XL. —Nouvelles découvertes, prouvant que les surprises, de même que les malheurs, viennent rarement seules.

La situation de Rose n'était pas des moins embarrassantes; car, tandis qu'elle désirait vivement pénétrer le mystère qui enveloppait la naissance d'Olivier, elle se voyait obligée, en conscience, de garder le secret qui lui avait été confié par la malheureuse fille avec qui elle venait d'avoir un si pénible entretien.

Elle n'avait plus que trois jours à rester à Londres avant de partir, avec madame Maylie et son jeune protégé, pour un port de mer assez éloigné. On touchait déjà à la fin du premier jour (minuit venait justement de sonner à l'instant où Nancy quitta la chambre). Quel projet pouvait-elle former qui pût être mis à exécution en vingt-quatre heures? ou quel moyen devait-elle employer pour retarder le voyage sans exciter le soupçon?

M. Losberne était à l'hôtel avec ces dames, et il devait y passer les deux dernières journées de leur séjour à Londres; mais Rose connaissait trop bien le caractère impétueux du docteur, et elle prévoyait trop clairement le courroux que, dans un premier moment d'indignation, il ferait éclater contre la jeune fille, pour lui confier le secret. C'était encore une des raisons pour lesquelles Rose craignait de s'ouvrir à madame Maylie, qui n'aurait pas manqué d'en parler au docteur . . . Avoir recours à un homme de loi, en supposant qu'elle eût su comment s'y prendre, était chose à laquelle elle devait renoncer pour la même raison . . . Elle eut bien un moment la pensée d'écrire à Henri; mais elle se souvint de leur dernière entrevue . . . Elle était dans cette perplexité, lorsque Olivier, qui venait de se promener dans la ville, escorté de Giles, qui lui tenait lieu de garde du corps, entra brusquement dans la chambre hors d'haleine et tout ému.

—Qu'avez-vous donc, que vous paraissez si agité? demanda Rose en s'avançant vers lui; répondez-moi, Olivier.

—Je puis à peine parler, reprit l'enfant. Il me semble que j'étouffe . . . Quel bonheur de penser que je le reverrai enfin, et que vous aurez la certitude que tout ce que je vous ai dit est l'exacte vérité!

—Je n'ai jamais supposé qu'il en fût autrement, mon ami, dit Rose, mais pourquoi dites-vous cela? . . . De qui parlez-vous?

—J'ai revu ce bon monsieur qui m'a témoigné tant d'amitié! répliqua Olivier pouvant à peine articuler ses mots . . . Vous savez, M. Brownlow, dont je vous ai si souvent parlé?

—Où donc? demanda Rose.

—Il descendait de voiture et il entrait dans une maison, répondit Olivier pleurant de joie. Je ne lui ai pas parlé . . . je ne pouvais pas lui parler, car il ne m'a pas aperçu, et j'étais si tremblant, qu'il m'a été impossible de courir vers lui; mais Giles s'est informé s'il demeurait dans la maison où nous l'avons vu entrer, et on lui a répondu que oui. Tenez, ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche, voici son adresse: c'est là qu'il demeure . . . j'y vais de ce pas . . . Oh! mon Dieu, mon Dieu! que deviendrai-je quand je le reverrai et qu'il me parlera!

—Vite! dit Rose. Envoyez chercher un fiacre, et tenez-vous prêt à partir; je vais vous y conduire sur-le-champ. Il n'y a pas une minute à perdre! Le temps seulement de prévenir ma tante que nous sortons pour une heure, et je vous emmène. Ainsi soyez prêt!

Olivier ne se le fit pas dire deux fois, et en moins de dix minutes ils étaient en route pour Craven Street dans le Strand. Lorsqu'ils y furent arrivés, Rose descendit du fiacre pour préparer le vieux monsieur à recevoir Olivier; et remettant sa carte au domestique, elle le pria de dire à M. Brownlow qu'elle désirait le voir pour affaires de la plus grande importance. Celui-là reparut bientôt, il avait reçu l'ordre de faire monter la jeune demoiselle; il l'introduisit dans une chambre du premier étage, où elle fut présentée à un monsieur d'un certain âge, à l'air affable, et ayant un habit vert-bouteille. Non loin de lui était un autre vieux monsieur en culotte courte et en guêtres de nankin, lequel vieux monsieur (qui ne paraissait point extrêmement affable) était assis les mains jointes, appuyées sur la pomme de sa canne, et son menton par-dessus.

—Mille pardons, ma jeune demoiselle! dit le monsieur à l'habit vert se levant précipitamment de sa chaise et faisant un salut gracieux à mademoiselle Maylie. Je pensais que ce pouvait être quelque personne importune qui . . . Je vous prie en grâce de m'excuser . . . Donnez-vous la peine de vous asseoir.

—C'est à M. Brownlow que j'ai l'honneur de parler? dit Rose s'adressant à ce dernier.

—Oui, Mademoiselle, répondit le vieux monsieur, et voici mon ami M. Grimwig. Grimwig, voulez-vous bien nous laisser pour quelques minutes?

—Je crois, observa Rose, qu'à ce point de notre entrevue Monsieur peut fort bien rester avec nous. Si je suis bien informée, il n'est pas étranger à l'affaire qui m'amène près de vous.

M. Brownlow fit une inclination de tête; et M. Grimwig, qui avait fait un salut très roide, s'étant levé de sa chaise, fit un autre salut très roide et se rassit.

—Je vais bien vous surprendre, sans doute, dit Rose un peu embarrassée; mais vous avez jadis témoigné beaucoup d'intérêt et d'affection à un de mes jeunes amis, et je suis sûre que vous ne serez pas fâché d'en avoir des nouvelles.

—Vraiment! dit M. Brownlow. Puis-je savoir son nom?

—Olivier Twist, répliqua Rose.

À peine eut-elle prononcé ce nom, que M. Grimwig, qui s'était mis à parcourir un gros livre qui était sur la table, le referma brusquement; et se laissant retomber sur le dos de sa chaise, il laissa voir sur son visage les signes de la plus grande surprise.

L'étonnement de M. Brownlow ne fut pas moins grand, quoiqu'il ne le fit pas paraître d'une manière aussi excentrique. Il approcha sa chaise de celle de Rose, et dit:

—Faites-moi la grâce, ma chère demoiselle, de passer sous silence cette bienveillance et cette bonté dont vous parlez et dont personne autre ne se doute; et s'il est en votre pouvoir de me désabuser quant à l'opinion défavorable que j'ai dû concevoir de ce pauvre enfant, au nom du ciel faites-le sur-le-champ!

