Description du pays. Projet pour la correction des Cartes Geographiques. Ce que c’étoit que le Palais du Roy & la Capitale. Maniere dont l’Auteur voyageoit. Description d’un des principaux Temples de la Capitale.
MOn dessein est à present de donner à mes Lecteurs une courte Description de ce pays, au moins de ce que j’en ai vû, n’ayant été qu’à mille lieuës en circuit de Lorbrulgrud la Capitale. Car, la Reine que je ne quitois jamais, avoit coutume de n’acompagner pas plus loin le Roi dans ses Voyages, & s’arrêtoit à cette distance de la Capitale, jusqu’au retour de Sa Majesté des Frontieres. L’Empire de ce Prince a environ trois mille lieuës en longueur, & deux mille en largeur. Ce qui m’a fait conclure que nos Geographes Européens se sont furieusement trompez, en ne mettant qu’une vaste etendue de mers entre le Japon & la Californie; car j’ay toujours été dans l’opinion, qu’il doit y avoir de grandes terres pour contrebalancer le Continent de la Tartarie: Voila pourquoi ils doivent corriger leurs Cartes Geographiques, en joignant cette vaste étenduë de pays au Nord-West de l’Amérique, en quoi je suis prêt de les aider de mes lumiéres.
Le Royaume est une Presque Isle, bornée au Nord-Est par une suite de montagnes haute de quinze lieues, & qu’il est impossible de passer à cause des Volcans qu’il y a aux sommets. Personne ne sçait quelles sortes de creatures habitent au delà de ces Montagnes, ou même s’il s’y trouve des Habitans. L’Ocean sert de bornes aux trois autres cotez. Il n’y a aucun Port de mer dans tout le Royaume, & les endroits de la côte où les Rivieres se jettent dans la mer sont si pleins de rochers, qu’il n’y a pas moyen d’y naviger avec les plus petites Chaloupes; ce qui fait que ce peuple n’a absolument aucun Commerce avec le reste de l’Univers. Mais il y a force Vaisseaux dans les grandes Riviéres, qui abondent en poisson d’un gout excellent. Car les habitans en prennent rarement dans la Mer, parce que le poisson y est de la même grandeur qu’en Europe, & par consequent ne leur vaut pas la peine d’être pris; en quoi il paroit clairement, que dans la production de ces Plantes & de ces Animaux d’une si extraordinaire grandeur, la nature s’est uniquement bornée à ce Continent, dont je laisse la raison à deméler aux Philosophes. Cependant, de tems en tems ils prennent quelques Baleines qui viennent échouer contre les Rochers, & dont les gens du commun se font un grand Regal. J’ay vû de ces Baleines, qui étoient si grandes, qu’un Homme avoit peine à en porter une sur ses Epaules, & quelquefois par curiosité on en porte dans des paniers à Lorbrulgrud. On en servit un jour à la Table du Roi une, qui passoit pour quelque chose de fort rare, mais je ne remarquai pas qu’il en fit grand cas; car je crois que la grosseur de ce poisson le degoutoit, quoique j’aye vu des Baleines encore plus grandes dans la Nouvelle Zemble.
Ce pays est fort peuplé, puis qu’il contient cent cinquante Villes, tant grandes que petites, & un nombre prodigieux de Villages. Pour donner quelque idée de ces Villes à mes Lecteurs, je me contenterai de leur faire la Description de la Capitale. Une riviére passe au milieu de cette Ville, & la partage en deux parties égales. On y compte plus de quatre vingt mille Maisons & environ six cent mille Habitans. Sa longueur est de trois Glonglungs, (qui font environ cinquante quatre miles Angloises) & sa largeur de deux & demi, comme je l’ai mesuré moi même dans une Carte faite par l’ordre exprès du Roi, & qui fut mise à terre pour cet éfet.
Le Palais du Roi n’est pas un Edifice regulier, mais plusieurs Batimens joints ensemble & qui ont à peu près sept miles de tour. Les principales Chambres ont généralement deux cent quarante pieds de hauteur, & sont longues & larges à proportion. Glumdalclitch & moi avions un Carosse dans lequel sa Gouvernante la prenoit souvent pour voir la Ville, ou les Boutiques; & j’étois toujours de la partie, placé dans ma Boëte; quoique cette bonne Fille me prit dehors aussi souvent que je le voulois, & me tint dans sa main, afin que je pusse mieux voir les Maisons & le Peuple, quand nous passions par les ruës.
Par dessus la grande Boëte, dans laquelle j’étois porté d’ordinaire, la Reine en fit faire pour moi une plus petite, d’environ douze pieds en quarré & dix en hauteur, pour voyager plus commodément: & cela parce que l’autre ne pouvoit pas bien tenir dans le giron de Glumdalclitch, & embarassoit trop dans le Carosse. Cette maniére de Cabinet de voyage, étoit un quarré parfait, dont trois cotez avoient une Fenêtre au milieu, & chaque Fenêtre étoit treillissée avec des Fils de fer, pour prevenir tout accident dans de longs voyages. Au quatriéme côté où il n’y avoit point de Fenêtres, il y avoit deux fortes gâches, auxquelles celui qui menoit le Carosse, attachoit ma petite Chambre avec un ceinturon de cuir qu’il avoit au milieu du corps, lorsque j’avois envie d’être plus à l’air. Cet Emploi étoit toujours confié à quelque Serviteur sage & posé, soit que j’acompagnasse le Roi & la Reine dans leurs voyages, ou soit que je rendisse visite à quelque Ministre d’Etat, ou à quelque Dame de la Cour, quand il se trouvoit que Glumdalclitch étoit indisposée: car je ne tardai pas long tems à être connu & estimé dés grands Officiers de la Couronne, moins, à mon avis, par mon merite, que par l’amitié que Sa Majesté me temoignoit. En voyage, quand j’étois fatigué du Carosse, un Valet à cheval atachoit ma Boëte avec une Boucle, & la plaçoit devant lui sur un coussin; & alors je pouvois voir le païs de trois côtez par mes trois fenêtres. J’avois dans ce Cabinet un lit de camp & un Estrapontin pendu au plafond, deux chaises & une table atachée avec des vis au plancher, de peur qu’elles ne fussent renversées par le mouvement du Cheval ou du Carosse. Ces sortes de mouvemens quoique souvent assez violens, m’incommodoient moins qu’un autre qui n’auroit pas été acoutumé comme moi aux agitations de la Mer.
Toutes les fois que j’avois envie de voir la Ville, c’étoit toujours dans mon Cabinet de voyage, que Glumdalclitch assise dans une chaise à porteurs tenoit dans son giron. Cette chaise étoit portée par quatre Hommes, & acompagnée de deux autres de la Livrée de la Reine. Le peuple, qui avoit souvent entendu parler de moi, s’empressoit autour de ma chaise; & ma petite Nourice avoit souvent la complaisance d’ordonner aux Porteurs de s’arrêter, & me prenoit dans sa main pour me faire voir plus distinctement.
Je mourois d’envie de voir un fameux Temple qu’il y avoit dans la Capitale, & particulierement la Tour, qui passoit pour la plus haute du Royaume. Glumdalclitch m’y mena un jour, mais je puis dire en verité que je fus trompé dans mon atente; car la hauteur n’aloit pas au delà de trois milles pieds; ce qui, à considerer la difference qu’il y a entre la Taille de ce peuple & celle des Européens, n’est pas un grand sujet d’admiration, & même est encor (si je ne me trompe) au dessous en fait de proportion avec le clocher de Salisbury: Mais, pour ne faire aucun tort à une nation, à laquelle je reconnoitrai toute ma vie avoir de grandes obligations, il faut avouër que ce qui manque en hauteur à cette fameuse Tour, est sufisamment reparé par sa beauté & par sa force. Car les murailles ont près de cent pieds d’épaisseur, & sont faites de pierre de taille, dont chacune a quarante pieds en quarré, & ornées de tous côtez de statues de Dieux & d’Empereurs. Je mesurai un petit doigt qui étoit tombé d’une de ces statues, & trouvai qu’il avoit exactement quatre pieds & un pouce de longueur. Glumdalclitch l’envelopa dans un mouchoir, & l’aporta au logis pour le mettre avec d’autres Babioles, dont elle étoit fole, comme cela est ordinaire aux Enfans de son âge.
