Mon cher camarade,
Permettez-moi de vous féliciter de tenir tête à la personne qui semble vouloir réhabiliter H. 21, numéro donné à Mata-Hari par les Boches.
Sur quoi se base cette personne?...
Eh bien, moi, je me base sur les PREUVES que j’ai eues entre les mains, et sur les aveux de cette immonde espionne pour affirmer qu’elle a fait tuer peut-être 50.000 de nos enfants, sans compter ceux qui se trouvaient à bord des vaisseaux torpillés dans la Méditerranée sur les indications de H. 21, sans aucun doute.
De plus, il faut se rappeler que H. 21 était en Allemagne, en juillet 1914, la maîtresse d’un prince allemand, et qu’après sa juste condamnation à mort aucun recours en grâce ne fut présenté, tellement sa cause était mauvaise.
Veuillez croire, mon cher camarade, à nos meilleurs sentiments de bonne camaraderie, et accepter ma plus cordiale poignée de main.
C. Chatin,
Ancien commandant de la prévôté du camp retranché de Paris, juge au 3ᵉ Conseil de guerre.
La cause est entendue. Il n’y a que des Allemands qui puissent désormais défendre l’odieuse femme qui leur a rendu tant de services et qui fut certainement la plus grande espionne de la plus grande guerre.
*
**
Ce n’est pas tout. Certains journaux américains ont tout dernièrement dépassé les bornes de l’invention permise.
L’un a voulu mêler l’ex-capitaine Dreyfus à l’affaire Mata-Hari et a imaginé que c’était l’ancien hôte de l’île du Diable qui avait contribué à l’arrestation de la danseuse!...
Un autre raconte que le dernier amant (?) de Mata-Hari serait un mondain jeune et opulent, qui serait devenu trappiste après l’exécution de l’espionne et vivrait actuellement en ascète à la Cartula de Miraflores (Espagne).
M. Camille Pitollet cite cet extrait du journal américain dans lequel l’identité de ce «mondain» est dévoilée:
«Moine aux pieds nus et amaigri dans les cloîtres de la Chartreuse de Miraflores, près Burgos (Espagne), le dernier amant de Mata-Hari, la belle danseuse fusillée comme espionne par les Français, s’efforce d’expier son amour fou pour la femme au corps de déesse, aux charmes de démon. L’homme que Mata-Hari eut si fermement en son pouvoir qu’il ne pouvait vivre sans son amour, n’est autre que Pierre Mortissac, le brillant membre de la jeune société parisienne qui fit tourner les têtes dans les salons, à Paris et à Londres.»
M. Camille Pitollet ajoute ce qui suit, pensant, dit-il, «contribuer à élucider l’un des plus angoissants problèmes d’une aventure tissée entièrement d’épouvante»:
«On savait généralement que Mata-Hari était
Mata-Hari débarquant à Gijon (Espagne) en novembre 1916, où l’attendait un agent chargé de la surveiller.
Exécution à Vincennes de l’Espionne Francillard le 10 Janvier 1917.
la fille d’un planteur hollandais et d’une Javanaise, qu’elle était née le 7 août 1876,[G] que son nom était Marguerite-Gertrude Zell, qu’ayant de bonne heure perdu son père, elle avait été conduite à Burma par sa mère et placée, comme danseuse, dans un temple bouddhique de cette ville... En vérité, elle n’avait que quatre ans lorsque mourut l’auteur de ses jours, qui avait su acquérir, à la colonie hollandaise de Java, des richesses considérables, et sa mère connaissant le destin communément réservé aux Eurasian girls—ces filles à demi blanches et brunes qui naissent en Asie—la voulut garder d’une existence de désordre et la fit entrer dans un sanctuaire de la foi bouddhiste comme danseuse sacrée, mais à Batavia et non point à Burma. Elle ne comptait que quatorze printemps, lorsqu’un officier de l’armée britannique, sir Campbell Mac Leod, la vit et la persuada de s’enfuir avec lui. Ils furent légalement mariés, mais cette sorte de rapt n’ayant pas laissé de causer un scandale dans les milieux civils, ecclésiastiques et militaires, Campbell, membre d’une honorable famille écossaise, se sentit, malgré ses influences, contraint de quitter le service et aller habiter l’Inde, où Mady Mac Leod lui donna deux enfants. L’aîné, qui était un garçon, était mort subitement dans des circonstances qui semblaient indiquer un empoisonnement, la mère, soupçonnant un domestique indien, devança l’action de la justice en faisant, d’un coup de revolver, sauter la cervelle à celui-ci, durant son sommeil. Campbell était absent du home lorsque se produisit ce meurtre. Il n’y revint que pour apprendre la disparition de celle qu’il aimait, afin d’échapper au procès et à la condamnation qui l’attendaient. Il la suivit, néanmoins, en Europe avec leur petite fille, la rejoignant enfin à Paris, où il la trouva luxueusement installée, sous la protection d’un officier supérieur allemand faisant partie d’une de ces grandes coteries d’espionnage militaire germanique qui pullulaient à Lutèce avant la guerre. Lady Mac Leod se refusa pourtant à reprendre la vie conjugale, et Campbell, épave désemparée, s’en alla avec sa fille dans sa famille, en Ecosse, où il est mort peu avant qu’éclatât la conflagration européenne.»
Ainsi, d’après ce récit, Mata-Hari aurait tué de sa main un domestique soupçonné d’avoir empoisonné son fils[H]! Ce n’est pas mal. Continuons:
«Comment Mata-Hari—l’Œil du Matin, en javanais—est-elle devenue, elle-même, une espionne à la solde de l’Allemagne? Il est probable que des relations par elle contractées au cours de ce compagnonnage avec l’officier germain attirèrent sur sa personne l’attention des service occultes d’information de Berlin et que son départ de Paris pour cette dernière ville avait pour mobile réel la nécessité d’y être initiée à sa nouvelle profession. Et quand, la première année de la guerre, elle réapparut dans la capitale française en qualité de danseuse de théâtre, ce n’était plus là qu’une profession fictive, destinée à mieux couvrir ses machinations néfastes, où furent impliqués maints hauts personnages, tant civils que militaires, de qui elle sut obtenir des informations d’une valeur inappréciable pour l’ennemi.»
C’est la partie la plus vraisemblable de ce gros roman. Voici la partie la plus fantastique:
«Mais l’histoire vraie de la découverte de sa forfaiture; celle des raisons secrètes de sa condamnation à mort; celle, enfin, du complot ourdi par Pierre Mortissac pour la sauver du peloton d’exécution à Vincennes, en octobre 1917, constituent une trilogie que l’on n’écrira probablement jamais et qui, si elle pouvait l’être aujourd’hui, rejetterait dans l’ombre l’histoire des plus fameuses aventurières depuis les jours mythiques d’Hélène de Troie.»
