XXXIII. —Un nouveau personnage est introduit sur la scène. —Encore une aventure qui survient à Olivier.

C'était vraiment plus de bonheur qu'Olivier n'en pouvait supporter. Etourdi et stupéfait à cette nouvelle inattendue, il ne pouvait ni pleurer, ni parler, ni même se tenir en place. À peine s'il pouvait se rendre compte à lui-même de ce qui s'était passé. Ce ne fut qu'après avoir fait une longue course dans les champs, que l'air frais du soir le rappela à ses sens et qu'il versa un torrent de larmes.

La nuit était déjà avancée et il s'en revenait à la maison, chargé de fleurs qu'il avait cueillies avec un soin particulier pour orner la chambre de la malade, lorsqu'il entendit le bruit d'une voiture qui s'avançait rapidement derrière lui. Il se retourna, et vit une chaise de poste attelée de deux chevaux qui couraient au galop. Comme la route en cet endroit était étroite, il se rangea de côté pour laisser passer la voiture.

Quand elle fut en face de lui, il entrevit un homme en bonnet de coton, dont les traits ne lui étaient pas inconnus, bien qu'il n'eût pas eu le temps de le reconnaître. En moins d'une seconde, l'homme au bonnet de coton mit la tête à la portière, et d'une voix de stentor cria au postillon d'arrêter (ce qui n'était pas chose facile de la manière dont les chevaux étaient lancés). À la fin cependant, ce dernier en étant venu à bout non sans peine, l'homme au bonnet de coton mit de nouveau la tête à la portière et appela Olivier par son nom.

—Ohé! monsieur Olivier! monsieur Olivier! mademoiselle Rose comment va-t-elle?

—Est-ce vous, Giles? cria Olivier courant à la voiture.

Giles se préparait à répondre, car le gland du bonnet de coton se montra derechef à la portière; mais il en fut empêché par un jeune homme qui le fit rasseoir brusquement, et qui, adressant à son tour la parole à Olivier:

—En un mot, lui dit-il, mieux ou pire?

—Mieux! . . . beaucoup mieux! répondit vivement Olivier.

—Dieu soit loué! s'écria le jeune homme. Vous en êtes bien sûr?

—Oui, Monsieur, répliqua Olivier. Le changement s'est opéré il y a quelques heures . . . M. Losberne affirme qu'elle est hors de danger.

Sans en dire davantage, le jeune homme ouvrit la portière, s'élança hors de la voiture, et prenant brusquement Olivier par le bras, il le tira en particulier.

—Vous êtes certain de ce que vous dites, n'est-ce pas, mon ami? demanda-t-il d'une voix tremblante. Vous ne voudriez pas me tromper en me donnant un espoir qui ne devrait pas se réaliser, n'est-il pas vrai?

—Oh! certainement non, Monsieur! répliqua Olivier. Je ne le ferais pas pour tout au monde, vous pouvez m'en croire! . . .. Voici les propres paroles de M. Losberne: Elle vivra encore longtemps pour notre bonheur à tous!  . . . J'étais présent quand il a dit cela à madame Maylie.

Des larmes d'attendrissement s'échappèrent des yeux de l'enfant au souvenir de cette scène touchante (le commencement de tant de bonheur), et le jeune homme lui-même, se tournant de côté pour cacher son émotion, garda quelque temps le silence.

Pendant tout ce temps, Giles, assis sur le marchepied de la voiture, ses coudes appuyés sur ses genoux, essuyait ses larmes avec un mouchoir de coton bleu parsemé de points blancs. À en juger par les yeux rouges de ce fidèle serviteur, son émotion n'était rien moins que feinte.

—Vous n'avez qu'à remonter dans la chaise de poste, Giles, et aller tout droit chez ma mère, dit le jeune homme; . . . je préfère marcher un peu pour me préparer à la voir . . .. Vous lui direz que je viens tout doucement.

—Je vous serais obligé, monsieur Henri, dit Giles donnant le dernier poli à son visage avec son mouchoir, je vous . . . serais . . . bien obligé si vous vouliez charger le postillon de ce message . . . Je pense qu'il n'est pas convenable que je paraisse ainsi devant les servantes. Si elles me voyaient en cet état, je perdrais toute mon autorité sur elles.

—Eh bien! reprit Henri Maylie en souriant, faites comme il vous plaira. Qu'il aille devant avec les valises . . . et vous, suivez-nous, si vous voulez . . . Seulement je vous engage à changer de coiffure, si vous ne voulez pas qu'on vous prenne pour un fou.

Giles, se rappelant qu'il avait son bonnet de coton sur la tête, le fourra bien vite dans sa poche, et prenant son chapeau, qui était dans la voiture, il s'en alla aussitôt. Le postillon se remit en route, et M. Maylie, Olivier, ainsi que Giles, suivirent tout doucement.

Tout en marchant, Olivier jetait de temps en temps un coup d'œil sur le nouveau venu. Il pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans; il était de moyenne taille; il y avait un air de franchise et de bonté sur son visage, qui d'ailleurs était noble et régulier; ses manières étaient aisées et prévenantes tout à la fois. Malgré la différence qui existe entre la jeunesse et la vieillesse, il ressemblait tellement à madame Maylie, qu'Olivier eût pu aisément deviner qu'il était le fils de cette dame, lors même que celui-ci n'aurait point parlé d'elle en cette qualité.

Il tardait à madame Maylie de voir son fils, au moment où celui-ci ouvrit la porte de la salle; et l'entrevue fut des plus touchantes.

—Bonne mère! dit le jeune homme, pourquoi ne m'avoir pas écrit plus tôt?

—J'avais écrit, reprit madame Maylie; mais, réflexion faite, j'ai cru qu'il serait plus prudent de n'envoyer la lettre qu'après avoir vu M. Losberne.

—Mais pourquoi, dit le jeune homme, pourquoi attendre au dernier moment? Si Rose fût . . . (je n'ose prononcer ce mot), si cette maladie s'était terminée différemment, ne vous seriez-vous pas reproché toute la vie votre silence? . . . Et moi, aurais-je jamais pu être heureux à l'avenir?

—S'il en eût été ainsi, répliqua madame Maylie, vos espérances eussent été entièrement détruites; et je ne sache pas que votre arrivée ici un jour plus tôt ou un jour plus tard eût été de bien grande importance.

—Qui peut en douter, ma mère? reprit le jeune homme . . . Vous savez combien je l'aime . . . Vous devez le savoir.

—Sans doute, repartit madame Maylie. Je sais fort bien qu'elle mérite l'amour le plus pur et le plus constant, un amour durable, cimenté par la plus solide amitié. Si je ne savais pas qu'un changement de conduite, de la part de celui qu'elle aimerait, dût briser son cœur, je ne trouverais pas ma tâche si difficile à remplir, et je n'éprouverais pas ce combat intérieur, quand je fais en sorte d'agir le plus consciencieusement possible en cette circonstance.