—C'est un petit vaurien! j'en mangerais ma tête que c'est un petit vaurien! dit M. Grimwig sans remuer aucun muscle de son visage, comme le ferait un ventriloque.

—Cet enfant a le cœur noble et généreux, reprit Rose en rougissant; et l'Être suprême, qui a jugé à propos de lui envoyer des peines et de le faire passer par des épreuves au-dessus de ses forces, lui a donné des qualités et des sentiments qui feraient honneur à bien des gens qui ont six fois son âge.

—Je n'ai que soixante et un ans! repartit M. Grimwig sur le même ton; et comme cet Olivier dont vous parlez doit avoir douze ans, s'il n'a pas davantage, je ne vois pas l'application de cette remarque.

—Ne faites pas attention à mon ami, Mademoiselle, dit M. Brownlow, il ne pense pas ce qu'il dit.

—Si, gronda M. Grimwig.

—Non, il ne le pense pas, je vous assure! reprit M. Brownlow, qui commençait visiblement à s'impatienter.

—Il en mangera sa tête si ce n'est pas vrai! gronda M. Grimwig.

—Il mériterait plutôt qu'on la lui cassât! répliqua M. Brownlow.

—Il voudrait bien voir quelqu'un le lui proposer! repartit M. Grimwig frappant avec sa canne sur le plancher.

Après s'être ainsi excités l'un l'autre, les deux amis prirent séparément chacun une prise et se donnèrent ensuite une poignée de main, selon leur invariable coutume.

Rose, qui avait eu le temps de rassembler ses idées, raconta en peu de mots ce qui était arrivé à Olivier depuis le jour où il avait quitté la maison de M. Brownlow, réservant pour le moment où elle serait seule avec ce monsieur la révélation de Nancy. Elle ajouta que le seul chagrin de cet enfant, pendant plusieurs mois, avait été de ne pouvoir retrouver son bienfaiteur.

—Dieu soit loué! dit le vieux monsieur. Voilà qui me rassure! . . . Mais vous ne m'avez pas dit où il est maintenant, mademoiselle Maylie . . . Vous m'excuserez si je vous fais cette remarque; mais pourquoi ne l'avoir pas amené?

—Il est en bas qui m'attend dans la voiture qui est à la porte, répliqua Rose.

—Ici, à ma porte! s'écria le vieux monsieur. Et, sans en dire davantage, il s'élança hors de la chambre, descendit l'escalier quatre à quatre, sauta sur le marchepied, et de là dans la voiture.

A peine la porte de la chambre fut-elle refermée sur lui, que M. Grimwig leva la tête, et, convertissant en pivot un des pieds de derrière de sa chaise, il décrivit, à l'aide de son bâton et de la table, trois cercles distincts; après quoi, se remettant sur ses jambes, il marcha clopin-clopant à travers la chambre, et, s'approchant tout à coup de Rose, il l'embrassa sans autre préambule.

—Chut! dit-il voyant que celle-ci se levait précipitamment, alarmée qu'elle était de son audace, ne craignez rien! je suis assez vieux pour être votre grand-père . . . Vous êtes une bonne fille, je vous aime bien! Les voici qui montent!

En effet, comme il s'était jeté d'un seul bond sur une chaise, M. Brownlow rentra accompagné d'Olivier, que Grimwig reçut fort gracieusement; et cette satisfaction du moment eût-elle été pour Rose la seule récompense de ses soins et de ses inquiétudes pour son jeune protégé, qu'elle s'en fut trouvée bien payée.

—A propos! il y a quelqu'un qui ne doit pas être oublié, dit M. Brownlow tirant le cordon de la sonnette. Dites à madame Bedwin de monter, s'il vous plaît!

La vieille femme de charge monta aussitôt, et, ayant fait une révérence, elle attendit à la porte que M. Brownlow lui donnât ses ordres.

—Je crois que votre vue s'affaiblit de jour en jour, Bedwin! dit celui-ci d'un air à moitié fâché.

—A mon âge, Monsieur, il n'y a rien d'étonnant, répliqua la bonne dame. Les yeux des gens ne s'améliorent pas avec les années.

—Je pourrais bien vous en dire autant, repartit M. Brownlow; mais mettez vos lunettes et voyons un peu si vous devinerez pourquoi je vous ai fait demander.

Madame Bedwin se mit à fouiller dans ses poches pour chercher ses lunettes, mais la patience d'Olivier n'était pas à l'épreuve contre ce nouveau retard, c'est pourquoi, cédant à la première impulsion de son cœur, il se précipita dans les bras de la bonne dame.

—Dieu me pardonne! s'écria celle-ci en l'embrassant, c'est mon cher petit garçon!

—Ma bonne madame Bedwin! s'écria Olivier.

—Je savais bien qu'il reviendrait! reprit la vieille dame le pressant dans ses bras. Comme il a bonne mine . . . et qu'il est bien mis! Il a l'air d'un petit monsieur! Où avez-vous été pendant tout ce temps qui m'a semblé si long? . . . Ah! toujours son joli petit visage . . . mais plus si pâle cependant . . . Toujours ses yeux si doux, mais plus si tristes. Je ne les ai jamais oubliés, ni son agréable sourire non plus. Laissant madame Bedwin et Olivier converser à loisir, M. Brownlow fit passer Rose dans une autre chambre et celle-ci lui raconta tout au long l'entrevue qu'elle avait eue avec Nancy; ce qui le surprit et l'inquiéta étrangement. Comme elle lui eut expliqué les raisons qui l'avaient empêchée d'en parler dès l'abord à Losberne, il approuva fort sa prudence et résolut aussitôt d'avoir, à cet effet, une conférence avec le docteur. Pour se procurer plus tôt l'occasion d'exécuter ce dessein, il fut convenu qu'il irait à l'hôtel le soir même, à huit heures, et que, pendant ce temps, madame Maylie serait instruite de tout ce qui s'était passé.

