Les jours passaient. Christophe et Louisa se parlaient à peine. Au lieu de jouir, jusqu'à la moindre goutte, des derniers jours passés ensemble, ces deux êtres qui s'aimaient perdaient le temps qui leur restait,—comme c'est trop souvent le cas,—en une de ces stériles bouderies, où s'engloutissent tant d'affections. Ils ne se voyaient qu'à table, où ils étaient assis l'un en face de l'autre, ne se regardant pas, ne se parlant pas, se forçant à manger quelques bouchées, moins pour manger que pour se donner une contenance. À grand'peine, Christophe parvenait à extraire quelques mots de sa gorge: mais Louisa ne répondait pas; et quand, à son tour, elle voulait parler, c'était lui qui se taisait. Cet état de choses était intolérable pour tous deux; et plus il se prolongeait, plus il devenait difficile d'en sortir. Allaient-ils donc se séparer ainsi? Louisa se rendait compte maintenant qu'elle avait été injuste et maladroite; mais elle souffrait trop pour savoir comment regagner le cœur de son fils, qu'elle pensait avoir perdu, et empêcher ce départ, dont elle se refusait à envisager l'idée. Christophe regardait à la dérobée le visage blême et gonflé de sa mère, et il était bourrelé de remords; mais décidé à partir, et, sachant qu'il y allait de sa vie, il souhaitait lâchement d'être déjà parti, pour s'enfuir de ses remords.
Son départ était fixé au surlendemain. Un de leurs tristes tête-à-tête venait de finir. Au sortir du souper, où ils ne s'étaient pas dit un mot, Christophe s'était retiré dans sa chambre; et, assis devant sa table, la tête dans ses mains, incapable d'aucun travail, il se rongeait l'esprit. La nuit s'avançait; il était près d'une heure du matin. Tout à coup, il entendit du bruit, une chaise renversée, dans la chambre voisine. La porte s'ouvrit, et sa mère, en chemise, pieds nus, se jeta à son cou, en sanglotant. Elle brûlait de fièvre, elle embrassait son fils, et elle gémissait, au milieu de ses hoquets de désespoir:
—Ne pars pas! ne pars pas! Je t'en supplie! Je t'en supplie! Mon petit, ne pars pas!... J'en mourrai... Je ne peux pas, je ne peux pas le supporter!...
Bouleversé et effrayé, il l'embrassait, répétant:
—Chère maman, calme-toi, calme-toi, je t'en prie!
Mais elle continuait:
—Je ne peux pas le supporter... Je n'ai plus que toi. Si tu pars, qu'est-ce que je deviendrai? Je mourrai si tu pars. Je ne veux pas mourir loin de toi. Je ne veux pas mourir seule. Attends que je sois morte!...
Ses paroles lui déchiraient le cœur. Il ne savait que dire pour la consoler. Quelles raisons pouvaient tenir contre ce déchaînement d'amour et de douleur! Il la prit sur ses genoux, et tâcha de la calmer, avec des baisers et des mots affectueux. La vieille femme se taisait peu à peu, et pleurait doucement. Quand elle fut un peu apaisée, il lui dit:
—Recouche-toi: tu vas prendre froid.
Elle répéta:
—Ne pars pas!
Il dit, tout bas:
—Je ne partirai pas.
Elle tressaillit, et lui saisit la main:
—C'est vrai? dit-elle. C'est vrai?
Il détourna la tête, avec découragement:
—Demain, dit-il, demain, je te dirai... Laisse-moi, je t'en supplie!...
Elle se leva docilement, et regagna sa chambre.
Le lendemain matin, elle avait honte de cette crise de désespoir qui s'était emparée d'elle, comme une folie, au milieu de la nuit; et elle tremblait de ce que son fils allait lui dire. Elle l'attendait, assise, dans un coin de sa chambre; elle avait pris un tricot pour s'occuper; mais ses mains se refusaient à le tenir: elle le laissa tomber. Christophe entra. Ils se dirent bonjour à mi-voix, sans se regarder en face. Il était sombre, il alla se poster devant la fenêtre, le dos tourné à sa mère, et il resta sans parler. Un combat se livrait en lui; il en savait trop le résultat d'avance, et il cherchait à le retarder. Louisa n'osait lui adresser la parole et provoquer la réponse qu'elle attendait et redoutait. Elle se força à reprendre le tricot; mais elle ne voyait pas ce qu'elle faisait, et ses mailles allaient de travers. Dehors, il pleuvait. Après un long silence, Christophe vint près d'elle. Elle ne fit pas un mouvement; mais son cœur battait. Christophe la regardait, immobile; puis, brusquement, il se jeta à genoux, cacha sa figure dans la robe de sa mère; et, sans dire un mot, il pleura. Alors, elle comprit qu'il restait; et son cœur s'allégea d'une angoisse mortelle;—mais aussitôt, le remords y entra: car elle sentit tout ce que son fils lui sacrifiait; et elle commença de souffrir tout ce que Christophe avait souffert, quand c'était elle qu'il sacrifiait. Elle se pencha sur lui et couvrit de baisers son front et ses cheveux. Ils mêlèrent en silence leurs larmes et leur peine. Enfin, il releva la tête; et Louisa, lui prenant la figure dans ses mains, le regardait, les yeux dans les yeux. Elle eût voulu lui dire:
—Pars!
Et elle ne le pouvait pas.
Il eût voulu lui dire:
—Je suis heureux de rester.
Et il ne le pouvait pas.
La situation était inextricable; ni l'un ni l'autre n'y pouvait rien changer. Elle soupira, dans son douloureux amour:
—Ah! si l'on pouvait être nés tous ensemble, pour mourir tous ensemble!
Ce vœu naïf le pénétra de tendresse; il essuya ses larmes, et, s'efforçant de sourire, il dit:
—On mourra tous ensemble.
Elle insistait:
—Bien sûr? Tu ne pars pas?
Il se releva:
—C'est dit. N'en parlons plus. Il n'y a plus à y revenir.
Christophe tint parole: il ne parla plus de départ; mais il ne dépendait pas de lui qu'il n'y pensât plus. Il resta; mais il fit chèrement payer son sacrifice à sa mère, par sa tristesse et sa mauvaise humeur. Et Louisa, maladroite,—d'autant plus maladroite qu'elle savait qu'elle l'était et faisait immanquablement ce qu'il ne fallait pas faire,—Louisa, qui ne connaissait que trop la cause de son chagrin, insistait pour qu'il la dît. Elle le harcelait de sa chère affection, inquiète, vexante, raisonneuse, qui lui rappelait, à tout instant, qu'ils étaient différents l'un de l'autre,—ce qu'il tâchait d'oublier. Combien de fois avait-il voulu s'ouvrir à elle avec confiance! Mais, au moment de parler, la muraille de Chine se relevait entre eux; et il renfonçait ses secrets. Elle le devinait; mais elle n'osait pas provoquer ses confidences, ou elle ne savait pas le faire. Quand elle essayait, elle ne réussissait qu'à refouler encore plus profondément ces secrets qui lui pesaient tant et qu'il brûlait de dire.
Mille petites choses, d'innocentes manies, la séparaient aussi de Christophe, qu'elles irritaient. La bonne vieille radotait un peu. Elle avait un besoin de répéter les commérages du voisinage, ou cette tendresse de nourrice, qui s'obstine à rappeler les niaiseries des premières années, tout ce qui vous rattache au berceau. On a eu tant de peine à en sortir, à devenir un homme! Et il faut que la nourrice de Juliette vienne vous étaler les langes salis, les médiocres pensées, toute cette époque néfaste, où une âme naissante se débat contre l'oppression de la vile matière et du milieu étouffant!
Au milieu de tout cela, elle avait des élans de tendresse touchante,—comme avec un petit enfant,—qui lui prenaient le cœur; et il s'y abandonnait,—comme un petit enfant.
Le pire était de vivre, du matin au soir, comme ils faisaient, ensemble, toujours ensemble, isolés du reste des gens. Lorsqu'on souffre, étant deux, et qu'on ne peut remédier à la souffrance l'un de l'autre, il est fatal qu'on l'exaspère: chacun finit par rendre l'autre responsable de ce qu'il souffre; et chacun finit par le croire. Mieux vaudrait être seul: on est seul à souffrir.
C'était pour tous deux une torture de chaque jour. Ils n'en seraient jamais sortis, si le hasard n'était venu, comme il arrive souvent, trancher, d'une façon malheureuse en apparence,—intelligente au fond,—l'indécision cruelle, où ils se débattaient.
Un dimanche d'octobre. Quatre heures de l'après-midi. Le temps était radieux. Christophe était resté, tout le jour, dans sa chambre, replié sur lui-même, «suçant sa mélancolie».
Il n'y tint plus, il eut un besoin furieux de sortir, de marcher, de dépenser sa force, de s'exténuer de fatigue, afin de ne plus penser.
Il était en froid avec sa mère, depuis la veille. Il fut sur le point de s'en aller, sans lui dire au revoir. Mais, déjà sur le palier, il pensa au chagrin qu'elle en aurait, pour toute la soirée, où elle resterait seule. Il rentra, se donnant le prétexte qu'il avait oublié quelque chose. La porte de la chambre de sa mère était entrebâillée. Il passa la tête par l'ouverture. Il vit sa mère, quelques secondes... Quelle place ces secondes devaient tenir dans le reste de sa vie!...
