Trois cent Cuisiniers me faisoient à manger: ils étoient logez avec leurs Familles tout près de ma maison dans des Tentes, où chacun d’eux avoit soin de m’aprêter deux plats. J’avois coutume de prendre dans ma main une vingtaine de ceux qui me servoient à Table, & il y en avoit plus de cent qui restoient à Terre, les uns avec des plats, & les autres avec des piéces de vin ou d’autre liqueur. A mesure que j’avois besoin de quelque chose, mes Domestiques qui étoient sur la Table, se servoient fort adroitement d’une poulie pour le tirer à eux, à peu près comme on tire des seaux d’un puit en Europe. Un de leurs plats faisoit une bonne bouchée, & je n’avois pas grand peine à avaler d’un seul trait une de leurs piéces de liqueur. Leur Mouton n’est pas si bon que le nôtre, mais en récompense leur Bœuf est excellent. Je me souviens d’en avoir mangé une surlonge, dont je fus obligé de faire trois bouchées; mais cela est rare. Mes Valets étoient dans le dernier étonnement de me voir manger les os, comme dans nôtre Païs nous faisons l’aîle d’une Alouette. Je ne faisois qu’une seule bouchée d’une de leurs Oyes ou de leurs Coqs d’Indes, & il faut que je confesse que ces oiseaux l’emportent de beaucoup sur les nôtres, en fait de délicatesse. Pour leurs oiseaux d’un peu moindre taille, j’en pouvois mettre vingt ou trente au bout de mon couteau.

Sa Majesté Imperiale informée de ma maniére de vivre, voulut un jour avoir le bonheur (ce sont ces termes) de diner avec moi. Elle vint accompagnée de son illustre Famille, & j’eus soin de les placer tous dans des Fauteuils sur ma Table, vis à vis de moi, avec leurs Gardes autour d’eux. Flimnap le Grand Tresorier fut aussi de ce Repas, & avoit sa Baguette blanche à la main. Je remarquai plus d’une fois qu’il me regardoit de mauvais œil, mais sans faire semblant de rien, je n’en mangeai en aparence qu’avec plus d’apetit, tant pour faire honneur à ma chére Patrie, que pour remplir la Cour d’admiration. Je suis très persuadé que cette visite de l’Empereur, a donné occasion à Flimnap de me rendre de mauvais services auprès de son Maitre. Ce Ministre a toujours été mon Ennemi secret, quoi que extérieurement il me fit plus de caresses que son naturel rebarbatif ne sembloit permettre. Il représenta à l’Empereur que ses Finances étoient en mauvais état, qu’il étoit obligé de lever de l’argent à de gros intérêts, que des billets d’Epargne ne pouroient circuler qu’à neuf pour cent de perte; qu’en très-peu de tems j’avois couté à Sa Majesté plus d’un million & demi de Sprugs, (qui sont leurs plus grandes piéces d’or de la grandeur d’une paillette) & que sauf meilleur avis, il conseilloit à l’Empereur de me renvoyer à la premiére occasion.

Comme j’ai été la cause (quoi qu’innocente) que la reputation d’une Dame du premier rang a été attaquée, il faut avant que d’aller plus loin, que je tâche de la justifier. Le Trésorier s’étoit mis en tête d’être jaloux de sa femme, parce que de méchantes langues lui avoient dit qu’elle étoit folle de moi, & aussi parce qu’il s’étoit repandu un bruit à la Cour, qu’elle étoit venue une fois secrétement chez moi. Je proteste solemnellement que ce sont d’infames calomnies auquelles l’Epouse du Trésorier n’a jamais donné lieu, n’ayant de ma vie reçu de sa part que d’innocentes marques d’amitié. Il est bien vrai qu’elle venoit souvent chez moi, mais toujours publiquement, & jamais sans être accompagnée de trois personnes, qui étoient d’ordinaire sa sœur, sa petite fille, & quelqu’une de ses Amies; mais cela ne lui étoit point particulier, puisque plusieurs autres Dames de la Cour venoient souvent me voir. Et j’en appelle à tous mes Domestiques, s’ils ont jamais vû un Carosse à ma porte, sans savoir quelles personnes y étoient. Dans ces occasions dès qu’un Valet m’avoit averti qu’il y avoit un Carosse à ma porte, ma coutume étoit de m’y rendre d’abord, & après avoir salué ceux qui y étoient, de prendre soigneusement le Carosse & les deux Chevaux dans mes mains, (car s’il y en avoit six, le Postillon en détachoit toujours quatre,) & de les placer sur ma table, autour de laquelle j’avois attaché un bord qui avoit cinq pouces de hauteur, de peur d’accident. Il m’est arrivé souvent d’avoir quatre Carosses pleins de monde, & huit Chevaux à la fois sur ma table, pendant que j’étois dans ma chaise à entretenir la Compagnie. J’ai passé plus d’une après-midi le plus agréablement du monde dans ces sortes de conversations. Mais j’ose défier le Trésorier & ses deux Délateurs Clustril & Drunlo, (car je veux les nommer afin de leur faire honte,) de prouver que quelqu’un soit jamais venu incognito chez moi, excepté le Secretaire Reldresal, qui ne s’y rendit que par l’ordre exprès de l’Empereur, comme je crois l’avoir raconté. Je n’aurois pas insisté si long-tems sur cet Article, si l’honneur d’une grande Dame n’y étoit si fort intéressé, pour ne rien dire de moi-même; quoique je fusse alors Nardac, ce que le Trésorier lui-même n’est pas; car tout le monde sait qu’il n’est que Clumglum, Titre qui a la même proportion avec celui dont j’étois honoré, qu’a le Titre de Marquis avec celui de Duc en Angleterre; quoi que d’ailleurs il eut le pas devant moi en vertu de son Emploi. Ces calomnies, qui me vinrent aux oreilles par un accident que ce n’est pas ici le lieu de raporter, furent cause que Flimnap fit pendant quelques tems la mine à sa Femme, mais bien plus encore à moi; & quoi qu’enfin il ait été détrompé, & se soit raccommodé avec elle, jamais il ne m’a pardonné de m’avoir soupçonné à tort, & a même réussi à me perdre dans l’esprit de l’Empereur, qui pour dire le vrai, se laissoit trop gouverner par ce Favori.