Nous sommes en plein mélodrame! Un complot pour faire jouer un rôle de complaisance aux douze soldats du peloton d’exécution? C’est enfantin! Quand on sait comment les choses se passaient à Vincennes on ne peut que hausser les épaules à la lecture de pareilles sornettes. Pour organiser un tel «complot» il aurait fallu la connivence de deux mille militaires, et encore!
Mais l’auteur tient absolument à faire du Sardou et à vouloir rééditer l’histoire de sa Tosca. Reprenons la citation:
«La vérité, l’intrigue imaginée par Sardou pour sa Tosca a été vécue dans la tragédie réelle de Pierre Mortissac, avec, toutefois, cette différence que ce dernier n’a jamais été à même de savoir exactement à qui il était redevable de l’échec de son plan. Et il importe encore de rappeler que, dans la collection d’après-guerre d’un hebdomadaire parisien dédié à des potins de théâtres et de boulevards, l’on a imprimé que Mata-Hari avait été «trahie» par quelqu’un—un de ces hommes qu’en anglais l’on dénomme responsible men—qui ne lui pardonnait pas d’avoir dit de lui, encore qu’en badinant, que c’était un officier allemand et que ç’avait été par son entremise qu’elle était entrée au service de l’Allemagne! Mais ce ne sera qu’en tenant bien présentes à l’esprit ces énigmes, assez claires pour quelques-uns, qu’on s’expliquera comment l’espionne put aller à la mort comme à une parade, ainsi que l’a admirablement décrit, sur la foi des révélations de Mᵉ Clunet, défenseur de Mata-Hari—à qui celle-ci avait remis, à l’aube du matin de l’exécution, sa lettre à Pierre Mortissac, qui croyait obstinément à son innocence—le grand romancier espagnol Blasco Ibànez, aux pages 415-428 de Mare Nostrum, sans cependant soupçonner le secret de cette audacieuse attitude en face d’une destruction que l’espionne ne bravait que parce qu’elle la croyait irréelle.»
Nous avons fait justice de cette histoire. Mata-Hari a refusé ouvertement—nous le répétons—le prétexte que son avocat lui offrait pour retarder l’exécution. Ce moyen pouvait être bon. Il était en tout cas le seul légal—et pratique.
Quant à l’histoire du détraqué qui, à la mort de l’espionne, se serait enfermé dans un couvent espagnol, nous ne la contredisons pas. Mata-Hari a tourné assez de cervelles pour que l’anecdote soit vraie—quoique démentie par le supérieur du couvent. Voyez plutôt:
«Ce fut dans la semaine même de l’exécution que Pierre Mortissac disparut de Paris. On fit croire d’abord qu’il s’était suicidé. Puis l’on sut, beaucoup plus tard, grâce à notre article du «Mercure» que, tel le moine Paphruce dans la «Thaïs» d’Anatole France, il avait endossé le froc des Chartreux pour la rémission de ses péchés et le repos de l’âme de celle qu’il avait si follement aimée. Cet élève des Jésuites de Deusto ne pouvait finir d’autre sorte. Mais n’allez pas, touristes romantiques, le rechercher aujourd’hui à Miraflores, ce monastère dont Théophile Gautier a chanté, en 1840, «la montée âpre, longue et poudreuse», et le triste paysage, d’où l’on aperçoit
«L’on vous rira au nez, soit que vous demandiez un Mortissac, ou un Marow, ou un Martzov, car l’on a, par confusion, parlé de nous ne savons quel officier russe, répondant à l’un de ces deux derniers patronymiques, qui, amant de Mata-Hari, se serait réfugié dans le pieux asile[I]. Le Frère Edmond Curdon, prieur de Miraflores depuis septembre 1920, affirme à qui veut l’entendre que ces histoires d’un amant de Mata-Hari sont «une pure invention, une blague de journaliste et pas autre chose». Il l’affirme au besoin en français, qu’il parle et écrit fort bien. Et le maître des novices de la Cartuja en fonctions depuis huit ans, abonde dans son sens et répète qu’il n’a aucune idée de qui «il peut s’agir, aucun postulant répondant aux noms ci-dessus n’ayant sollicité son admission dans l’établissement». Mais qui ne sait que les Ordres Religieux, et surtout celui des Chartreux, sont comme la Légion étrangère de l’Eglise romaine et que le nom importe peu de ceux qui y entrent, puisque, morts au monde et à ses vains simulacres, ils ne sont plus là que pour instaurare omnia in Christo?»
Nous avons reproduit ce récit pour montrer que, quand il s’est agi de Mata-Hari, on n’a pas reculé devant les limites de l’invraisemblance. Il est probable que nous n’en avons pas fini avec les légendes et que demain comme hier des snobs continueront à divaguer sur son compte.
Mon Dieu, que l’histoire vraie est difficile à écrire et à établir! La vérité est pourtant si simple!
La façon dont Mata-Hari est morte n’a rien d’extraordinaire. Toutes les femmes, et tous les hommes (sauf Lenoir) que j’ai vus devant le peloton (j’en ai compté vingt-sept) se sont fort bien tenus. Cela tient à ce qu’une exécution militaire comporte une mise en scène très solennelle qui n’a rien d’effrayant.
L’histoire de la Tosca a troublé bien des esprits. Il est possible qu’un maniaque ait voulu, dans un délire littéraire, recommencer cette tragédie en intervertissant les sexes. Certaines lamentations ultra sentimentales semblent en effet inspirées de la dernière lettre du chevalier Mario Cavaradossi à son amante Tosca, la grande cantatrice, quelques instants avant d’être passé par les armes. Certainement le drame de Sardou est très beau et a dû détraquer quelques faibles d’esprit. Seulement à Vincennes on ne jouait pas l’opéra-comique, et la musique de Puccini était remplacée par des trompettes d’artillerie.
«JE DEMANDE PARDON A DIEU ET A LA FRANCE!»—LES FEMMES DANS LE SERVICE SECRET
De taille au-dessous de la moyenne, comme on dit dans les signalements, assez mignonne, les cheveux très longs et presque roux, Marguerite paraissait insignifiante. Elle était couturière à Grenoble et travaillait honnêtement quand un espion, posté dans la région bien longtemps avant la guerre, en fit sa maîtresse. L’espion, dès le début des hostilités, monta en grade et fut chargé de diriger le centre allemand de Genève.
Marguerite savait-elle la profession exacte de son amant? Elle a prétendu que non. Toujours est-il qu’elle lui obéissait au doigt et à l’œil; je dis «à l’œil» parce que le Boche ne lui donnait presque rien.