Louisa venait de rentrer des vêpres. Elle était assise à sa place favorite, dans l'angle de la fenêtre. Le mur de la maison d'en face, d'un blanc sale et crevassé, masquait la vue; mais, de l'encoignure où elle était, on pouvait voir à droite, par delà les deux cours des maisons voisines, un petit coin de pelouse grand comme un mouchoir de poche. Sur le rebord de la fenêtre, un pot de volubilis grimpait le long de ficelles et tendait sur l'échelle aérienne son fin réseau, qu'un rayon de soleil caressait. Louisa, assise sur une chaise basse, le dos rond, sa grosse Bible ouverte sur ses genoux, ne lisait pas. Ses deux mains posées à plat sur le livre,—ses mains aux veines gonflées, aux ongles de travailleuse, carrés et un peu recourbés,—elle couvait des yeux avec amour la petite plante et le lambeau de ciel qu'on voyait au travers. Un reflet du soleil sur les feuilles vert-dorées éclairait son visage fatigué, marbré d'un peu de couperose, ses cheveux blancs très fins et peu épais, et sa bouche entr'ouverte, qui souriait. Elle jouissait de cette heure de repos. C'était son meilleur moment de la semaine. Elle en profitait pour se plonger dans cet état très doux à ceux qui peinent, où l'on ne pense à rien: dans la torpeur de l'être, rien ne parle plus que le cœur, à demi endormi.
—Maman, dit-il, j'ai envie de sortir. Je vais faire un tour du côté de Buir; je rentrerai un peu tard.
Louisa, qui somnolait, tressaillit légèrement. Puis, elle tourna la tête vers lui, et le regarda de ses bons yeux paisibles.
—Va, mon petit, lui dit-elle: tu as raison, profite du beau temps.
Elle lui sourit. Il lui sourit. Ils restèrent un instant à se regarder; puis, ils se firent un petit bonsoir affectueux, de la tête et des yeux.
Il referma doucement la porte. Elle revint lentement à sa rêverie, où le sourire de son fils jetait un reflet lumineux, comme le rayon du soleil sur les feuilles pâles du volubilis.
Ainsi, il la laissa—pour toute sa vie.
Soir d'octobre. Un soleil tiède et pâle. La campagne languissante s'assoupit. De petites cloches de villages tintent sans se presser dans le silence des champs. Au milieu des labours, des colonnes de fumées montent lentement. Une fine brume flotte au loin. Les brouillards blancs, tapis dans la terre humide, attendent pour se lever l'approche de la nuit... Un chien de chasse, le nez rivé au sol, décrivait des circuits dans un champ de betteraves. Des troupes de corneilles tournaient dans le ciel gris.
Christophe, tout en rêvant et sans s'être fixé de but, allait, d'instinct, vers un but. Depuis quelques semaines, ses promenades autour de la ville gravitaient vers un village, où il était sûr de rencontrer une belle fille qui l'attirait. Ce n'était qu'un attrait, mais fort vif et un peu trouble. Christophe ne pouvait guère se passer d'aimer quelqu'un; son cœur restait rarement vide: toujours il était meublé de quelque image qui en était l'idole. Peu lui importait, le plus souvent, que cette idole sût qu'il l'aimait: mais il avait besoin d'aimer; il fallait qu'il ne fît jamais nuit dans son cœur.
L'objet de la flamme nouvelle était la fille d'un paysan, qu'il avait rencontrée, comme Éliézer rencontra Rébecca, auprès d'une fontaine; mais elle ne lui avait pas offert à boire: elle lui avait jeté de l'eau à la figure. Agenouillée au bord d'un ruisseau, dans un creux de la berge, entre deux saules dont les racines formaient autour d'elle comme un nid, elle lavait du linge avec vigueur; et sa langue n'était pas moins active que ses bras: elle causait et riait très fort avec d'autres filles du village, qui lavaient, de l'autre côté du ruisseau. Christophe s'était couché sur l'herbe, à quelques pas; et, le menton appuyé sur ses mains, il les regardait. Cela ne les intimidait guère: elles continuaient leur bavardage, en un style qui ne manquait pas de verdeur. À peine écoutait-il: il entendait seulement le son de leurs voix riantes, mêlé au bruit des battoirs, au lointain meuglement des vaches dans les prés; et il rêvassait, ne quittant pas des yeux la belle lavandière.—Les filles ne tardèrent pas à distinguer l'objet de ses attentions; elles y firent entre elles des allusions malignes; sa préférée ne lançait pas à son adresse les remarques les moins mordantes. Comme il ne bougeait toujours point, elle se leva, prit un paquet de linge lavé et tordu, et se mit à l'étendre sur les buissons, en se rapprochant de lui, afin d'avoir un prétexte pour le dévisager. En passant à côté, elle s'arrangea de façon à l'éclabousser avec ses draps mouillés, et elle le regarda effrontément, en riant. Elle était maigre et robuste, le menton fort, un peu en galoche, le nez court, les sourcils bien arqués, les yeux bleu foncé, hardis, brillants et durs, la bouche belle, aux lèvres grosses, avançant un peu, comme celles d'un masque grec, une masse de cheveux blonds tordus sur la nuque, et le teint halé. Elle portait la tête très droite, ricanait à chaque mot qu'elle disait, et marchait comme un homme, en balançant ses mains ensoleillées. Elle continuait d'étendre son linge, en regardant Christophe, d'un regard provocant,—attendant qu'il parlât. Christophe la fixait aussi; mais il ne désirait aucunement lui parler. À la fin, elle lui éclata de rire au nez, et s'en retourna vers ses compagnes. Il resta à sa place, étendu, jusqu'à ce que le soir tombât, et qu'il la vît partir, sa hotte sur le dos, et ses bras nus croisés, courbant l'échine, toujours causant et riant.
Il la retrouva, deux ou trois jours après, au marché de la ville, au milieu des montagnes de carottes, de tomates, de concombres et de choux. Il flânait, regardant la foule des marchandes, qui se tenaient debout, alignées devant leurs paniers, comme des esclaves à vendre. L'homme de la police passait devant chacune, avec son escarcelle et son rouleau de tickets, recevant une piécette, délivrant un papier. La marchande de café allait de rang en rang, avec une corbeille pleine de petites cafetières. Une vieille religieuse, joviale et rebondie, faisait le tour du marché, deux grands paniers au bras, et, sans humilité, quémandait des légumes, en parlant du bon Dieu. On criait; les antiques balances, aux plateaux peints en vert, cliquetaient et tintaient, avec un bruit de chaînes; les gros chiens, attelés aux petites voitures, aboyaient joyeusement, tout fiers de leur importance. Au milieu de la cohue, Christophe aperçut Rébecca.—De son vrai nom, elle s'appelait Lorchen.—Sur son blond chignon, elle avait mis une feuille de chou, blanche et verte, qui lui faisait un casque dentelé. Assise sur un panier, devant des tas d'oignons dorés, de petites raves roses, de haricots verts, et de pommes rubicondes, elle croquait ses pommes, l'une après l'autre, sans s'occuper de les vendre. Elle ne cessait pas de manger. De temps en temps, elle s'essuyait le menton et le cou avec son tablier, relevait ses cheveux avec son bras, se frottait la joue contre son épaule, ou le nez au dos de sa main. Ou, les mains sur ses genoux, elle faisait passer indéfiniment de l'une à l'autre une poignée de petits pois. Et elle regardait à droite, à gauche, d'un air désœuvré. Mais elle ne perdait rien de ce qui se faisait autour d'elle, et, sans en avoir l'air, elle cueillait tous les regards qui lui étaient destinés. Elle vit parfaitement Christophe. En causant avec les acheteurs, elle fronçait le sourcil pour observer, par-dessus leurs têtes, son admirateur. Elle semblait digne et grave, comme un pape; mais sous cape, elle se moquait de Christophe. Il le méritait bien: il restait là planté, h quelques pas, la dévorant des yeux; et puis, il s'en alla, sans lui avoir parlé.
Il revint plus d'une fois rôder autour du village où elle habitait. Elle allait et venait dans la cour de sa ferme: il s'arrêtait sur la route pour la regarder. Il ne s'avouait pas que c'était pour elle qu'il venait; et, en vérité, c'était presque sans y penser. Quand il était absorbé par la composition d'une œuvre, il se trouvait dans un état de somnambule: tandis que son âme consciente suivait ses pensées musicales, le reste de son être demeurait livré à l'autre âme inconsciente, qui guette la moindre distraction de l'esprit pour prendre la clef des champs. Il était souvent étourdi par le bourdonnement de sa musique, quand il se trouvait en face d'elle; et il continuait de rêvasser, en la regardant. Il n'eût pu dire qu'il l'aimât, il n'y songeait même pas; il avait plaisir à la voir: rien de plus. Il ne se rendait pas compte du désir qui le ramenait vers elle.
Cette insistance faisait jaser. On s'en gaussait à la ferme, où l'on avait fini par savoir qui était Christophe. On le laissait tranquille, d'ailleurs; car il était inoffensif. Pour tout dire, il avait l'air d'un sot: et il ne s'en inquiétait pas.
