Elle se tut, blême, les lèvres serrées, le regard sec; mais on sentait que son âme pleurait des larmes de sang. En un éclair, elle revivait toutes ces hontes passées et celle volonté dévorante de vaincre qui l'avait soutenue, d'autant plus dévorante à chaque saleté nouvelle qu'il lui fallait endurer. Elle eût souhaité de mourir; mais c'eût été trop abominable de succomber au milieu des humiliations. Se suicider avant, soit! Ou après la victoire. Mais pas quand on s'est avili, sans en avoir eu le prix...
Elle se taisait. Christophe marchait avec colère dans la chambre; il aurait voulu assommer ces hommes, qui avaient torturé, qui avaient souillé cette femme. Puis, il la regarda avec pitié; et, debout auprès d'elle, il lui prit la tête, les tempes entre ses mains, les serra affectueusement, et dit:
—Pauvre petit!
Elle fit un geste pour l'écarter. Il dit:
—N'ayez pas peur de moi. Je vous aime bien.
Alors, des larmes coulèrent sur les joues pâles de Françoise. Il s'agenouilla près d'elle et baisa.
la lunga man d'ogni bellezza piena...
les belles mains longues, sur lesquelles deux larmes étaient tombées.
Ensuite, il se rassit. Elle s'était ressaisie, et reprit avec calme la suite de son récit:
Un auteur enfin l'avait lancée. Il avait découvert en cette étrange créature, un démon, un génie,—mieux encore pour lui, «un type dramatique, une femme nouvelle, représentative de l'époque». Naturellement, il l'avait prise, après tant d'autres. Et elle s'était laissé prendre par lui, comme par tant d'autres, sans amour, et même avec le contraire de l'amour. Mais il avait fait sa gloire; et elle avait fait la sienne.
—Et maintenant, dit Christophe, les autres ne peuvent plus rien contre vous; c'est vous qui faites d'eux ce que vous voulez.
—Vous croyez cela? dit-elle amèrement.
Alors, elle lui raconta cette autre dérision du sort,—la passion qu'elle avait pour un drôle, qu'elle méprisait: un littérateur qui l'avait exploitée, qui lui avait arraché ses plus douloureux secrets, qui en avait fait de la littérature, et puis, qui l'avait lâchée.
—Je le méprise, dit-elle, comme la boue de mes souliers; et je tremble de fureur, quand je pense que je l'aime, qu'il suffirait qu'il me fît signe pour que je coure à lui, pour que je m'humilie devant ce misérable. Mais qu'y puis-je? J'ai un cœur qui n'aime jamais ce que veut mon esprit. Et tour à tour, il me faut sacrifier, humilier l'un ou l'autre. J'ai un cœur. J'ai un corps. Et ils crient, ils crient, ils veulent leur part de bonheur. Et je n'ai pas de frein pour les tenir, je ne crois à rien, je suis libre... Libre? Esclave de mon cœur et de mon corps, qui veulent malgré moi, souvent, presque toujours. Ils m'emportent, et j'ai honte. Mais qu'y puis-je?...
Elle se tut, remuant machinalement les cendres du feu avec la pincette.
—J'ai lu, dit-elle, que les acteurs ne sentent rien. Et, en vérité, ceux que je vois sont de grands enfants vaniteux, qui ne sont guère tourmentés que de petites questions d'amour-propre. Je ne sais pas si ce sont eux qui ne sont pas de vrais comédiens, ou si c'est moi. Je crois bien que c'est moi. En tout cas, je paye pour les autres.
Elle s'arrêta de parler. Il était trois heures de la nuit. Elle se leva pour partir. Christophe lui dit d'attendre au matin, pour rentrer; il lui proposa de s'étendre sur son lit. Elle préféra rester dans le fauteuil près du feu éteint, continuant de causer, dans le silence de la maison.
—Vous serez fatiguée demain.
—J'ai l'habitude. Mais vous... Que faites-vous demain?
—Je suis libre. Une leçon vers onze heures... Et puis, je suis solide.
—Raison de plus pour solidement dormir.
—Oui, je dors comme une masse. Pas de peine qui y résiste. Je suis furieux parfois de si bien dormir. Tant d'heures perdues!... Je suis enchanté de me venger du sommeil, pour une fois, de lui voler une nuit.
Ils continuèrent de causer, à mi-voix, avec de longs silences. Et Christophe s'endormit. Françoise sourit, lui appuya la tête, pour qu'il ne tombât point... Elle rêvassait, assise près de la fenêtre, et regardant le jardin obscur, qui bientôt s'éclaira. Vers sept heures, elle éveilla doucement Christophe, et lui dit au revoir.
Dans le cours du mois, elle revint, à des heures où Christophe était sorti: elle trouva porte close. Christophe lui remit une clef de l'appartement, afin qu'elle pût entrer, quand elle voudrait. Plus d'une fois en effet, elle vint lorsque Christophe n'était pas là. Elle laissait sur la table un petit bouquet de violette, ou quelques mots sur une feuille de papier, un griffonnage, un croquis, une caricature,—comme signe de son passage.
Et un soir, au sortir du théâtre, elle vint chez Christophe, pour renouveler leur bonne causerie. Elle le trouva au travail; ils causèrent. Dès les premiers mots, ils sentirent qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre dans les dispositions bienfaisantes de la dernière fois. Elle voulut repartir; mais il était trop tard. Non que Christophe l'en empêchât. C'était sa volonté à elle qui ne le lui permettait plus. Ils restèrent donc, sentant le désir qui montait.
Et ils se prirent.
À la suite de cette nuit, elle disparut, pour des semaines. Lui, en qui cette nuit avait rallumé une ardeur sensuelle, qui depuis des mois dormait, il ne put se passer d'elle. Elle lui avait fait défense de venir dans sa maison; il alla au théâtre. Il était aux dernières places, caché; et il était brûlé d'amour et d'émotion; il frissonnait jusqu'aux moelles; la fièvre tragique qu'elle mettait à ses rôles le consumait avec elle. Il finit par lui écrire:
—«Mon amie, vous m'en voulez donc? Pardonnez moi, si je vous ai déplu.»
Au reçu de cet humble mot, elle accourut chez lui, elle se jeta dans ses bras.
—C'eût été mieux de rester bons amis, simplement. Mais puisque c'était impossible, inutile de résister à l'inévitable. Advienne que pourra!
Ils mêlèrent leur vie. Chacun d'eux conservait pourtant son appartement et sa liberté. Françoise eût été incapable de se plier à une cohabitation régulière avec Christophe. D'ailleurs, sa situation ne s'y prêtait guère. Elle venait chez Christophe, passait avec lui une partie des journées et des nuits; mais chaque jour, elle retournait chez elle, et elle y passait aussi des nuits.
Pendant les mois de vacances, où le théâtre était fermé, ils louèrent ensemble une maison, aux environs de Paris, du côté de Gif. Ils y vécurent des jours heureux, malgré quelques voiles de tristesse. Jours de confiance et de travail. Ils avaient une belle chambre claire, haut perchée, avec un large horizon libre, au-dessus des champs. La nuit, par les carreaux, ils voyaient, de leur lit, les ombres étranges des nuages passer sur le ciel d'une clarté mate et sombre. Dans les bras l'un de l'autre, à demi endormis, ils entendaient les grillons ivres de joie chanter, les pluies d'orage tomber; l'haleine de la terre d'automne—chèvrefeuille, clématite, glycine, herbe fauchée,—pénétrait la maison et leurs corps. Silence de la nuit. Sommeil à deux. Silence. Très loin, les aboiements des chiens. Chants des coqs. L'aube point. L'angélus grêle tinte au clocher lointain, dans le petit-jour gris et froid, qui fait frissonner les corps dans la tiédeur du nid et les fait se serrer plus amoureusement. Réveil des cris d'oiseaux dans la treille agrippée au mur. Christophe ouvre les yeux, retient son souffle, et, le cœur attendri, regarde auprès de lui le cher visage las de l'amie endormie, et sa pâleur d'amour...
Leur amour n'était point une passion égoïste. C'était une amitié profonde, où le corps voulait aussi sa part. Ils ne se gênaient pas. Chacun travaillait, de son côté. Le génie de Christophe, sa bonté, sa trempe morale, étaient chers à Françoise. Elle se sentait son aînée en certaines choses, et elle en avait un plaisir maternel. Elle regrettait de ne rien comprendre à ce qu'il jouait: elle était fermée à la musique, sauf à de rares moments où elle était prise d'une émotion sauvage, qui tenait moins à la musique qu'aux passions qu'il imprégnaient alors, elle et tout ce qui l'entourait, le paysage, les gens, les couleurs et les sons. Mais elle n'en sentait pas moins le génie de Christophe au travers de cette langue mystérieuse qu'elle ne comprenait pas. C'était comme si elle voyait jouer un grand acteur, en une langue étrangère. Son génie propre en était ravivé. Et Christophe, quand il créait une œuvre, projetait ses pensées, incarnait ses passions dans cette femme, sous cette forme adorée; et il les voyait plus belles qu'elles n'étaient en lui. Richesse inappréciable que l'intimité d'une telle âme, si féminine, faible, bonne, cruelle, et géniale par éclairs. Elle lui apprit beaucoup sur la vie et les hommes, sur les femmes, qu'il connaissait bien mal, et qu'elle jugeait avec une clairvoyance aiguë. Surtout, il lui dut de comprendre mieux le théâtre; elle le fit pénétrer dans l'esprit de cet art admirable, le plus parfait des arts, le plus sobre, le plus plein. Elle lui révéla cet instrument magique du rêve humain; elle lui apprit qu'il ne fallait pas écrire pour soi seul, comme c'était sa tendance,—(la tendance de trop d'artistes, qui, à l'exemple de Beethoven, se refusent à écrire «pour un sacré violon, lorsque l'Esprit leur parle»).—Un grand poète dramatique ne rougit pas de travailler pour une scène précise, et d'adapter sa pensée aux acteurs dont il dispose; il ne croit pas se rapetisser ainsi: car il sait que s'il est beau de rêver, il est grand de réaliser. Le théâtre, comme la fresque, c'est l'art à sa juste place,—l'art vivant.
