Melchior arriva enfin; il bénéficia de la bonne humeur du public, qui l'accueillit par des applaudissements assez chauds. La sonate commença. Le petit homme la joua avec une sûreté imperturbable, la bouche serrée d'attention, les yeux fixés sur les touches, ses petites jambes pendantes le long de sa chaise. À mesure que les notes se déroulaient, il se sentait plus à l'aise; il était connue au milieu d'amis qu'il connaissait. Un murmure d'approbation arrivait jusqu'à lui; il lui montait à la tête des bouffées de satisfaction orgueilleuse, en pensant que tout ce monde se taisait pour l'entendre et l'admirait. Mais à peine eût-il fini, que la peur le reprit; et les acclamations qui le saluèrent lui firent plus de honte que de plaisir. Cette honte redoubla, quand Melchior, le prenant par la main, s'avança avec lui sur le bord de la rampe et lui fit saluer le public. Il obéit, et salua très bas, avec une gaucherie amusante; mais il était humilié, il rougissait de ce qu'il faisait, comme d'une chose ridicule et vilaine.
On le rassit devant le piano; et il joua seul les Plaisirs du Jeune Age. Ce fut alors du délire. Après chaque morceau, on se récriait d'enthousiasme; on voulait qu'il recommençât; et il était fier d'avoir du succès et presque blessé en même temps par ces approbations qui étaient des ordres. À la fin, toute la salle se leva pour l'acclamer; le grand-duc donnait le signal des applaudissements. Mais comme Christophe était seul cette fois sur la scène, il n'osait plus bouger de sa chaise. Les acclamations redoublaient. Il baissait la tête de plus en plus, tout rouge et l'air penaud; et il regardait obstinément du côté opposé à la salle. Melchior vint le prendre; il le porta dans ses bras et lui dit d'envoyer des baisers: il lui indiquait la loge du grand-duc. Christophe fit la sourde oreille. Melchior lui prit le bras et le menaça à voix basse. Alors il exécuta les gestes passivement; mais il ne regardait personne, il ne levait pas les yeux, il continuait de détourner la tête, et il était malheureux: il souffrait, il ne savait pas de quoi; il souffrait dans son amour-propre, il n'aimait pas du tout les gens qui étaient là. Ils avaient beau l'applaudir, il ne leur pardonnait pas de rire et de s'amuser de son humiliation, il ne leur pardonnait pas de le voir dans cette posture ridicule, suspendu en l'air et envoyant des baisers; il leur en voulait presque de l'applaudir. Et quand Melchior enfin le posa à terre, il détala vers la coulisse. Une dame lui lança au passage un petit bouquet de violettes, qui lui frôla le visage. Il fut pris de panique et courut à toutes jambes, renversant une chaise qui se trouvait sur son chemin. Plus il courait, plus on riait; et plus on riait, plus il courait.
Enfin il arriva à la sortie de la scène, encombrée par les gens qui regardaient, se fraya un passage au travers, à coups de tête, et courut se cacher tout au fond du foyer. Grand-père exultait, et le couvrait de bénédictions. Les musiciens de l'orchestre éclataient de rire, et félicitaient le petit, qui refusait de les regarder et de leur donner la main. Melchior, l'oreille aux aguets, évaluait les acclamations qui ne s'arrêtaient point, et voulait ramener Christophe sur la scène. Mais l'enfant s'y refusa avec rage, s'accrochant à la redingote de grand-père, et lançant des coups de pieds à tous ceux qui l'approchaient. Il finit par avoir une crise de larmes, et on dut le laisser.
Juste à ce moment, un officier venait dire que le grand-duc demandait les artistes dans sa loge. Comment montrer l'enfant dans un état pareil? Melchior sacrait de colère; et son emportement ne faisait que redoubler les pleurs de Christophe. Pour mettre fin au déluge, grand-père promit une livre de chocolat, si Christophe se taisait; et Christophe, qui était gourmand, s'arrêta net, ravala ses larmes, et se laissa emporter; mais il fallut lui jurer d'abord de la façon la plus solennelle qu'on ne le mènerait pas, par surprise, sur la scène.
Dans le salon de la loge princière, il fut mis en présence d'un monsieur en veston, à figure de doguin, avec des moustaches hérissées, une barbe courte et pointue, petit, rouge, un peu obèse, qui l'apostropha avec une familiarité goguenarde, lui tapota les joues avec ses mains grasses, et l'appela: «Mozart redivivus!» C'était le grand-duc.—Ensuite, il passa par les mains de la grande-duchesse, de sa fille, et de leur suite. Mais comme il n'osait pas lever les yeux, le seul souvenir qu'il garda de cette brillante assistance, fut celui d'une collection de robes et d'uniformes, vus de la ceinture aux pieds. Assis sur les genoux de la jeune princesse, il n'osait ni remuer, ni souffler. Elle lui posait des questions, auxquelles Melchior répondait, d'une voix obséquieuse, avec des formules d'un respect aplati; mais elle n'écoutait pas Melchior et taquinait le petit. Il se sentait rougir de plus en plus; et pensant que chacun remarquait sa rougeur, il voulut l'expliquer, et dit, avec un gros soupir:
—Je suis rouge, j'ai chaud.
Ce qui fit pousser des éclats de rire à la jeune fille. Mais Christophe ne lui en voulut pas, comme il en voulait au public de tout à l'heure; car ce rire était agréable; et elle l'embrassa: ce qui ne lui déplut point.
À ce moment, il aperçut dans le corridor, à l'entrée de la loge, grand-père, rayonnant et honteux, qui aurait bien voulu se montrer et dire aussi son mot, mais qui n'osait, parce qu'on ne lui avait pas adressé la parole: il jouissait de loin de la gloire de son petit-fils. Christophe eut un élan de tendresse, un besoin irrésistible qu'on rendît aussi justice au pauvre vieux, qu'on sût ce qu'il valait. Sa langue se délia; il se haussa à l'oreille de sa nouvelle amie, et lui chuchota:
—Je veux vous dire un secret.
Elle rit, et demanda:
—Lequel?
—Vous savez, continua-t-il, le joli trio qu'il y a dans mon minuetto, le minuetto que j'ai joué?... Vous savez bien?...—(Il le chantonna tout bas.)—... Eh bien! c'est grand-père qui l'a fait, ce n'est pas moi. Tous les autres airs sont de moi. Mais celui-là, il est le plus joli. Il est de grand-père. Grand-père ne veut pas qu'on le dise. Vous ne le répéterez pas?...—(Et, montrant le vieux:)—Voilà grand-père. Je l'aime bien. Il est très bon pour moi.
Là-dessus, la jeune princesse rit de plus belle, cria qu'il était un mignon, le couvrit de baisers, et à la consternation de Christophe et de grand-père, elle raconta la chose à tous. Tous s'associèrent à son rire; et le grand-duc félicita le vieux, tout confus, qui essayait vainement de s'expliquer, et balbutiait comme un coupable. Mais Christophe ne dit plus un mot à la jeune fille; malgré ses agaceries, il resta muet et raide: il la méprisait, pour avoir manqué à sa parole. L'idée qu'il se faisait des princes subit une profonde atteinte, du fait de cette déloyauté. Il était si indigné qu'il n'entendit plus rien de ce que l'on disait, ni que le prince le nommait en riant son pianiste ordinaire, son Hof Musicus.
Il sortit avec les siens, et il se trouva entouré, dans les couloirs du théâtre, et jusque dans la rue, de gens qui le complimentaient, ou qui l'embrassaient, à son grand mécontentement: car il n'aimait pas à être embrassé, et il n'admettait point qu'on disposât de lui, sans lui demander la permission.
Enfin, ils arrivèrent à la maison, où, la porte à peine fermée, Melchior commença par l'appeler «petit idiot», parce qu'il avait raconté que le trio n'était pas de lui. Comme l'enfant se rendait très bien compte qu'il avait fait là une belle action, qui méritait des éloges, et non des reproches, il se révolta et dit des impertinences. Melchior se fâcha et dit qu'il le calotterait, si ses morceaux n'avaient pas été joués assez proprement, mais qu'avec son imbécillité tout l'effet du concert était manqué. Christophe avait un profond sentiment de la justice: il alla bouder dans un coin; il associait dans son mépris son père, la princesse, le monde entier. Il fut blessé aussi de ce que les voisins venaient féliciter ses parents et rire avec eux, comme si c'étaient ses parents qui avaient joué les morceaux, et comme s'il était leur chose, à tous.
Sur ces entrefaites, un domestique de la cour apporta de la part du grand-duc une belle montre en or, et de la part de la jeune princesse une boîte d'excellents bonbons. L'un et l'autre cadeau faisaient grand plaisir à Christophe; il ne savait trop lequel lui en faisait le plus; mais il était de si méchante humeur qu'il n'en voulait pas convenir; et il continuait de bouder, louchant vers les bonbons, et se demandant s'il conviendrait d'accepter les dons d'une personne qui avait trahi sa confiance. Comme il était sur le point de céder, son père voulut qu'il se mît sur-le-champ à la table de travail, et qu'il écrivît sous sa dictée une lettre de remerciements. C'était trop, à la fin! Soit énervement de la journée, soit honte instinctive de commencer sa lettre, comme le voulait Melchior, par ces mots:
«Le petit valet et musicien,—Knecht und Musicus,—de Votre Altesse...»,
il fondit en larmes, et l'on n'en put rien tirer. Le domestique attendait, goguenard. Melchior dut écrire la lettre. Cela ne le rendit pas plus indulgent pour Christophe. Pour comble de malheur, l'enfant laissa tomber sa montre, qui se brisa. Une grêle d'injures s'abattit sur lui. Melchior cria qu'il serait privé de dessert. Christophe dit rageusement que c'était ce qu'il voulait. Pour le punir, Louisa annonça qu'elle commençait par lui confisquer ses bonbons. Christophe, exaspéré, dit qu'elle n'en avait pas le droit, que le sac était à lui, à lui, et à personne autre: personne ne le prendrait! Il reçut une gifle, eut un accès de fureur, et, arrachant le sac des mains de sa mère, il le jeta par terre en trépignant dessus. Il fut fouetté, emporté dans sa chambre, déshabillé, et mis au lit.
