[1]La Révolte.

[2]La Foire sur la Place.


DANS LA MAISON

PRÉFACE
À LA PREMIÈRE ÉDITION

AUX AMIS DE JEAN-CHRISTOPHE

Depuis des années, J'ai si bien pris L'habitude de causer mentalement avec mes amis absents, connus et inconnus, que J'éprouve aujourd'hui le besoin de le faire à voix haute. Je serais un ingrat, si je ne les remerciais pour tout ce que je leur dois. Depuis que j'ai commencé d'écrire cette longue histoire de Jean-Christophe, c'est avec et pour eux que j'écris. Ils m'ont encouragé, suivi avec patience, réchauffé de leur sympathie. Si j'ai pu leur faire quelque bien, ils m'en ont fait beaucoup plus. Mon ouvrage est le fruit de nos pensées unies.

Lorsque j'ai débuté, je n'osais pas espérer que nous serions plus d'une poignée d'amis: mon ambition ne dépassait pas la maison de Socrate. Mais, d'année en année, j'ai senti davantage combien nous étions de frères à aimer les mêmes choses, à souffrir des mêmes choses, en province comme à Paris, hors de France comme en France. J'en ai eu la preuve, quand parut le volume, où Christophe décharge sa conscience—et la mienne,—en disant son mépris pour La Foire sur la Place. Aucun de mes livres n'a éveillé un écho plus immédiat. C'est qu'il n'était pas seulement ma voix, mais celle de mes amis. Ils savent bien que Christophe est à eux autant qu'à moi. Nous avons mis en lui beaucoup de notre âme commune.

*
* *

Puisque Christophe leur appartient, je dois à ceux qui me lisent quelques explications sur le volume que je leur présente aujourd'hui. Pas plus que dans La Foire sur la Place, ils ne trouveront ici d'aventures de roman, et la vie du héros y semble interrompue.

Il me faut exposer les conditions où j'ai entrepris l'ensemble de mon œuvre.

J'étais isolé. J'étouffais, comme tant d'autres en France, dans un monde moral ennemi; je voulais respirer, je voulais réagir contre une civilisation malsaine, contre une pensée corrompue par une fausse élite, je voulais dire à cette élite: «Tu mens, tu ne représentes pas la France.»

Pour cela, il me fallait un héros aux yeux et au cœur purs, qui eût l'âme assez haute pour avoir le droit de parler, et la voix assez forte pour se faire entendre. J'ai bâti patiemment ce héros. Avant de me décider à écrire la première ligne de l'ouvrage, je l'ai porté en moi, dix ans; Christophe ne s'est mis en route que quand j'avais déjà reconnu pour lui la route jusqu'au bout; et tels chapitres de La Foire sur la Place, tels volumes de la fin de Jean-Christophe[3], ont été écrits avant L'Aube, ou en même temps. La vision de la France, qui se reflète en Christophe et en Olivier, avait, dès le début, sa place marquée dans ce livre. Il n'y faut donc pas voir une déviation de l'œuvre, mais une halte prévue, en cours de route, une de ces grandes terrasses de la vie, d'où l'on contemple la vallée que l'on vient de traverser et l'horizon lointain vers lequel on va se remettre en marche.

Il est clair que je n'ai jamais prétendu écrire un roman, dans ces derniers volumes (La Foire sur la Place et Dans la Maison), pas plus que dans le reste de l'ouvrage. Qu'est-ce donc que cette œuvre? Un poème?—Qu'avez-vous besoin d'un nom? Quand vous voyez un homme, lui demandez-vous s'il est un roman ou un poème? C'est un homme que j'ai créé. La vie d'un homme ne s'enferme point dans le cadre d'une forme littéraire. Sa loi est en elle; et chaque vie a sa loi. Son régime est celui d'une force de la nature. Certaines vies humaines sont des lacs tranquilles, d'autres de grands deux clairs où voguent les nuages, d'autres des plaines fécondes, d'autres des cimes déchiquetées. Jean-Christophe m'est apparu comme un fleuve; je l'ai dit, dès les premières pages.—Il est, dans le cours des fleuves, des zones où ils s'étendent, semblent dormir, reflétant la campagne qui les entoure, et le ciel. Ils n'en continuent pas moins de couler et changer; et parfois, cette immobilité feinte recouvre un courant rapide, dont la violence se fera sentir plus loin, au premier obstacle. Telle est l'image de ce volume de Jean-Christophe. Et maintenant que le fleuve s'est longuement amassé, absorbant les pensées de l'une et de l'autre rives, il va reprendre son cours vers la mer,—où nous allons tous.

R. R.

Janvier 1909.


PREMIÈRE PARTIE

J'ai un ami!... Douceur d'avoir trouvé une âme, où se blottir au milieu de la tourmente, un abri tendre et sûr où l'on respire enfin, attendant que s'apaisent les battements d'un cœur haletant! N'être plus seul, ne devoir plus rester armé toujours, les yeux toujours ouverts et brûlés par les veilles, jusqu'à ce que la fatigue vous livre à l'ennemi! Avoir le cher compagnon, entre les mains duquel on a remis tout son être,—qui a remis en vos mains tout son être. Boire enfin le repos, dormir tandis qu'il veille, veiller tandis qu'il dort. Connaître la joie de protéger celui qu'on aime et qui se confie à vous comme un petit enfant. Connaître la joie plus grande de s'abandonner à lui, de sentir qu'il tient vos secrets, qu'il dispose de vous. Vieilli, usé, lassé de porter depuis tant d'années la vie, renaître jeune et frais dans le corps de l'ami, goûter avec ses yeux le monde renouvelé, étreindre avec ses sens les belles choses passagères, jouir avec son cœur de la splendeur de vivre... Souffrir même avec lui... Ah! même la souffrance est joie, pourvu qu'on soit ensemble!

J'ai un ami! Loin de moi, près de moi, toujours en moi. Je l'ai, je suis à lui. Mon ami m'aime. Mon ami m'a. L'amour a nos âmes en une âme mêlées.

La première pensée de Christophe, en s'éveillant le lendemain de la soirée chez les Roussin, fut pour Olivier Jeannin. Il fut pris aussitôt du désir irrésistible de le revoir. Il se leva et sortit. Huit heures n'étaient pas sonnées. La matinée était tiède et un peu accablante. Un jour d'avril précoce: une buée d'orage se traînait sur Paris.

Olivier habitait au bas de la montagne Sainte-Geneviève, dans une petite rue, près du Jardin des Plantes. La maison était à l'endroit le plus étroit de la rue. L'escalier s'ouvrait au fond d'une cour obscure, et exhalait des odeurs malpropres et variées. Les marches, aux tournants raides, avaient une inclinaison vers le mur, sali d'inscriptions au crayon. Au troisième, une femme, aux cheveux gris défaits, avec une camisole qui bâillait, ouvrit la porte en entendant monter, et la referma brutalement quand elle vit Christophe. Plusieurs logements par palier; à travers les portes mal jointes, on entendait des enfants se bousculer et piailler. C'était un grouillement de vies sales et médiocres, entassées dans des étages bas, autour d'une cour nauséabonde. Christophe, dégoûté, se demandait quelles convoitises avaient pu attirer tous ces êtres ici, loin des champs qui ont au moins de l'air pour tous, et quels profits ils pouvaient bien tirer de ce Paris où ils se condamnaient à vivre dans un tombeau.

Il était arrivé à l'étage d'Olivier. Une corde nouée servait de sonnette. Christophe la tira si vigoureusement qu'au bruit quelques portes, de nouveau, s'entre-bâillèrent sur l'escalier. Olivier ouvrit. Christophe fut frappé de l'élégance simple, mais soignée, de sa mise; et ce soin qui, en toute autre occasion, lui eût été peu sensible, lui fit ici une surprise agréable; au milieu de cette atmosphère souillée, cela avait quelque chose de souriant et de sain. Tout de suite, il retrouva son impression de la veille devant les yeux clairs d'Olivier. Il lui tendit la main. Olivier, effrayé, balbutiait:

—Vous, vous ici!...

Christophe, tout occupé de saisir cette âme aimable dans la nudité de son trouble fugitif, se contenta de sourire sans répondre. Poussant Olivier devant lui, il entra dans l'unique pièce qui servait de chambre à coucher et de cabinet de travail. Un étroit lit de fer était appuyé au mur, près de la fenêtre; Christophe remarqua la pile d'oreillers dressée sur le traversin. Trois chaises, une table peinte en noir, un petit piano, des livres sur les rayons, remplissaient la chambre. Elle était exiguë, basse de plafond, mal éclairée; et pourtant, elle avait comme un reflet de la limpidité des yeux qui l'habitaient. Tout était propre, bien rangé, comme si la main d'une femme y avait passé; et quelques roses dans une carafe faisaient entrer un peu de printemps entre les quatre murs, ornés de photographies de vieux peintres florentins.

—Ainsi, vous êtes venu, vous êtes venu me voir? répétait Olivier avec effusion.