Les pensées que Françoise exprimait ainsi s'accordaient avec celles de Christophe, qui tendait, à ce moment de sa carrière, vers un art collectif, en communion avec les autres hommes. L'expérience de Françoise lui faisait saisir la collaboration mystérieuse qui se tresse entre le public et l'acteur. Si réaliste que fût Françoise, et dénuée d'illusions, elle percevait ce pouvoir de suggestion réciproque, ces ondes de sympathie qui relient l'acteur à la foule, ce silence puissant des milliers d'âmes d'où jaillit la voix de l'interprète unique. Certes, elle ne le ressentait que par lueurs intermittentes, rarissimes, jamais renouvelées pour une même pièce, aux mêmes endroits. Le reste du temps, c'était le métier sans âme, le mécanisme intelligent et froid. Mais ce qui compte, c'est l'exception,—l'éclair, qui, l'espace d'une seconde, illumine le gouffre, l'âme commune aux millions d'êtres dont la force s'exprime en un seul.
C'était cette âme commune, que devait incarner le grand artiste. Son idéal était le vivant objectivisme de l'aède, qui se dépouille de soi, pour vêtir les passions collectives qui soufflent sur le monde. Françoise en éprouvait d'autant plus le besoin qu'elle était incapable de ce désintéressement: car elle se jouait toujours elle-même.—La floraison désordonnée du lyrisme individuel a, depuis un siècle et demi, quelque chose de maladif. La grandeur morale consiste à beaucoup sentir et à beaucoup dominer, à être sobre de discours et chaste avec sa pensée, à ne la point étaler, à parler d'un regard, d'une parole profonde, sans exagérations d'enfant, sans effusions de femme, pour ceux qui savent comprendre à demi-mot, pour les hommes. La musique moderne qui parle tant de soi et fait à tout venant ses confidences indiscrètes est un manque de pudeur et un manque de goût. Elle ressemble à ces malades qui ne se lassent point de parler de leurs maladies aux autres, avec des détails répugnants et risibles. Françoise, qui n'était pas musicienne, n'était pas loin de voir un signe de décadence dans le développement de la musique aux dépens de la poésie, comme un polype qui la dévore. Christophe protestait; mais, à la réflexion, il se demandait s'il n'y avait pas là quelque vrai. Les premiers lieder écrits sur des poésies de Gœthe étaient sobres et exacts; bientôt Schubert y mêle sa sentimentalité romanesque; Schumann, ses langueurs de petite demoiselle; et, jusqu'à Hugo Wolf, le mouvement s'accentue vers une déclamation appuyée, des analyses indécentes, une prétention de ne plus laisser un seul recoin de son âme sans lumière. Tout voile est déchiré sur les mystères du cœur. Ce qui était dit sobrement par un Sophocle drapé du Latran, est hurlé par des Ménades impudiques, qui montrent leur nudité.
Christophe avait un peu honte de cet art, dont il se sentait lui-même contaminé; et, sans vouloir revenir au passé,—(désir absurde et contre nature),—il se retrempait dans l'âme des maîtres qui avaient eu la discrétion hautaine de leur pensée et le sens d'un grand art collectif: il relisait Hændel, qui, dédaigneux du piétisme larmoyant de sa race, écrivait ses Anthems colossaux et ses oratorios épiques, chants des peuples pour des peuples. Le difficile était de trouver des sujets d'inspiration qui pussent, comme la Bible au temps de Hændel, éveiller des émotions communes chez les peuples d'aujourd'hui. L'Europe d'aujourd'hui n'avait plus un livre commun: pas un poème, pas une prière, pas un acte de foi qui fût le bien de tous. Ô honte qui devrait écraser tous les écrivains, les artistes, les penseurs d'aujourd'hui! Pas un n'a écrit, pas un n'a pensé pour tous. Le seul Beethoven a laissé quelques pages d'un nouvel Évangile consolateur; mais les musiciens seuls peuvent le lire, et la plupart des hommes ne l'entendront jamais. Wagner a tenté d'élever sur la colline de Bayreuth un art religieux, qui relie tous les hommes. Mais sa grande âme était trop marquée de toutes les tares de la musique et de la pensée décadentes de son temps: sur la colline sacrée, ce ne sont pas les pêcheurs de Galilée qui sont venus, ce sont les pharisiens.
Christophe sentait bien ce qu'il fallait faire; mais il lui manquait un poète, il devait se suffire à lui-même, se restreindre à la seule musique. Et la musique, quoi qu'on dise, n'est pas une langue universelle: il faut l'arc des mots pour faire pénétrer la flèche des sons dans l'esprit de tous.
Christophe projetait d'écrire une suite de symphonies, inspirées de la vie quotidienne. Il concevait une Symphonie Domestique, à sa façon, qui n'était pas celle de Richard Strauss. Il n'y matérialisait pas en un tableau cinématographique la vie de famille, au moyen d'un alphabet conventionnel, où des thèmes musicaux expriment, par la volonté de l'auteur, des personnages divers. Jeu docte et enfantin de grand contrepointiste!... Il ne cherchait pas à décrire des personnages ou des actions, mais à dire des émotions, qui fussent connues de chacun, et où chacun pût trouver un écho de son âme propre. Le premier morceau exprimait le grave et naïf bonheur d'un jeune couple amoureux, sa tendre sensualité, sa confiance dans l'avenir. Le second morceau était une élégie sur la mort d'un enfant. Christophe avait fui avec dégoût toute recherche réaliste dans l'expression de la douleur; les figures individuelles disparaissaient; il n'y avait qu'une grande misère,—la vôtre, la mienne, celle de tout homme, en face d'un malheur qui est ou qui peut être le lot de tous. L'âme atterrée par le deuil se relevait peu à peu, par un douloureux effort, pour offrir sa peine en sacrifice. Elle reprenait courageusement son chemin, dans le morceau suivant qui s'enchaînait au second,—une fugue volontaire, dont le dessin intrépide et le rythme obstiné finissaient par s'emparer de l'être, et menaient, au milieu des luttes et des larmes, à une marche puissante, pleine d'une foi indomptable. Le dernier morceau peignait le soir de la vie. Les thèmes du commencement reparaissaient avec leur confiance touchante et leur tendresse qui ne pouvait vieillir, mais plus mûrs, un peu meurtris, émergeant des ombres de la douleur, couronnés de lumière, et poussant vers le ciel, comme une riche floraison, un hymne de religieux amour à la vie infinie.
Christophe cherchait aussi dans les livres du passé de grands sujets simples et humains, parlant au cœur de tous. Il en choisissait deux: Joseph et Niobé. Mais là, Christophe se heurtait à la question périlleuse de l'union de la poésie et de la musique. Ses conversations avec Françoise le ramenaient aux projets, esquissés autrefois avec Corinne[6], d'une forme de drame musical tenant le milieu entre l'opéra récitatif et le drame parlé,—l'art de la parole libre unie à la musique libre,—art dont ne se doute presque aucun artiste d'aujourd'hui, et que nie la critique routinière, imbue de tradition wagnérienne. Œuvre neuve: car il ne s'agit pas de marcher dans les traces de Beethoven, de Weber, de Schumann, de Bizet, quoiqu'ils aient pratiqué le mélodrame avec génie; il ne s'agit pas de plaquer une déclamation quelconque sur une musique quelconque et de produire, coûte que coûte, avec des trémolos, de grossiers effets sur des publics grossiers; il s'agit de créer un genre nouveau, où des voix musicales se marient à des instruments apparentés à ces voix, et mêlent discrètement à leurs stances harmonieuses l'écho des rêveries et des plaintes de la musique. Une telle forme ne saurait s'appliquer qu'à un ordre limité de sujets, à des moments de l'âme, intimes et recueillis, afin d'en évoquer le parfum poétique. Nul art qui doive être plus discret et plus aristocratique. Il est donc naturel qu'il ait peu de chances de fleurir dans une époque qui, en dépit des prétentions des artistes, sent la vulgarité foncière de parvenus.
Peut-être Christophe n'était-il pas mieux fait que les autres pour cet art; ses qualités même, sa force plébéienne, y faisaient obstacle. Il ne pouvait que le concevoir, et en réaliser quelques ébauches avec l'aide de Françoise.
Il mit ainsi en musique des pages de la Bible, presque littéralement transcrites,—la scène immortelle où Joseph se fait reconnaître par ses frères, et, après tant d'épreuves, n'en pouvant plus d'émotion et de tendresse, murmure tout bas ces mots qui ont arraché des larmes au vieux Tolstoy:
«Je ne peux plus... Écoutez, je suis Joseph; mon père vit-il encore? Je suis votre frère, votre frère perdu... Je suis Joseph...»
