XXXVII. —De ce qui se passa entre Monks et les époux Bumble le soir de leur entrevue.

Il faisait une chaleur étouffante, le ciel était couvert de nuages d'où s'échappaient déjà de larges gouttes d'eau, quand M. et madame Bumble dirigèrent leurs pas vers la maison du bord de l'eau, distante d'environ une demi-lieue de la ville.

Ils s'étaient affublés tous deux de vieux manteaux. Ils avancèrent ainsi en silence: de temps en temps M. Bumble ralentissant sa marche et tournant la tête pour s'assurer si sa compagne le suivait; et, s'apercevant que celle-ci était sur ses talons, il redoublait de vitesse pour gagner au plus tôt le lieu du rendez-vous.

Ce n'était qu'un assemblage confus de misérables cabanes situées pour la plupart à quelques pas du bord de l'eau: les unes bâties en briques mal jointes, les autres de planches de bateau pourries ou vermoulues. Quelques barques trouées, couchées sur la vase et amarrées au petit mur bordant le quai, une rame et des cordages étendus çà et là sur le rivage, semblaient indiquer, dès l'abord, que les habitants de ces pauvres demeures avaient quelque occupation sur la rivière; mais un seul coup d'œil suffisait au passant pour deviner que ces objets, inutiles et hors d'état de servir, étaient déposés là plutôt pour sauver les apparences que dans un but d'utilité quelconque.

Au beau milieu de cet amas de bicoques, et si près de la berge que les étages supérieurs dominaient la rivière, était un grand bâtiment ayant servi autrefois de manufacture, et qui avait dû, dans le temps, fournir de l'occupation aux habitants des maisons circonvoisines; mais depuis longtemps il était tombé en ruines. Les rats, les vers, ainsi que l'humidité, avaient affaibli et pourri les pieux qui le soutenaient, et une grande partie avait croulé dans l'eau; tandis que l'autre, affaissée sous son poids, semblait épier une occasion favorable pour en faire autant.

Ce fut devant cette maison que le digne couple s'arrêta comme les premiers roulements du tonnerre se faisaient entendre au loin, et que la pluie commençait à tomber par torrents.

—Ce doit être ici quelque part, dit M. Bumble consultant un petit morceau de papier qu'il tenait à la main.

—Ohé! s'écria une voix au-dessus de lui.

M. Bumble leva la tête et aperçut, au second étage, un homme regardant par une porte à hauteur d'appui.

—Attendez un instant, s'écria de nouveau la voix; je suis à vous dans la minute. Disant cela, il disparut et la porte se referma aussitôt.

—Est-ce lui? demanda la femme.

M. Bumble fit un signe de tête affirmatif.

—Alors, rappelez-vous ce que je vous ai dit, observa la matrone, et faites attention de parler le moins possible si vous ne voulez nous trahir tout d'un coup.

M. Bumble, qui avait considéré la maison d'un œil pitoyable, allait sans doute exprimer quelque doute sur la nécessité d'aller plus loin, lorsqu'il en fut empêché par la présence de Monks, qui ouvrit une petite porte près de laquelle ils se trouvaient, et leur fit signe d'entrer.

—Allons! s'écria-t-il d'un ton d'impatience en frappant du pied contre terre, ne me faites pas attendre là une heure!

La femme, qui d'abord avait hésité, entra hardiment, sans se faire prier davantage; et M. Bumble, qui eût été honteux ou qui eût craint de rester en arrière, suivit son aimable moitié d'un pas incertain, qui prouvait assez qu'il était très mal à son aise, ayant perdu pour le quart d'heure cette assurance et cette dignité qui le caractérisaient si bien en toute autre circonstance.

—Qu'aviez-vous donc à rester ainsi à la pluie? dit Monks se tournant vers Bumble après avoir fermé la porte aux verrous derrière lui.

—Nous nous . . . rafraîchissions, balbutia celui-ci en jetant un regard inquiet autour de lui.

—Vous vous rafraîchissiez! répliqua Monks. Jamais toutes les pluies qui sont tombées depuis la création du monde (quand vous y joindriez celles qui doivent tomber jusqu'à la fin des siècles) ne seraient capables d'éteindre une parcelle du feu qui vous consumera dans l'enfer.

Ayant dit ces paroles gracieuses, Monks se tourna brusquement vers la matrone et la regarda fixement; de sorte que celle-ci, qui pourtant ne se laissait pas facilement intimider, fut obligée de baisser les yeux.

—C'est bien la femme dont vous m'avez parlé? demanda Monks.

—Hum! fit Bumble se souvenant des recommandations de son épouse. C'est elle-même.

—Vous pensez peut-être que les femmes ne peuvent pas garder un secret? dit la matrone s'adressant à Monks, qu'elle regarda fixement à son tour.

—Je sais qu'il en est un qu'elles sauront toujours garder jusqu'à ce qu'on le découvre, dit Monks d'un air de mépris.

—Et quel est-il, s'il vous plaît? demanda la matrone.

—La perte de leur réputation, reprit Monks, vous comprenez . . .

—Non, repartit la matrone rougissant tant soit peu.

—Il n'y a pas de doute à cela, répliqua Monks d'un air moqueur, comment pourriez-vous comprendre?

Et leur ayant de nouveau fait signe de le suivre, il traversa précipitamment plusieurs grandes pièces dont le plafond était fort bas; et il allait monter un escalier rapide, ou plutôt une échelle conduisant à l'étage au-dessus, lorsqu'un éclair en sillonna l'entrée, et fut aussitôt suivi d'un coup de tonnerre qui ébranla la vieille masure jusque dans ses fondements.

—Ecoutez! s'écria-t-il reculant d'horreur. Ce bruit me fait mal! . . .

Il garda le silence pendant quelques minutes, et, ôtant tout à coup ses mains de devant ses yeux, M. Bumble vit avec une surprise et une frayeur indicibles que son visage était décomposé et presque noir.

—Ces accès me prennent de temps en temps, dit Monks remarquant la frayeur de Bumble; et bien souvent c'est le tonnerre qui en est cause.

Disant cela, il monta le premier à l'échelle; et lorsqu'il fut dans la chambre où elle conduisait, il en ferma aussitôt les volets et baissa une lanterne qui pendait au bout d'une corde par le moyen d'une poulie assujettie à une des énormes poutres du plafond.

—Maintenant, dit Monks lorsqu'ils se furent assis tous trois, plus tôt nous parlerons affaires et mieux cela vaudra pour nous tous. Cette femme sait ce qui l'amène ici, n'est-ce pas?

La question s'adressait à Bumble, mais la femme s'empressa de répondre qu'elle en était instruite.

—Vous étiez avec la vieille sorcière en question, le soir qu'elle est morte, et . . . elle vous a dit quelque chose? . . .