CHAPITRE VII.

L’Auteur étant informé que ses Ennemis avoient dessein de l’accuser de Haute-Trahison, se refugie à Blefuscu. Maniére dont il y est reçu.

AVant que de raconter ma sortie de Lilliput, l’ordre veut que j’informe mes Lecteurs des raisons qui me forcérent à prendre & à exécuter ce dessein.

Tout ce qu’on appelle Cours, avoit été jusqu’alors un Païs inconnu pour moi, parce que la bassesse de ma condition, ne m’avoit jamais permis d’en fréquenter. A la verité, la conversation & la lecture m’avoient donné d’assez mauvaises idées des Princes & de leurs Ministres; mais jamais je ne me ferois attendu à être convaincu un jour de la justesse de ces idées par ma propre experience, & cela dans un Païs fort éloigné, & gouverné à ce que je croiois par des maximes tout à fait diférentes de celles qui sont en vogue en Europe. Dans le tems que je me preparois à aller rendre mes Devoirs à l’Empereur de Blefuscu, un Seigneur fort consideré à la Cour, (à qui j’avois rendu un service très-signalé dans un tems qu’il étoit fort mal avec l’Empereur,) vint de nuit chez moi dans une chaise fermée, & sans me faire dire son Nom, me fit demander s’il ne m’incommoderoit pas. Les Porteurs étant renvoyez, je mis la chaise & le Seigneur qui y étoit dans la poche de mon justaucorps: Après cela, ayant donné ordre à un Valet sur qui je pouvois compter, de dire que j’étois indisposé & que je dormois, je fermai la porte de ma Maison, & je me mis à lier conversation avec celui qui venoit me rendre une visite si mysterieuse.

Après les prémiers Complimens de part & d’autre, je remarquai qu’il étoit fort inquiet, & lui en ayant demandé la raison, il me pria de l’écouter avec patience, puis qu’il avoit à m’entretenir sur un sujet qui interessoit également mon Honneur & ma Vie. Voici en substance le Discours qu’il m’adressa, & dont je mis sur le papier les principaux Articles aussi-tôt qu’il fut sorti.

Il faut que vous sachiez que le Conseil s’est assemblé plusieurs fois à votre sujet, le plus secrétement qu’il étoit possible; & qu’il n’y a que deux jours que Sa Majesté en est venuë à une Resolution finale.

Vous n’ignorez pas que le Grand Amiral Skyris Bolgolam a été vôtre Ennemi mortel presque des le moment de vôtre arrivée. Je ne sai quelles peuvent avoir été les prémiéres causes de sa haine, mais il est certain qu’elle est beaucoup augmentée, depuis le glorieux succès que vous avez eus dans vôtre Entreprise contre la Flote de Blefuscu, parce qu’il sent que tout Amiral qu’il est, il n’en a jamais fait autant. Ce Seigneur & Flimnap le Grand Trésorier, dont l’inimitié contre vous à cause de sa Femme est connuë d’un chacun, Limtoc le Général, Lalcon le Chambellan, & Balmuff le Grand Justicier, ont dressé des Articles d’Accusation contre vous, & prétendent vous convaincre de Haute-Trahison, & de quelques autres Crimes capitaux.

Persuadé que j’étois de ma propre innocence, cet Exorde me mit dans de telles impatiences, que je fus sur le point d’interrompre celui qui m’annonçoit de si étranges nouvelles: mais il me pria de lui laisser continuer son Discours, ce qu’il fit en ces termes.

Par reconnoissance pour l’amitié que vous m’avez témoignée, j’ai fait en forte d’être informé de tout leur Manege, & d’avoir copie des Articles d’Accusations, ce qui me couteroit la Tête, si cela venoit à être découvert.

Articles d’Accusation contre Quinbus-Flestrin, (l’Homme-Montagne.)

Article I.

