XII. —Olivier est mieux traité qu'il ne l'a jamais été auparavant. —Particularité concernant un portrait.

Le fiacre roula le long de Mont-Plaisir, gagna la rue d'Exmouth, parcourant à peu près le même chemin qu'Olivier avait dû prendre la première fois qu'il entra à Londres en compagnie du Matois; et, prenant une route différente quand il eut atteint la taverne de l'Ange, à Islington, il s'arrêta enfin devant une petite maison de belle apparence, dans une rue bourgeoise et retirée de Pentonville. Là, sans perdre de temps, on prépara un lit dans lequel M. Brownlow fit placer le pauvre enfant, qui fut gardé avec une sollicitude et une tendresse sans égale.

Pendant plusieurs jours, Olivier demeura sans connaissance entre la vie et la mort. Il sortit enfin de cet état; il jeta un regard inquiet autour de lui:

—Quelle est cette chambre? Où m'a-t-on amené? dit Olivier.

Il prononça ces mots d'une voix faible, étant épuisé lui-même; mais ils furent entendus dès l'abord, car le rideau de son lit fut tiré aussitôt, et une bonne dame âgée, décemment vêtue, se leva en même temps d'un fauteuil qu'elle occupait près du lit, et dans lequel elle tricotait.

—Chut! mon ami, dit la vieille dame avec douceur. Il faut être bien tranquille, ou vous retomberiez malade; et vous avez été bien mal,— aussi mal qu'on peut être. Là! recouchez-vous comme un bon petit garçon. Disant cela, la bonne dame replaça doucement la tête d'Olivier sur l'oreiller; et, écartant les mèches de cheveux qui tombaient sur son front, elle le regarda d'un air si bon et si affectueux, qu'il ne put s'empêcher de placer sa petite main décharnée sur la sienne et de l'attirer autour de son cou.

—Dieu! dit la vieille dame les larmes aux yeux, quel bon petit cœur! comme il est reconnaissant! Que dirait sa mère si, après l'avoir gardé nuit et jour, comme je l'ai fait, elle pouvait le voir à présent?

—Peut-être bien qu'elle me voit, chuchota Olivier en joignant les mains, peut-être bien qu'elle était assise auprès de moi, Madame; il me semble qu'elle était auprès de moi.

—C'est l'effet de la fièvre, mon ami, dit la bonne dame.

—C'est bien possible, reprit Olivier d'un air pensif, parce qu'il y a bien loin d'ici au ciel, et on y est trop heureux pour descendre près du lit d'un pauvre enfant. Pourtant, si elle a su que j'étais malade, elle m'aura plaint de là-haut, car elle a tant souffert elle-même avant de mourir! Elle ne peut rien savoir de ce qui m'arrive cependant, ajouta-t-il après un moment de silence; car, si elle m'avait vu battre, cela l'aurait rendue triste, et son visage était toujours si doux et si riant chaque fois que j'ai rêvé d'elle!

La vieille dame ne répondit rien; mais, essuyant ses yeux d'abord, puis ses lunettes, qui étaient sur la courtepointe, elle donna à l'enfant une boisson rafraîchissante, et, lui passant la main sur la joue, lui recommanda de rester bien tranquillement dans son lit, sans quoi il retomberait malade.

Olivier se tint coi; d'abord parce qu'il voulait obéir en tout à la bonne dame, et aussi, à dire le vrai, parce qu'il était tout à fait épuisé par ce qu'il venait de dire. Il se laissa bien aller à un sommeil réparateur dont il fut tiré par la lumière d'une chandelle qui, approchée de son lit, lui laissa voir un monsieur qui, lui tâtant le pouls tout en consultant une grosse montre d'or, à tic-tac fortement prononcé, qu'il tenait à la main, dit qu'il le trouvait beaucoup mieux.

—Vous êtes beaucoup mieux, n'est-ce pas, mon ami? dit ce dernier.

—Oui, Monsieur, je vous remercie, répliqua Olivier.

—Je sais bien que vous devez être mieux, reprit l'autre. Vous avez faim, n'est-il pas vrai?

—Non, Monsieur, répondit l'enfant.

—Hein! fit le monsieur. Non, je sais bien que vous ne devez pas avoir faim. Il n'a pas faim, madame Bedwin, continua-t-il d'un air d'importance en se tournant vers la vieille dame.

Celle-ci fit un signe de tête respectueux qui semblait dire qu'elle croyait le docteur un très habile homme: celui-ci, de son côté, parut avoir de lui la même opinion.