Le soir, il entendit ses parents manger avec des amis le diner magnifique, préparé depuis huit jours, en l'honneur du concert. Il faillit mourir de rage sur son oreiller, d'une telle injustice. Les autres riaient très haut et choquaient leurs verres. On avait dit aux invités que le petit était fatigué; et nul ne s'inquiéta de lui. Seulement, après dîner, alors que les convives allaient se séparer, un pas traînant se glissa dans sa chambre, et le vieux Jean-Michel se pencha sur son lit, l'embrassa avec émotion, en lui disant: «Mon bon petit Christophe!...» Puis, comme s'il avait honte, il s'esquiva, sans rien dire de plus, après lui avoir glissé quelques friandises qu'il cachait dans sa poche.
Cela fut doux à Christophe. Mais il était si las de toutes les émotions de la journée qu'il n'eut même pas la force de toucher aux bonnes choses que grand-père lui avait données. Il était brisé de fatigue, et s'endormit presque aussitôt.
Son sommeil était saccadé. Il avait de brusques détentes nerveuses, comme des décharges électriques, qui lui secouaient le corps. Une musique sauvage le poursuivait en rêve. Dans la nuit, il s'éveilla. L'ouverture de Beethoven entendue au concert grondait à son oreille. Elle remplissait la chambre de son souffle haletant. Il se souleva sur son lit et se frotta les yeux, se demandant s'il dormait... Non, il ne dormait pas. Il la reconnaissait. Il reconnaissait ces hurlements de colère, ces aboiements enragés, il entendait les battements de ce cœur forcené qui saute dans la poitrine, ce sang tumultueux, il sentait sur sa face ces coups de vent frénétiques, qui cinglent et qui broient, et qui s'arrêtent soudain, brisés par une volonté d'Hercule. Cette âme gigantesque entrait en lui, distendait ses membres et son âme, et leur donnait des proportions colossales. Il marchait sur le monde. Il était une montagne, des orages soufflaient en lui. Des orages de fureur! Des orages de douleur!... Ah! quelle douleur!... Mais cela ne faisait rien! Il se sentait si fort!... Souffrir! souffrir encore!... Ah! que c'est bon d'être fort! Que c'est bon de souffrir, quand on est fort!...
Il rit. Son rire résonna dans le silence de la nuit. Son père se réveilla, et cria:
—Qui est là?
La mère chuchota:
—Chut! c'est l'enfant qui rêve!
Ils se turent tous trois. Tout se tut autour d'eux. La musique disparut. Et l'on n'entendit plus que le souffle égal des êtres endormis dans la chambre, compagnons de misère, attachés côte à côte sur la barque fragile, qu'une force vertigineuse emporte dans la Nuit.
Trois années ont passé. Christophe va avoir onze ans. Il continue son éducation musicale. Il apprend l'harmonie avec Florian Holzer, l'organiste de Saint-Martin, un ami de grand-père, qui est un homme très savant. Le maître lui enseigne que les accords qu'il aime le mieux, des harmonies qui lui caressent si doucement l'oreille et le cœur qu'il ne peut les entendre sans un petit frisson tout le long de l'échine, sont mauvais et défendus. Quand l'enfant demande pourquoi, il n'est d'autre réponse, sinon que c'est ainsi: la règle les défend. Comme il est naturellement indiscipliné, il ne les en aime que mieux. Sa joie est d'en trouver des exemples chez les grands musiciens qu'on admire, et de les apporter à grand-père, ou à son maître. À cela, grand-père répond que, chez les grands musiciens, c'est admirable, et que Beethoven ou Bach pouvait tout se permettre. Le maître, moins conciliant, se fâche, et dit aigrement que ce n'est pas ce qu'ils ont fait de mieux.
Christophe a ses entrées aux concerts et au théâtre; il apprend à toucher de tous les instruments. Il est même d'une jolie force déjà sur le violon; et son père a imaginé de lui faire donner un pupitre à l'orchestre. Il y tient si bien sa partie qu'après quelques mois de stage, il a été nommé officiellement second violon du Hof Musik Verein. Ainsi, il commence à gagner sa vie; et ce n'est pas trop tôt: car les affaires se gâtent de plus en plus à la maison. L'intempérance de Melchior a empiré, et le grand-père vieillit.
Christophe se rend compte des tristesses de la situation; il a l'air sérieux et soucieux d'un petit homme. Il s'acquitte vaillamment de sa tâche, bien qu'elle ne l'intéresse guère, et qu'il tombe de sommeil, le soir, il l'orchestre. Le théâtre ne lui cause plus l'émotion de jadis, quand il était petit. Quand il était petit,—il y a quatre ans de cela,—sa suprême ambition eût été d'occuper cette place, où il est aujourd'hui. Aujourd'hui, il n'aime pas la plupart des musiques qu'on lui fait jouer; il n'ose pas encore formuler son jugement sur elles: au fond, il les trouve sottes; et quand, par hasard, on joue de belles choses, il est mécontent de la bonhomie avec laquelle on les joue; les œuvres qu'il aime le mieux finissent par ressembler à ses collègues de l'orchestre, qui, le rideau tombé, lorsqu'ils ont fini de souffler ou de gratter, s'épongent en souriant, et racontent tranquillement leurs petites histoires, comme s'ils venaient de faire une heure de gymnastique. Il a aussi revu de près son ancienne passion, la chanteuse blonde aux pieds nus; il la rencontre souvent, pendant l'entr'acte, à la restauration. Elle sait qu'il a été amoureux d'elle, et elle l'embrasse volontiers; il n'en éprouve aucun plaisir: il est dégoûté par son fard, son odeur, ses gros bras et sa voracité; il la hait maintenant.
Le grand-duc n'oubliait pas son pianiste ordinaire: non que la modique pension attribuée pour ce titre fût exactement payée,—il fallait toujours la réclamer;—mais, de temps en temps, Christophe recevait l'ordre de se rendre au château, quand il y avait des invités de marque, ou bien quand il prenait fantaisie à Leurs Altesses de l'entendre. C'était presque toujours le soir, à des heures où Christophe eût voulu rester seul. Il fallait tout laisser et venir en toute hâte. Parfois, on le faisait attendre dans une antichambre, parce que le dîner n'était pas fini. Les domestiques, habitués à le voir, lui parlaient familièrement. Puis, on l'introduisait dans un salon, plein de glaces et de lumières, où des personnes gourmées le dévisageaient avec une curiosité blessante. Il devait traverser la pièce trop cirée, pour aller baiser la main de Leurs Altesses; et plus il grandissait, plus il devenait gauche: car il se trouvait ridicule, et son orgueil souffrait.
Ensuite, il se mettait au piano, et il devait jouer pour ces imbéciles:—il les jugeait tels.—À des moments, l'indifférence environnante l'oppressait tellement qu'il était sur le point de s'arrêter au milieu du morceau. L'air manquait autour de lui, il était comme asphyxié. Quand il avait fini, on l'assommait de compliments, on le présentait de l'un à l'autre. Il pensait qu'on le regardait comme un animal curieux, qui faisait partie de la ménagerie du prince, et que les éloges s'adressaient plus à son maître qu'à lui. Il se croyait avili, et il devenait d'une susceptibilité maladive, dont il souffrait d'autant plus qu'il n'osait la montrer. Il voyait une offense dans les façons d'agir les plus simples: si l'on riait dans un coin du salon, il se disait que c'était de lui; et il ne savait pas si c'était de ses manières, ou de son costume, ou de sa figure, de ses pieds, de ses mains. Tout l'humiliait: il était humilié si on ne lui parlait pas, humilié si on lui parlait, humilié si on lui donnait des bonbons, comme à un enfant, humilié surtout si le grand-duc, avec un sans-façon princier, le renvoyait en lui mettant une pièce d'or dans la main. Il était malheureux d'être pauvre, d'être traité en pauvre. Un soir, rentrant chez lui, l'argent qu'il avait reçu lui pesait si fort qu'il le jeta en passant par le soupirail d'une cave. Et puis, immédiatement après, il eût fait des bassesses pour le ravoir: car, à la maison, on devait plusieurs mois au boucher.
Ses parents ne se doutaient guère de ces souffrances d'orgueil. Ils étaient ravis de sa faveur auprès du prince. La bonne Louisa ne pouvait rien imaginer de plus beau pour son garçon que ces soirées au château, dans une société magnifique. Pour Melchior, c'était un sujet de vanteries continuelles avec ses amis. Mais le plus heureux était grand-père. Il affectait bien l'indépendance, l'humeur frondeuse, le mépris des grandeurs; mais il avait une admiration naïve pour l'argent, le pouvoir, les honneurs, les distinctions sociales; sa fierté était sans pareille de voir son petit-fils approcher ceux qui y participaient: il en jouissait, comme si cette gloire rejaillissait sur lui; et malgré tous ses efforts pour rester impassible, son visage rayonnait. Les soirs où Christophe allait au château, le vieux Jean-Michel s'arrangeait toujours pour rester chez Louisa, sous un prétexte ou sous un autre. Il attendait le retour de son petit-fils, avec une impatience d'enfant; et, quand Christophe rentrait, il commençait par lui adresser, d'un air détaché, quelques questions indifférentes, comme:
—Eh bien? cela a marché, ce soir?