QUoique par une Loi faite pendant le Regne de Sa Majesté Imperiale Calin Deffar Plune, il soit ordonné, Que quiconque fera de l’eau dans l’enceinte du Palais Imperial, sera traité comme coupable de Haute-Trahison: Si pourtant, ledit Quinbus-Flestrin, en violation manifeste de la susdite Loi, sous prétexte d’éteindre le Feu qui avoit pris à l’Apartement de l’Imperatrice, a malicieusement, traitreusement, & diaboliquement, éteint ledit Feu, dans le susdit Apartement, situé dans l’enceinte du susdit Palais, contre la Loi qui vient d’être alleguée, contre son Devoir, &c.

Article II.

Ledit Quinbus-Flestrin ayant amené la Flote Imperiale de Blefuscu au Port Imperial de Lilliput, & ayant depuis reçu ordre de Sa Majesté Imperiale de se rendre Maitre de tous les autres Vaisseaux dudit Empire de Blefuscu, de reduire cet Empire en Province, pour être déformais gouverné par un Viceroi, & d’exterminer non seulement tous les Partisans de l’ancienne maniére de casser les œufs, qui s’étoient refugiez dans ce Païs; mais aussi tous les Habitans de cet Empire, qui ne voudroient pas sur le champ abjurer cette Héresie; a, comme un Traitre qu’il est, demandé d’être exempté de rendre lesdits services, sous le ridicule prétexte de ne vouloir pas forcer les consciences, ni mettre à mort ou reduire en Esclavage un Peuple libre.

Article III.

Quand les Ambassadeurs de Blefuscu sont venus demander la Paix à Sa Majesté, ledit Flestrin a montré qu’il étoit un Traitre, en s’intéressant pour les susdits Ambassadeurs, & en les divertissant; quoi qu’il sût bien qu’ils apartenoient à un Prince qui avoit eté depuis peu ouvertement en Guerre contre Sa Majesté.

Article IV.

Ledit Quinbus-Flestrin s’aprête (ce qui est directement contre le devoir d’un fidèle Sujet) à faire un Voyage à la Cour de Blefuscu, quoique Sa Majesté Imperiale ne lui en ait donné permission que de bouche; & sous prétexte de ladite permission a dessein d’entreprendre le susdit Voyage, afin d’aider à l’Empereur de Blefuscu, qui a été récemment en Guerre avec sa susdite Majesté Imperiale.

Il y a quelques autres Articles, mais ceux dont je viens de vous lire l’Extrait, sont les plus importans.

On ne sauroit nier que dans les differens Débats, qui s’élevérent à l’occasion de tous ces Chefs d’Accusation, Sa Majesté n’ait donné des marques d’une très-grande clemence, qu’elle n’ait souvent allegué vos services, & tâché d’exténuer vos crimes. Le Trésorier & l’Amiral ont fortement insisté qu’on vous fit souffrir une mort cruelle & ignominieuse, en mettant le feu à vôtre Maison, & que, lorsque vous en sortiriez, le Général vous attendît à la tête de vingt mille hommes, qui auroient ordre de vous blesser au visage & aux mains avec des Flêches empoisonnées. Quelques-uns de vos Domestiques devoient aussi recevoir un ordre secret de froter vos Chemises d’un suc empoisonné, ce qui vous auroit bien-tôt fait mourir dans les plus afreux tourmens. Le Général embrassa cet avis, en sorte que depuis long-tems il y a pluralité de voix contre vous. Mais Sa Majesté resolue, s’il se peut, de vous conserver la vie, a détaché le Chambellan du parti de vos Ennemis.

Sur ces entrefaites, Reldresal, Premier Secretaire des Affaires secretes, qui s’est toujours veritablement montré vôtre Ami, eut ordre de l’Empereur de dire son avis: ce qu’il fit de la maniére du monde la plus propre à vous confirmer dans l’opinion avantageuse que vous avez de lui. Il confessa que vos crimes étoient grands, mais que cependant il y avoit lieu à la misericorde, la plus belle de toutes les vertus dans un Prince, & que Sa Majesté possedoit dans un degré si éminent. Il dit que l’amitié qui regnoit entre vous étoit si connue de tout le monde, que peut être l’Auguste Compagnie devant laquelle il parloit, le tiendroit pour coupable de partialité: que cependant, pour obéïr à Sa Majesté, il diroit librement son sentiment. Que si Sa Majesté en consideration de vos services, & pour satissaire au penchant qui la portoit à la clemence, avoit la bonté de vous conserver la vie, & ordonnoit seulement qu’on vous crevât les deux yeux, il lui paroissoit que par cet Expedient, la Justice seroit en quelque sorte satisfaite, & que tout l’Univers exalteroit jusqu’aux Cieux la clemence de l’Empereur, aussi bien que la générosité & la douceur de ceux qui avoient l’honneur d’être ses Conseillers. Que la perte de vos yeux ne vous ôteroit rien de vos forces, que vous pouriez toujours emploier au service de Sa Majesté. Qu’un Courage aveugle n’en est que plus grand, parce qu’on ne voit point de Danger; que la crainte que vous aviez pour vos yeux, avoit été la seule dificulté que vous eussiez rencontrée dans vôtre Entreprise contre la Flote ennemie; & qu’il devoit vous suffire devoir par les yeux des Ministres, puisque les plus grands Princes ne voyoient pas autrement.