—Au sujet de la mère de cet enfant que vous connaissez? interrompit la matrone. Oui, c'est la vérité.

—La première question est de savoir de quelle nature était sa confidence, dit Monks.

—Non pas! observa la matrone d'un air délibéré; ce n'est que la seconde. La première question est de savoir ce que vous donnerez pour en avoir connaissance.

Mais madame Bumble n'était pas femme à se démonter facilement; elle aimait mieux un tiens quelconque que tous les tu l'auras du monde. Aussi joua-t-elle serré avec son adversaire; celui-ci eut beau marchander, faire l'indifférent, paraître ne se soucier que médiocrement du secret, la matrone ne voulut point démordre des vingt-cinq livres sterling en or qu'elle demandait. Enfin, il fallut se soumettre, faire contre fortune bon cœur.

—A quoi cela m'avancera-t-il, si je paye pour rien? dit Monks avec quelque hésitation.

—Vous pourrez reprendre votre argent, répondit la matrone. Je ne suis qu'une faible femme, seule, sans appui.

M. Bumble voulut ici placer son mot.

—Taisez-vous, dit Monks d'un ton d'autorité.

Disant cela, il tira de sa poche un sac de toile, et compta sur la table vingt-cinq souverains, qu'il donna ensuite à la matrone.

—Maintenant, dit-il, empochez cela! et lorsque ce maudit coup de tonnerre que je sens approcher aura éclaté sur l'exécrable cassine, racontez-nous ce que vous savez.

Le tonnerre, qui se faisait entendre avec plus de force qu'auparavant, et qui semblait vouloir éclater sur la maison et la réduire en poudre, ayant enfin cessé, Monks, qui pendant ce temps s'était couvert la figure de ses deux mains et avait la tête appuyée sur la table se releva quand le danger fut passé et se pencha en avant pour écouter ce que la femme allait dire.

—Lorsque la vieille Sally mourut, c'est ainsi que s'appelait cette femme, dit la matrone, j'étais seule avec elle.

—N'y avait-il point quelqu'un tout près, demanda Monks à voix basse, quelque autre malade ou quelque idiote couchée dans la même chambre, laquelle aurait pu entendre, et, par conséquent, comprendre? . . .

—Il n'y avait pas une âme, répliqua la matrone. Nous étions tout à fait seules. J'étais à son chevet quand elle rendit le dernier soupir.

—Bien, dit Monks regardant fixement la matrone.

—Elle m'a parlé d'une jeune fille, poursuivit la matrone, qui accoucha, quelques années auparavant, non seulement dans la même chambre, mais encore dans le même lit.

—Comme les choses se découvrent pourtant, à la fin! dit Monks visiblement agité. N'est-ce pas étonnant?

—L'enfant à qui cette jeune fille donna le jour est le petit garçon dont vous lui avez parlé hier, reprit la matrone tournant la tête vers son mari. La mère de cet enfant (la jeune fille en question) a été volée par la vieille Sally la garde-malade.

—Lorsqu'elle vivait? demanda Monks.

—Non, après sa mort! répliqua l'autre frémissant involontairement. Cette jeune fille était encore tiède quand la garde détacha du cadavre de la jeune mère ce que celle-ci, jusqu'à son dernier moment, l'avait priée de garder pour le bien de son enfant.

—Elle l'aura vendu, sans doute! s'écria Monks hors de lui. L'a-t-elle vendu? . . . Où? . . . Quand? . . . À qui? . . . Y a-t-il longtemps? . . .

—Comme elle pouvait à peine articuler ces mots, quand elle m'a confié cela, dit la matrone, elle est morte sans m'en dire davantage.

—Sans en dire davantage! s'écria Monks d'un air furieux. C'est un mensonge! Je ne souffrirai pas que vous me trompiez! Elle en a dit davantage! Je vous arracherai la vie à tous deux, si vous ne me dites ce que c'était!

—Je vous assure encore une fois qu'elle ne m'a pas dit un seul mot de plus, reprit celle-ci avec un sang-froid que M. Bumble était loin de partager; mais, d'une main à moitié fermée, elle me prit par ma robe et m'attira près d'elle, et lorsque je vis qu'elle était morte, je m'aperçus, en retirant ma robe d'entre ses doigts, qu'elle tenait un morceau de papier tout crasseux.

—Qui contenait? . . . interrompit brusquement Monks.

—Rien du tout, répliqua la matrone, c'était une reconnaissance du Mont-de-Piété.

—Pour quel objet? . . . demanda Monks.

—Vous le saurez tout à l'heure, répondit la femme. J'ai tout lieu de croire qu'elle avait d'abord gardé l'objet pendant quelque temps, dans l'espoir, sans doute, d'en tirer un plus grand profit, et qu'elle le mit ensuite en gage, ayant soin, sur l'argent qu'elle en aura reçu, d'épargner de quoi payer, chaque année, les intérêts, afin de pouvoir le retirer en cas de besoin. Elle est donc morte, comme je viens de vous le dire, tenant fortement serré dans sa main ce morceau de papier tout sale et tout déchiré. Comme il ne s'en fallait que de trois jours pour que l'année fût écoulée, j'ai pensé que je pourrais moi-même un jour en tirer avantage et j'ai dégagé l'objet.

—Où est-il maintenant? demanda Monks avec impatience.

—Le voici, répliqua la matrone. Et comme s'il lui eût tardé d'en être débarrassée, elle jeta vivement sur la table un petit sac de peau à peine assez grand pour contenir une montre de femme. Monks s'en empara aussitôt, et, l'ouvrant d'une main tremblante, il en tira un petit médaillon en or contenant deux boucles de cheveux et une alliance toute simple.

—Le mot Agnès est gravé à l'intérieur de la bague, dit la matrone. Le nom de famille est laissé en blanc: mais il y a la date, qui est, je crois, un an avant l'époque de la naissance de l'enfant. J'ai découvert cela.

Est-ce là tout? dit Monks après avoir examiné attentivement les objets.

—C'est tout, répondit la femme . . . Je ne sais rien de cette histoire, au-delà de ce que je puis deviner, dit la dame s'adressant à Monks après un instant de silence. Je ne désire pas non plus en savoir davantage, car ce ne serait peut-être pas prudent, et je crains bien qu'il n'y ait rien à gagner . . . mais il m'est bien permis de vous faire deux questions, n'est-ce pas?

—Sans doute, répliqua Monks un tant soit peu surpris; mais que j'y réponde ou non, c'est une autre question.

—Ce qui fait trois questions, observa M. Bumble voulant faire le plaisant. —Est-ce là tout ce que vous désiriez de moi? demanda la matrone.

—C'est tout, répondit Monks. Et puis quoi, encore?