Ou des insinuations affectueuses, comme:
—Voici notre petit Christophe, qui va nous raconter quelque chose de nouveau.
Ou bien quelque compliment ingénieux, afin de l'amadouer:
—Salut à notre jeune gentilhomme!
Mais Christophe, maussade et irrité, répondait par un: «Bonsoir!» très sec, et allait bouder dans un coin. Le vieux insistait, posait des questions plus précises, auxquelles l'enfant ne répliquait que par oui ou par non. Les autres se mettaient de la partie, demandaient des détails: Christophe se renfrognait de plus en plus; il fallait lui arracher les mots de la bouche, jusqu'à ce que Jean-Michel, furieux, s'emportât et lui dît des paroles blessantes. Christophe ripostait très peu respectueusement; et cela finissait par une grosse fâcherie. Le vieux s'en allait, en faisant battre la porte. Ainsi Christophe gâtait toute la joie de ces pauvres gens, qui ne comprenaient rien à sa mauvaise humeur. Ce n'était pas leur faute s'ils étaient domestiques dans l'âme! Ils ne se doutaient pas qu'on pût être autrement.
Christophe se repliait donc en lui; et, sans juger les siens, il sentait un fossé qui le séparait d'eux. Il se l'exagérait sans doute; et, malgré leurs différences de pensées, il est probable qu'il se fût fait comprendre, s'il avait réussi à leur parler intimement. Mais rien n'est plus difficile qu'une intimité absolue entre enfants et parents, même quand ils ont les uns pour les autres la plus tendre affection: car, d'une part, le respect décourage les confidences; de l'autre, l'idée souvent erronée de la supériorité de l'âge et de l'expérience empêche d'attacher assez de sérieux aux sentiments de l'enfant, aussi intéressants parfois que ceux des grandes personnes, et presque toujours plus sincères.
La société que Christophe voyait chez lui, les conversations qu'il entendait, l'éloignaient encore davantage des siens.
À la maison venaient les amis de Melchior, pour la plupart musiciens de l'orchestre, buveurs et célibataires; ils n'étaient pas de mauvaises gens, mais vulgaires; ils faisaient trembler la chambre de leurs rires et de leurs pas. Ils aimaient la musique, mais en parlaient avec une bêtise révoltante. La grossièreté indiscrète de leur enthousiasme blessait à vif la pudeur de sentiment de l'enfant. Quand ils louaient ainsi une œuvre qu'il aimait, il lui semblait qu'on l'outrageait lui-même. Il se raidissait, blêmissait, prenait un air glacial, affectait de ne pas s'intéresser à la musique; il l'eût haïe, si c'eût été possible. Melchior disait de lui:
—Cet individu n'a pas de cœur. Il ne sent rien. Je ne sais pas de qui il tient.
Parfois ils chantaient ensemble de ces chants germaniques à quatre voix,—à quatre pieds,—qui, toujours semblables à eux-mêmes, s'avancent lourdement, avec une niaiserie solennelle et de plates harmonies. Christophe se réfugiait alors dans la chambre la plus éloignée et injuriait les murs.
Grand-père avait aussi ses amis: l'organiste, le tapissier, l'horloger, la contrebasse, de vieilles gens bavards, qui ressassaient toujours les mêmes plaisanteries et se lançaient dans d'interminables discussions sur l'art, sur la politique, ou sur les généalogies des familles du pays,—bien moins intéressés par les sujets dont ils parlaient, qu'heureux de parler et de trouver à qui parler.
Quant à Louisa, elle voyait seulement quelques voisines, qui lui rapportaient les commérages du quartier, et de loin en loin, quelque «bonne dame» qui, sous prétexte de s'intéresser à elle, venait retenir ses services pour un dîner prochain, et s'arrogeait une surveillance sur l'éducation religieuse des enfants.
De tous les visiteurs, nul n'était plus antipathique à Christophe que son oncle Théodore. C'était le beau-fils de grand-père, le fils d'un premier mariage de grand-mère Clara, la première femme de Jean-Michel. Il faisait partie d'une maison de commerce, qui avait des affaires avec l'Afrique et l'Extrême-Orient. Il réalisait le type d'un de ces Allemands nouveau style qui affectent de répudier avec des railleries le vieil idéalisme de la race, et, grisés par la victoire, ont pour la force et le succès un culte qui montre qu'ils ne sont pas habitués à les voir de leur côté. Mais, comme il est difficile de transformer d'un coup la nature séculaire d'un peuple, l'idéalisme refoulé ressortait atout moment dans le langage, les façons, les habitudes morales, les citations de Gœthe à propos des moindres actes de la vie domestique; et c'était un singulier mélange de conscience et d'intérêt, un effort bizarre pour accorder l'honnêteté de principes de l'ancienne bourgeoisie allemande avec le cynisme des nouveaux condottieri de magasin: mélange qui ne laissait pas d'avoir une odeur d'hypocrisie assez répugnante,—car il aboutissait à faire de la force, de la cupidité et de l'intérêt allemands le symbole de tout droit, de toute justice, et de toute vérité.
La loyauté de Christophe en était profondément blessée. Il ne pouvait juger si son oncle avait raison; mais il le détestait, il sentait en lui l'ennemi. Le grand-père n'aimait pas cela non plus, et il se révoltait contre ces théories; mais il était vite écrasé dans la discussion par la parole facile de Théodore, qui n'avait point de peine à tourner en ridicule la généreuse naïveté du vieux. Jean-Michel finissait par avoir honte de son bon cœur; et, pour montrer qu'il n'était pas aussi arriéré qu'on croyait, il s'essayait à parler comme Théodore: cela détonnait dans sa bouche, et il en était lui-même gêné. Quoi qu'il pensât d'ailleurs, Théodore lui en imposait; le vieillard éprouvait du respect pour une habileté pratique, qu'il enviait d'autant plus qu'il s'en savait absolument incapable. Il rêvait pour un de ses petits-fils une situation semblable. C'était aussi l'intention de Melchior, qui destinait Rodolphe à suivre les traces de son oncle. Aussi, tout le monde dans la maison s'ingéniait à flatter le parent riche, dont on attendait des services. Celui-ci, se voyant nécessaire, en profitait pour trancher en maître; il se mêlait de tout, donnait son avis sur tout, et ne cachait pas son parfait mépris pour l'art et les artistes; il l'affichait plutôt, pour le plaisir d'humilier ses parents musiciens; il se livrait, sur leur compte, à de mauvaises plaisanteries, dont on riait lâchement.
Christophe surtout était pris pour cible des railleries de son oncle; et il n'était pas patient. Il se taisait, serrait les dents, l'air mauvais. L'autre s'amusait de sa rage muette. Mais, un jour qu'à table Théodore le tourmentait plus que déraison, Christophe, hors de lui, lui cracha au visage. Ce fut une affaire épouvantable. L'outrage était inouï; l'oncle en resta d'abord muet de saisissement; puis la parole lui revint, avec un torrent d'injures. Christophe, pétrifié sur sa chaise par l'horreur de son action, recevait sans les sentir les coups qui pleuvaient sur lui; mais quand on voulut le traîner à genoux devant l'oncle, il se débattit, bouscula sa mère, et se sauva hors de la maison. Il ne s'arrêta dans la campagne, que lorsqu'il ne put plus respirer. Il entendait des voix qui l'appelaient au loin; et il se demandait s'il ne conviendrait pas qu'il se jetât dans le fleuve, faute de pouvoir y jeter son ennemi. Il passa la nuit dans les champs. Vers l'aube, il alla frapper à la porte de son grand-père. Le vieux était si inquiet de la disparition de Christophe,—il n'en avait pas dormi,—qu'il n'eut pas la force de le gronder. Il le ramena à la maison, où on évita de lui rien dire, parce qu'on vit qu'il était dans un état de surexcitation; et il fallait le ménager: car il jouait le soir au château. Mais Melchior l'assomma, pendant plusieurs semaines, par ses doléances—en affectant de ne s'adresser à personne, en particulier,—sur la peine qu'on prenait pour donner des exemples de vie irréprochable et de belles manières à des êtres indignes, qui vous déshonoraient. Et quand l'oncle Théodore le rencontrait dans la rue, il détournait la tête et se bouchait le nez, avec toutes les marques du plus profond dégoût.
Le peu de sympathie qu'il trouvait à la maison faisait qu'il y restait le moins possible. Il souffrait de la contrainte perpétuelle qu'on cherchait à lui imposer: il y avait trop de choses, trop de gens, qu'il fallait respecter, sans qu'il fût permis de discuter pourquoi; et Christophe n'avait pas la bosse du respect. Plus on tachait de le discipliner et de faire de lui un brave petit bourgeois allemand, plus il éprouvait le besoin de s'affranchir. Son plaisir eût été, après les mortelles séances, ennuyeuses et guindées, qu'il passait à l'orchestre ou au château, de se rouler dans l'herbe comme un poulain, de glisser du haut en bas de la pente gazonnée avec sa culotte neuve, ou de se battre à coups de pierres avec les polissons du quartier. S'il ne le faisait pas plus souvent, ce n'était pas qu'il fût arrêté par la peur des reproches et des claques; mais il n'avait pas de camarades: il ne réussissait pas à s'entendre avec les autres enfants. Même les gamins des rues n'aimaient pas à jouer avec lui, parce qu'il prenait le jeu trop au sérieux, et qu'il donnait des coups trop fort. De son côté, il avait pris l'habitude de rester enfermé, à l'écart des enfants de son âge: il avait honte de n'être pas adroit au jeu et n'osait se mêler à leurs parties. Alors, il affectait de ne pas s'y intéresser, bien qu'il brûlât d'envie qu'on l'invitât à jouer. Mais on ne lui disait rien; et il s'éloignait, navré, d'un air indifférent.