La Cuisine du Roi est sans contredit un magnifique Batiment, fait en forme de voute, & haut d’environ six cents pieds. Le grand four n’est pas tout à fait si large que le Dôme de l’Eglise de St. Paul: car j’ay mesuré celui-ci à dessein après mon retour. Que si j’entrois dans un détail circonstancié touchant la taille de la Baterie de cuisine, les pots, les chaudrons, les morceaux de viande qui tournoient à la Broche, & d’autres choses du même genre, j’aurois peine à être cru; au moins une critique un peu severe me taxeroit d’outrer, comme la plupart des Voyageurs ont coutume de faire. Cependant bien loin de meriter cette espèce de censure, je crains d’avoir donné dans l’autre excès; & que si ce voyage est jamais traduit en langage de Brobdingnag, (qui est le nom general de ce Royaume) & transporté dans le pays, le Roi & le Peuple ne se plaignent que je les ai injuriez en les appetissant pour l’amour du vraisemblable. Sa Majesté a rarement dans ses Ecuries plus de six cent Chevaux, qui generalement parlant ont entre cinquante quatre & soixante pieds de hauteur. Mais, quand il sort, à de certains jours solemnels, il est acompagné d’une Garde de cinq cents Chevaux, qui étoit certainement le plus magnifique spectacle dont j’eus jamais été temoin, n’ayant pas encore vu une partie de son Armée en Bataille, comme j’aurai ocasion de raconter dans la suite.
Diferentes Avantures qu’eut l’Auteur. Execution d’un Criminel. L’Auteur montre son Habileté dans l’Art de la Navigation.
J’Aurois passé mon tems d’une maniere assez agréable dans ce pays, si ma petitesse ne m’avoit pas exposé à plusieurs Avantures très-dangereuses pour moi, quoi qu’en elles mêmes fort ridicules. J’en raconterai quelques unes. Glumdalclitch se promenoit souvent dans les Jardins de la Cour en me portant dans ma petite Boëte, dont elle me tiroit quelquefois pour me mettre à terre. Je me souviens que le Nain de la Reine nous suivit un jour dans ces Jardins, & que ma Nourice m’ayant mis à terre, comme j’étois seul avec lui, près de quelques Arbres nains (c’étoient des Pommiers) je ne pus m’empêcher de faire quelque mauvaise plaisanterie sur le raport qu’il y avoit entre lui & ces Arbres, qui par hazard s’apellent dans leur langue de la même maniére que dans la nôtre. Pour toute reponse, le petit coquin atendit que je fusse sous un de ces Arbres, & puis se mit à le secouer si fort qu’une douzaine de pommes tombérent tout autour de moi: mais il y en eut une qui me tomba sur le dos pendant que je me baissois, & qui me fit tomber sur le nez: ce qui n’est pas étonnant, puis que ces pommes ont la même proportion avec les nôtres, que les habitans du pays ont avec nous. Voila tout le mal que j’eus, & j’intercedai pour le Nain afin qu’il ne fut point châtié pour cette espece de plaisanterie, à laquelle j’avois moi même donné lieu.
Un autre jour Glumdalclitch me laissa sur un gazon fort uni, pendant qu’elle se promenoit avec sa Gouvernante à quelque distance de là. Dans le même tems il commença à grêler avec tant de force, que dans un instant je fus abatu à terre. Pendant que j’étois dans cette situation, la grêle me faisoit par tout le corps les contusions les plus douloureuses; cependant pour tâcher de me mettre à couvert, je me trainai à quatre pates sous une rangée de Citroniers, mais si meurtri depuis les pieds jusqu’à la tête, qu’il se passa plus de dix jours avant que je pusse me remuer sans douleur. Que si quelqu’un trouve ce fait incroyable, j’espère qu’il y ajoutera foy, quand je lui aurai dit queles grains de grêle sont dans ce pays dix-huit cent fois plus grands que ceux qui tombent en Europe: ce qui est bien sûr, puisque je les ai pesez & mesurez moi même.
Mais il m’arriva un Accident bien plus dangereux dans le même Jardin, un jour que ma petite Nourrice, croyant m’avoir mis dans un endroit où je n’avois rien à craindre, ce que je la priois fort souvent de faire, afin de pouvoir réver en liberté, & ayant posé ma Boëte à terre pour n’avoir pas la peine de la porter, s’étoit rendue dans un autre endroit du Jardin avec sa Gouvernante, & quelques autres Dames de sa connoissance. Pendant son absence, un petit Epagneul qui apartenoit à un des principaux Jardiniers, étant entré par hazard dans le Jardin, vint dans l’endroit où j’étois. A peine m’eut-il vu que courant tout droit à moi, il me prit dans sa gueule, m’aporta à son Maitre, & me mit doucement à terre. Par le plus grand bonheur du monde il avoit été si bien dressé, qu’en me portant entre ses dents, il ne me fit aucun mal, & n’endommagea aucunement mes habits. Mais le pauvre Jardinier, qui me connoissoit bien & qui m’aimoit très-fort, eut furieusement peur. Il me prit entre ses deux mains, & me demanda comment je me portois; mais j’étois si effrayé, & tellement hors d’haleine, que je ne pus prononcer un seul mot. Peu de minutes après je revins à moi, & il m’aporta sain & sauf à ma petite Nourice, qui pendant ce tems là s’étoit rendue à l’endroit où elle m’avoit laissé, & étoit dans de terribles angoisses de ne me pas voir paroitre, & de ce que je ne repondois pas quoi qu’elle m’apellât. Elle gronda le Jardinier d’avoir laissé courir son Chien. Mais la chose fut suprimée, & jamais on n’en a rien su à la Cour; car Glumdalclitch craignoit que la Reine ne se mit en colère contr’elle; & pour ce qui me regarde, je fus discret, parce qu’il me sembloit que l’Avanture ne me faisoit pas autrement Honneur.
Cet Accident fit prendre à ma Nourice la resolution de ne me jamais perdre de vuë. Il y avoit déjà long-tems que je craignois qu’elle ne formât ce dessein, c’est ce qui m’avoit porté à lui cacher quelques petites Avantures desastreuses, qui m’étoient arrivées pendant que j’étois seul. Un Milan, qui voloit au dessus du Jardin, fondit un jour sur moi, & si, après avoir courageusement tiré l’Epée, je ne m’étois pas fouré dans un Espalier fort épais, il m’auroit indubitablement emporté entre ses grifes.
Une autre fois je tombai jusqu’au cou dans une Taupiniére, & je fus obligé d’avoir recours à un mensonge, pour déguiser la veritable cause pourquoi mes habits étoient gâtez. Une autre fois enfin, je me cassai la jambe droite contre la coquille d’un Limaçon sur laquelle j’eus le malheur de tomber pendant que je me promenois tout seul, & que je songeois à ma pauvre Patrie.
Je ne sçai ce qui l’emportoit chez moi, le plaisir ou la mortification, quand j’observois dans mes promenades solitaires, que les plus petits Oiseaux n’avoient aucune peur de moi, mais cherchoient à la distance d’une verge des Vers & d’autres Alimens avec autant de sécurité que s’il n’y avoit eu aucune créature tout près d’eux. Je me souviens qu’une Grive eut la hardiesse d’emporter hors de mes mains avec son bec un morceau de Gateau, que Glumdalclitch m’avoit donné pour mon dejeuné. Quand je voulois prendre quelqu’un de ces oiseaux, ils me résistoient courageusement, tachoient de me piquer dans les doigts que j’avois grand soin de retirer, & un instant après ils cherchoient autour de moi des vers ou des limaçons, avec la même indiference & la même tranquilité qu’auparavant. Mais un jour je pris un gros bâton, & j’en donnai un coup si fort & si adroitement dirigé à une Linote, que je la renversai à terre, & après l’avoir prise avec mes deux mains par le cou, je l’aportai d’un air triomphant à ma nourice. Cependant comme l’oiseau n’avoit été qu’étourdi du coup, il revint à lui, & se débatit avec tant de violence, que je fus plus d’une fois tenté de lacher prise; mars un Valet vint à mon secours, & tordit le cou à l’oiseau, qui par ordre de la Reine me fut le lendemain servi à diner. Cette Linote, autant qu’il m’en souvient, étoit tant soit peu plus grande que ne sont nos cygnes en Angleterre.