Tout d’abord la pauvre fille fit la navette entre la Suisse et la Savoie. Elle portait dans son cabas—tout simplement—les notes que des gens qu’elle ne connaissait pas venaient lui remettre pour son ami. A la frontière elle avait été signalée et bientôt la Sûreté générale lui avait donné une escorte discrète, comme il sied à une personne modeste qui ne doit pas se faire remarquer.
Les inspecteurs lui firent la cour, dans l’espoir de l’amener à des confidences. Mais Marguerite parlait peu et était fidèle: aucune tentative ne réussit à la détourner de «son devoir»...
Le cas était rare. On la laissa continuer son manège pendant quelque temps, car, par elle, on découvrait les agents secrets opérant dans cette partie de la France, et on les coffrait successivement. Elle servait ainsi, sans s’en douter, de liaison entre la police et les espions.
Un soir elle disparut. Toutes les recherches opérées dans Grenoble ne purent la faire découvrir. Mais le hasard—qui sert si souvent la police—mit nos agents sur la trace d’une de ses amies à qui elle avait dit:
—Mon amant ne veut plus que je reste à Grenoble. Il y a un tas de gens qui me suivent et me poursuivent, qui se montrent très pressants et très galants. Je crois que mon Frantz est jaloux. Il exige absolument que j’aille à Paris et il m’a bien recommandé de quitter la ville sans qu’on le sache. J’irai donc prendre le train à la prochaine gare, et, quand je serai arrivée à Paris, je t’écrirai.
Les policiers, qui l’avaient laissé échapper, poussèrent un soupir de soulagement. Ce qui restait à faire était un jeu d’enfant. En effet, Marguerite ne tarda pas à envoyer à son amie une belle carte postale sur laquelle elle donnait son adresse dans un hôtel du Quartier latin.
Marguerite Francillard était maintenant repérée.
A Paris, elle recommença à recevoir des individus de toutes nationalités qui lui remettaient de petits billets qu’elle devait porter à Genève. Il y avait des Roumains, des Espagnols, des Grecs, des Danois, des Suédois, voire même de faux Alsaciens, qui, tour à tour, venaient lui rendre visite à l’hôtel.
Le domicile de Marguerite était transformé en souricière et on se gardait bien de l’arrêter. Il est vrai qu’elle s’absentait de temps à autre pour porter les rapports destinés au chef de l’espionnage en Suisse. Mais ces transmissions ne présentaient plus aucun danger. En effet, si elle refusait de trahir son amant pour trahir simplement la France—car on savait maintenant qu’elle n’ignorait plus le rôle qu’on lui faisait jouer—elle acceptait bien volontiers des invitations à déjeuner ou à dîner que lui adressaient les agents chargés de la surveiller. C’était une bonne fille! Et pendant qu’elle était à table—elle se laissait facilement griser—des gens très curieux de leur métier se rendaient à son hôtel, visitaient ses tiroirs, copiaient ou photographiaient les documents destinés à nos ennemis, et remettaient le tout en place.
Elle pouvait partir ensuite pour Genève sans inconvénient. On savait ce qu’elle avait dans son sac. Et pour lui faciliter sa mission on n’hésitait même pas à lui procurer toutes les facilités du voyage.
Ah! les femmes! Stupides sont ceux qui les emploient dans des besognes qui exigent de la prudence et de la discrétion. Car, tôt ou tard, elles commettent une gaffe et compromettent ou perdent à tout jamais ceux qui s’en servent.
Aussi les Anglais n’ont-ils jamais voulu les employer dans le service secret.
Grâce à Marguerite Francillard—et à quelques bouteilles de champagne—nous avons pu démasquer une douzaine d’agents dangereux que nous n’aurions pas pu prendre sans elle. A la fin elle causait un peu, mais sans jamais «manger le morceau».
—D’où vient mon argent? répondait-elle aux questions qu’on lui posait négligemment. Mais de mon amant de Genève qui change chaque fois ses billets afin de me donner de la monnaie française. Et il me paye uniquement pour que je lui apporte des petits bouts de papiers sur lesquels on ne voit pas grand’chose. Ce n’est pas difficile et ça rapporte... Mon amant est sûrement un Boche, quoi qu’il se dise Suisse allemand, et peut-être bien que si on savait ce que je porte, on me ferait du mal. Mais il n’y a pas de danger: une femme, ça n’a pas d’importance...
Presque tous les correspondants de Marguerite Francillard ayant été pris, son rôle était terminé. On l’arrêta.
Francillard était à Saint-Lazare dans la fameuse cellule 12 qui reçut Mme Steinheil, Mme Caillaux, Mata-Hari, et autres dames de grande marque. Sa vie de prisonnière était exemplaire. Très pieuse, elle écoutait docilement les sœurs de charité. Au fond, elle était profondément insouciante.
Le 10 janvier 1917 fut son dernier jour ou plutôt sa dernière nuit, car, réveillée à 4 h. 30, elle était morte à 6 heures.
Elle avait voulu entendre la messe. Je n’oublierai jamais cette cérémonie qui eut lieu dans l’antique chapelle de la crypte.
Sous la voûte sombre, aux arcades centenaires, l’autel resplendissait de lumières. Le prêtre officiait solennellement dans un silence impressionnant. La mort planait. Sur les dalles, trente religieuses étaient prosternées, le front contre la pierre, pendant que l’éclat des cierges projetait des reflets changeants sur leurs robes bleues et leurs cornettes blanches.
Marguerite Francillard était assise entre deux sœurs, ses jolis cheveux, d’un blond fauve, dénoués dans le dos. J’étais derrière elle. Elle pria quelques secondes, puis redevint indifférente, regardant un peu partout, se retournant même, très peu impressionnée par la majesté du lieu.
Tous ceux qui ont assisté à cette scène, admirable dans sa simplicité, en ont conservé un souvenir ineffaçable de beauté douloureuse et de grandeur religieuse.
—Ite, missa est, dit le prêtre.
Marguerite Francillard se leva comme si elle allait sortir de l’église pour rentrer chez elle. Le brave abbé Geispitz était venu l’assister.
—J’irai bien toute seule, disait-elle. Je n’ai pas peur.
—Voulez-vous écrire?
—Merci. Je n’ai personne qui s’intéresse à moi.
Le vénérable aumônier l’embrassa, et je l’entendis lui faire les ultimes recommandations:
—Mon enfant, lui dit-il, vous allez monter au ciel. Le bon Dieu vous attend et vous accueillera. Mais faites-moi une promesse: quand, tout à l’heure, vous serez devant les soldats, vous crierez avec tout votre petit cœur: «Je demande pardon à Dieu et à la France. Vive la France!» Vous me le promettez?
—Oui, mon père.