—Ce que vous vous proposez d'en faire peut-il me porter préjudice?

—Jamais, reprit Monks, pas plus qu'à moi . . . Regardez! mais ne faites pas un seul pas en avant, ou c'en serait fait de vous pour toujours!

Disant ces mots, il poussa la table de côté, et passant sa main dans un anneau de fer fixé dans le plancher, lâcha une trappe qui s'ouvrit justement aux pieds de M. Bumble; ce qui effraya tellement ce dernier, qu'il recula précipitamment.

—Jetez un coup d'œil au fond, dit Monks baissant la lanterne dans le gouffre. N'ayez pas peur de moi! J'aurais pu vous faire descendre la garde bien tranquillement, quand vous étiez tous deux assis dessus, si telle avait été mon intention.

Rassurée par ces paroles, la matrone approcha jusque sur le bord du précipice; et M. Bumble lui-même, poussé par la curiosité, en fit autant. L'eau bourbeuse, grossie par la pluie, coulait rapidement au-dessous et faisait un tel bruit en se brisant contre les piliers verdâtres qui soutenaient l'édifice, qu'il était impossible de s'entendre.

—Si l'on précipitait un homme au fond de ce gouffre, où pensez-vous qu'on doive retrouver son cadavre demain matin? dit Monks secouant la corde au bout de laquelle était attachée la lanterne.

—A douze milles d'ici, et coupé en morceaux, qui plus est, répliqua Bumble reculant d'horreur à cette seule pensée.

Monks tira de sa poche le petit sachet qu'il y avait mis à la hâte, et l'attachant solidement avec une ficelle à un morceau de plomb qui était par terre, dans un coin de la chambre, il le jeta dans la rivière.

Ils se regardèrent tous trois, et parurent soulagés d'un poids énorme.

—Voilà ce que c'est! dit Monks fermant la trappe. Si la mer rejette ses cadavres sur le rivage, comme certains écrivains le prétendent, elle garde au moins l'or et l'argent; et je ne doute pas que cette bagatelle n'y reste ensevelie pour toujours . . . Nous n'avons rien de plus à nous dire, ainsi nous pouvons nous séparer.

—Comme de raison! s'empressa de dire M. Bumble.

—Vous saurez retenir votre langue, j'espère? dit Monks lançant à ce dernier un regard menaçant; je n'ai pas besoin de faire cette recommandation à votre femme, je suis sûr qu'elle gardera le secret.

—Vous pouvez compter sur moi, jeune homme! répliqua M. Bumble.

Ce fut fort heureux pour M. Bumble que la conversation finît là, car il se trouvait en ce moment si près de l'échelle qu'il s'en fallait de bien peu qu'il ne tombât, la tête la première, dans la pièce au-dessous. Il alluma sa lanterne à celle que Monks détacha de la corde; et, ne cherchant nullement à prolonger l'entretien, il descendit en silence, suivi de sa femme. Monks descendit le dernier.

A peine furent-ils dehors, que Monks, qui n'aimait point sans doute à rester seul, appela un petit garçon qui s'était tenu caché quelque part dans le bas de la maison; et lui ayant dit de prendre de la lumière et de marcher le premier, il retourna à la chambre qu'il venait de quitter.

XXXVIII. —Le lecteur se retrouve avec d'anciennes connaissances. —Monks et Fagin se concertent entre eux.

Il pouvait être environ sept heures du soir, le lendemain même du jour où les trois dignes personnages dont il est fait mention dans le chapitre précédent réglèrent ensemble leurs petites affaires, quand Guillaume Sikes, s'éveillant tout à coup, demanda d'un ton bourru quelle heure il était.

Coiffé d'un sale bonnet de coton et enveloppé dans sa grande-redingote blanche, à défaut de robe de chambre, le brigand reposait tranquillement sur son lit. Une barbe dure et épaisse, qui n'avait pas été faite depuis huit jours, jointe à la teinte cadavéreuse de son visage, ajoutait à la férocité de ses traits. Le chien était couché au chevet du lit, tantôt regardant son maître d'un œil pensif, et tantôt dressant les oreilles ou grognant sourdement, selon que quelque bruit attirait son attention. Auprès de la fenêtre était une jeune femme occupée à raccommoder un vieux gilet qui formait une partie de l'habillement du voleur. Elle était si pâle et si défaite, à force de veilles et de privations, que, sans le son de sa voix, au moment où elle répondit à la question de Sikes, on eût eu beaucoup de peine à reconnaître en elle cette même Nancy qui a déjà figuré dans le cours de cette histoire.

—Sept heures viennent de sonner à l'instant, dit la jeune fille; comment te trouves-tu ce soir, Guillaume?

—Aussi faible que de l'eau, répliqua Sikes. Voyons, donne-moi la main et aide-moi à sortir de cet infernal lit, d'une manière ou d'autre!

La maladie de Sikes n'avait pas adouci son caractère; car, au moment où Nancy, l'ayant aidé à se lever, le conduisait vers une chaise, il fit des imprécations contre sa maladresse, et il la frappa.

—Ne vas-tu pas pleurnicher? dit-il; ôte-toi de là, si tu veux r'nifler! Si tu n'peux rien faire de mieux, décampe au plus vite! Entends-tu?

—Pourquoi donc, Guillaume? demanda celle-ci posant sa main sur l'épaule de Sikes; tu n'as pas l'intention de me maltraiter ce soir, je pense?

—Non! . . . Et pourquoi pas? s'écria Sikes.

—Tant de nuits, reprit la fille avec une expression de tendresse qui donnait de la douceur même à sa voix, tant de nuits que j'ai passées près de toi à te soigner, comme si tu étais un enfant! . . . Et pour la première fois aujourd'hui que je te vois un peu toi-même, je suis sûre que tu ne m'aurais pas traitée comme tu viens de le faire, si tu avais pensé à cela, n'est-ce pas? Voyons, Guillaume, parle franchement!

—Eh bien! je ne dis pas non, répliqua Sikes, certainement je ne l'aurais pas fait . . . Allons, peste soit la fille, la voilà qui pleurniche encore!

—Ce n'est rien, dit celle-ci se laissant tomber sur une chaise, ne fais pas attention à moi; . . . c'est l'affaire d'un rien . . . ce sera bientôt passé.

—Qu'est-ce qui sera bientôt passé? demanda Sikes d'un air furieux; qu'est-ce qui te prend maintenant? Lève-toi, voyons! promène-toi par la chambre, et ne viens pas m'emberlificoter avec tes niaiseries de femme!