Sa consolation était de vagabonder avec l'oncle Gottfried, quand celui-ci était au pays. Il se rapprochait de lui de plus en plus, il sympathisait avec son humeur indépendante. Il comprenait si bien, maintenant, le plaisir que Gottfried trouvait à courir sur les chemins, sans être lié nulle part! Souvent, ils allaient ensemble, le soir, dans la campagne, sans but, droit devant eux; et comme Gottfried oubliait toujours l'heure, on revenait très tard, et on était grondé. La joie était de s'esquiver, la nuit, pendant que les autres dormaient. Gottfried savait que c'était mal; mais Christophe le suppliait; et lui-même ne pouvait résister au plaisir. Vers minuit, il venait devant la maison, et sifflait d'une façon convenue. Christophe s'était couché tout habillé. Il se glissait hors du lit, ses souliers à la main; et, retenant son souffle, il rampait avec des ruses de sauvage jusqu'à la fenêtre de la cuisine, qui donnait sur la route. Il montait sur la table; Gottfried le recevait de l'autre côté, sur ses épaules. Ils partaient, heureux comme des écoliers.
Quelquefois, ils allaient retrouver Jérémie, le pêcheur, un ami de Gottfried; on filait dans sa barque, au clair de lune. L'eau s'égouttant des rames faisait de petits arpèges, des notes chromatiques. Une vapeur de lait tremblait à la surface du fleuve. Les étoiles frissonnaient. Les coqs se répondaient de l'une à l'autre rive; et parfois on entendait, dans les profondeurs du ciel, les trilles des alouettes, qui montaient de la terre, trompées par la clarté de la lune. On se taisait. Gottfried chantait tout bas un air. Jérémie racontait des histoires étranges de la vie des animaux; elles paraissaient d'autant plus mystérieuses qu'il s'exprimait d'une façon brève et énigmatique. La lune se cachait derrière les forêts. On longeait la sombre masse des collines. Les ténèbres du ciel et de l'eau se fondaient. Le fleuve était sans un pli. Tous les bruits s'éteignaient. La barque glissait dans la nuit. Glissait-elle? Flottait-elle? Restait-elle immobile?... Les roseaux s'écartaient, avec un froissement de soie. On abordait sans bruit. On descendait sur la rive, et on revenait à pied. Il arrivait qu'on ne rentrât qu'à l'aube. On suivait le bord du fleuve. Des nuées d'ablettes d'argent, vertes comme des épis, ou bleues comme des pierreries, fourmillaient, aux premières lueurs du jour; elles grouillaient, pareilles aux reptiles de la tête de Méduse, se jetant voracement sur le pain qu'on jetait; elles descendaient autour, à mesure qu'il s'enfonçait, et tournaient en spirales, puis s'effaçaient d'un trait, comme un rayon de lumière. Le fleuve se teintait de reflets roses et mauves. Les oiseaux s'éveillaient, les uns après les autres. On rentrait en hâte; on regagnait, avec les mêmes précautions qu'au départ, la chambre à l'air épais, et le lit, où Christophe, qui tombait de sommeil, s'endormait aussitôt, le corps tout frais de l'odeur des champs.
Tout allait bien ainsi, et on ne se serait aperçu de rien, si Ernst, le frère cadet, n'avait un jour dénoncé les sorties de Christophe: dès lors, elles lui furent interdites, et on le surveilla. Il ne s'en échappait pas moins; il préférait à toute autre société celle du petit colporteur et de ses amis. Les siens étaient scandalisés. Melchior disait qu'il avait des goûts de manant. Le vieux Jean-Michel était jaloux de l'affection de Christophe pour Gottfried; et il le sermonnait de s'abaisser à plaisir en une compagnie aussi vulgaire, quand il avait l'honneur d'approcher l'élite et de servir les princes. On trouvait que Christophe manquait de dignité.
Malgré les embarras d'argent croissant avec l'intempérance et la fainéantise de Melchior, la vie fut supportable, tant que Jean-Michel fut là. Il était le seul qui eut quelque influence sur Melchior, et qui le retînt, dans une certaine mesure, sur la pente de son vice. Puis, l'estime universelle dont il jouissait n'était pas inutile pour faire oublier les frasques de l'ivrogne. Enfin il venait en aide au ménage à court d'argent. En outre de la modique pension qu'il touchait, comme ancien maître de chapelle, il continuait de récolter quelques petites sommes, en donnant des leçons et accordant des pianos. Il en remettait la plus grande partie à sa bru, dont il voyait la gêne, en dépit des efforts qu'elle faisait pour la lui cacher. Louisa se désolait, à la pensée qu'il se privait pour eux. Le vieux y avait d'autant plus de mérite qu'il était habitué à vivre largement et qu'il avait de forts besoins. Quelquefois ces sacrifices n'étaient même pas suffisants; et Jean-Michel devait, pour couvrir une dette pressante, vendre en secret un meuble, des livres, des souvenirs, auxquels il était attaché. Melchior s'apercevait des cadeaux que son père faisait à Louisa, en se cachant de lui; et souvent, il mettait la main dessus, malgré les résistances. Mais quand le vieux venait à l'apprendre,—non de Louisa, qui lui taisait ses peines, mais d'un de ses petits-fils,—il entrait dans une colère terrible; et il y avait entre les deux hommes des scènes à faire trembler. Ils étaient tous deux extraordinairement violents, ils en arrivaient aussitôt aux gros mots et aux menaces; ils semblaient près d'en venir aux mains. Mais dans ses pires emportements, un respect invincible retenait toujours Melchior, et, si ivre qu'il fût, il finissait par baisser la tête sous l'averse d'injures et de reproches humiliants que son père déchargeait sur lui. Il n'en guettait pas moins la prochaine occasion de recommencer; et Jean-Michel avait de tristes appréhensions, en pensant a l'avenir.
—Mes pauvres enfants, disait-il à Louisa, qu'est-ce que vous deviendriez, si je n'étais plus là!... Heureusement, ajoutait-il, en caressant Christophe, que je puis encore aller, jusqu'à ce que celui-ci vous tire d'affaire!
Mais il se trompait dans ses calculs: il était au bout de sa route. Nul ne s'en fût douté. À quatre-vingts ans passés, il avait tous ses cheveux, une crinière blanche, avec des touffes grises encore, et dans sa barbe drue des fils tout à fait noirs. Il ne lui restait qu'une dizaine de dents; mais, avec, il s'escrimait solidement. Il faisait plaisir à voir à table. Il avait un robuste appétit; et s'il reprochait à Melchior de boire, lui-même buvait sec. Il avait une prédilection pour les vins blancs de la Moselle. Au reste, vins, bières, ou cidres, il savait rendre justice à tout ce que le Seigneur a créé d'excellent. Il n'était pas assez malavisé pour laisser sa raison dans son verre, et il gardait la mesure. Il est vrai que cette mesure était copieuse, et que dans son verre une raison plus débile se fut noyée. Il avait bon pied, bon œil, et une activité infatigable. À six heures, il était levé, et faisait méticuleusement sa toilette: car il avait le souci du décorum et le respect de sa personne. Il vivait seul dans sa maison, s'occupant de tout lui-même et ne souffrant pas que sa bru mît le nez dans ses affaires; il faisait sa chambre, préparait son café, recousait ses boutons, clouait, collait, raccommodait; et, tout en allant et venant, en bras de chemise, du haut en bas de la maison, il chantait sans s'arrêter, d'une voix de basse retentissante, qu'il se plaisait à faire sonner, accompagnant ses airs de gestes d'opéra.—Ensuite, il sortait, et par tous les temps. Il allait à ses affaires, sans en oublier aucune; mais il était rarement exact: on le rencontrait à quelque coin de rue, discutant avec une connaissance, ou plaisantant avec une voisine, dont la figure lui revenait: car il aimait les jeunes minois et les vieux amis. Il s'attardait ainsi, et ne savait jamais l'heure. Il ne laissait pas cependant passer celle du dîner: il dînait où il se trouvait, s'invitant chez les gens. Il ne rentrait qu'au soir, la nuit tombée, après avoir vu longuement ses petits-enfants. Il se couchait, lisait dans son lit, avant de fermer l'œil, une page de sa vieille Bible; et, la nuit,—car il ne dormait pas plus d'une ou deux heures de suite,—il se levait pour prendre un de ses vieux bouquins, achetés d'occasion: histoire, théologie, littérature, ou sciences; il lisait au hasard quelques pages qui l'intéressaient et qui l'ennuyaient, qu'il ne comprenait pas bien, mais dont il ne passait pas un mot,... jusqu'à ce que le sommeil le reprit. Le dimanche, il allait à l'office, se promenait avec les enfants, et jouait aux boules.—Jamais il n'avait été malade, que d'un peu de goutte aux doigts de pied, qui le faisait jurer la nuit, au milieu de ses lectures bibliques. Il semblait qu'il pût durer ainsi jusqu'au bout de son siècle, et il ne voyait aucune raison pour qu'il ne le dépassât point; quand on lui prédisait qu'il mourrait centenaire, il pensait, comme un autre vieillard illustre, qu'il ne faut point assigner de limites aux bienfaits de la Providence. On ne s'apercevait qu'il vieillissait qu'à ce qu'il avait facilement la larme à l'œil et qu'il devenait plus irritable chaque jour. La moindre impatience le jetait dans des accès de colère folle. Sa figure rouge et son cou court devenaient cramoisis. Il bégayait furieusement, et il était forcé de s'arrêter, suffoquant. Le médecin de la famille, un vieil ami, l'avait averti de se surveiller, de modérer à la fois sa colère et son appétit. Mais têtu comme un vieillard, il n'en faisait que plus d'imprudences, par bravade; et il raillait la médecine et les médecins. Il affectait un grand mépris pour la mort, ne ménageant pas les discours, pour affirmer qu'il ne la craignait point.