Marguerite tint parole. Elle s’avança lentement, d’un pas indolent, vers le poteau. Elle repoussa doucement le bandeau qu’on voulait lui poser sur les yeux, et face au peloton, nous l’entendîmes crier d’une voix faible:
«Je... demande... pardon... Dieu... Vive France!»
La malheureuse, foudroyée, resta accrochée au poteau par un bras.
Voici la femme Tichelly, fille Dufays, née à Paris le 29 novembre 1870, de mère allemande, ancienne femme de chambre à l’hôtel Meurice.
Elle figurait sur les registres de l’espionnage allemand sous le chiffre Zud 160.
Elle résidait avant son arrestation à Francfort-sur-le-Mein. Elle avait fait un séjour à Kartoum avant de se rendre à Francfort le 20 août 1914.
En 1915 la Tichelly était employée dans un grand hôtel de Mannheim. C’est là qu’elle fut mise en relation avec le centre d’espionnage de Lorach qu’elle connaissait certainement depuis longtemps.
Elle avait trois enfants, dont un soldat au 117ᵉ d’infanterie.
Tichelly n’était pas une espionne du genre anodin comme la petite Francillard. Ce n’était pas non plus une femme de l’intelligence de Mata-Hari. C’était simplement une femme dangereuse, qui ne se bornait pas à porter des lettres comme la couturière de Grenoble, qui ne fréquentait pas le grand monde comme Mata, mais qui, tout de même, trouvait le moyen de se procurer des renseignements militaires importants.
Sous prétexte de chercher de l’ouvrage, elle s’introduisait dans les ateliers et usines de guerre. Elle se faisait embaucher, travaillait pendant huit jours, observait attentivement tout ce qui l’entourait, et envoyait très fréquemment des rapports.
Quand elle était fatiguée de son labeur, elle se reposait dans un hôtel et nouait des relations avec des contremaîtres, de préférence avec des mécaniciens employés à l’artillerie, à l’aviation ou à la télégraphie sans fil.
Dans les petits restaurants, chez les marchands de vin, elle écoutait les conversations. Elle aimait beaucoup aussi «cancaner» chez les concierges et écouter la lecture des lettres adressées du front aux femmes de poilus.
Bref, la Tichelly allait partout et s’enquérait de tout. Elle était extrêmement active et suivait de point en point les instructions que lui envoyait son chef Gruber.
Une perquisition faite à son domicile à l’Hôtel de la Marine, 59, boulevard du Montparnasse, fut des plus fructueuses et l’espionne dut faire des aveux complets.
Ce qu’il y avait de particulier dans son cas c’est la manière qu’elle employait pour transmettre ses renseignements.
Tichelly employait des moyens nouveaux. Exemples: un carré de papier couvert d’inscriptions à l’encre secrète et recouvert d’un timbre-poste; feuille de papier placée entre deux cartes postales collées ensemble; dentelé des timbres découpé d’une certaine façon, etc., etc.
Elle avait fait de nombreux voyages en Suisse; elle obtenait facilement des passeports à cause de la situation militaire de son fils.
C’est le contrôle postal de Pontarlier qui la fit prendre.
Les papiers trouvés chez la Tichelly étaient intéressants; ils étaient relatifs aux mouvements de troupes, secteurs, etc. Jugée le 20 décembre 1916, elle fut fusillée le 15 mars 1917.
Quand on alla la prendre à Saint-Lazare, elle protesta:
—On ne doit pas exécuter une femme: il a toujours été convenu qu’on n’exécute pas les femmes! criait-elle.
C’était une grande maigre, d’aspect rêche et assez vulgaire, vêtue comme une ouvrière.
Au moment où, dans la cour de la prison, elle monta en voiture, elle me dit:
—Monsieur l’officier, je n’ai pas tué: on ne doit pas me tuer! Ce n’est pas juste. Je n’ai pas versé de sang, on ne doit pas verser mon sang!
«Et le sang que vous avez fait verser par les autres?» pensai-je sans répondre.
La mentalité de certaines espionnes était ainsi faite: elles croyaient que, parce qu’elles n’avaient pas tiré le canon ou lancé de grenades, elles n’avaient pas fait de mal! Or, leur œuvre traîtresse était bien plus nuisible, bien plus sanglante, qu’une bordée d’artillerie ou de mitrailleuses: elle aboutissait à la surprise et au massacre de milliers de Français.
La Tichelly, devant le poteau, se redressa et refusa le bandeau.
Il y a eu beaucoup de femmes arrêtées à Paris pour espionnage. Toutes n’ont pas été fusillées.
L’histoire que voici se rapporte un peu à celle de la Tichelly:
Lucie Baer, née le 3 août 1865 à Sainte-Marie-aux-Mines (Haut-Rhin), était directrice de l’Œuvre des Gares, 8, rue Saint-Paul. Elle s’occupait également de l’Œuvre de la Protection de la Jeune Fille avec Mme Siegfried, femme du député du Havre, qui ignorait certainement la mentalité de cette prétendue Française.
Lucie Baer dirigeait ces œuvres d’assistance avec la nommée Emilienne-Rose Ducimetière—un nom prédestiné au poteau—demeurant rue Saint-Jacques, 328, et née en 1896 dans la Haute-Savoie.
Il ne fut rien précisé contre Lucie Baer, qui bénéficia d’une ordonnance de non-lieu.
Mais son amie, la femme Ducimetière—elle n’en prit pas le chemin—fut condamnée à mort et graciée.
Cette femme avait connu à Genève un nommé Walter, espion allemand, dont elle était devenue la maîtresse.
A Paris, elle fréquentait les soldats et les sous-officiers, s’efforçant de leur soutirer des informations. Elle parvint même à se faire engager comme infirmière, grâce aux œuvres précitées, à l’ambulance de Mme Marie Lanelongue, rue de Tolbiac. Là, elle interrogeait encore les blessés.
Elle fut arrêtée un matin au moment où elle sortait de l’hôtel du 8 de la rue de Bellechasse avec un adjudant d’infanterie.
A l’instruction, elle a tout avoué. Elle savait que Walter était un espion autrichien.
Comme nous l’avons dit, elle fut condamnée à mort par le 3ᵉ Conseil de guerre le 24 avril 1917 et sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité le 29 juin 1917.
A la même affaire, elle avait mêlé Catherine S..., une Suissesse âgée de 76 ans, demeurant avec la femme Ducimetière, 328, rue Saint-Jacques, et, comme elle, en correspondance avec Walter. Elle fut renvoyée des fins de la poursuite. VI
LES FILETS DE LA DANSEUSE
CONSTANTIN COUDOYANNIS, LE COMTE COSTA DE SMYRNOS OPÈRE DANS LE MONDE DES ARTISTES
C’est au Fouquet’s, aux Champs-Elysées, que le Grec Constantin Coudoyannis rencontra une belle danseuse—il ne s’agit pas de Mata-Hari—que, pour ne pas donner son vrai prénom, nous baptiserons Yvonne. Il l’avait connue quand elle dansait à Sinaïa, en Roumanie, et il se présenta lui-même comme artiste dramatique.
