Je n’ai point tant de curiosité, ni d’ambition; je trouve assez d’épaisseur à la surface du monde. Pour moi, chaque être, chaque chose s’appuie plus fortement sur sa couleur que sur son squelette. De grandes ressemblances balafrent le monde et le marquent ici et là leur lumière. Elles rapprochent, elles assortissent ce qui est petit et ce qui est immense. D’elles seules peut naître toute nostalgie, tout esprit, toute émotion. Poète? je dois l’être: elles seules me frappent. Je vois, dans ce Jardin des Plantes que nous côtoyons, au faîte des palmiers, les feuilles piquées parcimonieusement comme les plumes sur les autruches; je vois l’ombre évidée des cyprès, comme un parasol après la promenade, un dimanche, comble de violettes jusqu’à la poignée; je vois le mouchoir de madame de Sainte-Sombre, avec ses initiales, comme l’épave d’un navire d’où le nom est déjà presque effacé; je vois miss Spottiswood, dont j’ignore le prénom, comme une grande corbeille de fleurs dont je ne peux saisir les anses.
La lune va se lever. Miss Spottiswood marche silencieusement au côté du soir. C’est la traduction au côté de son texte. Si j’embrassais ce poignet divin, je comprendrais le chant des oiseaux. Si je touchais du doigt ces yeux, toutes les couleurs, dans le monde, s’isoleraient.
La lune va se lever. Les oiseaux disent:
—Vers tout ce qui ressemble à ton désir, Jacquot le Grand, précipite-toi, sans fermer les yeux.
C’est Mrs. California Asterell qui frappe à ma porte, et me crie:
—Réveillez-vous! Don Manuel! Habillez-vous! Il est neuf heures, et je vous apporte la nouvelle la plus heureuse du monde.
Que ferais-je du bonheur à cette heure-ci? Mon cœur, mes yeux n’ont pas encore leur provision d’ombre. Je n’ouvrirai pas plus ma porte à Mrs. Callie que ma fenêtre au soleil.
Elle refrappe; je la devine, penchée à demi, souriant à ma serrure comme elle sourit à son téléphone.
—Seriez-vous mort, Don Manuel? C’est la fortune qui vient vous prendre au lit, et vous fermez la porte à clef!
—Je dors, Mrs. California.
—Grave maladie, Monseigneur. Frottez-vous les yeux, hâtez-vous. Puis lavez-les à grande eau. Puis, passez à la douche froide. Et peut-être alors verrez-vous.
—Je vois, Mrs. Hôtesse. Je vous vois. Et ce n’est point beau de montrer ainsi votre gorge.
Son peignoir doit lui monter au menton, mais je parie qu’elle regarde, pour se rassurer, dans la glace de l’antichambre... C’est ainsi que nous flirtons, elle qui a trente ans, moi qui en ai dix-neuf, à travers mon dernier sommeil, chaque matin, comme deux bergers que sépare une rivière.
D’un bond je vais ouvrir; d’un bond, je me recouche. Je m’arrange pour qu’un de mes pieds sorte des draps, genou compris, et ma poitrine est peu couverte. Mrs. Callie n’osera poser ses yeux que sur mes yeux, et je la regarderai fixement, affectant de croire qu’elle s’y complaît. Et elle continuera de sourire de ce sourire lassé et solitaire qui se débat à peine, cloué sur son visage, comme une hirondelle blessée sur une porte.
—Don Manuel, notre cher pupille, dit-elle, que désirez-vous le plus au monde? Je vous l’apporte.
Chaque fois que Mrs. California cligne ses paupières, il semble qu’une roue d’ombre tourne sous son visage.
—Répondez, Monseigneur, ne me taquinez point!
Mrs. Callie a raté sa vocation. Elle a la taille élancée des martyres, leur regard soumis et têtu, et les cheveux épais où se fichent les flèches. Elle a toujours les bras tombants, les mains juste à hauteur pour que les lions du cirque les lèchent ou les goûtent. Mrs. Callie était née pour avoir les plus grands malheurs. Sa patrie aurait dû être mutilée par les ennemis, par eux sa maison brûlée, ses pendules ravies. Enlevée par un chef Sioux, elle aurait bercé silencieusement les fils qu’il lui aurait donnés... Mais Mrs. Callie m’annonçant une heureuse nouvelle, c’est le veilleur de nuit passant si tard qu’à son insu il précède tout juste le soleil. Que puis-je bien désirer aujourd’hui?... qu’on me pince... qu’on m’embrasse...
—Pincez-moi, amie.
Elle m’a pincé, l’infâme! Je gémis doucement, mais elle pose son doigt sur sa bouche. Elle se trompe: elle le pose en large.
—Don Manuel, je vous en prie: reconnaissez les grands jours des jours ordinaires. Vous allez regretter le temps passé à votre réveil, et de ne pouvoir vous lever tout habillé, pourvu de mouchoir et de cravate. C’est votre cousine qui vient, Don Manuel, c’est Renée-Amélie, dont vous me parliez chaque soir, assis sur l’escalier; que vous aimez, et n’avez jamais vue. Voici le journal... Elle vient... Lisez...
Comme le journal est grand... comme il s’est passé de choses, hier, dans le monde. Deux fiancés se baignaient à Salem, vint une vague... ce n’est point cela. Le vieux Major annonce le beau fixe pour tout l’automne, l’hiver et le printemps prochains... j’y suis presque. Mais voici... Renée-Amélie, fille de l’empereur détrôné du Chili, fait un voyage autour du monde. Elle passera par Boston pour voir son cousin, qui est sophomore[A] à Harvard et vit chez M. et Mrs. Asterell, les plus jeunes milliardaires du Massachussets. Elle s’est commandée trois robes chez Lipton, chez Bancroft une étole, chez Handmann une opale.
J’ai lu, Mrs. Callie. Pardonnez-moi. Vous aviez raison, Renée-Amélie passe par Boston pour me voir, avec trois robes, avec une bague. J’étais aussi coupable, en paressant à votre appel, que ce père qui plaisantait quand on vint lui annoncer la mort de son fils, et qui faisait des jeux de mots, narrant une bonne fortune. Il eut pour toute sa vie le remords d’avoir été surpris par le destin un jour qu’il en était indigne.