En toute autre circonstance, cette remontrance faite d'un ton si péremptoire eût sans doute produit son effet; mais la jeune fille, affaiblie par les veilles et épuisée de fatigue, laissa tomber sa tête sur le dos de sa chaise avant que Sikes eût eu le temps de débiter le chapelet de jurons qu'il avait tout prêts en pareil cas. Ne sachant que faire en cette occurrence, car les convulsions de mademoiselle Nancy étaient de telle nature que tout secours était superflu, Sikes essaya un blasphème; et, voyant que ce genre de traitement n'était rien moins qu'efficace, il appela du secours.

—Qu'y a-t-il donc, mon cher? dit le juif ouvrant la porte de la chambre.

—Ne pouvez-vous porter secours à cette fille? dit Sikes d'un air impatient . . . au lieu d'être là à babiller et à me regarder comme un évènement!

Fagin s'approcha aussitôt de Nancy avec une exclamation de surprise, tandis que Jack Dawkins, autrement le fin Matois, qui avait suivi son vénérable ami, posa promptement à terre un paquet dont il était chargé, et prenant une bouteille des mains de maître Bates, qui entra derrière lui, il la déboucha en un clin d'œil avec ses dents, et versa une partie de la liqueur qu'elle contenait dans le gosier de la jeune fille; après y avoir toutefois goûté lui-même, de peur de méprise.

—Donnez-lui une bouffée d'air avec le soufflet, Charlot! dit Dawkins; et vous, Fagin, tapez-lui dans la main, tandis que Guillaume la délacera!

Ces secours, administrés à propos et avec zèle, surtout ceux qui étaient du ressort de maître Bates, qui paraissait prendre un plaisir tout particulier à s'acquitter consciencieusement de son devoir, ne furent pas longtemps à produire l'effet qu'on en attendait: Nancy recouvra peu à peu ses sens, et, se traînant sur une chaise qui était au chevet du lit, elle se cacha le visage sur l'oreiller, laissant entièrement le soin de confronter les nouveaux venus à Sikes, un peu étonné de leur visite inattendue.

—Comment se fait-il que vous soyez venus? demanda-t-il à Fagin. Quel mauvais vent vous a soufflés ici?

—Ce n'est pas un mauvais vent, mon cher, répondit le juif, car un mauvais vent ne souffle jamais rien de bon pour qui que ce soit, et je vous ai apporté quelque chose de bon qui vous réjouira la vue. Matois, mon ami, défais ce paquet, et donne à Guillaume ces petites friandises pour lesquelles nous avons dépensé tout notre argent ce matin.

A la demande de Fagin, le Matois, dénouant le paquet, qui formait un assez gros volume et qui était enveloppé d'une vieille nappe, passa les objets qu'il contenait, un par un, à Charlot Bates, qui en fit l'éloge en même temps qu'il les posa sur la table.

—Ah! fit le juif se frottant les mains avec un air de satisfaction, voilà, j'espère, de quoi vous remettre! Ça va vous rétablir, ça, Guillaume!

—Tout cela est bel et bon, dit celui-ci; mais il me faut de la bille ce soir même!

—Je n'ai pas une seule pièce de monnaie sur moi, reprit le juif.

—Vous en avez chez vous à remuer à la pelle, répliqua Sikes, et c'est de là qu'il m'en faut!

—À remuer à la pelle! y pensez-vous? s'écria le juif levant les mains au ciel. Le peu que j'ai ne pourrait pas suffire à . . ...

—Je ne sais pas combien vous avez, et je pense bien que vous auriez de la peine à le savoir vous-même, d'autant plus que ça vous demanderait du temps à compter, dit Sikes. Tout ce que je sais, c'est qu'il m'en faut ce soir: c'est positif, cela!

—C'est bien, cela suffit, dit le juif avec un soupir; j'enverrai le Matois tout à l'heure.

—Vous n'en ferez rien du tout, reprit Sikes; le Matois est beaucoup trop matois, et il oublierait peut-être de venir. Il pourrait se faire d'ailleurs qu'il perdit son chemin, ou qu'il fût pris au traquenard, ou toute autre excuse de ce genre, si vous lui en suggérez l'idée. Nancy fera mieux d'aller avec vous le chercher; ce sera bien plus sûr. Je me coucherai et je ferai un somme pendant ce temps-là.

Après avoir bien contesté et marchandé de part et d'autre, le juif réduisit la somme exigée par Sikes de cinq livres à trois livres quatre schellings six pence, protestant avec serment qu'il ne lui resterait qu'un schelling six pence pour vivre à la maison. Sur quoi Sikes ayant répliqué d'un ton bourru que, s'il n'y avait pas moyen d'avoir davantage, il fallait bien s'en contenter, Nancy se prépara à sortir avec Fagin, tandis que le Matois et maître Bates rangèrent les comestibles dans le buffet.

Le juif alors, prenant congé de son intime ami, s'en retourna chez lui accompagné de ses élèves et de Nancy; et Sikes, resté seul, se jeta sur son lit et se disposa à dormir pour passer le temps jusqu'au retour de la jeune fille.

Ils arrivèrent à temps à la demeure du juif, où ils trouvèrent Toby Crackit et le sieur Chitling en train de faire leur quinzième partie de piquet.

—Est-il venu quelqu'un, Toby? demanda le juif.

—Je n'ai vu âme qui vive, répondit le sieur Crackit tirant le col de sa chemise. C'était aussi triste que de la piquette.

Le juif ayant fait remarquer à ses amis qu'il était grandement temps d'aller à la besogne, car il était dix heures, et il n'y avait encore rien de fait, ils partirent pour se distribuer leurs quartiers respectifs.

—Maintenant, dit le juif quand ils eurent quitté la chambre, je m'en vais te chercher cet argent, Nancy. Ceci est la clef de la petite armoire où je serre toutes les choses que mes jeunes gens m'apportent. Je n'enferme jamais mon argent à clef, ma chère; car je n'en ai jamais assez pour cela, ah! ah! ah!  . . . Non certes, ma chère, je n'en ai pas du tout même . . . C'est un pauvre commerce que le nôtre, Nancy! il n'y a pas à s'en louer, tant s'en faut! Et si ce n'était que j'aime les jeunes gens comme je le fais, il y a déjà longtemps que j'y aurais renoncé . . . Mais je les aide, ma chère, je les soutiens, Nancy; j'en ai toute la charge, ma fille. Chut! dit-il fourrant précipitamment la clef dans son sein, qui ce peut-il être? écoute!

La jeune fille, qui était assise les bras croisés et les coudes appuyés sur le bord de la table, affecta la plus grande indifférence quant à l'arrivée d'un tiers, et parut se soucier fort peu de savoir quelle était la personne qui venait à cette heure, quand, le chuchotement d'une voix d'homme ayant frappé son oreille, elle ôta sur-le-champ son chapeau et son châle avec la rapidité de l'éclair, les jeta sous la table, se plaignant de la chaleur d'un ton langoureux qui contrastait singulièrement avec la promptitude de ses mouvements, mais ce dont le juif ne put s'apercevoir, ayant le dos tourné en ce moment.