Les filles d’honneur prioient souvent Glumdalclitch de venir dans leurs Apartemens, & de m’y mener avec elle, afin d’avoir le plaisir de me voir & de me toucher. Elles me mettoient quelquefois nud comme la main, & me plaçoient tout de mon long dans leur sein; ce qui me causoit un afreux dégout, parce que pour dire le vrai, elles ne sentoient pas fort bon; ce que je ne dis pas dans le dessein de decrier ces aimables Filles, pour qui j’ai toute la consideration possible; mais je croi que ma petitesse étoit cause de la finesse de mon odorat, & que ces illustres personnes paroissoient aussi ragoutantes à leurs Amans, que nos filles Angloises aux leurs. Et après tout, je trouvai que leur odeur naturelle étoit beaucoup plus suportable que celle qu’elles se donnoient par des parfums. Je ne saurois oublier qu’un de mes intimes amis de Lilliput, un jour qu’il faisoit sort chaud & que j’avois fait beaucoup d’exercice, se plaignoit d’une odeur excessivement forte qui s’exhaloit de mon corps, quoique je sois aussi peu sujet qu’un autre à cette sorte d’incommodité. Mais je conjecture que son odorat étoit aussi fin à mon égard, que le mien l’étoit à l’égard des habitans de Brobdingnag. Et sur ce point je suis obligé de rendre justice à la Reine ma Maitresse, & à ma petite Nourice Glumdalclitch, & de declarer qu’il n’y a pas de Dames en Angleterre plus exemptes qu’elles du defaut dont je viens de parler.
Ce qui me déplaisoit le plus parmi ces Filles d’honneur, quand ma Nourice me menoit dans leur Apartement, c’est qu’elles me traitoient sans aucune ombre de céremonie, & comme une Créature absolument sans consequence. Il n’y a sorte de liberté qu’elles ne prissent en ma presence: & il me seroit impossible d’exprimer le dégout que la plûpart de ces libertez me causoient. Une d’elles entr’autres, qui étoit d’une humeur extrêmement folâtre, faisoit de moi tout ce qui lui venoit dans l’esprit, & il y venoit les plus plaisantes folies du monde; auxquelles pourtant je prenois si peu de plaisir, que je priai Glumdalclitch de ne m’y plus exposer.
Un jour un Gentilhomme, qui étoit Neveu de la Gouvernante de ma Nourice, vint & pria l’une & l’autre de venir voir une Execution. Le Criminel avoit tué un Ami intime de ce Gentilhomme. Glumdalclitch topa enfin à la proposition, quoique ce fut contre son gré, car elle étoit fort compatissante de son naturel: Et pour ce qui me regarde, quoique j’aye toujours eu de l’horreur pour ces sortes de spectacles, ma curiosité néanmoins devoir quelque chose de fort extraordinaire, l’emporta sur mon inclination. Celui qui devoit être exécuté, étoit ataché à une chaise sur l’Echafaut, & sa Tête fut emportée d’un seul coup de sabre, long de quarante pieds. Le sang qui sortit des Veines & des Artères, étoit en si grande quantité, & s’élevoit à une telle hauteur, que pour le tems que cela dura, le Jet d’eau de Versailles, n’y faisoit œuvre; & la Tête en tombant sur l’Echafaut, donna un si grand coup, que j’en tressaillis, quoique je fusse à la distance d’une demi Mile Angloise.
La Reine qui aimoit fort à m’entendre raconter mes Voyages par mer, & qui ne perdoit aucune ocasion de me divertir quand j’étois melancolique; me demanda un jour si je m’entendois à gouverner une Voile ou un Aviron, & s’il ne seroit pas bon pour ma santé que je m’exerçasse quelquefois à ramer. Je lui répondis que je m’y entendois fort bien, que quoique mon Emploi eut été celui de Chirurgien de Vaisseau, j’avois souvent néanmoins quand la nécessité le requeroit, travaillé comme un simple Matelot. Mais, que je ne concevois pas comment cela se pouvoit faire dans son pays, où les plus petits Batimens étoient de la taille de nos plus grands Vaisseaux de guerre. Elle me repliqua que je n’eusse qu’à imaginer, comment je voulois que mon petit Batiment fut fait; que son Menuisier exécuteroit les ordres que je lui donnerois à cet égard, & qu’elle même auroit soin de me faire preparer une place où je pourois naviger. Le Menuisier, qui étoit habile dans son metier, acheva dans l’espace de dix jours une Chaloupe, telle que je l’avois ordonnée, & dans laquelle dix Européens pouvoient aisément tenir.
Quand elle fut faite, la Reine la trouva si jolie, qu’après l’avoir mise dans son giron, elle courut la montrer au Roi, qui donna ordre qu’on la mit dans une cîterne pleine d’eau, & moi dedans pour en faire l’essai. Mais la Reine avoit déjà auparavant fait un autre projet. Elle avoit ordonné au Menuisier de faire une espéce d’Auge, qui eut trois cent pieds de longueur, cinquante de largeur, & huit de profondeur. Cette Auge, après avoir été bien poissée de peur que l’eau ne penetrât à travers, fut mise à terre dans un Apartement exterieur du Palais. Deux Valets pouvoient aisément remplir cette machine d’eau en moins d’une demie heure. C’étoit là dedans que je me divertissois à faire aller ma Chaloupe à la rame, & l’on ne sçauroit croire le plaisir que la Reine & ses Dames prenoient à admirer mon adresse & mon agileté. Quelquefois je haussois la voile, & alors mon unique ocupation étoit de me tenir au Gouvernail, pendant que les Dames faisoient avec leurs evantails le vent dont j’avois besoin, & quand elles étoient lasses, les Pages faisoient aler ma Chaloupe en souflant dans la Voile, pendant que je faisois paroitre ma Dexterité en gouvernant à Bas bord & à Stribord, suivant que l’envie m’en prenoit. Lorsque j’avois fait, Glumdalclitch portoit toujours ma Chaloupe dans son Cabinet, & la pendoit à un clou pour sécher. Un jour, un des valets qui étoient chargez de remplir deux fois par semaine d’eau fraiche l’Auge dont j’ai parlé, y mit (sans s’en apercevoir) une grosse Grenouille, qui, selon toutes les aparences, s’étoit fourée dans son seau, quand il avoit puisé de l’eau. La Grenouille ne parut pas avant que je fusse mis dans l’Auge avec ma Chaloupe, mais voyant alors un endroit où elle pouvoit se reposer, elle grimpa dessus, & la fit tellement pancher d’un côté, qu’afin que ma Barque ne tournât pas sans dessus dessous, je fus obligé de me jetter de l’autre côté, pour servir de contrepoid. Quand la Grenouille fut entrée, elle sauta d’un seul coup d’un bout de la Chaloupe jusqu’au milieu, & puis par dessus ma tête en avant & en arriére, en arosant mon visage & mes habits de cette matiére visqueuse dont ces Animaux sont toujours pleins. La grandeur de ses Membres me le fit trouver l’animal du monde le plus horrible; cependant, je supliai Glumdalclitch de me laisser vuider seul la querelle que j’avois avec lui: Pendant un tems je l’étrillai avec une de mes Rames, & à la fin je le forçai à sauter hors de la Chaloupe.