Comme tout est calme au dehors. Comme le soleil fait peu de bruit. Tout semble prêt pour la journée: le bassin du jet d’eau porte une anse en arc-en-ciel; une abeille passe et repasse dans le tulle du rideau, comme dans un canevas de ruche; dans le ciel on voit déjà un mince filet d’argent, la tranche de la lune, et un cocher de couleur, du fond de son tombereau, danse un cantique en chantant vers elle. Levons-nous! Me voici joyeux même de changer mes boutons de manchette; me voici joyeux d’aller, dans une heure, au cours de littérature, malgré que le professeur s’entête, chaque fois, à me demander l’année de la mort de Milton, et s’il est bien mort. L’autre jour j’avais hésité. Cette fois, il n’y coupe point.
Mrs. California me contemple de ses yeux qui indiquent où est le soleil, comme les girouettes indiquent le vent.
—Don Manuel de Bragance, fait-elle, duc de Tacna...
Est-ce une révérence? est-ce un regret? Les femmes ont ainsi des gestes qui ne lancent rien. Comme mon petit bull, quand on feint de lui jeter une pierre, nous nous élançons, et rien ne retombe. Cela veut-il dire qu’il fait beau ou qu’il pleut! Cela voudrait-il dire que Mrs. Callie se laissera enfin embrasser?
Elle a ramassé ses deux chattes, et les porte dans ses bras relevés à hauteur de sa gorge.
—Mon mari et mes tantes vont monter, dit-elle, pour se défendre.
Mais comment, dénombrât-elle sa famille entière, résister au soleil qui marque nos fronts de la même tache. Elle comprend que je suis dans un de ces jours où le bonheur se dérange lui-même. Elle se penche, et les prunelles des chattes oscillent comme des niveaux. Sans se douter que nos lèvres se trouveront plus sûrement, ses yeux visent seulement mes yeux. Et il vient une seconde où je me vois; et, me reconnaissant, je dois sourire: notre premier baiser en devient plus large.
Milton est bien mort. Pauvre Milton! Mort aussi Longfellow dont j’aperçois d’ici, à travers les érables, le cottage à péristyle jaune et à fronton brun. Et même Voltaire, qui passait des journées à contempler des fourmis, et qui en oubliait sa femme. Et aussi, je le crois, l’auteur qui écrivit l’histoire d’Armand Duval, le jeune homme qui demandait aux courtisanes autre chose qu’une gentille coutume de lit. Toute sa famille s’en désolait...
Ma mère ne m’a parlé qu’une fois de Renée-Amélie.
C’était la veille de mon départ pour la pension, dans la salle à manger de la villa que nous habitions, près de Genève, depuis notre exil du Sud-Amérique. Le couvert de mon père, fusillé là-bas voilà dix ans, était toujours mis entre nous... un peu plus près d’elle depuis que j’en cassai le verre. Sur le lac, les bateaux dormaient déjà, les ailes relevées et jointes comme un papillon qui boit, et les réverbères des quais vrillaient consciencieusement leur premier reflet jusqu’au fond des eaux. Je ne sais quel désespoir m’atteignit soudain, venu sur ce calme comme un ricochet, et je sanglotai. Je n’osais lever les yeux vers ceux de ma mère; ils m’effrayaient presque; ils étaient comme ses gestes, comme ses paroles. Tout en elle était lucide, transparent, et l’on ne voyait cependant rien au travers.
—Manuelito, demanda-t-elle, comment savez-vous pleurer? Personne a-t-il jamais pleuré, autour de vous, petite fille! Dites son nom, qu’il soît châtié.
Elle me prit dans ses bras, pour la première fois me berçant, et ne me reprocha point d’avoir appris sans elle à lui sourire. La fourchette de mon père, bousculée, tourna comme une boussole et indiqua la nuit.
—C’est une petite fille, Don Manuel, qui vous enseigna à verser des larmes. C’est votre cousine Renée-Amélie, qui couchait près de vous, le soir où les révolutionnaires prirent le palais. Les suivantes s’étaient barricadées dans les caves, par peur des locomotives que les républicains, du haut des Andes, devaient lancer sans mécaniciens sur Santiago. Votre gouvernante Conception faisait les malles. Tous deux, vous passiez vos petits bas vous-mêmes. Vous aviez les mains trop occupées pour vous frotter les yeux, et vous pleuriez. Cela vous réveillait... Mais pleurer semble vous endormir, ce soir, Don Manuel. Retirez-vous.
Je ne l’ai point revue. On m’annonça sa mort quelques semaines plus tard. Mes camarades et le directeur me plaignirent doublement, car je ne gagnai point à mon malheur le congé de deuil habituel. Mais il me semblait que j’avais conquis par mon infortune le droit de penser à Renée-Amélie, et je pensais à elle tout le jour. Pour l’embrasser, en m’embrassant dans la glace, je n’avais qu’à fermer les yeux. Mon canot s’appelait Renée; Renée était vert et bleu; Renée n’en faisait qu’à sa tête, et bientôt chavira. J’avais rassemblé dans un placard des œufs percés d’alouette, des chromos, mes soldats de plomb invalides, et tout cela formait le musée Amélie. Je me servais de ses deux noms séparément, comme on joue, passant de l’une à l’autre, avec chaque main de ceux qu’on aime. Mais, pour mes neuf ans, mon oncle me retira du collège et me donna Miss Draper pour institutrice.
Dieu, en créant Miss Draper, l’avait commencée sur le modèle de toutes les gouvernantes. Puis, brusquement, il avait changé d’avis. Elle était donc très haute, mais elle ne portait point encore lunettes; elle n’avait pas de lèvres, mais elle souriait déjà doucement; elle était maigre, mais elle avait de l’asthme. Son ronron empêchait tout travail et elle s’en désolait; car elle était la discrétion même. La nuit, par dessus le marché, elle ronflait. Comme elle doit être posée et satisfaite dans son cercueil, où elle n’a plus à respirer.