—Vous avez sommeil, n'est-il pas vrai, mon ami? poursuivit le docteur.

—Non, Monsieur, répondit Olivier.

—Non, reprit l'autre d'un air de connaisseur, vous n'avez pas sommeil. Vous n'avez pas soif, non plus, n'est-ce pas?

—Si, Monsieur, je suis un peu altéré, répliqua l'enfant.

—C'est justement ce que je pensais, madame Bedwin, dit le docteur. C'est tout naturel, au fait, qu'il soit altéré; c'est tout à fait naturel. Vous pouvez lui donner un peu de thé et une rôtie sans beurre. Ne le tenez pas trop chaudement, madame Bedwin; cependant ayez bien soin qu'il n'ait pas trop froid. Vous comprenez, n'est-ce pas?

La bonne dame fit une révérence, et le docteur, ayant goûté la potion rafraîchissante et fait une signe d'approbation, s'éloigna en faisant craquer ses bottes sur le parquet d'un air d'importance et de dignité. Olivier se rendormit peu après, et il était près de minuit quand il s'éveilla. Madame Bedwin alors lui souhaita une bonne nuit et le laissa aux soins d'une grosse vieille femme qui venait d'entrer apportant dans son ridicule un petit livre de prières et un large bonnet de nuit.

Il y avait déjà longtemps qu'il faisait jour quand Olivier s'éveilla frais et dispos. La crise du mal s'était passée sans danger, et il appartenait encore à ce monde. En moins de trois jours il fut capable de s'asseoir sur une chaise longue, appuyé sur des oreillers; et, comme il était encore trop faible pour marcher, madame Bedwin l'avait descendu dans sa propre chambre, où elle s'asseyait auprès de lui, au coin du feu, et, enchantée qu'elle était de voir en lui un mieux si sensible, elle versa des larmes d'attendrissement.

—Ne faites pas attention, mon ami, mais ça part malgré moi, dit-elle; là! voilà que c'est fini, maintenant, et je me sens tout à fait soulagée!

—Vous êtes bien bonne pour moi, Madame, en vérité, dit Olivier.

—C'est bon! n'parlons pas de ça, mon ami, reprit la bonne dame. Ça n'a rien à faire avec votre bouillon, et il est grandement temps que vous le preniez; car le docteur dit que M. Brownlow pourrait venir vous voir ce matin, et il faut que nous soyons sur notre quarante-huit: parce que meilleure mine nous aurons, plus il sera content.

Disant cela, la bonne dame fit chauffer dans une casserole un plein bol de bouillon assez fort (s'il eût été réduit à la force requise dans les dépôts de mendicité) pour fournir un copieux dîner à trois cent cinquante pauvres pour le moins.

—Aimez-vous les tableaux, mon ami? demanda la bonne dame voyant qu'Olivier avait les yeux fixés avec une attention toute particulière sur un portrait accroché à la muraille juste en face de lui.

—Je ne saurais vous dire, Madame! répondit celui-ci sans quitter les yeux de dessus le tableau. J'en ai vu si peu, que je ne sais vraiment pas . . . Quelle figure douce et belle elle a, cette dame!

—Ah! dit la bonne dame, les peintres font toujours les personnes plus jolies qu'elles ne sont; sans quoi ils n'auraient pas de pratiques, mon enfant. Celui qui a inventé la machine pour prendre des ressemblances aurait bien dû savoir que ça ne réussirait jamais: c'est beaucoup trop fidèle, beaucoup trop! reprit-elle en riant de tout son cœur de la malice avec laquelle elle avait dit cela.

—Est-ce que ça ressemble à quelqu'un, Madame? demanda Olivier.

—Oui, répliqua la bonne dame levant les yeux un instant; c'est ce qu'on appelle un portrait.

—À qui ressemble-t-il? demanda l'enfant avec curiosité.

—Ah! dame, je ne sais pas, mon ami, reprit-elle d'un air enjoué; ce n'est probablement pas à quelqu'un que ni vous ni moi connaissions, du moins que je sache. Vous avez l'air de prendre plaisir à le regarder, mon ami?

—Il est si joli! si beau! répliqua Olivier.

—Je pense que vous n'en avez pas peur? dit la bonne dame observant avec surprise l'air de respect avec lequel l'enfant regardait le portrait.

—Oh! bien sûr que non, répondit promptement celui-ci; mais les yeux de cette dame paraissent si tristes, et, d'où je suis, ils semblent fixés sur moi . . . Cela me fait battre le cœur, comme s'il était vivant (poursuivit-il d'un ton plus bas), et qu'il voulût me parler, mais qu'il ne pût pas.