C'était la fête au village. Des gamins écrasaient des pois fulminants entre deux cailloux, en criant: «Vive l'Empereur!» (Kaiser lebe! Hoch!) On entendait meugler un veau, enfermé dans son étable, et les chants des buveurs au cabaret. Des cerfs-volants aux queues de comètes frétillaient dans l'air, au-dessus des champs. Les poules grattaient avec frénésie le fumier d'or: le vent s'engouffrait dans leurs plumes, comme dans les jupes d'une vieille dame. Un cochon rose dormait voluptueusement sur le flanc, au soleil.
Christophe se dirigea vers le toit rouge de l'auberge des Trois Rois, au-dessus duquel flottait un petit drapeau. Des chapelets d'oignons étaient pendus à la façade, et les fenêtres étaient garnies de fleurs de capucines rouges et jaunes. Il entra dans la salle, pleine de fumée de tabac, où s'étalaient aux murs des chromos jaunies, et, à la place d'honneur, le portrait colorié de l'Empereur-Roi, entouré d'une guirlande de feuilles de chêne. On dansait. Christophe était bien sûr que sa belle amie serait là. Et en effet, ce fut la première figure qu'il aperçut. Il s'établit dans un angle de la pièce, d'où il pouvait suivre en paix les évolutions des danseurs. Mais, quelque soin qu'il eut pris pour ne pas être remarqué, Lorchen sut bien le découvrir dans son coin. Tout en tournant d'interminables valses, elle lui lançait par-dessus l'épaule de son danseur de rapides œillades; et, pour mieux l'exciter, elle coquetait avec les garçons du village, en riant de sa grande bouche bien fendue. Elle parlait fort et disait des niaiseries, ne différant point en cela de ces jeunes filles du monde, qui, lorsqu'on les regarde, se croient obligées de rire, de s'agiter, d'être sottes pour la galerie, au lieu de le rester pour elles seules.—En quoi elles ne sont pas si sottes: car elles savent que la galerie les regarde et ne les écoute pas.—Christophe, les coudes sur la table et le menton sur les poings, suivait le manège de la fille avec des yeux ardents et furieux: il avait l'esprit assez libre pour n'être pas dupe de ses roueries; mais il ne l'avait pas assez pour ne pas s'y laisser prendre; et tour à tour, il grognait de colère, ou bien il riait sous cape, et haussait les épaules, de donner dans le panneau.
Un autre l'observait: c'était le père de Lorchen. Petit et trapu, une grosse tête au nez court, le crâne chauve rissolé par le soleil, avec une couronne de cheveux qui avaient été blonds et frisottaient par boucles épaisses comme un Saint-Jean de Dürer, bien rasé, la figure impassible, sa longue pipe au coin de la bouche, il causait très lentement avec d'autres paysans, tout en suivant du coin de l'œil la mimique de Christophe; et il avait un rire silencieux. À un moment, il toussota; un éclair de malice brillant dans ses petits yeux gris, il vint s'asseoir de côté à la table de Christophe. Christophe, mécontent, tourna vers lui un visage renfrogné: il rencontra le regard narquois du vieux qui, sans extraire sa pipe de sa bouche, lui adressa familièrement la parole. Christophe le connaissait: il le tenait pour une vieille canaille; mais le faible qu'il avait pour la fille le rendait indulgent pour le père, et même lui inspirait un bizarre plaisir à se trouver avec lui: le vieux malin s'en doutait. Après avoir parlé de la pluie et du beau temps, et fait une allusion goguenarde aux belles filles, et à ce qu'il ne dansait pas, il conclut que Christophe avait bien raison de ne pas se donner de mal, et qu'on était mieux à table, les coudes devant son pot; et il se fit inviter sans façon à en vider un. En buvant, le vieux causait, sans se presser. Il parlait de ses petites affaires, de la difficulté qu'on avait à vivre, des mauvais temps, de la cherté de tout. Christophe ne répondait que par quelques grognements: cela ne l'intéressait pas; il regardait Lorchen. Il y avait des moments de silence: le paysan attendait un mot; nulle réponse ne venait: il reprenait tranquillement. Christophe se demandait ce qui lui valait l'honneur de la société du vieux et de ses confidences. Il finit par comprendre. Le vieux, après avoir épuisé ses doléances, passa à un autre chapitre: il vanta l'excellence de ses produits, de ses légumes, de sa volaille, de ses œufs, de son lait; et brusquement, il demanda si Christophe ne pourrait pas lui procurer la clientèle du château. Christophe sursauta:
—Comment diable savait-il?... Il le connaissait donc?
—Oui bien, disait le vieux. Tout se sait...
Il n'ajoutait pas:
—... quand on se donne la peine de faire sa petite police soi-même.
Christophe se fit un malin plaisir de lui apprendre que, bien que «tout se sût», on ne savait pas sans doute qu'il venait de se brouiller avec la petite cour, et que, si jamais il avait pu se flatter de quelque crédit auprès de l'office et des cuisines du château,—(ce dont il doutait fort)—ce crédit, à l'heure présente, était mort et enterré. Le vieux eut un froncement imperceptible de la bouche. Il ne se découragea pourtant pas; et, après un moment, il demanda si Christophe ne pourrait pas du moins le recommander à telle et telle famille. Et il lui nomma toutes celles avec qui Christophe se trouvait en relations: car il s'était renseigné très exactement, au marché. Christophe eût été furieux de cet espionnage, s'il n'avait eu plutôt envie de rire, en pensant que le vieux serait volé, malgré toute sa malice: (car il ne se doutait pas que la recommandation qu'il demandait était plus capable de lui faire perdre sa clientèle, que de lui en procurer de nouvelle). Il le laissa donc dévider en pure perte son écheveau de petites ruses grossières; et il ne répondait ni oui, ni non. Mais le paysan insistait; et, s'attaquant enfin à Christophe lui-même et à Louisa, qu'il avait gardés pour la fin, il voulut à toute force leur colloquer son lait, son beurre, et sa crème. Il ajoutait que, puisque Christophe était musicien, rien ne faisait plus de bien pour la voix qu'un œuf frais avalé cru, matin et soir: et il se faisait fort de lui en fournir de tout chauds sortis du cul de la poule. Cette idée que le vieux le prenait pour un chanteur fit éclater de rire Christophe. Le paysan en profita pour faire venir une autre bouteille. Après quoi, ayant tiré de Christophe tout ce qu'il pouvait pour l'instant, il s'en alla, sans autre cérémonie.
La nuit était venue. Les danses étaient de plus en plus animées. Lorchen ne prêtait aucune attention à Christophe: elle avait trop à faire de tourner la tête a un jeune drôle du village, fils d'un riche fermier, que toutes les filles se disputaient. Christophe s'intéressait à la lutte: ces demoiselles se souriaient, et elles se fussent griffées avec délices. Christophe, bon enfant, s'oubliait, et faisait des vœux pour le triomphe de Lorchen. Mais quand ce triomphe fut obtenu, il se sentit un peu triste. Il se le reprocha. Il n'aimait pas Lorchen: il était bien naturel qu'elle aimât qui elle voulait.
—Sans doute. Mais il n'était pas gai de se sentir si seul. Tous ces gens ne s'intéressaient à lui que pour l'exploiter, et se moquer de lui ensuite. Il soupira, sourit en regardant Lorchen, que la joie de faire enrager ses rivales rendait dix fois plus jolie, et il se disposa à partir. Il était près de neuf heures: il avait deux bonnes lieues à faire pour rentrer en ville.
Il se levait de table, quand la porte s'ouvrit; et une dizaine de soldats firent irruption. Leur entrée jeta un froid dans la salle. Les gens se mirent à chuchoter. Quelques couples qui dansaient s'arrêtèrent, pour jeter des regards inquiets sur les nouveaux arrivants. Les paysans debout près de la porte affectèrent de leur tourner le dos et de causer entre eux; mais, sans en avoir l'air, ils eurent bien soin de se ranger prudemment, pour les laisser passer.
—Depuis quelque temps, tout le pays était en lutte sourde avec la garnison des forts qui entouraient la ville. Les soldats s'ennuyaient à périr, et se vengeaient sur les paysans. Ils se moquaient d'eux grossièrement, ils les malmenaient, ils traitaient les filles comme en pays conquis. La semaine d'avant, quelques-uns d'entre eux, pris de vin, avaient troublé une fête dans un village voisin, et assommé à moitié un fermier. Christophe, au courant des choses, partageait l'état d'esprit des paysans; et, se rasseyant à sa place, il attendit ce qui allait se passer.