L’été passa assez vite, grâce à Nenetza Bengi, ma petite voisine de chalet. Elle découvrit que Miss Draper comprenait la nature entière à contre sens: et, en fait, quand une grenouille coassait, le soir, mon institutrice nous recommandait d’écouter comment le rossignol appelle ses petits; quand un pic vert criait, elle nous annonçait le tramway. Je crois aussi qu’elle confondait les couleurs. Nous jouions à nous tromper comme elle, mais Nenetza avait des mélancolies tapageuses pendant lesquelles elle lançait des pierres pointues dans les citrouilles, et désirait mourir.
Un jour, elle y tint absolument. Je composai avec des poireaux un breuvage empoisonné. Étendue au pied d’un saule, elle m’encourageait et me faisait ajouter du sel.
—Quand tout sera prêt, disait-elle, je vous embrasserai. Vous avez les joues comme des pêches. Cela ne sera pas désagréable.
Je lui avouai que j’aimais Renée-Amélie.
—Je souhaite à votre petite amie une vie longue et heureuse, affirma-t-elle. Embrassez-moi.
La nuit tombait. Le saule laissait couler tant d’argent sur la route que la lune paraissait fausse. Nenetza, les yeux demi clos, observait avec insistance mes moindres gestes, et me donnait les conseils de sa vieille expérience.
—Tournez-moi les pieds vers l’Orient... Tournez-moi le visage au vent... Et ce n’est point la peine de mouiller votre doigt pour savoir d’où il vient. Vous n’avez qu’à tirer la langue.
C’en était fait. Elle mourait déjà, bien qu’elle eût oublié de boire. Sa main parcourait languissamment mon visage. Les oiseaux épouvantés fuyaient, mais butaient contre les peupliers qui barraient l’horizon et s’y accrochaient. Le cœur allait juste s’arrêter... quand la silhouette de ma gouvernante apparut, et effraya la mort même. Seul un corbeau essaya cependant de croasser...
—Écoutez les cailles... dit Miss Draper.
Mon oncle nous donna rendez-vous à Cabourg, et, pour l’y rejoindre, nous traversâmes la France. C’est un pays de canaux, de châteaux et de routes où débouchent mille avenues. Dans les bourgs, vagabondent les soldats qui sont petits et débraillés. Ils excitent contre le chat qui dort sur chaque pierre d’appui le chien qui dort sur chaque seuil, ou bien apostrophent la chèvre communale, que gardent quinze vieilles assemblées. Des très vieux messieurs promènent à la main les petites filles.
Quand nous arrivâmes, mon oncle avait déjà dû partir pour Munich, avec Renée-Amélie. Il me recommandait de lui donner moi-même des nouvelles de notre voyage, et je n’eus plus de pensée que pour ces lettres: il les montrerait, me disais-je, à ma cousine. C’était l’époque où Miss Draper s’entêtait à me faire choisir une couleur et une étoile préférée. Je résistais; j’avais déjà deux favoris, deux mots entendus je ne sais où, réunis je ne sais comment, par lesquels je désignai ce que j’aimais: le mot acacia, et le mot indomptable. Ils signifiaient chacun tout ce qu’on désire et qu’on ne peut atteindre en étendant la main. Réunis, ils désignaient Renée-Amélie, et, dans les deux lettres que j’écrivis à son père, je m’ingéniai à les disposer, comme on place, dans les maisons nouvelles, au milieu des autres pierres, un moellon creux et sans apparence qui contient des pièces d’or.
Mon cher oncle,
“Les dents de Miss Draper vont mieux. Son œil droit n’est plus rouge. Nous ne pouvons malheureusement en dire autant de l’œil gauche. De plus elle souffre de l’estomac et annonce, pour cette semaine, ses coliques hépatiques. Je suis allé sans elle pêcher à la rivière, sous les acacias. On dit que les Anglais ont perdu beaucoup d’officiers au Spionkop. Miss Draper jure que c’est à cause des mulets, qui ont pris peur. Ne croyez-vous pas, mon oncle, que les Boers sont indomptables?”
Dans la seconde lettre, je découvris le raffinement de sous-entendre les mots, au lieu de les prononcer.
Mon cher oncle,
“Nous avons l’arbre de Noël, et rendons grâces à Dieu de nous avoir éprouvé par l’exil. Miss Draper a préféré un sapin, alors que je désirais un autre arbre, dont le nom aujourd’hui, m’échappe. Cet arbre, Miss Draper prétend qu’il a des épingles sous chaque feuille. J’ai répondu que le sapin a des aiguilles et mes amis m’ont approuvé. Ce sont les frères Leland, qui ne craignent rien: L’aîné fut blessé, hier, en automobile, par un camion. Miss Draper affirme que la faute en est aux chevaux, qui ont pris peur. Elle n’a plus mal à la gorge, mais ses bras sont rhumatisants.”
Mon oncle nous fit venir à Munich, mais il dût en partir avant notre arrivée. Munich est une ville avec des tramways bleus, des lions bouclés sur chaque borne et dont un large torrent couleur d’absinthe longe les musées. Mille petits bassets trottinent par les rues asphaltées avec des pattes si courtes que leur ombre reste tout le jour juste au-dessous d’eux, comme un tapis. Les dames allemandes seraient de bonnes dames si elles savaient qu’on ne parle point aux gens des choses qui les rendent tristes.
Or, la semaine où j’eus dix ans, je reçus une lettre. Elle respirait un parfum que je ne connaissais pas.
—Très cher cousin, m’y disait-on, je vous souhaite bonne fête. J’espère vous voir un beau jour, et vous envoie, très cher cousin, tous mes baisers.
Je courus dans le jardin anglais. Je m’étendis sur le dos. Le soleil le plus brûlant tombait sur moi d’aplomb. Je ne le sentais pas. Un épervier qui planait là-haut suffisait à éventer le monde.