Mademoiselle Maylie n'avait point exagéré le courroux du docteur; car à peine eut-il eu connaissance de la révélation de Nancy, qu'il se répandit en imprécations contre elle et qu'il menaça de la livrer à MM. Blathers et Duff. Il avait déjà pris son chapeau et se préparait à aller trouver ces dignes personnes, sans considérer quelles pourraient être les suites de cette folle démarche, si M. Brownlow, qui était lui-même très irascible, ne l'eût empêché de sortir et n'eût employé tous les arguments possibles pour lui faire entendre raison.

—Que nous reste-t-il donc à faire? Ne faut-il pas encore remercier tous ces vagabonds, et les prier d'accepter chacun une centaine de livres sterling comme une légère preuve de notre estime et un faible gage de notre gratitude!

—Je ne dis pas précisément cela, reprit en souriant M. Brownlow, mais il faut agir avec douceur et avec prudence.

—De la douceur et de la prudence! s'écria le docteur. Je vous les enverrai tous aux . . .

—Je ne dis pas le contraire, répliqua M. Brownlow, et sans doute ils l'ont bien mérité.

Il fut très difficile de faire entendre raison au docteur, qui, depuis qu'il avait vu MM. Duff et Blathers, semblait avoir une confiance sans bornes en leurs talents. Mais M. Brownlow lui ayant fait comprendre que de leur prudence dépendait le sort d'Olivier, et qu'une seule démarche inconsidérée pouvait tout compromettre et le priver à la fois de l'héritage de ses parents et de tout espoir de retrouver sa famille, le docteur finit par convenir que ses emportements pouvaient tout gâter et qu'à l'avenir il serait plus calme. En conséquence il fut convenu que MM. Grimwig et Henri Maylie feraient partie du comité, et que M. Brownlow accompagnerait Rose au pont de Londres, où elle devait revoir Nancy; que tout serait fait de façon à ne pas compromettre cette malheureuse, et que la justice ne serait pas avertie, de peur qu'en donnant l'éveil Nancy ne voulût plus faire connaître ce Monks.

XLI— Une vieille connaissance d'Olivier, donnant des preuves d'un génie supérieur, devient un personnage public dans la métropole.

Le même soir que Nancy vint trouver Rose Maylie, après avoir donné à Sikes un breuvage soporifique, deux personnes que le lecteur connaît déjà, mais avec lesquelles (pour l'intelligence de cette histoire) il doit renouer connaissance, s'acheminaient vers Londres par la grande route du Nord.

Ces deux voyageurs étaient un homme et une femme (peut-être serait-il mieux de dire un mâle et une femelle). Le premier, au corps long et fluet, était monté très haut sur jambes et avait une de ces figures osseuses auxquelles il est difficile d'assigner aucun âge exact: c'était de ces êtres enfin qui paraissent déjà vieux quand ils sont encore jeunes, et qui paraissent enfants quand ils commencent à prendre de l'âge. La femme pouvait avoir dix-huit ou vingt ans; mais elle était solidement construite et il fallait qu'elle le fût en effet, à en juger par l'énorme paquet qu'elle portait sur son dos au moyen de bretelles. Celui de son compagnon, enveloppé d'un mouchoir bleu et pendant au bout d'un bâton, formait un très petit volume.

—Avance donc, veux-tu? Que tu es lente, va, Charlotte!

—Ce paquet est bien lourd.

—Lourd! c'te bêtise! À quoi es-tu propre donc? reprit celui-là changeant d'épaule son petit paquet. Oh! te voilà encore arrêtée! . . .

—Y a-t-il encore bien loin? demanda la femme.

—S'il y a encore loin? Tu es encore bonne, toi, de me demander ça! dit l'homme aux longues jambes. Ne vois-tu pas d'ici les lumières de Londres?

—Il y a encore au moins deux bons milles d'ici.

—Eh bien! après? Qu'il y en ait deux ou qu'il y en ait vingt, répliqua Noé Claypole (car c'était lui-même). Allons! lève-toi, et en route, si tu ne veux que je te donne un coup de pied pour te faire déguerpir!

Comme le nez naturellement rouge du sieur Noé était devenu pourpre de colère, et qu'il s'avançait vers Charlotte d'un air furieux, celle-ci se leva sans mot dire, et se remit en marche.

Charlotte, fatiguée, harassée, ne pensait plus qu'à s'arrêter. À chaque instant, elle s'informait si Noé s'arrêterait bientôt pour passer la nuit. Mais le sieur Claypole était avant tout un homme prudent; il avait fait ses plans, il craignait les logements que pouvait lui fournir si généreusement Sa très gracieuse Majesté Britannique: aussi se défiait-il de toute auberge située trop près de la grande route; il avait une préférence tout à fait marquée pour les quartiers les plus retirés. Sowerberry lui apparaissait comme l'ombre de Banco. Au milieu de toutes ses peurs, il ne manquait cependant jamais l'occasion de faire sentir sa supériorité à Charlotte. Celle-ci la reconnaissait et le remerciait de la confiance grande qu'il lui avait témoignée en lui laissant l'argent qu'ils avaient emporté de chez Sowerberry! Mais cette confiance n'était qu'une conséquence du système de prudence du sieur Claypole; il avait craint de se compromettre dans le cas où on les aurait poursuivis, et l'argent se trouvant sur elle seule, il aurait pu protester de son innocence et échapper peut-être à la justice.

Noé, traînant Charlotte après lui, tantôt ralentissait le pas au coin d'une de ces rues qu'il parcourait des yeux dans toute sa longueur pour voir s'il ne découvrirait point l'enseigne de quelque modeste auberge, et tantôt se remettait à marcher comme de plus belle s'il craignait que l'endroit ne fût trop public pour lui. Il s'arrêta enfin devant un cabaret plus sale et plus chétif en apparence que tous ceux qu'il avait vus jusqu'alors; et après en avoir examiné scrupuleusement l'extérieur, il annonça gracieusement à Charlotte son intention d'y passer la nuit.

—Ainsi, donne-moi ce paquet, dit-il défaisant les bretelles passées autour des bras de Charlotte et s'en chargeant lui-même, et ne t'avise pas d'ouvrir la bouche à moins que je ne t'adresse la parole! Quelle est l'enseigne de la maison? A . . . u . . . x . . . aux, t . . . r . . . o . . . i . . . s . . . trois, aux trois . . . aux trois . . . aux trois quoi? demanda-t-il.

—Aux Trois-Boiteux, dit Charlotte.

—Aux Trois-Boiteux? répéta Noé. Elle n'est déjà pas si bête, c'te enseigne-là! Toi, suis-moi . . . et fais bien attention à ce que je t'ai recommandé! Ayant dit ces mots, il poussa la porte avec son épaule et entra, suivi de Charlotte.

