Cette attente continuelle devenait à la longue une véritable maladie. Christophe en arrivait à soupçonner son père, ses frères, le facteur même, d'avoir reçu la lettre et de la lui cacher. Il était rongé d'inquiétudes. De la fidélité de Minna, il ne doutait pas un instant. Si donc elle ne lui écrivait pas, c'est qu'elle était malade, mourante, morte peut-être. Il sauta sur sa plume et écrivit une troisième lettre, quelques lignes déchirantes, où il ne pensait pas plus, cette fois, à surveiller ses sentiments que son orthographe. L'heure de la poste pressait; il avait fait des ratures, brouillé la page en la tournant, sali l'enveloppe en la fermant: n'importe! Il n'aurait pu attendre au courrier suivant. Il courut jeter la lettre à la poste, et attendit dans une angoisse mortelle. La seconde nuit, il eut la vision nette de Minna, malade, qui l'appelait; il se leva, fut sur le point de partir à pied, d'aller la rejoindre. Mais où? Où la retrouver?

Le quatrième matin, arriva la lettre de Minna,—une demi-page,—froide et pincée. Minna disait qu'elle ne comprenait pas ce qui avait pu lui inspirer ces stupides appréhensions, qu'elle allait bien, qu'elle n'avait pas le temps d'écrire, qu'elle le priait de s'exalter moins à l'avenir et d'interrompre sa correspondance.

Christophe fut atterré. Il ne mit pas en doute la sincérité de Minna. Il s'accusa lui-même, il pensa que Minna était justement irritée des lettres imprudentes et absurdes qu'il avait écrites. Il se traita d'imbécile, et se frappa la tête avec ses poings. Mais il avait beau faire: il était bien forcé de sentir que Minna ne l'aimait pas autant qu'il l'aimait.

Les jours qui suivirent furent si mornes qu'ils ne peuvent se raconter. Le néant ne se décrit point. Privé du seul bien qui le rattachât à l'existence: ses lettres à Minna, Christophe ne vécut plus que d'une façon machinale; et le seul acte de sa vie auquel il s'intéressât, était lorsque, le soir, au moment de se coucher, il rayait, comme un écolier, sur son calendrier, une des interminables journées qui le séparaient du retour de Minna.

La date du retour était passée. Depuis une semaine déjà, elle aurait dû être là. À la prostration de Christophe avait succédé une agitation fébrile. Minna lui avait promis, en partant, de l'avertir du jour et de l'heure de l'arrivée. Il attendait, de moment en moment, pour aller au-devant d'elle; et il se perdait en conjectures pour expliquer ce retard.

Un soir, un voisin de la maison, un ami de grand-père, le tapissier Fischer, était venu fumer sa pipe et bavarder avec Melchior, comme il faisait souvent, après dîner. Christophe, qui se rongeait, allait remonter dans sa chambre, après avoir en vain guetté le passage du facteur, quand un mot le fit tressaillir. Fischer disait que le lendemain matin, de bonne heure, il irait chez les de Kerich, pour poser des rideaux. Christophe, saisi, demanda:

—Elles sont donc revenues?

—Farceur! tu le sais aussi bien que moi, dit le vieux Fischer, goguenard. Il y a beau temps! Elles sont rentrées avant-hier.

Christophe n'entendit rien de plus; il quitta la chambre et se prépara à sortir. Sa mère, qui depuis quelque temps le surveillait à la dérobée, le suivit dans le couloir et lui demanda timidement où il allait. Il ne répondit pas et sortit. Il souffrait.

Il courut chez mesdames de Kerich. Il était neuf heures du soir. Elles étaient au salon toutes deux, et ne parurent pas surprises de le voir. Elles lui dirent bonsoir avec tranquillité. Minna, occupée à écrire, lui tendit la main par-dessus la table, et continua sa lettre, en lui demandant de ses nouvelles, d'un air distrait. Elle s'excusait d'ailleurs de son impolitesse et feignait d'écouter ce qu'il disait; mais elle l'interrompit' pour demander un renseignement à sa mère. Il avait préparé des paroles touchantes sur ce qu'il avait souffert pendant leur absence: il put à peine en balbutier quelques mots; personne ne les releva, et il n'eut pas le courage de continuer: cela sonnait faux.

Quand Minna eut terminé la lettre, elle prit un ouvrage, et, s'asseyant à quelques pas de lui, se mit à lui raconter le voyage qu'elle avait fait. Elle parlait des semaines agréables qu'elle avait passées, des promenades à cheval, de la vie de château, de la société intéressante; elle s'animait peu à peu et faisait des allusions à des événements ou à des gens, que Christophe ne connaissait pas, et dont le souvenir les faisait rire, sa mère et elle. Christophe se sentait un étranger au milieu de ce récit; il ne savait quelle contenance faire, et riait d'un air gêné. Il ne quittait pas des yeux le visage de Minna, implorant l'aumône d'un regard. Mais quand elle le regardait,—ce qu'elle faisait rarement, s'adressant plus souvent à sa mère qu'à lui,—ses yeux, comme sa voix, étaient aimables et indifférents. Se surveillait-elle à cause de sa mère? Il eût voulu lui parler, seul à seule; mais madame de Kerich ne les quitta pas un moment. Il essaya de mettre la conversation sur un sujet qui lui fût personnel; il parla de ses travaux, de ses projets; il avait conscience que Minna lui échappait; et il tâchait de l'intéresser à lui. En effet, elle sembla l'écouter avec beaucoup d'attention; elle coupait son récit par des interjections variées, qui ne tombaient pas toujours très à propos, mais dont le ton semblait plein d'intérêt. Mais au moment où il se remettait à espérer, grisé par un de ses charmants sourires, il vit Minna mettre sa petite main devant sa bouche, et bâiller. Il s'interrompit net. Elle s'en aperçut, et s'excusa aimablement, prétextant sa fatigue. Il se leva, pensant qu'on le retiendrait encore; mais on ne lui dit rien. Il prolongeait ses saluts, il attendait une invitation à revenir le lendemain: il n'en fut pas question. Il fallut partir. Minna ne le reconduisit pas. Elle lui tendit la main,—une main indifférente, qui s'abandonnait froidement dans sa main; et il prit congé d'elle au milieu du salon.

Il rentra chez lui, l'effroi au cœur. De la Minna d'il y avait deux mois, de sa chère Minna, il ne restait plus rien. Que s'était-il passé? Qu'était-elle devenue? Pour un pauvre garçon, qui n'avait jamais encore éprouvé les changements incessants, la disparition totale, et le renouvellement absolu des âmes vivantes, dont la plupart ne sont pas des âmes, mais des collections d'âmes, qui se succèdent, et s'éteignent constamment, la simple vérité était trop cruelle pour qu'il pût se résoudre à y croire. Il en repoussait l'idée avec épouvante, et tâchait de se persuader qu'il avait mal su voir, que Minna était toujours la même. Il décida de retourner chez elle, le lendemain matin, de lui parler à tout prix.

Il ne dormit pas. Il compta, dans la nuit, toutes les sonneries de l'horloge. Dès la première heure, il alla roder autour de la maison des de Kerich; il entra aussitôt qu'il put. Ce ne fut pas Minna qu'il vit, ce fut madame de Kerich. Active et matinale, elle s'occupait à arroser avec une carafe les pots de fleurs sous la véranda. Elle eut une exclamation moqueuse, en apercevant Christophe:

—Ah! fit-elle, c'est vous!... Vous venez à propos, j'ai justement à vous parler. Attendez, attendez...

Elle rentra un moment, pour déposer la carafe et s'essuyer les mains, et revint, avec un petit sourire, en voyant la mine déconfite de Christophe, qui sentait l'approche du malheur.

—Allons au jardin, reprit-elle, nous serons plus tranquilles.

Dans le jardin, tout rempli de son amour, il suivit madame de Kerich. Elle ne se pressait pas de parler, s'amusant du trouble de l'enfant.

—Asseyons-nous là, dit-elle enfin.

Ils étaient sur le banc, où Minna lui avait tendu ses lèvres, la veille du départ.

—Je pense que vous savez de quoi il s'agit, dit madame de Kerich, qui prit un air grave, pour achever de le confondre. Je n'aurais jamais cru cela, Christophe. Je vous estimais un garçon sérieux. J'avais confiance en vous. Je n'aurais jamais pensé que vous en abuseriez, pour essayer de tourner la tête à ma fille. Elle était sous votre garde. Vous deviez la respecter, me respecter, vous respecter vous-même.

Il y avait une légère ironie dans le ton:—madame de Kerich n'attachait pas la moindre importance à cet amour d'enfants;—mais Christophe ne le sentit pas; et ces reproches, qu'il prit au tragique, comme il prenait toute chose, lui allèrent au cœur:

—Mais, madame... mais, madame... (balbutia-t-il, les larmes aux yeux.) Je n'ai jamais abusé de votre confiance... Ne le croyez pas, je vous en prie... Je ne suis pas un malhonnête homme, je vous jure!... J'aime mademoiselle Minna, je l'aime de toute mon âme, mais je veux l'épouser.

Madame de Kerich sourit.

—Non, mon pauvre garçon, (dit-elle, avec cette bienveillance, si dédaigneuse au fond, qu'il allait enfin comprendre,) non, ce n'est pas possible, c'est un enfantillage.

—Pourquoi? Pourquoi? demandait-il.

Il lui saisissait les mains, ne croyant pas qu'elle parlât sérieusement, rassuré presque par sa voix plus douce. Elle continuait de sourire, et disait:

—Parce que.