—Ceci n'est pas bien, ma mère! répliqua Henri. Supposez-vous donc que je sois si enfant, que je ne connaisse pas mon propre cœur, ou que je puisse me méprendre sur la nature de mes sentiments?

—Je pense, mon cher Henri, dit la bonne dame posant sa main sur l'épaule de son fils, que la jeunesse est sujette à des impulsions généreuses du cœur qui ne durent pas, et qu'il est certains sentiments qui, pour être partagés, n'en deviennent que plus passagers. Je sais en outre, poursuivit-elle en regardant fixement le jeune homme, qu'une femme qui peut rougir de sa naissance (bien qu'il n'y ait rien de sa faute) est exposée, ainsi que ses enfants, aux sarcasmes des sots; que son mari, quelque généreux qu'il soit d'ailleurs, peut un jour se repentir de l'avoir épousée dans un moment d'enthousiasme, et elle s'apercevoir de son indifférence et en mourir de douleur.

—Celui qui se conduirait ainsi serait indigne de porter le nom d'homme! s'écria Henri. Ce serait un brutal.

—C'est ainsi que vous pensez maintenant, Henri? dit la dame.

—Et que je penserai toujours, reprit le jeune homme. Tout ce que j'ai souffert depuis deux jours m'arrache l'aveu sincère d'une passion qui ne date pas d'hier, et que je n'ai pas conçue légèrement, vous le savez vous-même. Mes pensées, mes espérances, mon avenir, tout est en elle . . . Je ne vois rien au-delà de Rose. Si vous mettez un obstacle à mes désirs, vous m'ôtez la paix et le bonheur. Pensez-y sérieusement, ma mère, et connaissez mieux mes sentiments.

—Henri, reprit madame Maylie, c'est justement parce que je les connais que je ne voudrais pas qu'ils fussent froissés. Mais nous en avons assez dit sur ce sujet.

—Que Rose se prononce elle-même! dit Henri. Votre intention n'est pas de vous opposer à mes vœux, n'est-ce pas?

—Non, sans doute, repartit la bonne dame; mais réfléchissez-y vous-même.

—J'y ai réfléchi depuis des années, mes sentiments seront toujours les mêmes, répliqua Henri avec impatience, et pourquoi tarderais-je à me déclarer? Quel avantage en retirerais-je? Je n'en vois aucun. Non, avant que je quitte cette maison il faut que Rose m'entende!

—Elle vous entendra, dit madame Maylie se disposant à quitter la place.

—Où allez-vous donc, ma mère?

—Je m'en vais rejoindre Rose. Au revoir!

—Je vous reverrai ce soir? demanda vivement Henri.

—Tout à l'heure, répondit sa mère, quand j'aurai parlé à notre jeune malade.

—Vous lui direz que je suis ici? dit Henri.

—Sans doute, reprit la bonne dame.

—Dites-lui aussi combien j'ai été inquiet . . . combien j'ai souffert de la savoir malade . . . et comme il me tarde de la voir. Vous ferez cela pour l'amour de moi, n'est-ce pas, bonne mère?

—Oui, dit madame Maylie; je lui dirai tout cela. Ayant dit ces mots, elle pressa tendrement la main de son fils et disparut.

Pendant ce dialogue entre le fils et la mère; M. Losberne et Olivier s'étaient tenus à l'écart, à l'extrémité opposée de la salle. Le premier alors s'avançant vers Henri, lui tendit la main, et après maintes salutations de part et d'autre, le docteur, en réponse aux questions multipliées du jeune homme, lui donna un détail exact des progrès de la maladie de Rose et de l'heureux changement qui s'était opéré dans la soirée; ce qui s'accordait parfaitement avec ce qu'Olivier lui avait dit en chemin.

—Avez-vous tiré quelque chose d'extraordinaire depuis peu, Giles? demanda le docteur se tournant vers ce dernier, qui, tout en s'occupant de défaire des malles, prêtait une oreille attentive à ce qu'on disait de sa jeune maîtresse.

—Non, Monsieur, répondit Giles rougissant jusque dans le blanc des yeux.

—Et n'avez-vous mis la main sur aucun voleur? ajouta le docteur avec malice.

—Du tout, Monsieur, reprit Giles avec beaucoup de gravité.

—J'en suis vraiment fâché, repartit le docteur. Vous vous acquittez si bien de ces sortes de choses! . . . Et Brittles, comment va-t-il?

—Le jeune homme se porte très bien, Dieu merci! répliqua Giles reprenant son air de protecteur. Il m'a chargé de vous présenter ses civilités respectueuses.

—Fort bien! dit M. Losberne. À propos, Giles! en vous voyant cela me rappelle que la veille du jour où l'on m'a dépêché un courrier pour venir en toute hâte auprès de mademoiselle Rose, je me suis acquitté pour votre maîtresse d'une petite commission en votre faveur. Voulez-vous venir ici un instant, que je vous dise un mot en particulier?

Giles s'avança vers l'embrasure de la fenêtre d'un air important et étonné tout à la fois, et, après avoir eu avec le docteur une petite conférence à voix basse qu'il termina par un grand nombre de courbettes, il se retira avec une aisance peu commune. Le sujet de cette conférence ne fut point connu au salon, mais on en fut instruit à la cuisine; car M. Giles s'y rendit tout droit, et s'étant fait apporter un pot de bière et des verres, il annonça avec un air de bienveillante dignité qui produisit le plus grand effet, qu'en considération de sa belle conduite lors de la tentative de vol, il avait plu à sa maîtresse de déposer à la caisse d'épargne la somme de vingt-cinq livres sterling en son nom à lui et pour son propre compte.

Le reste de la soirée se passa gaiement au salon, car M. Losberne était de bonne humeur; et, bien que Henri Maylie fût pensif et en même temps très fatigué, il ne put tenir contre les saillies et les bons mots du docteur, qui raconta plusieurs anecdotes au sujet de sa profession, et qui fit des plaisanteries sans nombre, toutes plus drôles les unes que les autres: de sorte qu'Olivier, qui n'avait jamais entendu rien de semblable, ne put s'empêcher de rire aux éclats, à la grande satisfaction du docteur, qui riait lui-même à gorge déployée des farces qu'il débitait, et que cette folle gaieté gagna bientôt Henri Maylie, qui suivit leur exemple.

Le lendemain matin, Olivier se leva plus frais et plus dispos, et il vaqua à ses occupations ordinaires avec plus de plaisir et de courage qu'il ne l'avait fait les jours précédents.