—Dame! il le fallait bien, dit Christophe. Vous, vous ne seriez pas venu.

—Croyez-vous? dit Olivier.

Puis, presque aussitôt:

—Oui, vous avez raison. Mais ce n'est pas faute d'y avoir pensé.

—Qu'est-ce qui vous arrêtait?

—Je le désirais trop.

—Voilà une belle raison!

—Mais oui, ne vous moquez pas. J'avais peur que vous ne le désiriez pas autant.

—Je me suis bien inquiété de cela, moi! J'ai eu envie de vous voir, et je suis venu. Si cela vous ennuie, je le verrai bien.

—Il faudra que vous ayez de bons yeux.

Ils se regardèrent en souriant.

Olivier reprit:

—J'ai été sot, hier. Je craignais de vous avoir déplu. C'est une vraie maladie que ma timidité: je ne puis plus rien dire.

—Ne vous plaignez pas. Il y a assez de gens qui parlent, dans votre pays; on est trop heureux d'en rencontrer un qui se taise de temps en temps, fût-ce par timidité, c'est-à-dire malgré lui.

Christophe riait, enchanté de sa malice.

—Alors, c'est pour mon silence que vous me faites visite?

—Oui, c'est pour votre silence, pour la qualité de votre silence. Il y en a de toutes sortes: j'aime le vôtre, voilà tout.

—Comment avez-vous fait pour avoir quelque sympathie pour moi! Vous m'avez à peine vu.

—Cela, c'est mon affaire. Je ne suis pas long à faire mon choix. Quand je vois passer dans la vie un visage qui me plaît, je suis vite décidé; je me mets à sa poursuite; il faut que je le rejoigne.

—Il ne vous arrive jamais de vous tromper dans ces poursuites?

—Souvent.

—Peut-être vous trompez-vous encore, cette fois.

—Nous verrons bien.

—Oh! je suis perdu, alors! Vous me glacez. Il me suffit de penser que vous m'observez, pour que le peu de moyens que j'ai m'abandonne.

Christophe regardait, avec une curiosité affectueuse, cette figure impressionnable, qui rosissait et pâlissait, d'un instant à l'autre. Les sentiments y passaient comme des nuages sur l'eau.

—Quel petit être nerveux! pensait-il. On dirait une femme.

Il lui toucha doucement le genou.

—Allons, dit-il, croyez-vous que je vienne armé contre vous? J'ai horreur de ceux qui font de la psychologie, aux dépens de leurs amis. Tout ce que je veux, c'est le droit pour tous deux d'être libres et sincères, de se livrer à ce qu'on sent, franchement, sans fausse honte, sans crainte de s'y enfermer pour jamais, sans peur de se contredire,—le droit d'aimer maintenant, et de n'aimer plus, la minute d'après. N'est-ce pas plus viril et plus loyal, ainsi?

Olivier le regarda avec sérieux, et répondit:

—Il n'y a point de doute. Cela est plus viril, et vous êtes fort. Mais moi, je ne le suis guère.

—Je suis bien sûr que si, répondit Christophe; mais c'est d'une autre façon. Au reste, je viens justement pour vous aider à être fort, si vous voulez. Car ce que je viens de dire me permet d'ajouter, avec plus de franchise que je n'en aurais eu sans cela, que—sans préjuger du lendemain,—je vous aime.

Olivier rougit jusqu'aux oreilles. Immobilisé parla gêne, il ne trouva rien à répondre.

Christophe promenait ses regards autour de lui.

—Vous êtes bien mal logé. N'avez-vous pas d'autre chambre?

—Un cabinet de débarras.

—Ouf! on ne respire pas. Vous pouvez vivre ici?

—On s'y fait.

—Je ne m'y ferais jamais.

Christophe ouvrait son gilet, et respirait avec force.

Olivier alla ouvrir la fenêtre, tout à fait.

—Vous devez toujours être mal à l'aise dans une ville, monsieur Krafft. Moi, je ne cours pas le risque de souffrir de ma force. Je respire si peu que je trouve à vivre partout. Pourtant, il y a des nuits d'été qui sont pénibles, même pour moi. Je les vois venir avec crainte. Alors, je reste assis sur mon lit, et il me semble que je vais étouffer.

Christophe regarda la pile d'oreillers sur le lit, la figure fatiguée d'Olivier; et il le vit se débattre dans les ténèbres.

—Partez d'ici, dit-il. Pourquoi y restez-vous?

Olivier haussa les épaules, et répondit, d'un ton indifférent:

—Oh! ici ou ailleurs!...

Des souliers lourds marchaient au-dessus du plafond. À l'étage au-dessous, des voix aigres se disputaient. De minute en minute, les murs étaient ébranlés par le grondement de l'omnibus dans la rue.

—Et cette maison! continua Christophe. Cette maison qui transpire la saleté, la chaleur malpropre, l'ignoble misère, comment pouvez-vous rentrer tous les soirs là-dedans? Est-ce que cela ne vous décourage pas? Moi, il me serait impossible d'y vivre. J'aimerais mieux coucher sous un pont.

—J'en ai souffert aussi, les premiers temps. Je suis aussi dégoûté que vous. Quand j'étais enfant et qu'on me menait en promenade, rien que de passer dans certaines rues populeuses et sales, j'avais le cœur serré. Il me venait des terreurs baroques, que je n'osais dire. Je pensais: «S'il y avait en ce moment un tremblement de terre, je resterais mort ici, pour toujours»; et cela me paraissait le malheur le plus affreux. Je ne me doutais pas qu'un jour j'y habiterais, de mon gré, et que probablement j'y mourrais. Il a bien fallu devenir moins difficile. Cela me répugne toujours; mais je tâche de n'y plus penser. Quand je remonte l'escalier, je me bouche les yeux, les oreilles, le nez, tous les sens, je me mure en moi. Et puis, là-bas, regardez, par-dessus ce toit, je vois le haut des branches d'un acacia. Je me mets dans ce coin, de façon à ne rien voir d'autre; le soir, quand le vent les remue, j'ai l'illusion que je suis loin de Paris; la houle des grands bois ne m'a jamais paru si douce qu'à certaines minutes le froissement soyeux de ces feuilles dentelées.

—Oui, je me doute bien, dit Christophe, que vous rêvassez toujours; mais il est fâcheux d'user dans cette lutte contre les taquineries de la vie une force d'illusion qui devrait servir à créer d'autres vies.

—N'est-ce pas le sort de presque tous? Vous-même, ne vous dépensez-vous pas en colères et en luttes?

—Moi, ce n'est pas la même chose. Je suis né pour cela. Regardez mes bras, mes mains. C'est ma santé, de me battre. Mais vous, vous n'avez pas trop de force; cela se voit, de reste.

Olivier regarda mélancoliquement ses poignets maigres, et dit:

—Oui, je suis faible, j'ai toujours été ainsi. Mais qu'y faire? Il faut vivre.

—Comment vivez-vous?

—Je donne des leçons.

—Des leçons de quoi?

—De tout. Des répétitions de latin, de grec, d'histoire. Je prépare au baccalauréat. J'ai aussi un cours de morale dans une École municipale.

—Un cours de quoi?

—De morale.

—Quelle diable de sottise est-ce là? On enseigne la morale dans vos écoles?

Olivier sourit:

—Sans doute.

—Et il y a de quoi parler pendant plus de dix minutes?

—J'ai douze heures de cours par semaine.

—Vous leur apprenez donc à faire le mal?

—Pourquoi?

—Il ne faut pas tant parler pour savoir ce qu'est le bien.

—Ou pour ne le savoir point.

—Ma foi oui: pour ne le savoir point. Et ce n'est pas la plus mauvaise façon pour le faire. Le bien n'est pas une science, c'est une action. Il n'y a que les neurasthéniques, pour discutailler sur la morale; et la première de toutes les lois morales est de ne pas être neurasthénique. Diables de pédants! Ils sont comme des culs-de-jatte qui voudraient m'apprendre à marcher.

—Ce n'est pas pour vous qu'ils parlent. Vous, vous savez; mais il y en a tant qui ne savent pas!

—Eh bien, laissez-les, comme les enfants, se traîner à quatre pattes, jusqu'à ce qu'ils aient appris d'eux-mêmes. Mais sur deux pattes ou sur quatre, la première chose, c'est qu'ils marchent.

Il marchait à grands pas d'un bout à l'autre de la chambre, que moins de quatre enjambées suffisaient à mesurer. Il s'arrêta devant le piano, l'ouvrit, feuilleta les morceaux de musique, toucha le clavier, et dit:

—Jouez-moi quelque chose.

Olivier eut un sursaut:

—Moi! fit-il, quelle idée!

—Mme Roussin m'a dit que vous étiez bon musicien. Allons, jouez.

—Devant vous? Oh! dit-il, j'en mourrais.

Ce cri naïf, sorti du cœur, fit rire Christophe, et Olivier lui-même, un peu confus.

—Eh bien! dit Christophe, est-ce que c'est une raison pour un Français?

Olivier se défendait toujours:

—Mais pourquoi? Pourquoi voulez-vous?