Il insistait. Avec des ménagements ironiques,—(elle ne le prenait pas tout a fait au sérieux,)—elle lui dit qu'il n'avait pas de fortune, que Minna avait d'autres goûts. Il protestait que cela ne faisait rien, qu'il serait riche, célèbre, qu'il aurait les honneurs, l'argent, tout ce que voudrait Minna. Madame de Kerich se montrait sceptique; elle était amusée de cette confiance en soi, et se contentait de secouer la tête pour dire non. Il s'obstinait toujours.

—Non, Christophe, dit-elle d'un ton décidé, non, ce n'est pas la peine de discuter, c'est impossible. Il ne s'agit pas seulement d'argent. Tant de choses!... La situation...

Elle n'eut pas besoin d'achever. Ce fut une aiguille qui le perça jusqu'aux moelles. Ses yeux s'ouvrirent. Il vit l'ironie du sourire amical, il vit la froideur du regard bienveillant, il comprit brusquement tout ce qui le séparait de cette femme, qu'il aimait d'un amour filial, qui semblait le traiter d'une façon maternelle; il sentit ce qu'il y avait de protecteur et de dédaigneux dans son affection. Il se leva, tout pâle. Madame de Kerich continuait à lui parler de sa voix caressante: mais c'était fini; il n'entendait plus la musique des paroles, il percevait sous chaque mot la sécheresse de cette âme élégante. Il ne put répondre un mot. Il partit. Tout tournait autour de lui.

Rentré dans sa chambre, il se jeta sur son lit, et il eut une convulsion de colère et d'orgueil révolté, comme quand il était petit. Il mordait son oreiller, il enfonçait son mouchoir dans sa bouche, pour qu'on ne l'entendît pas crier. Il haïssait madame de Kerich. Il haïssait Minna. Il les méprisait avec fureur. Il lui semblait qu'il avait été souffleté, il tremblait de honte et de rage. Il lui fallait répondre, agir sur-le-champ. Il mourrait, s'il ne se vengeait.

Il se releva, et écrivit une lettre d'une violence imbécile:

«Madame,

«Je ne sais pas si, comme vous le dites, vous vous êtes trompée sur moi. Mais ce que je sais, c'est que je me suis trompé cruellement sur vous. J'avais cru que vous étiez mes amies. Vous le disiez, vous faisiez semblant de l'être, et je vous aimais plus que ma vie. Je vois maintenant que tout cela est un mensonge, et que votre affection pour moi n'était qu'une duperie: vous vous serviez de moi, je vous amusais, je vous distrayais, je vous faisais de la musique,—j'étais votre domestique. Votre domestique, je ne le suis pas! Je ne suis celui de personne!

«Vous m'avez fait durement sentir que je n'avais pas le droit d'aimer votre fille. Rien au monde ne peut empêcher mon cœur d'aimer ce qu'il aime; et si je ne suis pas de votre rang, je suis aussi noble que vous. C'est le cœur qui ennoblit l'homme: si je ne suis pas comte, j'ai peut-être plus d'honneur en moi que bien des comtes. Valet ou comte, du moment qu'il m'insulte, je le méprise. Je méprise comme la boue tout ce qui se prétend noble, s'il n'a pas la noblesse de l'âme.

«Adieu! Vous m'avez méconnu. Vous m'avez trompé. Je vous déteste.

«Celui qui aime, en dépit de vous, et qui aimera jusqu'à sa mort mademoiselle Minna, parce qu'elle est à lui, et que rien ne peut la lui reprendre.»

À peine eut-il jeté sa lettre à la boîte qu'il eut la terreur de ce qu'il avait fait. Il essaya de n'y plus penser; mais certaines phrases lui revenaient à la mémoire; et il avait une sueur froide, en songeant que madame de Kerich lisait ces énormités. Au premier moment, il était soutenu par son désespoir même; mais, dès le lendemain, il comprit que sa lettre n'aurait d'autre résultat que de le séparer tout à fait de Minna: et cela lui parut le pire des malheurs. Il espérait encore que madame de Kerich, qui connaissait ses emportements, ne prendrait pas celui-ci au sérieux, qu'elle se contenterait d'une sévère remontrance, et,—qui sait?—qu'elle serait peut-être touchée par la sincérité de sa passion. Il n'attendait qu'un mot pour se jeter à ses pieds. Il l'attendit cinq jours. Puis vint une lettre. Elle disait:

«Cher Monsieur,

«Puisque, à votre avis, il y a eu un malentendu entre nous, le plus sage est sans doute de ne point le prolonger. Je me reprocherais de vous imposer davantage des relations, devenues pénibles pour vous. Vous trouverez donc naturel que nous les interrompions. J'espère que vous ne manquerez pas, dans la suite, d'autres amis, qui sauront vous apprécier, comme vous désirez l'être. Je ne doute point de votre avenir, et suivrai de loin, avec sympathie, vos progrès dans la carrière musicale. Salutations.

«Josepha von Kerich»

Les plus amers reproches eussent été moins cruels. Christophe se vit perdu. On peut répondre à qui vous accuse injustement. Mais que faire contre le néant de cette indifférence polie? Il s'affola. Il pensa qu'il ne verrait plus Minna, qu'il ne la verrait plus jamais; et il ne put le supporter. Il sentit le peu que pèse tout l'orgueil du monde, au prix d'un peu d'amour. Il oublia toute dignité, il devint lâche, il écrivit de nouvelles lettres, où il suppliait qu'on lui pardonnât. Elles n'étaient pas moins stupides que celle où il s'emportait. On ne lui répondit rien.—Et tout fut dit.

Il faillit mourir. Il pensa à se tuer. Il pensa à tuer. Il se figura du moins qu'il le pensait. Il eut des désirs incendiaires. On ne se doute pas du paroxysme d'amour et de haine qui dévorent certains cœurs d'enfants. Ce fut la crise la plus terrible de son enfance. Elle mit fin à son enfance. Elle trempa sa volonté. Mais elle fut bien près de la briser pour toujours.

Il ne pouvait plus vivre. Accoudé sur sa fenêtre, pendant des heures, et regardant le pavé de la cour, il songeait, comme quand il était petit, qu'il y avait un moyen d'échapper à la torture de la vie. Le remède était là, sous ses yeux, immédiat .. Immédiat? Qui le savait?... Peut-être après des heures—des siècles—de souffrances atroces!... Mais si profond était son désespoir d'enfant qu'il se laissait glisser au vertige de ces pensées.

Louisa voyait qu'il souffrait. Elle ne pouvait se douter exactement de ce qui se passait en lui; mais son instinct l'avertissait du danger. Elle tâchait de se rapprocher de son fils, de connaître ses peines, afin de le consoler. Mais la pauvre femme avait perdu l'habitude de causer intimement avec Christophe; depuis bien des années, il renfermait ses pensées en lui; et elle était trop absorbée par les soucis matériels de la vie, pour avoir le temps de chercher à le deviner. Maintenant qu'elle eût voulu lui venir en aide, elle ne savait que faire. Elle rôdait autour de lui, comme une âme en peine; elle eût souhaité de trouver les mots qui lui eussent fait du bien; et elle n'osait parler, de crainte de l'irriter. Et malgré ses précautions, elle l'irritait par tous ses gestes, par sa présence même; car elle n'était pas très adroite, et il n'était pas très indulgent. Cependant il l'aimait, ils s'aimaient. Mais il suffit de si peu pour séparer des êtres qui se chérissent! Un parler trop fort, des gestes maladroits, un tic inoffensif dans les yeux ou le nez, une façon de manger, de marcher et de rire, une gêne physique qu'on ne peut analyser... On se dit que ce n'est rien; et pourtant, c'est un monde. C'est assez, bien souvent, pour qu'une mère et un fils, deux frères, deux amis, qui sont tout près l'un de l'autre, restent éternellement étrangers l'un à l'autre.

Christophe ne trouvait donc pas auprès de sa mère un appui dans la crise qu'il traversait. Et d'ailleurs, de quel prix est l'affection des autres pour l'égoïsme de la passion, préoccupée d'elle seule?

Une nuit que les siens dormaient, et qu'assis dans sa chambre, sans penser, sans bouger, il s'enlizait dans ses dangereuses idées, un bruit de pas fit résonner la petite rue silencieuse, et un coup frappé à la porte l'arracha à son engourdissement. On entendait un murmure de voix indistinctes. Il se rappela que son père n'était pas rentré le soir, et il pensa avec colère qu'on le ramenait encore ivre, comme l'autre semaine, où on l'avait trouvé couché en travers de la rue. Car Melchior n'observait plus aucune retenue; il se livrait à son vice, sans que sa santé athlétique parût souffrir d'excès et d'imprudences, qui eussent tué un autre homme. Il mangeait comme quatre, buvait à tomber ivre-mort, passait des nuits dehors sous la pluie glacée, se faisait assommer dans des rixes, et se retrouvait sur ses pieds, le lendemain, avec sa bruyante gaieté, voulant que tout le monde fût gai autour de lui.

Louisa, déjà levée, allait précipitamment ouvrir. Christophe, qui n'avait pas bougé, se boucha les oreilles, pour ne pas entendre la voix avinée de Melchior et les réflexions goguenardes des voisins...

Soudain, une angoisse inexplicable le saisit: il eut peur de ce qui allait venir... Et aussitôt, un cri déchirant lui fit relever la tête. Il bondit à la porte...

Au milieu d'un groupe d'hommes, qui parlaient à voix basse, dans le corridor obscur, éclairé par la lueur tremblante d'une lanterne, sur une civière était couché, comme autrefois grand-père, un corps ruisselant d'eau, immobile. Louisa sanglotait à son cou. On avait trouvé Melchior noyé dans le ru du moulin.

