers la place de Louis, devant laquelle s’élèvent les bâtiments de l’Université. Nous ne pouvions pénétrer dans le sanctuaire sans un guide. Notre guide était un sous-portier, grand garçon maigre, de vingt-cinq à vingt-six ans, portant une chemise de couleur et une cravate rouge; pour le reste, tout vêtu de noir jusqu’au bout des ongles.
L’Université d’Heidelberg se divise en six facultés: la théologie, la jurisprudence, l’économie politique, la médecine, la philosophie, et les beaux-arts, fils d’Apollon, comme nous le dit notre sous-portier.
A vrai dire, la philosophie et la théologie, en guerre ouverte l’une contre l’autre, s’annihilant l’une par l’autre, on ne devrait plus compter que quatre facultés à Heidelberg. Cependant les théologiens ont eu beau lancer les foudres de leurs Églises sur la tête des philosophes, les philosophes faire éclater leurs négations incendiaires sous les pieds des théologiens, les deux chaires, quoique un peu fracassées, restent debout.
C’est dans la chaire vide qui se dressait devant nous que l’incrédulité avait été prêchée publiquement avec autorisation de M. le maire.
Junius, me sachant peu versé dans ces matières, crut devoir m’expliquer comment, vers la fin du dernier siècle, quelques hardis novateurs s’étaient déclarés disciples de Voltaire; mais ainsi que l’âne imitant les gentillesses du chien, avec leur pesanteur allemande, ils brisèrent ce que le maître n’avait fait qu’écorner. Déroulant alors devant moi la grande Genèse philosophique de l’Allemagne, il me dit comment Kant, auteur du rationalisme, engendra Fichte, auteur du panthéisme, qui engendra Schelling, et le naturalisme, qui engendra Hegel, et l’athéisme, qui engendra enfin Feuerbach, le diable en personne.
Effrayés de leur propre audace, d’abord obscurs et inintelligibles à dessein, ces inspirés de l’enfer ne sortaient de leur nuage que devant leurs adeptes. Durant cette première période, la démoralisation, résultant de leurs doctrines, ne descendit pas vers le peuple; elle remonta vers les lettrés, et jusqu’aux princes, dont la politique s’en ressentit fatalement; aujourd’hui, le mal est partout.
Je savais Junius peu bienveillant envers les philosophes. Plus effrayé que convaincu, et ne pouvant admettre que ces braves buveurs de bière, si calmes, de mœurs si douces en apparence, fussent tous des réprouvés, j’espérais que notre jeune sous-portier, dont l’œil ne manquait pas d’intelligence et qui avait paru écouter Junius avec une grande attention, allait protester contre l’anathème lancé sur son pays. Loin de là, par un hochement de tête approbatif, il semblait l’encourager à poursuivre. Celui-ci n’y manqua pas, et, toujours dans l’intérêt de son avenir, prolongeant ses exercices oratoires, il finit par conclure que l’Allemagne, aujourd’hui réduite à un état morbide, incurable, par défaut de croyances, reniant toute autorité légitime sur la terre comme dans le ciel, n’était plus, selon l’expression d’un de ses philosophes repentis, qu’un grand Hôtel-Dieu, sans Dieu.