—Ah! ah! dit-il comme s'il eût été contrarié de la visite de l'importun, c'est l'homme que j'attendais . . . Il va descendre ici, Nancy. Tu n'as pas besoin de parler de cet argent en sa présence, entends-tu? . . . Il ne restera pas longtemps, ma chère . . . dix minutes tout au plus.

Le juif prit la chandelle et alla ouvrir la porte au visiteur.

—C'est une de mes petites jeunesses, dit le juif voyant Monks (car c'était lui-même) reculer à l'aspect de la jeune fille. Reste là, Nancy!

Cette dernière se rapprochant de la table regarda Monks d'un air insouciant et baissa aussitôt les yeux; mais, comme il se fut tourné vers le juif pour lui adresser la parole, elle lui lança à la dérobée un nouveau regard, si différent du premier, si vif et si pénétrant que, s'il y avait eu là quelqu'un pour en remarquer la différence, il eût eu beaucoup de peine à croire qu'ils provinssent de la même personne.

—Avez-vous quelque nouvelle à m'apprendre? demanda le juif.

—Oui, une bien grande! répondit Monks.

—Et . . . bonne, sans doute? demanda le juif en hésitant comme s'il eût craint de déplaire à l'autre par un excès de curiosité.

—Pas mauvaise, tant s'en faut! répliqua Monks en souriant. J'ai été assez heureux cette fois. Je voudrais vous dire deux mots en particulier.

Nancy s'approcha de nouveau de la table et n'offrit point de se retirer, bien qu'elle s'aperçût que Monks la montrait du doigt en s'adressant ainsi au juif. Celui-ci craignant sans doute qu'elle ne vînt à parler d'argent s'il essayait de la renvoyer, fit un signe de tête pour désigner l'appartement supérieur, et sortit avec son ami.

Le bruit de leurs pas n'avait pas encore cessé, que la jeune fille avait déjà ôté ses souliers, retroussé sa robe par-dessus sa tête, et écoutait attentivement à la porte. Lorsqu'elle n'entendit plus rien, elle sortit tout doucement, et, montant l'escalier sans faire le moindre bruit, elle fut bientôt perdue dans l'obscurité.

Au bout d'un quart d'heure ou vingt minutes environ, elle descendit aussi légèrement qu'elle était montée et fut bientôt suivie des deux hommes. Monks ne tarda pas à sortir, et le juif remonta l'escalier pour aller chercher l'argent. Au moment où il rentra, la jeune fille mettait son châle et son chapeau pour se préparer à sortir.

—Qu'as-tu donc, Nancy? s'écria le juif reculant d'étonnement aussitôt qu'il eut posé la chandelle sur la table, comme tu es pâle!

—Pâle! s'écria à son tour la jeune fille mettant sa main devant ses yeux, afin de supporter le regard du juif avec plus d'assurance.

—Tu es pâle comme la mort, reprit celui-ci. Que t'est-il donc arrivé?

—Rien du tout . . .. À moins que ce ne soit d'avoir été renfermée pendant tout ce temps dans cette pièce où il fait une chaleur étouffante, repartit nonchalamment la fille. Allons! finissons-en, que je m'en aille!

Fagin remit à Nancy la somme convenue, poussant un soupir à chaque pièce de monnaie qu'il lui mettait dans la main; et, après s'être souhaité réciproquement une bonne nuit, ils se séparèrent.

A peine la jeune fille fut-elle dans la rue, qu'elle se vit obligée de s'asseoir sur le pas d'une porte, incapable qu'elle était de poursuivre son chemin. Tout à coup elle se leva et courut dans une direction tout à fait opposée à la demeure de Sikes, jusqu'à ce qu'épuisée de fatigue et couverte de sueur elle s'arrêta enfin pour reprendre haleine. Alors, comme si elle fût revenue à elle-même, et qu'après s'être remise de son trouble elle eût déploré l'impossibilité d'exécuter un projet qu'elle avait en tête, elle se tordit les bras et pleura amèrement.

XXXIX. —Singulière entrevue en conséquence de ce qui s'est passé dans le chapitre précédent.

Fort heureusement pour Nancy, Sikes, une fois en possession de l'argent, passa toute la journée du lendemain à boire et à manger; ce qui lui adoucit tellement le caractère, qu'il n'eut ni le temps ni l'envie de trouver à redire à la conduite de la jeune fille.

A mesure que le jour s'avançait, le trouble de la jeune fille augmenta; et quand, vers le soir, elle s'assit au chevet du brigand, attendant avec impatience que le sommeil et la boisson eussent appesanti ses paupières, son visage était si pâle et ses yeux si brillants, que Sikes même l'observa avec étonnement.

Ce dernier, que la fièvre avait affaibli, était couché sur son lit, buvant force grog, afin de l'apaiser, et il tendait son verre à Nancy, pour qu'elle le lui remplît pour la troisième ou quatrième fois, lorsque ces symptômes le frappèrent.

—Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-il se mettant sur son séant pour la considérer de plus près. Tu as l'air d'un revenant! Qu'est-ce que cela signifie?

—Ce que cela signifie! reprit la fille. Rien . . . Pourquoi me regardes-tu ainsi entre les deux yeux?

—Qu'est-ce que c'est que toutes ces bêtises-là? demanda Sikes la prenant par le bras et la secouant rudement. Qu'y a-t-il? . . . que veut dire cela? A quoi penses-tu? Voyons, parle!

—A bien des choses, Guillaume! répondit celle-ci passant ses mains sur ses yeux pour cacher son trouble et frissonnant involontairement. Mais, qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela?

Le ton enjoué qu'elle affecta en prononçant ces dernières paroles sembla produire sur Sikes une plus forte impression que ne l'avait fait la pâleur excessive de la jeune fille.

Rassuré par cette pensée que Nancy pouvait bien avoir la fièvre, Sikes vida son verre jusqu'à la dernière goutte; et alors, tout en continuant de gronder, il demanda sa potion. La fille ne se le fit pas dire deux fois; elle se leva aussitôt de sa chaise, versa le breuvage dans une tasse (ayant eu soin pour cela de se détourner un tant soit peu), et elle porta elle-même le vase à ses lèvres, jusqu'à ce qu'il eût tout bu.

—Maintenant, dit le brigand, viens t'asseoir près de moi, et reprends ta mine accoutumée si tu ne veux pas que je te la change moi-même de telle manière que tu ne te reconnaîtras pas quand il te prendra envie de te regarder dans la glace.