Entre artistes, on fait plus vite connaissance. D’ailleurs, il n’était pas modeste:
—Je suis très connu au théâtre d’Athènes, disait-il, et même populaire dans toute la Grèce. Je suis un grand personnage. Pour ne pas vous le cacher, je suis le comte Costa de Smyrnos...
Il y avait de quoi éblouir une danseuse sans engagement. Mais Yvonne n’était pas exactement une demi-mondaine et était douée—elle doit l’être encore—d’une intelligence supérieure. Voici le portrait qu’elle a tracé de sa rencontre:
«Pas beau, les traits tirés, noyés même comme par un secret chagrin, les cheveux d’un noir d’encre, la moustache taillée à l’américaine, l’œil brillant sous un monocle immuable, assez élégamment vêtu, les mains soignées, il donnait l’impression d’un homme qui a beaucoup voyagé, beaucoup vu et pas mal retenu...»
Constantin—appelons-le Constantin tout court—parlait le grec, le roumain, l’espagnol, l’anglais et l’allemand. La danseuse aussi. Une première gaffe attira l’attention de celle-ci:
—Mon père, raconta Constantin, me fait une pension de 1.800 francs par mois. En plus, je touche de fortes commissions sur toutes les affaires que je fais pour lui en Europe...
Il s’était présenté comme artiste. Yvonne en fit la remarque, sans insister. Puis un flirt en règle commença.
C’était le jour où parvenait à Paris la nouvelle du torpillage du Lusitania. Constantin essaya d’excuser ce crime en prétendant que le navire devait porter des munitions, et il ajouta:
—Les Allemands sont forts... Les Alliés auront du mal, beaucoup de mal à les vaincre. Il n’importe: buvons à la France!
Sur tous les événements, Constantin donnait, à voix très haute, une opinion d’abord favorable aux Alliés, puis nettement pessimiste et défaitiste.
Le Grec ne cessait de se vanter.
—J’ai un très bel appartement boulevard Haussmann (c’était au 118), que j’ai loué à raison de cent cinquante francs par mois.
—A ce prix, vous ne devez pas avoir quelque chose d’extraordinaire, fit remarquer la danseuse qui ne laissait jamais passer une occasion de le «coller».
Pour se venger, Constantin, sans la prévenir, alla louer un appartement contigu au sien. Il voulait ainsi s’imposer à la jeune femme. Mais celle-ci, à son tour, déménagea. Le Grec la poursuivit, et, sous prétexte qu’il était malade, obtint qu’elle viendrait lui faire visite dans une mansarde qui était son domicile réel.
Ce qui se passa tout d’abord importe peu. Yvonne aperçut tout à coup Constantin saisir avec vivacité un papier d’emballage qu’elle n’avait pas remarqué; il le froissa, et au lieu de le jeter dans la cheminée, le serra dans un tiroir qu’il referma à clef.
Yvonne, songeuse, se demandait quelle valeur pouvait bien avoir pour lui ce bout de papier gris, maculé et déchiré...
Constantin, très gêné, raconta que sa mère était Allemande, que son père était Grec, qu’il était né à Leucade (Grèce) et qu’une femme admirable, une Allemande, l’avait ruiné et avait causé sa perte...
—Je suis devenu un bandit à cause de cette femme... j’ai été entraîné... je suis un malheureux!
Et, cachant sa tête entre les mains, il éclata en sanglots.
Ces demi-confidences et les allures étranges de cet homme avaient piqué au vif la curiosité d’Yvonne qui jura de pénétrer son secret.
—Vous avez assassiné quelqu’un? Vous avez pris de l’argent? Soyez franc avec moi. Je serai indulgente. Vous avez tué, volé?
—Non, répondit Constantin, c’est pire!
Et le Grec entraîna la danseuse dans la rue, se retournant à chaque instant comme s’il eût craint d’être suivi.
Yvonne commença à être inquiète, bouleversée par toutes les remarques qu’elle faisait journellement. Elle résolut de déchiffrer l’énigme, de démasquer l’individu, et, dans ce but, de continuer ses relations avec cet homme bizarre.
Un matin, une fanfare retentit dans la rue. Constantin, qui était avec la danseuse, dégringola l’escalier quatre à quatre et, sur le trottoir, se mit à examiner attentivement les soldats qui passaient.
—Qu’est-ce qui vous a pris? demanda Yvonne.
—J’aime et j’admire les soldats français. Je voulais les voir défiler de près.
Et, machinalement, il répéta à plusieurs reprises un nombre composé de trois chiffres. C’était le numéro du régiment qui venait de défiler. Puis il reprit la conversation:
—Est-ce que vous connaissez des officiers? J’adore les officiers; ce sont généralement des hommes instruits et bien élevés. L’autre jour, vous en avez rencontré un: ne pourriez-vous me présenter?
La danseuse promit et le Grec, mis en confiance, continua (c’est Yvonne elle-même qui raconte la scène):
—Je voudrais bien vous dire bien des choses, fit Constantin dans un élan de passion plus ou moins feinte... Mais je vous crains beaucoup!
—Vous avez bien tort. Je suis une femme capable de garder un secret.
Alors, d’une voix âpre et légèrement troublante, il demanda:
—Vous devez avoir beaucoup de relations?
—Certes.
—Dans le monde des théâtres seulement?
—Mais non, dans tous les mondes.
—La politique?... L’armée?
—Oui.
Il réfléchit un instant, puis, regardant fixement la danseuse:
—Il ne tiendrait qu’à vous de gagner beaucoup d’argent, une véritable fortune si vous vouliez... Je vous dirai comment plus tard... Dites-moi tout de suite: savez-vous où se trouve en ce moment le général Joffre?
—Je ne m’occupe guère des déplacements du généralissime.
A cet instant, le Grec aperçut sur la cheminée de la chambre d’Yvonne le portrait d’un jeune soldat en tenue de campagne:
—Qui est-ce? demanda-t-il impérieusement. Votre frère, ou votre amant?... Je ne vois pas le numéro de son régiment: donnez-le moi!
—Je l’ai oublié.
Alors, avec un accent de rage, Constantin grinça:
—C’est dommage que je ne le sache pas, car j’aurais fait décimer tout le régiment.
Yvonne, qui a raconté cette scène, avoua que, dès ce moment, elle était fixée: elle avait la conviction que Constantin était un espion.
