IX. —Quelques détails concernant le facétieux vieillard et ses élèves intelligents.

Il était tard quand Olivier s'éveilla le lendemain matin. Il n'y avait dans la chambre que le vieux juif, qui faisait bouillir du café en sifflant tout bas, tandis qu'il le remuait avec une cuiller de fer. De temps à autre, il s'arrêtait pour écouter, au moindre bruit qui se faisait au-dessous, et, quand il avait satisfait sa curiosité, il se remettait à tourner le café et à siffler de plus belle.

Lorsque le café fut fait, le juif posa la casserole à terre, et, ne sachant trop comment passer le temps, il se tourna machinalement vers Olivier et l'appela par son nom; il y eut toute apparence que l'enfant dormait, car il ne répondit pas. S'en étant assuré, il se dirigea doucement vers la porte, qu'il ferma aux verrous, puis, selon qu'il parut à Olivier, il tira, d'une trappe pratiquée dans le plancher, une petite boîte et la plaça sur la table. Ses yeux brillèrent en même temps qu'il leva le couvercle et qu'il y plongea son regard. Alors, approchant une vieille chaise, il s'assit et tira de la boite une montre d'or magnifique étincelante de diamants.

—Ah! ah! dit-il haussant les épaules et faisant une grimace horrible, de fameux lapins ceux-là! de vrais lurons! Fermes jusqu'à la fin! Pas si bêtes que de dire au vieux prêtre où ça s'trouverait! Jamais ils n'ont vendu le vieux Fagin! Et d'ailleurs, à quoi ça leur aurait-il servi de manger le morceau? Ça n'aurait pas desserré le nœud coulant, ni laissé l'échelle une minute de plus. Non! non! Ah! c'étaient de bons vivants! de fameux lapins!

Tout en faisant ces réflexions, ainsi que d'autres de même nature, le juif remit encore fois la montre en son lieu de sûreté; cinq ou six autres, pour le moins, furent tirées tour à tour de la même boîte et passées en revue avec la même satisfaction, ainsi que des bagues, des broches, des bracelets et d'autres articles de bijouterie d'une matière si magnifique et d'un travail si précieux, qu'Olivier n'en savait même pas le nom.

Ayant replacé ces joyaux, le juif en prit un autre si petit, qu'il tenait dans le creux de sa main. Une inscription très fine paraissait y être gravée, car il le posa sur la table, et, le garantissant du faux jour en mettant sa main devant, il l'examina longtemps avec la plus grande attention. Enfin, renonçant à l'espoir d'en déchiffrer la légende, il le remit dans la boîte, et se penchant sur le dos de sa chaise:

—Quelle belle chose que la peine capitale! murmura-t-il entre ses dents. Les morts ne reviennent jamais pour jaser. Ah! c'est une bien grande sécurité pour le commerce! cinq d'entre eux accrochés à la file l'un de l'autre; et pas un n'a été assez capon pour manger l'morceau!

Disant cela, le juif, qui jusqu'alors avait tenu ses yeux noirs et perçants sur le bijou dans un état de fixité extatique, les reposa sur Olivier, et, voyant que l'enfant le regardait avec une muette curiosité, il comprit qu'il en avait été observé. Alors, fermant brusquement la boîte, il s'empara d'un couteau qui était sur la table, et se leva d'un air furieux. Il n'était pas rassuré cependant, car, malgré sa frayeur, Olivier put s'apercevoir que le couteau tremblait dans la main du vieillard.

—Qu'est-ce que cela? dit le juif, m'espionnais-tu? Quoi donc! étais-tu éveillé? Qu'as-tu vu? parle, enfant! réponds vite! Il y va de ta vie!

—Je n'ai pas pu dormir plus longtemps, Monsieur, répondit Olivier, je suis bien fâché de vous avoir interrompu, en vérité.

—Tu n'étais pas éveillé il y a une heure? demanda le juif d'un air égaré.

—Non, Monsieur, bien sûr! reprit Olivier.

—En es-tu bien sûr? s'écria le juif donnant à son regard une expression encore plus farouche et prenant une attitude menaçante.

—Oui, oui, Monsieur, ma parole d'honneur, répliqua l'enfant avec empressement; je vous assure que je n'étais pas éveillé; bien vrai, bien vrai!