Christophe poussa un cri. Tout le reste du monde disparut, ses autres peines furent balayées. Il se jeta sur le corps de son père, à côté de Louisa, et ils pleurèrent ensemble.

Assis auprès du lit, veillant le dernier sommeil de Melchior, dont le visage avait pris maintenant une expression sévère et solennelle, il sentait la sombre tranquillité du mort entrer en lui. Sa passion enfantine s'était dissipée, comme un accès de fièvre; le souffle glacial de la tombe avait tout emporté. Minna, son orgueil, son amour, hélas! quelle misère! Que tout était peu de chose auprès de cette réalité, la seule réalité: la mort! Était-ce la peine de tant souffrir, désirer, s'agiter, pour en arriver là!...

Il regardait son père endormi, et il était pénétré d'une pitié infinie. Il se rappelait ses moindres actes de bonté et de tendresse. Car, avec toutes ses tares, Melchior n'était pas méchant, il y avait beaucoup de bon en lui. Il aimait les siens. Il était honnête. Il avait un peu de la probité intransigeante des Krafft, qui, dans les questions de moralité et d'honneur, ne souffrait pas de discussion et n'eût jamais admis ces petites saletés morales, que tant de gens de la société ne regardent pas tout à fait comme des fautes. Il était brave et, en toute occasion dangereuse, s'exposait avec une sorte de jouissance. S'il était dépensier pour lui-même, il l'était aussi pour les autres: il ne pouvait supporter qu'on fût triste; et il faisait volontiers largesse de ce qui lui appartenait,—et de ce qui ne lui appartenait pas,—aux pauvres diables qu'il rencontrait sur son chemin. Toutes ses qualités apparaissaient maintenant à Christophe: il les exagérait. Il lui semblait qu'il avait méconnu son père. Il se reprochait de ne l'avoir pas assez aimé. Il le voyait vaincu par la vie: il croyait entendre cette malheureuse âme, entraînée à la dérive, trop faible pour lutter, et gémissant de sa vie inutilement perdue. Il entendait cette lamentable prière, dont l'accent l'avait déchiré naguère:

—Christophe! ne me méprise pas!

Et il était bouleversé de remords. Il se jetait sur le lit et baisait le visage du mort, en pleurant. Il répétait, comme autrefois:

—Mon cher papa, je ne te méprise pas, je t'aime! Pardonne-moi!

Mais la plainte ne s'apaisait pas, et reprenait, angoissée:

—Ne me méprisez pas! Ne me méprisez pas!...

Et brusquement, Christophe se vit couché lui-même à la place du mort; il entendait les terribles paroles sortir de sa propre bouche, il sentait sur son cœur peser le désespoir d'une inutile vie, irrémédiablement perdue. Et il pensait avec épouvante: «Toutes les souffrances, toutes les misères du monde, plutôt que d'en arriver là! »... Combien il en avait été près! N'avait-il pas failli céder à la tentation de briser sa vie, pour échapper lâchement à sa peine? Comme si toutes les peines, toutes les trahisons n'étaient pas des chagrins d'enfant auprès de la torture et du crime suprêmes de se trahir soi-même, de renier sa foi, de se mépriser dans la mort!

Il vit que la vie était une bataille sans trêve et sans merci, où qui veut être un homme digne du nom d'homme doit lutter constamment contre des armées d'ennemis invisibles: les forces meurtrières de la nature, les désirs troubles, les obscures pensées, qui poussent traîtreusement à s'avilir et à s'anéantir. Il vit qu'il avait été sur le point de tomber dans le piège. Il vit que le bonheur et l'amour étaient une duperie d'un moment, pour amener le cœur à désarmer et à abdiquer. Et le petit puritain de quinze ans entendit la voix de son Dieu:

—Va, va, sans jamais te reposer.

—Mais où irai-je, Seigneur? Quoique je fasse, où que j'aille, la fin n'est-elle pas toujours la même, le terme n'est-il point là?

—Allez mourir, vous qui devez mourir! Allez souffrir, vous qui devez souffrir! On ne vit pas pour être heureux. On vit pour accomplir ma Loi. Souffre. Meurs. Mais sois ce que tu dois être:—un Homme.


L'ADOLESCENT

PREMIÈRE PARTIE

LA MAISON EULER

La maison était plongée dans le silence. Depuis la mort du père, tout semblait mort. Maintenant que s'était tue la voix bruyante de Melchior, on n'entendait plus, du matin au soir, que le murmure lassant du fleuve.

Christophe s'était rejeté dans un travail obstiné. Il mettait une rage muette à se punir d'avoir voulu être heureux. Aux condoléances et aux mots affectueux il ne répondait rien, raidi dans son orgueil. Il s'acharnait à ses tâches quotidiennes, et donnait ses leçons avec une attention glacée. Ses élèves qui connaissaient son malheur étaient choquées de son insensibilité. Mais ceux qui, plus âgés, avaient quelque expérience de la douleur, savaient ce que cette froideur apparente pouvait, chez un enfant, dissimuler de souffrance; et ils avaient pitié. Il ne leur savait point gré de leur sympathie. La musique même ne lui apportait aucun soulagement. Il en faisait sans plaisir, comme un devoir. On eût dit qu'il trouvât une joie cruelle à ne plus avoir de joie à rien, ou à se le persuader, à se priver de toutes les raisons de vivre, et à vivre pourtant.

Ses deux frères, effrayés par le silence de la maison en deuil, s'étaient empressés de la fuir. Rodolphe était entré dans la maison de commerce de son oncle Théodore, et il logeait chez lui. Quant à Ernst, après avoir essayé de deux ou trois métiers, il s'était engagé sur un des bateaux du Rhin, qui font le service entre Mayence et Cologne; et il ne reparaissait que quand il avait besoin d'argent. Christophe restait donc seul avec sa mère dans la maison trop grande; et l'exiguïté des ressources, le paiement de certaines dettes qui s'étaient découvertes après la mort du père, les avaient décidés, quelque peine qu'ils en eussent, à chercher un autre logement plus humble et moins coûteux.

Ils trouvèrent un petit étage,—deux ou trois chambres au second étage d'une maison de la rue du Marché. Le quartier était bruyant, au centre de la ville, loin du fleuve, loin des arbres et de tous les lieux familiers. Mais il fallait consulter la raison, et non le sentiment; Christophe avait là une belle occasion de satisfaire à son besoin chagrin de mortification. D'ailleurs, le propriétaire de la maison, le vieux greffier Euler, était un ami de grand-père, il connaissait la famille: c'était assez pour décider Louisa, perdue dans sa maison vide, et irrésistiblement attirée vers ceux qui gardaient le souvenir des êtres qu'elle avait aimés.

Ils se préparèrent au départ. Ils savourèrent longuement l'amère mélancolie des derniers jours passés au foyer triste et cher que l'on quitte pour jamais. Ils osaient à peine échanger leur douleur; ils en avaient honte ou peur. Chacun pensait qu'il ne devait pas montrer sa faiblesse à l'autre. À table, tous deux seuls dans une lugubre pièce aux volets demi-clos, ils n'osaient pas élever la voix, ils se hâtaient de manger et évitaient de se regarder, par crainte de ne pouvoir cacher leur trouble. Ils se séparaient aussitôt après. Christophe retournait à ses affaires; mais, dès qu'il avait un instant de liberté, il revenait, il s'introduisait en cachette chez lui, il montait sur la pointe des pieds dans sa chambre ou au grenier. Alors il fermait la porte, il s'asseyait dans un coin, sur une vieille malle, ou sur le rebord de la fenêtre, et il restait sans penser, se remplissant du bourdonnement indéfinissable de la vieille maison qui tressaillait au moindre pas. Son cœur tremblait comme elle. Il épiait anxieusement les souffles du dedans et du dehors, les craquements du plancher, les bruits imperceptibles et familiers: il les reconnaissait tous. Il perdait conscience, sa pensée était envahie par les images du passé; il ne sortait de son engourdissement qu'au son de l'horloge de Saint-Martin, qui lui rappelait qu'il était temps de repartir.

À l'étage au-dessous, le pas de Louisa allait et venait doucement. Pendant des heures, on ne l'entendait plus; elle ne faisait aucun bruit. Christophe tendait l'oreille. Il descendait, un peu inquiet, comme on le reste longtemps, après un grand malheur. Il entr'ouvrait la porte: Louisa lui tournait le dos; elle était assise devant un placard, au milieu d'un fouillis de choses: des chiffons, de vieux effets, des objets dépareillés, des souvenirs qu'elle avait sortis, sous prétexte de les ranger. Mais la force lui manquait: chacun lui rappelait quelque chose; elle le tournait et le retournait; et elle se mettait à rêver; l'objet s'échappait de ses mains; elle restait, des heures, les bras pendants, affaissée sur sa chaise et perdue dans une torpeur douloureuse.