Cette belle et libre union ne pouvait durer. Ils avaient ensemble des moments de plénitude puissante; mais ils étaient trop différents. Et tous deux, violents, se heurtaient fréquemment. Ces heurts n'étaient jamais vulgaires: car Christophe avait le respect de Françoise. Et Françoise, qui pouvait être cruelle, était bonne pour ceux qui étaient bons envers elle; pour rien au monde, elle n'eût voulu leur faire de mal. L'un et l'autre avaient d'ailleurs un fond de joyeuse humeur. Elle se moquait d'elle-même. Elle ne s'en rongeait pas moins: car l'ancienne passion la tenait toujours; elle continuait de penser au pleutre qu'elle aimait; elle ne pouvait supporter cet état humiliant, ni surtout que Christophe le soupçonnât.
Christophe, qui la voyait silencieuse et crispée s'absorber des jours entiers dans sa mélancolie, s'étonnait qu'elle ne fût pas heureuse. Elle était parvenue au but; elle était une grande artiste, admirée, adulée...
—Oui, disait-elle; si j'étais une de ces fameuses comédiennes, qui ont des âmes de boutiquières, et qui font du théâtre, comme elles feraient des affaires. Celles-là sont contentes, quand elles ont «réalisé» une belle situation, un riche mariage bourgeois, et—le nec plus ultra—décroché la croix des braves. Moi, je voulais plus. Quand on n'est pas un sot, le succès paraît encore plus vide que l'insuccès. Tu dois bien le savoir!
—Je le sais, dit Christophe. Ah! mon Dieu! ce n'était pas ainsi que je me figurais la gloire, lorsque j'étais enfant. De quelle ardeur je la désirais! Qu'elle me semblait lumineuse! Je l'adorais, de loin, comme quelque chose de religieux... N'importe! Il y a dans le succès une vertu divine: c'est le bien qu'il permet de faire.
—Quel bien? On est vainqueur. Mais à quoi bon? Rien n'est changé. Théâtres, concerts, tout est toujours le même. Ce n'est qu'une mode nouvelle qui succède à une autre mode. Ils ne vous comprennent pas, ou seulement en courant; et déjà, ils pensent à autre chose... Toi-même, comprends-tu les autres artistes? En tout cas, tu n'en es pas compris. Comme ils sont loin de toi, ceux que tu aimes le mieux! Souviens-toi de ton Tolstoy...
Christophe lui avait écrit; il s'était enthousiasmé pour ses livres; il voulait mettre en musique un de ses contes populaires, il lui en avait demandé l'autorisation, il lui avait envoyé ses lieder. Tolstoy n'avait pas répondu, pas plus que Gœthe à Schubert et à Berlioz, qui lui envoyaient leurs chefs-d'œuvre. Il s'était fait jouer la musique de Christophe; et elle l'avait irrité: il n'y comprenait rien. Il traitait Beethoven de décadent, et Shakespeare de charlatan. En revanche, il s'engouait de petits maîtres mignards, des musiques de clavecin qui charmaient le Roi-Perruque; et il regardait la Confession d'une femme de chambre comme un livre chrétien...
—Les grands hommes n'ont pas besoin de nous, dit Christophe. C'est aux autres qu'il faut penser.
—Qui? Le public bourgeois, ces ombres qui vous masquent la vie? Jouer, écrire pour ces gens? Perdre sa vie pour eux! Quelle amertume!
—Bah! dit Christophe. Je les vois comme toi; et cela ne m'attriste pas. Ils ne sont pas si mauvais!
—Brave optimiste allemand! Maître Pangloss!
—Ils sont des hommes, comme moi. Pourquoi ne me comprendraient-ils pas? ...—Et quand ils ne me comprendraient pas, vais-je m'en désoler? Sur ces milliers de gens, il s'en trouvera toujours un ou deux, qui seront avec moi: cela me suffit, il ne faut qu'une lucarne pour respirer l'air du dehors... Pense à ces naïfs spectateurs, à ces adolescents, à ces vieilles âmes candides, que ta beauté tragique soulève au-dessus de leurs jours médiocres. Souviens-toi de toi-même, quand tu étais enfant! N'est-il pas bon de faire aux autres,—quand ce ne serait qu'à un,—le bonheur et le bien qu'un autre vous fit jadis?
—Tu crois qu'il y en a vraiment un? J'ai fini par en douter... Les meilleurs de ceux qui nous aiment, comment nous aiment-ils? Comment nous voient-ils? Savent-ils voir, seulement? Ils nous admirent, en nous humiliant; ils ont autant de plaisir à voir jouer n'importe quelle cabotine; ils nous mettent au rang de sots que l'on méprise. Tous ceux qui ont le succès sont égaux, à leurs yeux.
—Et pourtant, ce sont les plus grands de tous qui restent les plus grands, pour la postérité.
—Simple effet de recul! Les montagnes s'élèvent, à mesure qu'on s'éloigne. On voit mieux leur hauteur; mais on en est plus loin... Et qui nous dit, d'ailleurs, que ce sont les plus grands? Est-ce que tu connais les autres, ceux qui ont disparu?
—Au diable! dit Christophe. Quand bien même personne ne sentirait ce que je suis, je le suis. J'ai ma musique, je l'aime, j'y crois; elle est plus vraie que tout.
—Tu es libre dans ton art, tu peux faire ce que tu veux. Mais moi, que puis-je? Je suis forcée de jouer ce qu'on m'impose, et de le ressasser jusqu'à l'écœurement. Nous n'en sommes pas tout à fait arrivés, en France, à l'état de bête de somme de ces acteurs américains, qui jouent dix mille fois Rip ou Robert-Macaire, qui, vingt-cinq ans de leur vie, tournent la meule d'un rôle inepte. Mais nous sommes sur le chemin. Misérables théâtres! Le public ne supporte le génie qu'à des doses infinitésimales, rasé, rogné, épilé, frotté des onguents à la mode... Un «génie à la mode!» est-ce que ce n'est pas crevant?... Quel gâchage de forces! Vois ce qu'ils ont fait d'un Mounet. Qu'a-t-il eu à jouer, dans sa vie? Deux ou trois rôles qui valent la peine de vivre: un Œdipe, un Polyeucte. Le reste, quelle niaiserie! Et penser à tout ce qu'il y aurait eu, pour lui, de grand et de glorieux à faire!... Ce n'est pas mieux, hors de France. Qu'ont-ils fait d'une Duse? À quoi s'est consumée sa vie? À quels rôles inutiles!
—Votre vrai rôle, dit Christophe, est d'imposer au monde les fortes œuvres d'art.
—On s'épuise en vain. Et cela n'en vaut pas la peine. Dès qu'une de ces fortes œuvres touche la scène, elle perd sa grande poésie, elle devient mensongère. Le souffle du public la flétrit. Public de villes étouffées, dans ses terriers puants, il ne sait plus ce que c'est que le plein air, la nature, la saine poésie: il lui faut une poésie fardée, comme nos museaux.—Ah! et puis... et puis... quand même on y réussirait!... Non, cela ne remplit pas la vie, cela ne remplit pas ma vie...
—Tu penses encore à lui.
—À qui?
—Tu le sais. À ce drôle.
—Oui.
—Et si tu l'avais, cet homme, et s'il t'aimait, avoue, tu ne serais pas heureuse, tu trouverais moyen encore de te tourmenter.
—C'est vrai... Ah! qu'est-ce que j'ai donc?... J'ai eu trop à lutter, je me suis trop rongée, je ne peux plus retrouver le calme, j'ai en moi une inquiétude, une fièvre...
—Elle devait être en toi, même avant tes épreuves.
—C'est possible... Oui, déjà, quand j'étais petite fille... Elle me dévorait.
—Qu'est-ce que tu voudrais donc?
—Est-ce que je sais? Plus que je ne puis.
—Je connais cela, dit Christophe. J'étais ainsi, adolescent.
—Oui, mais tu es devenu homme. Moi, je resterai une éternelle adolescente. Je suis un être incomplet.
—Personne n'est complet. Le bonheur est de connaître ses limites et de les aimer.
—Je ne peux plus. J'en suis sortie. La vie m'a forcée, fourbue, estropiée. Il me semble pourtant que j'aurais pu être une femme normale et saine et belle tout de même, sans être comme le troupeau.
—Tu peux l'être encore. Je te vois si bien, ainsi!
—Dis-moi comment tu me vois.
Il la décrivit, dans des conditions où elle se fût développée d'une façon naturelle et harmonieuse, où elle eût été heureuse, aimante et aimée. Elle éprouvait une douceur à l'entendre. Mais après, elle dit:
—Non, c'est impossible maintenant.
—Eh bien, fit-il, il faut se dire alors, comme le bon vieux Hændel, quand il devint aveugle:
Et il alla le lui chanter, au piano. Elle l'embrassa, son cher fou optimiste. Il lui faisait du bien. Mais elle lui faisait du mal: elle le craignait, du moins. Elle avait des crises de désespoir, et elle ne pouvait les lui cacher; l'amour la rendait faible. La nuit, quand ils étaient dans le lit, et qu'elle dévorait son angoisse en silence, il la devinait, et il suppliait l'amie proche et lointaine de partager avec lui le poids qui l'écrasait; alors, elle ne pouvait résister, elle se livrait, en pleurant, dans ses bras; et il passait ensuite des heures à la consoler, bonnement, sans se fâcher. Mais cette inquiétude perpétuelle ne laissait point de l'assommer, à la longue. Françoise tremblait que sa fièvre ne finît par se communiquer à lui. Elle l'aimait trop pour supporter l'idée qu'il souffrît, par elle. On lui offrait un engagement en Amérique; elle accepta, pour se forcer à partir. Elle le quitta, humilié. Elle ne l'était pas moins. Ne pas pouvoir être heureux l'un par l'autre!