Constantin devait se perdre tout à fait par ses vantardises. Apercevant un jour la camériste d’Yvonne qui, une lettre à la main, pleurait, il demanda la cause de ce grand chagrin.
—Mon mari est prisonnier en Allemagne, raconta la femme de chambre.
—Votre mari est prisonnier? Mais ne pleurez pas. Dites-moi où il est, le numéro de son corps et de son régiment et je me charge de le faire revenir sans délai!
—Je ne veux rien devoir aux Boches, répondit la camériste. Monsieur a sans doute des relations en Allemagne?
—C’est possible, répondit Constantin. Je suis neutre et j’ai le droit d’avoir eu et d’avoir encore de hautes relations à Berlin.
Un soir le Grec, qui n’avait pas voulu aller à l’Opéra-Comique «parce que c’était de la musique française», pria Yvonne de congédier sa femme de chambre, car il avait des «révélations» à lui faire.
La danseuse feignit de lui obéir, plaça la camériste derrière un rideau, et Constantin, on ne sait comment, s’endormit subitement ou perdit connaissance pendant quelques minutes... Subitement, il se réveilla, bondit sur la porte en disant:
—La bonne était là; elle écoutait et doit avoir entendu ce que je vous ai avoué en dormant. Je vais l’étrangler!
—Calmez-vous, dit Yvonne. Elle n’a pu entendre et ne sait rien. Mais moi, je sais tout!
Le Grec ne parut nullement intimidé. Il se radoucit immédiatement et se mit à rire. Tout cela n’était pas sérieux, disait-il. Ce n’était même pas du somnambulisme. Ce qu’il y avait de désolant, ajoutait-il, c’est qu’il avait un grand voyage à faire à Orléans, à Tours, à Bordeaux. Il partait le lendemain, il écrirait...
Il partit, en effet, et Yvonne crut que, par sa maladresse, elle l’avait manqué.
LA REINE DE L’ESPIONNAGE COMMANDE A ANVERS
Au moment où Yvonne se préparait à prévenir la police, Constantin reparut! Il raconta qu’il était ravi de son voyage, qu’il avait fait connaissance à Orléans de plusieurs officiers qui l’avaient promené en automobile, qu’il avait visité de très grandes usines, enfin qu’il avait voyagé avec des soldats permissionnaires auxquels il avait offert des cigarettes et payé à boire, et qui lui avaient raconté des histoires curieuses.
—Mais comment se fait-il, demanda Yvonne, que de toutes ces villes vous ne m’ayez même pas envoyé une carte postale?
Constantin, interloqué, balbutia une réponse quelconque.
La danseuse voulait en finir. Se rendant compte qu’elle exerçait un ascendant sur cet homme, elle lui posa une série de questions brutales:
—Où étiez-vous à la mobilisation?
—En Allemagne.
—Pourquoi êtes-vous venu en France?
—Pour mes affaires.
—Qui vous a donné vos passeports?
—Le consul hollandais, parbleu! J’ai voulu passer par Flessingues. Les douaniers n’ont pas voulu. Alors, j’ai essayé par Dunkerque. Là, les Français m’ont gardé deux jours pour examiner mes papiers. Naturellement, ils étaient en règle. Alors, j’ai pris la direction nach Paris où personne ne m’a jamais inquiété... Je ne vois pas pourquoi vous êtes plus exigeante que la police de votre pays?
Il n’y avait rien à dire à tout cela.
Quelques jours après, Constantin revint boulevard Haussmann en costume de voyage, une valise jaune à la main.
—Je viens vous dire au revoir, car je pars pour Genève.
—Vous ne partez pas tout de suite, au moins? Vous restez quelques instants avec moi? Donnez-moi votre valise que je vous débarrasse...
Puis elle poussa «son ami» au piano et le pria de lui chanter une de ces «canzonetta» italiennes qu’elle aimait tant! Et pendant que le Grec chantait, la danseuse opérait: la valise n’était pas fermée à clef! Dans un compartiment, il y avait des éponges neuves, un pyjama, du linge; dans l’autre, une liasse de papiers dont elle s’empara.
En la voyant, Constantin poussa un cri sauvage et, blême, il hurla:
—Ne touchez pas à cela!
Mais Yvonne avait eu le temps de constater, a-t-elle déclaré, que «les papiers étaient recouverts de caractères allemands tapés à la machine à écrire; en marge, soulignés de barres rouges, il y avait les noms de plusieurs villes: Amiens, Brest, Versailles». C’est tout ce qu’elle avait pu déchiffrer.
Fou de colère, le Grec se précipita sur Yvonne et lui cria:
—Vous êtes une misérable!... Je devrais vous étrangler.
En même temps, d’un formidable coup de poing, il l’envoya rouler sur un tapis, en criant:
—Sale Française! Sale Française!
Puis il s’élança vers la porte, sa valise à la main. Dans l’antichambre, il bouscula la camériste en la menaçant de lui «faire son affaire».
Yvonne s’était évanouie, a-t-elle dit.
Revenue à elle, elle se précipita au domicile de Constantin: la concierge lui annonça que le matin il était parti pour New-York!
Le commissaire de police, enfin averti, déclara que le cas lui paraissait intéressant. Evidemment, c’était un homme à surveiller. Mais c’était un neutre et il fallait des preuves...
Deux mois après, Constantin reparut, hâve et défait. Il se présenta chez la danseuse, en suppliant, et demanda:
—Madame, avez-vous parlé contre moi?
—Vous avez donc quelque chose à craindre?
—Non! Mais je ne reçois plus mon courrier. Mon argent est saisi en banque... environ 50.000 francs... et je suis sans la moindre ressource. Au nom de la «madone», faites l’impossible pour que je touche cette somme... Je viens de dépenser mes derniers sous: il y avait trois jours que je n’avais pas mangé!... Je suis traqué par des policiers... Prêtez-moi cinq sous pour que j’écrive à mes amis de Lausanne...
—Je pourrai peut-être vous aider, fit la jeune femme. Mais à une condition: avouez votre crime. Si, comme je le crois, vous êtes un espion, vous risquez la mort. Avouez franchement, allez vous constituer prisonnier et vous obtiendrez peut-être les circonstances atténuantes. Avouez!
—Trop tard! fit-il, comme écrasé par les circonstances. Trop tard! Adieu madame!
Une demi-heure après le départ de l’espion, un inspecteur de la sûreté générale se présentait chez Yvonne et lui demandait ses papiers.
—Vous fréquentez des étrangers et vous êtes suspecte. Vous êtes, notamment, l’amie d’un espion...
—J’ai prévenu le commissaire de mon quartier.