Cet Avis fut hautement rejetté par tout le Conseil. Bolgolam l’Amiral, ne put se retenir, mais se levant en fureur, dit, qu’il étoit étonné de quel front le Secretaire osoit opiner à conserver la vie à un Traître. Que les services que vous aviez rendus, étoient, au jugement de tous ceux qui se connoissoient en raisons d’Etat, l’aggravation même de vos crimes; que vous, qui étiez capable d’éteindre le feu en pissant sur l’Apartement de l’Imperatrice, (attentat qu’il ne pouvoit rappeller qu’avec horreur) pouviez quelque jour, causer une inondation par le même moien, & noyer tous ceux qui seroient dans le Palais. Il ajouta, que les mêmes forces, par lesquelles vous vous étiez rendu Maitre de la Flote ennemie, pourroient servir au premier mécontentent qu’on vous donneroit à la ramener à Blefuscu: Qu’il avoit de sortes raisons de croire que dans le fond du cœur, vous aviez un penchant criminel pour la methode heretique de casser les œufs, & que comme la Trahison commence dans le cœur avant que d’éclater par des Actions, pour cette raison, il vous dénonçoit comme Traitre, & demandoit que vous fussiez mis à mort.

Le Trésorier se rangea à la même opinion, il montra qu’il étoit impossible que les Revenus de Sa Majesté pussent suffire aux fraix de vôtre entretien: Que tant s’en faloit que l’Expédient proposé par le Secretaire, de vous crever les yeux, fut un reméde au mal qu’on craignoit, qu’au contraire, selon toutes les apparences il ne serviroit qu’à l’augmenter, comme cela paroit par l’exemple de certains Oiseaux, qui, quand on leur a ôté la vuë, n’en deviennent que plus gros & plus gras: Que Sa Majesté sacrée & tout le Conseil, qui étoient vos juges, étoient en leurs consciences pleinement persuadez que vous aviez merité la mort, ce qui sufisoit pour vous y condamner, quand même on n’auroit pas contre vous les preuves que demande la lettre de la Loi.

Mais Sa Majesté Imperiale étant absolument déterminée à vous sauver la vie, eut la bonté de dire, que puisque le Conseil avoit décidé que la perte de vos yeux étoit une peine trop legére, on pouroit vous en infliger quelqu’autre dans la suite. Et vôtre Ami le Secretaire demandant avec instance d’être oüi sur ce que le Tresorier avoit objecté, que vôtre entretien étoit d’une dépense excessive à Sa Majesté, dit, que son Excellence, par les seules mains de qui passoient tous les Revenus de Sa Majesté, pouvoit aisément pourvoir à cet inconvenient, en diminuant peu à peu la portion de mets qui vous étoit assignée; que par la faute de nourriture, vous vous afoibliriez de jour en jour, & viendriez infailliblement à mourir d’inanition dans quelques mois; que vôtre corps étant amaigri & diminué de la moitié, la puanteur de vôtre Cadavre ne seroit plus tant à craindre; & qu’immediatement après vôtre mort cinq ou six mille sujets de Sa Majesté pourroient en deux ou trois jours, couper toute la chair de vos os, & l’enterrer en diferens endroits pour prevenir toute infection, laissant le Squelette, comme un monument d’admiration pour la Posterité.

C’est ainsi que par la grande Amitié du Secretaire, tous ces Debats furent heureusement terminez. Defense très expresse fut faite de reveler le projet de vous faire mourir par degrez, mais la Sentence de vous crever les yeux fut couchée sur les Registres. L’Amiral seul trouvoit que vous étiez traité trop doucement, & vouloit que vous fussiez mis à mort sans retardement. Ce sentiment lui avoit été inspiré par l’Imperatrice, qui n’a jamais pu vous pardonner la methode indecente & irreguliere dont vous avez éteint le Feu qui avoit pris à son Apartement. Dans trois jours votre Ami le Secretaire viendra vous trouver pour vous lire les Articles de l’Accusation qui a été intentée contre vous: il vous notifiera ensuite la Bonté que Sa Majesté & son Conseil ont euë, de ne vous condamner qu’à perdre les yeux; sentence douce, à laquelle Sa Majesté ne doute nullement que vous ne souscriviez avec Reconnoissance; & afin que l’Operation soit bien faite, vingt Chirurgiens de Sa Majesté seront presens, lorsqu’on vous déchargera des Flêches pointues dans les prunelles des yeux.

Je laisse à vôtre prudence à prendre des mesures convenables sur tout ce que je viens de vous dire; pour moi, afin d’éviter tout soupçon, je vai me retirer le plus secrétement que je pourai.