—Tais-toi, tais-toi, mon ami! dit le juif reprenant tout à coup ses manières ordinaires et faisant semblant de jouer avec le couteau avant de le remettre sur la table, pour donner à entendre qu'il ne l'avait pris que par badinage. Sans doute, je savais bien cela, mon ami; aussi c'était seulement pour te faire peur, histoire de rire. —Sais-tu que tu es brave, mon garçon! Ah! ah! tu es un brave, Olivier! (Disant cela, il frottait ses mains en ricanant, tout en regardant la boite avec inquiétude cependant.) Alors, posant sa main sur le couvercle, il ajouta, après un moment de silence:— As-tu vu quelques-unes de ces jolies choses, mon ami?

—Oui, Monsieur, répondit Olivier.

—Ah! fit le juif changeant de couleur, ce . . . sont . . . c'est . . . mon petit avoir, Olivier; c'est ma propriété, c'est tout ce que j'ai pour me retirer sur mes vieux jours. Le monde dit que je suis avare, oui, mon ami, seulement avare, rien que cela.

Olivier pensa que le vieux monsieur devait être avare en effet pour vivre dans un endroit si sale avec tant de montres; mais, s'imaginant que sans doute sa tendresse pour le fin Matois et les autres garçons lui coûtait beaucoup d'argent, il n'en eut que plus d'estime pour lui, et lui demanda respectueusement s'il pouvait se lever.

—Certainement, mon ami! certainement! répondit le vieux juif, attends! il y a une cruchée d'eau là, dans le coin, derrière la porte; apporte-la ici, je m'en vais te donner une cuvette pour te laver.

Olivier se leva, traversa la chambre et se baissa pour prendre la cruche; quand il se retourna la boîte avait disparu.

Il avait à peine fini de se laver et de remettre chaque chose à sa place, après avoir conformément aux ordres du juif vidé la cuvette par la fenêtre, lorsque le fin Matois rentra accompagné d'un de ses amis, jeune gaillard qu'Olivier avait vu la veille la pipe à la bouche, et qui lui fut présenté avec toutes les formalités voulues comme étant le sieur Charlot Bates. Chacun se mit à table et mangea avec le café des petits pains tout chauds et du jambon, que le Matois avait apportés dans le fond de son chapeau.

—Eh bien! dit le juif jetant sur Olivier un regard malin, en même temps qu'il s'adressait au Matois, j'espère que vous avez été à l'ouvrage ce matin, les amis!

—Un peu, mon neveu! répondit le Matois.

—Hardis comme des pages! reprit Charlot.

—Allons! allons! vous êtes de bons enfants! de bien bons enfants! dit le juif. Qu'est-ce que tu as rapporté, toi, Jack?

—Deux agenda, répondit celui-ci.

—Garnis, hein? demanda le juif avec empressement.

—Pas mal, répliqua le Matois, tirant de sa poche deux agenda dont un rouge et l'autre vert.

—Pas aussi lourds qu'ils le devraient, dit le juif après avoir examiné le dedans avec une scrupuleuse attention. Du reste, c'est très propre et fait dans le soigné.

—C'est d'un habile ouvrier, n'est-ce pas, Olivier?

—Très habile certainement, Monsieur, répondit Olivier.

Là-dessus, le sieur Charlot partit d'un grand éclat de rire, au grand étonnement de l'enfant, qui ne voyait rien de risible en cela.

—Et toi, mon vieux! dit Fagin à Charlot, qu'est-ce que tu nous rapportes? —Des blavins, reprit maître Bates proposant quatre mouchoirs de poche. —C'est bien! repartit le juif après les avoir passés en revue; ils ne sont pas mauvais. Oui, mais tu ne les as pas bien marqués, Charlot, faudra en ôter la marque avec une aiguille, et nous montrerons à Olivier comment il faut s'y prendre.

—Ça va-t-il, Olivier? hein! ha! ha! ha!

—Volontiers, Monsieur, répondit Olivier.

—Tu voudrais bien savoir faire le mouchoir aussi habilement que Charlot Bates, n'est-il pas vrai, mon ami? demanda le juif.

—Oh! oui, Monsieur, j'aimerais beaucoup cela. Si vous vouliez me l'enseigner, reprit l'enfant.

Maître Bates vit dans cette réponse quelque chose de si plaisant, qu'il partit d'un nouvel éclat de rire qui, lui ayant fait avaler son café de travers, il s'en fallut de bien peu qu'il ne suffoquât.

—Il est vraiment si neuf! dit Charlot lorsqu'il fut remis, comme pour excuser sa conduite incivile.

Le Matois, passant sa main sur la tête d'Olivier en lui rabattant ses cheveux sur le visage, dit qu'il en saurait bientôt assez; sur quoi le vieux juif, voyant que le rouge montait au visage de l'enfant, changea de conversation en demandant s'il y avait eu beaucoup de monde à l'exécution qui avait dû avoir lieu le matin même. Cela surprit d'autant plus Olivier, que par les réponses des deux jeunes garçons, il était évident qu'ils y avaient assisté, et il ne comprenait pas qu'ils eussent eu assez de temps pour être si laborieux.