La pauvre Louisa vivait maintenant la meilleure partie de ses jours dans le passé,—ce triste passé, qui avait été pour elle bien avare de joie; mais elle était si habituée à souffrir qu'elle conservait la gratitude des moindres bienfaits rendus, et que les pâles lueurs qui brillaient de loin en loin dans sa vie suffisaient à l'illuminer. Tout le mal que lui avait fait Melchior était oublié, elle ne se souvenait que du bien. L'histoire de son mariage avait été le grand roman de sa vie. Si Melchior y avait été entraîné par un caprice, dont il s'était vite repenti, c'était de tout son cœur qu'elle s'était donnée; elle s'était crue aimée, comme elle aimait; et elle en avait gardé à Melchior une reconnaissance attendrie. Ce qu'il était devenu, par la suite, elle ne cherchait pas à le comprendre. Incapable de voir la réalité comme elle est, elle savait seulement la supporter comme elle est, en humble et brave femme, qui n'a pas besoin de comprendre la vie, pour vivre. Ce qu'elle ne s'expliquait pas, elle s'en remettait à Dieu de l'expliquer. Par une piété singulière, elle prêtait à Dieu la responsabilité des injustices qu'elle avait pu souffrir de Melchior et des autres, n'attribuant à ceux-ci que le bien qu'elle en avait reçu. Aussi cette existence de misère ne lui avait laissé aucun souvenir amer. Elle se sentait seulement usée,—chétive créature,—par ces années de privations et de fatigues; et maintenant que Melchior n'était plus là, maintenant que deux de ses fils s'étaient envolés du foyer, et que le troisième semblait pouvoir se passer d'elle, elle avait perdu tout courage pour agir; elle était lasse, somnolente, sa volonté était engourdie. Elle traversait une de ces crises de neurasthénie, qui frappent souvent, au déclin de la vie, les personnes laborieuses, quand un coup imprévu leur enlève toute raison de travailler. Elle n'avait plus le courage de finir le bas qu'elle tricotait, de ranger le tiroir où elle cherchait, de se lever pour fermer la fenêtre: elle restait assise, la pensée vide, sans force,—que pour se souvenir. Elle avait conscience de sa déchéance, et elle en rougissait; elle s'efforçait de la cacher à son fils; et Christophe, absorbé par l'égoïsme de sa propre peine, n'avait rien remarqué. Sans doute, il avait des impatiences secrètes contre les lenteurs de sa mère, maintenant, à parler, à faire les moindres choses; mais, si différentes que fussent ces façons de son activité accoutumée, il ne s'en était pas préoccupé.

Il en fut frappé, pour la première fois, un jour qu'il la surprit, au milieu de ses chiffons répandus sur le parquet, entassés à ses pieds, remplissant ses mains et couvrant ses genoux. Elle avait le cou tendu, la tête penchée en avant, le visage rigide. En l'entendant entrer, elle eut un tressaillement; une rougeur monta à ses joues blanches; d'un mouvement instinctif, elle s'efforça de cacher les objets qu'elle tenait, et elle balbutia, avec un sourire gêné:

—Tu vois, je rangeais...

Il eut la sensation poignante de cette pauvre âme échouée parmi les reliques de son passé, et il fut saisi de compassion. Pourtant il prit un ton un peu brusque et grondeur, afin de l'arracher à son apathie:

—Allons, maman, allons, il ne faut pas rester ainsi, au milieu de cette poussière, dans cette chambre fermée! Cela fait du mal. Il faut se secouer, il faut en finir avec ces rangements.

—Oui, dit-elle docilement.

Elle essaya de se lever, pour remettre les objets dans le tiroir. Mais elle se rassit aussitôt, laissant retomber avec découragement ce qu'elle avait pris.

—Je ne peux pas, je ne peux pas, gémit-elle, je n'en viendrai jamais à bout!

Il fut effrayé. Il se pencha sur elle, il lui caressa le front avec ses mains.

—Voyons, maman, qu'est-ce que tu as? dit-il. Veux-tu que je t'aide? Est-ce que tu es malade?

Elle ne répondait pas. Elle avait une sorte de sanglot intérieur. Il lui prit les mains, il se mit à genoux devant elle, pour mieux la voir dans la demi-ombre de la chambre.

—Maman! dit-il, inquiet.

Louisa, le front appuyé sur son épaule, s'abandonna à une crise de larmes.

—Mon petit, répétait-elle, en se serrant contre lui, mon petit!... Tu ne me quitteras pas? Promets-moi, tu ne me quitteras pas?

Il avait le cœur déchiré de pitié:

—Mais non, maman, je ne te quitterai pas. Qu'est-ce que c'est que cette idée?

—Je suis si malheureuse! Ils m'ont tous quitté, tous...

Elle montrait les objets qui l'entouraient, et l'on ne savait si elle parlait d'eux, ou de ses fils et de ses morts.

—Tu resteras avec moi? Tu ne me quitteras pas?... Qu'est-ce que je deviendrais, si tu t'en allais aussi?

—Je ne m'en irai pas. Nous resterons ensemble. Ne pleure plus. Je te le promets.

Elle continuait à pleurer, sans pouvoir s'arrêter. Il lui essuya les yeux avec son mouchoir.

—Qu'as-tu, chère maman? Tu souffres?

—Je ne sais pas, je ne sais pas ce que j'ai.

Elle faisait effort pour se calmer et sourire.

—J'ai beau me raisonner: pour un rien, je me remets à pleurer... Tiens, tu vois, je recommence... Pardonne-moi. Je suis bête. Je suis vieille. Je n'ai plus de force. Je n'ai plus de goût à rien. Je ne suis plus bonne à rien. Je voudrais être enterrée avec tout cela...

Il la pressait contre son cœur, comme un enfant.

—Ne te tourmente pas, repose-toi, ne pense plus...

Elle s'apaisait peu à peu.

—C'est absurde, j'ai honte... Mais, qu'est-ce que j'ai? Qu'est-ce que j'ai?

Cette vieille travailleuse ne parvenait pas à comprendre pourquoi sa force s'était tout à coup rompue; et elle en était humiliée. Il feignit de ne pas s'en apercevoir.

—Un peu de fatigue, maman, dit-il, tâchant de prendre un ton indifférent. Cela ne sera rien, tu verras...

Mais il était inquiet aussi. Depuis l'enfance, il était habitué à la voir vaillante, résignée, silencieusement résistante à toutes les épreuves. Et cet abattement lui faisait peur.

Il l'aida à ranger les affaires éparses sur le plancher. De temps en temps, elle s'attardait à un objet; mais il le lui prenait des mains doucement, et elle le laissait faire.

À partir de ce jour, il s'obligea à rester davantage avec elle. Dès qu'il avait fini sa tâche, au lieu de s'enfermer chez lui, il venait la rejoindre. Il sentait combien elle était seule, et qu'elle n'était pas assez forte pour l'être: il y avait danger à la laisser.

Il s'asseyait à côté d'elle, le soir, près de la fenêtre ouverte qui donnait sur la route. La campagne s'éteignait peu à peu. Les gens rentraient à leur foyer. Les petites lumières s'allumaient dans les maisons, au loin. Ils avaient vu cela mille fois. Mais bientôt, ils ne le verraient plus. Ils échangeaient des mots entrecoupés. Ils se faisaient mutuellement remarquer les moindres incidents connus, prévus, de la soirée, avec un intérêt toujours renouvelé. Ils se taisaient longuement. Louisa rappelait, sans raison apparente, un souvenir, une histoire décousue, qui lui passait par la tête. Sa langue se déliait un peu, maintenant qu'elle sentait auprès d'elle un cœur aimant. Elle faisait effort pour parler. Cela lui était difficile: car elle avait pris l'habitude de rester à l'écart des siens; elle regardait ses fils et son mari comme trop intelligents, pour causer avec elle; elle n'osait pas se mêler à leur conversation. La pieuse sollicitude de Christophe lui était chose nouvelle et infiniment douce, mais qui l'intimidait. Elle cherchait ses mots, elle avait peine à s'exprimer; ses phrases restaient inachevées, obscures. Parfois, elle avait honte de ce qu'elle disait; elle regardait son fils, et s'arrêtait au milieu d'une histoire. Mais il lui serrait la main: elle se sentait rassurée. Il était pénétré d'amour et de pitié pour cette âme enfantine et maternelle, où il s'était blotti, quand il était enfant, et qui cherchait en lui maintenant un appui. Et il prenait un plaisir mélancolique à ces petits bavardages sans intérêt pour tout autre que pour lui, à ces souvenirs insignifiants d'une vie toujours médiocre et sans joie, mais qui semblaient à Louisa d'un prix infini. Il cherchait quelquefois à l'interrompre; il craignait que ces souvenirs ne l'attristassent encore, il l'engageait à se coucher. Elle comprenait son intention, et elle lui disait, avec des yeux reconnaissants:

—Non, je t'assure, cela me fait du bien; restons encore un peu.

Ils restaient jusqu'à ce que la nuit fût avancée, et le quartier endormi. Alors, ils se disaient bonsoir, elle, un peu soulagée de s'être déchargée d'une partie de ses peines, lui, le cœur un peu gros de ce fardeau nouveau.

Le jour du départ arrivait. La veille, ils restèrent plus longtemps que d'habitude dans la chambre sans lumière. Ils ne se parlaient pas. De temps en temps, Louisa gémissait: «Ah! mon Dieu!» Christophe tâchait d'occuper son attention des mille petits détails du déménagement du lendemain. Elle ne voulait pas se coucher. Il l'y obligea affectueusement. Mais lui-même, remonté dans sa chambre, ne se coucha pas avant longtemps. Penché à la fenêtre, il s'efforçait de percer l'obscurité, de voir une dernière fois les ténèbres mouvantes du fleuve, au pied de la maison. Il entendait le vent dans les grands arbres du jardin de Minna. Le ciel était noir. Nul passant dans la rue. Une pluie froide commençait à tomber. Les girouettes grinçaient. Dans une maison voisine, un enfant pleurait. La nuit pesait sur la terre, d'une tristesse écrasante. Les heures monotones, les demies et les quarts au timbre fêlé, s'égouttaient dans le silence morne, que ponctuait le bruit de la pluie sur les toits.