—Je vous le dirai tout à l'heure. Jouez.

—Quoi?

—Tout ce que vous voudrez.

Olivier, avec un soupir, vint s'asseoir au piano, et, docile à la volonté de l'impérieux ami qui l'avait choisi, il commença, après une longue incertitude, à jouer le bel Adagio en si mineur, de Mozart. D'abord, ses doigts tremblaient et n'avaient pas la force d'appuyer sur les touches; puis, peu à peu, il s'enhardit; et, croyant ne faire que répéter les paroles de Mozart, il dévoila, sans le savoir, son cœur. La musique est une confidente indiscrète: elle livre les plus secrètes pensées. Sous le divin dessin de l'Adagio de Mozart, Christophe découvrait les invisibles traits, non de Mozart, mais de l'ami inconnu qui jouait: la sérénité mélancolique, le sourire timide et tendre de cet être nerveux, pur, aimant, rougissant. Mais arrivé presque à la fin de l'air, au sommet où la phrase de douloureux amour monte et se brise, une pudeur insurmontable empêcha Olivier de poursuivre; ses doigts se turent, et la voix lui manqua. Il détacha ses mains du piano, et dit:

—Je ne peux plus...

Christophe debout derrière lui, se pencha, ses deux bras l'entourant, acheva sur le piano la phrase interrompue; puis il dit:

—Maintenant, je connais le son de votre âme.

Il lui tenait les deux mains, et le regarda en face, longuement. Enfin, il dit:

—Comme c'est étrange!... Je vous ai déjà vu... Je vous connais si bien et depuis si longtemps!

Les lèvres d'Olivier tremblèrent; il fut sur le point de parler. Mais il se tut.

Christophe le contempla, un instant encore. Puis, il lui sourit en silence, et sortit.

Le cœur rayonnant, il descendit l'escalier. Il croisa deux morveux très laids, qui montaient l'un une miche, l'autre une bouteille d'huile. Il leur pinça les joues amicalement. Il sourit au concierge renfrogné. Dans la rue, il marchait en chantant à mi-voix. Il se trouva au Luxembourg. Il s'étendit sur un banc à l'ombre, et ferma les yeux. L'air était immobile; il y avait peu de promeneurs. On entendait, affaibli, le bruit inégal d'un jet d'eau, et parfois le grésillement du sable sous un pas. Christophe se sentait une fainéantise irrésistible, il s'engourdissait comme un lézard au soleil; l'ombre était depuis longtemps partie de dessus son visage; mais il ne se décidait pas à faire un mouvement. Ses pensées tournaient en rond; il n'essayait pas de les fixer; elles étaient toutes baignées dans une lumière de bonheur. L'horloge du Luxembourg sonna; il ne l'écouta pas; mais, un instant après, il lui sembla qu'elle avait sonné midi. Il se releva d'un bond, constata qu'il avait flâné deux heures, manqué un rendez-vous chez Hecht, perdu sa matinée. Il rit, et regagna sa maison en sifflant. Il fit un Rondo en canon sur le cri d'un marchand. Même les mélodies tristes prenaient en lui une allure réjouie. En passant devant la blanchisserie de sa rue, il jeta, comme d'habitude, un coup d'œil dans la boutique, et vit la petite roussotte, au teint mat, rosé par la chaleur, qui repassait, ses bras grêles nus jusqu'à l'épaule, son corsage ouvert; elle lui lança, comme d'habitude, une œillade effrontée; pour la première fois, ce regard glissa sur le sien, sans l'irriter. Il rit encore. Dans sa chambre, il ne retrouva aucune des préoccupations qu'il y avait laissées. Il jeta à droite, à gauche, chapeau, veste et gilet; et il se mit au travail, avec un entrain à conquérir le monde. Il reprit les brouillons musicaux, éparpillés de tous côtés. Sa pensée n'y était pas; il les lisait des yeux seulement; au bout de quelques minutes, il retombait dans la somnolence heureuse du Luxembourg, la tête ivre. Il s'en aperçut deux ou trois fois, essaya de se secouer; mais en vain. Il jura gaiement, et, se levant, il se plongea la tête dans sa cuvette d'eau froide. Cela le dégrisa un peu. Il revint s'asseoir à sa table, silencieux, avec un vague sourire. Il songeait:

—Quelle différence y a-t-il entre cela et l'amour?

Instinctivement, il s'était mis à penser bas, comme s'il avait eu honte. Il haussa les épaules:

—Il n'y a pas deux façons d'aimer... Ou plutôt, si, il y en a deux: il y a la façon de ceux qui aiment avec tout eux-mêmes, et la façon de ceux qui ne donnent à l'amour qu'une part de leur superflu. Dieu me préserve de cette ladrerie de cœur!

Il s'arrêta de penser, par une pudeur à poursuivre plus avant. Longtemps, il resta à sourire à son rêve intérieur. Son cœur chantait dans le silence:

Du bist mein, und nun ist das Meine meiner als jemals...

(«Tu es à moi, et maintenant je suis à moi, comme je ne l'ai jamais été...»)

Il prit une feuille, et, tranquille, écrivit ce que son cœur chantait.

Ils décidèrent de prendre un appartement en commun. Christophe voulait qu'on s'installât tout de suite, sans s'inquiéter de perdre un demi-terme. Olivier, plus prudent, quoiqu'il n'aimât pas moins, conseillait d'attendre l'expiration de leurs loyers. Christophe ne comprenait pas ces calculs. Comme beaucoup de gens qui n'ont pas d'argent, il ne s'inquiétait pas d'en perdre. Il se figura qu'Olivier était encore plus gêné que lui. Un jour que le dénuement de son ami l'avait frappé, il le quitta brusquement, et revint deux heures après, étalant triomphant quelques pièces de cent sous qu'il s'était fait avancer par Hecht. Olivier rougit, et refusa. Christophe, mécontent, voulut les jeter à un Italien, qui jouait dans la cour. Olivier l'en empêcha, Christophe repartit, blessé en apparence, en réalité furieux contre lui-même de sa maladresse à laquelle il attribuait le refus d'Olivier. Une lettre de son ami vint mettre un baume sur sa blessure. Olivier lui écrivait ce qu'il ne pouvait lui exprimer de vive voix: son bonheur de le connaître et son émotion de ce que Christophe avait voulu faire pour lui. Christophe riposta par une lettre débordante et folle, qui rappelait celles qu'il écrivait, à quinze ans, à son ami Otto; elle était pleine de Gemüt et de coq-à-l'âne; il y faisait des calembours en français et en allemand; et même, il les mettait en musique.

Ils s'installèrent enfin. Ils avaient trouvé dans le quartier Montparnasse, près de la place Denfert, au cinquième d'une vieille maison, un logement de trois pièces et une cuisine, fort petites, qui donnaient sur un jardin minuscule, enclos entre quatre murs. De l'étage où ils étaient, la vue s'étendait, par-dessus le mur d'en face, moins élevé que les autres, sur un de ces grands jardins de couvents, comme il y en a encore tant à Paris, qui se cachent, ignorés. On ne voyait personne dans les allées désertes. Les vieux arbres, plus hauts et plus touffus que ceux du Luxembourg, frissonnaient au soleil; des bandes d'oiseaux chantaient; dès l'aube, c'étaient les flûtes des merles, et puis le choral tumultueux et rythmé des moineaux; et le soir, en été, les cris délirants des martinets, qui fendaient l'air lumineux et patinaient dans le ciel. Et la nuit, sous la lune, telles les bulles d'air qui montent à la surface d'un étang, les notes perlées des crapauds. On eût oublié que Paris était là, si la vieille maison n'eût constamment tremblé du grondement des lourdes voitures, comme si la terre avait été remuée par un frisson de fièvre.

L'une des chambres était plus large et plus belle que les autres. Ce fut un débat entre les deux amis à qui ne l'aurait pas. Il fallut la tirer au sort; et Christophe, qui en avait suggéré l'idée, sut, avec une mauvaise foi et une dextérité dont il ne se serait pas cru capable, faire en sorte qu'il ne gagnât point.

Alors, commença pour eux une période de bonheur absolu. Le bonheur n'était pas dans une chose précise, il était dans toutes à la fois; il baignait tous leurs actes et toutes leurs pensées, il ne pouvait se détacher d'eux, un seul instant.

Durant cette lune de miel de leur amitié, ces premiers temps de jubilation profonde et muette, que connaît seul «celui qui peut, dans l'univers, nommer une âme sienne»...

... Ja, wer auch nur eine Seele sein nennt auf dem Erdenrund...

ils se parlaient à peine, à peine ils osaient parler; il leur suffisait de se sentir l'un à côté de l'autre, d'échanger un regard, un mot qui leur prouvait que leur pensée, après de longs silences, suivait le même cours. Sans se faire de question, même sans se regarder, ils se voyaient sans cesse. Celui qui aime se modèle inconsciemment sur l'âme de celui qu'il aime; il a si grand désir de ne pas le blesser, d'être tout ce qu'il est, que, par une intuition mystérieuse et soudaine, il lit au fond de lui les mouvements imperceptibles. L'ami est transparent à l'ami; ils échangent leur être. Les traits imitent les traits. L'âme imite l'âme,—jusqu'au jour où la force profonde, le démon de la race, se délivre brusquement et déchire l'enveloppe de l'amour, qui le lie.