Mais le plus grand danger que j’aye jamais couru dans ce Royaume, me vint d’un Singe, qui apartenoit à un des Clercs d’office. Glumdalclitch ayant quelque chose à faire ou quelque visite à rendre, m’avoit enfermé dans son Cabinet. Comme il faisoit fort chaud, elle avoit laissé la Fenêtre du Cabinet ouverte, aussi bien que les Fenêtres & la Porte de ma grande Boëte, dans laquelle j’étois ordinairement, parce qu’elle étoit spacieuse, & d’ailleurs fort commode. J’étois dans une profonde réverie, quand tout d’un coup j’entendis quelque chose qui faisoit du bruit à la porte du Cabinet, & qui sautoit de côté & d’autre. Quelque efrayé que je fusse, je tachai, sans me lever de ma chaise, de voir ce que c’étoit, & je vis alors cette vilaine Bête, qui, après avoir fait quelques sauts & quelques gambades, s’aprocha de ma Boëte, qu’elle me parut regarder avec plaisir. Je me retirai au bout le plus éloigné de ma Boëte, mais le Singe qui ne quitoit une Fenêtre que pour se mettre un instant après devant une autre, me fit si peur, que je n’eus pas la presence d’esprit de me cacher sous le lit, commé je l'aurois facilement pu faire. Après que ses contemplations entremêlées de grimaces eurent duré quelque tems, il m’aperçut enfin, & avançant une de ses pates par la porte, comme font les Chats quand ils jouent avec une souris, quoique je changeasse souvent de place pour n’être point atrapé, il me saisit à la fin par le pan de mon habit (qui étant fait d’une Etofe du pays, étoit très épais & très fort) & me tira hors de ma Boëte. Il me prit dans sa patte droite de devant, & me tint comme une Nourice fait un Enfant à qui elle va donner le sein, precisément comme j’ay vu la même sorte d’animal faire avec de petits Chats en Europe: & quand je voulois me débatre, il me serroit si fort, que je jugeai que le meilleur parti que je pouvois prendre étoit de ne faire aucun mouvement. Il y a grande aparence qu’il me prit pour quelque jeune de son espèce; car pendant qu’il me tenoit dans une de ses pates, il me caressoit doucement avec l’autre. Ce Divertissement fut interrompu par un bruit qu’il entendit à la porte du Cabinet, comme si quelcun aloit y entrer; sur quoi il sauta vite sur la Fenêtre par laquelle il étoit venu, & de là sur les tuiles & sur les goutiéres, marchant sur trois pates, & me tenant dans la quatriéme, jusqu’à ce qu’il fut parvenu au haut du Palais. Glumdalclitch l’avoit vu sautant hors de la Fenêtre, & avoit jetté un cri que j’avois entendu. La pauvre Fille étoit dans une furieuse émotion. Tout le Palais fut dabord en Alarme: les Valets s’empressoient à chercher des Echelles. Plusieurs centaines de personnes voyoient distinctement le Singe au haut du Palais qui me tenoit entre ses pates, & qui me caressoit comme un de ses petits. Ce spectacle faisoit rire la plupart de ceux qui y assistoient; & je ne sçaurois guéres les blâmer, car il est certain, qu’excepté moi, tout le Monde devoit trouver la chose parfaitement ridicule. Quelques uns s’aviserent de vouloir jetter des pierres au Singe pour le forcer à décendre; mais cela fut expressément défendu: & ce fut un grand bonheur pour moi, car sans cela, par un excès d’afection on auroit fort bien pu me casser la Tête.
Les Echelles étant dressées, plusieurs Hommes y montérent pour venir à mon secours; ce que le Singe n’eut pas plutôt vu, aussi bien que l’impossibilité d’échaper avec sa proye en ne marchant que sur trois pates, qu’il me mit sur une tuile creuse, & s’enfuit. Je fus là quelque tems à la distance de trois cent verges de Terre, attendant à tout moment que le Vent me jetteroit en bas, ou que quelque vertige me seroit rouler des tuiles dans une goutiére. Mais un des Valets de ma Nourice, qui étoit un Garçon fort officieux, grimpa jusqu’à moi, & après m’avoir mis dans une poche de ses culotes, me porta sain & sauf à terre.
La peur & la douleur que ce vilain Animal m’avoit faites, me causérent une Maladie, qui me força à garder le Lit pendant quinze jours. Le Roi, la Reine, & tous les principaux Seigneurs de la Cour envoyoient chaque jour demander des nouvelles de ma santé, & la Reine même eut la bonté de me rendre plusieurs visites pendant ma Maladie.
Quand j’allai rendre mes Devoirs au Roi après mon retablissement, pour le remercier de tous ses Bienfaits, il me fit quelques railleries sur l’Avanture qui avoit été cause de mon incommodité. Il me demanda ce que je pensois, & de quelles speculations j’étois ocupé pendant que le Singe me tenoit entre ses pates, & comment j’avois trouvé l’air qu’on respire au haut du Palais. Qu’auriez-vous fait, ajouta-t-il, si pareille chose vous fut arrivée dans vôtre païs? Je dis à sa Majesté que nous n’avions point de singes en Europe, excepté ceux qu’on y aportoit d’autres pays par curiosité; & qu’ils étoient si petits, que j’aurois aisément pu tenir téte à une douzaine s’ils avoient osé m’ataquer. Que pour ce qui regardoit l’Animal monstrueux (car sans hyperbole il étoit de la taille d’un Elephant) qui venoit de me jouër un si vilain tour, si ma Frayeur m’avoit permis de faire usage de mon Epée (en prononçant ces mots je mis la main sur la garde d’un air fier) quand il avançoit sa patte dans ma chambre, je lui aurois peut-être fait une telle blessure, qu’il n’auroit pas manqué de la retirer, tout au moins aussi vîte qu’il l’avoit avancée. Cette réponse fut faite d’un ton qui marquoit combien j’étois indigné de la demande injurieuse qui venoit de m’être proposée: Cependant elle ne servit qu’à exciter un éclat de rire bien plus mortifiant encore. Je voulus d’abord me facher, mais cette envie ne me dura guères, parce que je considerai, que c’est la plus grande de toutes les Folies, que de pretendre se faire valoir parmi ceux qui sont hors de toute comparaison avec nous.
Il ne se passoit point de jour que je ne regalasse la Cour de quelque scene ridicule; & quoique Glumdalclitch m’aimât fort, elle ne laissoit pas de raconter à la Reine tout ce qui pouvoit la faire rire à mes dépens Sa Gouvernante l’avoit amenée un jour qu’elle étoit indisposée à une lieüe de la Ville pour prendre l’Air. J’acompagnai dans ce Voyage ma petite Nourice, qui après être sortie de Carosse, mit ma Boëte à terre dans un petit sentier. Je voulois me promener, mais par malheur je rencontrai en mon chemin une Bouse de Vache par dessus laquelle je devois sauter pour pouvoir passer outre. J’essayai de le faire, mais je réussis si mal, que je sautai précisément au milieu, ou j’enfonçai jusqu’aux genoux. Je m’en tirai le mieux que je pûs, & un Valet de pié m’essuya tellement quellement avec son mouchoir; car j’étois effroyablement croté, & Glumdalclitch me tint dans ma Boëte jusqu’à ce que nous fussions de retour au Logis; où la Reine fut bien tôt informée de mon Avanture, ce qui fit rire toute la Cour à mes dépens durant quelques jours.
L’Auteur tache par toutes sortes de moyens de s’aquerir la Bienveillance du Roi & de la Reine. Il fait paroitre son habileté dans la Musique. Le Roi s’informe de l’Etat de l’Europe, & l’Auteur satisfait amplement sa curiosité. Reflexions du Roi sur ce que l’Auteur vient de lui raconter.
J’Avois coutume de me trouver une ou deux fois par semaine au lever du Roi, & j’ai été souvent present quand son Barbier le rasoit, ce qui, avant que j’y fusse acoutumé, me paroissoit un terrible spectacle: Car le rasoir étoit deux fois plus long qu’une faux ordinaire. Sa Majesté se faisoit raser deux fois par semaine, suivant la coutume du pays. Un jour j’obtins du Barbier un peu de cette Eau de Savon, dont il venoit de se servir, j’en tirai quarante ou cinquante poils, que j’acomodai dans un morceau de bois fait en forme de dos de peigne, où j’avois fait plusieurs trous à distance égale l’un de l’autre avec une Aiguille. J’agençai si adroitement les poils dans les trous, que je vins à bout de faire un peigne, dont je pouvois me servir au defaut du mien, dont presque toutes les dents étoient cassées: Car il n’y avoit aucun Ouvrier dans le pays, qui fut assez adroit pour m’en faire un autre. Cet Essai m’en fit venir dans l’esprit un autre, qui m’amusa pendant plusieurs jours. Je demandai aux Femmes de la Reine, de me garder quelques peignures des cheveux de Sa Majesté, dont j’eus en peu de tems une assez raisonnable quantité: Après cela, je fis venir mon Ami le Menuisier, qui avoit reçu ordre une fois pour toutes, de me faire tous les petits ouvrages que je voudrois. Je le priai de me faire deux chaises, de la grandeur de celles qui étoient dans ma Boëte, mais sans fond & sans dossier. Mon dessein étoit, de tresser les cheveux de maniére qu’ils puisent servir de Dossiers & de fonds, à peu près comme ces Chaises à fond de cannes qu’on à en Angleterre. Quand tout fut fait, j’en fis present à la Reine, qui les mit dans son Cabinet, où elle les montroit comme des Raretez, & à dire le vrai, personne ne les vit sans être frapé d’Admiration. La Reine me dit de m’asseoir sur une de ces chaises, mais je ne voulus absolument point lui obéïr, protestant que je soufrirois plutôt mille morts, que de placer une si indecente partie de mon corps sur ces Cheveux precieux, qui avoient servi d’Ornement à la tête de sa Majesté. De ces mêmes cheveux, je fis aussi une jolie petite Bourse, qui avoit cinq pieds de longueur, avec le Nom de la Reine en lettres d’or, & dont je fis present à Glumdalclitch, par permission de sa Majesté. A la verité, cette Bourse étoit plus pour la montre que pour l’usage; n’ayant pas assez de force pour soutenir le poids des plus grandes piéces de monoye; aussi n’y mettoit elle que quelques petits jouets fort legers.