Celle-ci obéit et Sikes, lui prenant la main, la tint étroitement serrée dans la sienne, et quand il retomba sur l'oreiller, il n'en continua pas moins de la considérer attentivement. Ses yeux se fermèrent, puis se rouvrirent; ils se refermèrent et se rouvrirent de nouveau. Il se remua dans son lit et changea plusieurs fois de position, comme s'il eût été mal à son aise; et après s'être assoupi à différentes reprises pendant l'espace de quelques minutes, tressaillant de temps à autre et regardant d'un air effaré autour de lui, il resta tout à coup immobile dans la position d'une personne prête à se lever, et dormit bientôt d'un sommeil léthargique. Sa main lâcha celle de Nancy et retomba nonchalamment sur le lit.

—Le laudanum a produit enfin son effet! murmura Nancy s'éloignant aussitôt du lit. Il se pourrait bien même qu'il fût trop tard.

Disant ces mots, elle mit bien vite son chapeau et son châle en regardant avec frayeur autour d'elle comme si, malgré le breuvage qu'elle avait administré au brigand, elle se fût attendue à chaque instant à sentir sur son épaule la pression de sa lourde main; ensuite, se penchant doucement sur le lit, elle déposa un baiser sur les lèvres de Sikes et disparut aussi vite que l'éclair.

Au bout d'un passage qu'elle devait traverser pour gagner une des rues principales de Londres, un watchman cria neuf heures et demie.

—Y a-t-il longtemps que la demie est sonnée? demanda Nancy.

—Dix heures sonneront dans un quart d'heure, répondit le crieur de nuit levant sa lanterne pour voir le visage de la fille.

—Déjà dix heures moins un quart! . . . et il me faut une bonne heure au moins pour arriver là! se dit à part soi Nancy continuant son chemin avec une rapidité sans égale.

—Cette femme est folle! disait-on en la regardant courir ainsi à travers la chaussée.

C'était un superbe hôtel, situé dans une rue élégante et tranquille aux environs de Hyde-Park. Au moment où elle aperçut la brillante clarté du réverbère placé devant la porte, onze heures sonnèrent à l'horloge d'une église voisine. Elle avait ralenti sa marche, incertaine si elle devait avancer ou s'en retourner, mais le son de la cloche l'ayant déterminée, elle entra dans le vestibule. Ayant trouvé le fauteuil du portier vacant, elle regarda d'un air inquiet autour d'elle et se dirigea vers l'escalier.

—Que voulez-vous, jeune fille, demanda une femme de chambre élégamment vêtue entrouvrant une porte derrière Nancy, qui demandez-vous ici?

—Une demoiselle qui est dans cette maison, répondit la fille.

—Une demoiselle! reprit l'autre avec dédain. Quelle demoiselle, s'il vous plaît?

—Mademoiselle Maylie, dit Nancy.

La jeune femme, qui, pendant ce court dialogue, avait remarqué la mise de cette dernière, se contenta de la regarder de toute sa hauteur, et fit signe à un laquais de venir lui parler. Nancy exposa à ce dernier le motif de sa visite.

—De quelle part? demanda le domestique, quel nom faut-il que je dise?

—Ce n'est pas nécessaire, répliqua Nancy.

—Ni ce qui vous amène ici? demanda l'homme.

—Non, ce n'est pas la peine, répondit la fille, il faut que je voie cette demoiselle.

—Allons donc! reprit l'homme en la poussant vers la porte. Nous connaissons ces couleurs-là. Sortez d'ici!

—Si je sors d'ici, il faudra que vous me portiez dehors, dit vivement Nancy, et je vous jure que ce ne sera pas une petite affaire pour deux d'entre vous. N'y a-t-il donc personne ici, poursuivit-elle en promenant ses regards autour de la salle, qui veuille se charger d'un message pour une pauvre fille comme moi?

Nancy eut bien des difficultés à vaincre pour arriver jusqu'à Rose, car les domestiques de grande maison croyaient se déshonorer en faisant sa commission. Les servantes l'insultaient, les valets la regardaient d'un air de pitié, la prenant pour une mendiante. Enfin, une bonne pâte de cuisinier vint à son secours et finit par déterminer le valet de chambre à daigner aller prévenir mademoiselle Maylie; et, quoique l'orgueil de celui-ci se trouvât froissé, il voulut bien faire quelque chose à la recommandation d'un confrère.

Enfin elle entendit un léger bruit.

Elle leva les yeux suffisamment pour remarquer que la personne qui se présentait à elle était jeune.

—On a assez de peine à parvenir jusqu'à vous, Mademoiselle! dit-elle secouant la tête d'un air d'indifférence. Si je m'étais offensée et que je fusse partie (comme toute autre à ma place l'aurait fait), vous en auriez été bien fâchée un jour à venir; et il y aurait eu de quoi.

—Je suis désolée qu'on se soit mal conduit envers vous, reprit Rose, oubliez cela et dites-moi quelle est la cause qui vous a fait désirer me voir: je suis la personne que vous demandez.

Le ton obligeant avec lequel cette réponse fut faite, la douce voix de Rose, ses manières affables, exemptes de hauteur, frappèrent d'étonnement la jeune fille, qui fondit en larmes.

—Oh! Mademoiselle, dit Nancy joignant les mains d'un air suppliant, s'il y avait plus de personnes comme vous, il y en aurait moins comme moi; c'est bien certain!

—Asseyez-vous, dit Rose avec empressement: vous me serrez le cœur. Si vous êtes dans la misère ou l'affliction, je me ferai un vrai plaisir de vous soulager si c'est en mon pouvoir. Asseyez-vous . . .

—Permettez-moi de rester debout, Mademoiselle, dit la fille, et ne me parlez pas avec tant de bonté jusqu'à ce que vous me connaissiez mieux . . . Il commence à se faire tard . . . Cette porte est-elle fermée?

—Oui, dit Rose reculant quelques pas, afin de se trouver plus à portée d'appeler du secours en cas de besoin. Pourquoi me faites-vous cette question?

—Parce que, dit la fille, je suis sur le point de mettre ma vie et celle de bien d'autres entre vos mains. C'est moi qui ai ramené le petit Olivier à la maison du vieux Fagin, le juif, le soir même que cet enfant a disparu de Pentonville.

—Vous! dit Rose.

—Moi-même, reprit la fille. Je suis l'infâme créature dont vous avez entendu parler; qui vis parmi les voleurs, et qui, depuis que je me connais (c'est-à-dire dès ma plus tendre enfance), n'ai jamais connu d'existence préférable à celle qu'ils m'ont procurée, ni de paroles plus douces que celles qu'ils m'ont adressées: ainsi, que Dieu ait pitié de moi! . . . Vous n'avez pas besoin de déguiser l'horreur que je vous inspire . . . Je suis plus jeune qu'on ne le penserait à me voir; mais je sais bien l'effet que produit ma présence: les femmes les plus misérables s'éloignent de moi quand je passe près d'elles dans la rue.