Christophe parlait à mi-voix, il marchait doucement, il prenait garde de faire du bruit dans la chambre voisine du silencieux Olivier; il était transfiguré par l'amitié; il avait une expression de bonheur, de confiance, de jeunesse, qu'on ne lui avait jamais vue. Il adorait Olivier. Il eût été bien facile à celui-ci d'abuser de son pouvoir, s'il n'en avait rougi, comme d'un bonheur qu'il ne méritait pas: car il se regardait comme très inférieur à Christophe, qui n'était pas moins humble. Cette humilité mutuelle, qui venait de leur grand amour, était une douceur de plus. Il était délicieux—même avec la conscience qu'on ne le méritait pas—de sentir qu'on tenait tant de place dans le cœur de l'ami. Ils en avaient l'un pour l'autre une reconnaissance attendrie.

Olivier avait réuni ses livres à ceux de Christophe; il ne les distinguait plus. Quand il parlait de l'un d'eux, il ne disait pas: «mon livre». Il disait: «notre livre». Il n'y avait qu'un petit nombre d'objets qu'il réservait, sans les fondre dans le trésor commun: c'étaient ceux qui avaient appartenu à sa sœur, ou qui étaient associés à son souvenir. Christophe, avec la finesse de tact que l'amour lui avait donnée, ne larda pas à le remarquer; mais il ignorait pourquoi. Jamais il n'avait osé interroger Olivier sur ses parents; il savait seulement qu'Olivier les avait perdus; et à la réserve un peu fière de son affection, qui évitait de s'enquérir des secrets de son ami, s'ajoutait la peur de réveiller en lui les douleurs passées. Quelque désir qu'il en eût, une timidité singulière l'avait même empêché d'examiner de près les photographies qui étaient sur la table d'Olivier, et qui représentaient un monsieur et une dame en des poses cérémonieuses, et une petite fille d'une douzaine d'années, avec un grand chien épagneul à ses pieds.

Deux ou trois mois après leur installation, Olivier prit un refroidissement; il lui fallut s'aliter. Christophe, qui s'était découvert une âme maternelle, veillait sur lui, avec une affection inquiète; et le médecin, qui avait, en écoutant Olivier, trouvé un peu d'inflammation au sommet du poumon, avait chargé Christophe de badigeonner le dos du malade avec de la teinture d'iode. Comme Christophe s'acquittait de la tâche avec beaucoup de gravité, il vit autour du cou d'Olivier une médaille de sainteté. Il connaissait assez Olivier pour savoir que, plus encore que lui-même, il était affranchi de toute foi religieuse. Il ne put s'empêcher de montrer son étonnement. Olivier rougit. Il dit:

—C'est un souvenir. Ma pauvre petite. Antoinette la portait, en mourant.

Christophe tressaillit. Le nom d'Antoinette fut un éclair pour lui.

—Antoinette? dit-il.

—Ma sœur, dit Olivier.

Christophe répétait:

—Antoinette... Antoinette Jeannin... Elle était votre sœur?... Mais, dit-il, regardant la photographie qui était sur la table, elle était tout enfant, quand vous l'avez perdue?

Olivier sourit tristement:

—C'est une photographie d'enfance, dit-il. Hélas! je n'en ai pas d'autres... Elle avait vingt-cinq ans, lorsqu'elle m'a quitté.

—Ah! fit Christophe, ému. Et elle a été en Allemagne, n'est-ce pas?

Olivier fit signe de la tête que oui.

Christophe saisit les mains d'Olivier:

—Mais je la connaissais! dit-il.

—Je le sais bien, dit Olivier.

Il se jeta au cou de Christophe.

—Pauvre petite! Pauvre petite! répétait Christophe.

Ils pleurèrent tous deux.

Christophe se ressouvint qu'Olivier était souffrant. Il tâcha de le calmer, l'obligea à rentrer ses bras dans le lit, lui ramena les draps sur les épaules, et, lui essuyant maternellement les yeux, il s'assit à son chevet; et il le regarda.

—Voilà donc, dit-il, pourquoi je te connaissais. Dès le premier soir, je t'avais reconnu.

(On ne savait s'il parlait à l'ami qui était là, ou à celle qui n'était plus.)

—Mais toi, continua-t-il, après un moment, tu le savais?... Pourquoi ne me le disais-tu pas?

Par les yeux d'Olivier, Antoinette répondit:

—Je ne pouvais pas le dire. C'était à toi de le lire.

Ils se turent, quelque temps; puis, dans le silence de la nuit, Olivier, immobile, étendu dans son lit, à voix basse raconta à Christophe, qui lui tenait la main, l'histoire d'Antoinette;—mais il ne lui dit pas ce qu'il ne devait pas dire: le secret qu'elle avait tu,—et que Christophe savait peut-être.

Dès lors, l'âme d'Antoinette les enveloppa tous deux. Quand ils étaient ensemble, elle était avec eux. Il n'était pas nécessaire qu'ils pensassent à elle: tout ce qu'ils pensaient ensemble, ils le pensaient en elle. Son amour était le lieu où leurs cœurs s'unissaient.

Olivier évoquait son image, souvent. C'étaient des souvenirs décousus, de brèves anecdotes. Ils faisaient reparaître dans une lueur passagère un de ses gestes timides et gentils, son jeune sourire sérieux, la grâce pensive de son être évanoui. Christophe écoutait, se taisant, et il se pénétrait des reflets de l'invisible amie. Par la loi de sa nature, qui buvait plus avidement que toute autre la vie, il entendait parfois dans les paroles d'Olivier des résonances profondes, qu'Olivier n'entendait pas; et il s'assimilait, mieux qu'Olivier même, l'être de la jeune morte.

D'instinct, il la remplaçait auprès d'Olivier; et c'était un spectacle touchant de voir le gauche Allemand retrouver, sans le savoir, certaines des attentions délicates, des prévenances d'Antoinette. Il ne savait plus, par moments, si c'était Olivier qu'il aimait dans Antoinette, ou Antoinette dans Olivier. Par une inspiration de tendresse, il allait sans le dire, faire visite à la tombe d'Antoinette; et il y apportait des fleurs. Olivier fut longtemps avant de s'en douter. Il ne l'apprit qu'un jour où il trouva sur la tombe des fleurs fraîches; mais ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à avoir la preuve que Christophe était venu. Quand il essaya timidement de lui en parler, Christophe détourna l'entretien, avec une rudesse bourrue. Il ne voulait pas permettre qu'Olivier le sût; et il s'y entêta jusqu'au jour où, au cimetière d'Ivry, ils se rencontrèrent.

De son côté, Olivier écrivait à la mère de Christophe, à l'insu de celui-ci. Il donnait à Louisa des nouvelles de son fils; il lui disait l'affection qu'il avait pour lui, et combien il l'admirait. Louisa répondait à Olivier des lettres maladroites et humbles, où elle se confondait en remerciements; elle parlait toujours de son fils, comme d'un petit garçon.

Après une période de demi-silence amoureux,—«un calme ravissant, jouissant sans savoir pourquoi»,—leur langue s'était déliée. Ils passaient des heures à voguer à la découverte dans l'âme de l'ami.

Ils étaient bien différents l'un de l'autre, mais tous deux d'un pur métal. Ils s'aimaient parce qu'ils étaient si différents, tout en étant les mêmes.

Olivier était faible, débile, incapable de lutter contre les difficultés. Quand il se heurtait à un obstacle, il se repliait, non par peur, mais un peu par timidité, et beaucoup par dégoût des moyens brutaux et grossiers qu'il fallait employer pour vaincre. Il gagnait sa vie, en donnant des répétitions, en écrivant des livres d'art, honteusement payés, suivant l'habitude, des articles de revues, rares, jamais libres, et sur des sujets qui l'intéressaient médiocrement:—on ne voulait pas de ceux qui l'intéressaient; jamais on ne lui demandait ce qu'il pouvait faire le mieux: il était poète, on lui demandait des articles de critique; il connaissait la musique, on voulait qu'il parlât de peinture; il savait qu'il n'en pouvait rien dire que de médiocre: c'était justement cela qui plaisait; ainsi, il parlait aux médiocres la langue qu'ils pouvaient entendre. Il finissait par se dégoûter et refuser d'écrire. Il n'avait de plaisir à travailler que pour de petites revues, quine payaient pas, et auxquelles il se dévouait, comme tant d'autres jeunes gens, parce qu'il y était libre. Là seulement, il pouvait faire paraître tout ce qui, en lui, valait de vivre.