Comme Christophe se décidait enfin à se coucher, le cœur transi, il entendit la fenêtre au-dessous qui se fermait. Et, dans son lit, il pensa qu'il est cruel pour les pauvres gens de s'attacher au passé: car ils n'ont pas le droit d'avoir, comme les riches, un passé; ils n'ont pas de maison, pas un coin sur la terre où ils puissent abriter leurs souvenirs: leurs joies, leurs peines, tous leurs jours sont dispersés au vent.

Le lendemain, ils transportèrent, sous la pluie battante, leur pauvre mobilier dans le nouveau logis. Fischer, le vieux tapissier, leur avait prêté une charrette et son petit cheval; et il vint leur donner un coup de main. Mais ils ne purent emporter tous les meubles; car l'appartement où ils allaient était beaucoup plus étroit que l'ancien. Christophe dut décider sa mère à laisser les plus vieux et les plus inutiles. Ce ne fut pas sans peine; les moindres avaient du prix pour elle: une table boiteuse, une chaise brisée, elle ne voulait rien sacrifier. Il fallut que Fischer, fort de l'autorité que lui donnait sa vieille amitié avec grand-père, joignît sa voix grondeuse à celle de Christophe, et même que, bonhomme, et comprenant sa peine, il promît de lui conserver en dépôt quelques-uns de ces précieux débris pour le jour où elle pourrait les reprendre. Alors elle consentit à s'en séparer, avec déchirement.

Les deux frères avaient été prévenus du déménagement; mais Ernst était venu dire, la veille, qu'il ne pourrait être là; et Rodolphe ne parut qu'un moment, vers midi; il regarda charger les meubles, donna quelques conseils, et repartit d'un air affairé.

Le cortège se mit en marche par les rues boueuses. Christophe tenait la bride du cheval qui glissait sur les pavés gluants. Louisa, marchant à côté de son fils, tâchait de l'abriter de la pluie. Ce fut ensuite la lugubre installation dans l'appartement humide, rendu plus sombre encore par les reflets blafards du ciel bas. Ils n'eussent pas résisté au découragement qui les oppressait, sans les attentions de leurs hôtes. Mais, la voiture étant partie et leurs meubles entassés pêle-mêle dans la chambre, comme la nuit tombait, Christophe et Louisa, harassés, affalés l'un sur une caisse, l'autre sur un sac, entendirent une petite toux sèche dans l'escalier: on frappa à leur porte. Le vieux Euler entra. Il s'excusa cérémonieusement de déranger ses chers hôtes; il ajouta que, pour fêter le premier soir de cette heureuse arrivée, il espérait qu'ils voudraient bien souper en famille avec eux. Louisa, enfoncée dans sa tristesse, voulait refuser. Christophe n'était pas très tenté non plus par cette réunion familiale; mais le vieux insista, et Christophe, songeant qu'il était mieux pour sa mère de ne point passer cette première soirée dans la nouvelle maison, seule avec ses pensées, la força à accepter.

Ils descendirent à l'étage au-dessous, où ils trouvèrent toute la famille réunie: le vieux, sa fille, son gendre Vogel, et ses petits-enfants, un garçon et une fille, un peu moins âgés que Christophe. Tous s'empressèrent autour d'eux, leur souhaitant la bienvenue, s'informant s'ils étaient fatigués, s'ils étaient contents de leurs chambres, s'ils n'avaient besoin de rien, leur posant dix questions, auxquelles Christophe ahuri ne comprenait rien; car ils parlaient tous à la fois. La soupe était déjà servie: ils se mirent à table. Mais le bruit continua. Amalia, la fille de Euler, avait entrepris aussitôt de mettre Louisa au courant de toutes les particularités locales, de la topographie du quartier, des habitudes et des avantages de la maison, de l'heure où passait le laitier, de l'heure où elle se levait, des divers fournisseurs et des prix qu'elle payait. Elle ne la lâchait point, qu'elle n'eût tout expliqué. Louisa, assoupie, s'efforçait de témoigner de l'intérêt à ces renseignements; mais les remarques qu'elle se hasardait à faire témoignaient qu'elle n'avait rien compris, et provoquaient, avec les exclamations indignées d'Amalia, un redoublement d'informations. Le vieux greffier Euler expliquait à Christophe les difficultés de la carrière musicale. L'autre voisine de Christophe, Rosa, la fille d'Amalia, parlait sans s'arrêter, depuis le commencement du repas, avec une telle volubilité qu'elle n'avait pas le temps de respirer: elle perdait haleine au milieu d'une phrase; mais elle reprenait aussitôt. Vogel, morne, se plaignait de ce qu'il mangeait. Et c'étaient à ce sujet des discussions passionnées. Amalia, Euler, la petite, interrompaient leurs discours, pour prendre part au débat; et il s'élevait des controverses sans fin sur la question de savoir s'il y avait trop de sel dans le ragoût, ou pas assez: ils se prenaient à témoin les uns les autres; et pas un avis n'était semblable à l'autre. Chacun méprisait le goût de son voisin, et croyait le sien seul raisonnable et sain. On aurait pu discuter là-dessus jusqu'au Jugement Dernier.

Mais, à la fin, tous s'entendirent pour gémir en commun sur la méchanceté des temps. Ils s'apitoyèrent affectueusement sur les chagrins de Louisa et de Christophe, dont ils louèrent, en termes qui le touchèrent, la conduite courageuse. Ils se complurent à rappeler non seulement les malheurs de leurs hôtes, mais les leurs, et ceux de leurs amis et de tous ceux qu'ils connaissaient; et ils tombèrent d'accord que les bons étaient toujours malheureux, et qu'il n'y avait de joie que pour les égoïstes et les malhonnêtes gens. Ils conclurent que la vie était triste, qu'elle ne servait à rien, et qu'il vaudrait beaucoup mieux être mort, si ce n'était la volonté de Dieu, sans doute, qu'on vécût pour souffrir. Comme ces idées se rapprochaient du pessimisme actuel de Christophe, il en conçut plus d'estime pour ses hôtes, et ferma les yeux sur leurs petits travers.

Quand il remonta avec sa mère dans la chambre en désordre, ils se sentaient tristes et las, mais un peu moins seuls; et tandis que Christophe, les yeux ouverts dans la nuit, ne pouvant dormir à cause de sa fatigue et du bruit du quartier, écoutait les lourdes voitures qui ébranlaient les murs, et les souffles de la famille endormie à l'étage au-dessous, il tâchait de se persuader qu'il serait, sinon heureux, moins malheureux ici, au milieu de ces braves gens,—à vrai dire, un peu ennuyeux,—qui souffraient des mêmes maux que lui, qui semblaient le comprendre, et qu'il croyait comprendre.

Mais s'étant à la fin assoupi, il fut désagréablement réveillé dès l'aube par les voix de ses voisins qui commençaient à discuter, et par le grincement de la pompe qu'une main rageuse faisait marcher, pour procéder ensuite au lavage à grande eau de la cour et de l'escalier.

Justus Euler était un petit vieillard voûté, aux yeux inquiets et moroses, une figure rouge, plissée, bossuée, la mâchoire édentée, et une barbe mal soignée, qu'il ne cessait de tourmenter avec ses mains. Très brave homme, un peu prudhomme, profondément moral, il s'entendait assez bien avec grand-père. On prétendait qu'il lui ressemblait. Et, en vérité, il était de la même génération et élevé dans les mêmes principes; mais il lui manquait la forte vie physique de Jean-Michel: c'est-à-dire que, tout en pensant comme lui sur une quantité de points, au fond il ne lui ressemblait guère; car ce qui fait les hommes, c'est le tempérament, bien plus que les idées; et quelles que soient les divisions, factices ou réelles, que l'intelligence a mises entre eux, la grande division de l'humanité est celle des gens bien portants et de ceux qui ne le sont point. Le vieux Euler n'était pas des premiers. Il parlait de morale, comme grand père; mais sa morale n'était pas la même que celle de grand-père; elle n'avait pas son estomac, ses poumons, et sa face joviale. Tout chez lui et les siens était bâti sur un plan plus parcimonieux et plus étriqué. Quarante ans fonctionnaire, maintenant retraité, il souffrait de cette tristesse de l'inaction, si lourde chez les vieillards qui ne se sont pas ménagé pour leurs dernières années la ressource d'une vie intérieure. Toutes ses habitudes naturelles ou acquises, toutes celles de son métier lui avaient donné quelque chose de méticuleux et de chagrin, qui se retrouvait à quelque degré chez chacun de ses enfants.

Son gendre, Vogel, employé à la chancellerie du palais, avait une cinquantaine d'années. Grand, fort, tout à fait chauve, des lunettes d'or collées aux tempes, et d'assez bonne mine, il se croyait malade, et sans doute l'était, bien qu'il n'eût évidemment pas tous les maux qu'il se prêtait, mais l'esprit aigri par la niaiserie de son métier, et le corps un peu ruiné par sa vie sédentaire. Très laborieux d'ailleurs, non sans mérite, ayant même une certaine culture, il était victime de l'absurde vie moderne, et comme beaucoup d'employés enchaînés à leurs bureaux, succombait au démon de l'hypocondrie. Un de ces malheureux, que Goethe appelait «ein trauriger ungriechischer Hypochondrist»—«un hypocondre morose et pas du tout grec»,—qu'il plaignait, mais qu'il avait bien soin de fuir.