Quand on eut desservi, le plaisant vieillard et les deux jeunes gens jouèrent à un jeu aussi curieux qu'il était peu commun. Le premier mit une tabatière dans un des goussets de son pantalon, et un portefeuille dans l'autre; dans la poche de son gilet une montre à laquelle était attachée une chaîne de sûreté, qu'il passa autour de son cou; et fichant sur sa chemise une épingle montée en faux, il se boutonna jusqu'en haut; puis plaçant son étui à lunettes et son mouchoir dans les poches de sa redingote, il se promena de long en large dans la chambre, une canne à la main: de même qu'on voit nos vieux messieurs dans les rues à chaque instant du jour. Tantôt il s'arrêtait devant la cheminée, et tantôt à la porte, feignant d'examiner les marchandises aux fenêtres des boutiques. Parfois, il regardait autour de lui et tâtait ses poches alternativement pour s'assurer si on ne l'avait point volé; et il faisait cela si naturellement, qu'Olivier en riait jusqu'aux larmes. Pendant tout ce temps, les deux jeunes messieurs le suivaient de près, évitant si adroitement ses regards chaque fois qu'il se retournait, qu'il était impossible à l'œil de suivre leurs mouvements. À la fin le Matois lui marcha sur le pied, tandis que Charlot le heurta (sans le faire exprès, bien entendu), et, en ce moment même, ils lui soulevèrent en moins de rien et avec la plus étonnante dextérité tabatière, portefeuille, montre, chaîne de sûreté, épingle, mouchoir de poche, ainsi que l'étui à lunettes. Si le vieux monsieur sentait une main dans une de ses poches, il disait dans laquelle, et le jeu était à recommencer.

Lorsqu'on eut joué à ce jeu un grand nombre de fois, deux jeunes demoiselles vinrent faire une visite aux deux jeunes messieurs. L'une se nommait Betzy, et l'autre Nancy. Leur chevelure naturellement épaisse n'était pas des mieux soignée; leurs souliers n'avaient point de cordons, et leurs bas étaient négligemment tirés. Elles avaient de grosses couleurs et paraissaient assez gaillardes. Comme elles avaient des manières excessivement enjouées, Olivier pensa qu'elles étaient fort aimables (comme elles l'étaient, à n'en point douter).

Ces demoiselles restèrent assez longtemps, et des liqueurs ayant été apportées par suite de la réflexion de l'une d'elles, qui se plaignit d'avoir l'estomac glacé, la conversation devint vive et animée. À la fin Charlot dit qu'il pensait qu'il était grandement temps de battre la semelle, expression qu'Olivier crut être le français de sortir; car, aussitôt après, le Matois et Charlot et les deux jeunes demoiselles s'en allèrent ensemble, munis de quelque argent que leur donna le bon vieux juif pour dépenser en chemin.

—Eh bien! mon ami, n'est-ce pas une vie agréable que celle-ci, hein? dit Fagin; les voilà partis pour toute la journée!

—Ont-ils fini de travailler, Monsieur? demanda Olivier.

—Oui, repartit le juif, à moins qu'ils ne trouvent de la besogne en route; alors ils ne la négligeront pas, tu peux bien y compter. Prends exemple sur eux, mon ami: prends exemple sur eux! continua-t-il en frappant l'âtre de la cheminée avec la pelle à feu, comme pour donner plus de force à ses paroles: fais tout ce qu'ils te diront, et consulte-les en toutes choses, principalement le Matois. Il fera un grand homme lui-même, et tu deviendras comme lui si tu le prends pour modèle. Est-ce que mon mouchoir sort de ma poche, mon ami? demanda-t-il en s'arrêtant tout court.

—Oui, Monsieur, répondit Olivier.

—Essaye donc un peu si tu pourrais le prendre sans que je m'en aperçusse, de même que tu les as vus faire quand nous nous amusions ce matin.

Olivier souleva la poche d'une main, comme il l'avait vu faire au fin Matois, et de l'autre tira légèrement le mouchoir.

—Est-ce fait? demanda le juif.

—Le voilà, Monsieur, dit Olivier en le lui montrant.

—Tu es un garçon fort adroit, mon ami! dit le plaisant vieillard passant sa main sur la tête d'Olivier en signe d'approbation. Je n'ai jamais vu un garçon plus habile. Tiens, voilà un schelling pour toi. Si tu continues de ce train-là, tu seras le plus grand homme de ton siècle. Maintenant, viens ici que je te montre à ôter les marques des mouchoirs.