Il était doux, poli, patient en apparence, mais d'une sensibilité excessive. Une parole un peu vive le blessait jusqu'au sang; une injustice le bouleversait; il en souffrait pour lui et pour les autres. Certaines vilenies, commises il y avait des siècles, le déchiraient encore, comme s'il en avait été la victime. Il pâlissait, il frémissait, il était malheureux, en pensant au malheur de celui qui les avait subies, et combien de siècles le séparaient de sa sympathie. Quand il était le témoin d'une de ces injustices, il tombait dans des accès d'indignation, qui le faisaient trembler de tout son corps, et parfois le rendaient malade, l'empêchaient de dormir. C'était parce qu'il connaissait cette faiblesse qu'il s'imposait son calme: car lorsqu'il se fâchait, il savait qu'il passait les limites et disait alors des choses qu'on ne pardonnait pas. On lui en voulait plus qu'à Christophe, qui était toujours violent, parce qu'il semblait qu'Olivier livrât, plus que Christophe, dans ses moments d'emportement, le fond de sa pensée; et cela était vrai. Il jugeait les hommes sans les exagérations aveugles de Christophe, mais sans ses illusions, avec lucidité. C'est ce que les hommes pardonnent le moins. Il se taisait donc, évitait de discuter, sachant l'inutilité de la discussion. Il avait souffert de cette contrainte. Il avait souffert davantage de sa timidité, qui l'amenait quelquefois à trahir sa pensée, ou à ne pas oser la défendre jusqu'au bout, voire même à faire des excuses, comme dans la discussion avec Lucien Lévy-Cœur, au sujet de Christophe. Il avait passé par bien des crises de désespoir, avant de prendre son parti du monde et de lui-même. Dans ses années d'adolescence, où il était plus livré à ses nerfs, perpétuellement alternaient en lui des périodes d'exaltation et des périodes de dépression, se suivant d'une façon brusque. Au moment où il se sentait le plus heureux, il pouvait être sûr que le chagrin le guettait. Et soudain, en effet, il était terrassé par lui, sans l'avoir vu venir. Alors, il ne lui suffisait pas d'être malheureux; il fallait qu'il se reprochât son malheur, qu'il fît le procès de ses paroles, de ses actes, de son honnêteté, qu'il prît le parti des autres contre lui-même. Son cœur sautait dans sa poitrine, il se débattait misérablement, l'air lui manquait.—Depuis la mort d'Antoinette, et peut-être grâce à elle, grâce à la lumière apaisante qui rayonne de certains morts aimés, comme la lueur de l'aube qui rafraîchit les yeux et l'âme des malades, Olivier était parvenu, sinon à se dégager de ces troubles, du moins à s'y résigner et à les dominer. Peu de gens se doutaient de ses combats intérieurs. Il en renfermait en lui le secret humiliant, cette agitation déréglée d'un corps débile et tourmenté, que considérait, sans pouvoir s'en rendre maîtresse, mais sans en être atteinte, une intelligence libre et sereine,—«la paix centrale qui persiste au cœur d'une agitation sans fin».

Elle frappait Christophe. Il la voyait dans les yeux d'Olivier. Olivier avait l'intuition des âmes et une curiosité d'esprit large, subtile, ouverte à tout, qui ne niait rien, qui ne haïssait rien, qui contemplait le monde avec une généreuse sympathie: cette fraîcheur de regard, qui est un don sans prix et permet de savourer, d'un cœur toujours neuf, l'éternel renouveau. Dans cet univers intérieur, où il se sentait libre, vaste, souverain, il oubliait sa faiblesse et ses angoisses physiques. Il y avait même quelque douceur à contempler de loin, avec une ironique pitié, ce corps souffreteux, toujours prêt à disparaître. Ainsi, l'on ne risquait pas de s'attacher à sa vie et l'on ne s'en attachait que plus passionnément à la vie. Olivier reportait dans l'amour et dans l'intelligence toutes les forces qu'il avait abdiquées dans l'action. Il n'avait pas assez de sève pour vivre de sa propre substance. Il était lierre: il lui fallait se lier. Il n'était jamais si riche que quand il se donnait. C'était une âme féminine, qui avait toujours besoin d'aimer et d'être aimée. Il était né pour Christophe. Tels, ces amis aristocratiques et charmants, qui sont l'escorte des grands artistes et semblent avoir fleuri de leur âme puissante: Beltraffio, de Léonard; Cavalliere, de Michel-Ange; les compagnons ombriens du jeune Raphaël; Aert van Gelder, resté fidèle à Rembrandt, misérable et vieilli. Ils n'ont pas la grandeur des maîtres; mais il semble que tout ce qu'il y a de noble et de pur chez les maîtres, se soit, chez les amis, encore spiritualisé. Ils sont les compagnes idéales des génies.

Leur amitié était un bienfait pour tous deux. La présence de l'ami communique à la vie tout son prix; c'est pour lui que l'on vit, qu'on défend contre l'usure du temps l'intégrité de son être.

Ils s'enrichissaient l'un de l'autre. Olivier avait la sérénité de l'esprit et le corps maladif. Christophe avait une puissante force et une âme tumultueuse. C'étaient l'aveugle et le paralytique. Maintenant qu'ils étaient ensemble, ils se sentaient bien riches. À l'ombre de Christophe, Olivier reprenait goût à la lumière; Christophe lui transfusait un peu de son abondante vitalité, de sa robustesse physique et morale, qui tendait à l'optimisme, même dans la douleur, même dans l'injustice, et même dans la haine. Christophe prenait bien davantage à Olivier, selon la loi du génie, qui a beau donner, il prend toujours en amour beaucoup plus qu'il ne donne, quia nominor leo, parce qu'il est le génie, et que le génie, c'est pour moitié de savoir absorber tout ce qu'il y a de grand autour, et de le faire plus grand. La sagesse populaire dit qu'aux riches va la richesse. La force va aux forts. Christophe se nourrissait de la pensée d'Olivier; il s'imprégnait de son calme intellectuel, de son détachement d'esprit, de cette vue lointaine des choses, qui comprenait et dominait, en silence. Mais transplantées en lui, dans une terre plus riche, les vertus de son ami poussaient avec une bien autre énergie.

Ils s'émerveillaient de ce qu'ils découvraient l'un dans l'autre. Chacun apportait des richesses immenses, dont lui-même jusque-là n'avait pas pris conscience: le trésor moral de son peuple; Olivier, la vaste culture et le génie psychologique de la France; Christophe, la musique intérieure de l'Allemagne et son intuition de la nature.

Christophe ne pouvait comprendre qu'Olivier fût Français. Son ami ressemblait si peu à tous les Français qu'il avait vus! Avant de l'avoir rencontré, il n'était pas loin de prendre pour type de l'esprit français moderne Lucien Lévy-Cœur, qui n'en était que la caricature. Et voici que l'exemple d'Olivier lui montrait qu'il pouvait exister à Paris des esprits encore plus libres de pensée qu'un Lucien Lévy-Cœur, qui pourtant restaient purs et stoïques. Christophe voulait prouver à Olivier que sa sœur et lui ne devaient pas être tout à fait Français.

—Mon pauvre ami, lui dit Olivier, que sais-tu de la France?

Christophe protesta de la peine qu'il s'était donnée pour la connaître; il énuméra tous les Français qu'il avait vus dans le monde des Stevens et des Roussin: Juifs, Belges, Luxembourgeois, Américains, Russes, Levantins, voire çà et là quelques Français authentiques.

—C'est bien ce que je disais, répliqua Olivier. Tu n'en as pas vu un seul. Une société de débauche, quelques bêtes de plaisir, qui ne sont même pas Français, des viveurs, des politiciens, des êtres inutiles, toute cette agitation qui passe, sans la toucher, au-dessus de la nation. Tu n'as vu que les myriades de guêpes qu'attirent les beaux automnes et les vergers abondants. Tu n'as pas remarqué les ruches laborieuses, la cité du travail, la fièvre des études.

—Pardon, dit Christophe, j'ai vu aussi votre élite intellectuelle.