Un jour d'été qu'il faisait très chaud, après avoir bu copieusement et s'être disputé par-dessus le marché, il rentra chez lui et se mit à travailler dans son jardin. Il aimait remuer la terre. Nu-tête, en plein soleil, tout irrité encore par sa discussion, il bêchait avec colère. Christophe était assis sous la tonnelle, un livre à la main; mais il ne lisait guère: il rêvassait, en écoutant la crécelle endormante des grillons; et, machinalement, il suivait les mouvements de grand-père. Le vieux lui tournait le dos; il était courbé et arrachait les mauvaises herbes. Soudain, Christophe le vit se relever, battre l'air de ses bras et tomber comme une masse, la face contre terre. Une seconde, il eut envie de rire. Puis, il vit que le vieux ne bougeait pas. Il l'appela, il courut à lui, il le secoua de toutes ses forces. La peur le gagnait. Il s'agenouilla et essaya à deux mains de soulever la grosse tête, appliquée contre le sol. Elle était si lourde, et il tremblait tellement qu'il eut peine à la remuer. Mais quand il aperçut les yeux renversés, blancs et sanglants, il fut glacé d'horreur; il la laissa retomber en poussant un cri aigu. Il se releva épouvanté, il se sauva, il courut au dehors. Il criait et pleurait. Un homme, qui passait sur la route, arrêta l'enfant. Christophe était hors d'état de parler; il montra la maison; l'homme y entra, et Christophe le suivit. D'autres avaient entendu ses cris et arrivaient des maisons voisines. Bientôt le jardin fut plein de monde. On marchait sur les fleurs, on se penchait autour du vieux, on parlait tous à la fois. Deux ou trois hommes le soulevèrent de terre. Christophe, resté à l'entrée, tourné contre le mur, se cachait la figure dans ses mains; il avait peur de voir; mais il ne pouvait pas s'en empêcher; et, quand le cortège passa près de lui, il vit, à travers ses doigts, le grand corps du vieux qui s'abandonnait: un bras traînait à terre; la tête, appuyée contre le genou d'un porteur, cahotait à chaque pas; la face était tuméfiée, couverte de boue, saignante, avec la bouche ouverte, et ses terribles yeux. Il hurla de nouveau et prit la fuite. Il courut sans s'arrêter jusqu'à la maison de sa mère, comme s'il était poursuivi. Il fit irruption dans la cuisine, avec des cris affreux. Louisa épluchait des légumes. Il se jeta sur elle et l'étreignit avec désespoir, pour qu'elle vint à son secours. La figure convulsée par ses sanglots, il pouvait à peine parler. Mais dès le premier mot, elle comprit. Elle devint toute blanche, laissa tomber ce qu'elle tenait, et, sans une parole, se précipita hors de la maison.
Christophe resta seul, blotti contre l'armoire; il continuait de pleurer. Ses frères jouaient. Il ne se rendait pas compte exactement de ce qui s'était passé, il ne pensait pas à grand-père, il pensait aux images effrayantes qu'il avait vues tout à l'heure; et sa terreur était qu'on ne l'obligeât à les revoir, à revenir là-bas.
Et en effet, vers le soir, comme les autres petits, las d'avoir fait dans la maison toutes les sottises possibles, commençaient à geindre qu'ils s'ennuyaient et qu'ils avaient faim, Louisa rentra précipitamment, les prit par la main et les emmena chez grand-père. Elle allait très vite; et Ernst et Rodolphe essayèrent de grogner, suivant leur habitude; mais Louisa leur imposa silence d'un tel ton qu'ils se turent. Une peur instinctive les gagnait: au moment d'entrer, ils se mirent à pleurer. Il ne faisait pas encore tout à fait nuit; les dernières lueurs du couchant allumaient d'étranges reflets à l'intérieur de la maison, sur le bouton de la porte, sur le miroir, sur le violon accroché au mur dans la première pièce à demi obscure. Mais, chez le vieux, une bougie était allumée; et la flamme vacillante, se heurtant au jour livide qui s'éteignait, rendait plus oppressante l'ombre lourde de la chambre. Assis près de la fenêtre, Melchior pleurait avec bruit. Le médecin, penché sur le lit, empêchait de voir celui qui y était couché. Le cœur de Christophe battait à se rompre. Louisa fit agenouiller les enfants au pied du lit. Christophe se risqua à regarder. Il s'attendait à quelque chose de si terrifiant, après le spectacle de l'après-midi, qu'au premier coup d'œil, il fut presque soulagé. Grand-père était immobile et semblait dormir. L'enfant eut, un instant, l'illusion que grand-père, était guéri. Mais quand il entendit son souffle oppressé, quand, en regardant mieux, il vit cette figure bouffie, où la meurtrissure de la chute faisait une large tache violacée, quand il comprit que celui qui était là allait mourir, il se mit à trembler; et, tout en répétant la prière de Louisa pour que grand-père guérît, il priait au fond de lui pour que, si grand-père ne devait pas guérir, grand-père fut déjà mort. Il avait l'épouvante de ce qui allait se passer.
Le vieux n'avait plus sa connaissance, depuis l'instant où il était tombé. Il ne la retrouva qu'un moment, juste assez pour prendre conscience de son état:—et ce fut lugubre. Le prêtre était là et récitait sur lui les dernières prières. On souleva le vieillard sur son oreiller; il rouvrit lourdement ses yeux, qui ne semblaient plus obéir à sa volonté; il respira bruyamment, regarda, sans comprendre, les figures, les lumières; et soudain, il ouvrit la bouche; un effroi indicible se peignait sur ses traits.
—Mais alors...—il bégayait,—mais alors, je vais mourir!...
L'accent terrible de cette voix perça le cœur de Christophe; jamais elle ne devait plus sortir de sa mémoire. Le vieux ne parlait plus, il gémissait comme un petit enfant. Puis l'engourdissement le reprit; mais sa respiration devenait encore plus pénible; il se plaignait, il remuait les mains, il semblait lutter contre le sommeil mortel. Dans sa demi-conscience, une fois il appela:
—Maman!
Ô l'impression poignante! ce balbutiement du vieux homme, appelant sa mère avec angoisse, comme Christophe aurait fait,—sa mère dont jamais il ne parlait dans la vie ordinaire, suprême et inutile recours dans la terreur suprême!... Il parut s'apaiser un instant; il eut une lueur de conscience. Ses lourds yeux, dont l'iris semblait flotter à la dérive, rencontrèrent le petit, glacé de peur. Ils s'éclairèrent. Le vieux fit un effort pour sourire et parler. Louisa prit Christophe et l'approcha du lit. Jean-Michel renoua les lèvres et chercha à lui caresser la tête avec sa main. Mais aussitôt il retomba dans sa torpeur. Ce fut la fin.
On avait renvoyé les enfants dans la chambre à côté; mais on avait trop à faire pour s'occuper d'eux. Christophe, attiré par l'horreur, épiait, du seuil de la porte entr'ouverte, le tragique visage, renversé sur l'oreiller, étranglé par l'étreinte féroce qui se resserrait autour du cou,... cette figure qui se creusait de seconde en seconde,... cet enfoncement de l'être dans le vide, qui semblait l'aspirer comme une pompe,... l'abominable râle, cette respiration mécanique, semblable à une bulle d'air qui crève à la surface de l'eau, derniers souffles du corps, qui s'obstine à vivre, quand l'âme n'est déjà plus.—Puis, la tête glissa à côté de l'oreiller. Et tout se tut.
Ce ne fut que quelques minutes après, au milieu des sanglots, des prières, de la confusion causée par la mort, que Louisa aperçut l'enfant, blême, la bouche crispée, les yeux dilatés, qui serrait convulsivement la poignée de la porte. Elle courut à lui. Il fut pris, dans ses bras, d'une crise. Elle l'emporta. Il perdit connaissance. Il se retrouva dans son lit, hurla d'effroi, parce qu'on l'avait laissé seul un instant, eut une nouvelle crise, et s'évanouit encore. Il passa le reste de la nuit et la journée du lendemain dans la fièvre. Enfin il s'apaisa et tomba, la seconde nuit, dans un sommeil profond, qui se prolongea jusqu'au milieu du jour suivant. Il avait l'impression qu'on marchait dans la chambre, que sa mère était penchée sur son lit et l'embrassait; il crut entendre le chant doux et lointain des cloches. Mais il ne voulait pas remuer; il était comme dans un rêve.
Quand il rouvrit les yeux, l'oncle Gottfried était assis au pied du lit. Christophe était brisé, et ne se souvenait de rien. Puis la mémoire lui revint, il se mit à pleurer. Gottfried se leva et l'embrassa.
—Eh bien, mon petit, eh bien? disait-il doucement.
—Ah! oncle, oncle ï gémissait l'enfant se serrant contre lui.
—Pleure, disait Gottfried, pleure!