—Mon pauvre vieux, lui dit-elle, en souriant tristement, tendrement. Sommes-nous assez maladroits! Nous ne retrouverons jamais une occasion aussi belle, une pareille amitié. Mais il n'y a pas moyen, il n'y a pas moyen. Nous sommes trop bêtes!...
Ils se regardèrent, penauds et attristés. Ils rirent pour ne pas pleurer, s'embrassèrent, et se séparèrent, les larmes aux yeux. Jamais ils ne s'étaient aimés autant qu'en se séparant.
Et après qu'elle fut partie, il revint à l'art, son vieux compagnon... Ô paix du ciel étoilé!...
Peu de temps après, Christophe reçut une lettre de Jacqueline. C'était la troisième fois seulement qu'elle lui écrivait; et le ton était fort différent de celui auquel elle l'avait accoutumé. Elle lui disait son regret de ne plus le voir, et l'invitait gentiment à revenir, s'il ne voulait pas contrister deux amis qui l'aimaient. Christophe fut ravi, mais non pas trop étonné. Il pensait bien que les dispositions injustes de Jacqueline à son égard ne dureraient pas toujours. Il aimait à se répéter un mot railleur du vieux grand-père:
«Tôt ou tard, il vient de bons moments aux femmes; il ne faut que la patience de les attendre.»
Il retourna donc chez Olivier, et fut accueilli avec joie. Jacqueline se montra pleine d'attentions; elle évitait le ton ironique qui lui était naturel, prenait garde de rien dire qui pût blesser Christophe, témoignait de l'intérêt pour ce qu'il faisait, et parlait avec intelligence de sujets sérieux. Christophe la crut transformée. Elle ne l'était que pour lui plaire. Jacqueline avait entendu parler des amours de Christophe avec l'actrice à la mode, dont le récit avait défrayé les bavardages parisiens; et Christophe lui était apparu sous un jour tout nouveau: elle se prit de curiosité pour lui. Lorsqu'elle le revit, elle le trouva beaucoup plus sympathique. Ses défauts même ne lui semblèrent pas sans attrait. Elle s'aperçut que Christophe avait du génie, et qu'il valait la peine de s'en faire aimer.
La situation du jeune ménage ne s'était pas améliorée; elle avait même empiré. Jacqueline mourait d'ennui... Combien la femme est seule! Hors l'enfant, rien ne la tient; et l'enfant ne suffit pas à la tenir toujours: car lorsqu'elle est vraiment femme, et non pas seulement femelle, lorsqu'elle a une âme riche et une vie exigeante, elle est faite pour tant de choses, qu'elle ne peut accomplir seule, si on ne lui vient en aide!... L'homme est beaucoup moins seul, même quand il l'est le plus: son monologue suffit à peupler son désert; et quand il est seul à deux, il s'en accommode mieux, car il le remarque moins, il monologue toujours. Et il ne se doute pas que le son de cette voix qui continue imperturbablement de parler dans le désert, rend le silence plus terrible et le désert plus atroce pour celle qui est auprès de lui, et pour qui toute parole est morte que l'amour ne vivifie point. Il ne le remarque pas; il n'a pas, comme la femme, mis sur l'amour sa vie entière comme enjeu: sa vie est ailleurs occupée... Qui occupera la vie de la femme et son désir immense, ces myriades ardentes de forces qui depuis quarante siècles que dure l'humanité se brûlent inutiles, offertes en holocauste à deux seules idoles: l'amour éphémère, et la maternité, cette sublime duperie, qui est refusée à des milliers d'entre les femmes, et ne remplit jamais que quelques années de la vie des autres?
Jacqueline se désespérait. Elle avait des secondes d'effroi, qui la transperçaient comme des épées. Elle pensait:
—«Pourquoi est-ce que je vis? Pourquoi est-ce que je suis née?»
Et son cœur se tordait d'angoisse.
—«Mon Dieu, je vais mourir! Mon Dieu, je vais mourir!»
Cette pensée la hantait, la poursuivait la nuit. Elle rêvait qu'elle disait:
—«Nous sommes en 1889.»
—«Non, lui répondait-on. En 1909».
Elle se désolait d'avoir vingt ans de plus qu'elle ne croyait.
—«Cela va être fini, et je n'ai pas vécu! Qu'ai-je fait de ces vingt ans? Qu'ai-je fait de ma vie?»
Elle rêvait qu'elle était quatre petites filles. Elles étaient toutes quatre couchées dans la même chambre, en des lits séparés. Toutes quatre avaient la même taille, et la même figure; mais l'une avait huit ans, l'autre quinze, l'autre vingt, l'autre trente. Il y avait une épidémie. Trois étaient déjà mortes. La quatrième se regardait dans la glace; et elle était saisie d'épouvante; elle se voyait, le nez pincé, les traits tirés... elle allait mourir aussi,—et alors ce serait fini...
—«...Qu'ai-je fait de ma vie?...»
Elle se réveillait en larmes; et le cauchemar ne s'effaçait point avec le jour, le cauchemar était le jour. Qu'avait-elle fait de sa vie? Qui la lui avait volée?... Elle se prenait à haïr Olivier, complice innocent—(innocent! qu'importe, si le mal est le même!)—complice de la loi aveugle qui l'écrasait. Elle se le reprochait après, car elle était bonne; mais elle souffrait trop; et cet être lié contre elle, qui étouffait sa vie, bien qu'il souffrît aussi, elle ne pouvait s'empêcher de le faire souffrir davantage, afin de se venger. Ensuite, elle était plus accablée, elle se détestait; et elle sentait que si elle ne trouvait pas un moyen de se sauver, elle ferait plus de mal encore. Ce moyen, elle le cherchait, à tâtons, autour d'elle; elle se raccrochait à tout, comme quelqu'un qui se noie; elle essayait de s'intéresser à quelque chose, une œuvre, un être, qui fût en quelque sorte sa chose, son œuvre, son être. Elle tâchait de reprendre un travail intellectuel, elle apprenait des langues étrangères, elle commençait un article, une nouvelle, elle se mettait à peindre, à composer... En vain: elle se décourageait, dès le premier jour. C'était trop difficile. Et puis, «des livres, des œuvres d'art! Qu'est-ce que cela? Je ne sais pas si je les aime, je ne sais pas si cela existe...»—Certains jours, elle causait avec animation, elle riait avec Olivier, elle semblait se passionner pour ce qu'ils disaient, elle cherchait à s'étourdir... En vain: brusquement, l'agitation tombait, le cœur se glaçait, elle se cachait, sans larmes, sans souffle, atterrée.—Elle avait réussi en partie son œuvre avec Olivier. Il devenait sceptique, il se mondanisait. Elle ne lui en savait aucun gré; elle le trouvait faible comme elle. Presque tous les soirs, ils sortaient; elle promenait à travers les salons parisiens son ennui angoissé, que nul ne devinait sous l'ironie de son sourire toujours armé. Elle cherchait qui l'aimât et la soutînt au-dessus du gouffre... En vain, en vain, en vain. À son appel désespéré, rien ne répondait. Le silence.
Elle n'aimait point Christophe; elle ne pouvait souffrir ses manières rudes, sa franchise blessante, surtout son indifférence. Elle ne l'aimait point; mais elle avait le sentiment que lui, du moins, il était fort,—un roc au-dessus de la mort. Et elle voulait s'agripper à ce roc, à ce nageur dont la tête dominait les flots, ou le noyer avec elle...
Et puis, ce n'était plus assez d'avoir séparé son mari de ses amis: il fallait les lui prendre. Les femmes les plus honnêtes ont parfois un instinct qui les pousse à tenter jusqu'où va leur pouvoir, et à aller au delà. Dans cet abus de pouvoir, leur faiblesse se prouve sa force. Et quand la femme est égoïste et vaine, elle trouve un plaisir mauvais à voler au mari l'amitié de ses amis. La tâche est bien aisée: il suffit de quelques œillades. Il n'est guère d'homme, honnête ou non, qui n'ait la faiblesse de mordre à l'hameçon. Si ami que soit l'ami, il pourra bien éviter l'action, mais en pensée toujours il trompera l'ami. Et si celui-ci s'en aperçoit, c'est fini de leur amitié: ils ne se regardent plus avec les mêmes yeux.—La femme qui joue à ce jeu dangereux, en reste là, le plus souvent, elle n'en demande pas plus: elle les tient tous les deux, désunis, à sa merci.
Christophe remarquait les gentillesses de Jacqueline; elles ne le surprenaient point. Quand il avait de l'affection pour quelqu'un, il avait une tendance naïve à trouver naturel d'en être aimé aussi sans arrière-pensée. Il répondait joyeusement aux avances de la jeune femme; il la trouvait charmante; il s'amusait de tout son cœur, avec elle; et il la jugeait si favorablement qu'il n'était pas loin de croire qu'Olivier était bien maladroit s'il ne réussissait pas à être heureux.