Renée-Amélie arrive ce soir à sept heures, par le Boston limited. Elle ignore sans doute que les dames évitent cette ligne depuis le jour où son propriétaire, invitant des actrices françaises pour le lunch, les envoya chercher à travers New-York par des chaises et des porteurs Louis XV.
La matinée a été rude: mes parrains de club me brimaient avant mon admission au Phi-Gamma. J’ai dû, sous l’orme où Washington réunit les armées, faire le manager de deux autres candidats, costumés en danseuses, et jouer au banjo les airs que les curieux réclamaient. Puis, dans l’immense tramway, où j’étais assis presque seul, j’ai reçu l’ordre d’offrir ma place à chaque dame qui montait, pour me rasseoir et me relever à chaque occasion. Plusieurs d’entre elles me remerciaient de la tête, s’installaient avec reconnaissance, puis, comprenant la plaisanterie, rougissaient. Me voici enfin dans mon studio, avec Charlie Hill: il joue au piano cette sonate à la princesse de Lichtenstein qui fait penser à deux géants rieurs se lançant et se relançant une femme nue. J’ai levé toutes les fenêtres sur le parc éclatant, qui se dénude et qui renvoie les échos amassés au printemps, l’appel d’un coucou, le cri d’un enfant. Des moucherons qui s’équilibrent semblent peser l’air de l’été, l’air de l’automne. Sur le perron je ne sais quel barbet bâtard, honteux soudain de sa naissance, s’obstine à refuser le pain, le sucre, le lait de mon nègre Joe, qui s’entête. Je n’ose m’avouer que la pensée de Renée-Amélie m’a rendu triste; je me dis que ce sont les brimades, ou la sonate, ou le beau temps. Ainsi les myopes, quand ils pleurent, essuient leur lorgnon et se croient consolés.
Comment attendre le soir? Il est deux heures, à peine. Voici les petites filles qui retournent à l’école, en jersey rouge, en patins à roulettes, contournant au galop les écureuils gris qui bombent le dos, la queue entre les pattes de devant, se faisant signe pour escorter un étranger effaré qu’elles ont reconnu à sa valise à courroies, descendant et remontant après lui les trottoirs. Seule, sortant du châlet voisin, une fillette va au pas, sans cartable, sûre de savoir ses leçons. Mais sa gouvernante, que la vie a meurtrie et qui n’a plus confiance, la rappelle, l’oblige à prendre un parapluie, un châle, deux gros livres. L’enfant plisse la bouche, dépitée. Moue délicieuse, écume du sourire.
Et c’est le tour maintenant des jeunes filles qui vont à l’université Radcliffe. Deux ou trois arrivent en automobile, un ourson de peluche sur le siège ou sur le capot. Elles tirent sur le volant, elles éperonnent, il ne leur manque que la cravache. Celles qui vont à pied passent toujours de l’autre côté de la route. Un jour de grande pluie, pourtant, je fis poser le trottoir en planches sur notre allée, et elles durent longer la villa Asterell, mais à les voir si proches, je n’en éprouvais point de plaisir, et il me semblait seulement regarder à la loupe des images chéries. J’ai installé, ce soir, sur ma fenêtre, un petit ours pareil aux leurs; il agite le pavillon de leur collège, et, mordant dans la voilette, elles retiennent à la fois leur sourire et leur chapeau.
Mais où avais-je la tête? Mademoiselle Blanchet m’attend pour la leçon de français, et Miss Gregor, la gloire de Baltimore, qui doit rester un mois à Boston avant de partir pour Berlin où l’Opéra l’a engagée, sera chez elle à six heures.
—Adieu, Charlie!
Charlie examine mes cannes. Comme tous les Américains, il ne porte la sienne que le dimanche et qu’en redingote, dignement, par la pomme, ne faisant point un pas qu’elle ne l’aide. Depuis quelques jours cependant, dans ma chambre, il s’amuse à faire des moulinets. Il est trop occupé pour m’entendre partir.
Mademoiselle Blanchet est venue de France, voilà six mois, avec sa mère qui ne pourra plus supporter de traversée et devra mourir dans ce pays qu’elle déteste. Et pourtant Marie-Louise est déjà sans place, la directrice de son pensionnat a été tuée l’autre jour par une sous-maîtresse de l’Orégon. Elle n’a plus que quelques leçons. J’ai des scrupules à arriver une demi-heure en retard, car elle ne voudra point me faire payer les minutes perdues. Elle semble deviner mon remords, et redouble de gaieté et de prévenance. Nous causons: j’apprends qu’elle traduit en français une nouvelle, qu’elle préfère l’automne à l’hiver, le jaune au rouge. Elle appuie en souriant sur ses pauvres sentiments discrets comme on appuie sur les imparfaits du subjonctif, pour excuser leur ridicule. Elle est une des mille jeunes filles qu’un destin mystérieux oblige, au milieu des médiocres, à être belles et résignées. Ne pouvant atteindre aucun de leurs désirs, elles semblent elles-mêmes plus sacrées, comme les statues qui n’ont plus de bras. J’éprouve, à leur aspect, le même remords ou le même regret qu’à voir s’allumer la lampe aux fenêtres d’un châlet pauvre.
Mais Marie-Louise ne souffre point qu’on la croie triste.
—Maman est aux provisions, dit-elle, et je prévois que nous aurons ce soir un canard rôti. “Canard” est le seul mot qu’elle ait pu retenir et je crois qu’elle cède un peu au plaisir de le prononcer. Quand j’ai le temps d’aller au marché, le dimanche, nous mangeons enfin du poulet. Aussi sa dernière ambition est d’aller au Canada, quelque jour, à Québec ou à Montréal, là enfin où les sergents de ville la comprendront. J’ai dû lui acheter toutes les cartes postales de là-bas. Voyez. Voici Québec.
Je ne connais qu’Ottawa, dont les palais gothiques, gardés par les grenadiers jaunes, se dressent, sans reflets ou sans ombre, au-dessus des rivières gelées.
—C’est un lac? Québec est sur un lac?