Olivier se demanda à lui-même ce qu'avait de commun l'action d'escamoter, en plaisantant, le mouchoir du vieillard, avec la chance de devenir un grand homme; mais pensant que le juif, étant beaucoup plus âgé que lui, devait en savoir davantage, il s'approcha de la table et fut bientôt livré profondément à sa nouvelle étude.

X. —Olivier connaît mieux le caractère de ses nouveaux compagnons et acquiert de l'expérience à ses dépens. Importance des détails contenus dans ce chapitre.

Pendant plusieurs jours Olivier resta dans la chambre du juif, démarquant les mouchoirs, qui arrivaient en foule au logis, et quelquefois aussi prenant part au susdit jeu auquel ce dernier et les deux jeunes messieurs s'exerçaient régulièrement tous les matins. À la fin, il commença à soupirer après le grand air, et chercha plusieurs fois l'occasion de supplier le vieillard de le laisser sortir pour travailler avec ses deux camarades.

Il désirait d'autant plus ardemment d'être mis en activité, qu'il avait vu un échantillon de la morale austère du vieux monsieur. Chaque fois que le Matois ou Charlot Bates rentrait le soir les mains vides, il leur faisait une longue mercuriale, s'étendant au long sur les maux qu'engendrent la paresse et l'oisiveté, et, pour graver plus fortement cette vérité dans leur mémoire, il les envoyait coucher sans souper. Une fois entre autres il les précipita du haut en bas de l'escalier. Mais cet excès de zèle chez ce vertueux vieillard n'était pas souvent porté à ce point.

Enfin, un beau matin Olivier obtint la permission qu'il avait si ardemment désirée. Il y avait déjà deux ou trois jours qu'il n'avait plus de mouchoirs à démarquer, et les repas étaient un peu maigres. Peut-être ce furent les motifs qui engagèrent Fagin à donner son consentement. Que ce soit cela ou non, il dit à Olivier qu'il pouvait sortir, et le plaça sous la sauvegarde de Charlot Bates et de son ami le Matois.

Les trois amis s'en allèrent: le Matois, les manches retroussées et le chapeau sur l'oreille comme de coutume; maître Charlot, les mains dans ses poches en se dandinant, et Olivier entre eux deux, s'étonnant où ils pouvaient aller et dans quelle branche d'industrie on allait d'abord le lancer.

Ils marchaient si lentement et ils paraissaient si incertains quant au chemin qu'ils devaient prendre, qu'Olivier pensa que ses compagnons trompaient le vieux monsieur en n'allant pas du tout à l'ouvrage. Le Matois avait un malin penchant aussi: c'était d'ôter les casquettes des petits garçons et de les jeter ensuite dans les cours. Charlot, de son côté, montrait des principes bien relâchés quant au respect qu'on doit avoir pour le bien d'autrui, en escamotant aux échoppes des fruitières des ognons et des pommes qu'il mettait dans ses poches, qui étaient si grandes qu'elles semblaient envahir ses habits dans tous les sens. Cela parut si inconvenant à Olivier, qu'il était sur le point de leur déclarer son intention de les quitter pour s'en retourner à la maison comme il pourrait, lorsque ses pensées furent dirigées tout à coup vers un autre sujet par un changement mystérieux dans la conduite du Matois.

Ils venaient de sortir d'un étroit passage près de Clerkenwell, qu'on appelle encore, par une étrange corruption de mots, le Boulingrin, lorsque le Matois s'arrêta tout à coup, et, posant son doigt sur ses lèvres, fit rétrograder ses camarades avec la plus grande circonspection.

—Qu'est-ce que c'est? demanda Olivier.

—Chut! fit le Matois, vois-tu ce vieux pante devant l'étalage du libraire?

—Le vieux monsieur de l'autre côté de la rue? reprit l'enfant. Oui, je le vois.

Il y passera, poursuivit le Matois.

Il y a gras, répliqua Charlot.

Olivier les regarda alternativement l'un et l'autre avec la plus grande surprise, mais il n'eut le temps de faire aucune question; car ses deux compagnons traversèrent la rue sans faire semblant de rien, et se glissèrent furtivement derrière le monsieur sur qui son attention était fixée. Il fit quelques pas dans la même direction, et, ne sachant s'il devait avancer ou reculer, il les regarda avec un silencieux étonnement.