Une chose digne de remarque et qui n'échappa point à Olivier, c'est qu'il n'était plus seul dans ses excursions matinales. Dès la première fois qu'Henri Maylie l'eut vu revenir à la maison chargé de bouquets, il s'était pris tout à coup d'une telle passion pour les fleurs, et il les assemblait avec tant de goût, qu'il eut bientôt surpassé dans cet art son jeune compagnon. Mais, si Olivier était en arrière quant à cela, il savait mieux où trouver les plus belles, et chaque matin nos deux amis parcouraient la plaine et ne revenaient jamais les mains vides à la maison. Quand parfois, pour respirer un air plus pur, Rose laissait sa fenêtre entrouverte, on eût pu apercevoir à l'intérieur, dans un vase rempli d'eau, un joli petit bouquet dont les fleurs étaient artistement mélangées. Un bouquet nouveau succédait chaque jour à celui de la veille, qu'on gardait bien précieusement, quoiqu'il fût fané, et Olivier remarqua que chaque fois que M. Losberne se promenait dans le jardin, il ne manquait jamais de lever les yeux vers la fenêtre sur laquelle était le petit vase, et qu'alors il branlait la tête de la manière la plus expressive. Cependant Rose se rétablissait et recouvrait ses forces de jour en jour.

Quoique la jeune convalescente ne fût pas encore en état de quitter la chambre, et que les promenades accoutumées du soir n'eussent plus lieu que très rarement, Olivier n'en trouvait pas pour cela le temps long. Il redoubla d'assiduité auprès du bon vieillard, qui lui donnait des leçons, et il travailla avec tant d'ardeur qu'il fut lui-même étonné des progrès rapides qu'il fit. C'est pendant qu'il poursuivait ainsi le cours de ces études, qu'il fut grandement alarmé par un incident imprévu.

La petite salle qui lui servait de cabinet d'étude était située au rez-de-chaussée, sur le derrière de la maison. Elle était éclairée par une fenêtre à treillage autour de laquelle s'entrelaçaient le chèvrefeuille et le jasmin, qui répandaient à l'intérieur un parfum délicieux. Elle avait vue sur un jardin correspondant par un guichet avec un petit clos au bout duquel étaient de verts bocages et des prairies émaillées de fleurs. Comme il n'y avait point d'habitation tout près dans cette direction, la perspective en était immense.

Un soir que les premières ombres de la nuit commençaient à couvrir la terre, Olivier était assis à une table auprès de la fenêtre de son cabinet, les yeux fixés sur ses livres. Comme il avait fait ce jour-là une chaleur excessive, et qu'il avait lui-même beaucoup travaillé, il s'assoupit par degrés et s'endormit insensiblement.

Olivier savait parfaitement qu'il était dans sa petite salle d'étude avec ses livres posés sur une table devant lui, et qu'un doux zéphyr agitait le feuillage au-dehors; cependant il dormait. Tout à coup la scène changea, l'air devint plus épais, et il se crut de nouveau dans la maison du juif, où le hideux vieillard, de sa place accoutumée, au coin de la cheminée, le montrait du doigt en parlant tout bas à un autre individu assis à côté de lui, et qui tournait le dos à l'enfant.

—Chut! disait Fagin; c'est bien lui! allons-nous-en!

—Lui! répliqua l'autre, pensez-vous que je ne le reconnaisse pas? S'il se trouvait au milieu d'une foule de démons qui prissent la même forme et la même figure, il y aurait quelque chose qui me le ferait découvrir parmi eux tous. S'il était à cinquante pieds sous terre et que le hasard me conduisît sur sa tombe, je saurais bien qu'il est enterré là, bien qu'il n'y eût rien pour me l'indiquer. Que la foudre l'écrase!

Il semblait y avoir tant de haine dans les paroles de cet homme, qu'Olivier s'éveilla en sursaut et tressaillit d'épouvante.

Grand Dieu! là, là . . . à sa fenêtre, tout près de lui . . . si près qu'ils auraient pu le toucher avant qu'il eût eu le temps de se sauver, il aperçut le juif qui le regardait! . . . Son regard perçant rencontra le sien . . . et à côté de l'affreux vieillard . . . à cette même fenêtre, pâle de rage ou de frayeur, ou peut-être des deux, était ce même homme qui lui avait parlé si brusquement à la porte de l'auberge.

En moins de rien ils disparurent aussi vite que l'éclair; mais ils l'avaient reconnu et lui de même, et leurs regards étaient restés gravés dans sa mémoire aussi profondément que sur la pierre. D'abord il resta pétrifié un instant; puis, sautant par la fenêtre dans le jardin, il donna l'alarme en jetant de grands cris.

XXXIV. —Résultat peu satisfaisant de l'aventure d'Olivier. —Entretien de quelque importance entre Henri Maylie et mademoiselle Rose.

Lorsque les commensaux du logis, attirés par les cris d'Olivier, furent arrivés en toute hâte dans le jardin, ils trouvèrent ce pauvre enfant pâle et agité montrant du doigt la prairie, derrière la maison, et ayant à peine la force d'articuler ces mots:

—Le juif! le juif!

Giles ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire; mais Henri Maylie, à qui sa mère avait raconté l'histoire d'Olivier, fut bien vite au fait.

—Quel chemin a-t-il pris? demanda-t-il, s'armant d'un gros bâton qui était dans un coin.

—Par là! dit Olivier montrant du doigt la direction que les deux hommes avaient prise. Je les ai perdus de vue à l'instant.

—Alors, ils sont dans le fossé, reprit Henri. Suivez-moi d'aussi près que vous pourrez. Ayant dit cela, il sauta par-dessus la haie, et courant d'une telle vitesse que les autres eurent beaucoup de peine à marcher sur ses traces.

Giles suivit du mieux qu'il put, ainsi fit Olivier; et M. Losberne, qui était allé faire une promenade dans les champs, venant à rentrer sur ces entrefaites, sauta par-dessus la haie comme avaient fait les trois autres, et, se relevant avec plus d'agilité qu'on ne l'aurait cru, les suivit d'assez près les appelant tout le long du chemin pour savoir la cause de leur excursion.

Ils coururent ainsi d'un seul trait jusqu'à l'angle d'un champ indiqué par Olivier. Alors Henri Maylie, qui était arrivé le premier, s'étant mis à visiter le fossé et la haie, les autres le rejoignirent pendant ce temps, et Olivier put expliquer à M. Losberne le motif de cette poursuite.

Leurs recherches furent inutiles; ils n'aperçurent même pas les traces des pas des deux fugitifs. Ils se trouvaient alors sur le sommet d'une colline qui dominait la plaine à trois ou quatre milles à la ronde. Le village était dans le fond à gauche; mais en supposant que les deux hommes eussent voulu s'y réfugier, il leur eût fallu faire en rase campagne un circuit qu'il leur avait été impossible de parcourir en si peu de temps. Il y avait bien un petit bois qui bordait la prairie dans une autre direction; mais ils n'avaient pu y arriver par la même raison.