—Que le bon Dieu vous bénisse! s'écria la bonne dame en tressaillant; ne parlez pas comme ça, enfant! vous êtes faible et nerveux après la maladie que vous venez de faire; laissez-moi tourner votre chaise de l'autre côté, et, alors, vous ne la verrez pas; là! dit-elle en joignant l'action à la parole; vous ne pouvez plus le voir maintenant, du moins!

Olivier le voyait en imagination aussi bien que si on ne l'eût pas changé de place; mais il pensa qu'il ferait mieux de ne pas chagriner la bonne dame, aussi il sourit gracieusement quand elle le regarda; et madame Bedwin, de son côté, contente de voir qu'il se trouvait plus à l'aise, sala son bouillon et y mit de petites croûtes de pain rôti avec tout l'apparat qui convient à un apprêt si solennel. Il l'expédia avec une promptitude extraordinaire; et il avait à peine avalé la dernière cuillerée, qu'on frappa doucement à la porte.

—Entrez! dit la bonne dame.

M. Brownlow (car c'était lui) entra aussi lestement que possible; mais il n'eut pas plus tôt haussé ses lunettes sur son front, et mis ses mains derrière les pans de sa robe de chambre pour bien examiner Olivier, que sa figure changea plusieurs fois d'expression, et qu'elle fit des contorsions toutes plus grotesques les unes que les autres. Olivier était affaibli par la maladie, et comme, par respect pour son bienfaiteur, il faisait des efforts inutiles pour se tenir debout, il finissait toujours par retomber en arrière sur sa chaise; de sorte que M. Brownlow, qui, à dire vrai, avait à lui seul plus de sensibilité qu'une demi-douzaine d'hommes comme lui, ne put retenir des larmes qui s'échappèrent de ses yeux comme par un procédé hydraulique que nous ne sommes pas assez philosophe pour pouvoir expliquer.

—Pauvre enfant! pauvre enfant! dit-il en éclaircissant sa voix. Je suis un peu enroué, ce matin, madame Bedwin, je crains d'avoir attrapé un rhume.

—Faut espérer que non, Monsieur, reprit celle-ci, tout le linge que je vous ai donné était bien sec.

—Je ne sais pas, Bedwin, je ne sais pas, poursuivit M. Brownlow, il me semble que la serviette que vous m'avez donnée hier, à dîner, était un peu humide. Mais n'importe! Comment vous trouvez-vous, mon ami?

—Très heureux, Monsieur, répondit Olivier, et très reconnaissant de vos bontés pour moi.

—Charmant enfant! dit M. Brownlow remis de son émotion. Lui avez-vous donné quelque nourriture, Bedwin? quelque bouillon, hein!

—Il vient de prendre un bol d'excellent consommé, répondit madame Bedwin se relevant de toute sa hauteur, et prononçant ces derniers mots avec emphase pour faire comprendre qu'entre un bouillon et un consommé, il n'y avait pas le moindre rapport.

—Pouah! fit M. Brownlow haussant les épaules, deux ou trois verres de vin de Porto lui auraient fait beaucoup plus de bien, n'est-il pas vrai, Tom White, hein?

—Je m'appelle Olivier, Monsieur, reprit le jeune convalescent d'un air étonné.

—Olivier! dit M. Brownlow; Olivier qui? Olivier White, hein?

—Non, Monsieur, Twist; Olivier Twist.

—Drôle de nom! dit le vieux monsieur. Pourquoi avez-vous dit au magistrat que vous vous nommiez White?

—Je ne lui ai jamais dit cela, Monsieur, répondit Olivier avec un surcroît d'étonnement.

Ceci ressemblait tellement à un mensonge, que le vieux monsieur regarda fixement Olivier. Il était impossible de ne pas le croire: le caractère de la vérité était empreint sur tous les traits fins et délicats de son visage.

C'est sans doute une erreur, dit M. Brownlow. Mais, quoique ce dernier n'eût plus de motif pour considérer attentivement Olivier, l'idée de ressemblance entre ses traits et quelque visage qui lui était connu le travaillait si fortement, qu'il ne pouvait détourner les yeux de dessus lui.

—Vous n'êtes pas fâché contre moi, n'est-ce pas, Monsieur? dit Olivier avec un regard suppliant.

—Non, non, répondit M. Brownlow. Dieu! voyez donc, Bedwin! regardez donc là!