Les soldats, sans s'inquiéter de la malveillance qui accueillait leur entrée, allèrent bruyamment s'asseoir aux tables pleines, d'où ils bousculèrent les gens, pour se faire place: ce fut l'affaire d'un moment. La plupart s'écartèrent en grommelant. Un vieux, assis au bout d'un banc, ne se rangea pas assez vite: ils soulevèrent le banc, et le vieux culbuta, au milieu des éclats de rire. Christophe se leva, indigné; mais, comme il était sur le point d'intervenir, il vit le vieux, qui se ramassait péniblement, et, au lieu de se plaindre, se confondait en excuses. Deux des soldats vinrent à la table de Christophe: il les regardait venir, serrant les poings. Mais il n'eut pas à se défendre. C'étaient deux grands diables athlétiques et bonasses, qui suivaient, comme des moutons, un ou deux risque-tout et tâchaient de les imiter. Ils furent intimidés par l'air hautain de Christophe; et, quand il leur dit, d'un ton sec:
—La place est prise...
ils s'excusèrent précipitamment, et se reculèrent au bout du banc, afin de ne pas le gêner. Sa voix avait eu les inflexions du maître: la servilité naturelle reprenait le dessus. Ils voyaient bien que Christophe n'était pas un paysan.
Christophe, un peu apaisé par cette attitude soumise, put observer les choses avec plus de sang-froid. Il n'eut pas de peine à voir que toute la bande était menée par un sous-officier,—un petit boule-dogue, aux yeux durs,—face de larbin hypocrite et méchant: un des héros de la bagarre de l'autre dimanche. Assis à une table voisine de Christophe, et déjà ivre, il dévisageait les gens et lançait des sarcasmes injurieux, qu'ils affectaient de ne pas entendre. Il s'attaquait surtout aux couples qui dansaient, décrivant leurs avantages ou leurs défauts physiques, avec une ignominie d'expressions qui soulevait les rires de ses compagnons. Les filles rougissaient, et les larmes leur venaient aux yeux; les garçons serraient les dents et rageaient en silence. Le regard du bourreau faisait lentement le tour de la salle, en n'épargnant personne: Christophe le vit venir vers lui. Il saisit sa chope, et, le poing sur la table, il attendit, décidé à lui jeter le verre à la tête, à la première insulte. Il se disait:
—Je suis fou. Je ferais mieux de m'en aller. Je vais me faire ouvrir le ventre; et après, si j'en réchappe, on me mettra en prison: le jeu n'en vaut pas la chandelle. Partons, avant qu'il ne m'ait provoqué.
Mais son orgueil s'y refusait: il ne voulait pas avoir l'air de fuir devant ces oiseaux-là.—Le regard sournois et brutal se posa sur lui. Christophe, raidi, le fixa avec colère. Le sous-officier le considéra, un instant: la figure de Christophe le mit en verve; il poussa du coude son voisin, lui désigna le jeune homme, en ricanant; et déjà il ouvrait la bouche pour l'injurier. Christophe, ramassé sur lui-même, allait lancer son verre à toute volée.—Cette fois encore, le hasard le sauva. Au moment où l'ivrogne allait parler, un couple maladroit de danseurs vint buter contre lui et fit tomber son verre. Il se retourna furieux, et déversa sur eux un tombereau d'injures. Son attention était détournée: il ne pensait plus à Christophe. Celui-ci attendit encore quelques minutes; puis, voyant que son ennemi ne cherchait plus à reprendre l'entretien, il se leva, prit lentement son chapeau, et s'achemina sans se presser vers la porte. Il ne quittait pas des yeux le banc où l'autre était assis, pour bien lui faire sentir qu'il ne cédait pas devant lui. Mais le sous-officier l'avait décidément oublié: personne ne s'occupait de lui.
Il tournait la poignée de la porte: quelques secondes encore, et il était dehors. Mais il était dit qu'il n'en sortirait pas indemne. Un brouhaha s'élevait dans le fond de la salle. Les soldats, après avoir bu, avaient décidé de danser. Et comme toutes les filles avaient leurs cavaliers, ils chassèrent les danseurs, qui se laissèrent faire. Mais Lorchen ne l'entendait pas ainsi. Ce n'était pas pour rien qu'elle avait ces yeux hardis et ce menton volontaire, qui plaisaient à Christophe. Elle valsait comme une folle, quand le sous-officier, qui avait jeté son dévolu sur elle, vint lui arracher son danseur. Elle tapa du pied, cria, et, repoussant le soldat, elle déclara que jamais elle ne danserait avec un malotru comme lui. L'autre la poursuivit. Il bourrait de coups de poing les gens derrière lesquels elle cherchait à s'abriter. Enfin, elle se réfugia derrière une table; et là, protégée de lui pendant un moment, elle reprit du souffle pour l'injurier; elle voyait que sa résistance ne servirait à rien et elle trépignait de fureur, cherchait les mots les plus blessants, et comparait sa tête à celle de divers animaux de la basse-cour. Lui, penché vers elle, de l'autre côté de la table, avait un mauvais sourire, et ses yeux luisaient de colère. Brusquement, il prit son élan, et sauta par-dessus la table. Il l'empoigna. Elle se débattit, comme une vachère, à coups de poing et de pied. Il n'était pas trop bien d'aplomb sur ses jambes, et faillit perdre l'équilibre. Furieux, il la poussa contre le mur, et la gifla. Il ne recommença pas: quelqu'un lui avait sauté sur le dos, le giflait à tour de bras, et le lançait d'un coup de pied, au milieu des buveurs. C'était Christophe, qui s'était rué sur lui, bousculant tables et gens. Le sous-officier se retourna, fou de rage, tirant son sabre. Avant qu'il eût pu s'en servir, Christophe l'assomma d'un coup d'escabeau. Le tout avait été si prompt qu'aucun des spectateurs n'eut l'idée d'intervenir. Mais quand on vit le soldat s'abattre sur le carreau, comme un bœuf, un tumulte épouvantable s'éleva. Les autres soldats coururent sur Christophe, le sabre hors du fourreau. Les paysans se jetèrent sur eux. La mêlée fut générale. Les chopes volaient à travers la salle, les tables étaient renversées. Les paysans se réveillaient: il y avait de vieilles rancunes à assouvir. Les gens roulaient par terre, et se mordaient avec fureur. Le danseur évincé de Lorchen, un solide valet de ferme, avait empoigné la tête d'un soldat qui l'avait insulté tout à l'heure, et la martelait contre un mur. Lorchen, armée d'une trique, tapait comme une sourde. Les autres filles se sauvaient en hurlant, sauf deux ou trois gaillardes, qui s'en donnaient à cœur-joie. L'une d'elles, une grosse petite blonde, voyant un soldat gigantesque,—le même qui s'était assis à la table de Christophe,—défoncer à coups de genoux la poitrine de son adversaire renversé, courut au foyer, revint, et tirant en arrière la tête de la brute, elle lui appliqua dans les yeux une poignée de cendres brûlantes. L'homme poussa des mugissements. La fille jubilait, insultant l'ennemi désarmé, que les paysans maintenant assommaient à leur aise. Enfin, les soldats, trop faibles, se replièrent au dehors, laissant deux d'entre eux sur le carreau. La lutte continua dans la rue du village. Ils faisaient irruption dans les maisons, en poussant des cris de mort, et voulaient tout saccager. Les paysans les avaient suivis avec leurs fourches; ils lançaient sur l'ennemi leurs chiens hargneux. Un troisième soldat tomba, le ventre troué d'un coup de trident. Les autres durent s'enfuir, pourchassés jusqu'au delà du village; et, de loin, ils criaient, en se sauvant à travers champs, qu'ils allaient chercher les camarades et qu'ils reviendraient tout à l'heure.
Les paysans, restés maîtres du terrain, retournèrent à l'auberge: ils exultaient; c'était la revanche, depuis longtemps attendue, des avanies qu'ils avaient subies. Ils ne pensaient pas encore aux conséquences de l'échauffourée. Ils parlaient tous à la fois, et chacun vantait ses prouesses. Ils fraternisèrent avec Christophe, tout joyeux de se sentir rapproché d'eux. Lorchen vint lui prendre la main, et resta un instant à la tenir dans sa menotte rude, en lui ricanant au nez. Elle ne le trouvait plus ridicule, à cette heure.
On s'occupa des blessés. Parmi les gens du village, il n'y avait que des dents cassées, quelques côtes enfoncées, des bosses et des bleus, sans grave conséquence. Mais il n'en était pas de même des soldats. Trois étaient sérieusement atteints: le colosse aux yeux brûlés, qui avait eu l'épaule à moitié emportée d'un coup de hache; l'homme éventré, qui râlait, et le sous-officier, assommé par Christophe. On les avait étendus par terre, près du foyer. Le sous-officier, le moins blessé des trois, venait de rouvrir les yeux. Il regarda longuement, d'un regard chargé de haine, le cercle des paysans penchés autour de lui. À peine eut-il repris conscience de ce qui s'était passé qu'il commença à les insulter. Il jurait qu'il se vengerait, qu'il leur ferait leur affaire à tous; il étranglait de rage; on sentait que s'il pouvait, il les exterminerait. Ils essayèrent de rire; mais leur rire était forcé. Un jeune paysan cria au blessé:
—Ferme ta gueule, ou je te tue!
Le sous-officier essaya de se redresser, et, fixant celui qui venait de parler, avec ses yeux injectés de sang:
—Salauds! dit-il, tuez-moi! On vous coupera la tête.
Il continuait à vociférer. L'homme éventré poussait des cris aigus, comme un cochon qu'on saigne. Le troisième était immobile et rigide comme un mort. Une terreur écrasante tomba sur les paysans. Lorchen et quelques femmes emportèrent les blessés dans une autre chambre. Les vociférations du sous-officier et les cris du mourant s'assourdirent. Les paysans se taisaient: ils demeuraient à la même place, faisant le cercle, comme si les trois corps étaient toujours étendus à leurs pieds; ils n'osaient pas bouger et se regardaient, épeurés. À la fin, le père de Lorchen dit:
—Vous avez fait de bel ouvrage!