—Il faut que ce soit un rêve; Olivier! dit Henri Maylie prenant celui-ci à part.

—Oh! non, bien sûr, Monsieur! répliqua Olivier, que le souvenir de l'affreux vieillard fit tressaillir involontairement, je l'ai trop bien vu pour cela . . . Je les ai vus tous deux comme je vous vois maintenant.

—Qui était l'autre? demandèrent en même temps le jeune homme et M. Losberne.

—Celui dont je vous ai parlé, qui m'a brusqué si fort à la porte de l'auberge, dit Olivier. Nous nous sommes trop bien regardés l'un l'autre pour que je puisse m'y tromper . . . Je jurerais que c'est lui.

—Vous êtes sûr que c'est bien de ce côté qu'ils se sont sauvés? demanda Henri.

—J'en suis aussi certain qu'il est vrai qu'ils étaient à ma fenêtre, reprit Olivier montrant du doigt la haie qui sépare le jardin de la prairie. Le plus grand a sauté à cet endroit même, et le juif a passé par cette trouée que voici à droite.

Henri Maylie et M. Losberne se regardèrent et parurent satisfaits des réponses d'Olivier. Cependant aucun indice de personnes qui s'enfuient précipitamment ne s'offrit à leurs yeux: l'herbe haute n'était foulée nulle part, excepté dans les endroits où ils avaient marché eux-mêmes; le bord des fossés n'était que boue; mais en aucun lieu cette houe ne portait l'empreinte de souliers d'homme.

—Voilà qui est bien étrange! dit Henri.

—Etrange! répéta le docteur; Blathers et Duff eux-mêmes y perdraient leur latin.

Malgré le peu de succès qu'ils obtinrent de leurs recherches, ils n'y renoncèrent que lorsque la nuit qui s'avançait les eut rendues tout à fait inutiles; encore ne le firent-ils qu'à regret. Giles, muni du signalement des deux hommes, fut envoyé dans les cabarets du village où ils auraient pu être à boire ou à s'amuser; mais il ne rapporta aucune nouvelle qui servît à éclaircir ou à dissiper ce mystère.

Le lendemain on fit de nouvelles perquisitions sans obtenir un meilleur résultat. Le jour suivant, M. Maylie et Olivier se rendirent au bourg voisin dans l'espoir d'apprendre quelque chose relativement aux deux hommes; mais ils ne revinrent pas plus savants qu'ils n'étaient partis. On finit bientôt par oublier cette affaire, à l'exemple de tant d'autres qui meurent d'elles-mêmes quand le merveilleux en est passé.

Cependant Rose se rétablissait à vue d'œil. En peu de jours elle fut en état de sortir, et, se mêlant de nouveau avec la famille, elle ramena la joie dans tous les cœurs.

Mais, quoique cet heureux changement produisit un effet visible sur le petit cercle d'amis, et que le bonheur et la gaieté régnassent encore une fois dans la maison, il existait parfois chez certains d'entre eux (et Rose était du nombre) une contrainte inaccoutumée qu'Olivier ne put s'empêcher de remarquer. Madame Maylie s'enfermait souvent avec son fils pendant des heures entières, et la jeune fille parut plus d'une fois dans la salle les yeux encore tout humides de larmes. Après que M. Losberne eut fixé le jour de son départ pour Chertsey, cette contrainte redoubla: il était donc évident qu'il se passait quelque chose qui affectait visiblement la jeune demoiselle et une autre personne encore.

Un matin que Rose était seule dans la salle à manger, Henri Maylie entra et lui demanda en hésitant la permission de l'entretenir un instant.

—Quelques minutes, Rose! . . . seulement quelques minutes! dit Henri approchant sa chaise de celle de la jeune fille. Ce que j'ai à vous dire s'est déjà présenté de soi-même à votre esprit. Vous n'ignorez pas mes plus chères espérances; mes sentiments vous sont connus, bien que je ne vous les aie pas déclarés moi-même.

Rose, qui était restée très pâle depuis le moment où Henri Maylie était entré, fit seulement un signe de tête, et, s'amusant à effeuiller quelques fleurs qu'elle tenait à la main, elle attendit en silence qu'il continuât.

—Il y a longtemps que je devrais être parti, dit Henri.

—En effet, reprit Rose. Pardonnez-moi de parler ainsi, mais je désirerais que vous le fussiez.

—Je suis venu ici entraîné par la plus affreuse de toutes les craintes, reprit le jeune homme: celle de perdre l'objet de toutes mes affections . . . l'être qui m'est plus cher que la vie . . . celle enfin sur qui je fonde mes désirs et mon espoir.

Des larmes s'échappèrent en ce moment des yeux de la jeune fille.

—Un ange! poursuivit Henri, une créature aussi pure que les anges du ciel flottait entre la vie et la mort. Oh! qui pouvait penser, lorsque le séjour des bienheureux dont elle était si digne allait lui être ouvert, qu'elle dût connaître encore les misères et les chagrins de ce monde! Rose! . . . Rose! Vous vous rétablîtes de jour en jour, je dirai presque d'heure en heure, et j'épiai ce changement de la mort à la vie avec la plus vive anxiété . . . Et si l'affection que je vous porte m'a fait répandre des larmes d'attendrissement et de joie, ne m'en faites point un reproche, car elles ont adouci mes peines et rendu le calme à mes sens.

—Ce n'était point mon intention, dit Rose avec une émotion visible. J'aurais seulement désiré, dans votre intérêt, vous voir reprendre des occupations plus sérieuses et plus dignes de vous.

—Et quelle occupation plus digne de moi que de m'efforcer de gagner un cœur comme le vôtre? dit Henri. Depuis longtemps je ne cherche à me faire un nom que pour vous l'offrir. Bien que ce temps ne soit pas encore arrivé, acceptez ce cœur qui vous appartient depuis si longtemps . . . De votre réponse dépend mon avenir.

—Votre conduite a toujours été noble et généreuse, dit Rose cherchant à maîtriser son émotion.

—Dois-je faire tous mes efforts pour vous mériter? dites, Rose!

—Au contraire, reprit Rose, vous devez chercher à m'oublier, non pas comme la compagne et l'amie de votre enfance, cela me ferait trop de peine, mais comme l'objet de votre amour.

Il s'ensuivit un instant de silence, pendant lequel Rose, portant la main à ses yeux, donna un libre cours à ses larmes.

—Et quelles sont vos raisons, Rose, pour agir ainsi? dit enfin Henri d'un air chagrin. Puis-je les savoir?

—Sans doute, répliqua Rose, vous avez droit de les connaître. Tout ce que vous pourriez dire ne me fera pas changer de résolution . . .

—Pour vous?