Il n'y avait au comptoir qu'un jeune juif qui, les deux coudes appuyés sur la table, était occupé à lire un journal crasseux. Il regarda fixement Noé, et celui-ci le considéra de même.

Si Noé avait eu son costume de l'école de charité, l'air d'étonnement avec lequel le juif le regardait n'eût pas paru extraordinaire; mais comme il avait une blouse par-dessus ses vêtements, il n'y avait rien en lui, ce semble, qui dût attirer à ce point l'attention dans un cabaret.

—N'est-ce pas ici l'auberge des Trois-Boiteux? demanda Noé.

—C'est l'enseigne de cette baison, répondit le juif.

—Un monsieur que nous avons rencontré sur la route nous a recommandé votre maison, dit Noé faisant signe de l'œil à Charlotte autant pour lui faire remarquer la subtilité de son esprit que pour l'avertir de ne laisser paraître aucun signe de surprise. Pouvons-nous y avoir un lit pour cette nuit?

—Je d'sais bas s'il y a boyen, reprit Barney, qui était garçon dans cette maison, j'b'en vais b'inforber.

—Conduisez-nous dans la salle et servez-nous un plat de viande froide et une pinte de bière en attendant, dit Noé.

Barney, les ayant introduits dans une petite salle basse, leur apporta bientôt après ce qu'ils avaient demandé, les informant en même temps qu'ils pourraient passer la nuit et qu'on allait leur préparer un lit; après quoi il se retira.

Cette salle était située de manière que quelqu'un qui connaissait la maison pouvait, au moyen d'un petit carreau placé dans un angle, voir de la salle d'entrée tout ce qui s'y passait sans courir le risque d'être vu, et qu'en appliquant son oreille au susdit endroit, il était facile d'entendre ce qui s'y disait. Le maître de la maison avait l'œil collé à cet endroit depuis plus de cinq minutes, prêtant l'oreille en même temps à la conversation de nos deux voyageurs, et Barney venait justement de leur rendre la réponse ci-dessus, quand Fagin entra pour s'informer si on n'avait point vu quelques-uns de ses jeunes élèves.

—Chut! fit Barney mettant son doigt sur ses lèvres, il y a deux bersodes dans la bedite salle.

—Deux personnes! répéta le vieillard à voix basse.

—Oui, et de drôles de corps, allez! ajouta Barney. Ils arrivent de la gambagne; bais c'est queuqu'chose dans votr'genre, ou bien j'be dromberais fort.

Cette nouvelle parut intéresser vivement Fagin: il monta sur un tabouret, appliqua son œil au carreau et fut à même de distinguer le sieur Claypole mangeant sa viande et buvant sa bière en compagnie de Charlotte.

—Ah! ah! dit tout bas Fagin se tournant vers Barney, l'air de ce gaillard-là me plaît assez! . . . Il nous serait utile, j'en suis certain! . . . Il comprend à merveille la manière de vous mener la donzelle! Ne fais pas de bruit, Barney, que j'entende ce qu'ils disent!

Le juif appliqua de rechef son œil au carreau, retenant son haleine pour mieux entendre, et l'expression de son visage en ce moment était tout à fait satanique.

—Décidément je veux être un monsieur! dit le sieur Claypole allongeant ses jambes et finissant une conversation commencée avant l'arrivée de Fagin. Je ne veux plus faire de cercueils; j'en ai assez de ça! mais je veux mener une joyeuse vie, et si tu veux, Charlotte, tu seras une dame!

—Je ne demanderais pas mieux, Noé, reprit celle-ci, mais on ne trouve pas tous les jours des tirelires à vider.

—Bah! dit Noé. Il y a bien autre chose que des tirelires à vider!

—Que veux-tu dire? demanda Charlotte.

—Il y a des poches, des ridicules, des maisons, des carrosses, la Banque même . . . est-ce que je sais, moi! dit Noé excité par le porter.

—Mais tu ne peux pas faire tout cela, Noé? dit Charlotte.

—Je verrai à m'associer avec d'autres, s'il y a moyen, reprit le sieur Claypole, ils ne seront pas embarrassés de nous employer d'une manière ou d'autre. Toi-même tu vaux cinquante femmes comme toi! . . .

—Oh! comme ça me fait plaisir de t'entendre dire cela! s'écria la fille, imprimant un gros baiser sur la figure hideuse de son compagnon.

—C'est bon, en voilà assez comme ça! Ne sois pas trop affectionnée, de crainte de me déplaire, dit Noé la repoussant avec gravité. J'aimerais être le capitaine de quelque bande . . . J'vous les mènerais rondement et j'me déguiserais pour les guetter . . . Oui, cela me conviendrait assez! . . . Et si je pouvais seulement rencontrer quelques messieurs de ce genre, je dis que ça vaudrait bien la banknote de vingt livres que tu as soufflée à Sowerberry; d'autant plus que nous ne savons pas trop, ni l'un ni l'autre, comment nous en défaire.

Ayant ainsi déclaré son opinion, le sieur Claypole regarda dans le pot à bière d'un air avisé; et; en ayant bien secoué le contenu, il fit un signe d'intelligence à Charlotte, et en but une gorgée qui parut le rafraîchir extrêmement. Il se disposait à en boire une autre lorsqu'il fut interrompu par l'arrivée subite d'un étranger. Cet étranger n'était autre que M. Fagin, qui, faisant un salut gracieux accompagné d'un sourire aimable en passant devant nos deux voyageurs, s'assit à une table près d'eux, et ordonna au rusé Barney de lui servir quelque chose à boire.

—Une belle soirée, un peu froide pour la saison, cependant, dit Fagin en se frottant les mains . . . vous arrivez de la campagne, à ce qu'il paraît, Monsieur?

—Comment pouvez-vous le savoir? demanda Noé.

—Nous n'avons pas tant de poussière que cela dans Londres, reprit le juif montrant du doigt les souliers de Noé.

—Vous m'avez l'air d'un finaud, dit Noé. Ha! ha!

—On ne saurait trop l'être dans une ville comme celle-ci.

Il accompagna cette remarque d'un petit coup sur son nez avec l'index de sa main droite; geste que Noé voulut imiter, mais qu'il manqua complètement, à cause du peu d'étoffe que le sien offrait en cette partie de son visage. Fagin, satisfait de l'intention, partagea libéralement avec nos deux amis la liqueur que Barney avait apportée.