Le Roi qui aimoit passionnément la Musique, ordonnoit souvent qu’on fit des Concerts à la Cour, auxquels j’assistois quelquefois placé sur une Table, dans ma Boëte. Mais la Musique étoit si bruyante, qu’il m’étoit impossibile d’en distinguer les tons. J’ose dire même que toutes les Trompetes & tous les Tambours d’une Armée, quand on en sonneroit & qu’on les batroit à la fois dans un même Apartement, feroient un bruit moins grand que celui de ces Concerts. Ma Methode étoit de faire mettre ma Boëte le plus loin des Musiciens qu’il étoit possible, & puis d’en fermer les portes & les fenêtres; après quoi je trouvois leur Musique assez suportable.
Etant jeune, j’avois un peu apris à jouër de l’Epinette: Glumdalclitch en avoit une dans sa Chambre, & un Maitre venoit deux fois par semaine pour lui enseigner à en joüer. Je l’apele une Epinette, parce que l’instrument de Musique qu’elle avoit, y ressembloit assez, & pour la Figure & pour la manière de s’en servir. Il me vint dans l’Esprit de divertir le Roi & la Reine en jouant un air Anglois sur cet instrument. Mais j’eus beaucoup de peine à en venir à bout: car l’Epinette avoit près de soixante pieds de longueur, & chaque clef étoit large d’un pied, tellement que je n’en pouvois parcourir que cinq en étendant les Bras: d’ailleurs j’aurois été obligé de donner de furieux coups avec mes poings pour les abaisser, & encore n’en serois-je pas venu à bout. Voici donc ce que j’inventai. Je preparai deux Bâtons ronds plus gros d’un côté que de l’autre, & je couvris les plus gros bouts d’une piéce de peau de souris, afin qu’en en frapant je n’endommageasse pas le dessus des clefs, & que le bruit des coups que j’aurois donnez ne se mélât désagreablement à ceux que devoit rendre l’Epinette. Un Banc fut placé devant cet Instrument, environ quatre pieds plus bas que les Clefs, & je fus mis sur ce Banc. Je courus dessus, tantôt d’un côté & tantôt de l’autre, frapant les Clefs qu’il faloit avec mes deux Bâtons, & tachant de joüer une Gigue, que Leurs Majestez parurent écouter avec grand plaisir: Mais je puis dire n’avoir jamais fait un Exercice aussi violent; encore me fut-il impossible de parcourir plus de seize Clefs, & par consequent, de jouer la Basse & le Dessus ensemble, comme font d’autres Musiciens; ce qui auroit ajouté un nouvel Agrément à la gigue que je jouois.
Le Roi, qui comme je l’ai dit, étoit un Prince très habile & très spirituel, me faisoit souvent aporter dans ma Boëte, & mettre sur une Table dans son Cabinet; après cela il m’ordonnoit de prendre une de mes chaises, qu’il faisoit placer avec moi au dessus de ma Boëte à la distance de trois Verges du bord, ce qui me mertoit à peu près de niveau avec son visage. De cette maniére j’eus avec lui plusieurs Conversations. Un jour je pris la liberté de lui dire, que le Mépris qu’il temoignoit pour l’Europe & pour le reste de la Terre, ne me paroissoit pas s’acorder avec ce Discernement admirable que j’avois toujours remarqué en lui. Que les Degrez d’intelligence n’étoient pas reglez suivant la grandeur des corps: Qu’au contraire, on remarquoit en mon Pays, que les personnes les plus grandes en étoient ordinairement le moins pourvuës. Que parmi les Animaux, les Mouches à miel & les Fourmis, passoient pour avoir plus d’industrie & plus d’adresse que d’autres Animaux infiniment plus grands. Et que, tel que je lui paroissois, j’esperois de lui rendre quelque service signalé. Le Roi m’écouta avec atention, & commença à concevoir de moi une toute autre opinion qu’auparavant. Il me pria de lui donner du Gouvernement de l’Angleterre l’idée la plus exacte qu’il me seroit possible; parce que, disoit-il, quelque entêtez que les Princes soyent d’ordinaire de leurs propres Coûtumes, ce lui seroit un grand plaisir d’aprendre quelque chose qu’il pût imiter.
Combien de fois & avec quelle ardeur ne souhaitai-je pas dans ce moment l’Eloquence d’un Ciceron ou d’un Démosthene, pour celebrer dignement toutes les louanges que ma chère Patrie merite à si juste titre!
Je commençai mon Discours par informer sa Majesté, que nos Etats consistoient en deux Isles, qui formoient trois Puissans Royaumes sous un seul Souverain, exceptez nos Plantations en Amerique. J’insistai longtems sur la Fertilité de nôtre Terroir & sur la Temperature de nôtre Climat. Je l’entretins ensuite de la Constitution d’un Parlement Anglois, formé en partie par un Corps illustre, apellé la Maison des Pairs, qui étoit des Hommes du Sang le plus Noble & des plus Anciennes Familles du Royaume. Je lui parlai du soin extraordinaire qu’on prenoit toujours de leur Education, afin de les rendre capables d’être Conseillers nez du Roi & du Royaume, d’avoir part au pouvoir Legislatif, d’être Membres de la plus haute Cour de Justice, dont les Decisions sont sans apel, & de defendre par leur Sagesse & par leur Valeur leur Patrie & leur Roi contre toutes les Entreprises de leurs Ennemis. Qu’ils étoient l’Ornement & le Rempart de leur pays, dignes successeurs de leurs Illustres Ayeux, dont ils n’avoient jamais démenti la vertu. Qu’à eux étoient joints comme Membres du même Corps, des personnages d’une éminente Pieté, sous le titre d’Evêques, dont la fonction particuliére étoit de veiller au maintien de la Religion, & à l’instruction du Peuple: Qu’ils étoient toujours choisis par le Roi & ses plus sages Ministres, parmi ceux qui se distinguoient dans la Prêtrise, par la pureté de leurs Mœurs, & par la profondeur de leur Erudition.
Que l’autre partie du Parlement consistoit dans une Assemblée nommée la Maison des Communes, & composée de Gentilshommes & de bons Bourgeois, librement choisis par le Peuple même, à cause de leur habileté & de leur zèle pour le bien de la Patrie. Que ces deux Corps formoient ensemble la plus Auguste Assemblée de l’Europe, & que c’étoit en eux, conjointement avec le Prince, que residoit l’Autorité Souveraine.
Je lui expliquai alors ce que c’est que nos Cours de Justice: Que ceux qui y président sont de venerables Interprêtes de nos Loix, apellez à nous maintenir dans nos Droits & dans nos Possessions, à punir le crime & à proteger l’innocence. Je lui parlai de la prudence avec laquelle nos Trésors étoient menagez, & de la grandeur de nos Forces tant par Mer que par Terre. Je lui fis le denombrement de notre Peuple, en calculant combien de millions il y en avoit de diferentes Sectes en matiére de Religion, ou de diferens Partis en fait de Politique. Je n’oubliai pas nos Divertissemens; en un mot, je n’omis rien de tout ce que je croiois pouvoir faire honneur à ma Patrie. Et je finis par un Abregé Historique de tout ce qui étoit arrivé de plus considerable en Angleterre depuis un siecle ou environ.