—Oui, Henri. Je me dois à moi-même, pauvre jeune fille sans parents, sans fortune et sans nom, de ne pas donner à penser au monde que, par un motif d'intérêt, j'aurais encouragé une première passion de jeune homme et que j'aie été un obstacle à ses projets futurs.

—Si votre inclination s'accorde avec ce que vous croyez votre devoir! dit Henri.

—Non, répliqua Rose rougissant extrêmement. Ne le croyez pas!

—Alors vous partagez mon amour? répliqua Henri. Dites, Rose, dites seulement cela, et vous adoucirez l'amertume de ce cruel désappointement.

—Si je l'avais pu sans faire tort à celui que j'aime, dit Rose, j'aurais peut-être . . .

—Reçu cette déclaration bien différemment? reprit vivement Henri. Dites, Rose, avouez-moi cela du moins!

—C'est vrai, répliqua la jeune fille dégageant sa main de celle d'Henri. Mais pourquoi prolonger un entretien qui m'est si pénible, bien qu'il me procure le bonheur de savoir qu'un jour j'aurai occupé la meilleure place dans votre cœur? Adieu, Henri; jamais pareil entretien ne sera renouvelé entre nous. Qu'une franche et pure amitié nous unisse comme par le passé.

—Encore un mot! dit Henri: que j'entende vos raisons de votre propre bouche. Faites-moi connaître le motif de votre refus.

—L'avenir qui se prépare pour vous est brillant, dit Rose avec fermeté; tous les honneurs attachés aux grands talents vous sont préparés; . . . vous avez des amis puissants qui vous aideront de tout leur pouvoir; . . . mais ces amis sont fiers, et je ne me mêlerai jamais avec des gens qui pourraient mépriser ma mère; encore moins voudrais-je envelopper dans ma disgrâce le fils de celle qui m'en a tenu lieu. En un mot, poursuivit la jeune fille en détournant la tête, mon nom porte une tache que le monde ferait retomber sur des innocents: je la garderai pour moi, et la honte en sera pour moi seule.

—Un dernier mot, Rose! plus qu'un mot! s'écria Henri se mettant devant elle comme elle allait se retirer. Si j'avais été moins heureux (selon que le monde considère le bonheur), si ma vie eût été simple et obscure; . . . si j'avais été pauvre, malade et abandonné de tout le monde, auriez-vous rejeté mes offres?

—Ne me forcez pas à répondre, dit Rose. Il n'en est pas ainsi, et jamais ce ne sera. Ce n'est pas bien à vous de me presser ainsi.

—Si votre réponse doit être ce que j'ose presque espérer, repartie Henri, elle jettera un rayon de bonheur sur ma triste destinée, Rose! au nom de l'affection que je vous porte, au nom de tout ce que j'ai souffert et de ce que je suis condamné à souffrir à cause de vous, répondez à cette seule question!

—Si votre destinée eût été tout autre, répliqua la jeune fille, s'il n'y eût pas eu une si grande différence entre votre sort et le mien, si j'avais pu vous rendre l'existence plus douce et que je ne dusse pas être un obstacle à votre avancement dans le monde, cet entretien eût été moins pénible. J'ai bien sujet d'être heureuse . . . très heureuse, maintenant; mais alors, Henri, je l'eusse été encore bien davantage! Je ne puis empêcher cette faiblesse; mais ma résolution n'en sera que plus forte, dit-elle tendant la main à Henri. Il faut vraiment que je vous quitte.

—Je ne vous demande qu'une chose, dit Henri. Permettez-moi (dans un an ou peut-être plus tôt) de vous entretenir une seule et dernière fois à ce sujet.

—Non pas pour me presser de changer ma détermination, reprit Rose avec un sourire mélancolique, ce serait inutile.

—Non, répliqua Henri, mais pour vous l'entendre répéter, si vous voulez. Je déposerai alors à vos pieds mon état et ma fortune; et si vous persistez dans votre résolution, je vous promets de ne rien faire pour la changer.

—Eh bien! soit, reprit Rose, ce ne sont que des chagrins de plus que je me prépare; mais à cette époque je serai peut-être plus en état de les supporter.

Elle tendit de nouveau sa main à Henri, et ils se séparèrent.

XXXV. —Qui, bien qu'il soit court, n'en est pas moins d'une certaine importance pour cette histoire, en ce qu'il fait suite au chapitre précédent, et qu'il conduit nécessairement au chapitre suivant.

—Ainsi vous êtes bien décidé à m'accompagner, ce matin? dit le docteur à Henri Maylie au moment où celui-ci entra dans la salle à manger, où M. Losberne et Olivier l'attendaient pour déjeuner. Vous n'êtes pas dans les mêmes dispositions une heure de suite.

—Vous me direz tout le contraire un de ces jours, répondit Henri en rougissant.

—Je désire en avoir le sujet, reprit le docteur, quoiqu'à vous parler franchement je ne le pense pas du tout. Hier matin, vous aviez tout à coup résolu de rester ici, et, comme un bon fils, d'accompagner madame Maylie au bord de la mer; l'après-midi, vous annoncez que vous me ferez l'honneur de venir avec moi, aussi loin que je vais moi-même, sur la route de Londres; et le soir vous me pressez avec beaucoup de mystère de partir avant que ces dames soient levées; ce qui fait qu'Olivier est cloué là, sur sa chaise, à vous attendre, au lieu de parcourir les champs et de s'occuper de botanique comme il fait tous les matins. C'est très mal! n'est-ce pas, Olivier?

—J'aurais été au désespoir de ne pas m'être trouvé à la maison, au moment de votre départ, croyez-le bien, Monsieur! répondit Olivier.

—Voilà ce qui s'appelle un charmant garçon! reprit le docteur. Mais, plaisanterie à part, Henri, auriez-vous reçu quelque lettre des gens de la haute volée, que vous êtes si impatient de partir?

—Les gens de la haute volée ne m'ont pas écrit une seule fois depuis que je suis ici; et il n'est guère probable non plus qu'à cette saison de l'année il arrive rien qui nécessite ma présence parmi eux.

—Alors, répliqua le docteur, vous êtes bien étonnant! . . . Mais ils vous auront au parlement, il n'y a pas de doute.

Henri Maylie parut un instant sur le point de faire quelques remarques qui n'eussent pas peu étonné le docteur; mais il se contenta de dire:

—Nous verrons plus tard; et la conversation finit là. Peu de temps après, la chaise de poste arriva devant la maison, Giles entra pour prendre le bagage, et M. Losberne le suivit jusqu'à la porte de la rue pour le voir charger.

—Olivier! dit Henri à demi-voix, j'ai quelque chose à vous dire.

Olivier suivit M. Maylie vers l'embrasure d'une fenêtre, étrangement surpris du contraste frappant qu'offrait la conduite du jeune homme, triste et gai tour à tour.