Le lendemain, Yvonne comparaissait, rue des Saussaies, devant un commissaire spécial, et était confrontée avec Constantin, arrêté depuis la veille en sortant de chez elle.
—C’est un homme très dangereux, reconnut le fonctionnaire. Il est extrêmement adroit et a su se ménager des garanties influentes. Il nie. Mais nous avons assez de présomptions pour le remettre entre les mains des juges militaires qui lui feront un sort. Tout de même, la preuve matérielle nous manque. Cette preuve, nous pouvons peut-être la trouver dans une confrontation... si vous voulez nous aider?...
La confrontation eut lieu. Constantin sursauta en apercevant Yvonne. Il la salua néanmoins courtoisement:
—Où étiez-vous le jour de la mobilisation? demanda le commissaire spécial.
—J’étais en Italie.
—Vous mentez, affirma Yvonne. Vous m’avez déclaré que vous étiez en Allemagne.
—Je n’ai jamais pu dire cela. Il y a dix ans que j’ai quitté l’Allemagne. Je puis être suspect, mais je suis innocent.
Yvonne raconta avec détails tout ce que le lecteur sait déjà.
Alors, confus, désemparé, brisé, Constantin se leva et, regardant la danseuse les yeux dans les yeux, prononça cette phrase qui ne manque pas d’élégance:
—Madame, je vais mourir par vous et pour vous!
Puis, se tournant vers le fonctionnaire, il ajouta:
—Oui, je suis un espion, et je vais tout vous dire.
Il lui fallut deux journées pour faire sa confession entière. Il avait essayé de divers métiers en Allemagne, tantôt camelot, tantôt commissionnaire; il était dans la misère quand la guerre éclata. Immédiatement repéré par la police pendant qu’il errait dans la promenade Unter den Linden, il fut conduit dans un immeuble voisin de la Wilhelmstrasse. Là, un haut fonctionnaire, sorte d’officier en civil, lui donna connaissance des renseignements—mauvais—qu’on avait sur lui, et l’engagea à profiter de sa connaissance du français et de l’anglais pour «aller voir ce qui se passait chez les alliés».
On lui promit cinquante marks par jour et une prime par renseignement. Seulement, il devait se conformer aux instructions qui lui seraient données par Mlle Docktor.
Constantin, dit-il, hésita. Mais ne sachant comment sortir de la «période noire», il finit par accepter.
Mlle Docktor était une femme d’une vive intelligence et d’une grande beauté blonde. Ancienne demi-mondaine, elle avait quitté le monde de la galanterie pour entrer dans la police et elle était devenue grande directrice de l’espionnage allemand à Anvers. Voici comment Constantin l’a dépeinte:
«C’est une femme extrêmement belle. Elle est douée d’une intelligence hors ligne et surtout d’une énergie incroyable. Elle exerce sur tous ceux qu’elle emploie un ascendant irrésistible. Personne, même les officiers de haut grade qui sont sous ses ordres, n’ose lui résister. Il lui est arrivé de donner des ordres le revolver à la main. Elle a l’espionnage dans le sang, elle agit non pas seulement par intérêt, mais par goût, par passion... C’est une créature terrible.»
Constantin raconta ensuite sa première entrevue avec la «grande patronne». Son bureau était installé dans un somptueux hôtel d’Anvers. Autoritaire, hautaine, élégante, elle examina longuement la recrue qu’on lui présentait. Puis elle lui dit sans façon:
«—Vous êtes un besogneux capable de toutes les besognes. Vous êtes instruit, vous possédez plusieurs langues. C’est bien, mais cela ne suffit pas. Il faut être souple, adroit, obéissant, courageux et audacieux. Avez-vous toutes ces qualités? Je suis physionomiste et je crois que oui... Vous finirez par aimer votre nouveau métier qui est passionnant. En effet, si vous n’êtes pas trop scrupuleux, si vous aimez les aventures, vous vivrez une vie intéressante. Ainsi, moi, je ne donnerai pas ma situation pour un trône d’Europe; j’ai toutes les satisfactions intellectuelles que je puisse rêver et je puis traiter d’égale à égal avec les personnages les plus considérables... Encore une recommandation essentielle: soyez sobre, chaste et matinal. Fréquentez les lieux de plaisir si vous voulez, mais ne vous livrez à aucune intrigue: chaque pays a des contre-espions et des contre-espionnes.
«Je n’ai pas fini. Mettez beaucoup de circonspection dans vos procédés d’amorçage. Organisez vos expéditions avec un soin méticuleux. Etudiez à fond le caractère et les ressources des gens que vous fréquentez. Gravez dans votre cerveau la topographie des lieux où vous devez opé-rer. Enfin, prenez le moins de notes possible, écrivez dans un langage secret, et détruisez tout à mesure. Et maintenant, répétez-moi ce que je viens de dire.»
Constantin s’exécuta. Mlle Docktor précisa alors les renseignements qu’il aurait à envoyer.
On va voir qu’ils étaient de première importance.
LE MAL QUE CONSTANTIN COUDOYANNIS A FAIT A LA FRANCE
L’historique des faits qui se sont passés avant l’arrestation de Constantin Coudoyannis a été exposé en détail par la danseuse que nous avons appelée Yvonne. Devant le 3ᵉ Conseil de guerre, elle recommença son récit avec des précisions. Certainement c’est à elle qu’on doit la capture de ce dangereux espion.
Une autre femme avait aussi été mêlée à l’affaire: elle avait succédé à la danseuse après le pseudo départ de Constantin, qui, n’ayant pas osé aller à Genève, était resté à Paris, et ne vint retrouver Yvonne que deux mois après.
Constantin avait sérieusement travaillé. Il avait d’abord été recueillir des renseignements dans les ports sur les mouvements de navires. Puis il s’était spécialisé dans la question des fabrications de guerre. Il avait essayé de pénétrer dans les usines du Creusot, de Saint-Chamond, de Saint-Etienne, mais en vain, semble-t-il. Il tenta aussi de s’introduire dans un établissement militaire d’Angers et réussit à entrer dans la poudrerie de Bourges. Il fit ensuite le tour du camp retranché de Paris et dressa la liste des usines militarisées.
Mais voici le comble: Constantin était surveillé et contrôlé par un inspecteur supérieur allemand! Mlle Docktor avait appris ses relations avec la danseuse et elle lui avait fait dire qu’«elle ne voulait plus que ça continuât», à moins qu’il ne parvînt à enrôler la jeune femme dans le service allemand—ce qu’il avait tenté de faire, on s’en souvient.
Le Grec affectait une grande terreur quand il parlait de Mlle Docktor. Il savait qu’elle était capable, a-t-il affirmé, de le dénoncer à la police française ou anglaise s’il n’exécutait pas à la lettre ses instructions. Elle ne reculait devant aucun moyen, et on racontait qu’elle avait elle-même tué d’un coup de revolver un agent qu’elle soupçonnait de trahison.