Il y eut un murmure angoissé: ils avalaient leur salive. Puis, ils se mirent à parler tous à la fois. D'abord, ils chuchotaient, comme s'ils avaient peur qu'on ne les écoutât à la porte; mais bientôt, le ton s'éleva et devint plus âpre: ils s'accusaient l'un l'autre; ils se reprochaient mutuellement les coups qu'ils avaient donnés. La dispute s'envenimait: ils semblaient sur le point d'en venir aux mains. Le père de Lorchen les mit tous d'accord. Les bras croisés, se tournant vers Christophe, il le désigna du menton:
—Et celui-là, dit-il, qu'est-ce qu'il est venu faire ici?
Toute la colère de la foule se retourna contre Christophe:
—C'est vrai! C'est vrai! criait-on, c'est lui qui a commencé! Sans lui, rien ne serait arrivé!
Christophe, abasourdi, essaya de répondre:
—Ce que j'en ai fait, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous, vous le savez bien.
Mais ils lui répliquaient, furieux:
—Est-ce que nous ne sommes pas capables de nous défendre seuls? Est-ce que nous avions besoin qu'un monsieur de la ville vînt nous dire ce qu'il fallait faire? Qui vous a demandé votre avis? Et d'abord, qui vous a prié de venir? Vous ne pouviez pas rester chez vous?
Christophe haussa les épaules, et se dirigea vers la porte. Mais le père de Lorchen lui barra le chemin, en glapissant.
—C'est ça! c'est ça! criait-il, il voudrait filer maintenant, après qu'il nous a tous mis dans le pétrin. Il ne partira pas!
Les paysans hurlèrent:
—Il ne partira pas! C'est lui qui est cause de tout. C'est lui qui doit payer pour tout!
Ils l'entouraient, en lui montrant le poing. Christophe voyait se resserrer le cercle de figures menaçantes: la peur les rendait enragés. Il ne dit pas un mot, fit une grimace de dégoût, et, jetant son chapeau sur une table, il alla s'asseoir au fond de la salle, et leur tourna le dos.
Mais Lorchen, indignée, se jeta au milieu des paysans. Sa jolie figure était rouge et froncée de colère. Elle repoussa rudement ceux qui entouraient Christophe:
—Tas de lâches! Bêtes brutes! cria-t-elle. Vous n'êtes pas honteux? Vous voudriez faire croire que c'est lui qui a tout fait! Comme si on ne vous avait pas vus! Comme s'il y en avait un seul qui n'avait pas cogné de son mieux!... S'il y en avait un seul qui était resté les bras croisés, pendant que les autres se battaient, je lui cracherais à la figure, et je l'appellerais: Lâche! Lâche!...
Les paysans, surpris par cette sortie inattendue, restèrent, un instant, silencieux; puis, ils se remirent à crier:
—C'est lui qui a commencé! Sans lui, il n'y aurait rien eu.
Le père de Lorchen faisait en vain des signes à sa fille. Elle reprit:
—Bien sûr que c'est lui qui a commencé! Il n'y a pas de quoi vous vanter. Sans lui, vous vous laissiez insulter, vous nous laissiez insulter, poltrons! froussards!
Elle apostropha son ami:
—Et toi, tu ne disais rien, tu faisais la bouche en cœur, tu tendais le derrière aux coups de botte; pour un peu, tu aurais remercié! Tu n'as pas honte?... Vous n'avez pas honte, tous? Vous n'êtes pas des hommes! Courage de brebis, toujours le nez en terre! Il a fallu que celui-là vous donnât l'exemple!—Et maintenant, vous voudriez lui faire tout retomber sur le dos?... Eh bien, cela ne sera pas, c'est moi qui vous le dis! Il s'est battu pour nous. Ou bien vous le sauverez, ou bien vous trinquerez avec lui: je vous en donne ma parole!
Le père de Lorchen la tirait par le bras; il était hors de lui et criait:
—Tais-toi! tais-toi!... Te tairas-tu, bougre de chienne!
Mais elle le repoussa, et continua, de plus belle. Les paysans vociféraient. Elle criait plus fort qu'eux, d'une voix aiguë, qui crevait le tympan:
—D'abord, toi, qu'est-ce que tu as à dire? Tu crois que je ne t'ai pas vu tout à l'heure piler à coups de talons celui-là qui est quasi comme mort dans la chambre à côté? Et toi, montre un peu tes mains!... Il y a encore du sang dessus. Tu crois que je ne t'ai pas vu avec ton couteau? Je dirai tout ce que j'ai vu, tout, si vous faites la moindre chose contre lui. Je vous ferai tous condamner.
Les paysans, exaspérés, approchaient leur figure furieuse de la figure de Lorchen, et lui braillaient au nez. Un d'eux fit mine de la calotter; mais le bon ami de Lorchen le saisit au collet, et ils se secouèrent tous deux, prêts à se rouer de coups. Un vieux dit à Lorchen:
—Si nous sommes condamnés, tu le seras aussi.
—Je le serai aussi, fit-elle. Je suis moins lâche que vous.
Et elle reprit sa musique.
Ils ne savaient plus que faire. Ils s'adressaient au père:
—Est-ce que tu ne la feras pas taire?
Le vieux avait compris qu'il n'était pas prudent de pousser à bout Lorchen. Il leur fit signe de se calmer. Le silence tomba. Lorchen seule continua de parler; puis, ne trouvant plus de riposte, comme un feu sans aliment, elle s'arrêta. Après un moment, son père toussota, et dit:
—Eh bien, donc, qu'est-ce que tu veux? Tu ne veux pourtant pas nous perdre?
Elle dit:
—Je veux qu'on le sauve.
Ils se mirent à réfléchir. Christophe n'avait pas bougé de place: raidi dans son orgueil, il semblait ne pas entendre qu'il s'agissait de lui; mais il était ému de l'intervention de Lorchen. Lorchen ne paraissait pas davantage savoir qu'il était là: adossée à la table où il était assis, elle fixait d'un air de défi les paysans, qui fumaient, en regardant à terre. Enfin, son père, après avoir mâchonné sa pipe, dit:
—Qu'on dise ou qu'on ne dise pas quelque chose,—s'il reste, son affaire est claire. Le maréchal des logis l'a reconnu: il ne lui fera pas grâce. Il n'y a qu'un parti pour lui, c'est qu'il file tout de suite, de l'autre côté de la frontière.
Il avait réfléchi qu'après tout, il serait plus avantageux pour eux que Christophe se sauvât: il se dénonçait ainsi lui-même; et, quand il ne serait plus là pour se défendre, on n'aurait pas de peine à se décharger sur lui de tout le gros de l'affaire. Les autres approuvèrent. Ils se comprenaient parfaitement.—Maintenant qu'ils étaient décidés, ils avaient hâte que Christophe fut déjà parti. Sans manifester aucune gêne de ce qu'ils avaient dit, un moment avant, ils se rapprochèrent de lui, feignant de s'intéresser vivement à son salut.
—Pas une minute à perdre, monsieur, dit le père de Lorchen. Ils vont revenir. Une demi-heure pour aller au fort. Une demi-heure pour retourner... Il n'y a que le temps de filer.
Christophe s'était levé. Lui aussi avait réfléchi. Il savait que s'il restait, il était perdu. Mais partir, partir sans revoir sa mère?... Non, ce n'était pas possible. Il dit qu'il retournerait d'abord en ville, qu'il aurait encore le temps d'en repartir dans la nuit, et de passer la frontière. Mais ils poussèrent les hauts cris. Tout à l'heure, ils lui avaient barré la porte, pour l'empêcher de fuir: maintenant, ils s'opposaient à ce qu'il ne prit pas la fuite. Rentrer en ville, c'était se faire pincer, à coup sûr: avant qu'il fut seulement arrivé, on serait prévenu là-bas; on l'arrêterait chez lui.—Il s'obstinait. Lorchen l'avait compris:
—C'est votre maman que vous voulez voir?... J'irai à votre place.
—Quand?
—Cette nuit.
—C'est vrai? Vous feriez cela?
—J'y vais.
Elle prit son fichu, et s'en enveloppa.
—Écrivez quelque chose, je lui porterai... Venez par ici, je vais vous donner de l'encre.
Elle l'entraîna dans la pièce du fond. Sur le seuil, elle se retourna; et, apostrophant son galant:
—Et toi, prépare-toi, dit-elle, c'est toi qui le conduiras. Tu ne le quitteras pas, que tu ne l'aies vu de l'autre côté de la frontière.
—C'est bon, c'est bon, fit l'autre.
Il avait aussi hâte que quiconque de savoir Christophe en France, et même plus loin, s'il était possible.