—Vous commencez à bien écrire, maintenant, n'est-ce pas?

—Mais . . . assez bien, Monsieur, répondit celui-ci.

—Je ne reviendrai pas à la maison de quelque temps peut-être; je désirerais que vous m'écrivissiez . . . voyons un peu, disons une fois tous les quinze jours; le lundi.

—Avec le plus grand plaisir, Monsieur! s'écria Olivier enchanté de cette marque de confiance de la part du fils de sa bienfaitrice.

—J'aimerais apprendre de vous comment . . . ma mère . . . et . . . mademoiselle Maylie se portent, poursuivit le jeune homme. Ecrivez-moi au long et parlez-moi des promenades que vous faites le soir, du sujet de vos entretiens; et dites-moi surtout si ces dames paraissent heureuses . . . Vous comprenez bien, n'est-ce pas?

—Oh! certainement, Monsieur! répliqua Olivier.

—Il n'est pas nécessaire de leur en parler, ajouta Henri affectant un air indifférent. Cela obligerait sans doute ma mère à m'écrire plus souvent; et je voudrais, autant, que possible, lui éviter cette peine.

Olivier promit d'écrire de longues lettres et de garder fidèlement le secret; et M. Maylie prit congé de lui après l'avoir assuré de son estime et de sa protection.

Le docteur était déjà dans la chaise de poste. Henri jeta un coup d'œil furtif vers la fenêtre de Rose, et s'élança dans la voiture.

—En route! s'écria-t-il. Ventre à terre, postillon!

—Pas si vite, postillon! s'écria le docteur baissant vivement le châssis de devant.

La chaise de poste s'éloigna aussitôt et les roues tournaient avec une telle vitesse qu'il eût été impossible à l'œil de les suivre.

Mais la chaise de poste était déjà à trois ou quatre milles de la demeure de nos amis, qu'une autre personne était encore là, les yeux fixés sur l'endroit où elle avait disparu: car à cette même fenêtre vers laquelle Henri avait jeté un coup d'œil furtif avant de monter en voiture, derrière le rideau blanc qui l'avait dérobée aux regards du jeune homme, était Rose elle-même.

—Il semble être heureux! se dit-elle enfin. J'ai craint un moment le contraire . . . Je me trompais . . . J'en suis contente . . . très contente!

XXXVI. —Dans lequel, en se reportant au chapitre XXVII de cet ouvrage, on apercevra un contraste malheureusement trop commun dans le mariage.

M. Bumble était assis dans le parloir du dépôt de mendicité, les yeux tristement fixés vers le foyer, où, à cause de la belle saison, il n'y avait point de feu.

La tristesse de M. Bumble n'était pas la seule chose qui dût exciter la compassion. Tout en sa personne annonçait qu'un grand changement avait eu lieu dans sa position sociale. Qu'étaient devenus le tricorne et l'habit galonné? . . . Il portait bien, comme auparavant, une culotte courte et des bas de coton noirs; mais ce n'était plus la culotte de drap peluché. L'habit avait bien de larges basques, de même que l'autre; mais qu'il était différent de ce dernier! L'élégant tricorne était remplacé par un modeste chapeau rond: M. Bumble enfin n'était plus bedeau.

M. Bumble avait épousé madame Corney, et il était devenu maître du dépôt de mendicité.

—Dire qu'il y aura demain deux mois que nous sommes mariés!

On eût pu croire, d'après ce que venait de dire M. Bumble, que ce court espace de temps avait compris toute une existence de bonheur; mais le soupir prouvait assez le contraire.

—Je me suis vendu pour six cuillers à thé, une paire de pinces à sucre, un pot au lait, quelques méchants meubles d'occasion et vingt livres sterling. Je puis bien dire que j'ai été raisonnable! Faut avouer que c'est bon marché!

—Bon marché! bon marché! cria une voix aigre à l'oreille de M. Bumble. Moins que cela eût été encore plus que vous ne valez.

M. Bumble se retourna et se trouva face à face avec son intéressante moitié, qui avait saisi imparfaitement je sens de ces quelques paroles.

—Madame Bumble! dit celui-ci d'un air sévère et sentimental.

—Eh bien? reprit la dame.

—Ayez un peu la bonté de me regarder, si vous voulez bien! Si elle soutient mon regard, se dit M. Bumble en lui-même, elle peut tout braver. Jamais (du moins que je sache) il n'a manqué de produire le plus grand effet sur les pauvres . . . Si elle peut le supporter, mon autorité est perdue à tout jamais.

Le fait est que la matrone ne fut nullement déconcertée par celui que lui lança M. Bumble. Bien loin de là, elle affecta la plus grande indifférence, et poussa le mépris jusqu'à rire au nez de son mari d'aussi bon cœur, en apparence, et avec autant de bruit que si c'eût été naturel.

Etonné d'une chose à laquelle il s'attendait si peu, M. Bumble ne sut s'il devait en croire ses yeux et ses oreilles. Il redevint pensif et ne fut tiré de sa rêverie que par la voix de sa moitié.

—Allez-vous rester là toute la journée à ronfler? demanda celle-ci.

—Je resterai là aussi longtemps qu'il me semblera convenable, entendez-vous, Madame! reprit M. Bumble. Et, quoique je ne ronfle pas, je ronflerai, je bâillerai, j'éternuerai, je rirai, je chanterai, je crierai selon que l'idée m'en prendra et en conséquence de mes prérogatives.

—Vos prérogatives! s'écria madame Bumble.

—J'ai dit le mot, Madame! observa le ci-devant bedeau. Les prérogatives de l'homme . . . c'est de commander.

—Et quelles sont les prérogatives de la femme, s'il vous plaît?

—C'est d'obéir, Madame! répondit M. Bumble d'une voix de tonnerre. Feu votre premier mari (l'infortuné Corney) aurait dû vous l'apprendre; et peut-être bien que, s'il l'avait fait, il serait encore de ce monde . . . Je le souhaiterais de tout mon cœur, pauvre cher homme!

Madame Bumble vit d'un coup d'œil que le moment décisif était venu, et qu'il fallait porter un grand coup pour assurer la maîtrise en faveur de l'un ou de l'autre. Aussi, à peine eut-elle entendu l'allusion faite à la mémoire du défunt, que se laissant tomber sur une chaise, elle s'écria que M. Bumble n'était qu'un brutal, et elle versa un torrent de larmes.

Mais les larmes n'étaient pas choses qui dussent trouver accès auprès du cœur de M. Bumble, lequel était à l'épreuve de l'eau.

—Cela dégage les poumons, lave le visage, exerce les yeux et adoucit le caractère, ajouta-t-il; ainsi pleurez, pleurez, ma chère!