—En parlant ainsi, il comparait du doigt le portrait et le visage de l'enfant. Il y avait une ressemblance parfaite. Les yeux, la bouche, les traits, la forme de la tête étaient absolument les mêmes. L'expression de la physionomie était tellement pareille en ce moment, que les moindres lignes y semblaient copiées avec une exactitude qui n'avait rien de terrestre.

Olivier ignora la cause de cette exclamation subite, car il était si faible, qu'il ne put supporter le tressaillement qu'elle lui causa, et il s'évanouit.

XIII. —Comment, par le moyen du facétieux vieillard, le lecteur intelligent va faire la connaissance d'un nouveau personnage. —Particularités et faits intéressants appartenant à cette histoire.

Quand le Matois et son digne ami, maître Bates, se joignirent à ceux qui poursuivaient Olivier, en conséquence de leur attentat à la propriété de M. Brownlow, ils agissaient dans leur propre intérêt; car comme la liberté individuelle est la première chose dont se vante un Anglais de vraie race, je n'ai pas besoin de faire remarquer au lecteur que cette action doit les exalter aux yeux de tout bon patriote.

Ce ne fut que lorsque nos deux garçons eurent parcouru un labyrinthe de cours et de rues étroites qu'ils s'arrêtèrent d'un commun accord sous une voûte basse et sombre. Y étant restés en silence le temps juste qu'il leur fallait pour reprendre haleine, maître Bates poussa un cri de satisfaction et de joie; et, partant d'un grand éclat de rire, il se laissa tomber sur le seuil d'une porte et s'en donna à cœur joie.

—Qu'est-ce qu'y a? demanda le Matois.

—Ah! ah! ah! fit Charlot.

—Tu vas te taire, dit le Matois, regardant autour de lui avec précaution. As-tu envie de nous faire pincer, animal?

—C'est plus fort que moi, dit Charlot; j'peux pas m'en empêcher, quoi! Y m'semble encore le voir courir et s'rendre dans les poteaux au détour des rues, puis, comme s'il était de fer aussi bien qu'eux, de r'prendre ses jambes à son cou comme de plus belle, et moi, avec l'blavin dans ma poche, criant après lui comme les autres; ah! Dieu, s'il est possible! . . .

L'imagination active de maître Bates lui représentait la scène sous des couleurs trop fortes; quand il en fut à ce point de son discours, il se roula sur le seuil de la porte, et se mit à rire encore plus fort qu'auparavant.

—Qu'est-ce que va dire Fagin? demanda le Matois, profitant pour cela du moment où son ami, n'en pouvant plus, gardait le silence.

—Quoi? reprit Charlot.

—Oui, quoi? dit le Matois.

—Eh bien! répliqua. Charlot un tant soit peu frappé de la manière avec laquelle le Matois fit cette remarque, qu'est-ce qu'y peut dire?

Le Matois, en guise de réponse, s'amusa à siffler, puis il ôta son chapeau et se gratta la tête en faisant deux ou trois grimaces.

—Je n'te comprends pas, dit Charlot.

—Tra de ri de ra . . . c'est la mère Michel qu'a perdu son . . . fit le Matois d'un air goguenard.

Ceci était explicatif, mais non pas satisfaisant. Maître Bates le sentit bien, et demanda à son ami ce qu'il voulait dire.

Le Matois ne répondit rien; mais, donnant un léger coup de tête pour remettre son chapeau en place, et prenant sous ses bras les longs pans de son habit, il se fit une bosse à la joue avec sa langue, se donna quelques chiquenaudes sur le nez d'un air familier, mais expressif, et faisant une pirouette, il s'élança dans la cour. Maître Bates le suivit d'un air pensif. Le bruit de leurs pas sur les marches du vieil escalier attira l'attention du juif assis en ce moment devant le feu, un cervelas et un petit pain dans sa main gauche, un couteau dans sa droite et un pot d'étain sur le trépied. On eût pu apercevoir un ignoble sourire sur sa figure blême, quand il se détourna pour écouter attentivement, penchant l'oreille vers la porte, et jetant un regard fauve de dessous ses sourcils rouges.

—Comment cela se fait-il? murmura-t-il changeant de contenance, ils ne sont que deux maintenant! Où est le troisième? Leur serait-il arrivé quelque chose? Ecoutons!

Les pas se firent entendre plus distinctement. Les deux jeunes messieurs atteignirent le palier, la porte s'ouvrit lentement et elle se referma derrière eux.

—Où est Olivier? dit le juif d'un air furieux, qu'avez-vous fait de cet enfant?

Les jeunes filous se regardèrent l'un l'autre d'un air embarrassé, comme s'ils redoutaient la colère du juif; mais ils gardèrent le silence.