—Quoi? deux ou trois douzaines d'hommes de lettres? Voilà une belle affaire! En ce temps où la science et l'action ont pris une telle grandeur, la littérature est devenue la couche la plus superficielle de la pensée d'un peuple. Dans la littérature même, tu n'as guère vu que le théâtre, et le théâtre de luxe, cette cuisine internationale, faite pour une clientèle riche d'hôtels cosmopolites. Les théâtres de Paris? Crois tu qu'un travailleur sache seulement ce qui s'y passe? Pasteur n'y est pas allé dix fois dans sa vie! Comme tous les étrangers, tu donnes une importance démesurée à nos romans, à nos scènes de boulevards, aux intrigues de nos politiciens... Je te montrerai, quand tu voudras, des femmes qui ne lisent jamais de romans, des jeunes filles parisiennes qui ne sont jamais allées au théâtre, des hommes qui ne se sont jamais occupés de politique,—et cela, parmi les intellectuels. Tu n'as vu ni nos savants, ni nos poètes. Tu n'a vu ni les artistes solitaires, qui se consument en silence, ni le brasier brûlant de nos révolutionnaires. Tu n'as vu ni un seul grand croyant, ni un seul grand incroyant. Pour le peuple, n'en parlons pas! À part la pauvre femme qui t'a soigné, que sais-tu de lui? Où aurais-tu pu le voir? Combien de Parisiens as-tu connus, qui habitaient au-dessus du second ou du troisième étage? Si tu ne les connais pas, tu ne connais pas la France. Tu ne connais pas, dans les pauvres logements, dans les mansardes de Paris, dans la province muette, les cœurs braves et sincères, attachés pendant toute une vie médiocre à de graves pensées, à une abnégation quotidienne,—la petite Église, qui de tout temps a existé en France—petite par le nombre, grande par l'âme, presque inconnue, sans action apparente, et qui est toute la force de France, la force qui se tait et qui dure, tandis qu'incessamment pourrit et se renouvelle ce qui se dit: l'élite... Tu t'étonnes de trouver un Français qui ne vit pas pour être heureux, heureux à tout prix, mais pour accomplir ou pour servir sa foi? Il y a des milliers de gens comme moi, et plus méritants que moi, plus pieux, plus humbles, qui, jusqu'au jour de leur mort, servent sans défaillance un idéal, un Dieu, qui ne leur répond pas. Tu ne connais pas le menu peuple économe, méthodique, laborieux, tranquille, avec au fond du cœur une flamme qui sommeille,—ce peuple sacrifié, qu'a défendu jadis contre l'égoïsme des grands mon «pays», le vieux Vauban aux yeux bleus. Tu ne connais pas le peuple, tu ne connais pas l'élite. As-tu lu un seul des livres qui sont nos amis fidèles, les compagnons qui nous soutiennent? Sais-tu seulement l'existence de nos jeunes revues, où se dépense une telle somme de dévouement et de foi? Te doutes-tu des personnalités morales qui sont notre soleil et dont le muet rayonnement fait peur à l'armée des hypocrites? Ils n'osent pas lutter de front; ils s'inclinent devant elles, afin de mieux les trahir. L'hypocrite est un esclave, et qui dit esclave dit maître. Tu ne connais que les esclaves, tu ne connais pas les maîtres... Tu as regardé nos luttes, et tu les as traitées d'incohérence brutale, parce que tu n'en as pas compris le sens. Tu vois les ombres et les reflets du jour, tu ne vois pas le jour intérieur, noire âme séculaire. As-tu jamais cherché à la connaître? As-tu jamais entrevu notre action héroïque, des Croisades à la Commune? As-tu jamais pénétré le tragique de l'esprit français? T'es-tu jamais penché sur l'abîme de Pascal? Comment est-il permis de calomnier un peuple qui, depuis plus de dix siècles, agit et crée, un peuple qui a pétri le monde à son image par l'art gothique, par le dix-septième siècle, et par la Révolution,—un peuple qui, vingt fois, a passé par l'épreuve du feu et s'y est retrempé, et qui, sans mourir jamais, a ressuscité vingt fois!...—Vous êtes tous de même. Tous tes compatriotes qui viennent chez nous ne voient que les parasites qui nous rongent, les aventuriers des lettres, de la politique et de la finance, avec leurs pourvoyeurs, leurs clients et leurs catins; et ils jugent la France d'après ces misérables qui la dévorent. Pas un de vous ne songe à la vraie France opprimée, aux réserves de vie qui sont dans la province française, à ce peuple qui travaille, indifférent au vacarme de ses maîtres d'un jour... Oui, c'est trop naturel que vous n'en connaissiez rien, je ne vous en fais pas un reproche: comment le pourriez-vous? C'est à peine si la France est connue des Français. Les meilleurs d'entre nous sont bloqués, prisonniers sur notre propre sol... On ne saura jamais tout ce que nous avons souffert, attachés au génie de notre race, gardant en nous comme un dépôt sacré la lumière que nous en avions reçue, la protégeant désespérément contre les souffles ennemis qui s'évertuent à l'éteindre,—seuls, sentant autour de nous l'atmosphère empestée de ces métèques, qui se sont abattus sur notre pensée, comme un essaim de mouches, dont les larves hideuses rongent notre raison et souillent notre cœur,—trahis par ceux dont c'était la mission de nous défendre, nos guides, nos critiques imbéciles ou lâches, qui flagornent l'ennemi, pour se faire pardonner d'être de notre race, abandonnés par notre peuple, qui ne se soucie pas de nous, qui ne nous connaît même pas... Quels moyens avons-nous d'être connus de lui? Nous ne pouvons pas arriver jusqu'à lui... Ah! c'est là le plus dur! Nous savons que nous sommes des milliers d'hommes en France qui pensons de même, nous savons que nous parlons en leur nom, et nous ne pouvons nous faire entendre! L'ennemi tient tout: journaux, revues, théâtres... La presse fuit la pensée, ou ne l'admet que si elle est un instrument de plaisir, ou l'arme d'un parti. Les coteries et les cénacles ne laissent le passage libre qu'à condition qu'on s'avilisse. La misère, le travail excessif nous accablent. Les politiciens, occupés de s'enrichir, ne s'intéressent qu'aux prolétariats qu'ils peuvent acheter. La bourgeoisie indifférente et égoïste nous regarde mourir. Notre peuple nous ignore: ceux même qui luttent comme nous, enveloppés comme nous de silence, ne savent pas que nous existons, et nous ne savons pas qu'ils existent... Le néfaste Paris! Sans doute, il a fait aussi du bien, en groupant toutes les forces de la pensée française. Mais le mal qu'il a fait est au moins égal au bien; et, dans une époque comme la nôtre, le bien même se tourne en mal. Il suffit qu'une pseudo-élite s'empare de Paris, et embouche la trompette de la publicité, pour que la voix du reste de la France soit étouffée. Bien plus: la France s'y trompe elle-même; elle se tait, effarée, elle refoule peureusement ses pensées... J'ai bien souffert de tout cela, autrefois, Mais maintenant, Christophe, je suis tranquille. J'ai compris ma force, la force de mon peuple. Nous n'avons qu'à attendre que l'inondation passe. Elle ne rongera pas le fin granit de France. Sous la boue qu'elle roule, je te le ferai toucher. Et déjà, çà et là, de hautes cimes affleurent.

Christophe découvrit l'énorme puissance d'idéalisme qui animait les poètes, les musiciens, les savants français de son temps. Tandis que les maîtres du jour couvraient du fracas de leur sensualisme grossier la voix de la pensée française, celle-ci, trop aristocratique pour lutter de violences avec les cris outrecuidants de la racaille, continuait pour elle-même et pour son Dieu son chant ardent et concentré. Il semblait même que, désireuse de fuir le bruit répugnant du dehors, elle se fût retirée jusque dans ses retraites les plus profondes, au cœur de son donjon.

Les poètes,—les seuls qui méritassent ce beau nom, prodigué par la presse et les Académies à des bavards affamés de vanité et d'argent,—les poètes, méprisants de la rhétorique impudente et du réalisme servile qui rongent l'écorce des choses sans pouvoir l'entamer, s'étaient retranchés au centre même de l'âme, dans une vision mystique où l'univers des formes et des pensées était aspiré, comme un torrent qui tombe dans un lac, et se colorait de la teinte de la vie intérieure. L'intensité de cet idéalisme, qui s'enfermait en soi pour recréer l'univers, le rendait inaccessible à la foule. Christophe lui-même ne le comprit pas d'abord. Le heurt était trop brusque, après la Foire sur la place. C'était comme si, au sortir d'une mêlée furieuse sous la lumière crue, il entrait dans le silence et la nuit. Ses oreilles bourdonnaient. Il ne voyait plus rien. Sur le premier moment, avec son ardent amour de la vie, il fut choqué du contraste. Dehors, mugissaient des torrents de passion, qui bouleversaient la France, qui remuaient l'humanité. Et rien, au premier regard, n'en paraissait dans l'art. Christophe demandait à Olivier:

—Vous avez été soulevés jusqu'aux étoiles et précipités jusqu'aux abîmes par votre Affaire Dreyfus. Où est le poète en qui a passé la tourmente? Il se livre, en ce moment, dans les âmes religieuses, le plus beau combat qu'il y ait eu, depuis des siècles, entre l'autorité de l'Église et les droits de la conscience. Où est le poète en qui se reflète cette angoisse sacrée? Le peuple des ouvriers se prépare à la guerre, des nations meurent, des nations ressuscitent, les Arméniens sont massacrés, l'Asie qui se réveille de son sommeil millénaire renverse le colosse moscovite, garde-clefs de l'Europe; la Turquie, comme Adam, ouvre les yeux au jour; l'air est conquis par l'homme; la vieille terre craque sous nos pas, et s'ouvre; elle dévore tout un peuple... Tous ces prodiges, accomplis en vingt ans, et qui avaient de quoi alimenter vingt Iliades, où sont-ils, où est leur trace de feu dans les livres de vos poètes? Sont-ils les seuls à ne pas voir la poésie du monde?