En même temps, M. Bumble prit son chapeau, qui était accroché à une patère, et se coiffant un tant soit peu de côté (en vrai luron), et comme le doit tout homme qui a établi sa supériorité d'une manière convenable, il mit ses deux mains dans ses poches et se dirigea, en sautillant, vers la porte, se donnant les airs d'un franc vaurien.

La ci-devant madame Corney avait essuyé ses pleurs, parce que c'était moins fatigant que d'en venir aux mains; mais elle était toute prête à employer ce dernier moyen, ainsi que M. Bumble fut bientôt à même de s'en apercevoir. Un bruit sourd frappa son oreille, et au même instant son chapeau vola à l'extrémité de la salle. Cette action préliminaire laissant son chef à nu, la bonne dame le prit d'une main par la gorge, et de l'autre lui asséna une volée de coups de poings sur la tête avec une vigueur et une dextérité peu communes.

En ce moment, madame Bumble fit quelques pas en avant pour replacer le tapis, qui avait été foulé aux pieds dans la lutte, et M. Bumble s'échappa aussitôt de la salle.

M. Bumble fut grandement surpris et joliment battu. Il avait une propension décidée à faire le fanfaron; et cette propension lui faisait trouver un certain plaisir à exercer une petite tyrannie sur ceux qui lui étaient subordonnés: il n'est pas besoin de dire qu'il était poltron.

Mais la mesure de sa dégradation n'était pas encore remplie, et un autre affront lui était réservé. Après avoir parcouru l'établissement dans tous les sens, pensant pour la première fois que la loi concernant les pauvres était trop sévère, et que ceux qui abandonnaient leurs femmes en les laissant aux frais de la paroisse étaient plus à plaindre qu'à blâmer, en ce qu'ils avaient dû nécessairement beaucoup souffrir, M. Bumble se trouva près de la buanderie où les femmes du dépôt lavaient ordinairement le linge de la paroisse, et la conversation lui sembla sur un diapason plus haut que de coutume.

—Hom! fit le digne homme reprenant cet air de dignité qui lui était naturel, ces pauvresses, du moins, continueront de respecter mes prérogatives. Eh bien! que signifie ce bruit! Allez-vous bientôt vous taire, vous, vieilles sorcières!

Disant cela, M. Bumble ouvrit la porte et s'avança d'un air courroucé; mais à peine eut-il fait quelques pas qu'il se radoucit en apercevant son épouse, qu'il ne s'attendait pas à rencontrer là.

—Ma chère amie, dit-il, je ne vous savais pas ici.

—Vous ne saviez pas! reprit l'aimable dame; et qu'y venez-vous faire vous-même?

—Je pensais qu'elles parlaient trop pour bien faire leur ouvrage, ma chère amie, répondit M. Bumble regardant d'un air effaré deux vieilles femmes occupées à savonner dans un baquet et se communiquant leur étonnement au sujet de l'humilité du maître du dépôt.

—Vous pensiez qu'elles parlaient trop, n'est-ce pas? dit la matrone. Et de quoi vous mêlez-vous?

—Mais, ma chère amie! . . . reprit humblement M. Bumble.

—Encore une fois, de quoi vous mêlez-vous? demanda la matrone.

—Il est vrai que vous êtes la maîtresse ici, répondit celui-ci du même ton; mais je pensais que vous pouviez bien ne pas y être en ce moment.

—Voulez-vous que je vous dise, monsieur Bumble, reprit la dame, nous n'avons nullement besoin de vous ici, et vous aimez trop à fourrer votre nez dans les choses qui ne vous regardent pas. Il n'y a pas une seule personne dans cette maison qui ne se moque de vous aussitôt que vous avez le dos tourné; et par vos niaiseries vous vous rendez si ridicule que vous êtes la risée de tout le monde à chaque instant du jour. Allons, sortez d'ici!

À la vue des deux vieilles pauvresses qui ricanaient entre elles, M. Bumble éprouva un serrement de cœur et il hésita un instant; mais son épouse, dont l'impatience ne souffrait point de retard, saisit une cuiller à pot, la plongea dans l'eau de savon, et, lui montrant du doigt la porte, elle lui ordonna de sortir, sous peine de recevoir le liquide sur sa noble personne.

Que pouvait faire M. Bumble? Il regarda autour de lui d'un air contrit et fila bien vite. À peine avait-il passé le seuil de la porte que les éclats de rire des deux vieilles redoublèrent avec plus de force qu'auparavant. Il les entendit et en fut pénétré jusqu'au fond du cœur. Il ne manquait plus que cela. Il était dégradé à leurs yeux; il avait perdu son aplomb et son autorité sur les pauvres de l'établissement; il était tombé du faîte des grandeurs et de la splendeur du bedléisme à l'état le plus avilissant de mari mené par sa femme.

—Et tout cela dans l'espace de deux mois! dit M. Bumble l'esprit plein de ces tristes pensées. Deux mois!

C'en était trop: M. Bumble donna un soufflet au petit garçon qui lui ouvrit la grande porte, car au milieu de ses rêveries il était arrivé sous le portail, et il s'élança dans la rue.

Il marcha comme un fou, prenant tantôt à gauche, tantôt à droite, jusqu'à ce que l'air et l'exercice l'eussent un peu calmé: alors il se sentit altéré. Il passa devant plusieurs tavernes sans qu'elles attirassent son attention; et en apercevant une entre autres située dans un enfoncement, il s'y arrêta.

Un homme y était assis à une table: il était brun et d'assez belle taille; un long manteau couvrait ses épaules et lui cachait une partie du visage. Il avait l'air étranger en ces lieux, et, à voir l'égarement de ses yeux et la poussière de sa chaussure, il était facile de deviner qu'il venait de loin. Il jeta un regard oblique sur M. Bumble; mais à peine s'il daigna rendre le salut que lui fit ce dernier.

Il arriva cependant (ce qui arrive assez souvent quand des hommes se rencontrent en de telles circonstances) que M. Bumble ne put s'empêcher de jeter, de temps à autre, un regard furtif sur l'inconnu; et chaque fois que cela lui arrivait, il ramenait bien vite ses yeux sur le journal: confus de voir que, dans le même moment, celui-ci le regardait de la même manière.

Lorsque leurs yeux se furent ainsi rencontrés plusieurs fois, l'inconnu rompit enfin le silence.

—Est-ce moi que vous cherchiez, dit-il d'une voix sombre, lorsque vous avez mis la tête à la fenêtre?

—Non pas que je sache, à moins que vous ne soyez M . . ...

Ici M. Bumble s'arrêta tout court; car il aurait voulu savoir le nom de l'inconnu, et il pensait que, dans son impatience, celui-ci finirait la phrase en se nommant.

—Je vois maintenant que ce n'est pas moi que vous cherchiez, reprit l'autre avec un air de dédain; sans quoi vous sauriez mon nom.