Lorchen entra avec Christophe dans l'autre pièce. Christophe hésitait encore. Il était déchiré de douleur, à la pensée qu'il n'embrasserait plus sa mère. Quand la reverrait-il? Elle était si vieille, si fatiguée, si seule! Ce nouveau coup l'achèverait. Que deviendrait-elle sans lui?... Mais que deviendrait-elle, s'il restait, s'il se faisait condamner, enfermer pendant des années? Ne serait-ce pas plus sûrement encore pour elle l'abandon, la misère? Libre du moins, si loin qu'il fût, il pouvait lui venir en aide, elle pouvait le rejoindre.—Il n'eut pas le temps de voir clair dans ses pensées. Lorchen lui avait pris les mains; debout, près de lui, elle le regardait; leur figure se touchait presque; elle lui jeta les bras autour du cou, et lui baisa la bouche:
—Vite! vite! dit-elle tout bas, en lui montrant la table.
Il ne chercha plus à réfléchir. Il s'assit. Elle arracha à un livre de comptes une feuille de papier quadrillé, avec des barres rouges.
Il écrivit:
«Ma chère maman. Pardon! Je vais te causer une grande peine. Je ne pouvais agir autrement. Je n'ai rien fait d'injuste. Mais maintenant, je dois fuir, et quitter le pays. Celle qui te portera ce mot te racontera tout. Je voulais te dire adieu. On ne veut pas. On prétend que je serais arrêté avant. Je suis si malheureux que je n'ai plus de volonté. Je vais passer la frontière, mais je resterai tout près, jusqu'à ce que tu m'aies écrit; celle qui te remet ma lettre me rapportera ta réponse. Dis-moi ce que je dois faire. Quoi que tu me dises, je le ferai. Veux-tu que je revienne? Dis-moi de revenir! Je ne puis supporter l'idée de te laisser seule. Comment feras-tu pour vivre? Pardonne-moi! Pardonne-moi! Je t'aime et je t'embrasse...»
—Dépêchons-nous, monsieur; sans quoi, il serait trop tard, dit le bon ami de Lorchen, en entr'ouvrant la porte.
Christophe signa hâtivement, et donna la lettre à Lorchen:
—Vous la remettrez vous-même?
—J'y vais, dit-elle.
Elle était déjà prête à partir.
—Demain, continua-t-elle, je vous porterai la réponse: vous m'attendrez à Leiden,—(la première station, au sortir d'Allemagne)—sur le quai de la gare.
(La curieuse avait lu la lettre de Christophe, par-dessus son épaule, tandis qu'il écrivait.)
—Vous me direz bien tout, et comment elle aura supporté ce coup, et tout ce qu'elle aura dit? Vous ne me cacherezrien? disait Christophe, suppliant.
—Je vous dirai tout.
Ils n'étaient plus aussi libres de se parler: sur le seuil de la porte, l'homme les regardait.
—Et puis, monsieur Christophe, dit Lorchen, j'irai la voir quelquefois, je vous enverrai de ses nouvelles: n'ayez point d'inquiétude.
Elle lui donna une poignée de main vigoureuse, comme un homme.
—Allons! fit le paysan.
—Allons! dit Christophe.
Ils sortirent tous trois. Sur la route, ils se séparèrent. Lorchen alla d'un côté, et Christophe avec son guide, de l'autre. Ils ne causaient point. Le croissant de la lune, enveloppée de vapeurs, disparaissait derrière les bois. Une lumière très pâle flottait sur les champs. Dans les creux, les brouillards s'étaient levés, épais et blancs comme du lait. Les arbres grelottants baignaient dans l'air humide... Quelques minutes à peine après la sortie du village, le paysan se rejeta brusquement en arrière, et fit signe à Christophe de s'arrêter. Ils écoutèrent. Sur la route, devant eux, s'approchait le pas cadencé d'une troupe. Le paysan enjamba la haie et entra dans les champs. Christophe fit comme lui. Ils s'éloignèrent à travers les labours. Ils entendirent passer sur le chemin les soldats. Dans la nuit, le paysan leur montra le poing. Christophe avait le cœur serré, comme l'animal traqué. Ils se remirent en route, évitant les villages et les fermes isolées, où les aboiements des chiens les dénonçaient à tout le pays. Au revers d'une colline boisée, ils aperçurent dans le lointain les feux rouges de la ligne du chemin de fer. S'orientant d'après ces phares, ils décidèrent de se diriger vers la première station. Ce ne fut pas aisé. À mesure qu'ils descendaient dans la vallée, ils s'enfonçaient dans les brouillards. Ils eurent à sauter deux ou trois petits ruisseaux. Ils se trouvèrent ensuite dans d'immenses champs de betteraves et de terre labourée; ils crurent qu'ils n'en sortiraient jamais. La plaine était bosselée: c'était une suite de renflements et de creux, où l'on risquait de tomber. Enfin, après avoir erré au hasard, noyés dans la brume, ils aperçurent tout à coup, à quelques pas, les fanaux de la voie ferrée sur le faîte d'un remblais. Ils grimpèrent le talus. Au risque d'être surpris, ils suivirent le long des rails, jusqu'à une centaine de mètres de la station: là, ils reprirent la route. Ils arrivèrent à la gare, vingt minutes avant le passage du train. Malgré les recommandations de Lorchen, le paysan laissa Christophe: il avait hâte d'être revenu, pour voir ce qu'on avait fait des autres et de son bien.
Christophe prit une place pour Leiden, et il attendit seul dans la salle des troisièmes déserte. Un employé, qui somnolait sur une banquette, vint regarder le billet de Christophe et lui ouvrir la porte, à l'arrivée du train. Personne dans le wagon. Dans le train, tout dormait. Tout dormait dans les champs. Seul, Christophe ne dormait point, malgré sa fatigue. À mesure que les lourdes roues de fer le rapprochaient de la frontière, il sentait le désir trépidant d'être hors d'atteinte. Dans une heure, il serait libre. Mais d'ici là, il suffisait d'un mot pour qu'il fût arrêté... Arrêté! Tout son être se révoltait. Être étouffé par la force odieuse!... Il n'en respirait plus. Sa mère, son pays qu'il quittait, avaient disparu de sa pensée. Dans l'égoïsme de sa liberté menacée, il ne pensait qu'à cette liberté qu'il voulait sauver. À quelque prix que ce fût! Oui, même au prix d'un crime... Il se reprochait amèrement d'avoir pris ce train, au lieu d'avoir continué sa route à pied jusqu'à la frontière. Il avait voulu gagner quelques heures. Belle avance! Il allait se jeter dans la gueule du loup. Sûrement, on l'attendait à la gare frontière; des ordres devaient être donnés... Il songea, un moment, à descendre du train en marche, avant la station; il ouvrit même la portière du wagon; mais il était trop tard: on arrivait. Le train s'arrêta. Cinq minutes. Une éternité. Christophe, rejeté dans le fond de son compartiment, abrité derrière le rideau, regardait anxieusement le quai, où se tenait immobile un gendarme. Le chef de gare sortit de son bureau, une dépêche à la main, et se dirigea précipitamment du côté du gendarme. Christophe ne douta point qu'il ne s'agît de lui. Il chercha une arme. Nulle autre qu'un fort couteau à deux lames. Il l'ouvrit dans sa poche. Un employé, avec une lanterne attachée sur la poitrine, avait croisé le chef et courut le long du train. Christophe le vit venir. Le poing crispé dans sa poche, sur le manche du couteau, il pensa:
—Je suis perdu!
Il était dans un tel état de surexcitation qu'il eût été capable de plonger son couteau dans la poitrine de l'homme, si celui-ci avait eu la malencontreuse idée de venir à lui et d'ouvrir son compartiment. Mais l'employé s'arrêta au wagon voisin, pour vérifier le billet d'un voyageur qui venait de monter. Le train se remit en marche. Christophe comprimait les battements de son cœur. Il ne bougeait pas. Il osait à peine se dire qu'il était sauvé. Il ne voulait pas se le dire, tant que la frontière ne serait point passée... Le jour commençait à poindre. Les silhouettes des arbres sortaient de la nuit. L'ombre fantastique d'une voiture passa sur la route, avec un bruit de grelots et un œil clignotant... La figure collée contre la vitre, Christophe tâchait de voir le poteau aux armes impériales, qui marquait les bornes de sa servitude. Il le cherchait encore dans la lumière naissante, quand le train siffla pour annoncer l'arrivée à la première station belge.
Il se leva, il ouvrit toute grande la portière, il but l'air glacé. Libre! Toute sa vie devant lui! Joie de vivre!...—Et aussitôt tomba sur lui, d'un coup, la tristesse de ce qu'il laissait, la tristesse de ce qu'il allait trouver; et la lassitude de cette nuit d'émotions le terrassa. Il s'affaissa sur la banquette. Une minute à peine le séparait de l'arrivée en gare. Quand, une minute plus tard, un employé ouvrit la portière du wagon, il trouva Christophe endormi. Secoué par le bras, Christophe s'éveilla, confus, croyant avoir dormi une heure; il descendit lourdement, se traîna à la douane; et, définitivement accepté sur le territoire étranger, n'ayant plus à se défendre, il se coucha tout de son long sur un banc de la salle d'attente, et se laissa tomber dans le sommeil, comme une masse.