—Ce n’est pas un lac, explique Marie-Louise, mais le Saint-Laurent. C’est d’ailleurs la mer qu’il faudrait à Québec; peut-être y habiterons-nous un jour; quelle joie de vivre auprès de l’Océan!
Personne n’aurait cru que sa bouche fût si grande. C’est sa bouche que j’effleure en cherchant au hasard. Elle se redresse brusquement. D’ailleurs un de ses cheveux s’était glissé entre nos lèvres. Il y avait une fente dans notre baiser.
Mais voilà Madame Blanchet qui entre d’un pas menu, et comme nos yeux se sont fixés sur les côterelles de Québec, pour rompre le silence, je demande à nouveau si c’est un lac, si Québec est bien sur un lac. Marie-Louise sourit, préoccupée.
—Ce n’est pas un lac, explique Madame Blanchet, c’est le Saint-Laurent. J’adore d’ailleurs les étangs. Si nous pouvions, plus tard, avoir près de notre maison la moindre mare à grenouilles, n’est-ce pas, enfant? nous serions bien heureuses.
Et c’est ainsi, son canard à la main, qu’elle passe à l’entonnoir les désirs immenses de sa fille. Il est quatre heures. Je prends congé.
Miss Gregor répète Thaïs au Grand Théâtre, et n’est point rentrée à l’hôtel. Je vais faire les cent pas sur Tremont Street entre le parc et les bazars. C’est samedi; les ouvriers de Cambridge et de Chelsea, villes prohibitionnistes, ont passé le Charles River pour boire leur paye à Boston. Les footballers verts de Dartmouth, qui viennent de nous battre, défilent avec leur musique et leurs animaux favoris en lançant mille serpentins à leur couleur.
Que de jeunes filles! Je règle mon visage sur le sourire que j’entrevois au passage, ainsi qu’on ajuste sa cravate sur le reflet qu’accordent, par échappées, les devantures... Je les suis. Il me suffit que des cabs, obstruant une rue transversale, m’amènent à leur côté, et que nos cœurs battent à la même hauteur;... qu’elles regardent, en me sentant debout près d’elles, à la devanture du libraire, le dessin du gamin désespéré qui s’en va au jardin, personne ne l’aimant, et, pour je ne sais quelle vengeance, y mange des vers, hier un soyeux, aujourd’hui deux lisses. J’escorte la plus belle de celles qui descendent jusqu’au moment où passe la plus belle de celles qui montent. Suivons cependant jusqu’au cimetière de l’Indépendance ces deux sœurs, brune et blonde, beige et bleue, si souples qu’entre leurs mains croisées, entre leur bras et leur buste, leur menton penché et leur gorge, des colombes prises respireraient à l’aise...
Miss Gregor, assise au fond d’un fauteuil, le balance d’un mouvement de pied régulier. Elle pique à la machine quelque rêve. Elle hausse vers moi sa main, doucement, doucement; un oiseau posé ne s’envolerait pas; une tache de soleil y reste. Puis elle étire les revers de sa jaquette noire. Puis elle me sourit, mais avec sérénité, avec franchise: elle n’est point comme les autres femmes, qui se passent éternellement, dans le sourire, un lambeau de la tristesse que la première nous déroba.
Je sais comment l’heure va s’écouler. Nous nous tairons tous deux, dans le salon à trois fenêtres où parvient à peine le chant d’une vendeuse des quatre saisons, qui crie l’automne: Miss Gregor pense toujours à autre chose. Ses attentions les plus menues, ses regards les plus chargés vous arrivent toujours à travers des gestes et des yeux indifférents. Chacune de ses caresses vous attriste. Elles viennent d’une autre femme, que nulle présence ne peut troubler, mais dont la voix parfois résonne et vibre au bord de chaque vase. La voilà qui parle.
—Que devenez-vous?
Un mot de cette voix suffit à faire gonfler le cœur. Ainsi la barque qui passe au large hausse vers vous, d’un centimètre, toute la mer.
—Ce que je deviens?...
Elle s’accoude à la fenêtre, près de moi, me dépassant de tout le front, et glisse son bras sous le mien. La nuit tombe. Au-dessus du jet d’eau, la lune danse comme un œuf qui nargue des tireurs maladroits. L’église décoche ses vols de martinets comme des boomerangs capricieux qui tuent le silence, et reviennent. Les tramways tissent, de Roxbury à Jamaïcaplain, un réseau de laiton où les faubourgs halètent. Leur crissement est lié pour moi au souvenir d’un jour de joie... mais quelle joie?... ils me rappellent seulement aujourd’hui que j’ai oublié un bonheur.
—On ne devient rien quand on attend, Miss Gregor.
Dans la chambre d’en face, sur les rideaux, une ombre de femme se ploie et se déploie, atteignant le ciel ou disparaissant, selon qu’elle hausse ou baisse le menton. J’ai tourné lentement mon visage à droite, pendant que Miss Gregor tournait lentement le sien à gauche, et, comme, au coin de mes lèvres, l’air passe et sort, mon baiser dure autant que la plongée du plus hardi pêcheur de perles.
Mais on sonne. Le chien aboie.
—Il est facile de le faire taire! dit Miss Gregor. Il suffit de lui commander le beau, et de couvrir sa tête d’un mouchoir.
C’est une dépêche. Une dépêche pour moi, Charlie me la fait suivre. Peut-être... peut-être... pourquoi l’idée m’en vient-elle?... que Renée-Amélie est malade. Je lis:
—Votre cousine est arrivée. Elle est très fatiguée du voyage. Venez.
C’est une petite jeune fille souple, étendue sur un divan, qui ne parle point et n’ouvre pas les yeux. Une dame soutient ses coussins, une dame qui fut très belle, mais dont le visage est resté digne, car ses yeux, eux aussi, ont su vieillir. Elle lui répète à l’oreille ce que l’on dit tout bas:
Je n’ose m’approcher. Je murmure, debout, à quelques mètres:
—Cousine! Cousine!
—C’est votre cousin, traduit la dame.
Je ferme moi-même les yeux pour goûter toute cette aventure comme si elle appartenait à un chagrin lointain.