Il le fit, & me laissa en proye aux plus cruelles agitations. C’étoit une coûtume introduite par ce Prince & par son Ministère (coûtume, qu’on m’a assuré n’avoir jamais été en usage qu’en ce tems la) que quand la Cour avoit dessein de faire quelque Execution cruelle, soit que la victime fut immolée au Ressentiment de l’Empereur, ou à la Haine d’un Favori, l’Empereur adressoit un Discours à tout son Conseil, dans lequel il s’étendoit sur sa Bonté & sur sa Clemence, comme sur des Qualitez connuës de tout le Monde. Ce Discours étoit imprimé immédiatement après avoir été prononcé, & aussi-tôt repandu par tout l’Empire. Jamais le Peuple n’étoit plus effraié que quand il recevoit ces sortes de preuves de la Benignité de l’Empereur; parce qu’on avoit observé qu’à proportion que sa clemence étoit plus exaltée, le supplice aussi étoit plus inhumain, & l’innocence de la personne qui y étoit condamnée plus grande. Et pour ce qui me regarde, j’avoue ingenuement que n’ayant jamais été destiné à être Courtisan, ni par ma naissance, ni par mon éducation, j’étois juge si peu expert, que je ne voyois nullement la grace qu’on me faisoit par cette Sentence, qui au contraire, (quoique peut être à tort) me paroissoit plutôt trop rigoureuse que trop douce. Quelquefois je voulois soutenir mon innocence, car quoique je ne pusse pas nier les faits alleguez contre moi, il étoit certain pourtant qu’il n’y avoit dans ma conduite rien de criminel, & qu’ainsi j’aurois pû, comme j’en avois le dessein, m’en remettre à la décision des Juges. Mais cette envie me passa bien vîte, dès que je me rappellai la puissance de mes Ennemis, & l’extrême facilité avec laquelle les Juges se laissent corrompre. Une fois je fus fortement tenté de me mettre en defense, car pendant que j’étois libre, toutes les forces de l’Empire n’auroient rien pu contre moi, & il m’auroit été facile de détruire toute la Capitale à coups de pierre; mais je rejettai aussi-tôt ce projet avec horreur, me rapellant le serment que j’avois fait à l’Empereur, les graces que j’en avois reçues, & le Titre de Nardac dont il m’avoit honoré. Je n’êtois pas assez habile dans le Systême de Reconnoissance des Courtisans, pour croire que l’injustice que l’Empereur vouloit me faire, aquitât toutes les obligations que je lui avois.

Enfin je pris une resolution, que quelques personnes blâmeront peut-être, & pas à tort à mon avis. Car j’avoüe que je dois la conservation de mes yeux, & par consequent celle de ma liberté, à ma précipitation, & à mon peu d’experience; parce que si j’avois connu alors le genie des Princes & de leurs Ministres, comme j’ai fait depuis, aussi bien que leur maniére d’agir avec des Criminels qui l’étoient encore beaucoup moins que moi, je me ferois volontiers soumis à un châtiment si aisé. Mais emporté par le feu de la Jeunesse, & ayant d’ailleurs permission d’aller rendre mes devoirs à l’Empereur de Blefuscu, j’envoyai avant que les trois jours fussent écoulez, une lettre à mon Ami le Secretaire, dans laquelle je lui marquai le dessein que j’avois de partir le même matin pour Blefuscu; & sans atendre reponse, je me rendis à l’endroit de l’Isle où étoit nôtre Flote. Je pris un des plus grands Vaisseaux de guerre, attachai un Cable à la prouë, & ayant levé les Ancres, je me deshabillai, mis mes Habits (avec ma Couverture que j’avois eu soin d’aporter) dans le Vaisseau, & le tirant après moi, marchant en partie & en partie nageant, j’arrivai au Port Royal de Blefuscu, où le Peuple m’avoit déjà attendu depuis long tems; ils me donnérent deux guides pour me conduire à la Capitale, qui porte le même nom. Je les portai dans mes mains jusqu’à ce que je ne fusse plus qu’à la distance de deux cent verges de la ville: alors je les mis à terre, & les priai d’aller notifier mon arrivée à un des Secretaires, & de lui dire où j’étois, & que mon dessein étoit d’y atendre les ordres de Sa Majesté. Une heure après j’eus réponse que Sa Majesté, toute la Famille Imperiale, & les premiers Seigneurs de la Cour, venoient au devant de moi. A cette nouvelle j’avançai une centaine de verges: A peine fus-je à portée d’être vû, que l’Empereur & toute sa suite, décendirent de cheval, & que l’Imperatrice & toutes ses Dames sortirent de leurs Carosses, sans qu’aucune de toutes ces personnes parut effrayée en me voyant. Je me couchai à terre pour baiser la main de l’Empereur & celle de l’Imperatrice. Je dis à Sa Majesté que j’étois venu suivant ma promesse, & avec la permission de l’Empereur mon Maitre, pour avoir l’honneur de voir un si puissant Monarque, & pour lui rendre tous les services dont je serois capable, & que ma Fidelité pour mon Souverain me permettroit; mais je gardai un profond silence sur ma disgrace, parce que n’en ayant été informé que secrétement, je pouvois suposer n’en rien savoir: d’ailleurs, je ne pouvois m’imaginer que l’Empereur auroit l’imprudence de découvrir ce secret, puisque je n’étois plus entre ses mains: en quoi néanmoins je me trompai, comme je le dirai bien-tôt.

Je ne fatiguerai point le lecteur du détail de ma Reception, qui fut proportionné à la generosité d’un si grand Prince; ni de l’embaras où je fus de n’avoir ni Maison ni Lit, étant obligé de coucher à terre, envelopé dans ma Couverture.

CHAPITRE VIII.

Par un bonheur singulier, l’Auteur trouve moyen de quiter Blefuscu, & après avoir surmonté quelques dificultez, revient sain & sauf dans sa Patrie.