Il se réveilla vers midi. Lorchen ne pouvait guère venir avant deux ou trois heures. En attendant l'arrivée des trains, il faisait les cent pas sur le quai de la petite gare. Il continua tout droit au milieu des prairies. C'était un jour gris et sans joie, qui sentait les approches de l'hiver. La lumière était endormie. Le sifflet plaintif d'un train en manœuvre rompait seul le triste silence. Christophe s'arrêta à quelques pas de la frontière, dans la campagne déserte. Devant lui une toute petite mare, une flaque d'eau très claire, où se reflétait le ciel mélancolique. Elle était close d'une palissade, et bordée de deux arbres. À droite, un peuplier, à la cime dépouillée, qui tremblait. Derrière, un grand noyer, aux branches noires et nues, comme un polype monstrueux. Des grappes de corbeaux s'y balançaient lourdement. Les dernières feuilles exsangues se détachaient d'elles-mêmes, et tombaient une à une sur l'étang immobile...
Il lui semblait qu'il avait déjà vu cela: ces deux arbres, cet étang...—Et brusquement, il eut une de ces minutes de vertige, qui s'ouvrent de loin en loin dans la plaine de la vie. Une trouée dans le Temps. On ne sait plus où on est, qui on est, dans quel siècle l'on vit, depuis combien de siècles on est ainsi. Christophe avait le sentiment que cela avait déjà été, que ce qui était maintenant n'était pas maintenant, mais dans un autre temps. Il n'était plus lui-même. Il se voyait du dehors, de très loin, comme un autre qui déjà s'était tenu debout, ici, à cette place. Il entendait une ruche de souvenirs inconnus; ses artères bruissaient:
«Ainsi... Ainsi... Ainsi...»
Le grondement des siècles...
Bien d'autres Krafft avant lui avaient subi les épreuves qu'il subissait aujourd'hui, et goûté la détresse de cette dernière heure sur la terre natale. Race toujours errante, et de partout bannie par son indépendance et son inquiétude. Race toujours en proie à un démon intérieur, qui ne lui permettait de se fixer nulle part. Race attachée pourtant au sol d'où on l'arrachait, et ne pouvant s'en déprendre...
Christophe repassait à son tour par les mêmes étapes; et ses pas retrouvaient sur le chemin les traces de ceux qui l'avaient précédé. Il regardait, les yeux pleins de larmes, se perdre dans la brume la terre de la patrie, à laquelle il fallait dire adieu... N'avait-il pas désiré ardemment la quitter?—Oui; mais à présent qu'il la quittait vraiment, il se sentait étreint d'angoisse. Il n'y a qu'un cœur de bête qui puisse se séparer sans émotion de la terre maternelle. Heureux ou malheureux, on a vécu ensemble; elle a été la compagne et la mère: on a dormi en elle, on a dormi sur elle, on en est imprégné; elle garde dans son sein le trésor de nos rêves, de notre vie passée, et la poussière sacrée de ceux que nous avons aimés. Christophe revoyait la suite de ses jours et les chères images qu'il laissait sur cette terre, ou dessous. Ses souffrances ne lui étaient pas moins chères que ses joies. Minna, Sabine, Ada, le grand-père, l'oncle Gottfried, le vieux Schulz,—tout reparut à ses yeux, en l'espace de quelques minutes. Il ne pouvait s'arracher à ses morts: (car il comptait aussi Ada parmi les morts). L'idée de sa mère, qu'il laissait, seule vivante de tous ceux qu'il aimait, au milieu de ces fantômes, lui était intolérable. Il fut sur le point de repasser la frontière, tant il se trouvait lâche d'avoir cherché la fuite. Il était décidé, si la réponse que Lorchen devait lui apporter de sa mère trahissait une douleur trop grande, à revenir coûte que coûte. Mais s'il ne recevait rien? Si Lorchen n'avait pu arriver jusqu'à Louisa, ou rapporter la réponse? Eh bien, il reviendrait.
Il retourna à la gare. Après une morne attente, le train parut enfin. Christophe guettait à une portière la figure hardie de Lorchen: car il était certain qu'elle tiendrait sa promesse; mais elle ne se montra pas. Il courut, inquiet, d'un compartiment à l'autre. Comme il se heurtait dans sa course au flot des voyageurs, il remarqua une figure, qui ne lui parut pas inconnue. C'était une petite fille de treize à quatorze ans, joufflue, courtaude, et rouge comme une pomme, avec un gros petit nez retroussé, une grande bouche, et une natte épaisse enroulée autour de la tête. En la regardant mieux, il vit qu'elle tenait à la main une vieille valise qui ressemblait à la sienne. Elle l'observait aussi, de côté, comme un moineau; et quand elle vit qu'il la regardait, elle fit quelques pas vers lui; mais elle resta plantée en face de Christophe, et le dévisagea de ses petits yeux de souris, sans dire un mot. Christophe la reconnut: c'était une petite vachère de la ferme de Lorchen. Montrant la valise, il dit:
—C'est à moi, n'est-ce pas?
La petite ne bougea pas, et répondit d'un air nigaud:
—Savoir. D'où que vous venez, d'abord?
—De Buir.
—Et qui qui vous l'envoie?
—Lorchen. Allons, donne!
La gamine tendit la valise:
—La v'là!
Et elle ajouta:
—Oh! je vous ai bien reconnu tout de suite!
—Alors, qu'est-ce que tu attendais?
—J'attendais que vous me disiez que c'était vous.
—Et Lorchen? demandait Christophe. Pourquoi n'est-elle pas venue?
La petite ne répondait pas. Christophe comprit qu'elle ne voulait rien dire, au milieu de cette foule. Ils durent passer d'abord à la visite des bagages. Quand ce fut fini, Christophe entraîna la fillette à l'extrémité du quai:
—La police est venue, raconta la gamine, à présent très loquace. Ils sont arrivés presque tout de suite après votre départ. Ils sont entrés dans les maisons, ils ont interrogé tout le monde, ils ont arrêté le grand Sami, et Christian, et le père Kaspar. Et aussi, Mélanie et Gertrude, bien qu'elles criaient qu'elles n'avaient rien fait; et elles pleuraient; et Gertrude a griffé les gendarmes. On avait beau leur dire que c'était vous qui aviez tout fait.
—Comment, moi! s'exclama Christophe.
—Bien oui, fit la petite tranquillement, ça ne faisait rien, n'est-ce pas, puisque vous étiez parti? Alors, ils vous ont cherché partout, et on a envoyé après vous, de tous les côtés.
—Et Lorchen?
—Lorchen n'était pas là. Elle est revenue plus tard, après avoir été en ville.
—Est-ce qu'elle a vu ma mère?
—Oui. Voilà la lettre. Et elle voulait venir; mais on l'a arrêtée aussi.
—Alors, comment as-tu pu?
—Voilà: elle est rentrée au village, sans que la police l'ait vue; et elle allait repartir. Mais Irmina, la sœur de Gertrude, l'a dénoncée. On est venu pour la prendre. Alors, quand elle a vu venir les gendarmes, elle est montée dans sa chambre, et elle leur a crié qu'elle descendait tout de suite, qu'elle s'habillait. Moi, j'étais dans la vigne, derrière la maison; elle m'a appelée tout bas par la fenêtre: «Lydia! Lydia!» Je suis venue; elle m'a passé votre valise et la lettre que votre mère lui avait données; et elle m'a expliqué où je vous trouverais; elle m'a dit de courir et de ne pas me laisser prendre. J'ai couru, et me voilà.
—Elle n'a rien dit de plus?
—Si. Elle m'a dit de vous remettre aussi ce fichu, pour vous montrer que je venais de sa part.
Christophe reconnut le fichu blanc, à pois rouges et fleurs brodées, que Lorchen, en le quittant, la veille, avait noué autour de sa tête. L'invraisemblance naïve du prétexte, dont elle s'était servie pour lui envoyer ce souvenir amoureux, ne le fit pas sourire.
—Maintenant, fit la petite, voilà l'autre train qui remonte. Il faut que je rentre chez nous. Bonsoir.
—Attends donc, dit Christophe. Et l'argent pour venir, comment as-tu fait?
—Lorchen me l'a donné.
—Prends tout de même, dit Christophe, lui mettant quelques pièces dans la main.
Il retint par le bras la petite qui voulait se sauver.
—Et puis,... fit-il.
Il se pencha, et l'embrassa sur les deux joues. La fillette faisait mine de protester.
—Ne te défends donc pas, dit Christophe. Ce n'est pas pour toi.
—Oh! je sais bien, fit la gamine, railleuse, c'est pour Lorchen.
Ce n'était pas seulement Lorchen, que Christophe embrassait sur les joues rebondies de la petite vachère: c'était toute son Allemagne.
La petite s'échappa, et courut vers le train qui partait. Elle resta à la portière et lui fit des signaux avec son mouchoir, jusqu'à ce qu'elle ne le vît plus. Il suivit des yeux la rustique messagère, qui venait de lui apporter, pour la dernière fois, le souffle de son pays et de ceux qu'il aimait.
Quand elle eut disparu, il se trouva tout à fait seul, cette fois, étranger sur une terre étrangère. Il tenait à la main la lettre de sa mère et le fichu amoureux. Il serra celui-ci sur sa poitrine, et il voulut ouvrir la lettre; mais sa main tremblait. Qu'allait-il lire? Quelle souffrance allait-il trouver? ... Non, il ne supporterait pas le reproche douloureux, qu'il croyait déjà entendre: il reviendrait sur ses pas.