Constantin ajoutait: «Que de morts subites inexpliquées! Les romanciers n’ont rien inventé; ils sont au-dessous de la réalité.»
Il avoua avoir adressé des rapports sur les questions suivantes:
Etat d’esprit des populations, chances d’un mouvement révolutionnaire et possibilités de le provoquer.
Renseignements sur la mise en état de défense de la région parisienne et mouvements de troupes dans le camp retranché.
Sorties des navires des ports de Boulogne, Calais, Le Havre, Saint-Nazaire.
Liste d’établissements travaillant pour la guerre et la marine.
Compte rendu de ses voyages à Toul, Verdun, Epinal et Belfort.
Au cours d’une de ses visites dans la zone des armées, il avait été arrêté à Amiens, sur la dénonciation d’un employé de chemin de fer à qui «sa tête ne revenait pas». Mais le commissaire spécial, après avoir reconnu qu’il avait à faire «à un journaliste ami de l’Entente», l’avait remis presque aussitôt en liberté.
Enfin, il avait été chargé par Mlle Docktor d’une mission spéciale en Angleterre, où il avait rencontré, par hasard, l’agent principal de l’espionnage allemand, qu’il avait feint, conformément à sa consigne, de ne pas reconnaître. Il était resté une quinzaine à Londres, y avait recueilli des informations utiles sur les envois de troupes anglaises en France et était revenu à Paris par Dieppe.
On voit que Constantin avait bien «travaillé» et qu’il n’a pas volé les douze balles qui lui ont réglé son compte.
A propos de compte, Mlle Docktor, contrairement à son habitude, rémunérait son espion assez largement. Les envois variaient de trois à six mille francs par quinzaine, qu’elle envoyait en même temps que le chiffre secret de la correspondance, car ce chiffre variait tous les quinze jours.
La clef était indiquée au citron, sur du papier d’emballage enveloppant un colis quelconque. On retrouva un morceau de ce papier dans un tiroir de la chambre du boulevard Haussmann.
Quant à l’envoi du courrier, il se faisait par Genève.
Devant le 3ᵉ Conseil de guerre, Constantin raconta ces détails en se donnant des airs de victime. Il avait été subjugué par la grande espionne d’Anvers: «Elle m’avait bien dit que Paris est une ville dangereuse, pleine de tentations; si je l’avais écoutée, je n’aurais pas été arrêté... Malgré tout, je suis un ami de la France. Dans mes écrits, j’ai toujours témoigné mon admiration pour la France...», etc.
Constantin fut condamné à mort à l’unanimité, malgré la plaidoirie de Mᵉ Viteau. Mais il ne croyait pas à l’exécution de la sentence. Longtemps, il espéra dans la clémence du chef de l’Etat. Dans les derniers jours, cependant, il était devenu nerveux et inquiet.
Le 26 mai 1916, à l’aube, les magistrats militaires vinrent le réveiller.
—Ce n’est pas possible! fit-il. Moi, un ami de la France! (sic).
Le capitaine Bouchardon lui demanda s’il avait des révélations à faire.
—Mais certainement! fit-il. J’ai beaucoup de choses à dire.
Au greffe, Constantin, qui paraissait très calme, s’installa devant une table et déclara qu’il allait compléter par écrit ses aveux. Il écrivit, écrivit pendant cinq grands quarts d’heure.
Le capitaine instructeur s’impatientait. Il lui posa des questions.
Constantin répéta que, comme journaliste en Grèce, il avait toujours défendu la France; il n’avait fait de l’espionnage que pour pouvoir écrire un jour un roman; il avait d’ailleurs déjà fait un livre «curieux», disait-il, sur la question, et le manuscrit se trouvait à Berlin, à une adresse qu’il indiqua; il serait utile de rechercher ce manuscrit après la guerre; il n’avait rien caché à la justice et il se mettait à sa disposition pour l’aider désormais...
—Trop tard! lui dit le capitaine Bouchardon.
—Comment, trop tard? fit Constantin, qui, à ce moment, ne croyait pas encore sa dernière heure venue. Il ajouta, en effet, en s’adressant au capitaine:
—Est-ce que vous persistez à me faire fusiller? (sic)
—C’est la loi!
Constantin s’effondra. Il croyait qu’on jouait une comédie pour lui arracher ses derniers secrets. Alors il déclara qu’il avait encore à écrire, et il écrivit, écrivit.
—Il faut terminer, lui dit le magistrat. Je vous donne cinq minutes.
—Non, dix minutes encore... implora le condamné.
Au bout de dix minutes, Constantin écrivait toujours. On dut le faire lever et lui mettre les menottes.
—Au revoir, messieurs! fit-il en passant devant le personnel de la prison.
Un sous-officier du quartier général, le brave sergent Lamorlette, un appareil photographique à la main, le visa. Constantin s’arrêta, pria les gendarmes de se ranger, et prit une pose:
—Tâchez que ça vienne bien, dit-il.
Malheureusement, la plaque se brisa par la suite.
A ce moment, l’espion n’était plus le beau cavalier qui, sous le faux titre de comte de Smyrnos, faisait des victimes dans le demi-monde parisien. Il était blême, les traits ravagés, non par le remords, mais par la peur qui perlait sur son visage. Tassé, rapetissé, les vêtements en désordre, il aurait fait pitié à qui aurait oublié le mal qu’il nous avait causé, les milliers de braves poilus qu’il avait contribué à faire traîtreusement assassiner sur le front, les innocentes victimes qu’il avait envoyées au fond des mers.
Au donjon de Vincennes, un incident se produisit. Le Grec exigea un prêtre—il n’en avait pas voulu pendant sa détention. Pendant qu’on faisait mander le curé de Vincennes, le condamné attendait dans une pièce voisine de celle où se trouvaient les officiers. Tout à coup, il ouvrit la porte de communication, pénétra dans la salle où nous étions, et fit mine de venir s’asseoir à notre table!...
Le curé arriva.
—Je suis orthodoxe, lui dit Constantin, nous n’avons pas la même religion, monsieur le curé, mais je présume que nous avons le même bon Dieu (sic).
Et il resta une demi-heure avec le vénérable ecclésiastique.
Arrivé devant les troupes, il salua cérémonieusement et voulut parler:
—Braves soldats français, commença-t-il, je suis l’ami de la belle France. J’adore les soldats français, je voudrais vous dire...
On le fit taire. Alors, les mains jointes, la tête levée vers le ciel, il marmotta une prière en grec. Puis il dit en français: «Mon Dieu, ayez pitié de moi!...»