—Patience, mon ami, patience! lui répondait Olivier. Tais-toi, ne parle pas, écoute...

Peu à peu s'effaçait le grincement de l'essieu du monde; le grondement sur les pavés du char lourd de l'action se perdait dans le lointain. Et s'élevait le chant divin du silence,

Le bruit d'abeilles, le parfum du tilleul...
Le vent,
Avec ses lèvres d'or frôlant le sol des plaines...
Le doux bruit de la pluie avec l'odeur des roses.

On entendait sonner le marteau des poètes, sculptant aux flancs du vase

La fine majesté des plus naïves choses,

la vie grave et joyeuse,

Avec ses flûtes d'or et ses flûtes d'ébène,

la religieuse joie, la fontaine de foi qui sourd des âmes

Pour qui toute ombre est claire...

et la bonne douleur, qui vous berce et sourit,

De son visage austère, d'où descend
Une clarté surnaturelle,...

et

La mort sereine aux grands yeux doux.

C'était une symphonie de voix pures. Pas une n'avait l'ampleur sonore de ces trompettes de peuples que furent les Corneille et les Hugo; mais combien leur concert était plus profond et plus nuancé! La plus riche musique de l'Europe d'aujourd'hui.

Olivier dit à Christophe, devenu silencieux:

—Comprends-tu maintenant?

Christophe, à son tour, lui fit signe de se taire. Bien qu'il préférât des musiques plus viriles, il buvait le murmure des bois et des ruisseaux de l'âme, qu'il entendait bruire. Ils chantaient, parmi les luttes éphémères des peuples, l'éternelle jeunesse du monde, la

Bonté douce de la Beauté.

Tandis que l'humanité,

Avec des aboiements d'épouvante et des plaintes,
Tourne en rond dans un champ aride et ténébreux,

tandis que des millions d'êtres s'épuisent â s'arracher les uns aux autres les lambeaux sanglants de liberté, les sources et les bois répétaient:

«Libre!... Libre!... Sanctus, Sanctus...»

Ils ne s'endormaient pas en un rêve de sérénité égoïste. Dans le cœur des poètes, les voix tragiques ne manquaient point: voix d'orgueil, voix d'amour, voix d'angoisses.

C'était l'ouragan ivre,

Avec sa force rude ou sa douceur profonde,

les forces tumultueuses, les épopées hallucinées de ceux qui chantent la fièvre des foules, les luttes entre les dieux humains, les travailleurs haletants,

Visages d'encre et d'or trouant l'ombre et la brume,
Dos musculeux tendus ou ramassés, soudain,
Autour de grands brasiers et d'énormes enclumes...

forgeant la Cité future.

Et, dans la lumière éclatante et obscure qui tombe sur «les glaciers de l'intelligence», c'était l'héroïque amertume des âmes solitaires, se rongeant elles-mêmes, avec une allégresse désespérée.

Bien des traits de ces idéalistes semblaient à un Allemand plus allemands que français. Mais tous avaient l'amour du «fin parler de France», et la sève des mythes de la Grèce coulait en leurs poèmes. Les paysages de France et la vie quotidienne, par une magie secrète, se muaient dans leurs prunelles en des visions de l'Attique. On eût dit que chez ces Français du XXe siècle survécussent des âmes antiques, et qu'elles eussent besoin de rejeter leur défroque moderne, pour se retrouver dans leur belle nudité.

De l'ensemble de cette poésie se dégageait un parfum de riche civilisation mûrie pendant des siècles, qu'on ne pouvait trouver nulle part ailleurs en Europe. Qui l'avait respiré ne pouvait plus l'oublier. Il attirait de tous les pays du monde des artistes étrangers. Ils devenaient des poètes français, français jusqu'à l'intransigeance; et l'art classique français n'avait pas de disciples plus fervents que ces Anglo-Saxons, ces Flamands et ces Grecs.

Christophe, guidé par Olivier, se laissait pénétrer par la beauté pensive de la Muse de France, tout en préférant à cette aristocratique personne, un peu trop intellectuelle pour son goût, une belle fille du peuple, simple, saine, robuste, qui ne raisonne point tant, mais qui aime.

Le même odor di bellezza montait de tout l'art français, comme une odeur de fraises mûres monte des bois d'automne chauffés par le soleil. La musique était un de ces petits fraisiers, dissimulés dans l'herbe. Christophe avait d'abord passé, sans le voir, habitué dans son pays à des buissons de musique, bien autrement touffus. Mais voici que le parfum délicat le faisait se retourner; avec l'aide d'Olivier, il découvrait au milieu des ronces et des feuilles mortes, qui usurpaient le nom de musique, l'art raffiné et ingénu d'une poignée de musiciens. Parmi les champs maraîchers et les fumées d'usines de la démocratie, au cœur de la Plaine-Saint-Denis, dans un petit bois sacré, des faunes insouciants dansaient. Christophe écoutait avec surprise leur chant de flûte, ironique et serein, qui ne ressemblait à rien de ce qu'il avait entendu:

Un petit ruisseau m'a suffi
Pour faire frémir l'herbe haute
Et tout le pré
Et les doux saules
Et le ruisseau qui chante aussi:
Un petit roseau ma suffi
À faire chanter la forêt...

Sous la grâce nonchalante et le dilettantisme apparent de ces petites pièces pour piano, de ces chansons, de cette musique française de chambre, sur laquelle l'art allemand ne daignait pas jeter les yeux, et dont Christophe lui-même avait négligé la poétique virtuosité, il commençait à entrevoir la fièvre de renouvellement, l'inquiétude,—inconnue de l'autre côté du Rhin,—avec laquelle les musiciens français cherchaient dans les terrains incultes de leur art les germes qui pouvaient féconder l'avenir. Tandis que les musiciens allemands s'immobilisaient dans les campements de leurs pères, et prétendaient arrêter l'évolution du monde à la barrière de leurs victoires passées, le monde continuait de marcher; et les Français en tête se lançaient à la découverte; ils exploraient les lointains de l'art, les soleils éteints et les soleils qui s'allument, et la Grèce disparue et l'Extrême-Orient rouvrant à la lumière, après des siècles de sommeil, ses larges yeux fendus, pleins de rêves immenses. Dans la musique d'Occident, canalisée par le génie d'ordre et de raison classique, ils levaient les écluses des anciens modes; ils faisaient dériver dans leurs bassins de Versailles toutes les eaux de l'univers: mélodies et rythmes populaires, gammes exotiques et antiques, genres d'intervalles nouveaux ou renouvelés. Comme, avant eux, leurs peintres impressionnistes avaient ouvert à l'œil un monde nouveau,—Christophes Colombs de la lumière,—leurs musiciens s'acharnaient à la conquête de l'univers des sons; ils pénétraient plus avant dans les retraites mystérieuses de l'Ouïe; ils découvraient des terres inconnues dans cette mer intérieure. Plus que probablement, d'ailleurs, ils ne feraient rien de leurs conquêtes. Suivant leur habitude, ils étaient les fourriers du monde.

Christophe admirait l'initiative de cette musique qui renaissait d'hier, et qui déjà marchait à l'avant-garde. Quelle vaillance il y avait dans cette élégante et menue petite personne! Il devenait indulgent pour les sottises que naguère il avait relevées en elle. Seuls, ceux qui ne font rien ne se trompent jamais. Mais l'erreur qui s'efforce vers la vérité vivante est plus féconde que la vérité morte.

Quel que fût le résultat, l'effort était surprenant. Olivier montrait à Christophe l'œuvre accomplie depuis trente-cinq ans, et la somme d'énergie dépensée pour faire surgir la musique française du néant où elle dormait avant 1870: sans école symphonique, sans culture profonde, sans traditions, sans maîtres, sans public; réduite au seul Berlioz, qui mourait d'étouffement et d'ennui. Et Christophe, maintenant, éprouvait du respect pour ceux qui avaient été les artisans du relèvement national; il ne songeait plus à les chicaner sur les étroitesses de leur esthétique, ou sur leur manque de génie. Ils avaient créé plus qu'une œuvre: un peuple musicien. Entre tous les grands ouvriers, qui avaient forgé la nouvelle musique française, une figure lui était chère: celle de César Franck, qui, mort avant de voir la victoire qu'il avait préparée, avait, comme le vieux Schütz, gardé en lui, intacts, pendant les années les plus mornes de l'art français, le trésor de sa foi et le génie de sa race. Apparition émouvante: au milieu du Paris jouisseur, ce maître angélique, ce saint de la musique, conservant dans une vie de gêne, de labeur dédaigné, l'inaltérable sérénité de son âme patiente, dont le sourire résigné éclairait l'œuvre de bonté.

Pour Christophe, ignorant la vie profonde de la France, c'était un phénomène presque miraculeux que ce grand artiste croyant, au sein d'un peuple athée.