—C'est du chenu, cela! observa Noé faisant claquer ses lèvres.

—Oui; mais c'est cher! dit Fagin. Un homme ne peut faire autrement que de vider des poches, des ridicules, des maisons, des carrosses et même la Banque, s'il veut en boire à tous ses repas.

A ces paroles, Noé se laissa retomber sur le dos de sa chaise, et regarda alternativement Fagin et Charlotte.

—Que cela ne vous effraie pas, mon cher! dit Fagin se rapprochant de Noé. Ha! ha! c'est bien heureux que je sois le seul qui vous ait entendu par le plus grand des hasards.

—Ce n'est pas moi qui ai pris la banknote! balbutia Noé n'allongeant plus ses jambes comme un homme indépendant, mais les fourrant du mieux qu'il put sous sa chaise c'est elle qui a fait le coup. Tu l'as encore sur toi, Charlotte; tu ne peux pas dire le contraire.

—Peu importe qui a fait le coup ou qui a l'argent, mon cher, reprit le juif fixant cependant ses yeux de faucon sur la jeune fille et sur les deux paquets. Je suis moi-même dans la partie, et je ne vous en aime que plus pour cela.

—Dans quelle partie voulez-vous dire? demanda le sieur Claypole un peu plus rassuré.

—Dans la même branche de commerce, repartit Fagin. Ainsi sont les gens de cette maison. Vous êtes tombé ici comme Mars en carême, mon cher!  . . . Il n'y a pas dans Londres un endroit plus sûr que les Trois-Boiteux; . . . surtout si je vous prends sous ma protection . . . Et comme vous et cette jeune femme m'inspirez de l'intérêt, vous pouvez vous tranquilliser; je puis vous assurer qu'il n'y a rien à craindre.

Noé Claypole eût dû en effet se tranquilliser d'après cette assurance; mais si son esprit était plus à l'aise, son corps ne l'était certainement pas: car il se tordit de mille manières sur sa chaise et il prit différentes positions toutes plus bizarres les unes que les autres, regardant tout le temps son nouvel ami avec un air de défiance et de crainte tout à la fois.

—Je vous dirai plus, repartit le juif après être parvenu à rassurer la fille à force de signes de tête et de protestations d'amitié: j'ai un mien ami qui pourra satisfaire le désir que vous venez d'exprimer en vous lançant dans la bonne voie; vous laissant le maître, bien entendu, de choisir d'abord la partie qui vous conviendra le mieux, et se réservant le soin de vous enseigner les autres.

—Vous dites cela comme si vous parliez sérieusement, reprit Noé.

—Je ne vois pas pourquoi je plaisanterais, dit le juif haussant les épaules. Venez avec moi à la porte, que je vous dise un mot en particulier.

—Ce n'est pas nécessaire de nous déranger, dit Noé allongeant ses jambes de nouveau; vous pouvez me dire cela, tandis qu'elle va porter les paquets en haut. Charlotte! vois un peu à ce que ces paquets soient placés dans la chambre où nous devons coucher.

Charlotte se mit en devoir d'obéir, et Noé tint la porte ouverte pour lui faciliter le passage et pour la voir sortir; après quoi il vint se rasseoir.

—Comme je vous la fais marcher, hein! dit-il du ton d'un directeur de ménagerie qui aurait apprivoisé une bête féroce.

—A merveille! dit Fagin lui donnant un petit coup sur l'épaule; vous êtes un génie, mon cher!

—C'est bien pour cela que je suis venu à Londres, reprit Noé. Mais nous ferons bien de ne pas perdre notre temps, car elle ne va pas tarder à revenir.

—Vous avez raison, au fait, dit le juif. Eh bien! voyons, si mon ami vous plaît, pensez-vous que vous puissiez mieux faire que de vous associer avec lui?

—Fait-il de bonnes affaires? . . . c'est là le grand point! demanda Noé en clignant ses petits yeux.

—Il en fait d'excellentes, répondit le juif; il occupe une foule de mains, et il a à son service les travailleurs les plus habiles et les plus distingués de la profession.

—Comme qui dirait alors des ouvriers bourgeois? demanda le sieur Claypole.

Puis le juif et son nouvel associé se mirent à passer en revue toutes les façons de voler connues et inconnues. À chaque proposition, le sieur Claypole trouvait toujours l'objection: tantôt le genre de commerce était trop dangereux, car, nous l'avons dit, la bravoure n'était pas dans les qualités dominantes de ce héros; tantôt il ne rapportait pas assez, et la rapacité de Noé ne se trouvait pas satisfaite; et, s'il y avait quelque chose de difficile à satisfaire, c'était bien cette rapacité; car, si le sieur Claypole eût été partagé en deux, nous croyons que la gourmandise se serait emparée du côté droit et l'avarice du côté gauche, côté du cœur. Enfin il trouva un genre d'occupation à sa fantaisie, il fut convenu qu'il ferait les moutards.

—Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il.

—Les moutards sont les jeunes enfants qui vont faire les commissions. Ils ont presque toujours un shilling ou une pièce de six sous à la main, on les culbute, on prend leur argent et on passe son chemin.

—Ah! ah! voilà mon affaire.

—Eh bien! c'est convenu! dit Noé voyant que Charlotte était rentrée sur ces entrefaites. À quelle heure demain?

—A dix heures, cela vous va-t-il? demanda le juif. Et quand le sieur Claypole eut fait un signe de tête affirmatif, il ajouta:

—Sous quel nom faudra-t-il que je parle de vous à mon ami?

—M. Bolter, répondit Noé, qui avait prévu la question et qui s'était préparé à y répondre, M. Maurice Bolter. Voici madame Bolter, poursuivit-il en montrant Charlotte.

—Serviteur à madame Bolter! dit Fagin faisant un salut grotesque. J'espère avant peu avoir l'avantage de la mieux connaître.

—Entends-tu ce que dit Monsieur, Charlotte?

—Oui, Noé! reprit madame Bolter tendant sa main à Fagin.

—Elle m'appelle Noé comme par manière d'amitié, dit M. Maurice Bolter (ci-devant Noé Claypole) s'adressant à Fagin. Vous comprenez?

—Oui, oui, je comprends . . . parfaitement, reprit le juif disant la vérité pour cette fois. Bonsoir! bonsoir!