Ce monsieur, qui avait la tête poudrée et des lunettes d'or, paraissait être très respectable; il portait un habit vert-bouteille avec un collet de velours noir et un pantalon blanc, et il avait sous le bras un élégant bambou. Il venait de prendre un livre à l'étalage, et il était là comme chez lui, lisant aussi tranquillement que s'il eût été dans son fauteuil, et il est bien probable qu'il s'y croyait réellement, car il était évident qu'absorbé comme il l'était dans sa lecture, il ne voyait ni l'étalage du libraire, ni la rue, ni les deux garçons, rien autre chose enfin que le livre qu'il parcourait en entier, tournant le feuillet quand il arrivait au bas d'une page, recommençant à la première ligne de la suivante, et ainsi de suite, avec le plus vif intérêt et le plus grand empressement.

Quelles furent la surprise et l'horreur d'Olivier quand, ouvrant des yeux aussi grands que ses paupières le lui permettaient, il vit le Matois plonger sa main dans la poche du monsieur et en retirer un mouchoir qu'il passa à Charlot, après quoi ils tournèrent le coin de la rue en se sauvant à toutes jambes!

En un instant tout le mystère des mouchoirs, des montres, des bijoux et du juif lui-même fut dévoilé à ses yeux. Il resta là un moment abasourdi; son sang bouillonnait dans ses veines avec une telle force, qu'il se crut dans un brasier ardent; puis, confus et effrayé tout à la fois, il s'en prit à ses jambes; et, sans savoir ce qu'il faisait ni où il allait, il s'enfuit au plus vite.

Tout ceci fut l'affaire d'un rien. Au même instant qu'Olivier se mit à courir, il arriva que le monsieur, venant à fouiller dans sa poche et n'y trouvant plus son mouchoir, se retourna brusquement, et, comme il aperçut l'enfant se sauver aussi rapidement, il conclut de là que c'était lui qui avait fait le larcin, et il le poursuivit le livre en main, en criant de toutes ses forces:

—Au voleur! au voleur!

Il n'était pas le seul qui criât haro sur Olivier: le fin Matois et Charlot Bates, craignant d'attirer sur eux l'attention en courant, s'étaient tout bonnement cachés sous la première porte-cochère qui s'offrit à eux; mais ils n'eurent pas plus tôt entendu le cri et vu courir l'enfant que, devinant ce que c'était, ils se mêlèrent aux poursuivants (comme de bons citoyens qu'ils étaient) en criant comme les autres:

—Au voleur! au voleur!

Olivier, élevé par des philosophes, ne connaissait pourtant pas par théorie leur maxime sublime que le soin de soi-même est la première loi de la nature. S'il l'eût connue, peut-être y eût-il été préparé; mais, comme il ne l'était pas, il n'en fut que plus effrayé: aussi il allait comme le vent, ayant le vieux monsieur et les deux garçons à ses trousses.

—Au voleur! au voleur!

Il y a quelque chose de magnétique dans ce cri. Le marchand quitte son comptoir et le charretier sa voiture; le boucher met là son panier, le boulanger sa corbeille, le laitier ses brocs, le commissionnaire ses paquets, l'écolier ses billes, le paveur sa pioche, et l'enfant sa raquette; chacun court pêle-mêle, criant, hurlant, se culbutant, renversant les passants au détour des rues, agaçant les chiens, effarouchant les poules et faisant retentir les rues, les places et les carrefours de ce cri:

—Au voleur! au voleur!

Ce cri est répété par cent voix, et la foule grossit à chaque coin de rue. Elle l'éloigne en pataugeant dans la boue et en faisant résonner le bruit de ses pas sur les trottoirs. Les croisées s'ouvrent, le monde sort des maisons, les gens se précipitent; toute une audience déserte Polichinelle au moment le plus intéressant de la pièce, et, se joignant à la presse, augmente le bruit en prêtant une nouvelle vigueur aux cris répétés: Au voleur! au voleur!

—Au voleur! au voleur!

Il y a chez l'homme une passion fortement enracinée pour courir après quelque chose. Un malheureux enfant hors d'haleine et épuisé de fatigue, la terreur dans les yeux et l'agonie dans le cœur, ayant le visage couvert de sueur, redouble d'efforts pour conserver l'avance sur ceux qui le poursuivent et qui, à mesure qu'ils gagnent sur lui, saluent ses forces défaillantes par des huées et des vociférations de joie:

—Au voleur! au voleur! Arrêtez! arrêtez-le! Ne fût-ce que par pitié, arrêtez-le!