—Cousine!
—Il désire être près de vous, poursuit la dame.
Je m’agenouille et lui prends la main.
—Qu’y a-t-il donc? fait Renée.
Si j’attends une minute, je me tairai pour toujours.
—Il y a que je vous aime comme personne n’a aimé. Depuis douze ans, vous êtes le but de tous mes actes, et toute ma fierté. Je suis Manuel.
Tout se tait. La dame me sourit. Mais dans un coin de la véranda s’est levé un homme épais, glabre, qui faisait depuis un moment claquer ses doigts l’un après l’autre. Il vient jusqu’à moi, sur la pointe des pieds, qui eux aussi semblent craquer. Il cligne des paupières sans arrêt, il avance vers le centre de son visage tout son mufle où les yeux, les narines, la bouche voisinent si étrangement qu’il paraît avoir un seul sens pour son corps énorme.
—Je suis le gouverneur, annonce-t-il. Je suis Don Gonzalès. Veillez, Altesse, à vos paroles. L’amour n’a rien à voir ici.
On ouvre les fenêtres sur la campagne. Un tzigane, dans la salle à manger, joue avec tant de dévotion que les maîtres d’hôtel deviennent songeurs. Le violon se tait. Alors les grenouilles de l’étang répètent au graphophone les bruits étonnés de la première nuit du monde. Renée-Amélie semble toujours dormir. Parfois une fossette jaillit aux creux de sa joue, s’évanouit, comme une bulle au-dessus d’une eau profonde.
—Je vous aime, cousine.
Don Gonzalès fait passer sa langue de la joue droite à la joue gauche, les gonflant alternativement.
Je ferme les yeux. Je parle.
—Je vous aime. Bien souvent, vers huit heures, je ne sais quel malaise m’éveille. Je pense à vous. Elle prend, me dis-je, son chocolat. Il fume, bienheureux, dans le Saxe, et réchauffe autour de la tasse des bergers et des bergères. Elle boit quelques gorgées, une, deux, puis une encore, et, soudain lassée, resommeille. Il arrive qu’elle beurra par mégarde les tartines des deux côtés et des aventures enfantines l’égayent.
Don Gonzalès va de long en large. Ses oreilles remuent et il agite son nez comme les lapins. Il m’a semblé que Renée pressait ma main.
Je ferme les yeux. Est-ce une leçon que je récite?
—Il me suffisait aussi, cousine, d’entrer dans un théâtre, pour me sentir à la fois si ambitieux et si infortuné que mon seul recours était de penser à vous. Quelque chose qui ressemblait à ma vie était joué par des hommes laids et des femmes nerveuses. Rien ne pouvait les arrêter. Mes secrets, il les jetaient au public, avec des intonations. A l’Opéra, chaque musicien de l’orchestre, vu de la loge, ressemblait à une connaissance, à un ami. Tous les indifférents que j’avais aperçus dans des ambassades ou à des lunchs paraissaient s’y être donné rendez-vous. Tout cela était mesquin, ridicule, et cependant, Renée, le désir me prenait alors d’entrer à cheval, vous en croupe, dans nos villes reconquises.
Mais des cris m’interrompent. Une fillette curieuse a passé la tête entre les barreaux d’une fenêtre, et elle ne peut plus la retirer. Don Gonzalès se dirige sur elle, gesticulant, terrible; elle essaye silencieusement de se dégager, et pleure. Chacune de ses larmes est si grosse qu’elle noierait une abeille. Renée-Amélie ne veut point ouvrir les yeux: je me tais.
Je la contemple, défiant. C’est donc cette jeune fille inerte et obstinée que je dois animer de ma vie! C’est donc cette heure que j’ai attendue tant d’années! Voilà que je reconnais à peine mon unique espérance, de même que le Touareg ne reconnaît pas, dépouillé de son voile, le frère mort qu’on lui rapporte. Pourquoi tous les détails de ma vie uniforme se haussent-ils maintenant autour de moi, et m’appellent-ils loin de ce que je croyais le bonheur? Voilà mon feu, dans ma cheminée,—voilà la flânerie du coucher alors qu’un vent doucereux frotte à rebrousse-poil les cîmes de mes arbres et qu’il en jaillit des éclairs—voici mon tiroir plein de ses cravates, voici la rencontre journalière avec ce vieux pasteur que je salue depuis deux jours. Tout cela est-il donc perdu, que je me prenne si ardemment à le regretter? J’ai peur de tout ce qui est nouveau, comme si l’ancien devait en mourir; j’ai peur de tout ce qui commence, comme d’un engagement. Du temps de Miss Draper, je pleurais, quand il fallait aller chez mes meilleurs amis. En pensée je prenais déjà contre eux la défense de mes jouets délaissés, de ma soirée solitaire, de ma tasse bleu hollande où j’aurais bu mon thé tout seul... et, le soir, en quittant mes hôtes, je pleurais. Mon poète a raison de dire que les plus belles choses, quand elles se rapprochent, nous enserrent, nous font leurs prisonniers et que le bonheur est exigeant comme une épouse légitime. Le bonheur nous oblige, dès que nous ne haïssons pas quelqu’un, à le lui avouer. Alors le secret n’est plus au cœur de notre amour, pour le soutenir, comme le noyau dans le fruit. Alors s’évanouit tout ce qui est furtif et incertain, l’attendrissement devant un geste atténué, l’espoir et la ferveur, tout le roulis de la tendresse. Cela me suffisait, et j’en ai l’âme pleine encore, car ce n’est point avec les événements qu’on fait les souvenirs. Je ne parlerai plus à Renée-Amélie. Il me semble que je ne la reconnais point, et elle n’a pas seulement encore ouvert les yeux.
Je ne lui avouerai point que, les fois où j’ai dû mentir, je me disais:—Je mens, Renée-Amélie, n’écoutez pas.—Je ne lui avouerai point l’acacia indomptable. Elle ne saura pas qu’à Bruges, dans cette ville hautaine au-dessus de ses canaux comme une châtelaine dont le miroir seul s’est ridé, son nom fut gravé au mur de deux béguinages.