XLII. —Le Matois se fait de mauvaises affaires.

—Ainsi c'était vous-même qui étiez votre ami? dit le sieur Claypole, autrement Bolter, quand, par suite de leurs conventions, il fut allé le lendemain demeurer chez le juif; je m'en serais presque douté hier.

—Tout homme est son propre ami à lui-même, reprit le juif avec un sourire insinuant; il ne peut nulle part en trouver de meilleur.

—Excepté quelquefois, pourtant, dit Maurice Bolter se donnant des airs d'un homme du monde. Il y a des gens, vous savez, qui sont leurs ennemis à eux-mêmes.

—Ne croyez pas cela, dit le juif. Lorsqu'un homme est son propre ennemi, c'est seulement parce qu'il est beaucoup trop son ami, et non parce qu'il prend plus les intérêts des autres que le sien propre. Bah! c'te bêtise! ce ne serait pas naturel d'ailleurs.

—C'est encore vrai, reprit M. Bolter d'un air pensif; oh! vous êtes un vieux malin!

M. Fagin vit avec un certain plaisir l'impression qu'il avait produite sur le sieur Bolter. Pour en augmenter l'effet, il l'instruisit de l'état de ses affaires et de ses opérations de commerce, mêlant si bien la fiction à la vérité, que le respect et la crainte qu'il avait inspirés à ce digne jeune homme s'accrurent visiblement.

—C'est la confiance mutuelle que nous avons l'un envers l'autre qui me console et me dédommage pour ainsi dire des pertes douloureuses que je fais quelquefois, poursuivit Fagin. Mon meilleur sujet . . . mon bras droit m'a été ravi hier matin.

—Vous voulez dire qu'il est mort sans doute? reprit le sieur Bolter.

—Non pas, reprit Fagin, pas si mal que cela . . . pas tout à fait si mal.

—Que peut-il donc lui être arrivé?

—Ils ont eu besoin de lui, répliqua le juif; ils ont jugé à propos de le retenir.

—Pour affaires importantes peut-être? demanda le sieur Bolter.

—Non, reprit le juif; ils prétendent qu'ils l'ont vu mettre la main dans la poche d'un monsieur. Ils l'ont fouillé comme de raison, et ils ont trouvé sur lui une tabatière d'argent . . . la sienne, mon cher, la sienne à lui, car il adorait le tabac en poudre et il en prenait habituellement. Ils l'ont gardé jusqu'aujourd'hui, prétendant connaître l'individu à qui appartient cette bagatelle . . .. Ah! il valait bien cinquante tabatières comme celle-là; et j'en donnerais, s'il était en mon pouvoir, la valeur avec le plus grand plaisir pour le ravoir auprès de moi! Je voudrais que vous eussiez connu le Matois, mon cher; je voudrais que vous l'eussiez connu!

—Faut espérer que je le connaîtrai, dit le sieur Bolter.

—Ah! j'en doute fort, répliqua le juif avec un soupir. S'ils n'obtiennent point de nouvelles preuves à l'appui de cette accusation, ce ne sera pas grand-chose et il reviendra dans six semaines ou deux mois au plus tard; sans quoi ils sont dans le cas de l'envoyer au pré comme pensionnaire. Ils connaissent bien tout ce qu'il vaut, et ils en feront un pensionnaire.

—Qu'entendez-vous par pré et pensionnaire? demanda le sieur Bolter. A quoi bon me parler de cette manière, puisque je ne comprends pas!

Fagin allait traduire en langage vulgaire ces expressions mystérieuses et recherchées, et le sieur Bolter eût su alors que la combinaison de ces mots pré et pensionnaire signifiait condamné à perpétuité, quand le dialogue fut interrompu par l'arrivée de maître Bates, qui entra d'un air contrit, les deux mains dans ses poches.

—C'est fini, Fagin! dit Charlot.

—Que veux-tu dire? demanda celui-ci d'une voix tremblante.

—Ils ont trouvé le monsieur à qui appartient la boîte. Deux ou trois témoins, qui plus est, sont venus grossir l'accusation, et le pauvre Matois est enregistré pour un passage au loin. Il me faut un costume de deuil et un crêpe à mon chapeau, Fagin, pour l'aller visiter avant son départ. De penser que Jacques Dawkins, le Matois, le fin Matois, sera déporté pour une méchante tabatière de deux sous et demi! . . . Je n'aurais jamais cru qu'il dût faire ce voyage à moins d'une montre d'or avec sa chaîne et les breloques. Oh! pourquoi n'a-t-il pas dévalisé quelque vieux richard! Il aurait fait parler de lui et serait du moins parti comme un monsieur, au lieu de nous quitter sans honneur et sans gloire comme un misérable grinche!

Donnant ainsi un libre cours à sa douleur, maître Bates se laissa tomber sur une chaise et garda quelque temps le silence.

—Qu'entends-tu par là quand tu dis qu'il nous quitte sans honneur et sans gloire? demanda Fagin d'un ton courroucé. N'a-t-il pas toujours été le premier d'entre vous tous? . . . y en a-t-il un seul, dis-je, qui soit digne de décrotter ses bottes, hein?

—Non, certainement! répondit maître Bates d'une voix piteuse, je n'en connais pas un seul qui puisse se vanter de cela.

—Eh bien! alors, que nous chantes-tu là, dit le juif avec aigreur. À quoi bon ces jérémiades?

—Parce qu'on n'en dit rien dans les journaux, vous le savez bien vous-même! s'écria Charlot s'irritant en dépit de son vénérable ami. Parce que l'affaire n'aura point de publicité, et que personne ne saura jamais ce qu'il était. Comment figurera-t-il dans le calendrier de Newgate? Peut-être bien son nom n'y sera-t-il pas inscrit, seulement. Ah! mon Dieu, mon Dieu! quel malheur! . . . Si ce n'est pas désolant!

—Ha! ha! fit le juif étendant la main et se tournant vers le sieur Bolter, voyez un peu comme ils sont fiers de leur profession, mon cher! N'est-ce pas édifiant?

—Il ne manquera de rien, reprit le juif. Il sera dans sa cellule comme un seigneur, Charlot, comme un jeune prince. Il aura tout ce qu'il désire . . . tout. Je veux qu'il ait, comme d'habitude, sa bière à tous ses repas et de l'argent dans sa poche pour jouer à pile ou face, s'il ne peut le dépenser.