Il pleurait aussi.
Lorsqu'il fut un peu soulagé, Christophe essuya ses yeux et regarda Gottfried. Gottfried comprit qu'il voulait lui demander quelque chose.
—Non, fit-il, en mettant un doigt sur sa bouche. Il ne faut pas parler. Pleurer est bon. Parler est mauvais.
L'enfant insistait.
—Cela ne sert à rien.
—Seulement une chose, une seule!...
—Quoi?
Christophe hésita:
—Ah! oncle, demanda-t-il, où est-il maintenant?
Gottfried répondit:
—Il est avec le Seigneur, mon enfant.
Mais ce n'était pas ce que demandait Christophe:
—Non, tu ne comprends pas: Où est-il, lui?
(Il voulait dire: le corps.)
Il continua, d'une voix tremblante:
—Est-ce qu'il est toujours dans la maison?
—On a enterré le cher homme, ce matin, dit Gottfried. N'as-tu pas entendu les cloches?
Christophe fut soulagé. Puis, à la pensée qu'il ne reverrait plus le cher grand-père, il pleura de nouveau, amèrement.
—Pauvre petit chat! répétait Gottfried, regardant l'enfant avec commisération.
Christophe attendait que Gottfried le consolât; mais Gottfried n'essayait pas, sachant que c'est inutile.
—Oncle Gottfried, demanda l'enfant, est-ce que tu n'as donc pas peur aussi de cela, toi?
(Combien il eût voulu que Gottfried n'eût pas peur et qu'il lui enseignât son secret!)
Mais Gottfried devint soucieux.
—Chut! fit-il, d'une voix altérée...
—Et comment n'avoir pas peur? dit-il après un instant. Mais qu'y faire? C'est ainsi. Il faut se soumettre.
Christophe secoua la tête avec révolte.
—Il faut se soumettre, mon enfant, répéta Gottfried. Il l'a voulu. Il faut aimer ce qu'Il veut.
—Je le déteste! cria Christophe haineusement, montrant le poing au ciel.
Gottfried, consterné, le fit taire. Christophe lui-même eut peur de ce qu'il venait de dire, et il se mit à prier avec Gottfried. Mais son cœur bouillonnait; et tandis qu'il répétait les mots d'humilité servile et de résignation, il n'y avait au fond de lui qu'un sentiment de révolte passionnée et d'horreur contre l'abominable chose, et l'Être monstrueux qui l'avait pu créer.
Les jours s'écoulent, et les nuits pluvieuses, sur la terre fraîchement remuée, au fond de laquelle le pauvre vieux Jean-Michel gît abandonné. Sur le moment, Melchior a beaucoup pleuré, crié, sangloté. Mais la semaine n'est pas finie, que Christophe l'entend rire de bon cœur. Quand on prononce devant lui le nom du défunt, sa figure s'allonge et prend un air lugubre; mais, l'instant d'après, il recommence à parler et à gesticuler avec animation. Il est sincèrement affligé; mais il lui est impossible de rester sous une impression triste.
Louisa, passive, résignée, a accepté ce malheur, comme elle accepte tout. Elle a ajouté une prière à ses prières de chaque jour; elle va régulièrement au cimetière, et prend soin de la tombe, comme si la tombe faisait partie du ménage.
Gottfried a des attentions touchantes pour le petit carré de terre, où dort le vieux. Quand il vient dans le pays, il y porte un souvenir, une croix qu'il a fabriquée, quelques fleurs que Jean-Michel aimait. Il n'y manque jamais; et il se cache pour le faire.
Louisa emmène quelquefois Christophe, dans ses visites au cimetière. Christophe a un dégoût affreux pour cette terre grasse, revêtue d'une sinistre parure de fleurs et d'arbres, et pour l'odeur lourde qui flotte au soleil, mêlée à l'haleine des cyprès sonores. Mais il n'ose avouer sa répugnance, parce qu'il se la reproche comme une lâcheté et comme une impiété. Il est très malheureux. La mort de grand-père ne cesse de le hanter. Pourtant, il y a longtemps déjà qu'il sait ce que c'est que la mort, qu'il y pense et qu'il en a peur. Mais jamais il ne l'avait encore vue; et qui la voit pour la première fois s'aperçoit qu'il ne connaissait rien, ni de la mort, ni de la vie. Tout est ébranlé d'un coup; la raison ne sert de rien. On croyait vivre, on croyait avoir quelque expérience de la vie: on voit qu'on ne savait rien, on voit qu'on ne voyait rien, on vivait enveloppé d'un voile d'illusions que l'esprit avait tissé et qui cachait aux yeux le visage terrible de la réalité. Il n'y a aucun rapport entre l'idée de la souffrance et l'être qui saigne et qui soutire. Il n'y a aucun rapport entre la pensée de la mort et les convulsions de la chair et de l'âme qui se débat et qui meurt. Tout le langage humain, toute la sagesse humaine, n'est qu'un guignol de raides automates, auprès de l'éblouissement funèbre de la réalité,—ces misérables êtres de boue et de sang, dont tout le vain effort est de fixer une vie, qui pourrit, d'heure en heure.
Christophe y pensait, jour et nuit. Les souvenirs de l'agonie le poursuivaient; il entendait l'horrible respiration. La nature entière avait changé; il semblait que se fût étendue sur elle une brume de glace. Autour de lui, partout, de quelque côté qu'il se tournât, il sentait sur sa face le souffle meurtrier de la Bête aveugle; il savait qu'il était sous le poing de cette Force de destruction, et qu'il n'y avait rien à faire. Mais loin de l'accabler, cette pensée le brûlait d'indignation et de haine. Il n'avait rien d'un résigné. Il se lançait tête baissée contre l'impossible; il avait beau se briser le front, et reconnaître qu'il n'était pas le plus fort: il ne cessait point, de se révolter contre la souffrance. Dès lors, sa vie fut une lutte de tous les instants contre la férocité d'un Destin, qu'il ne voulait pas admettre.
À l'obsession de ses pensées la dureté même de la vie vint faire diversion. La ruine de la famille, que Jean-Michel retardait, se précipita, dès qu'il ne fut plus là. Avec lui les Krafft avaient perdu leurs meilleures ressources; et la misère entra dans la maison.
Melchior y ajouta encore. Loin de travailler davantage, il s'abandonna tout à fait à son vice, quand il fut délivré du seul contrôle qui le retînt. Presque chaque nuit, il rentrait ivre, et il ne rapportait jamais rien de ce qu'il avait gagné. Du reste, il avait perdu à peu près toutes ses leçons. Une fois, il s'était présenté chez une élève dans un état d'ébriété complète: à la suite de ce scandale, toutes les maisons lui furent fermées. À l'orchestre, on ne le tolérait que par égard pour le souvenir de son père; mais Louisa tremblait qu'il ne fût congédié d'un jour à l'autre, après un esclandre. Déjà on l'en avait menacé, certains soirs où il était arrivé à son pupitre vers la fin de la représentation. Deux ou trois fois, il avait même totalement oublié de venir. Et de quoi n'était-il pas capable dans ces moments d'excitation stupide, où il était pris d'une démangeaison de dire et de faire des sottises! Ne s'avisa-t-il pas, un soir, de vouloir exécuter son grand concerto de violon, au milieu d'un acte de la Walküre! On eut toutes les peines du monde à l'en empêcher. Il éclatait de rire, pendant la représentation, sous l'empire des images plaisantes qui se déroulaient sur la scène, ou dans son cerveau. Il faisait la joie de ses voisins; on lui passait beaucoup de choses, en faveur de son ridicule. Mais cette indulgence était pire que la sévérité; et Christophe en mourait de honte.
L'enfant était maintenant premier violon à l'orchestre. Il s'arrangeait de façon à veiller sur son père, à le suppléer au besoin, à lui imposer silence, quand Melchior était dans ses jours d'expansion. Ce n'était pas aisé, et le mieux était de ne pas faire attention à lui; sans quoi l'ivrogne, dès qu'il se sentait regardé, faisait des grimaces, ou commençait un discours. Christophe détournait donc les yeux, tremblant de lui voir faire quelque excentricité; il essayait de s'absorber dans sa tâche, mais il ne pouvait s'empêcher d'entendre les réflexions de Melchior et les rires des voisins. Les larmes lui en venaient aux yeux. Les musiciens, braves gens, s'en étaient aperçus, et ils avaient pitié de lui; ils mettaient une sourdine à leurs éclats, ils se cachaient de Christophe pour parler de son père. Mais Christophe sentait leur commisération. Il savait que, dès qu'il était sorti, les moqueries reprenaient leur train et que Melchior était la risée de la ville. Il ne pouvait rien pour l'empêcher; c'était un supplice pour lui. Il ramenait son père à la maison après la fin du spectacle; il lui donnait le bras, subissait ses bavardages, s'évertuait à cacher l'incertitude de sa marche. Mais à qui faisait-il illusion? Et malgré ses efforts, il était rare qu'il réussît à conduire Melchior jusqu'au bout. Arrivé au tournant de la rue, Melchior déclarait qu'il avait un rendez-vous urgent avec des amis, et aucun argument ne pouvait lui persuader de manquer à cet engagement. Il était même prudent de ne pas trop insister, si on ne voulait s'exposera une scène d'imprécations paternelles, qui attirait les voisins aux fenêtres.