Il les accompagna dans une tournée de quelques jours qu'ils firent en automobile; et il fut leur hôte dans une maison de campagne que les Langeais avaient en Bourgogne,—une vieille maison de famille, que l'on gardait à cause de ses souvenirs, mais où l'on n'allait guère. Elle était isolée au milieu des vignes et des bois; l'intérieur était délabré, les fenêtres mal jointes; on y respirait une odeur de moisi, de fruits mûrs, d'ombre fraîche et d'arbres à résine chauffés par le soleil. À vivre avec Jacqueline, côte à côte, pendant une suite de jours, Christophe se laissait peu à peu envahir par un sentiment insinuant et doux, qui ne l'inquiétait point; il éprouvait une jouissance innocente, mais nullement immatérielle, à la voir, à l'entendre, à frôler ce joli corps, et à boire le souffle de sa bouche. Olivier, un peu soucieux, se taisait. Il ne soupçonnait point; mais une inquiétude vague l'oppressait, qu'il eût rougi de s'avouer; pour s'en punir, il les laissait seuls ensemble, souvent. Jacqueline lisait en lui, et elle était touchée; elle avait envie de lui dire:
—Va, ne t'afflige pas, m'ami. C'est encore toi que j'aime le mieux.
Mais elle ne le disait point; et ils se laissaient aller tous trois à l'aventure: Christophe ne se doutant de rien, Jacqueline ne sachant pas ce qu'elle voulait au juste, et s'en remettant au hasard de le lui faire savoir, Olivier seul, prévoyant, pressentant, mais par pudeur d'amour-propre et d'amour, ne voulant pas y penser. Lorsque la volonté se tait, l'instinct parle; en l'absence de l'âme, le corps va son chemin.
Un soir, après dîner, la nuit leur sembla si belle,—nuit sans lune, étoilée,—qu'ils voulurent se promener dans le jardin. Olivier et Christophe sortirent de la maison. Jacqueline monta dans sa chambre, pour prendre un châle. Elle ne redescendait point. Christophe, pestant contre les éternelles lenteurs des femmes, rentra pour la chercher.—(Depuis quelque temps, sans qu'il y prît garde, c'était lui qui jouait le mari.)—Il l'entendit qui venait. La pièce où il était entré avait ses volets clos; et l'on ne voyait rien.
—Allons! arrivez donc, Madame-qui-n'en-finit-jamais, cria gaiement Christophe. Vous usez les miroirs, à force de vous y regarder.
Elle ne répondit pas. Elle s'était arrêtée. Christophe eut l'impression qu'elle était dans la chambre; mais elle ne bougeait point.
—Où êtes-vous? dit-il.
Elle ne répondit pas. Christophe se tut aussi: il allait en tâtonnant dans l'ombre; et un trouble le prit. Il s'arrêta, le cœur battant. Il entendit tout près le souffle léger de Jacqueline. Il fit encore un pas et s'arrêta de nouveau. Elle était près de lui, il le savait, mais il ne pouvait plus avancer. Quelques secondes de silence. Brusquement, deux mains qui saisissent les siennes et l'attirent, une bouche sur sa bouche. Il l'étreignit. Sans un mot, immobiles.—Leurs bouches se déprirent, s'arrachèrent l'une à l'autre. Jacqueline sortit de la chambre. Christophe, frémissant, la suivit. Ses jambes tremblaient. Il resta un instant appuyé au mur, attendant que le battement de son sang s'apaisât. Enfin, il les rejoignit. Jacqueline causait tranquillement avec Olivier. Ils marchaient, de quelques pas en avant. Christophe les suivait, écrasé. Olivier s'arrêta pour l'attendre. Christophe s'arrêta aussi. Olivier l'appela amicalement. Christophe ne répondit pas. Olivier, connaissant l'humeur de son ami et les silences capricieux où il se verrouillait parfois à triple tour, n'insista point et continua sa marche avec Jacqueline. Et Christophe, machinalement, continuait de les suivre, à dix pas, comme un chien. Quand ils s'arrêtaient, il s'arrêtait. Quand ils marchaient, il marchait. Ainsi, ils firent le tour du jardin, et rentrèrent. Christophe remonta dans sa chambre, et s'enferma. Il n'alluma point. Il ne se coucha point. Il ne pensait point. Vers le milieu de la nuit, le sommeil le prit, assis, les bras, la tête appuyés sur la table. Il s'éveilla, une heure après. Il alluma sa bougie, rassembla fiévreusement ses papiers, ses effets, fit sa valise, se jeta sur son lit, et dormit jusqu'à l'aube. Alors, il descendit avec son bagage, et partit. On l'attendit, toute la matinée. On le chercha, tout le jour. Jacqueline, cachant sous l'indifférence un frémissement de colère, affecta avec une ironie insultante de compter son argenterie. Le lendemain soir seulement, Olivier reçut une lettre de Christophe:
«Mon bon vieux, ne m'en veux pas d'être parti comme un fou. Fou, je le suis, tu le sais. Qu'y faire? Je suis ce que je suis. Merci de ton affectueuse hospitalité. C'était bien bon. Mais vois-tu, je ne suis pas fait pour la vie avec les autres. Pour la vie même, je ne sais pas trop si je suis fait. Je suis fait pour rester dans mon coin, et aimer les gens—de loin: c'est plus prudent. Quand je les vois de trop près, je deviens misanthrope. Et c'est ce que je ne veux pas être. Je veux aimer les hommes, je veux vous aimer tous. Oh! comme je voudrais vous faire du bien à tous! Si je pouvais faire que vous fussiez—que tu fusses heureux! Avec quelle joie je donnerais en échange tout le bonheur que je puis avoir!... Mais cela m'est interdit. On ne peut que montrer le chemin aux autres. On ne peut pas faire leur chemin, à leur place. Chacun doit se sauver soi-même. Sauve-toi! Sauvez-vous! Je t'aime bien.
Christophe.
Mes respects à madame Jeannin.»
«Madame Jeannin» lut la lettre, les lèvres serrées, avec un sourire de mépris, et dit sèchement:
—Eh bien, suis son conseil. Sauve-toi.
Mais au moment où Olivier tendait la main pour reprendre la lettre, Jacqueline froissa le papier, le jeta par terre; et deux grosses larmes jaillirent de ses yeux. Olivier lui saisit la main:
—Qu'as-tu? demandait-il, ému.
—Laisse-moi! cria-t-elle, avec colère.
Elle sortit. Sur le seuil de la porte, elle cria:
—Égoïstes!
Christophe avait fini par se faire des ennemis de ses protecteurs du Grand Journal. C'était facile a prévoir. Christophe avait reçu du ciel cette vertu célébrée par Gœthe: «la non-reconnaissance».
«La répugnance à se montrer reconnaissant, écrivait Gœthe ironiquement, est rare et ne se manifeste que chez des hommes remarquables qui, sortis des classes les plus pauvres, ont été à chaque pas forcés d'accepter des secours presque toujours empoisonnés par la grossièreté du bienfaiteur...»
Christophe ne pensait pas qu'il fût obligé de s'avilir, pour un service rendu, ni—ce qui était le même pour lui—d'abdiquer sa liberté. Il ne prêtait pas ses bienfaits à tant pour cent, il les donnait. Ses bienfaiteurs l'entendaient un peu différemment. Ils furent choqués dans le sentiment moral très élevé qu'ils avaient des devoirs de leurs débiteurs, que Christophe refusât d'écrire la musique d'un hymne stupide, pour une fête-réclame organisée par le journal. Ils lui firent sentir l'inconvenance de sa conduite. Christophe les envoya promener. Il acheva de les exaspérer, par le démenti brutal qu'il infligea, peu après, à des assertions que le journal lui avait prêtées.
Alors, commença une campagne contre lui. On usa de toutes armes. On ressortit une fois de plus de l'arsenal aux chicanes la vieille machine de guerre, qui a servi tour à tour à tous les impuissants contre tous les créateurs, et qui n'a jamais tué personne, mais dont l'effet est immanquable sur les imbéciles: on l'inculpa de plagiat. On alla découper dans son œuvre et dans celle des collègues obscurs des passages artificieusement choisis et maquillés; et l'on prouva qu'il avait volé ses inspirations à d'autres. On l'accusa d'avoir voulu étouffer de jeunes artistes. Encore s'il n'avait eu affaire qu'à ceux dont le métier est d'aboyer, à ces critiques nabots qui grimpent sur les épaules du grand homme, et qui crient:
—Je suis plus grand que toi!
Mais non, les hommes de talent s'attaquent entre eux: chacun cherche à se rendre insupportable à ses confrères; et pourtant, comme dit l'autre, le monde est assez vaste pour que chacun puisse travailler en paix; et chacun a déjà dans son propre talent un ennemi assez rude.