—Vraiment! s'écria Charlot.

—Sans doute, repartit le juif. Et nous lui trouverons un défenseur, Charlot. Nous choisirons celui qui passe pour avoir la meilleure platine. Il prendra son parti avec chaleur dans un superbe discours qui touchera l'audience. Notre jeune ami parlera aussi à son tour, s'il le juge convenable, et nous verrons cela dans tous les journaux. Le fin Matois . . . (éclats de rire parmi l'auditoire). Plus loin . . . (agitation au banc de MM. les jurés) . . . Et, quelques lignes plus bas encore . . . (hilarité générale). Hein, Charlot!

—Ah! ah! s'écria maître Bates en riant, c'te besogne qu'il va vous leur tailler à tous, dites donc, Fagin! . . . Comme le Matois va vous les r'tourner! Je ne les vois pas blancs avec lui, s'cusez du peu!

—Et qu'il fera bien de ne pas les ménager! reprit le juif.

—Il n'y a pas de doute, reprit Charlot se frottant les mains.

—Il me semble le voir maintenant, dit le juif fixant ses regards sur son jeune élève.

—Et moi aussi, s'écria Charlot. Ah! ah! ah! Il me semble que j'y suis. Parole d'honneur, Fagin, si je ne crois pas y être! Je me le représente comme si ça se passait sous mes yeux. Quelle bonne farce! Ces vieilles têtes à perruque, faisant tout leur possible pour garder leur sérieux, et Jacques Dawkins ne se gênant pas plus pour leur dire sa façon de penser que s'il était leur camarade, et leur parlant avec autant d'aisance que le ferait le fils du président lui-même après un bon repas, ah! ah! ah!

Le fait est que le juif avait si bien réussi à exciter la belle humeur de son jeune élève, que maître Bates, qui avait d'abord considéré l'emprisonnement de son ami comme un malheur, et le Matois lui-même comme une victime, regardait maintenant cet illustre jeune homme comme le principal acteur d'une scène comique, et il lui tardait de voir arriver le moment où son jeune ami aurait une occasion si favorable de déployer ses talents.

—Il faudrait aviser aux moyens d'avoir de ses nouvelles aujourd'hui d'une manière ou d'autre, dit Fagin, voyons un peu?

—Si j'y allais? demanda Charlot.

—Ne t'avise pas de cela! reprit le juif. Es-tu fou, mon cher? En vérité, il faut que tu sois archifou, pour penser à t'aller fourrer dans la gueule du loup! . . . Non, non, mon cher! c'est assez pour moi d'en avoir perdu un, sans encore m'exposer à perdre l'autre. C'est même déjà trop pour cette fois.

—Vous ne voulez pas y aller vous-même, je pense? dit Charlot d'un ton goguenard.

—Cela ne m'irait pas du tout, reprit Fagin en secouant la tête.

—Alors, pourquoi n'envoyez-vous pas ce nouveau venu? demanda maître Baies posant sa main sur le bras de Noé. Personne ne le connaît.

—S'il veut bien y aller, je ne demande pas mieux, observa Fagin.

—Pourquoi ne voudrait-il pas? répliqua Charlot.

—Je ne sais pas, mon cher, dit Fagin se tournant vers Bolter, je ne sais réellement pas!

—Oh! que si, vous savez bien, observa Noé faisant quelques pas rétrogrades vers la porte. Que si, que si, vous savez bien, ajouta-t-il en branlant la tête, un tant soit peu alarmé de la proposition de Charlot. Pas de ça, Lisette! ça n'entre pas dans mon département, ce genre de besogne-là. Vous ne l'ignorez pas, d'ailleurs!

—Pour quel genre de travail l'avez-vous donc embauché, Fagin? demanda maître Bates toisant Noé de la tête aux pieds avec un air de dédain; pour jouer des jambes quand il y aura quelque chose de louche, et pour tortiller, à lui seul, tout ce qu'il y aura sur la table quand tout ira bien, sans doute?

—Ceci ne vous regarde pas, mon jeune homme, répliqua le sieur Bolter, et si vous vous permettez ces libertés avec vos supérieurs, nous pourrons bien nous fâcher: je ne vous dis que ça!

Maître Bates partit d'un tel éclat de rire à cette menace, que Fagin fut longtemps avant de pouvoir interposer son autorité et faire comprendre au sieur Bolter qu'il ne courait aucun risque à visiter le bureau de police, d'autant plus que, comme la petite affaire qui l'amenait à Londres n'avait pas encore transpiré dans cette ville, et que son signalement n'y était pas encore parvenu, il était plus que probable qu'on ne le soupçonnerait pas de s'y être réfugié; qu'en conséquence, s'il changeait de costume, il n'y avait pas plus de danger pour lui à aller au bureau de police, qu'il n'y en aurait partout ailleurs, puisque, de tous les endroits de la capitale, c'est, sans contredit, celui qu'on penserait le moins qu'il dut visiter de son plein gré.

Persuadé par ces paroles de Fagin, aussi bien que par la crainte que ce dernier lui avait inspirée, le sieur Bolter consentit, d'assez mauvaise grâce, à faire cette démarche. Par le conseil du juif, il revêtit un costume de charretier.

Lorsque tous ces arrangements furent pris, on lui fit le portrait du Matois de manière qu'il pût facilement le reconnaître; et Charlot l'ayant accompagné jusqu'à l'entrée de la rue dans laquelle se trouvait le bureau de police, lui promit de l'attendre au même endroit.

Noé Claypole, ou plutôt Maurice Bolter (comme il plaira au lecteur de l'appeler), suivant la direction que lui avait donnée Charlot Bates, qui avait lui-même une connaissance exacte des lieux, arriva sans obstacle dans le sanctuaire de la justice.

Noé chercha des yeux le Matois; mais, quoiqu'il vît plusieurs femmes qui auraient bien pu passer, les unes pour la mère, les autres pour les sœurs de cet estimable jeune homme, et que, parmi les hommes qui parurent au banc des prévenus, il y en eût plus d'un qui lui ressemblât assez pour qu'on le prît pour son frère ou pour son père, il n'aperçut pourtant, parmi les jeunes gens de son âge, personne qui répondît au signalement qu'on lui avait donné. Il attendait avec impatience, lorsque parut un jeune prisonnier qu'il reconnut aussitôt pour Jacques Dawkins.