Il déplia enfin la lettre et lut:
«Mon pauvre enfant, ne te tourmente pas de moi. Je serai sage. Le bon Dieu m'a punie. Je ne devais pas être égoïste et te garder ici. Va à Paris. Peut-être que ce sera mieux pour toi. Ne t'occupe pas de moi. Je sais me tirer d'affaire. L'essentiel, c'est que tu sois heureux. Je t'embrasse.
Maman.
«Écris-moi, quand tu pourras.»
Christophe s'assit sur sa valise, et pleura.
Le portier de la gare appelait les voyageurs pour Paris. Le train pesant arrivait avec fracas. Christophe essuya ses larmes, se leva, et se dit:
—Il le faut.
Il regarda le ciel, du côté où devait se trouver Paris. Le ciel, sombre partout, était plus sombre là. C'était comme un gouffre d'ombre. Christophe eut le cœur serré; mais il se répéta:
—Il le faut.
Il monta dans le train, et, penché à la fenêtre, il continuait de regarder l'horizon menaçant:
—Ô Paris! pensait-il, Paris! Viens à mon secours! Sauve-moi! Sauve mes pensées!
L'obscur brouillard s'épaississait. Derrière Christophe, au-dessus du pays qu'il quittait, un petit coin de ciel, bleu pâle, large comme deux yeux,—comme les yeux de Sabine,—sourit tristement au milieu des voiles lourds des nuées, et s'éteignit. Le train partit. La pluie tomba.—La nuit tomba.
MOI
Décidément, c'est une gageure, Christophe? Tu as entrepris de me brouiller avec le monde entier?
CHRISTOPHE
Ne fais donc pas l'étonné. Dès le premier instant, tu savais où je te menais.
MOI
Tu critiques trop de choses. Tu irrites tes ennemis, et tu troubles tes amis. Quand quelque chose va mal dans une maison convenable, ne sais-tu pas qu'il est de bon goût de ne pas en parler?
CHRISTOPHE
Qu'y faire? Je n'ai point de goût.
MOI
Je le sais: tu es un Huron. Maladroit! Ils te feront passer pour l'ennemi de tout le monde. Déjà, en Allemagne, tu t'es acquis la réputation d'être un anti-Allemand. Tu te feras, en France, celle d'être un anti-Français, ou—ce qui est plus grave—d'être un antisémite. Prends garde. Ne parle point des Juifs...
Ils t'ont fait trop de bien pour en dire du mal....
CHRISTOPHE
Pourquoi n'en dirais-je pas tout le bien et tout le mal que j'en pense?
MOI
Tu en dis surtout le mal.
CHRISTOPHE
Le bien viendra ensuite. Faut-il les ménager plus que les chrétiens? Si je leur fais bonne mesure, c'est qu'ils en valent la peine. Je leur dois une place d'honneur, puisqu'ils l'ont prise à la tête de notre Occident, où la lumière s'éteint. Certains d'entre eux menacent de mort notre civilisation. Mais je n'ignore pas que d'autres, parmi eux, sont une de nos richesses d'action et de pensée. Je sais ce qu'il y a encore de grandeur dans leur race. Je sais toutes les puissances de dévouement, tout le désintéressement orgueilleux, tout l'amour et le désir du mieux, l'énergie inlassable, le travail opiniâtre et obscur de milliers d'entre eux. Je sais qu'il y a en eux un Dieu. Et c'est pour cela que j'en veux à ceux qui l'ont renié, à ceux qui, pour un succès dégradant et pour un vil bonheur, trahissent les destinées de leur peuple. Les combattre, c'est prendre le parti de leur peuple contre eux, de même qu'en attaquant les Français corrompus, c'est la France que je défends.
MOI
Mon garçon, tu te mêles de ce qui ne te regarde pas. Souviens-toi de la femme de Sganarelle, qui veut être rossée. «Entre l'arbre et le doigt...» Les affaires d'Israël ne sont pas les nôtres. Et quant à celles de la France, la France est comme Martine, elle consent à être battue; mais elle n'admet point qu'on lui dise qu'elle l'est.
CHRISTOPHE
Il faut pourtant lui dire la vérité, et d'autant plus qu'on l'aime. Qui la dira, si ce n'est moi?—Ce ne sera pas toi. Vous êtes tous liés entre vous par des relations de société, des égards y des scrupules. Moi, je n'ai pas de liens, je ne suis pas de votre monde. Je n'ai jamais fait partie d'aucune de vos coteries, d'aucune de vos querelles. Je ne suis pas forcé de faire chorus avec vous, ou d'être complice de votre silence.
MOI
Tu es un étranger.
CHRISTOPHE
Oui, l'on dira, n'est-ce pas? qu'un musicien allemand n'a pas le droit de vous juger et ne saurait vous comprendre?—Bon, je me trompe peut-être. Mais du moins, je vous dirai ce que pensent de vous certains grands étrangers, que tu connais comme moi,—des plus grands parmi nos amis morts, et parmi les vivants.—S'ils se trompent, leurs pensées valent pourtant la peine d'être connues; et elles peuvent vous servir. Cela vaudra toujours mieux pour vous que de vous persuader, comme vous le faites, que tout le monde vous admire, et de vous admirer vous-mêmes,—ou de vous dénigrer,—alternativement. À quoi sert de crier, par accès périodiques, comme c'est la mode chez vous, que vous êtes le plus grand peuple du monde,—et puis, que la décadence des races latines est irrémédiable,—que toutes les grandes idées viennent de France,—et puis, que vous n'êtes plus bons qu'à amuser l'Europe? Il s'agit de ne pas vous fermer les yeux sur le mal qui vous ronge, et de ne pas être accablés, mais exaltés au contraire par le sentiment de la bataille à livrer pour la vie et l'honneur de votre race. Qui a senti l'âme chevillée au corps de cette race qui ne veut pas mourir, peut et doit hardiment mettre à nu ses vices et ses ridicules, afin de les combattre,—afin de combattre surtout ceux qui les exploitent et qui en vivent.
MOI
Ne touche pas à la France, même pour la défendre. Tu troubles les braves gens.
CHRISTOPHE
Les braves gens,—sans doute!—les braves gens, à qui cela fait de la peine qu'on ne trouve pas tout très bien, qu'on leur montre tant de choses tristes et laides! Eux-mêmes sont exploités; mais ils n'en veulent pas convenir. Ils ont tant de chagrin de constater le mal chez les autres qu'ils aiment encore mieux être victimes. Ils veulent qu'on leur répète, au moins une fois par jour, que tout est pour le mieux dans la meilleure des nations et que
«...tu resteras, ô France, la première...»
Après quoi, les braves gens rassurés se remettent à dormir,—et les autres à faire leurs affaires... Bonnes et excellentes gens! Je leur ai fait de la peine. Je leur en ferai bien davantage. Je leur demande pardon... Mais s'ils ne veulent pas qu'on les aide contre ceux qui les oppriment, qu'ils pensent que d'autres sont opprimés comme eux et n'ont pas leur résignation, ni leur puissance d'illusion,—d'autres, que cette résignation et cette puissance d'illusion livrent aux oppresseurs. Comme ils souffrent, ceux-là! Souviens-toi! Combien nous avons souffert! Et tant d'autres avec nous, quand nous voyions s'amasser, chaque jour, une atmosphère plus lourde, un art corrompu, une politique immorale et cynique, une pensée veule s'abandonnant au souffle du néant, avec un rire satisfait... Nous étions là, angoissés, nous serrant l'un contre l'autre... Ah! nous avons passé de dures années ensemble. Ils ne s'en doutent pas, nos maîtres, des affres où notre jeunesse s'est débattue sous leur ombre!... Nous avons résisté. Nous nous sommes sauvés... Et nous ne sauverions pas les autres! Nous les laisserions se traîner à leur tour dans les mêmes douleurs, sans leur tendre la main! Non, leur sort et le nôtre sont liés. Nous sommes des milliers d'hommes en France, qui pensons ce que je dis tout haut. J'ai conscience de parler pour eux. Bientôt, je parlerai d'eux. J'ai hâte de montrer la vraie France, la France opprimée, la France profonde;—juifs, chrétiens, âmes libres, de toute foi, de tout sang.—Mais pour arriver à elle, il faut d'abord faire une trouée à travers ceux qui gardent la porte de la maison. Puisse la belle captive secouer son apathie et renverser enfin les murs de sa prison! Elle ne connaît pas sa force et la médiocrité de ses adversaires.
MOI
Tu as raison, mon âme. Mais, quoi que tu fasses, prends garde de haïr.
CHRISTOPHE
Je n'ai aucune haine. Même quand je pense aux plus méchants des hommes, je sais bien qu'ils sont des hommes, qui souffrent comme nous, et qui mourront, un jour. Mais je dois les combattre.
MOI
Lutter, c'est faire le mal, même pour faire le bien. La peine qu'on risque de faire à un seul être vivant vaut-elle le bien qu'on se promet défaire à ces belles idoles: «l'art»—ou «l'humanité»?
CHRISTOPHE
Si tu penses ainsi, renonce à l'art, et renonce à moi-même.