Tout l'argent du ménage y passait. Melchior ne se contentait pas de boire ce qu'il gagnait. Il buvait ce que sa femme et son fils avaient tant de peine à gagner. Louisa pleurait; mais elle n'osait pas résister, depuis que son mari lui avait durement rappelé que rien dans la maison n'était à elle et qu'il l'avait épousée sans un sou. Christophe voulut regimber: Melchior le calotta, le traita de polisson, et lui prit l'argent des mains. L'enfant avait douze à treize ans, il était robuste, et commençait à gronder contre les corrections; pourtant il avait encore peur de se révolter, et il se laissait dépouiller. La seule ressource qu'ils eussent, Louisa et lui, était de cacher leur argent. Mais Melchior avait une ingéniosité singulière à découvrir leurs cachettes, quand ils n'étaient pas là.
Bientôt, cela ne lui suffit plus. Il vendit les objets hérités de son père. Christophe voyait partir avec douleur les livres, le lit, les meubles, les portraits des musiciens. Il ne pouvait rien dire. Mais un jour que Melchior, s'étant rudement heurté au vieux piano de grand-père, jura de colère, en se frottant le genou, et dit qu'on n'avait plus la place de remuer chez soi, et qu'il allait débarrasser la maison de toutes ces vieilleries, Christophe poussa les hauts cris. C'était vrai que les chambres étaient encombrées, depuis qu'on y avait entassé les meubles de grand-père, pour vendre sa maison, la chère maison où Christophe avait passé les plus belles heures de son enfance. C'était vrai aussi que le vieux piano ne valait plus cher, qu'il avait une voix chevrotante, et que depuis longtemps Christophe l'avait abandonné, pour jouer sur le beau piano neuf, dû aux munificences du prince; mais si vieux et si impotent qu'il fût, il était le meilleur ami de Christophe; il avait révélé à l'enfant le monde sans bornes de la musique; sur ses touches jaunes et polies il avait découvert le royaume des sons; c'était l'œuvre de grand-père, qui avait passé des mois à le réparer pour son petit-fils: il était un objet sacré. Aussi Christophe protesta qu'on n'avait pas le droit de le vendre. Melchior lui intima l'ordre de se taire. Christophe cria plus fort que le piano était à lui, et qu'il défendait qu'on y touchât. Il s'attendait à recevoir une solide correction. Mais Melchior le regarda avec un mauvais sourire, et se tut.
Le lendemain Christophe avait oublié. Il rentrait à la maison, fatigué, mais d'assez bonne humeur. Il fut frappé des regards sournois de ses frères. Ils feignaient d'être absorbés dans une lecture; mais ils le suivaient des yeux et guettaient ses mouvements, se replongeant dans leur livre, dès qu'il les regardait. Il ne douta point qu'ils ne lui eussent fait quelque mauvaise farce, mais il y était habitué, et ne s'en émut pas, résolu, quand il la découvrirait, à les rosser, comme il avait coutume. Il dédaigna donc d'approfondir la chose, et il se mit à causer avec son père, qui, assis au coin du feu, l'interrogeait sur sa journée avec une affectation d'intérêt, auquel il n'était point fait. Tandis qu'il lui parlait, il s'aperçut que Melchior échangeait en cachette des clignements d'yeux avec les deux petits. Il eut un serrement de cœur. Il courut dans sa chambre... La place du piano était vide! Il poussa un cri de douleur. Il entendit dans l'autre pièce les rires étouffés de ses frères. Tout son sang lui monta au visage. Il bondit vers eux. Il cria:
—Mon piano!
Melchior leva la tête, d'un air paisible et ahuri, qui fit éclater de rire les enfants. Lui-même ne put y tenir, en voyant la mine piteuse de Christophe; et il se détourna pour pouffer. Christophe perdit conscience de ses actes. Il se jeta comme un fou sur son père. Melchior, renversé dans son fauteuil, n'eut pas le temps de se garer. L'enfant l'avait saisi à la gorge, et lui criait:
—Voleur!
Ce ne fut qu'un éclair. Melchior se secoua et envoya rouler contre le carreau Christophe, qui se cramponnait avec fureur. La tête de l'enfant heurta contre les chenets. Christophe se releva sur les genoux, le front ouvert; et il continuait de répéter d'une voix suffoquée:
—Voleur!... Voleur qui nous voles, maman, moi!... Voleur qui vends grand-père!
Melchior, debout, leva le poing sur la tête de Christophe. L'enfant le bravait avec des yeux haineux, et il tremblait de rage. Melchior se mit à trembler aussi. Il s'assit et se cacha la figure dans ses mains. Les deux petits s'étaient sauvés, en poussant des cris aigus. Au vacarme succéda le silence. Melchior gémissait des paroles vagues. Christophe, collé au mur, ne cessait pas de le fixer, les dents serrées. Melchior commença à s'accuser lui-même:
—Je suis un voleur! Je dépouille ma famille. Mes enfants me méprisent. Je ferais mieux d'être mort!
Quand il eut fini de geindre, Christophe, sans bouger, demanda d'une voix dure:
—Où est le piano?
—Chez Wormser, dit Melchior, n'osant pas le regarder.
Christophe fit un pas, et dit:
—L'argent!
Melchior, annihilé, tira l'argent de sa poche, et le remit à son fils. Christophe se dirigea vers la porte. Melchior l'appela:
—Christophe!
Christophe s'arrêta. Melchior reprit, d'une voix tremblante:
—Mon petit Christophe!... Ne me méprise pas!
Christophe se jeta à son cou, et sanglota:
—Papa, mon cher papa! Je ne te méprise pas! Je suis si malheureux!
Ils pleuraient bruyamment. Melchior se lamentait:
—Ce n'est pas ma faute. Je ne suis pourtant pas méchant. N'est-ce pas, Christophe? Voyons, je ne suis pas méchant?
Il promettait de ne plus boire. Christophe hochait la tête, d'un air de doute; et Melchior convenait qu'il ne pouvait pas résister, quand il avait de l'argent dans les mains. Christophe réfléchit, et dit:
—Sais-tu, papa, il faudrait...
Il s'arrêta.
—Quoi donc?
—J'ai honte...
—Pour qui? demanda naïvement Melchior.
—Pour toi.
Melchior fit la grimace, et dit:
—Cela ne fait rien.
Christophe expliqua qu'il faudrait que tout l'argent de la famille, même le traitement de Melchior, fût confié à un autre, qui remettrait à Melchior, jour par jour, ou semaine par semaine, ce dont il aurait besoin. Melchior, qui était en veine d'humilité,—il n'était pas tout à fait à jeun,—renchérit sur la proposition et déclara qu'il voulait écrire séance tenante une lettre au grand-duc, pour que la pension qui lui revenait fût régulièrement payée en son nom à Christophe. Christophe refusait, rougissant de l'humiliation de son père. Mais Melchior, dévoré d'une soif de sacrifice, s'obstina à écrire. Il était ému de la magnanimité de son acte. Christophe refusa de prendre la lettre; et Louisa, qui venait de rentrer, mise au courant de l'affaire, déclara qu'elle aimerait mieux mendier que d'obliger son mari à cet affront. Elle ajouta qu'elle avait confiance en lui, et qu'elle était sûre qu'il s'amenderait pour l'amour d'eux. Cela finit par une scène d'attendrissement général; et la lettre de Melchior, oubliée sur la table, alla tomber sous l'armoire, où elle resta cachée.
Mais, quelques jours après, Louisa l'y retrouva, en faisant le ménage; et comme elle était très malheureuse alors des nouveaux désordres de Melchior, qui avait recommencé, au lieu de déchirer le papier, elle le mit de côté. Elle le garda plusieurs mois, repoussant toujours l'idée de s'en servir, malgré les souffrances qu'elle endurait. Mais un jour qu'elle vit, une fois de plus, Melchior battre Christophe et le dépouiller de son argent, elle n'y tint plus; et, seule avec l'enfant qui pleurait, elle alla prendre la lettre, la lui donna, et dit:
—Va!
Christophe hésitait encore; mais il comprit qu'il n'y avait plus d'autre moyen, si on voulait sauver de la ruine totale le peu qui leur restait. Il alla au palais. Il mit près d'une heure à faire un trajet de vingt minutes. La honte de sa démarche l'accablait. Son orgueil, qui s'était exalté dans ces dernières années d'isolement, saignait à la pensée d'avouer publiquement le vice de son père. Par une étrange et naturelle inconséquence, il savait que ce vice était connu de tous; et il s'obstinait à vouloir donner le change, il feignait de ne s'apercevoir de rien: il se fût laissé hacher en morceaux, plutôt que d'en convenir. Et maintenant, de lui-même, il allait...! Vingt fois, il fut sur le point de revenir; il fit deux ou trois fois le tour de la ville, retournant sur ses pas, au moment d'arriver. Mais il n'était pas seul en cause. Il s'agissait de sa mère, de ses frères. Puisque son père les abandonnait, c'était à lui, fils aîné, de venir à leur aide. Il n'y avait plus à hésiter, à faire l'orgueilleux: il fallait boire la honte. Il entra au palais. Dans l'escalier, il faillit encore s'enfuir. Il s'agenouilla sur une marche. Il resta, plusieurs minutes, sur le palier, la main sur le bouton de la porte, jusqu'à ce que l'arrivée de quelqu'un le forçât à entrer.
Tout le monde le connaissait aux bureaux. Il demanda à parler à Son Excellence l'intendant des théâtres, baron de Hammer Langbach. Un employé, jeune, gras, chauve, le teint fleuri, avec un gilet blanc et une cravate rose, lui serra familièrement la main, et se mit à parler de l'opéra de la veille. Christophe répéta sa question. L'employé répondit que Son Excellence était occupée en ce moment, mais que, si Christophe avait une requête à lui présenter, on la lui ferait passer avec d'autres pièces, qu'on allait lui porter à signer. Christophe tendit la lettre. L'employé y jeta les yeux, et poussa une exclamation de surprise:
—Ah! par exemple! fit-il gaiement. Voilà une bonne idée! Il y a longtemps qu'il aurait dû s'aviser de cela! De toute sa vie, il n'a rien fait de mieux. Ah! le vieux pochard! Comment diable a-t-il pu s'y résoudre?