Le sujet étoit vaste, comme on voit: aussi me fallut-il plusieurs Audiences, dont chacune dura quelques heures avant que de pouvoir l’épuiser. Le Roi m’écouta toujours fort attentivement, & quoi qu’il ne m’interrompit pas, il ne laissa rien passer sans remarque, comme il parut par les Questions qu’il me proposa dans la suite.
Quand j’eus tout dit, Sa Majesté me fit un grand nombre de Demandes & d’Objections sur chaque Article. Il m’interrogea sur la maniére dont on s’y prenoit pour cultiver les talens de l’esprit & du corps de nôtre jeune Noblesse, & dans quel genre d’occupations elle passoit la premiére & la plus disciplinable partie de sa vie. Ce qu’on faisoit, quand quelque Noble Famille venoit à s’éteindre, pour remplir sa place dans la Maison des Pairs. Quelles qualitez étoient requises dans ceux à qui le titre de Lord étoit conferé: Si le caprice du Prince, une somme d’argent donnée à quelque Dame de la Cour, ou le dessein de fortifier un parti oposé à l’interêt public, n’étoient pas souvent les causes auxquelles on étoit redevable de ces sortes de distinctions. Jusqu’à quel point ces Seigneurs étoient versez dans la connoissance des Loix de leur Païs: Qu’il faloit qu’ils fussent bien habiles, pour pouvoir décider en dernier ressort des questions qui regardoient la vie & les biens de leurs Concitoyens. S’ils étoient toujours assez exempts d’avarice, & assez au dessus du besoin, pour que les présens ou quelques autres motifs criminels fussent incapables de les corrompre. Si les Seigneurs appellez à maintenir la Religion, étoient toujours élevez au rang qu’ils occupoient, à cause de leur habileté dans les matiéres qui concernent leur Profession, ou de la sainteté de leur vie: Si pendant le tems qu’ils n’étoient que de simples Chapelains, ils ne se deshonoroient jamais par une lâche complaisance pour leurs Seigneurs, dont ils continuoient peut-être à suivre servilement les opinions, après avoir été admis dans cette Auguste Assemblée.
Il souhaita alors de savoir de quels moyens on se servoit pour être élu Membre de la Maison des Communes. Si un Etranger à force d’argent ne pouvoit pas se faire choisir préférablement à un Seigneur du Païs, ou à quelque Gentilhomme distingué du voisinage. Comment il se pouvoit faire, que tout le monde marquât tant d’empressement d’entrer dans cette Assemblée, (dont je lui avois dit qu’on ne pouvoit être Membre sans qu’il en coutât beaucoup) & cela, sans aucun salaire ni aucune pension: Car, disoit-il, ce degré de vertu est trop éminent, pour qu’il puisse toujours être bien sincère. Il me pria ensuite de lui aprendre, si ces Gentilhommes si zelez ne pouvoient pas avoir en vuë de se dédommager des soins & des dépenses qu’ils avoient été obligez de faire en sacrifiant le Bien public aux desseins d’un Prince foible ou vicieux, ou d’un Ministère corrompu. A ces Questions il en ajouta un grand nombre d’autres, que je juge n’être ni prudent ni convenable de repeter.
Sur ce que je lui avois dit touchant nos Cours de Justice, Sa Majesté me pria de lui donner des éclaircissemens sur quelques articles: Ce que je fus d’autant plus en état de faire, que j’avois autrefois presque été ruïné par un long Procès que j’avois eu à la Chancelerie, & que j’avois perdu avec les dépens. Il demanda quel tems on employoit ordinairement à decider si une chose étoit juste ou injuste, & ce qu’il en coutoit pour obtenir une pareille décision: Si les Avocats avoient la liberté de soutenir des causes notoirement injustes: Si la Secte de Religion ou le parti de Politique, dont on étoit, n’entroit jamais dans la balance de la Justice pour la faire pancher d’un ou d’autre côté: Si tous les Avocats étoient des Hommes versez dans la connoissance generale des Loix de l’Equité, ou bien seulement dans la connoissance de quelques Coûtumes particuliéres à leur Ville, à leur Province, ou à leur Nation: Si dans de diférens tems ils avoient quelquefois soutenu le pour & le contre: S’ils formoient une Communauté pauvre ou riche: S’ils recevoient quelque recompense pecuniaire pour avoir plaidé ou donné des avis: Et particuliérement, s’ils étoient jamais admis comme Membres dans le Senat inferieur.
De ces Questions il passa à d’autres sur l’Administration du Tresor public. Il faut certainement, me disoit-il, que vôtre memoire vous ait abusé, puis que vous n’avez fait monter vos Taxes qu’à cinq ou six millions par an, & vos dépenses quelquefois au double; car il avoit particuliérement fait atention à cet article, parce que, disoit-il, il esperoit que la connoissance de nôtre conduite pouroit lui être d’usage, & l’empêcher de se tromper dans ses calculs. Il me demanda, qui étoient nos Crediteurs? Et, où nous prendrions de l’argent pour les payer? Il s’étonnoit de ce que nous avions souvent porté la guerre, toujours onereuse, si loin de nôtre pays. Il faut, ajoutoit-il, que vous soiez un peuple bien querelleur, ou que vous ayez de bien mechants voisins, & que vos Generaux deviennent necessairement plus riches que vos Rois. Il me demanda quelles afaires nous avions hors de nos Isles, si nous en exceptions le Commerce, & la Defense de nos Côtes. Sur tout, il étoit dans un étonnement inexprimable de m’entendre parler d’une Armée mercenaire, entretenuë au milieu de la Paix & dans le sein d’un peuple libre. Il m’objecta, que si nous étions gouvernez de notre consentement par les personnes qui ne servoient qu’à nous representer, il ne pouvoit concevoir de qui nous avions peur, ou contre qui nous voulions nous batre; & me demanda par qui la maison d’un particulier étoit mieux defenduë, par lui, ses Enfans, & le reste de sa Famille, ou bien par une demie douzaine de Vagabonds choisis au hazard dans les ruës, & petitement payez, dans le tems qu’ils peuvent gagner mille fois davantage en coupant la gorge à ceux qui ont l’imprudence de les choisir pour leurs gardes.
Rien ne lui paroissoit plus plaisant, que mon Arithmetique, en faisant entrer dans le Denombrement de nôtre peuple, les diferentes Sectes de Religion, & les diferentes Factions dans l’Etat. Il protestoit ne voir aucune raison, pourquoi ceux qui ont des Opinions prejudiciables au public seroient obligez de changer, ou ne seroient pas obligez de les cacher; Et que comme c’étoit une Tyrannie dans un Gouvernement d’exiger la premiere de ces choses, c’étoit une foiblesse de ne pas faire observer la seconde: Car il est permis à un homme de garder des poisons dans son Cabinet, mais non pas de les debiter pour des Cordiaux.
Il remarqua, que parmi les amusemens de nôtre Noblesse, & d’autres personnes de distinction, j’avois parlé du Jeu. Il desira de sçavoir à quel âge on prenoit d’ordinaire ce divertissement, & quand on y renonçoit. Quelle portion de tems y étoit employée, & si jamais on le poussoit jusqu’à se ruiner: Si des gens de la lie du peuple par leur dexterité ne pouvoient pas quelquefois aquerir de grandes Richesses, & mettre les Nobles mêmes dans leur dependance, aussi bien que leur inspirer par leur Commerce des sentimens bas & lâches, & les forcer par les pertes qu’ils ont faites, à aprendre & à essayer sur d’autres l’infame adresse qui les avoit ruinez.
Il étoit frapé d’horreur, disoit-il, de l’Histoire que je lui avois faite de mon pays pendant le dernier siecle, ajoutant que ce n’étoit qu’un enchainement de Conspirations, de Meurtres, de Rebellions, de Massacres, de Revolutions, de Bannissemens; Fruits les plus execrables que l’Avarice, la Faction, l’Hypocrisie, la Cruauté, la Perfidie, la Rage, la Lâcheté, la Haine, l’Envie & l’Ambition puissent produire.