—Je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, jeune homme! observa M. Bumble avec dignité.

—Et je ne m'en offense pas non plus, repartit l'autre.

Il s'ensuivit un court silence, que l'étranger rompit de nouveau.

—Il me semble vous avoir déjà vu, dit-il; vous aviez un autre costume alors. J'ai seulement passé près de vous dans la rue, mais je crois bien vous reconnaître . . . N'avez-vous pas été autrefois bedeau de cette paroisse?

—Oui, répondit M. Bumble un peu surpris, bedeau paroissial.

—Justement, reprit l'autre en branlant la tête. C'est bien sous ce costume que je vous ai vu . . . Qu'êtes-vous maintenant?

Maître du dépôt de mendicité, jeune homme! répliqua M. Bumble appuyant avec emphase sur chaque mot.

—Vous avez toujours le même œil à vos intérêts que jadis, à n'en pas douter? demanda l'inconnu regardant fixement M. Bumble. Ne craignez pas de répondre franchement. Vous voyez que je vous connais passablement bien.

—Un homme marié peut, aussi bien qu'un célibataire, ce me semble, détourner un sou à son profit, surtout quand c'est par des moyens honnêtes, repartit M. Bumble regardant l'autre de la tête aux pieds avec une évidente perplexité. Les officiers paroissiaux ne sont pas assez bien salariés pour refuser quelques petits profits quand ils se présentent à eux d'une manière convenable.

L'inconnu sourit en branlant de nouveau la tête, comme pour dire qu'il avait bien deviné son homme, et il tira le cordon de la sonnette.

—Remplissez cela! dit-il donnant au garçon le verre de M. Bumble. Fort et chaud! C'est ainsi que vous l'aimez, je crois?

—Pas trop fort, dit M. Bumble affectant de tousser avec peine.

—Vous comprenez ce que cela veut dire, garçon? reprit sèchement l'inconnu.

Celui-ci sortit en souriant et reparut bientôt avec un verre de grog d'où s'élevait une vapeur épaisse qui fit venir les larmes aux yeux de M. Bumble aussitôt qu'il y eut porté les lèvres.

—Maintenant écoutez-moi, dit l'inconnu après avoir fermé avec soin la porte, puis la fenêtre de la salle. Je suis venu aujourd'hui dans ce pays dans l'intention de vous trouver; et, par une de ces chances que le hasard jette quelquefois sur les pas de ses amis, vous entrez précisément dans la salle où je suis et au moment même où je pensais le plus à vous . . . J'ai besoin de quelques renseignements, et, bien qu'ils soient de peu d'importance, je ne vous les demande pas pour rien.

En même temps il posa sur la table deux souverains; et lorsque, après avoir examiné chaque pièce l'une après l'autre pour s'assurer si elles étaient de bon aloi, M. Bumble les eut mises, avec une satisfaction évidente, dans la poche de son gilet, il continua ainsi:

Tâchez de vous rappeler. Attendez un peu . . . il y a eu douze ans l'hiver dernier; le lieu de la scène, le dépôt de mendicité; l'instant . . . la nuit; et l'endroit, le sale trou, quelque part qu'il soit, où de misérables procurent la vie à de petits braillards . . .

—Vous voulez dire, je pense, la salle d'accouchement? demanda M. Bumble, qui avait peine à suivre la description de l'inconnu.

—Oui, dit l'autre; un garçon y est né?

—Plusieurs garçons, observa M. Bumble secouant la tête d'un air grave.

—Je parle d'un petit gamin, pâle et chétif . . . qui avait l'air d'une sainte n'y touche . . . qu'on avait mis en apprentissage ici chez un fabricant de cercueils, et qui s'est sauvé à Londres, à ce qu'on croit.

—Ah! vous voulez parler d'Olivier . . . du jeune Twist?

—Ce n'est pas de lui que je veux parler, j'en sais déjà assez comme ça sur son compte, reprit l'inconnu arrêtant M. Bumble au commencement d'une tirade dans laquelle il allait relater tous les vices d'Olivier, c'est d'une femme . . . vous savez, la vieille sorcière qui a enseveli la mère de cet enfant et qui a assisté à ses derniers moments . . . ou est-elle?

—Il me serait assez difficile de vous dire où elle est maintenant! répondit M. Bumble, que le grog avait rendu facétieux. En quelque endroit qu'elle soit allée, d'une manière ou d'autre, il y a gros à parier qu'elle est sans emploi.

—Que voulez-vous dire? demanda l'autre d'un air sévère.

—Qu'elle est morte l'hiver dernier, répliqua M. Bumble.

L'inconnu le regarda fixement à cette nouvelle. Il sembla douter pendant quelque temps s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce qu'il venait d'apprendre.

M. Bumble, qui était assez rusé, vit tout d'abord qu'il s'agissait d'un secret dont son épouse était dépositaire, et qu'une occasion se présentait pour elle de gagner de l'argent en le révélant. Il se rappelait fort bien le soir que la vieille Sally était morte, et il avait une bonne raison pour s'en souvenir, c'était ce même soir qu'il s'était déclaré à madame Corney; et, bien que cette dame ne lui eût jamais confié ce secret, dont elle seule avait connaissance, il en savait assez pour deviner qu'il avait rapport à quelque chose qui se serait passé entre la jeune mère d'Olivier et la vieille qui, en qualité de garde-malade du dépôt, avait assisté à ses derniers moments. Cette circonstance lui étant revenue tout à coup à l'esprit, il informa l'inconnu avec un air de mystère qu'une femme avait eu un entretien avec la vieille garde-malade un quart d'heure avant que celle-ci mourût; et qu'elle pourrait, comme il avait raison de le croire, satisfaire sa curiosité au sujet de ses recherches.

—Et comment la trouverai-je? demanda celui-ci se trahissant lui-même en laissant voir clairement ses craintes.

—Seulement par moi, répondit ce dernier.

—Quand cela? s'écria vivement l'inconnu.

—Demain, repartit M. Bumble.

—À neuf heures du soir, reprit l'autre tirant de sa poche un petit morceau de papier sur lequel il écrivit une adresse.

Disant cela, il se dirigea vers la porte après s'être arrêté un instant au comptoir pour payer ce qu'ils devaient.

En jetant un coup d'œil sur l'adresse, le fonctionnaire paroissial remarqua que le nom de l'inconnu n'y était point. Il courut après lui pour le lui demander.

—Eh bien! qu'est-ce que c'est que cela? s'écria celui-ci se retournant subitement au moment où M. Bumble lui toucha le bras; vous me suivez, je crois!

—C'est seulement pour vous faire une question, reprit l'autre montrant du doigt le petit morceau de papier. Quel nom dois-je demander?

—Monks! répliqua l'inconnu, et il s'éloigna rapidement.