Il se trouva en Allemagne des artistes jaloux, pour fournir des armes à ses ennemis, au besoin pour en inventer. Il s'en trouva en France. Les nationalistes de la presse musicale—dont plusieurs étaient des étrangers—lui jetèrent sa race à la tête comme une insulte. Le succès de Christophe avait beaucoup grandi; et, la mode s'en mêlant, on concevait qu'il irritât, par ses exagérations, même des hommes sans parti pris,—à plus forte raison, les autres. Christophe avait maintenant, dans le public des concerts, parmi les gens du monde et les écrivains des jeunes revues, d'enthousiastes partisans qui, quoi qu'il fît, s'extasiaient, déclarant volontiers que la musique n'existait pas avant lui. Certains expliquaient ses œuvres, et y trouvaient des intentions philosophiques, dont il était ébahi. D'autres y voyaient une révolution musicale, l'assaut donné aux traditions, que Christophe respectait. Ce n'eût servi de rien qu'il protestât. Ils lui eussent démontré qu'il ne savait pas ce qu'il avait écrit. Ils s'admiraient, en l'admirant. Aussi, la campagne contre Christophe rencontra-t-elle de vives sympathies parmi ses confrères, qu'exaspérait ce «battage», dont il était innocent. Ils n'avaient pas besoin de ces raisons pour n'aimer pas sa musique: la plupart éprouvaient, à son égard, l'irritation naturelle de celui qui n'a point d'idées et les exprime sans peine, selon les formules apprises, contre celui qui est bourré d'idées et s'en sert avec quelque gaucherie, selon le désordre apparent de sa fantaisie créatrice. Que de fois le reproche de ne pas savoir écrire lui avait été lancé par des scribes, pour qui le style consistait en des recettes de cénacle, des moules de cuisine, où la pensée était jetée! Les meilleurs amis de Christophe, qui ne cherchaient pas à le comprendre, et qui seuls le comprenaient parce qu'ils l'aimaient, simplement, pour le bien qu'il leur faisait, étaient des auditeurs obscurs qui n'avaient pas voix au chapitre. L'unique, qui eût pu vigoureusement répondre, au nom de Christophe,—Olivier, était séparé de lui et semblait l'oublier. Christophe se trouvait donc livré à des adversaires et à des admirateurs qui rivalisaient à qui lui nuirait le plus. Dégoûté, il ne répondait point. Quand il lisait les arrêts que prononçait sur lui, du haut d'un grand journal, un de ces critiques présomptueux qui régentent l'art avec l'insolence que donnent l'ignorance et l'impunité, il haussait les épaules, disant:
—Juge-moi. Je te juge. Rendez-vous dans cent ans!
Mais en attendant, les médisances allaient leur train; et le public, suivant l'habitude, accueillait bouche bée les accusations les plus niaises et les plus ignominieuses.
Comme s'il ne trouvait point que la situation fût assez difficile, Christophe choisit ce moment pour se brouiller avec son éditeur. Il n'avait pourtant pas à se plaindre de Hecht, qui lui publiait régulièrement ses nouvelles œuvres, et qui était honnête en affaires. Il est vrai que cette honnêteté ne l'empêchait point de conclure des traités désavantageux pour Christophe; mais, ces traités, il les tenait. Il ne les tenait que trop bien. Un jour, Christophe eut la surprise de voir son septuor arrangé en quatuor, et une suite de pièces pour piano à deux mains gauchement transcrites à quatre mains, sans qu'on l'eût avisé. Il courut chez Hecht, et, lui mettant sous le nez les pièces du délit, il dit:
—Connaissez-vous cela?
—Sans doute, dit Hecht.
—Et vous avez osé... vous avez osé tripatouiller mes œuvres, sans me demander la permission!...
—Quelle permission? dit Hecht avec calme. Vos œuvres sont à moi.
—À moi aussi, je suppose!
—Non, fit Hecht doucement.
Christophe bondit.
—Mes œuvres ne sont pas à moi?
—Elles ne sont plus à vous. Vous me les avez vendues.
—Vous vous moquez de moi! Je vous ai vendu le papier. Faites-en de l'argent, si vous voulez. Mais ce qui est écrit dessus, c'est mon sang, c'est à moi.
—Vous m'avez tout vendu. En échange de l'œuvre que voici, je vous ai alloué une somme de trois cents francs, payable jusqu'à due concurrence, à raison de trente centimes par exemplaire vendu de l'édition originale. Moyennant quoi, vous m'avez cédé, sans aucune restriction ni réserve, tous vos droits sur votre œuvre.
—Même celui de la détruire?
Hecht haussa les épaules, sonna, et dit à un employé:
—Apportez-moi le dossier de M. Krafft.
Il lut posément à Christophe le texte du traité, que Christophe avait signé sans le lire,—duquel il résultait, selon la règle ordinaire des traités que souscrivaient alors les éditeurs de musique,—«que M. Hecht était subrogé dans tous les droits, moyens et actions de l'auteur, et avait, à l'exclusion de tout autre, le droit d'éditer, publier, graver, imprimer, traduire, louer, vendre à son profit, sous telle forme qu'il lui plaisait, faire exécuter dans les concerts, cafés-concerts, bals, théâtres, etc... l'œuvre dite, publier tout arrangement de l'œuvre pour quelque instrument et même avec paroles, ainsi que d'en changer le titre... etc. etc.»[7].
—Vous voyez, lui dit-il, que je suis fort modéré.
—Évidemment, dit Christophe, je dois vous remercier. Vous auriez pu faire de mon septuor une chanson de café-concert.
Il se tut, consterné, la tête entre les mains.
—J'ai vendu mon âme, répétait-il.
—Soyez sûr, dit Hecht ironiquement, que je n'en abuserai pas.
—Et votre République, fit Christophe, autorise ces trafics! Vous dites que l'homme est libre. Et vous vendez la pensée à l'encan.
—Vous avez touché le prix, dit Hecht.
—Trente deniers, oui, fit Christophe. Reprenez-les.
Il fouillait dans ses poches pour rendre à Hecht les trois cents francs. Mais il ne les avait pas. Hecht sourit légèrement, avec un peu de dédain. Ce sourire enragea Christophe.
—Je veux mes œuvres, dit-il, je vous les rachète.
—Vous n'en avez aucun droit, dit Hecht. Mais comme je ne tiens nullement à retenir les gens, de force, je consens à vous les rendre,—si vous êtes en mesure de me rembourser des indemnités dues.
—Je le serai, dit Christophe, dussé-je me vendre moi-même.
Il accepta, sans discuter, les conditions que Hecht lui soumit, quinze jours plus tard. Par une folie insigne, il rachetait les éditions de ses œuvres, à des prix cinq fois supérieurs à ce que ses œuvres lui avaient rapporté, quoique nullement exagérés: car ils étaient scrupuleusement calculés d'après les bénéfices réels que les œuvres apportaient à Hecht. Christophe était incapable de payer; et Hecht y comptait bien. Hecht ne tenait pas à accabler Christophe, qu'il estimait comme artiste et comme homme, plus qu'aucun autre des jeunes musiciens; mais il voulait lui donner une leçon: car il n'admettait point qu'on se révoltât contre ce qui était son droit. Il n'avait pas fait ces règlements, ils étaient ceux du temps: il les trouvait donc équitables. Il était d'ailleurs sincèrement convaincu qu'ils étaient pour le bien de l'auteur, comme de l'éditeur, qui sait mieux que l'auteur les moyens de répandre l'œuvre, et ne s'arrête point comme lui à des scrupules d'ordre sentimental, respectables, mais contraires à son véritable intérêt. Il était décidé à faire réussir Christophe; mais c'était à sa façon, et à condition que Christophe lui fût livré, pieds et poings liés. Il voulut lui faire sentir qu'on ne pouvait se dégager si facilement de ses services. Ils firent un marché conditionnel: si, dans un délai de six mois, Christophe ne réussissait pas à s'acquitter, les œuvres restaient en toute propriété à Hecht. Il était à prévoir que Christophe ne pourrait trouver le quart de la somme demandée.
Il s'entêta pourtant, donnant congé de son appartement plein de souvenirs pour lui, afin d'en prendre un autre moins coûteux,—vendant divers objets, dont aucun, à sa surprise, n'avait de valeur,—s'endettant, recourant à l'obligeance de Mooch, malheureusement fort dépourvu alors et malade, cloué chez lui par des rhumatismes,—cherchant un autre éditeur, et partout se heurtant à des conditions aussi léonines que celles de Hecht, ou même à des refus.
C'était le temps où les attaques contre lui étaient le plus vives dans la presse musicale. Un des principaux journaux parisiens était particulièrement acharné; quelqu'un de ses rédacteurs, qui ne signait point de son nom, l'avait pris comme tête de Turc: pas de semaine qu'il ne parût dans les Echos quelque note perfide pour le rendre ridicule. Le critique musical achevait l'œuvre de son confrère masqué: le moindre prétexte lui était bon pour exprimer son animosité. Ce n'étaient encore que les premières escarmouches: il promettait d'y revenir, et de procéder sous peu à une exécution en règle. Ils ne se pressaient point, sachant qu'aucune accusation précise ne vaut pour le public une suite d'insinuations obstinément répétées. Ils jouaient avec Christophe, comme le chat avec la souris. Christophe, à qui les articles étaient envoyés, les méprisait, mais ne laissait pas d'en souffrir. Cependant, il se taisait; et, au lieu de répondre—(l'aurait-il pu, même s'il l'avait voulu?)—il s'obstinait dans sa lutte d'amour-propre inutile et disproportionnée avec son éditeur. Il y perdait son temps, ses forces, son argent, et ses seules armes, puisque de gaieté de cœur, il prétendait renoncer à la publicité que Hecht faisait à sa musique.