Dans une autre Audience, sa Majesté recapitula tout ce que je lui avois dit, & compara les reponses que je lui avois faites avec les demandes qu’il m’avoit proposées. Puis me prenant entre ses mains & me caressant doucement, il me dit ces mots, que je n’oublierai jamais, ni la maniére dont il les prononça. Mon petit ami Grildrig, vous avez fait un excellent panegyrique de vôtre pays. Vous avez prouvé démonstrativement, que l’ignorance, la paresse & le crime, peuvent être quelquefois les seuls ingrediens necessaires pour le Gouvernement d’un Etat. Que les loix sont le mieux interprétées par ceux qui ont le plus d’interêt & le plus d’habileté à les obscurcir & à les éluder: Je démêle au milieu de vous quelques traits d’un Gouvernement suportable dans sa premiére institution, mais que le vice & la corruption ont presqu’entierement effacez: Dans tout vôtre recit il ne paroit pas qu’une seule vertu soit necessaire pour être élevé à quelque Charge parmi vous; bien moins encore, que les hommes soient ennoblis à cause de leurs vertus; que des Prêtres soient avancez en consideration de leur piété ou de leur savoir; des Soldats pour leur conduite ou leur valeur; des Juges pour leur integrité; des Senateurs pour l’amour qu’ils portent à leur Patrie, ou des Conseillers pour leur sagesse. Pour vous, (poursuivit le Roi) qui avez passé la plus grande partie de votre vie à voyager, je suis porté à croire que jusques à present vous avez échapé à plusieurs vices de vôtre pays. Mais, par ce que j’ay pu rassembler de vôtre Relation, & par les Reponses que j’ai eu mille peines à vous extorquer, je suis obligé de conclure que le gros de vôtre Nation, est la plus méchante & la plus odieuse petite vermine à qui la Nature aye jamais permis de ramper sur la face de la Terre.
Amour de l’Auteur pour sa Patrie. Il fait au Roi une ofre fort avantageuse, qui est néanmoins rejettée. Ignorance du Roi en Politique. Bornes étroites dans lesquelles les sciences de ce Pays sont renfermées. Loix & Afaires Militaires de cet Etat. Quels troubles l’ont agité.
IL n’y avoit qu’un extrême Amour pour la Verité, qui put me porter à repondre aux Questions du Roi avec autant de sincerité que je venois de faire. En vain aurois je fait paroitre un Ressentiment, qui étoit toujours tourné en ridicule; Ainsi je fus obligé de renfermer ma douleur & mon indignation dans mon ame, pendant que mon Auguste & chere Patrie étoit traitée d’une maniére si injurieuse. Je fus aussi afligé qu’aucun de mes Lecteurs peut l’être, de ce qui venoit de se passer. Mais ce Prince étoit si curieux, & m’interrogeoit avec tant de précision sur chaque Article, que j’aurois peché contre les Loix de la politesse, & sur tout contre celles de la reconnoissance, si je ne lui avois pas donné toute la satisfaction dont j’étois capable. Cependant, je dois dire pour ma défense, que j’éludai adroitement plusieurs de ses demandes, & qu’à chaque point je donnois un tour beaucoup plus favorable que l’exacte verité ne pouvoit le permettre. Car j’ay toujours eu pour mon pays cette loüable partialité que Denis d’Halycarnasse recommande avec tant de justice à un Historien. J’aurois souhaité de tout mon cœur de cacher les defauts de ma patrie, & d’en placer les vertus dans leur plus beau jour. C’étoit là le dessein que je me proposois dans les nombreux entretiens que j’eus avec ce Monarque, mais par malheur le succès ne repondit ni à mon atente ni à mes efforts.
Mais ce qui doit faire l’Apologie de ce Roi jusques à un certain point, c’est qu’il vivoit entiérement separé du reste du Monde, ce qui faisoit qu’il n’avoit aucune notion des maniéres & des coutumes des autres Nations: Cette sorte d’ignorance est toujours une feconde source de Prejugez, & produit necessairement je ne sçay quelle Limitations d’idées & de conceptions, dont nous aussi bien que les peuples les plus civilisez de l’Europe sommes entiérement exempts. Et, pour dire le vrai, ce seroit quelque chose de bien dur, si les notions qu’un Prince si éloigné a de la vertu & du vice, devoient servir de règle pour tout le Genre-humain.
Pour confirmer ce que je viens de dire, & pour montrer plus clairement encore les miserables Effets d’une Education resserrée dans de trop étroites bornes, je vai faire part à mes Lecteurs d’un fait qu’ils auront peut-être peine à croire.
Pour m’insinuer de plus en plus dans les bonnes graces de sa Majesté, je lui parlai d’une invention trouvée depuis environ trois ou quatre siècles, & qui consistoit à faire une certaine poudre, dont un monceau entier, fut-il grand comme une Montagne, sautoit en l’air & étoit consumé en un instant, avec un bruit plus terrible que celui du Tonnerre, & cela dès qu’une seule étincelle voloit dessus. Qu’une certaine quantité de cette poudre, bourée dans un tuyau de fer, étoit capable de pousser une Bale de fer ou de plomb avec une violence & une vitesse si prodigieuse, qu’il n’y avoit rien qui fut capable d’en soutenir l’effort. Qu’il y avoit même de ces Boulets, qui étant dechargez, renversoient non seulement des rangs tout entiers d’un seul coup, mais batoient aussi en ruine les plus fortes murailles, & couloient à fond des Vaisseaux montez de plusieurs miliers d’hommes; Que quand ces Boulets étoient atachez l’un à l’autre avec une chaîne, ils mettoient en piéces les Mats, les Agrets, en un mot, tout ce qu’ils rencontroient. Que nous mettions souvent cette poudre dans de grands boulets creux de Fer, que nous avions l’Art à l’aide d’une certaine machine, de jetter dans une Ville assiegée, & que par ce moyen un grand nombre d’assiegez étoient tuez, & presque routes leurs Maisons reduites en Cendres. Que je connoissois fort bien les ingrediens qui entrent dans la composition de cette poudre; qu’ils n’étoient ni chers ni rares; Que d’ailleurs je me faisois fort d’enseigner à ses Ouvriers l’art de faire ces Tuyaux d’une grandeur proportionnée à tous les autres objets qui étoient dans l’Empire de sa Majesté; & que les plus grands ne devoient pas avoir au dela de cent pieds de longueur: Que vingt ou trente de ces tuyaux chargez d’une quantité convenable de poudre & de boulets, pouvoient renverser en peu d’heures les murailles de la plus forte Ville qu’il y eut dans son Royaume, ou détruire de fond en comble la Capitale, si elle s’écartoit jamais de la soumission duë à ses ordres souverains. Je fis cette ofre à sa Majesté, en la priant de l’accepter comme une foible marque de cette Reconnoissance que ses bienfaits avoient excitée en moi.
Le Roi fut frapé d’Horreur à l’ouïe de la description de ces terribles Machines, & de l’usage que je lui proposois d’en faire. Il ne pouvoit concevoir comment un insecte si foible & si petit que moi (ce furent ses expressions) pouvoit se repaitre d’idées si inhumaines, & être si peu ému en parlant de la desolation & du carnage, que je lui avois dit être les efets ordinaires de ces machines exterminatrices, dont certainement, disoit-il, quelque Genie malfaisant, & Ennemi du genre humain, devoit avoir été le premier Inventeur. Que pour ce qui le regardoit, il protestoit que quoique de nouvelles découvertes, soit dans l’Art soit dans la Nature, lui fissent un singulier plaisir, il aimeroit mieux perdre la moitié de son Royaume, que d’aprendre un si abominable secret, dont il me commandoit fi ma vie m’étoit chére, de ne lui plus jamais parler.