—De quelles horribles choses venez-vous m'entretenir! dit Rose reculant involontairement.

—Rendez grâces au ciel, ma bonne demoiselle, s'écria Nancy, de ce qu'il vous a accordé des amis qui ont eu soin de vous dans votre enfance et qu'il n'a pas permis que vous soyez exposée au froid, à la faim, à l'ivrognerie et à quelque chose encore de pire que tout cela, comme je l'ai été moi-même dès mon berceau pour ainsi dire: car les allées et les ruisseaux ont été mon partage, et j'y mourrai comme j'y ai vécu.

—Je vous plains! dit Rose d'une voix émue. Vos paroles me déchirent le cœur!

—Que Dieu vous bénisse pour votre bonté! reprit la fille. Si vous saviez ce que j'éprouve quelquefois, vous me plaindriez bien certainement. Mais j'ai échappé à la vigilance de ceux qui m'assassineraient, j'en suis sûre, s'ils savaient que je suis venue ici pour vous dire ce que j'ai entendu. Connaissez-vous un individu appelé Monks?

—Non, dit Rose.

—Il vous connaît bien, lui, répliqua la fille, et il savait que vous étiez ici; car c'est par lui que j'ai découvert votre adresse.

—Je ne connais personne de ce nom, dit Rose.

—Alors probablement que c'est un nom d'emprunt, poursuivit la fille. C'est ce qui m'est venu plus d'une fois à l'idée. Il y a quelque temps (peu de jours après qu'Olivier fut introduit par cette petite fenêtre dans la maison que vous habitez à Chertsey, le jour qu'ils devaient vous voler), comme j'avais des soupçons sur cet homme, j'écoutai une conversation qu'il eut avec Fagin, dans l'obscurité. D'après ce que j'entendis, j'appris donc que Monks, l'homme que je croyais que vous connaissiez, vous savez? . . .

—Oui, oui, dit Rose, je comprends.

—J'appris donc que Monks, poursuivit la fille, avait vu par hasard Olivier avec deux de nos petits jeunes gens le jour même que nous l'avons perdu pour la première fois, et qu'il l'avait tout de suite reconnu pour être l'enfant qu'il cherchait (quoique je ne puisse pas me rendre compte pourquoi). Un marché fut conclu entre eux que, si Fagin pouvait ravoir Olivier, il recevrait une certaine somme d'argent, et qu'il recevrait davantage s'il parvenait à faire de cet enfant un voleur; ce que (pour des raisons que j'ignore) Monks paraissait désirer vivement.

—Dans quel but? demanda Rose.

—C'est ce que je ne sais pas, reprit la fille. Comme je me penchais pour mieux entendre, il aperçut mon ombre sur le mur (et il n'y en a pas beaucoup à ma place qui auraient pu s'esquiver aussi adroitement sans être découvertes); mais, fort heureusement, je me suis retirée inaperçue, et depuis je ne l'ai plus revu si ce n'est hier au soir.

—Et que se passa-t-il, alors?

—Je m'en vais vous le dire, Mademoiselle. La nuit dernière il revint, et Fagin l'emmena à l'étage au-dessus comme la première fois. Comme la première fois aussi, j'écoutai à la porte et j'entendis Monks qui disait:

—Ainsi, les seules choses qui eussent pu servir à prouver l'identité de cet enfant sont au fond de la rivière; et la vieille sibylle qui les a reçues de la mère est morte depuis longtemps, et ses os sont pourris dans sa bière. Alors ils se mirent à rire en s'entretenant du succès de cette affaire; et chaque fois que Monks parlait d'Olivier, il devenait furieux et disait que, quoiqu'il se fût assuré de l'argent de ce petit diable, il aurait préféré s'en emparer d'une autre manière. Car (disait-il) quelle bonne farce c'eût été d'annuler le testament du père en traînant celui qui en est l'objet et qui faisait sa gloire dans toutes les prisons de Londres, et en le conduisant ensuite à la potence pour quelque crime capital! . . . ce que vous pouvez encore faire, Fagin, après avoir tiré avantage de lui par-dessus le marché.

—Qu'est-ce que tout cela, mon Dieu! s'écria Rose.

—La vérité, Mademoiselle, quoiqu'elle sorte de mes lèvres, répliqua Nancy. Alors il ajouta avec d'horribles jurements (familiers à mes oreilles, mais tout à fait étrangers aux vôtres) que, s'il pouvait satisfaire à sa haine en prenant la vie de cet enfant sans mettre la sienne en danger, il le ferait sans hésiter; mais que, puisque cela était impossible, il ferait en sorte de mettre des entraves dans toutes ses actions et de lui nuire dans plus d'une circonstance; et que, si Olivier voulait jamais un jour tirer avantage de sa naissance et de son histoire, il saurait bien l'en empêcher; enfin, Fagin (ajouta-t-il), tout juif que vous êtes, vous n'avez jamais employé de moyens semblables à ceux que je vais mettre en usage pour attirer dans le piège mon frère Olivier.

—Son frère! s'écria Rose joignant les mains de surprise.

—Voilà ses propres paroles, dit Nancy regardant d'un air inquiet autour d'elle (ce qu'elle n'avait cessé de faire depuis le moment où elle avait commencé à parler, car l'image de Sikes la tourmentait continuellement). Il a même dit plus lorsqu'il est venu à parler de vous et de l'autre dame, il a dit qu'il fallait que le ciel ou l'enfer s'en fût mêlé pour avoir fait tomber Olivier entre vos mains; puis il se prit à rire et observa que le hasard l'avait encore assez bien servi en cela: car, ajouta-t-il en vous nommant, que de milliers de livres sterling ne donnerait-elle pas elle-même, si elle les avait, pour savoir qui est ce petit épagneul à deux pattes qui la suit partout!

—Est-il possible! dit Rose en pâlissant, il n'a pas pu dire cela sérieusement, n'est-ce pas?

—Si jamais homme a parlé sérieusement, ce fut lui en cette circonstance, répliqua Nancy. Il n'est pas homme à plaisanter lorsqu'il est excité par la haine. J'en connais qui font pis que lui, mais j'aimerais mieux les entendre douze fois que lui une . . . Il se fait tard et je veux arriver à la maison sans qu'on se doute que je suis venue ici: il faut donc que je m'en retourne au plus vite.

—Mais comment m'y prendre? dit Rose. Comment, sans vous, pourrai-je tirer avantage de la révélation que vous venez de me faire? . . . Vous en retourner! . . . comment pouvez-vous désirer rejoindre des compagnons que vous peignez sous des couleurs si affreuses? Si vous voulez répéter ce que vous venez de me dire à un monsieur qui est là, dans la chambre voisine,

il vous conduira en moins d'une demi-heure dans un endroit où vous serez en sûreté.