Amalia n'usait ni de l'un ni de l'autre système. Robuste, bruyante et active, elle ne s'apitoyait pas sur les jérémiades de son mari; elle le secouait rudement. Mais à vivre toujours ensemble, nulle force ne résiste; et quand, dans un ménage, l'un des deux est neurasthénique, il y a de grandes chances pour que, quelques années après, ils le soient tous les deux. Amalia avait beau crier contre Vogel: l'instant d'après, elle gémissait plus fort que lui; et, sautant sans transition des rebuffades aux lamentations, elle ne lui faisait aucun bien; elle décuplait au contraire son mal, en donnant à des niaiseries un retentissement assourdissant. Elle finissait non seulement par achever d'accabler le malheureux Vogel, épouvanté des proportions que prenaient ses plaintes répercutées par cet écho, mais par s'accabler elle-même. À son tour, elle prenait l'habitude de gémir sans raison sur sa solide santé, et sur celle de son père, et de sa fille, et de son fils. Ce devenait une manie: à force de le dire, elle se le persuadait. Le moindre rhume était pris au tragique; tout était un sujet d'inquiétudes. Quand on allait bien, elle se tourmentait encore, en pensant à la maladie prochaine. Ainsi la vie se passait dans des transes perpétuelles. Au reste, on ne s'en portait pas plus mal; et il semblait que cet état de plaintes constantes servît à entretenir la santé générale. Chacun mangeait, dormait, travaillait, comme à l'ordinaire; et la vie du ménage n'en était pas ralentie. L'activité d'Amalia ne se satisfaisait point de s'exercer du matin au soir, du haut en bas de la maison: il fallait que chacun s'évertuât autour d'elle: et c'était un branle-bas de meubles, un lavage de carreaux, un frottement de parquets, un bruit de voix, de pas, une trépidation, un mouvement perpétuels.

Les deux enfants, écrasés par cette bruyante autorité, qui ne laissait personne libre, semblaient trouver naturel de s'y soumettre. Le garçon, Leonhard, avait une jolie figure insignifiante, et des manières compassées. La jeune fille. Rosa, une blondine, avec d'assez beaux yeux, bleus, doux et affectueux, eût été agréable, par la fraîcheur de son teint délicat et son air de bonté, sans un nez un peu fort et gauchement planté, qui alourdissait la figure et lui donnait un caractère niais. Elle rappelait cette jeune fille de Holbein, qui est au musée de Bâle,—la fille du bourgmestre Meier,—assise, les yeux baissés, les mains sur ses genoux, ses cheveux pâles dénoués sur ses épaules, l'air gêné de son nez disgracieux. Mais Rosa ne s'en inquiétait guère, et cela ne troublait point son caquet inlassable. On entendait sans cesse sa voix aiguë qui racontait des histoires,—toujours essoufflée, comme si elle n'avait jamais le temps de tout dire, toujours excitée et pleine d'entrain, en dépit des gronderies qu'elle essuyait de sa mère, de son père, du grand-père, exaspérés, moins parce qu'elle parlait toujours, que parce qu'elle les empêchait de parler. Car ces excellentes gens, bons, loyaux, dévoués,—la crème des honnêtes gens,—avaient presque toutes les vertus; mais il leur en manquait une qui fait le charme de la vie: la vertu du silence.

Christophe était en veine de patience. Ses chagrins avaient assagi son humeur intolérante et emportée. L'expérience qu'il avait faite de l'indifférence cruelle des âmes élégantes, le portait â sentir davantage le prix de braves gens sans grâce et diablement ennuyeux, mais qui avaient de la vie une conception austère; parce qu'ils vivaient sans joie, ils lui semblaient vivre sans faiblesse. Ayant décidé qu'ils étaient excellents et qu'ils devaient lui plaire, il s'efforçait, en Allemand qu'il était, de se persuader qu'ils lui plaisaient en effet. Mais il n'y réussissait point: il manquait de ce complaisant idéalisme germanique, qui ne veut pas voir et ne voit pas ce qu'il lui serait désagréable de remarquer, par crainte de troubler la tranquillité commode de ses jugements et l'agrément de sa vie. Au contraire, il ne sentait jamais si bien les défauts des gens que quand il les aimait, car il eût voulu les aimer entièrement, sans aucune restriction: c'était une sorte de loyauté inconsciente, un besoin irrésistible de vérité, qui le rendait plus clairvoyant et plus exigeant à l'égard de ce qui lui était le plus cher. Aussi ne tarda-t-il pas à ressentir une sourde irritation des travers de ses hôtes. Ceux-ci ne cherchaient point à les déguiser. Ils étalaient tout ce qu'ils avaient d'insupportable; et le meilleur restait en eux caché. C'était ce que se disait Christophe, qui, s'accusant d'injustice, entreprit de passer outre à ses premières impressions et de découvrir les excellentes qualités qu'ils dissimulaient avec tant de soin.

Il essaya de lier conversation avec le vieux Justus Euler, qui ne demandait pas mieux. Il éprouvait pour lui une secrète sympathie, en souvenir de grand-père qui l'aimait et le vantait. Mais le bon Jean-Michel avait, plus que Christophe, l'heureuse faculté de se faire illusion sur ses amis; et Christophe s'en aperçut. En vain chercha-t-il à connaître les souvenirs de Euler sur grand-père. Il ne réussit à tirer de lui qu'une image décolorée, passablement caricaturesque de Jean-Michel, et des bribes d'entretiens sans aucun intérêt. Invariablement, les récits de Euler commençaient par:

—Comme je le disais à ton pauvre grand-père...

Il n'avait rien entendu, que ce qu'il avait dit lui-même.

Peut-être que Jean-Michel n'écoutait pas autrement. La plupart des amitiés ne sont guère que des associations de complaisance mutuelle, pour parler de soi avec un autre. Mais du moins Jean-Michel, si naïvement qu'il s'abandonnât à sa joie de discourir, avait une sympathie toujours prête à se dépenser à tort et à travers. Il s'intéressait à tout; il regrettait de n'avoir plus quinze ans, pour voir les merveilleuses inventions des générations nouvelles, et pour se mêler à leurs pensées. Il avait cette qualité, la plus précieuse de la vie: une fraîcheur de curiosité, que les années n'altéraient point, et qui renaissait avec chaque matin. Il n'avait pas assez de talent pour utiliser ce don; mais combien de gens de talent auraient pu le lui envier! La plupart des hommes meurent à vingt ou trente ans: passé ce terme, ils ne sont plus que leur propre reflet; le reste de leur vie s'écoule à se singer eux-mêmes, à répéter d'une façon de jour en jour plus mécanique et plus grimaçante ce qu'ils ont dit, fait, pensé, aimé, au temps où ils étaient.

Il y avait si longtemps que le vieux Euler avait été, et il avait été si peu que ce qui restait de lui était bien pauvre. En dehors de son ancien métier et de sa vie de famille, il ne savait rien, et ne voulait rien savoir. Il avait sur toutes choses des idées toutes faites qui dataient de son adolescence. Il prétendait se connaître aux arts; mais il s'en tenait à certains noms consacrés, au sujet desquels il ne manquait pas de réciter des formules emphatiques: tout le reste était nul et non avenu. Quand on lui parlait d'artistes modernes, il n'écoutait point, et parlait d'autre chose. Il se disait passionné de musique, et demandait à Christophe de jouer. Mais dès que Christophe, qui y fut pris une ou deux fois, commençait à jouer, le vieux commençait à causer, tout haut, avec sa fille, comme si la musique redoublait son intérêt pour tout ce qui n'était pas la musique. Christophe exaspéré se levait au milieu du morceau: personne ne le remarquait. Il n'y avait que quelques vieux airs,—trois ou quatre,—les uns très beaux, les autres très laids, mais tous également consacrés, qui avaient le privilège d'obtenir un silence relatif et une approbation absolue. Dès les premières notes, le vieux tombait en extase, et les larmes lui venaient aux yeux, moins pour le plaisir qu'il y goûtait que pour celui qu'il y avait jadis goûté. Christophe finit par prendre ces airs en horreur, bien que certains d'entre eux, comme l'Adélaïde de Beethoven, lui fussent chers: le vieux en fredonnait les premières mesures, et déclarait que «cela, c'était de la musique», la comparant avec mépris à «toute cette sacrée musique moderne, qui n'a pas de mélodie».—Il est vrai qu'il n'en connaissait rien.

Son gendre, plus instruit, se tenait au courant du mouvement artistique; mais c'était encore pis: car il apportait dans ses jugements un esprit de dénigrement perpétuel. Il ne manquait ni de goût, ni d'intelligence; mais il ne pouvait prendre son parti d'admirer ce qui était moderne. Il eût tout aussi bien dénigré Mozart et Beethoven, s'ils eussent été de son temps, et reconnu le mérite de Wagner ou de Richard Strauss, s'ils eussent été morts depuis un siècle. Sa nature chagrine se refusait à admettre qu'il pût y avoir encore, de son vivant, des grands hommes vivants: cette pensée lui déplaisait. Il était si aigri de sa vie manquée qu'il tenait à se persuader qu'elle était manquée pour tous, qu'il n'en pouvait être autrement, et que ceux qui croyaient le contraire, ou qui le prétendaient, étaient de deux choses l'une: des nigauds ou des farceurs.

Aussi ne parlait-il des célébrités nouvelles que sur un ton d'amère ironie; et, comme il n'était point sot, il ne manquait pas d'en découvrir, dès le premier coup d'œil, les côtés faibles et ridicules. Tout nom nouveau le mettait en défiance; avant de rien connaître d'un artiste, il était disposé à le critiquer,—puisqu'il ne le connaissait pas. S'il avait de la sympathie pour Christophe, c'était parce qu'il croyait que cet enfant misanthrope trouvait la vie mauvaise, comme lui, et d'ailleurs était sans génie. Rien ne rapproche les petites âmes souffreteuses et mécontentes, comme la constatation de leur commune impuissance. Rien non plus ne contribue davantage à rendre le goût de la santé à ceux qui sont sains, que le contact de ce sot pessimisme de médiocres et de malades, qui, parce qu'ils ne sont pas heureux, nient le bonheur des autres. Christophe en fit l'épreuve. Ces pensées moroses lui étaient pourtant familières; mais il s'étonnait de les retrouver dans la bouche de Vogel et de ne les plus reconnaître: elles lui devenaient hostiles; il en était blessé.