TRois jours après mon arrivée, me promenant au Côté Septentrional de l’Isle, je vis dans la Mer quelque chose, à la distance d’environ une demie-lieue, qui avoit l’air d’une Chaloupe tournée sans-dessus-dessous. J’otai mes souliers & mes bas, & avançant dans l’eau l’espace de deux ou trois cent verges, j’aperçus l’objet que la marée continuoit à pousser vers le Rivage, & alors je vis distinctement une Chaloupe, qui, selon toutes les aparences, avoit été détachée d’un Vaisseau par quelque Tempête. Sans perdre de temps je m’en retournai à la ville, & priai Sa Majesté Imperiale de me prêter vingt de ses plus grands Vaisseaux, & trois mille Matelots, sous le Commandement du Vice-Amiral. Cette Flote mit à la Voile, pendant que je me rendis par le plus court chemin à l’endroit d’où j’avois découvert la Chaloupe; je trouvai que la Marée l’avoit encore fait aprocher. Les Matelots étoient tous pourvus de Cordages, que j’avois eu auparavant soin d’acommoder, en entortillant plusieurs cordes ensemble, afin de les rendre plus fortes. Quand les Vaisseaux furent arrivez, je me deshabillai, & marchai dans l’eau jusqu’à ce que je fusse à la distance de cent verges de la Chaloupe, après quoi je fus obligé pour y arriver de faire le reste du chemin à la nage. Les Matelots me jettérent le bout d’une corde, que j’attachai à l’avant de la Chaloupe; & l’autre bout à un Vaisseau de guerre. Mais toute la peine que je prenois fut presque inutile, parce que ne pouvant prendre pied, j’étois hors d’état de travailler. Dans cette necessité, je fus obligé de gagner à la nage l’arriére de la Chaloupe, que je me mis à pousser avec une de mes mains, le mieux qui me fut possible, & comme la marée m’étoit favorable, je fis assez de chemin pour pouvoir toucher le fond, en n’ayant de l’eau que jusqu’au menton. Je me reposai pendant deux ou trois minutes, & puis continuai à pousser la Chaloupe, jusqu’à ce que je n’eusse d’eau que jusqu’aux Aisselles; & comme alors le plus dificile étoit fait, je pris mes autres Cables, qui étoient dans un des Vaisseaux, & je les attachai d’abord à la Chaloupe, & ensuite à neuf Vaisseaux que j’avois fait approcher pour cet éfet. Le vent étant favorable, les Matelots remorquérent la Chaloupe, & moi je facilitai leur Travail en la poussant, jusqu’à ce que nous ne fussions plus qu’à quarante Verges du Rivage. J’atendis là que l’eau fut basse, après quoi j’allai jusqu’à la Chaloupe à pié sec, & par le secours de deux mille hommes pourvus de diferens instrumens, je la retournai de l’autre côté, & vis avec un très grand plaisir qu’elle n’étoit que très peu endommagée.

Je ne fatiguerai point le Lecteur en lui disant que pendant l’espace de dix jours, j’eus mille & mille peines pour amener ma Chaloupe au Port Royal de Blefuscu, où la nouvelle de mon arrivée avoit attiré un nombre infini de personnes, dont l’admiration, à la vuë d’un si prodigieux Vaisseau, est au dessus de toute expression. Je dis à l’Empereur qu’un heureux Destin m’avoit fait rencontrer cette Chaloupe, pour me transporter dans quelque endroit, d’où je pourrois regagner ma Patrie, & je suppliai Sa Majesté de donner les ordres nécessaires pour qu’on me fournit les choses dont j’aurois besoin pour racommoder & pour avitailler ma Chaloupe, & de m’acorder en même tems la permission de partir; à quoi l’Empereur consentit, après m’avoir fait néanmoins quelques reproches obligeans de vouloir le quiter si tôt.

Je fus fort surpris de ne voir arriver pendant tout ce tems, aucun Exprès qui me regardât, de la part de l’Empereur de Lilliput à la Cour de Blefuscu. Mais j’apris depuis, que Sa Majesté Imperiale, ne pouvant s’imaginer que je savois quelque chose de ses desseins, avoit cru que j’étois seulement allé à Blefuscu pour dégager ma parole, & conformément à la permission que j’en avois reçuë, & qu’après avoir salué l’Empereur de Blefuscu, je ne manquerois pas de revenir dans peu de jours. Mais enfin, ma longue absence commença de l’inquiéter; & après avoir pris conseil avec le Trésorier & le reste de sa Cabale, on envoya à la Cour de Blefuscu une Personne de qualité chargée d’une copie des Articles d’Accusation contre moi. Cet Envoyé devoit representer à l’Empereur l’extrême clemence de son Maitre, qui avoit la bonté de ne me condamner qu’à perdre les yeux; que je m’étois sauvé des mains de la Justice, & que si dans deux heures je n’étois de retour, je serois déclaré Traitre, & dépouillé de mon Titre de Nardac. L’Envoyé ajouta, que pour maintenir la Paix & l’Amitié entre les deux Empires, son Maitre s’atendoit que Sa Majesté donneroit ses ordres, pour que je fusse bien garotté & conduit ainsi à Lilliput, afin d’y être puni comme un Traitre.