Brusquement, tout changea. L'article annoncé dans le journal ne parut point. Les insinuations se turent. La campagne s'arrêta net. Bien plus: deux ou trois semaines après, le critique du journal publiait, d'une façon incidente, quelques lignes élogieuses, qui semblaient attester que la paix était faite. Un grand éditeur de Leipzig écrivit à Christophe pour lui offrir de publier ses œuvres; et le traité fut conclu à des conditions avantageuses. Une lettre flatteuse, qui portait le cachet de l'ambassade d'Autriche, exprima à Christophe le désir qu'on avait d'introduire certaines de ses compositions sur les programmes des soirées de gala, données à l'ambassade. Philomèle, que patronnait Christophe, fut priée de se faire entendre à une de ces soirées; et aussitôt après, elle fut partout demandée dans les salons aristocratiques de la colonie allemande et italienne de Paris. Christophe lui-même, qui ne put se dispenser de venir à un des concerts, trouva le meilleur accueil auprès de l'ambassadeur. Cependant, quelques mots d'entretien lui montrèrent que son hôte, assez peu musicien, ne connaissait rien de ses œuvres. D'où venait donc cet intérêt subit? Une invisible main semblait veiller sur lui, écarter les obstacles, lui aplanir la route. Christophe s'informa. L'ambassadeur fit allusion à deux amis de Christophe, le comte et la comtesse Berény, qui avaient une grande sympathie pour lui. Christophe ignorait jusqu'à leur nom; et le soir qu'il vint à l'ambassade, il n'eut pas l'occasion de leur être présenté. Il n'insista pas pour les connaître. Il traversait une période de dégoût des hommes, où il faisait aussi peu fond sur ses amis que sur ses ennemis: amis et ennemis étaient également incertains; un souffle les changeait; il fallait apprendre à s'en passer, et dire, comme ce vieux homme du XVIIe siècle:
«Dieu m'a donne des amis; il me les a ôtés. Ils m'ont laissé. Je les laisse, et n'en fais point mention.»
Depuis qu'il avait quitté la maison d'Olivier, Olivier ne lui avait plus donné signe de vie; tout semblait fini entre eux. Christophe ne tenait pas à faire des amitiés nouvelles. Il se représentait le comte et la comtesse Bérény, à l'image de tant de snobs qui se disaient ses amis; et il ne fit rien pour les rencontrer. Il les eût plutôt fuis.
C'était Paris tout entier qu'il eût voulu fuir. Il avait besoin de se réfugier, pour quelques semaines, dans une solitude amie. S'il avait pu se retremper, quelques jours, seulement quelques jours, dans son pays natal! Peu à peu, cette pensée devenait un désir maladif. Il voulait revoir son fleuve, son ciel, la terre de ses morts. Il fallait qu'il les revît. Il ne le pouvait point, sans risquer sa liberté: il était toujours sous le coup de l'arrêt lancé contre lui, lors de sa fuite d'Allemagne. Mais il se sentait prêt à toutes les folies pour rentrer, ne fût-ce qu'un seul jour.
Par bonheur, il en parla à un de ses nouveaux protecteurs. Comme un jeune attaché à l'ambassade d'Allemagne, rencontré à la soirée où l'on donnait ses œuvres, lui disait que son pays était fier d'un musicien tel que lui, Christophe répondit amèrement:
—Il est si fier de moi qu'il me laissera mourir à sa porte, sans m'ouvrir.
Le jeune diplomate se fit expliquer la situation; et, quelques jours après, il revint voir Christophe, et lui dit:
—On s'intéresse à vous en haut lieu. Un très grand personnage, qui a seul pouvoir pour suspendre les effets du jugement qui pèse sur vous, a été mis au courant de votre situation; et il daigne en être touché. Je ne sais pas comment votre musique a pu lui plaire: car—(entre nous)—il n'a pas le goût fort bon; mais il est intelligent, et il a le cœur généreux. Sans qu'il soit possible de lever, pour le moment, l'arrêt rendu contre vous, on consent à fermer les yeux, si vous voulez passer quarante-huit heures dans votre ville, pour revoir les vôtres. Voici un passeport. Vous le ferez viser, à l'arrivée et au départ. Soyez prudent, et n'attirez pas l'attention.
Christophe revit encore une fois sa terre. Il passa les deux jours qui lui étaient accordés, ne s'entretenant qu'avec elle et ceux qui étaient en elle. Il vit la tombe de sa mère. L'herbe y poussait; mais des fleurs y avaient été déposées récemment. Côte à côte dormaient le père et le grand-père. Il s'assit à leurs pieds. La tombe était adossée au mur d'enceinte. Un châtaignier qui poussait de l'autre côté, dans le chemin creux, l'ombrageait. Par-dessus le mur bas, on voyait les moissons dorées, où le vent tiède faisait passer des ondulations molles; le soleil régnait sur la terre assoupie; on entendait le cri des cailles dans les blés, et sur les tombes la douce houle des cyprès. Christophe était seul et rêvait. Son cœur était calme. Assis, les mains jointes autour du genou, et le dos appuyé au mur, il regardait le ciel. Ses yeux se fermèrent, un moment. Comme tout était simple! Il se sentait chez lui, parmi les siens. Il se tenait auprès d'eux, la main dans la main. Les heures s'écoulaient. Vers le soir, des pas firent crier le sable des allées. Le gardien passa, regarda Christophe assis. Christophe lui demanda qui avait mis les fleurs. L'homme répondit que la fermière de Buir passait, une ou deux fois par an.
—Lorchen? dit Christophe.
Ils causèrent.
—Vous êtes le fils? dit l'homme.
—Elle en avait trois, dit Christophe.
—Je parle de celui de Hambourg. Les autres ont mal tourné.
Christophe, la tête un peu renversée en arrière, immobile, se taisait. Le soleil descendait.
—Je vais fermer, dit le gardien.
Christophe se leva, et fit lentement avec lui le tour du cimetière. Le gardien faisait les honneurs de chez lui. Christophe s'arrêtait pour lire les noms inscrits. Que de gens de sa connaissance il retrouvait là, réunis! Le vieux Euler,—son gendre,—plus loin, des camarades d'enfance, de petites filles avec qui il avait joué,—et là, un nom qui lui remua le cœur: Ada... Paix sur tous...
Les flammes du couchant ceinturaient le tranquille horizon. Christophe sortit. Il se promena longtemps encore dans les champs. Les étoiles s'allumaient...
Le lendemain, il revint et, de nouveau, passa l'après-midi à sa place de la veille. Mais le beau calme silencieux de la veille s'était animé. Son cœur chantait un hymne insouciant et heureux. Assis sur la margelle de la tombe, il écrivit sur ses genoux, au crayon, dans un carnet de notes, le chant qu'il entendait. Le jour ainsi passa. Il lui semblait qu'il travaillait dans sa petite chambre d'autrefois, et que la maman était là, de l'autre côté de la cloison. Quand il eut fini et qu'il fallut partir,—il était déjà à quelques pas de la tombe,—il se ravisa, il revint, et enfouit le carnet dans l'herbe, sous le lierre. Quelques gouttes de pluie commençaient à tomber. Christophe pensa:
—Il sera vite effacé. Tant mieux!... Pour toi seule. Pour nul autre.
Il revit aussi le fleuve, les rues familières, où tant de choses étaient changées. Aux portes de la ville, sur les promenades des anciens bastions, un petit bois d'acacias qu'il avait vu planter avait conquis la place, étouffait les vieux arbres. En longeant le mur qui bordait le jardin des De Kerich, il reconnut la borne sur laquelle il grimpait, lorsqu'il était gamin, pour regarder dans le parc; et il fut étonné de voir comme la rue, le mur, le jardin étaient devenus petits. Devant la grille d'entrée, il s'arrêta un moment. Il continuait son chemin, quand une voiture passa. Machinalement, il leva les yeux; et ses yeux rencontrèrent ceux d'une jeune dame, fraîche, grasse, réjouie, qui l'examinait curieusement. Elle fit une exclamation de surprise. À son geste, la voiture s'arrêta. Elle dit:
—Monsieur Krafft!
Il s'arrêta.
Elle dit en riant:
—Minna...
Il courut à elle, presque aussi troublé qu'au jour de la première rencontre[8]. Elle était avec un monsieur, grand, gros, chauve, aux moustaches relevées d'un air vainqueur, qu'elle présenta: «Herr Reichsgerichtsrat von Brombach»,—son mari. Elle voulut que Christophe entrât à la maison. Il cherchait à s'excuser. Mais Minna s'exclamait:
—«Non, non, il devait venir, venir dîner.»
Elle parlait très fort et très vite, et, sans attendre les questions, déjà racontait sa vie. Christophe, abasourdi par sa volubilité et par son bruit, n'entendait qu'à moitié, et il la regardait. C'était là sa petite Minna! Elle était florissante, robuste, rembourrée de toutes parts, une jolie peau, un teint de rose, mais les traits élargis, particulièrement le nez solide et bien nourri. Les gestes, les manières, les gentillesses étaient restées les mêmes; mais le volume avait changé.