Il est tard. Je ne peux plus rester. Adieu... Si je reviendrai, Madame? je reviendrai! c’est entendu!... je laisse en gage une tête de petite fille prise.
Demain, j’accompagne Renée-Amélie, qui est remise de sa fatigue, au collège de Wellesley dont les quinze cents jeunes filles, en son honneur, mettront Shakespeare en tableaux vivants et joueront, en Knickerbockers, le Monde où l’on s’ennuie. Je devais aller les faire répéter, mais Charlie Hill, qui a reçu de Chine le vrai gingembre, pria Miss Gregor de venir le goûter ce soir, à son dormitory. Nous l’attendons. Un chaperon l’escortera, comme les lois de Harvard l’ordonnent.
J’ai rêvé d’elle, toute la nuit. Mon rêve était si tendre, si angoissant, si ridicule. Je me suis réveillé pour aller le finir, à la fenêtre, au-dessus de la nuit solitaire et trop fraîche où la lune tournait comme un ventilateur oublié: J’étais soldat, et je prenais la garde à la porte d’une tour où montaient des intendants. Assemblés au sommet, sur la plateforme, ils criaient des mots sans suite et des poèmes connus, mais toutes leurs paroles signifiaient que Miss Gregor est la plus belle. Justement elle paraissait à l’horizon et venait vers moi, marchant sur la rivière sans trop enfoncer, traversant les claies sans les ouvrir. On devinait à la voir qu’elle était la femme du gouverneur, et je présentai l’arme, les mains crispées sur la culasse. Les intendants sonnaient du cor. Chacun de leurs refrains laissait entendre que celle qui sera plus belle que Miss Gregor n’était pas encore de ce monde.
Elle me tendit les deux mains: elle m’aimait. Elle frottait doucement ses pouces au fond de mes paumes, voulant, affirmait-elle, me chatouiller. De la poudre de riz flottait et se posa sur ses oreilles, qu’elle givra. Je lui expliquai, dans ma confusion, le maniement du fusil, insistant selon la théorie sur ses désavantages; elle écoutait sans impatience; des mots inoubliables me montaient aux lèvres; parfois je sanglotais avec désolation; mes jambes étaient si alourdies que je m’assis sur la première marche, et nous commencions tous deux d’être si tristes que nous ne pensions point à nous embrasser.
Le gouverneur arriva; il avait l’air très intelligent. Je montai dans le phaëton qu’il conduisait d’un air désabusé; j’étais sur le banc de derrière, seul avec elle, et nous étions pleins de joie; de temps à autre, pour que le mari ne soupçonnât rien, nous poussions des plaintes affreuses. Il ne nous en surprit pas moins joue contre joue, haussa doucement les épaules, et trouva le moyen, en prononçant seulement mon nom, d’affirmer que sa femme était la plus belle. C’est alors que la jalousie m’éveilla et que j’allai, écartant les rideaux, regarder la lune d’étain où la terre mire un œil qui rit, un œil qui pleure et deux lèvres inoccupées.....
Mais Charlie, qui surveille la rue, me lance d’une brassée tous les coussins de cuir à franges:
—Les voilà, hurle-t-il. Les voilà!
Nous ne pouvons aller au devant de nos invitées. Nos parrains de club nous ont ordonné, pendant une semaine, de ne passer qu’en courant dans les rues: nous serions obligés de trottiner à côté d’elles. Charlie, pris d’impatience, se précipite sur moi et me boxe. Je prends la garde française. Mais il a six pieds trois pouces. Ses sept sœurs et lui, les bras étendus, arrivent à étreindre le plus gros pin de Californie. Je suis à terre en vingt secondes. A la vingt-et-unième, on sonne. Il a gagné.
Par le vestibule de porphyre, Miss Gregor entre la première. Il semble que ses yeux ne lui servent point à éclairer sa marche, et que son élan la dirige, comme les déesses grecques sans prunelles. Aura-t-elle le temps de s’arrêter, dans une pièce si exiguë? Le chaperon essoufflé se dévoile: c’est, je l’avais parié, Mrs. Barnett.
Le mari de Mrs. Barnett gagna quatre millions de dollars, de dix-huit à trente-trois ans. Alors il épousa Miss Loraine Orr, qui l’avait bousculé et rudoyé dans un bal. Puis, jusqu’à quarante-sept ans, quarante-sept était son chiffre fatidique, il gagna trente autres millions. Alors il mourut. Depuis cette époque, la plus riche et la plus veuve, Mrs. Barnett est le chaperon officiel des vieilles familles de Boston. Son prestige fut compromis, voilà cinq ans, alors que les dix jeunes gens et les dix jeunes filles qui tenaient à Brookline un souper mensuel sous sa présidence se grisèrent et pillèrent le cottage. Mais les dix jeunes filles furent embarquées pour une croisière aux Bermudes qui les amena à l’Europe, leur présidente donna cent mille dollars à la faculté de Médecine, ouvrit la galerie de ses Rembrandt au public. Et tout est oublié.
Miss Gregor écarte largement sa fourrure, comme une baigneuse qui laisse tomber de ses épaules, au sortir de l’eau, l’écharpe du fleuve. Mrs. Barnett en est déjà au gingembre et confectionne un cocktail qui lui valut le prix d’imagination, au concours de Charités.
Miss Gregor, sans le savoir, ne pense qu’au soleil. Dès qu’elle est entrée dans une chambre, elle va malgré elle s’accouder aux fenêtres. Aujourd’hui cela tombe bien. Toute la Nouvelle-Angleterre, qui devina son prochain départ, fait défiler sur Brattle Street ses délégués: un policeman gris-meunier qui mâche éternellement sa pepsine; un pasteur sans faux-col qui descend des hauteurs roussies de Lexington, écartant les chiens, frappant une vache, remerciant Dieu d’avoir songé, pour effrayer les oiseaux, à mettre les hommes sur la terre; puis la rivière Charles, bruissante, où dans chaque vague tombe, du soleil, une feuille morte; puis trois vieilles demoiselles avec des cabas violets, l’une boîtant, l’autre courant, qui s’en vont, la dernière somnolant, au club de charpie qu’elles fondèrent après la bataille de Richmond.