C'était en effet le Matois, qui, les manches retroussées comme de coutume, la main gauche dans son gousset, et de l'autre tenant son chapeau, entra délibérément, suivi du geôlier. Ayant pris place au banc des accusés, il demanda d'un ton semi-sérieux et semi-comique la raison pour laquelle on le traitait d'une manière aussi indigne.

—Silence! cria le geôlier.

—Je suis Anglais, n'est-ce pas? dit le Matois. Où sont mes privilèges?

—Vous les aurez assez tôt, vos privilèges, et ils seront poivrés, que je dis, reprit le geôlier.

—Nous verrons un peu ce que l'ministre de l'intérieur aura à dire aux becs si on me r'tire mes privilèges, répliqua Jacques Dawkins. Maintenant, voulez-vous bien m'faire le plaisir de m'expliquer de quoi qu'il en r'tour ne? J'vous s'rai obligé, poursuivit-il s'adressant aux magistrats, de terminer cette petite affaire au plus vite, et de ne pas m'tenir là en suspens, au lieu d'vous amuser à lire le journal, car j'ai rendez-vous avec un monsieur, dans la Cité, et comme il sait que je suis très exact, pour ce qui est des affaires, et que je n'ai jamais manqué à ma parole, il s'en ira d'abord, je vous préviens, si je n'arrive pas à l'heure dite. Avec ça qu'je ne r'clamerai point des dommages et intérêts contre ceux qui m'auront fait perdre mon temps; non, s'cusez! du plus souvent!

Ayant dit ces paroles avec une volubilité extraordinaire, il pria le geôlier de lui faire connaître les noms de ces deux vieux rococos (désignant les magistrats) qui étaient assis au comptoir: ce qui excita tellement l'hilarité des spectateurs, qu'ils rirent d'aussi bon cœur que l'eût fait maître Bates lui-même, s'il se fut trouvé là.

—Silence! cria le geôlier.

—De quoi s'agit-il? demanda l'un des juges.

—Il s'agit d'un vol, monsieur le président, répondit le geôlier.

—Ce garçon a-t-il déjà comparu ici?

—Il n'a pas comparu devant ce tribunal, monsieur le président, répliqua le geôlier, quoiqu'il l'ait mérité plus d'une fois; mais je réponds qu'il a été plus d'une fois autre part. Je le connais de long temps.

—Ah! vous me connaissez! dit le Matois prenant note de la déclaration du geôlier; c'est bon à savoir. Je me rappellerai ça! Ce n'est rien autre chose qu'une diffamation; rien qu'ça, s'cusez!

Ces paroles furent suivies de nouveaux éclats de rire parmi la foule, et d'un autre: Silence! de la part du geôlier.

—Où sont les témoins? demanda le greffier.

—C'est juste, au fait! reprit le Matois. Où sont-ils? Je serais bien curieux de les connaître.

Il fut bientôt satisfait sur ce point; car un policeman s'étant avancé, déclara qu'il avait vu dans la foule le prisonnier introduire sa main dans la poche d'un inconnu et en retirer un mouchoir qu'il examina attentivement, et que, ne l'ayant pas trouvé sans doute assez bon pour lui, il le remit de la même manière après s'être mouché dedans; qu'en conséquence il l'avait arrêté pour ce fait; et qu'ayant été fouillé au violon, on avait trouvé sur lui une tabatière d'argent, sur le couvercle de laquelle était gravé le nom du monsieur à qui elle appartenait, et qui était même présent à l'audience.

Ce monsieur, dont on avait découvert la demeure au moyen de l'almanach du commerce, jura que la tabatière était réellement à lui, et qu'il l'avait perdue la veille au moment où il se dégageait de la foule. Il ajouta qu'il avait remarqué un jeune homme empressé se frayer un chemin à travers la presse, et que ce jeune homme était bien le prisonnier qu'il voyait devant lui.

—Avez-vous quelque question à faire, au témoin ici présent, jeune homme? dit le magistrat.

—Je n'voudrais pas m'abaisser à tenir conversation avec lui, répondit le Matois.

—Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense?

—N'entendez-vous pas M. le président qui vous demande si vous avez quelque chose à dire pour votre défense? dit le geôlier donnant un coup de coude au Matois, qui s'obstinait à garder le silence.

—J'vous demande bien pardon, dit celui-ci levant la tête d'un air distrait et s'adressant au magistrat. Est-ce à moi qu'vous parliez, mon vieux?

—Je n'ai jamais vu un petit vagabond aussi effronté que celui-là, monsieur le président! observa le geôlier. N'avez-vous rien à dire, vous, petit filou?

—Non pas ici, répliqua le Matois, car ce n'est pas ici la boutique à la justice. D'ailleurs mon défenseur est maintenant à déjeuner avec le vice-président de la chambre des communes; mais j'aurai quelque chose à dire autre part et lui aussi, ainsi que mes amis, qui sont en grand nombre et très respectables.

—Reconduisez-le en prison, cria le greffier il sera jugé aux prochaines assises.

—Allons! dit le geôlier.

—Me v'là! reprit le Matois brossant son chapeau avec la paume de sa main. Ah! poursuivit-il s'adressant aux magistrats, ça n'vous sert de rien de paraître effrayés, allez! J'n'aurai pas de pitié de vous pour un liard, soyez-en sûrs! . . . C'n'est pas mon intention de vous ménager, prenez garde de l'perdre! . . . Il vous en cuira pour ça, mes camarades, soyez tranquilles!  . . . Je r'fuserais maintenant ma liberté, voyez-vous bien, quand même vous vous mettriez à mes genoux pour me la faire accepter! Allons, vous! dit-il au geôlier, r'conduisez-moi en prison, j'suis prêt à vous suivre!

Ayant dit cela, le Matois se laissa prendre au collet et suivit ou plutôt marcha côte à côte avec le geôlier, ne cessant de menacer les juges jusqu'à ce qu'il fut hors de la salle; ensuite il tira la langue à son gardien avec un air de satisfaction intérieure, et se retrouva de nouveau sous les verrous. Après que le Matois eut quitté la salle, Noé s'en retourna du mieux qu'il put à l'endroit où il avait laissé maître Bates.

Ils se hâtèrent donc d'apporter à Fagin l'heureuse nouvelle que le Matois faisait honneur aux principes qu'il avait reçus, et qu'il travaillait à s'établir une glorieuse réputation.