Cependant, elle ne cessait de parler: elle racontait à Christophe les histoires de son passé, ses histoires intimes, la façon dont elle avait aimé son mari et dont son mari l'avait aimée. Christophe était gêné. Elle avait un optimisme sans critique, qui lui faisait trouver parfait et supérieur aux autres,—(du moins quand elle était en présence des autres),—sa ville, sa maison, sa famille, son mari, et elle-même. Elle disait de son mari, et devant lui, qu'il était «l'homme le plus grandiose qu'elle eût jamais vu», qu'il y avait en lui «une force surhumaine». «L'homme le plus grandiose» tapotait en riant les joues de Minna, et déclarait à Christophe qu'elle était «une femme hautement éminente». Il semblait que monsieur le Reichsgerichtsrat fût au courant de la situation de Christophe, et qu'il ne sût au juste s'il devait le traiter avec égards ou sans égards, vu sa condamnation d'une part, et, de l'autre, vu l'auguste protection qui le couvrait; il prit le parti de mélanger les deux manières. Pour Minna, elle parlait toujours. Quand elle eut abondamment parlé d'elle à Christophe, elle parla de lui; elle le harcela de questions aussi intimes que l'avaient été les réponses aux questions supposées, qu'il ne lui avait point faites. Elle était ravie de revoir Christophe; elle ne connaissait rien de sa musique; mais elle savait qu'il était connu; elle était flattée qu'il l'eût aimée,—(et qu'elle l'eût refusé).—Elle le lui rappela, en plaisantant, sans beaucoup de délicatesse. Elle lui demanda un autographe pour son album. Elle l'interrogea avec insistance sur Paris. Elle manifestait pour cette ville autant de curiosité que de mépris. Elle prétendait la connaître, ayant vu les Folies-Bergère, l'Opéra, Montmartre et Saint-Cloud. D'après elle, les Parisiennes étaient des cocottes, de mauvaises mères, qui avaient le moins possible d'enfants et ne s'en occupaient point, les laissant au logis pour aller au théâtre ou dans les lieux de plaisir. Elle n'admettait point qu'on la contredît. Au cours de la soirée, elle voulut que Christophe jouât un morceau de piano. Elle le trouva charmant. Mais au fond, elle admirait autant le jeu de son mari.
Christophe eut le plaisir de revoir la mère de Minna, Mme de Kerich. Il avait conservé pour elle une secrète tendresse, parce qu'elle avait été bonne pour lui. Elle n'avait rien perdu de sa bonté, et elle était plus naturelle que Minna; mais elle témoignait toujours à Christophe cette petite ironie affectueuse qui l'irritait jadis. Elle en était restée au point où il l'avait laissée; elle aimait les mêmes choses; et il ne lui semblait pas admissible qu'on pût faire mieux, ni autrement; elle opposait le Jean-Christophe d'autrefois au Jean-Christophe d'aujourd'hui; et elle préférait le premier.
Autour d'elle, personne n'avait changé d'esprit, que Christophe. L'immobilité de la petite ville, son étroitesse d'horizon, lui étaient pénibles. Ses hôtes passèrent une partie de la soirée à l'entretenir de commérages sur le compte de gens qu'il ne connaissait pas. Ils étaient à l'affût des ridicules de leurs voisins, et ils décrétaient ridicule tout ce qui différait d'eux. Cette curiosité malveillante, perpétuellement occupée de riens, finissait par causer à Christophe un malaise insupportable. Il essaya de parler de sa vie, à l'étranger. Mais tout de suite, il se heurta à l'impossibilité de leur faire sentir cette civilisation française, dont il avait souffert, et qui lui devenait chère, en ce moment qu'il la représentait dans son propre pays,—ce libre esprit latin, dont la première loi est l'intelligence: comprendre le plus possible, au risque de faire bon marché de la «moralité». Il retrouvait chez ses hôtes, et surtout chez Minna, cet esprit orgueilleux, qui l'avait blessé autrefois, mais dont il avait perdu le souvenir,—orgueilleux par faiblesse autant que par vertu,—cette honnêteté sans charité, fière de sa vertu, et méprisante des défaillances qu'elle ne pouvait pas connaître, le culte du comme-il-faut, le dédain scandalisé des supériorités «irrégulières». Minna avait une assurance tranquille et sentencieuse d'avoir toujours raison. Aucune nuance dans sa façon de juger les autres. Elle ne se souciait pas de les comprendre, elle n'était occupée que d'elle-même. Son égoïsme se badigeonnait d'une vague teinture métaphysique. Il était constamment question de son «moi», du développement de son «moi». Elle était peut-être une bonne femme, et capable d'aimer. Mais elle s'aimait trop. Surtout, elle se respectait trop. Elle avait l'air de dire perpétuellement le Pater et l'Ave devant son «moi». On avait le sentiment qu'elle eût cessé totalement d'aimer, et pour toujours, l'homme qu'elle aimait le mieux, s'il eût manqué un seul instant—(l'aurait-il regretté mille fois, par la suite),—au respect dû envers la dignité de son «moi»... Au diable ton «moi»! Pense donc un peu au «toi»!...
Cependant, Christophe ne la voyait pas avec des yeux sévères. Lui qui était si irritable à l'ordinaire, il l'écoutait parler avec une patience archangélique. Il se défendait de la juger. Il l'entourait, comme d'une auréole, du religieux souvenir de son enfance; et il s'obstinait à rechercher en elle l'image de la petite Minna. Il n'était pas impossible de la reconnaître en certains de ses gestes; le timbre de sa voix avait certaines sonorités qui réveillaient des échos émouvants. Il s'absorbait en eux, se taisant, n'écoutant pas les paroles qu'elle disait, ayant l'air d'écouter, ne cessant de lui témoigner un respect attendri. Mais il avait du mal à concentrer son esprit: elle faisait trop de bruit; elle l'empêchait d'entendre Minna. À la fin, il se leva, un peu las:
—Pauvre petite Minna! Ils voudraient me faire croire que tu es là, dans cette belle grosse personne, qui crie fort et qui m'ennuie. Mais je sais bien que non. Allons-nous-en, Minna. Qu'avons-nous à faire de ces gens?
Il s'en alla, leur laissant croire qu'il reviendrait le lendemain. S'il avait dit qu'il repartait, le soir, ils ne l'eussent point lâché jusqu'à l'heure du train. Dès les premiers pas dans la nuit, il retrouva l'impression de bien-être qu'il avait, avant d'avoir rencontré la voiture. Le souvenir de la soirée importune s'effaça, comme d'un coup d'éponge: il n'en resta plus rien; la voix du Rhin noya tout. Il allait sur le bord, du côté de la maison où il était né. Il n'eut pas de peine à la reconnaître. Les volets étaient fermés; on dormait. Christophe s'arrêta au milieu de la route; il lui semblait que s'il frappait à la porte, les fantômes connus lui ouvriraient. Il pénétra dans le pré, autour de la maison, près du fleuve, à l'endroit où il allait causer jadis avec Gottfried, le soir. Il s'assit. Et les jours passés revécurent. Et la chère petite fille qui avait bu avec lui le rêve du premier amour était ressuscitée. Ils revivaient ensemble la jeune tendresse, et ses douces larmes et ses espoirs infinis. Et il se dit, avec un sourire de bonhomie:
—La vie ne m'a rien appris. J'ai beau savoir... j'ai beau savoir... J'ai toujours les mêmes illusions.
Qu'il est bon d'aimer et de croire intarissablement! Tout ce que touche l'amour est sauvé de la mort.
—Minna, qui es avec moi,—avec moi, pas avec l'autre,... Minna, qui ne vieilliras jamais!...
La lune, voilée, sortit des nuages, et sur le dos du fleuve fit luire des écailles d'argent. Christophe eut l'impression que le fleuve ne passait pas jadis aussi près du tertre où il était assis. Il s'approcha. Oui, il y avait là naguère, au delà de ce poirier, une langue de sable, une petite pente gazonnée, où il avait joué bien des fois. Le fleuve les avait rongées; il avançait, léchant les racines du poirier. Christophe eut un serrement de cœur. Il revint vers la gare. De ce côté, un nouveau quartier,—maisons pauvres, chantiers en construction, grandes cheminées d'usines,—commençait à s'élever. Christophe songea au bois d'acacias qu'il avait vu, dans l'après-midi, et il pensa:
—Là aussi, le fleuve ronge...
La vieille ville, endormie dans l'ombre, avec tout ce qu'elle renfermait, vivants et morts, lui fut plus chère encore: car il la sentit menacée...
Hostis habet muros...
Vite, sauvons les nôtres! La mort guette tout ce que nous aimons. Hâtons-nous de graver le visage qui passe, sur le bronze éternel. Arrachons aux flammes le trésor de la patrie, avant que l'incendie dévore le palais de Priam...
Christophe monta dans le train, qui partit, comme un homme qui fuit devant l'inondation. Mais pareil à ceux-là qui sauvaient du naufrage de leur ville les dieux de la cité, Christophe emportait en lui l'étincelle d'amour qui avait jailli de sa terre, et l'âme sacrée du passé.
Jacqueline et Olivier s'étaient rapprochés, pour un temps. Jacqueline avait perdu son père. Cette mort l'avait profondément remuée. En présence du malheur véritable, elle sentit la misérable niaiserie des autres douleurs; et la tendresse que lui témoignait Olivier ranima son affection pour lui. Elle se trouvait ramenée, de quelques années en arrière, aux tristes jours qui avaient suivi la mort de la tante Marthe, et qui avaient été suivis des jours bénis d'amour. Elle se disait qu'elle était ingrate envers la vie et qu'il fallait lui savoir gré de ne pas vous prendre le peu qu'elle vous avait donné. Ce peu, dont le prix lui était révélé, elle le serrait jalousement contre elle. Un éloignement momentané de Paris, que le médecin avait prescrit pour la distraire de son deuil, un voyage qu'elle fit avec Olivier, une sorte de pèlerinage aux lieux où ils s'étaient aimés pendant la première année de leur mariage, acheva de l'attendrir. Dans la mélancolie de retrouver, au détour du chemin, la chère figure de l'amour, qu'on croyait disparu, et de la voir passer, et de savoir qu'elle disparaîtrait de nouveau,—pour combien de temps? pour toujours, peut-être?—ils l'étreignaient avec une passion désespérée...