Etrange éfet de cette limitation d’idées, & de cette petitesse de vuës dont j’ai parlé! Qui pourra jamais croire qu’un Prince qui possedoit d’ailleurs toutes les qualitez qui produisent la veneration, l’amour, & l’esstime, & dont le savoir, la sagesse & la bonté le rendoient l’admiration & les delices de ses sujets; pour un vain petit scrupule, dont nous n’avons pas même de notions en Europe, laisse échaper l’inestimable ocasion de se rendre Maitre absolu de la vie, de la liberté & du bien de son peuple. Ce que j’en dis pourtant n’est pas dans l’intention de decrier les autres talens de ce Roi, à qui le Trait, que je viens de raconter, fera certainement grand tort dans l’esprit d’un Lecteur Anglois. Mais mon but est seulement de marquer combien sont lourdes les fautes qu’on commet, quand on ne reduit pas la politique en science, comme ont fait les plus grands genies de l’Europe. Car je me souviens fort bien, qu’un jour en causant avec le Roi, je lui dis que parmi nous on avoit composé une infinité de volumes sur l’Art du Gouvernement, mais que contre mon intention, je lui donnai une fort petite idée de nôtre Habileté. Il me protesta qu’il avoit un souverain mépris pour tout ce qu’on apeloit Mystere, Rafinement, & Intrigue, soit dans un Prince, soit dans un Ministre. Il ne pouvoit comprendre ce que j’entendois par secrets d’Etat, à moins qu’il ne s’agit de quelque Nation rivale ou ennemie. Il renfermoit la science du Gouvernement dans des Bornes fort étroites, en la restreignant au bon sens, à la justice, à la clemence, & à la prompte expedition des Causes tant civiles que criminelles, avec quelques autres lieux communs qui ne meritent pas qu’on s’y arrête, & il étoit dans l’étrange opinion, que quiconque pouvoit faire que deux tuyaux de bled ou deux brins d’herbe vinssent sur un monceau de terre, où il n’en croissoit qu’un auparavant, rendoit un service plus essentiel à son pays, que toute la race des Politiques ensemble.
Les connoissances de ce peuple sont fort defectueuses, puis qu’elles consistent seulement en Morale, Histoire, Poësie, & Mathematiques, en quoi il faut avoüer qu’ils excellent. Mais la derniére de ces sciences n’est employée qu’aux usages de la vie, & qu’à l’amelioration de l’Agriculture, & de tout les Arts Mechaniques. Ce qui regarde les Idées, les Entitez, & les Abstractions, jamais je ne pus lui faire concevoir ce que c’étoit.
Aucune Loi dans ce pays ne doit exceder en mots, le nombre des lettres de leur Alphabet, qui monte seulement à vingt & deux. Mais pour dire le vrai, il y en a peu qui aye tout à fait cette longueur. Elles sont exprimées dans les termes les plus simples & les plus clairs, & ce peuple est assez stupide pour n’y trouver qu’une seule interpretation. C’est même un Crime capital que de vouloir expliquer une Loi par un Commentaire. Pour ce qui est de la décision des Causes civiles ou criminelles, les procedures sont chez eux en si petit nombre, qu’ils auroient tort de se vanter d’être fort habiles dans l’une ou l’autre de ces choses.
Ils ont eu l’Art de l’imprimerie, aussi bien que les Chinois, depuis un tems immémorial; mais leurs Bibliotheques ne sont pas fort nombreuses, puisque celle du Roi, qui passe pour une des plus grandes, ne contient qu’autour de mille voulumes, placez dans une galerie de douze cent pieds de longueur, dont j’avois permission de prendre les Livres que je voulois. Le Menuisier de la Reine avoit fait dans une des chambres de Glumdalclitch une maniere d’Echelle, haute de vingt & cinq pieds, & dont chaque Echelon avoit cinquante pieds de longueur. Je faisois apuyer le Livre que je voulois lire contre la muraille, puis montant au haut de l’Echelle, je commençois par lire la premiere ligne de la page, en marchant de côté, jusqu’à ce que je fusse au bout de la ligne; après quoi, quand il le faloit, je descendois un Echelon, faisant toujours le même manége jusqu’à ce que je fusse au bas de la page.
Le stile de ce peuple est clair, mâle, & coulant, mais pas fleuri, parce qu’ils évitent de se servir d’expressions superflues. J’ai lu plusieurs de leurs Livres, particulierement ceux qui rouloient sur l’Histoire ou sur la Morale. Entr’autres je parcourus avec un plaisir inexprimable un vieux petit Traité qui étoit toujours dans la chambre de lit de Glumdalclitch, & qui apartenoit à sa Gouvernante, Dame grave, qui ne lisoit que des livres de Morale & de Devotion. Ce livre traitoit de la Foiblesse du Genre humain, & n’étoit en estime que parmi les Femmes & le Vulgaire. Je fus curieux de voir ce qu’un Auteur de ce pays pouvoit dire sur ce sujet. Cet Ecrivain parcourut les mêmes lieux communs que nos Docteurs en Morale connoissent si bien, montrant combien l’homme est un Animal petit, meprisable, & incapable de s’aider lui même & de se defendre contre les injures de l’air & contre la fureur des Bêtes feroces: Combien il étoit inferieur à une créature en force, à une autre en vitesse, à une troisiéme en prudence, & à une quatriéme en industrie. Il ajoutoit, que dans ces derniers tems, la Nature avoit dégeneré de sa premiére vigueur, & qu’elle ne produisoit plus que de petits Avortons en comparaison d’autrefois. Il dit qu’il étoit fort aparent, non seulement que l’espece des Hommes étoit primitivement plus grande, mais qu’aussi dans les premiers tems il doit y avoir eu des Geants, comme l’Histoire & la Tradition l’atestent d’un côté, & comme des os prodigieux qu’on a trouvez, le demontrent de l’autre. Il pretendoit que les loix de la Nature demandoient que nous eussions été faits au commencement d’une constitution beaucoup plus robuste, & bien moins sujets à être detruits par de petits accidens, par une tuile tombant d’une maison, ou par une pierre jettée par un Enfant. De ces raisonnemens, l’Auteur tiroit plusieurs consequences morales, de grand usage pour la conduite de la vie, mais qu’il seroit inutile de placer ici. Pour ce qui me regarde, je ne pus m’empêcher d’admirer combien étoit general le talent de tourner les lectures en Moralitez, & le penchant des Hommes à se plaindre de la Nature. Et je crois qu’après une exacte recherche, ces sortes de plaintes se trouveroient aussi peu fondées parmi nous, qu’elles l’étoient chez les Habitans de Brobdingnag.
A l’égard de leurs Afaires Militaires, ils m’ont assuré que l’Armée de leur Roi consistoit en cent soixante & seize mille Fantassins, & en trente deux mille Cavaliers: si le nom d’Armée peut convenir à un Corps formé par des Marchands rassemblez de disserentes Villes, & par des Fermiers de la Campagne, dont les Commandants sont simplement des gens de distinction sans paye ni recompense. Il faut avouër qu’ils entendent fort bien l’Exercice, & qu’ils sont excellemment disciplinez, en quoi il n’y a pas grand merite. Car, comment cela pouroit-il être autrement, dans un pays où chaque Fermier est soumis au Seigneur de sa Terre, & chaque Citoyen aux Magistrats de sa Ville, choisis par Scrutin à la maniére de Venise?
J’ay souvent vu la Milice de Lorbrulgrud faisant l’Exercice dans un grand champ près de la Ville. Il pouvoit y avoir vint cinq mille Fantassins, & environ six mille Chevaux; car il m’étoit impossible de compter exactement leur nombre, veu le terrein qu’ils ocupoient. Un Cavalier monté sur un cheval de raisonnable taille, avoit plus de cent pieds en hauteur. J’ay vu un jour tous les Cavaliers de ce Corps, dans l’instant que leur Commandant en donnoit l’ordre, tirer leurs épées tous à la fois, & les brandir dans l’air. Ce spectacle avoit quelque chose de surprenant au delà de toute expression. C’étoit comme si dix mille éclairs étoient partis de diférens côtez du Ciel en même tems.
J’étois curieux de savoir comment ce Prince, dans le païs duquel il étoit impossible de penetrer, pouvoit s’être avisé de songer à des Armées, ou de faire instruire son Peuple dans la Discipline Militaire. Mais je fus bientôt mis au fait par le secours de la Conversation, & par la lecture de leurs Histoires. Car depuis plusieurs siecles, les habitans de ce pays ont été travaillez de la même maladie à laquelle tant d’autres Nations sont sujettes; je veux dire, que la Noblesse avoit travaillé à y aquerir trop de pouvoir, le Peuple trop de liberté, & le Roi trop de Despotisme. A la verité, il avoit été pourvu à tous ces inconveniens par de sages Loix: mais ces Loix avoient souvent été enfreintes par quelqu’un des trois Partis, ce qui avoit plus d’une fois fait naître des guerres civiles, dont la derniere avoit heureusement été terminée par le Grand-pere du Prince régnant, par une composition generale; & la Milice, dont le nombre avoit été fixé alors du consentement des trois Partis, avoit été tenue depuis ce tems là exactement dans le devoir.