—Le voilà arrêté à la fin! C'est un fameux coup, ça! Il est étendu sur le trottoir, et la foule empressée s'assemble autour de lui; chaque nouveau venu coudoyant et se poussant pour l'entrevoir. Reculez-vous! —Donnez-lui un peu d'air! —C'te bêtise! Il ne mérite pas . . . —Où est le monsieur? —Le voilà qui vient. —Faites place au monsieur! —Est-ce bien là le garçon, Monsieur? —Oui.

Olivier était là, couvert de boue et de poussière, la bouche ensanglantée et regardant d'un air égaré toutes ces figures qui l'environnaient, lorsque le vieux monsieur fut introduit, pour ne pas dire porté dans le cercle, par l'avant-garde des poursuivants, et qu'il fit cette réponse.

—Oui, dit-il avec un air de bonté, j'ai bien peur que ce ne soit lui.

—Peur! murmura la foule. En v'là d'une bonne!

—Pauvre petit diable! dit le monsieur, il s'est fait mal!

—C'est moi qui l'ai arrangé comme ça, Monsieur, dit un grand flandrin en s'avançant, et je me suis joliment coupé la main contre ses dents. C'est moi qui l'ai arrêté, Monsieur.

Disant cela, l'individu porta alors la main à son chapeau, souriant bêtement et s'attendant sans doute à recevoir quelque chose pour sa peine; mais le monsieur, l'examinant avec un air de mépris, jeta un regard inquiet autour de lui comme s'il eût cherché à s'esquiver lui-même: ce qu'il eût fait sans doute, et il eût donné lieu par-là à une autre poursuite, si un agent de police (la dernière personne qui arrive toujours en pareil cas) n'eût percé la foule en ce moment et n'eût saisi Olivier au collet.

—Ce n'est pas moi, Monsieur, bien sûr, bien sûr! C'est deux autres garçons, dit Olivier joignant les mains d'un air suppliant et regardant autour de lui; ils doivent être là, quelque part.

—Oh! que non, ils ne sont pas là! reprit l'agent de police d'un air moqueur.

Il disait vrai sans le savoir. (Le Matois et Charlot s'étaient faufilés dans la première cour qu'ils avaient rencontrée sur leur chemin.)

—Allons, lève-toi!

Ne lui faites pas de mal, dit le vieux monsieur avec compassion.

—Oh! je ne veux pas lui faire de mal, reprit l'autre arrachant la veste de l'enfant, en le forçant à se relever, pour preuve de ce qu'il avançait. Allons, viens! Je te connais; ça n'peut prendre avec moi, ces couleurs-là! Veux-tu bien te tenir sur tes jambes, petit vaurien!

XI. —De la manière dont M. Fang le magistrat rend la justice.

Le vol avait été commis dans la juridiction, et, de fait, dans le voisinage immédiat d'un bureau de police métropolitain très renommé. Les curieux eurent seulement la satisfaction d'accompagner Olivier un bout de chemin, c'est-à-dire jusqu'à un endroit nommé Multon-Hill, où on le fit passer sous une voûte sombre et basse qui conduisait à une cour malpropre sur le derrière de ce dispensaire de la prompte justice. Ils y rencontrèrent un fort gaillard ayant d'énormes favoris sur la figure et un gros trousseau de clefs à la main.

—Qu'y a-t-il de neuf? demanda-t-il avec insouciance.

—C'est un jeune pègre (filou), reprit l'agent de police.

—Est-ce vous qui avez été volé, Monsieur? demanda le geôlier.

—Oui, dit le vieux monsieur, c'est moi, mais je ne suis pas sûr que ce soit cet enfant qui ait pris le mouchoir; c'est pourquoi je . . . j'aimerais mieux ne pas donner suite à l'affaire.

—Il est trop tard! Il faut qu'il aille devant le magistrat, reprit le geôlier. Il va être libre à l'instant.

Et s'adressant à Olivier:

—Voyons, toi, gibier de potence! à nous deux!

C'était pour l'enfant une invitation d'entrer dans une cellule dont l'homme ouvrit la porte et où il l'enferma, bien qu'après l'avoir fouillé il n'eût rien trouvé sur lui.

Le vieux monsieur parut presque aussi triste qu'Olivier, lorsque la clef cria dans la serrure, et il jeta les yeux en soupirant sur le livre qui était la cause innocente de tout ce tumulte.

—Il y a quelque chose dans la figure de cet enfant, se dit-il à lui-même en faisant quelques pas et en se frappant le menton avec le livre, absorbé qu'il était dans ses réflexions, quelque chose qui me touche et m'intéresse. Serait-il innocent? . . . Il ressemble . . . À propos, s'écria-t-il s'arrêtant tout court et regardant fixement les nuages, ou donc ai-je vu une figure semblable à la sienne?