L’Empereur de Blefuscu ayant pris trois jours pour se consulter, fit une reponse qui ne consistoit qu’en compliments & en excuses. Il dit, que le Monarque de Lilliput ne pouvoit ignorer que le projet de me garotter étoit absolument impraticable; que quoique j’eusse emmené sa Flote, il ne laissoit pas de m’avoir de grandes obligations de ce que je l’avois servi à obtenir la paix. Que, quoi qu’il en fut à ces égards, les deux Empires seroient bien-tôt délivrez de moi; parce que j’avois trouve sur la Côte, un Vaisseau si prodigieux, qu’il pouvoit non seulement me contenir, mais même servir à me transporter par Mer dans quelqu’autre pays: qu’il avoit donné les ordres nécessaires pour pour que rien de tout ce qui m’étoit nécessaire pour mon Voyage ne me manquat, & qu’ainsi il esperoit que dans peu de semaines, les deux Monarchies seroient déchargées d’un si insuportable Fardeau.

L’Envoyé s’en retourna à Lilliput avec cette reponse, & l’Empereur de Blefuscu me fit part de tout ce qui s’étoit passé, m’ofrant en même tems, (mais sous le sceau du secret) sa protection, si je voulois rester à son service; ce que je refusai le plus honêtement qu’il me fut possible, parce que, quoique je le crusse sincère, j’avois resolu de ne me plus fier aux Princes ni à leurs Ministres, si je pouvois m’en dispenser. J’ajoutai, que puisque ma Fortune, bonne ou mauvaise, m’avoit fait trouver un Vaisseau, j’étois déterminé à mettre en Mer, plûtôt que d’être un Diférent entre deux si puissants Monarques. L’Empereur ne me parut pas faché de mon dessein, & je découvris par hazard, qu’il en étoit même bien aise, comme aussi ses Ministres. Ces Considerations me firent hâter mon depart; en quoi la Cour, qui ne demandoit pas mieux que de me voir parti, eut la bonté de me seconder. Cinq cent Ouvriers furent employez à faire deux voiles pour ma Chaloupe, & ces voiles furent faites du linge le plus fort qu’on put trouver, mis treize fois l’un sur l’autre. J’accomodai mes Cordages & mes Cables, en enentortillant vingt ou trente ensemble. Une grande pierre, que je trouvai sur le bord de la mer, après avoir long-tems cherché, me servit d’Ancre. Je pris la graisse de trois cent Vaches pour suiver mon Vaisseau, & pour quelques autres usages. Il est incroyable combien j’eus de peine à trouver des Arbres assez grands pour me faire des rames & des mâts, en quoi néanmoins je fus bien aidé par les Charpentiers de Navire de Sa Majesté, qui contribuérent beaucoup à les polir, apres que j’avois fait l’ouvrage le plus rude.

Dans l’espace d’un mois tout fut prêt: j’envoyai alors quelqu’un pour demander si Sa Majesté n’avoit rien à m’ordonner, & pour lui dire que si elle me le permettoit, mon dessein étoit de partir. L’Empereur accompagné de son Auguste Famille, sortit du Palais; je me prosternai à terre pour baiser sa main, qu’il me tendit d’une maniére fort gracieuse. L’Imperatrice & les jeunes Princes du sang en firent autant. Sa Majesté me fit present de cinquante bourses de deux cent Sprugs chacune, avec son Portrait en grand, que je mis d’abord dans un de mes gans de peur d’accident. Les Céremonies qui furent faites à mon départ, sont en trop grand nombre, pour que j’en fasse ici la Description.

Cent Bœufs, trois cent Brebis, & autant de Mets que quatre cent Cuisiniers purent aprêter, avec du Pain & toute sorte de Breuvage à proportion, servirent à avitailler ma Chaloupe. Je pris avec moi six Vaches & deux Taureaux en vie, & le même nombre de Brebis & de Beliers, dans l’intention de les transporter dans mon Païs, & d’en multiplier la race. Pour les nourrir, j’avois pris à bord une bonne quantité de Foin, & un Sac de Froment. J’aurois volontiers pris avec moi une douzaine de Naturels du pays, mais jamais l’Empereur n’y voulut consentir, & par dessus une exacte recherche qui fut faite dans toutes mes poches, Sa Majesté me fit promettre, Foi d’Homme d’honneur, de n’emporter aucun de ses sujets, quand même ils y consentiroient.