Mais Olivier, haussant doucement les épaules, lui demandait dans quel pays d'Europe on pouvait trouver un peintre dévoré du souffle de la Bible, à l'égal du puritain François Milletun savant plus pénétré de foi ardente et humble que le lucide Pasteur, prosterné devant l'idée de l'infini, et, quand cette pensée s'emparait de son esprit, «dans une poignante angoisse»,—comme il disait lui-même,—«demandant grâce à sa raison, tout près d'être saisi par la sublime folie de Pascal». Le catholicisme n'était pas plus une gêne pour le réalisme héroïque du premier de ces deux hommes que pour la raison passionnée de l'autre, parcourant d'une marche sûre, sans dévier d'un pas, «les cercles de la nature élémentaire, la grande nuit de l'infiniment petit, les derniers abîmes de l'être, où naît la vie». Chez le peuple de province, d'où ils étaient sortis, ils avaient puisé cette foi, qui couvait toujours dans la terre de France, et qu'essayait en vain de nier la faconde de quelques démagogues. Olivier la connaissait bien, cette foi: il l'avait portée dans son sein.

Il montrait à Christophe le magnifique mouvement de rénovation catholique, tenté pendant vingt-cinq ans, l'effort brûlant de la pensée chrétienne en France pour épouser la raison, la liberté, la vie; ces prêtres admirables qui avaient le courage, ainsi que disait l'un d'eux, «de se faire baptiser hommes», qui revendiquaient pour le catholicisme le droit de tout comprendre et de s'unir à toute pensée loyale: car «toute pensée loyale, même quand elle se trompe, est sacrée et divine»; ces milliers de jeunes catholiques, formant le vœu généreux de bâtir une République chrétienne, libre, pure, fraternelle, ouverte à tous les hommes de bonne volonté; et, malgré les campagnes odieuses, les accusations d'hérésie, les perfidies de droite et de gauche,—(surtout de droite)—dont ces grands chrétiens étaient l'objet, la petite légion moderniste, avançant dans le rude défilé qui menait à l'avenir, le front serein, résigné aux épreuves, sachant qu'on ne peut rien édifier de durable, sans le cimenter de ses larmes et de son sang.

Le même souffle d'idéalisme vivant et de libéralisme passionné ranimait les autres religions en France. Un frisson de vie nouvelle parcourait les vastes corps engourdis du protestantisme et du judaïsme. Tous s'appliquaient, avec une noble émulation, à créer la religion d'une humanité libre, qui ne sacrifiât rien, ni de ses puissances d'enthousiasme, ni de ses puissances de raison.

Cette exaltation religieuse n'était pas le privilège des religions; elle était l'âme du mouvement révolutionnaire. Elle prenait là un caractère tragique. Christophe n'avait vu jusqu'alors que le bas socialisme,—celui des politiciens, qui faisaient miroiter aux yeux de leur clientèle affamée le rêve enfantin et grossier du Bonheur, ou, pour parler plus franc, du Plaisir universel que la Science, aux mains du Pouvoir, devait, disaient-ils, leur procurer. Contre cet optimisme nauséabond Christophe voyait se dresser la réaction mystique et forcenée de l'élite qui guidait au combat les Syndicats ouvriers. C'était un appel à «la guerre, qui engendre le sublime, qui seule peut redonner au monde mourant un sens, un but, un idéal». Ces grands Révolutionnaires, qui vomissaient le socialisme «bourgeois, marchand, pacifiste, à l'anglaise», lui opposaient une conception tragique de l'univers, «dont l'antagonisme est la loi», qui vit de sacrifice, de sacrifice perpétuel, constamment renouvelé.—Si l'on pouvait douter que l'armée, que ces chefs lançaient à l'assaut du vieux monde, comprit ce mysticisme guerrier appliquant à l'action violente Kant et Nietzsche à la fois, ce n'en était pas moins un spectacle saisissant que cette aristocratie révolutionnaire, dont le pessimisme enivré, la fureur de vie héroïque, la foi exaltée dans la guerre et dans le sacrifice, semblaient l'idéal militaire et religieux d'un Ordre Teutonique ou de Samouraï Japonais.

Rien déplus français, pourtant: c'était une race française, dont les traits se conservaient immuables depuis des siècles. Par les yeux d'Olivier, Christophe les retrouvait dans les tribuns et les proconsuls de la Convention, dans certains des penseurs, des hommes d'action, des réformateurs français de l'Ancien Régime. Calvinistes, jansénistes, jacobins, syndicalistes, partout le même esprit d'idéalisme pessimiste, luttant avec la nature, sans illusions et sans découragement,—l'armature de fer qui soutient la nation,—souvent, en la broyant.

Christophe respirait le souffle de ces luttes mystiques, et il commençait à comprendre la grandeur de ce fanatisme, où la France apportait une loyauté intransigeante, dont les autres nations, plus familières avec les combinazioni, n'avaient aucune idée. Comme tous les étrangers, il s'était donné d'abord le plaisir de faire des plaisanteries faciles sur la contradiction, trop manifeste, entre l'esprit despotique des Français et la formule magique dont leur République marquait au front les édifices. Pour la première fois, ils entrevit le sens de la Liberté belliqueuse qu'ils adoraient,—l'épée menaçante de la Raison. Non, ce n'était pas pour eux une simple rhétorique, une idéologie vague, comme il l'avait cru. Chez un peuple où les besoins de la raison étaient les premiers de tous, la lutte pour la raison dominait toutes les autres. Qu'importait que cette lutte parût absurde aux peuples qui se disaient pratiques? À un regard profond, les luttes pour la conquête du monde, pour l'empire ou pour l'argent, ne se montrent pas moins vaines; et des unes et des autres, dans un million d'années, il ne restera rien. Mais si ce qui donne son prix à la vie, c'est l'intensité de la lutte, où s'exaltent toutes les forces de l'être jusqu'à son sacrifice à un Être supérieur, peu de combats honorent plus la vie que l'éternelle bataille livrée en France pour ou contre la raison. Et à ceux qui en ont goûté l'âpre saveur, la tolérance apathique, tant vantée, des Anglo-Saxons, paraît fade et peu virile. Les Anglo-Saxons la rachètent, en trouvant ailleurs l'emploi de leur énergie. Mais leur énergie n'est point là. La tolérance n'est grande que quand, au milieu des partis, elle est un héroïsme. Dans l'Europe d'alors, elle n'était le plus souvent qu'indifférence, manque de foi, manque de vie. Les Anglais, arrangeant à leur usage une parole de Voltaire, se vantent volontiers que «la diversité des croyances a produit plus de tolérance en Angleterre» que ne l'a fait en France la Révolution.—C'est qu'il y a plus de foi dans la France de la Révolution que dans les croyances de l'Angleterre.

De ce cercle d'airain de l'idéalisme guerrier, des batailles de la Raison,—comme Virgile guidait Dante, Olivier conduisit Christophe par la main au sommet de la montagne, où se tenait, silencieuse et sereine, la petite élite des Français vraiment libres.

Nuls hommes plus libres au monde. La sérénité de l'oiseau qui plane dans le ciel immobile... À ces hauteurs, l'air était si pur, si raréfié, que Christophe avait peine à respirer. On voyait là des artistes qui prétendaient à la liberté illimitée du rêve,—subjectivistes effrénés, méprisant, comme Flaubert, « es brutes qui croient à la réalité des choses»;—des penseurs, dont la pensée ondoyante et multiple, se calquant sur le flot sans fin des choses mouvantes, allait «coulant et roulant sans cesse», ne se fixant nulle part, nulle part ne rencontrant le sol résistant, le roc, et «ne peignait pas l'être, mais peignait le passage», comme disait Montaigne, «le passage éternel, de jour en jour, de minute en minute»;—des savants qui savaient le vide et le néant universel, où l'homme a fabriqué sa pensée, son Dieu, son art, sa science, et qui continuaient à créer le monde et ses lois, ce rêve puissant d'un jour. Ils ne demandaient pas à la science le repos, le bonheur, ni même la vérité:—car ils doutaient de l'atteindre;—ils l'aimaient pour elle-même, parce qu'elle était belle, seule belle, seule réelle. Sur les cimes de la pensée, on voyait ces savants, pyrrhoniens passionnés, indifférents à la souffrance, aux déceptions, et presque à la réalité, écoutant, les yeux fermés, le concert silencieux des âmes, la délicate et grandiose harmonie des nombres et des formes. Ces grands mathématiciens, ces libres philosophes,—les esprits les plus rigoureux et les plus positifs du monde,—étaient à la limite de l'extase mystique; ils creusaient le vide autour d'eux; suspendus sur le gouffre, ils se grisaient de son vertige; dans la nuit sans bornes ils faisaient luire, avec une sublime allégresse, l'éclair de la pensée.

Christophe, penché auprès d'eux, essayait de regarder aussi; et la tête lui tournait. Lui, qui se croyait libre, parce qu'il s'était dégagé de toute autre loi que celles de sa conscience, il sentait, avec effarement, combien il l'était peu, auprès de ces Français affranchis même de toute loi absolue de l'esprit, de tout impératif catégorique, de toute raison de vivre. Pourquoi donc vivaient-ils?

—Pour la joie d'être libre, répondait Olivier.