Il était bien plus révolté encore par les façons d'Amalia. La brave femme ne faisait après tout qu'appliquer les théories de Christophe sur le devoir. Elle avait à tout propos ce mot dans la bouche. Elle travaillait sans relâche, et voulait que chacun travaillât comme elle. Ce travail n'avait pas pour but de rendre les autres et elle-même plus heureux: au contraire! On pouvait presque dire qu'il avait pour principal objet d'être une gêne pour tous et de rendre la vie le plus désagréable possible,—afin de la sanctifier. Rien n'aurait pu la décider à interrompre, un seul moment, le saint office du ménage, cette sacro-sainte institution, qui prend chez tant de femmes la place de tous les autres devoirs moraux et sociaux. Elle se serait crue perdue, si elle n'avait aux mêmes jours, aux mêmes heures, frotté le parquet, lavé les carreaux, fait briller les boutons de porte, battu les tapis à tour de bras, remué les chaises, les tables, les armoires. Elle y mettait de l'ostentation. On eût dit qu'il s'agissait de son honneur. Et n'est-ce pas, d'ailleurs, sous cette forme que beaucoup de femmes imaginent et défendent leur honneur? C'est une sorte de meuble qu'il faut tenir brillant, un parquet bien ciré, froid, dur,—et glissant.

L'accomplissement de sa tâche ne rendait pas madame Vogel plus aimable. Elle s'acharnait aux niaiseries du ménage, comme à un devoir imposé par Dieu. Et elle méprisait celles qui ne faisaient pas comme elle, qui prenaient du repos, qui savaient entre leurs travaux jouir un peu de la vie. Elle allait relancer jusque dans sa chambre Louisa, qui, de temps en temps, au milieu de son ouvrage, s'asseyait pour rêver. Louisa soupirait, mais se soumettait, avec un sourire confus. Heureusement Christophe n'en savait rien: Amalia attendait qu'il fût sorti, pour faire ces irruptions dans leur appartement; et, jusqu'à présent, elle ne s'était pas attaquée directement à lui: il ne l'eût pas supporté. Il se sentait vis-à-vis d'elle dans un état d'hostilité latente. Ce qu'il lui pardonnait le moins, c'était son vacarme. Il en était excédé. Enfermé dans sa chambre,—une petite pièce basse qui donnait sur la cour,—la fenêtre hermétiquement close, malgré le manque d'air, afin de ne pas entendre le remue-ménage de la maison, il ne réussissait point à s'en défendre. Involontairement, il s'attachait à suivre, avec une attention surexcitée, les moindres bruits d'en bas; et quand la terrible voix, qui perçait les cloisons, après une accalmie momentanée, s'élevait de nouveau, il était pris de rage; il criait, frappait du pied, lui adressait à travers le mur une collection d'injures. Dans le tapage général, on ne s'en apercevait même pas: on croyait qu'il composait. Il donnait madame Vogel à tous les diables. Il n'y avait pas de respect, ni d'estime qui tînt. Il lui semblait, à ces instants, qu'il eût préféré la plus dévergondée des femmes, pourvu qu'elle se tût, à l'honnêteté et à toutes les vertus, quand elles font trop de bruit.

Cette haine du bruit le rapprocha de Leonhard. Le jeune garçon, seul, au milieu de l'agitation générale, restait toujours tranquille, et n'élevait jamais la voix plus fort à un moment qu'à un autre. Il s'exprimait d'une façon correcte et mesurée, choisissant tous ses mots, et ne se pressant pas. La bouillante Amalia n'avait pas la patience d'attendre qu'il eût fini; tous s'exclamaient sur sa lenteur. Il ne s'en émouvait point. Rien n'altérait son calme et sa respectueuse déférence. Christophe avait appris que Leonhard se destinait à la vie ecclésiastique; et sa curiosité en était vivement excitée.

Christophe se trouvait, à l'égard de la religion, dans un état assez étrange: il ne savait pas dans quel état il se trouvait. Il n'avait jamais eu le temps d'y songer sérieusement. Il n'était pas assez instruit, et il était beaucoup trop absorbé par les difficultés de l'existence, pour avoir pu s'analyser et mettre de l'ordre dans ses pensées. Violent comme il était, il passait d'un extrême à l'autre, et delà foi entière à la négation absolue, sans s'inquiéter d'être ou non d'accord avec soi-même. Quand il était heureux, il ne pensait guère à Dieu, mais il était assez disposé à y croire. Quand il était malheureux, il y pensait, mais il n'y croyait guère: il lui semblait impossible qu'un Dieu autorisât le malheur et l'injustice. Ces difficultés l'occupaient d'ailleurs fort peu. Au fond, il était trop religieux pour penser beaucoup à Dieu. Il vivait en Dieu, il n'avait pas besoin d'y croire. Bon pour ceux qui sont faibles, ou affaiblis, pour les vies anémiques! Ils aspirent à Dieu, comme la plante au soleil. Le mourant s'accroche à la vie. Mais celui qui porte en lui le soleil et la vie, qu'irait-il les chercher hors de lui?

Christophe ne se fût probablement jamais préoccupé de ces questions, s'il avait vécu seul. Mais les obligations de la vie sociale l'obligeaient à fixer sa pensée sur ces problèmes puérils et oiseux, qui tiennent une place disproportionnée dans le monde, et où il faut prendre parti, puisqu'on s'y heurte à chaque pas. Comme si une âme saine, généreuse, débordante de force et d'amour, n'avait pas mille choses plus pressées à faire que de s'inquiéter si Dieu existe ou non!... Si encore il ne s'agissait que de croire à Dieu! Mais il faut croire à un Dieu, de telles dimensions, de telle forme, de telle couleur et de telle race! Pour cela, Christophe n'y songeait même pas. Jésus ne tenait presque aucune place dans ses pensées. Ce n'était pas qu'il ne l'aimât point: il l'aimait, quand il pensait à lui; mais il ne pensait pas à lui. Il se le reprochait parfois, il s'en chagrinait, il ne comprenait pas pourquoi il ne s'y intéressait pas davantage. Pourtant il pratiquait, tous les siens pratiquaient, son grand-père lisait la Bible; lui-même suivait la messe; il la servait, en quelque sorte, puisqu'il était organiste; et il s'appliquait à sa tâche avec une conscience exemplaire. Mais il eût été bien embarrassé, au sortir de l'église, de dire à quoi il avait pensé. Il se mit à la lecture des Livres Saints, pour fixer ses idées, et il y prit de l'amusement, et même du plaisir, mais comme à des livres beaux et curieux, qui ne diffèrent pas essentiellement d'autres livres, que personne ne songe à appeler sacrés. Pour dire la vérité, s'il avait de la sympathie pour Jésus, il en avait bien plus pour Beethoven. Et, à son orgue de Saint-Florian, où il accompagnait l'office du dimanche, il était plus occupé de son orgue que de la messe, et plus religieux, les jours où la chapelle jouait du Bach que les jours où elle jouait du Mendelssohn. Certaines cérémonies lui causaient une ferveur exaltée. Mais était-ce bien Dieu qu'il aimait alors, ou seulement la musique, comme un prêtre imprudent le lui avait dit un jour, par plaisanterie, sans se douter du trouble où le jetterait sa boutade? Un autre n'y eût pas pris garde et n'eût rien changé à sa façon de vivre,—(tant de gens s'accommodent de ne pas savoir ce qu'ils pensent!)—Mais Christophe était affligé d'un besoin de sincérité gênant, qui lui inspirait des scrupules à tout propos. Et du jour qu'il en eut, il lui devint impossible de n'en pas avoir toujours. Il se tourmentait, il lui semblait qu'il agissait avec duplicité. Croyait-il, ou ne croyait-il pas?... Il n'avait pas les moyens, matériels ni intellectuels,—(il faut du savoir et des loisirs)—pour résoudre la question, seul. Et cependant, il fallait la résoudre, sous peine d'être un indifférent, ou un hypocrite. Or, il était aussi incapable d'être l'un que l'autre.

Il chercha à sonder timidement les gens qui l'entouraient. Tous avaient l'air sûrs d'eux-mêmes. Christophe brûlait de connaître leurs raisons. Il n'y parvenait point. Presque jamais on ne lui faisait une réponse précise: c'étaient des discours à côté. Certains le traitaient d'orgueilleux, et lui disaient que cela ne se discute point, que des milliers de gens plus intelligents que lui et meilleurs avaient cru sans discuter, qu'il n'avait qu'à faire comme eux. Il en était même qui prenaient un air froissé, comme si c'eût été une offense personnelle de leur poser une telle question; ce n'étaient peut-être pas les plus sûrs de leur fait. D'autres haussaient les épaules et disaient en souriant: «Bah! cela ne peut pas faire de mal...» Et leur sourire disait: «Et c'est tellement commode!...» Ceux-là, Christophe les méprisait, de toute la force de son cœur.