Après avoir réfléchi quelques instants, le vieux monsieur s'avança d'un air pensif vers une petite salle qui donnait sur la cour; et là, retiré à l'écart, il passa en revue dans son esprit un grand nombre de visages qu'il avait perdus de vue depuis bien des années, et sur lesquels un voile sombre s'était étendu.

Il fut tiré de sa rêverie par le geôlier, qui, lui donnant un petit coup sur l'épaule, lui fit signe de le suivre. Il ferma aussitôt son livre et fut bientôt en la présence imposante du célèbre M. Fang. La salle d'audience, qui donnait sur la rue, était lambrissée. M. Fang était assis en-deçà d'une petite balustrade à l'extrémité; et d'un côté de la porte, sur une sellette placée à cet effet, se tenait le pauvre petit Olivier, effrayé de la gravité de cette scène.

Le vieux monsieur s'inclina respectueusement, et, s'avançant vers le bureau du magistrat, il dit en ajoutant l'action à la parole:

—Voici mon adresse, Monsieur. Et, faisant trois pas en arrière, il s'inclina de nouveau et attendit qu'on le questionnât.

Il arriva que M. Fang était occupé à lire dans le Morning Chronicle un article concernant un jugement qu'il avait rendu, lequel article le recommandait pour la mille et unième fois à l'attention particulière du ministre de l'intérieur. Il était de mauvaise humeur et il leva la tête d'un air rechigné.

—Qui êtes-vous? demanda-t-il.

Le vieux monsieur montra du doigt sa carte avec quelque surprise.

—Officier de police! dit M. Fang secouant avec mépris la carte et le journal, quel est cet individu?

—Mon nom, dit le vieux monsieur en s'exprimant avec aisance, mon nom est Brownlow. Qu'il me soit permis, à mon tour, de demander le nom du magistrat qui, sous la protection de la loi, insulte gratuitement un homme respectable sans y être provoqué. Disant cela, M. Brownlow jeta un regard autour de lui comme pour chercher quelqu'un qui voulût bien répondre à sa question.

—Officier de police, dit M. Fang en jetant le journal de côté, de quoi cet individu est-il accusé?

Il n'est point accusé du tout, monsieur le magistrat, répondit l'officier de police, il comparaît contre ce garçon.

Le magistrat savait bien cela; mais c'était un moyen tout comme un autre de vexer, les gens impunément.

—Ah! il comparaît contre ce garçon, n'est-ce pas? répliqua M. Fang examinant M. Brownlow de la tête aux pieds avec un air de dédain. Recevez son serment.

—Avant de prêter serment, dit M. Brownlow, je me permettrai de dire un seul mot: c'est que, sans une preuve aussi convaincante, je n'aurais jamais voulu croire que . . .

—Taisez-vous, Monsieur, dit M. Fang d'un ton péremptoire.

—Je ne me tairai pas, Monsieur! répliqua M. Brownlow.

—Taisez-vous à l'instant, si vous ne voulez que je vous fasse mettre à la porte! dit M. Fang. Vous êtes un impertinent, un drôle, d'oser ainsi braver un magistrat dans l'exercice de ses fonctions.

—Quoi! s'écria le vieux monsieur en rougissant.

—Faites prêter serment à cet homme, dit M. Fang au greffier: je n'en entendrai pas davantage. Faites-lui prêter serment.

L'indignation de M. Brownlow était à son comble; mais, réfléchissant qu'en y donnant cours, il pourrait faire du tort à l'enfant, il se retint et prêta serment sur-le-champ.

—Maintenant, dit M. Fang, de quoi ce garçon est-il accusé? Qu'avez-vous à déposer contre lui?

—J'étais à l'étalage d'un libraire, commença M. Brownlow.

—Taisez-vous, Monsieur, reprit M. Fang. Agent de police! Où est l'agent de police? Approchez. Faites-lui prêter serment, greffier. Maintenant parlez. Qu'avez-vous à dire?

L'agent de police raconta avec une bienséante soumission comment il avait arrêté l'enfant; comme quoi, l'ayant fouillé, il n'avait rien trouvé sur lui, ajoutant que c'était tout ce qu'il avait à dire.

—Y a-t-il des témoins? demanda M. Fang.

—Non, Monsieur le magistrat, répondit l'agent de police.

M. Fang garda le silence pendant quelques instants; puis, se tournant vers la partie civile, il dit d'un air courroucé:

Voulez-vous expliquer le sujet de votre plainte contre ce garçon, ou ne le voulez-vous pas? Si vous refusez de donner des preuves, je m'en vais vous punir pour manquer de respect envers un magistrat. Je le ferai par . . .