—Je désire m'en aller, dit la fille. Il faut que je m'en aille; parce que . . . (comment pourrai-je avouer de telles choses à une vertueuse demoiselle comme vous!) parce que, parmi ces hommes dont je vous ai parlé, il en est un (le plus méchant et le plus déterminé d'eux tous peut-être), que je ne puis quitter . . . non, pas même pour m'arracher à la vie que je mène maintenant!

—La sensibilité que vous avez déjà montrée une fois auparavant en prenant le parti de ce cher enfant, dit Rose, la générosité dont vous faites preuve maintenant en venant, au risque de votre vie, me dire ce que vous avez entendu, vos manières, qui me sont un sur garant de la vérité de vos paroles, le repentir évident et le sentiment intérieur de votre honte, tout me porte à croire que vous pourriez encore vous réformer. Oh! continua Rose joignant les mains, tandis que des larmes coulaient de ses joues, ne rejetez pas les sollicitations d'une personne de votre sexe, la première, la seule, je pense, qui vous ait jamais parlé avec douceur et compassion! . . . Ne refusez pas de m'entendre et laissez-vous ramener dans le sentier de l'honneur et de la vertu!

—Ma bonne demoiselle! s'écria Nancy se jetant aux genoux de Rose, ange de douceur et de bonté! vous êtes, en effet, la première qui m'ait fait entendre ces paroles de consolation qui me pénètrent le cœur, et si je les avais entendues longtemps auparavant elles auraient pu me tirer du vice dans lequel je suis plongée; mais maintenant il est trop tard! . . . il est trop tard!

—Il n'est jamais trop tard pour le repentir, dit Rose.

—Il est trop tard! s'écria Nancy se tordant les bras dans l'agonie du désespoir. Je ne puis l'abandonner maintenant! Je ne veux pas être la cause de sa mort!

—Comment seriez-vous la cause de sa mort? demanda Rose.

—Rien ne pourrait le sauver, s'écria la fille, si je déclarais à d'autres ce que je viens de vous dire, et qu'on les prît tous, il n'en réchapperait pas. C'est le plus hardi et le plus intrépide de la bande. Et il a commis des actions si atroces!

—Est-il possible, dit Rose, que pour un tel homme vous renonciez à une délivrance certaine et à l'espoir d'un meilleur avenir? C'est de la vraie folie!

—J'ignore moi-même ce que c'est, reprit la fille. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'en est pas ainsi qu'avec moi, et qu'il y en a beaucoup d'autres aussi vicieuses et aussi misérables que moi qui pensent de même. Il faut que je m'en retourne. Que ce soit la volonté du ciel ou punition du mal que j'ai fait, c'est ce dont je ne puis me rendre compte à moi-même; mais je suis ramenée vers cet homme malgré sa brutalité envers moi, et je crois que je le serais encore si je savais que je dusse périr de sa main.

—Que faire? dit Rose. Je ne devrais pas vous laisser partir ainsi.

—Vous ne me retiendrez pas, j'en suis sûre, repartit la fille, vous ne le ferez pas, parce que je me suis fiée à votre bonté et que je n'ai exigé aucune promesse de vous, comme j'aurais pu le faire.

—Alors, à quoi me servira la révélation que vous m'avez faite? demanda Rose. Dans l'intérêt d'Olivier que vous désirez servir, ce mystère doit être éclairci.

—Il me semble que vous devriez raconter cela, sous le sceau du secret, à quelque monsieur de vos amis qui vous dira ce que vous avez à faire, repartit Nancy.

—Mais où vous trouverai-je quand il en sera nécessaire? demanda Rose. Je ne cherche pas à savoir où demeurent ces gens affreux; mais encore ai-je besoin de vous revoir.

—Me promettez-vous de garder fidèlement le secret et de venir seule ou, du moins, accompagnée seulement de la personne qui sera dans la confidence? demanda la fille. Puis-je compter que je ne serai pas épiée ou suivie?

—Je vous le jure! répondit Rose.

—Tous les dimanches, depuis onze heures jusqu'à minuit, dit la fille sans hésiter, je me promènerai sur le pont de Londres . . . si j'existe!

—Encore un mot! dit Rose comme Nancy se préparait à se retirer. Réfléchissez encore une fois à l'horreur de votre position et à l'occasion qui se présente de vous en affranchir. Vous avez des droits à l'intérêt que je vous porte, non seulement pour être venue ici volontairement me faire cette révélation, mais parce que vous êtes, pour ainsi dire, perdue au-delà de toute espérance. Retournerez-vous vers cette bande de voleurs et avec cet homme qui vous maltraite si cruellement, lorsqu'une seule parole suffit pour vous sauver? Quel est donc ce charme qui vous entraîne malgré vous, et qui vous attache au malheur et au crime? N'est-il pas dans votre cœur une corde que je puisse toucher? N'y reste-t-il donc aucun sentiment auquel je puisse en appeler contre ce fatal prestige?

—Quand de jeunes demoiselles aussi belles et aussi bonnes que vous livrent leur cœur, reprit avec fermeté la jeune fille, l'amour les entraîne quelquefois bien loin, celles mêmes qui ont, comme vous, des parents, des amis et des admirateurs pour les distraire. Mais quand de malheureuses filles, qui, comme moi, n'ont d'autre demeura que la tombe et d'autre ami pour les visiter dans leurs maladies, ou à l'heure de la mort, que le servant d'hôpital, donnent leur cœur à un homme qui leur tient lieu de parents et d'amis qu'elles ont perdus ou qui leur ont manqué pendant tout le cours de leur misérable existence, qui peut espérer de les guérir? . . . Plaignez-nous, Mademoiselle, d'entretenir en notre cœur un sentiment que la justice divine condamne et que les hommes réprouvent!

—Vous accepterez de moi quelque argent qui vous mette à même de vivre sans déshonneur, jusqu'à ce que nous nous revoyions du moins? dit Rose après un instant de silence.

—Pas un sou! reprit la fille.

—Ne rejetez pas l'offre que je fais de vous aider, dit Rose avec bonté; je désire vous être utile, je vous assure.

—Vous me rendriez un plus grand service, repartit Nancy avec l'accent du plus grand désespoir, si vous pouviez m'arracher la vie d'un seul coup; car jamais, plus que ce soir, je n'ai senti l'horreur de ma position, et il me serait si agréable de ne pas mourir dans le même enfer que celui dans lequel j'ai vécu! . . . Que Dieu vous bénisse, bonne demoiselle, et qu'il répande sur votre tête autant de bonheur qu'il a répandu de honte et d'opprobre sur la mienne!

Ayant prononcé ces paroles entrecoupées par ses sanglots, la malheureuse créature s'en alla.