Ayant ainsi preparé toutes choses de mon mieux, je mis à la voile le vingt-quatriéme Septembre 1701. à six heures du matin, & après que j’eus fait environ quatre lieuës vers le Nord, le Vent étant Sud-Est, à six heures du soir, je découvris une petite Isle éloignée d’une demi-lieuë au Nord-West, & qui me parut deserte. A une raisonnable distance du Rivage je laissai tomber l’Ancre: Après cela je soupai legérement, & tachai ensuite de me reposer. Je dormis, suivant ma conjecture, bien six heures, car deux heures après que je me fus reveillé, le jour commença à poindre: Il faisoit un beau clair de Lune, je dejeunai avant le lever du Soleil; & ayant levé l’Ancre à la faveur d’un bon vent, je continuai le même chemin que j’avois pris le jour précedent, en quoi mon compas de poche me fut d’un grand usage. Mon intention étoit de gagner, si je le pouvois, une des Isles, que j’avois raison de croire être situées au Nord-Est du pays de Diemen. Je ne vis rien de tout ce jour; mais le suivant vers les trois heures après midi, étant éloigné suivant mon calcul de vint-quatre lieuës de Blesuscu, j’aperçus une voile qui portoit au Sud-Est. Je halai sur elle, mais je ne reçus point de réponse, cependant je m’en aprochois de plus en plus, parce que le vent commençoit à s’afoiblir. Je fis servir toutes mes Voiles, & dans une demie heure les gens du Vaisseau m’aperçurent, & tirérent un coup de mousquet pour m’avertir qu’ils m’avoient vu. Il m’est impossible d’exprimer la joïe qu’excita en moi l’espérance de revoir ma chére Patrie, & les personnes à qui j’étois uni par de si tendres liens. Le Vaisseau fit petites voiles, & je l’atteignis entre cinq & six heures du soir, le 26. Septembre; mais quels ne furent pas mes transports en voyant que c’étoit un Navire Anglois? Je mis mes Vaches & mes Brebis dans les poches de mon Habit, & me rendis à bord avec toutes mes petites provisions. C’étoit un Vaisseau Marchand, qui revenoit du Japon par les Mers du Nord & du Sud; le Capitaine qui s’apelloit Mr. Jean Biddel, étoit un Homme fort honnête, & très entendu dans la Marine. Nous étions alors à 30. Degrez de Latitude Meridionale, & il pouvoit y avoir cinquante Hommes sur le Vaisseau, entre lesquels je trouvai un de mes vieux Camarades, dont le nom étoit Pierre Williams, qui fit de moi un portrait fort avantageux au Capitaine. Ce galant-homme me fit toutes sortes de civilitez, & me pria de lui dire d’où je venois en dernier lieu, & où j’avois eu dessein d’aller. Je satisfis sa curiosité en peu de mots, mais il crut que je révois, & que les dangers que j’avois couru m’avoient troublé la cervelle. Surquoi je tirai de ma poche mes Vaches & mes Brebis, qu’il n’eut pas plutot vuës, qu’il avoüa n’avoir rien à repondre à cette espèce de Demonstration. Je lui fis voir ensuite l’or que l’Empereur de Blefuscu m’avoit donné, le portrait de Sa Majesté en grand, & quelques autres curiositez du pays. Je lui fis present de deux bourses, chacune de deux cent Sprugs, & je lui promis, que quand je serois arrivé en Angleterre, il auroit une de mes Vaches, & une Brebis pleine.

Il ne nous arriva pendant le reste du Voyage, qui generalement parlant fut fort heureux, rien d’assez considerable pour en faire part à mes lecteurs. Nous arrivâmes aux Dunes le 13. Avril 1702. Le seul malheur que j’eus fut que les Rats m’emportérent une de mes Brebis, dont je trouvai les os, très proprement rongez dans un coin. J’aportai le reste de mon Troupeau sain & sauf à Terre, & je le mis à l’Herbe dans un Boulingrin à Greenwich, où il s’engraissa parfaitement bien, quoique j’eusse toujours craint le contraire. Je n’aurois jamais pu les tenir en vie durant un si long Voyage, si le Capitaine ne m’avoit donné quelques uns de ses meilleurs Biscuits, qui étant reduits en poudre & mélez avec de l’eau, étoient la meilleure nourriture du monde pour mon petit Troupeau. En le montrant à plusieurs personnes de Qualité & autres, je fis un profit considerable durant le peu de tems que je restai en Angleterre; & avant que d’entreprendre mon second Voyage, je le vendis pour six cent pieces. Depuis mon dernier retour, j’ay trouvé que la race en est considerablement augmentée, & particuliérement des Brebis, qui, à ce que j’espere, serviront beaucoup à l’avancement des Manufactures de laine, par la finesse de leur Toison.

Je ne restai que deux Mois avec ma Femme & mes enfans; car mon desir insatiable de voir de nouveaux Pays, ne me permit pas de faire chez moi un plus long sejour. Je laissai quinze cent piéces à ma Femme, & ce qui me restoit par dessus cette somme, je le convertis en Argent & en Marchandises, dans l’espérance de faire fortune. Mon oncle Jean m’avoit laissé une petite Terre qui me valoit trente piéces par an, & j’avois par dessus cela un autre petit bien, qui me rendoit encore d’avantage: si bien que je ne courois aucun risque de laisser ma Famille à l’Aumône. Mon Fils Jeannot, ainsi nommé après son Oncle, aloit alors à l’Ecole latine, & étoit un sort bon enfant. Pour ma Fille Elizabeth (qui à present est bien mariée & a des enfans) elle aprenoit à coudre. Je pris congé de ma Femme, de mon Fils, & de ma Fille, en mêlant mes larmes avec les leurs, & je me rendis à bord du Hazardeux, Vaisseau Marchand de trois cent Tonneaux, destiné pour Suratte, & dont le Capitaine Jean Nicolas étoit Commandant. Que si mes Lecteurs sont curieux de savoir ce qui m’est arrivé dans ce second Voyage, leur curiosité sera bien-tôt satisfaite.

Fin de la premiére Partie.