Il avait essayé de s'ouvrir de ses inquiétudes à un prêtre; mais il fut découragé par cette tentative. Il ne put discuter sérieusement. Si affable que fût son interlocuteur, il faisait poliment sentir qu'il n'y avait point d'égalité réelle entre Christophe et lui; il semblait entendu d'avance que sa supériorité était incontestée, et que la discussion ne pouvait pas franchir les limites qu'il lui assignait, sans une sorte d'inconvenance: c'était un jeu de parade tout à fait inoffensif. Quand Christophe avait voulu passer outre, et poser des questions, auxquelles il ne plaisait pas au digne homme de répondre, il s'en était tiré avec un sourire protecteur, quelques citations latines, et une objurgation paternelle de prier, prier, pour que Dieu l'éclairât.—Christophe était sorti de l'entretien, humilié et blessé par ce ton de supériorité polie. À tort ou à raison, pour rien au monde, il n'aurait eu de nouveau recours à un prêtre. Il admettait bien que ces hommes lui étaient supérieurs par l'intelligence et leur titre sacré; mais lorsque l'on discute, il n'y a plus ni supérieur, ni inférieur, ni titres, ni âge, ni nom: rien ne compte que la vérité, devant elle tout le monde est égal.

Aussi fut-il heureux de trouver un garçon de son âge, qui crût. Lui-même ne demandait qu'à croire; et il espérait que Leonhard lui en donnerait de bonnes raisons. Il lui fit des avances. Leonhard répondit avec sa douceur habituelle, mais sans empressement: il n'en mettait à rien. Comme on ne pouvait avoir une conversation suivie à la maison, sans être interrompu à tout instant par Amalia ou parle vieux, Christophe proposa une promenade, le soir, après dîner. Leonhard était trop poli pour refuser, quoiqu'il s'en fût dispensé volontiers; car sa nature indolente avait peur de la marche, de la conversation, et de tout ce qui lui coûtait un effort.

Christophe était gêné pour entamer l'entretien. Après deux ou trois phrases gauches sur des sujets indifférents, il se jeta, avec une brusquerie un peu brutale, dans la question qui lui tenait au cœur. Il demanda à Leonhard si vraiment il allait se faire prêtre, et si c'était pour son plaisir. Leonhard, interloqué, jeta sur lui un regard inquiet; mais quand il vit que Christophe n'avait aucune intention hostile, il se rassura:

—Oui, répondit-il. Comment en serait-il autrement?

—Ah! fit Christophe. Vous êtes bien heureux!

Leonhard sentit une nuance d'envie dans la voix de Christophe, et il en fut agréablement flatté. Il changea aussitôt de manières, il devint expansif, sa figure s'éclaira:

—Oui, dit-il. Je suis heureux.

Il rayonnait.

—Comment faites-vous pour cela? demanda Christophe.

Leonhard, avant de répondre, proposa de s'asseoir, sur un banc tranquille, dans une galerie du cloître de Saint-Martin. On apercevait delà un coin de la petite place, plantée d'acacias, et, plus loin, la campagne, baignée par la brume du soir. Le Rhin coulait au pied de la colline. Un vieux cimetière abandonné, dont les tombes étaient noyées sous un flot d'herbes, dormait à côté d'eux, derrière sa grille close.

Leonhard se mit à parler. Il disait, les yeux brillants de contentement, combien il était doux d'échapper à la vie, d'avoir trouvé l'asile, où l'on sera pour toujours à l'abri. Christophe, encore meurtri par ses blessures récentes, sentait passionnément ce désir de repos et d'oubli; mais il s'y mêlait un regret. Il demanda, avec un soupir:

—Et pourtant, est-ce que cela ne vous coûte pas de renoncer tout à fait à la vie?

—Oh! fit l'autre tranquillement, qu'y a-t-il à regretter? N'est-elle pas triste et laide?

—Il y a de belles choses aussi, dit Christophe, regardant le beau soir.

—Il y a quelques belles choses, mais peu.

—Ce peu, c'est encore beaucoup pour moi!

—Oh! bien, c'est une simple affaire de bon sens. D'un côté, un peu de bien et beaucoup de mal; de l'autre, ni bien ni mal, sur terre; et après, un bonheur infini: est-ce qu'on peut hésiter?

Christophe n'aimait pas beaucoup cette arithmétique. Une vie si économe lui paraissait bien pauvre. Cependant, il s'efforçait de se persuader que c'était la sagesse.

—Ainsi, demanda-t-il avec un peu d'ironie, il n'y a pas de risque que vous vous laissiez séduire par une heure de plaisir?

—Quelle sottise! quand on sait que ce n'est qu'une heure, et qu'il y a toute l'éternité après!

—Vous en êtes donc bien sûr, de cette éternité?

—Naturellement.

Christophe l'interrogea. Il avait un frémissement de désir et d'espoir. Si Leonhard allait lui fournir enfin les preuves invincibles de croire! Avec quelle passion il renoncerait lui-même à tout le reste du monde, pour le suivre en Dieu!

Tout d'abord, Leonhard, fier de son rôle d'apôtre, convaincu d'ailleurs que les doutes de Christophe n'étaient que pour la forme et qu'ils auraient le bon goût de céder aux premiers arguments, recourut aux livres saints, à l'autorité de l'Évangile, aux miracles, à la tradition. Mais il commença à s'assombrir, quand Christophe, après l'avoir écouté quelques minutes, l'arrêta en lui disant que c'était répondre à la question par la question, et qu'il ne lui demandait pas de lui exposer ce qui faisait justement l'objet de son doute, mais les moyens de le résoudre. Leonhard dut constater que Christophe était beaucoup plus malade qu'il ne semblait, et qu'il avait la prétention de ne se laisser convaincre qu'au moyen de la raison. Cependant il pensait encore que Christophe jouait l'esprit fort—(il n'imaginait pas qu'on pût l'être sincèrement).—Il ne se découragea donc pas, et, fort de sa science récente, il fit appel à ses connaissances d'école; il déballa pêle-mêle, avec plus d'autorité que d'ordre, ses preuves métaphysiques de l'existence de Dieu et de l'âme immortelle. Christophe, l'esprit tendu, le front plissé par l'effort, peinait silencieusement; il lui faisait recommencer ses mots, cherchait laborieusement à en pénétrer le sens, à l'enfoncer en soi, à suivre le raisonnement. Puis il éclata, déclara qu'on se moquait de lui, que tout cela c'était des jeux d'esprit, des plaisanteries de beaux parleurs qui fabriquaient des mots et qui s'amusaient ensuite à croire que ces mots étaient des choses. Leonhard, piqué, se porta garant de la bonne foi des auteurs. Christophe haussa les épaules, et dit, en jurant, que si ce n'étaient pas des farceurs, c'étaient de sacrés littérateurs; et il exigea d'autres preuves.

Quand Leonhard reconnut, avec stupeur, que Christophe était irrémédiablement atteint, il ne s'intéressa plus à lui. Il se souvint qu'on lui avait recommandé de ne pas perdre son temps k discuter avec des incrédules,—du moins quand ils s'entêtent à ne pas vouloir croire. C'est risquer de se troubler soi-même, sans nul profit pour l'autre. Mieux vaut abandonner le malheureux à la volonté de Dieu, qui, si c'est son dessein, saura bien l'éclairer; ou sinon, qui oserait aller contre la volonté de Dieu? Leonhard ne s'obstina donc pas à prolonger la discussion. Il se contenta de dire avec douceur qu'il n'y avait rien à faire pour le moment, qu'aucun raisonnement n'était capable de montrer le chemin tant qu'on était résolu à ne pas le voir, et qu'il fallait prier, faire appel à la grâce: rien n'est possible sans elle; il faut la désirer, il faut vouloir, pour croire.

Vouloir? pensait amèrement Christophe. Ainsi, Dieu existera, parce que je voudrai qu'il existe! Ainsi, la mort n'existera plus, parce qu'il me plaira de la nier!... Hélas!... Comme la vie est facile à ceux qui n'ont pas le besoin de voir la vérité, à ceux qui n'ont le pouvoir de la voir comme ils désirent, et de se fabriquer des rêves complaisants, où dormir douillettement! Dans un tel lit Christophe était bien sûr de ne dormir jamais...

Leonhard continuait à parler. Il s'était rabattu sur son sujet de prédilection: les charmes de la vie contemplative; et sur ce terrain sans danger, il ne tarissait plus. De sa voix monotone qui tremblait de plaisir, il disait les joies de la vie en Dieu, en dehors du monde, loin du bruit, dont il parlait avec un accent inattendu de haine (il le détestait presque autant que Christophe), loin des violences, loin des railleries, loin des petites misères dont on souffre, chaque jour, dans le nid chaud et sûr de la foi, d'où l'on contemple en paix les malheurs du monde étranger et lointain. Christophe, en l'écoutant parler, perçait l'égoïsme de cette foi. Leonhard en eut le soupçon; il se hâta de s'expliquer. Ce n'était pas une vie d'oisiveté que la vie de contemplation! Au contraire: on agit plus par la prière que par l'action; que serait le monde sans la prière? On expie pour les autres, on se charge de leurs fautes, on leur offre ses mérites, on intercède pour le monde auprès de Dieu.

Christophe l'écoutait, en silence, avec une hostilité croissante. Il sentait chez Leonhard l'hypocrisie de ce renoncement. Il n'était pas assez injuste pour la prêter à tous ceux qui croient. Il savait bien que cette abdication de la vie est chez un petit nombre une impossibilité de vivre, un désespoir poignant, un appel à la mort,—que c'est, chez un plus petit nombre, une extase passionnée... (Combien de temps dure-t-elle?)... Mais, chez la plupart des hommes, n'est-ce pas trop souvent le froid raisonnement d'âmes plus éprises de leur tranquillité que du bonheur des autres, ou de la vérité? Et si les cœurs sincères en ont conscience, combien ils doivent souffrir de cette profanation de leur idéal!...