Il s'arrêta net. Christophe lui avait arraché le papier des mains, et criait, blême de colère:
—Je vous défends...! Je vous défends de m'insulter!
Le fonctionnaire fut stupéfait:
—Mais, cher Christophe, essaya-t-il de dire, qui songe à t'insulter? Je n'ai dit que ce que tout le monde pense. Toi-même, tu le penses.
—Non! cria rageusement Christophe.
—Quoi! tu ne le penses pas? Tu ne penses pas qu'il boit?
—Ce n'est pas vrai! dit Christophe.
Il trépignait.
L'employé haussa les épaules:
—En ce cas, pourquoi a-t-il écrit cette lettre?
—Parce que... dit Christophe,—(il ne sut plus que dire),—parce que, comme je viens toucher mon traitement, chaque mois, je puis prendre en même temps celui de mon père. Il est inutile que nous nous dérangions tous deux... Mon père est très occupé.
Il rougissait de l'absurdité de son explication. L'employé le regardait avec un mélange d'ironie et de pitié. Christophe, froissant le papier dans sa main, fit mine de sortir. L'autre se leva et lui prit le bras.
—Attends un moment, dit-il, je vais arranger les choses.
Il passa dans le cabinet du directeur. Christophe attendit, sous les regards des autres employés. Il ne savait pas ce qu'il devait faire. Il songea à se sauver, avant qu'on lui rapportât la réponse; et il s'y disposait, quand la porte se rouvrit:
—Son Excellence veut bien te recevoir, lui dit le trop serviable employé.
Christophe dut entrer.
Son Excellence le baron de Hammer Langbach, un petit vieux, propret, avec des favoris, des moustaches, et le menton rasé, regarda Christophe par-dessus ses lunettes d'or, sans s'interrompre d'écrire, ni répondre d'un signe de tête à ses saluts embarrassés.
—Ainsi, dit-il après un moment, vous demandez, monsieur Krafft?...
—Votre Excellence, dit précipitamment Christophe, je vous prie de me pardonner. J'ai réfléchi. Je ne demande plus rien.
Le vieillard ne chercha pas a avoir une explication de ce revirement subit. Il regarda plus attentivement Christophe, toussota, et dit:
—Voudriez-vous me donner, monsieur Krafft, la lettre que vous tenez à la main?
Christophe s'aperçut que le regard de l'intendant était fixé sur le papier qu'il continuait, sans y penser, à froisser dans son poing.
—C'est inutile, Votre Excellence, balbutia-t-il. Ce n'est plus la peine maintenant.
—Donnez, je vous prie, reprit tranquillement le vieillard, comme s'il n'avait pas entendu.
Christophe, machinalement, donna le chiffon de lettre; mais il se lança dans un flot de paroles embrouillées, tendant toujours la main pour ravoir la lettre. L'Excellence déplia soigneusement le papier, le lut, regarda Christophe, le laissa patauger dans ses explications, puis l'interrompit, et dit, avec un éclair malicieux dans les yeux: C'est bien, monsieur Krafft. La demande est accordée.
De la main, il lui donna congé et se replongea dans ses écritures.
Christophe sortit, consterné.
—Sans rancune, Christophe! lui dit cordialement l'employé, quand l'enfant repassa par le bureau. Christophe se laissa prendre et secouer la main, sans oser lever les yeux.
Il se retrouva hors du château. Il était glacé de honte. Tout ce qu'on lui avait dit lui revenait à l'esprit; et il s'imaginait sentir une ironie injurieuse dans la pitié des gens qui l'estimaient et le plaignaient. Il rentra à la maison, il répondit à peine par quelques mots irrités aux questions de Louisa, comme s'il lui gardait rancune de ce qu'il venait de faire. Il était déchiré de remords, à la pensée de son père. Il voulait lui avouer tout, lui demander pardon. Melchior n'était pas là. Christophe l'attendit sans dormir, jusqu'au milieu de la nuit. Plus il pensait à lui, plus ses remords augmentaient: il l'idéalisait; il se le représentait faible, bon, malheureux, trahi par les siens. Dès qu'il entendit son pas dans l'escalier, il sauta du lit pour courir à sa rencontre et se jeter dans ses bras. Mais Melchior rentrait dans un état d'ivresse si dégoûtant que Christophe n'eut même pas le courage de l'approcher; et il alla se recoucher, en raillant amèrement ses illusions.
Quand Melchior, quelques jours plus tard, apprit ce qui s'était passé, il eut un accès de colère épouvantable; et malgré les supplications de Christophe, il alla faire une scène au palais. Mais il en revint tout penaud, et il ne souffla mot de ce qui avait eu lieu. On l'avait reçu fort mal. On lui avait dit qu'il eût à le prendre sur un autre ton,—qu'on ne lui avait conservé sa pension qu'en considération du mérite de son fils, et que si l'on apprenait de lui le moindre scandale à l'avenir, elle lui serait totalement supprimée. Aussi Christophe fut-il très soulagé de voir son père accepter sa situation, du jour au lendemain, et se vanter même d'avoir eu l'initiative de ce sacrifice.
Cela n'empêcha point Melchior d'aller larmoyer au dehors qu'il était dépouillé par sa femme et par ses enfants, qu'il s'était exténué pour eux, toute sa vie, et que maintenant on le laissait manquer de tout. Il tâchait aussi de soutirer de l'argent à Christophe, par toutes sortes de câlineries et de ruses ingénieuses, qui donnaient envie de rire à Christophe, bien qu'il n'en eût guère sujet. Mais comme Christophe tenait bon, Melchior n'insistait pas. Il se sentait étrangement intimidé devant les yeux sévères de cet enfant de quatorze ans, qui le jugeait. Il se vengeait en cachette par quelque mauvais tour. Il allait au cabaret, buvait et régalait; et il ne payait rien, prétendant que c'était à son fils d'acquitter ses dettes. Christophe ne protestait pas, de peur d'augmenter le scandale; et, d'accord avec Louisa, ils s'épuisaient à payer les dettes de Melchior.—Enfin, Melchior se désintéressa de plus en plus de sa charge de violoniste, depuis qu'il n'en touchait plus le traitement; et ses absences devinrent si fréquentes au théâtre que, malgré les prières de Christophe, on finit par le mettre à la porte. L'enfant resta donc seul chargé de soutenir son père, ses frères, et toute la maison.
Ainsi, Christophe devint chef de famille, à quatorze ans.
Il accepta résolument cette tâche écrasante. Son orgueil lui défendait de recourir à la charité des autres. Il se jura de se tirer d'affaire seul. Il avait trop souffert, depuis l'enfance, de voir sa mère accepter, quêter d'humiliantes aumônes; c'était un sujet de discussions avec elle, quand la bonne femme revenait au logis, triomphante d'un cadeau qu'elle avait obtenu d'une de ses protectrices. Elle n'y voyait pas malice et se réjouissait de pouvoir, grâce à cet argent, épargner un peu de peine à son Christophe et ajouter un plat au maigre souper. Mais Christophe devenait sombre; il ne parlait plus de la soirée; il refusait, sans dire pourquoi, de toucher à la nourriture qui avait été ainsi obtenue. Louisa était chagrinée; elle harcelait maladroitement son fils pour qu'il mangeât; il s'obstinait; elle finissait par s'impatienter et lui disait des choses désagréables, auxquelles il répondait; alors, il jetait sa serviette sur la table, et sortait. Son père haussait les épaules et l'appelait poseur. Ses frères se moquaient de lui et mangeaient sa part.
Il fallait pourtant trouver les moyens de vivre. Son traitement à l'orchestre n'y suffisait plus. Il donna des leçons. Son talent de virtuose, sa bonne réputation, et surtout la protection du prince lui attirèrent une nombreuse clientèle dans la haute bourgeoisie. Tous les matins, depuis neuf heures, il enseignait le piano à des fillettes, souvent plus âgées que lui, qui l'intimidaient par leur coquetterie et qui l'exaspéraient par la niaiserie de leur jeu. Elles étaient, en musique, d'une stupidité parfaite; en revanche, elles possédaient toutes, plus ou moins, un sens aigu du ridicule; et leur regard moqueur ne faisait grâce à Christophe d'aucune de ses maladresses. C'était une torture pour lui. Assis à côté d'elles, sur le bord de sa chaise, rouge et guindé, crevant de colère et n'osant pas bouger, se tenant à quatre pour ne pas dire de sottises et ayant peur du son de sa voix, s'efforçant de prendre un air sévère et se sentant observé du coin de l'œil, il perdait contenance, se troublait au milieu d'une observation, craignait d'être ridicule, l'était, et s'emportait jusqu'aux reproches blessants. Il était bien facile à ses élèves de se venger; et elles n'y manquaient point, en l'embarrassant par une certaine façon de le regarder, de lui poser les questions les plus simples, qui le faisait rougir jusqu'aux yeux; ou bien, elles lui demandaient un petit service,—comme d'aller prendre sur un meuble un objet oublié:—ce qui était pour lui la plus pénible épreuve: car il fallait traverser la chambre sous le feu des regards malicieux, qui guettaient impitoyablement les gaucheries de ses mouvements, ses jambes maladroites, ses bras raides, son corps ankylosé par l'embarras.