Par qui ou par quoi, c'est ce que personne ne sait: car au même instant le greffier et le geôlier toussèrent bien fort et très à propos sans doute; et le premier ayant laissé tomber par mégarde un gros livre sur le parquet, le reste ne put être entendu.

Au milieu des nombreuses interruptions et des insultes réitérées de M. Fang, M. Brownlow essaya de raconter le fait; observant que, dans la surprise du moment, il avait couru après l'enfant, parce qu'il l'avait vu se sauver. Et, ajouta-t-il, oserai-je espérer que, dans le cas où M. le magistrat considérerait ce petit garçon, sinon comme voleur, du moins comme étant lié avec des voleurs, il voudra bien en agir avec lui aussi doucement que la justice le lui permet? D'ailleurs il est blessé, et je crains bien, poursuivit-il d'un air de compassion en se tournant vers la barre, je crains réellement qu'il ne soit pas bien du tout.

—Oh! sans doute, cela se comprend, observa Fang d'un air moqueur. Allons, toi, petit vagabond! Tes malices sont cousues de fil blanc. Ça ne prendra pas avec moi. Comment t'appelles-tu?

Olivier essaya de répondre, mais sa langue resta attachée à son palais. Il était d'une pâleur effrayante et tout semblait tourner autour de lui.

—Comment t'appelles-tu, petit fripon? cria Fang d'une voix de tonnerre. Officier! quel est son nom?

Ceci s'adressait à un gros joufflu, au gilet rayé, qui se tenait près de la barre. Il se pencha vers l'enfant et répéta la question; mais, voyant qu'il était réellement incapable de comprendre, et sachant que son silence ne ferait qu'accroître la colère du magistrat, et, par conséquent, ajouter à la sévérité de la sentence, il répondit au hasard:

—Il s'appelle Tom White, monsieur le magistrat.

—Oh! il ne veut pas parler, n'est-ce pas? dit Fang. Fort bien! Où demeure-t-il?

—Où il peut, monsieur le magistrat, répondit ce brave homme feignant de recevoir la réponse d'Olivier.

—A-t-il des parents? demanda M. Fang.

—Il dit qu'ils sont morts depuis son enfance, répliqua l'autre de la même manière.

A cet endroit de la question, Olivier leva la tête, et, jetant autour de lui un regard suppliant, demanda, d'une voix mourante, qu'on voulût bien lui donner un verre d'eau.

—Grimaces que tout cela, dit Fang, ne pense pas me prendre pour dupe.

—Je crois qu'il n'est vraiment pas bien, monsieur le magistrat, dit l'officier de police.

—J'en sais plus long que vous là-dessus, dit Fang.

—Prenez garde, officier de police, dit le vieux monsieur levant les mains instinctivement, prenez garde, il va tomber.

—Retirez-vous de là, officier de police, s'écria Fang d'un air brutal, et qu'il tombe si cela lui plaît.

Olivier profita de l'obligeante permission, et tomba évanoui sur le plancher. Les hommes de service, dans la salle, se regardèrent les uns les autres, mais pas un seul n'osa bouger.

—Je savais bien qu'il le faisait exprès, dit Fang (comme si cet accident eût été pour lui la preuve incontestable de ce qu'il avançait), il en sera bientôt las.

—Qu'allez-vous prononcer, Monsieur? demanda à voix basse le greffier.

—Le condamner sommairement, dit Fang, à trois mois de prison, et au tread-mill, [5] bien entendu. Evacuez la salle!

La porte était déjà ouverte à cet effet, et deux hommes se préparaient à porter dans la prison le pauvre Olivier, qui n'avait pas encore repris ses sens, lorsqu'un homme d'un certain âge et d'un extérieur décent, quoique pauvre, à en juger par ses habits noirs un tant soit peu râpés, se précipita dans la salle; et s'approchant de la barre:

—Arrêtez! dit-il tout hors d'haleine, et sans se donner le temps de respirer, ne l'emmenez pas! suspendez le jugement!

Malgré la mauvaise humeur et les grossièretés du juge Fang, il lui fallut écouter le témoin. C'était le libraire; il avait tout vu, il raconta le fait, et Olivier fut remis en liberté. M. Brownlow était indigné de la conduite de Fang. Il voulut protester, mais on le jeta hors de la salle. Une pâleur mortelle couvrait les joues d'Olivier; à peine il pouvait se tenir. Le compatissant vieillard fit approcher un fiacre, et, ayant déposé l'enfant sur l'un des coussins, ils partirent.