Depuis samedi, j’embrasse Miss Gregor une fois à chaque visite. Elle n’a jamais eu un geste d’impatience. Tantôt, dès mon arrivée, je lui prends les mains et l’attire. Tantôt j’attends la dernière minute. Hier seulement je lui donnai un second baiser: elle n’a rien dit, elle a dû croire que j’avais oublié le premier. Je n’essaye plus d’ailleurs de la faire parler, de lui parler. Elle porte autour d’elle un secret, comme une cage; chacun de ses gestes s’y heurte, et, quand elle offre la main, elle semble la tendre à travers des grilles. Tandis que chaque femme, dès qu’on l’approche d’aussi près, n’est plus que l’ombre de celle qu’on désirait connaître et vous inspire d’autres espoirs, d’autres conquêtes, Miss Gregor vous arrête à jamais. Quand je pense à elle, au réveil, toutes mes ambitions, tous mes autres désirs me semblent ridicules comme un nœud oublié à un mouchoir; il me paraît que j’employai tout le jour à verser dans ma vie ce qui, par je ne sais quelle fêlure, en une minute de la nuit, s’écoule. Alors je comprends que la richesse seule nous rend assez mystérieux et assez discret pour approcher, sans qu’elle s’en effarouche, une telle splendeur. Celui qui est le plus digne de vivre pour Miss Gregor, c’est l’homme le plus riche du monde. Solitaire, purifié de tout soupçon, qu’il vienne, qu’il se hâte d’écarter tous ceux qui vivent en parasites de sa beauté et demeurent sans rougir gueux auprès d’elle, toute cette cour qu’elle entretient et dédaigne; les artistes et leurs manies de gestes, de paupières; les professeurs, idoles de leurs filles; et les littérateurs, binocle au nez, qui s’occupent à assembler en un roman, comme un jeu de patience, mille pensées qu’ils n’ont eues que séparément.
Je n’ai point envie de la protéger, de la sauver d’un taureau affolé ou d’un tremblement de terre. Elle est la seule femme qui ne m’inspire pas de compassion et devant laquelle je me sente pitoyable. Il me semble que je la mériterai seulement si je ne fais point de bruit, si je ne casse rien, si je ne hurle pas. Alors je rassemble sur moi, enfantinement, l’indolence et ses énigmes. Je ne réponds point, quand Charlie m’interroge: je laisse Mrs. Barnett se courber péniblement vers sa cuiller tombée; je la regarde sans avoir l’air de comprendre que ce n’est pas là un exercice ou un rite: ma main, sur l’appui du balcon, heurtant la main qui m’est amie, je la recule brusquement; quand ses yeux se tournent vers mon visage, je l’aplanis, je ne souris plus, pour que ses regards n’y trouvent point d’obstacles ou de rappels, de sorte que Miss Gregor a devant soi un miroir modeste de son mystère et qu’elle s’y embrasse maintenant, la première, du bout des lèvres.
Mais Mrs. Barnett et son cavalier parlent de l’Europe à nos oreilles.
—Est-il vrai, demande Charlie, que les étudiants parisiens ont là-bas de petites amies, qui logent avec eux, font le thé, et qu’ils passent à un jeune, leurs degrés obtenus?
—Comment voulez-vous que je le sache, Charlie? Certainement ils en ont.
—Et elles ne s’unissent point, pour protester?
Il n’a point perdu encore l’habitude de rougir, quand il parle des femmes. Mais il rougit surtout d’indignation en ce moment, à la pensée d’un peuple où les femmes sont bonnes à en être lâches et les hommes si égoïstes; il a vu jouer hier le vaudeville à la mode; il en est encore ému: c’est l’histoire d’une modiste qui rencontre, dans Paris, un étudiant. Elle le sauve de la prison, de la faim, le guérit de la passion du jeu, coud ses habits, de sorte qu’il peut devenir un grand homme. C’est alors qu’il s’éprend d’une jeune fille riche et superbe. Malgré le peu de sympathie qu’on a pour elle, on doit avouer qu’elle est vraîment riche et superbe. La modiste sent que son ami n’osera se séparer d’elle, par reconnaissance, et elle prend sur soi de rompre. Puis, devinant que si elle continuait à vivre, il aurait du remords de la savoir abandonnée, elle va se jeter dans la Seine, non sans avoir donné les clefs au concierge, pour que l’ami n’attende point sur le palier en rentrant de dîner chez son beau-père.
—Pourquoi rougissez-vous? demande Mrs. Barnett.
Il ne sait. On rougit ainsi, affirme-t-il, dans sa famille. Je vois d’ici son régiment de sœurs, quand on parle d’un prétendant.
Le chaperon veut bien l’excuser:
—C’est une manie, explique-t-elle. Il est bon d’avoir des manies. M. Barnett en avait deux: il ne pouvait supporter les gens qui vont dehors tête nue, et ceux qui écrivent à l’encre rouge. Quelques mois avant sa mort, il forma un grand dessein. Il remplaçait, dans toutes les églises catholiques du monde, les cloches et les sonneurs par des appareils électriques. Mais il aperçut un jour le président de son syndicat d’études sans chapeau, dans un cab, et il arrêta là l’affaire.
Le cocktail est terminé. Qui l’aura? Charlie, ou moi?
—Miss Gregor, ordonne Mrs. Barnett, asseyez-vous. Faites décider à pile ou face. J’ai toujours, pour tirer au sort, un dollar d’or dans ma bourse. Celui qui perdra le cocktail gagnera... que gagnera-t-il? Mettons qu’il vous gagne vous-même. Vous aimez tous deux Miss Gregor, j’imagine!
Je rougis. Charlie devient pâle. Pile. Face. Il a gagné.
Il a gagné le cocktail et Mrs. Barnett le lui fait boire, en récitant le limerick