—Qu'est devenu Olivier? dit le juif saisissant le Matois au collet et le menaçant avec d'horribles imprécations. Parle, ou je t'étrangle! Parleras-tu, dit-il d'une voix de tonnerre, et le secouant d'une telle force qu'il était tout à fait surprenant qu'il pût tenir dans son habit, qui, comme on le sait, n'était pas des plus étroits.

—Eh bien! il est pincé et voilà tout, dit enfin le Matois d'un air bourru. Voyons, lâchez-moi, voulez-vous? Il dit, et, d'un seul élan se dégageant de son habit qui resta entre les mains du juif, il saisit la fourchette à faire rôtir, et visa au gilet du facétieux vieillard une botte qui, si elle eût porté, l'aurait privé de sa gaieté pour six semaines ou deux mois pour le moins.

Le juif, en cette circonstance, recula avec plus d'agilité qu'on n'eût pu l'attendre d'un homme de son âge, et s'emparant du pot d'étain, il s'apprêtait à le lancer à la tête de son adversaire, quand Charlot Bates, détournant en ce moment son attention par un hurlement affreux, changea la destination du pot, et Fagin le jeta plein de bière à la tête de ce dernier.

—Allons, maintenant, que se passe-t-il ici? murmura une grosse voix: qui est-ce qui m'a jeté cela à la figure? C'est bien heureux que je n'aie reçu que la bière et non pas le pot, sans quoi j'aurais fait l'affaire à quelqu'un. Il ne me serait jamais venu à l'idée qu'un vieux voleur de juif puisse jeter autre chose que de l'eau, et pas même encore ça, à moins qu'il ne fraude la compagnie des eaux filtrées. Qu'est-ce que tout ça, Fagin? Ma cravate pleine de bière!

—Venez-vous-en ici, vous! Quéqu'vous avez à rester là à c'te porte? Comme si vous aviez à rougir de vot'maître!

L'homme qui gronda ces mots était un fort gaillard de trente-cinq ans à peu près, portant une redingote de velours de coton noir, une culotte courte de gros drap brun tout usée, des brodequins et des bas de coton gris qui recouvraient des jambes massives surmontées de gros mollets; de ces jambes auxquelles il semble toujours manquer quelque chose, si elles ne sont garnies de chaînes.

—Venez ici, m'entendez-vous? dit-il d'un air qui n'était rien moins qu'engageant.

Un chien blanc au poil long et sale, ayant la tête déchirée en vingt endroits différents, entra en rampant dans la chambre.

—Vous vous faites bien prier, dit l'homme. Vous êtes devenu trop fier sans doute pour me reconnaître en compagnie, n'est-ce pas? . . . Couchez là!

Cet ordre fut accompagné d'un coup de pied qui envoya l'animal à l'autre bout de la chambre.

—Après qui en avez-vous donc? Vous maltraitez les garçons, vous, vieux ladre que vous êtes, vieux recéleur? dit l'homme s'asseyant d'un air délibéré. Je m'étonne qu'y n'vous assassinent pas. Si j'étais que d'eux je l'ferais. Si j'avais été votre apprenti, y a longtemps qu'ça s'rait fait, et que . . . mais non, j'aurais pas pu tirer un sou d'vot'peau après tout, car vous n'êtes bon à rien qu'à mettre en bouteille pour vous faire voir comme un phénomène de laideur; et j'pense bien qu'on n'en souffle pas d'assez grandes pour vous contenir.

—Chut! chut! monsieur Sikes, dit le juif tout tremblant. Ne parlez pas si haut.

—Pas tant de cérémonies s'il vous plaît, poursuivit le brigand, avec vot'air de m'appeler monsieur. Je sais bien où vous voulez en venir quand vous prenez c'ton-là; ça n'dénote rien de bon. Appelez-moi par mon nom, vous le connaissez bien. —Je ne le déshonorerai pas, allez, quand mon heure sera venue!

—C'est bon, c'est bon, Guillaume! dit le juif avec une abjecte humilité; vous me paraissez de mauvaise humeur, Guillaume?

—Peut-être bien, répliqua Sikes; vous n'faites pas l'effet vous-même d'être dans vos bons moments quand vous vous amusez à lancer des pots d'étain à la tête des gens, à moins que votre intention n'soit pas d'leur faire plus d'mal que quand vous les dénoncez, et que . . .

—Avez-vous perdu la tête? dit le juif prenant l'autre par la manche et lui montrant du doigt les enfants.

Sikes pour toute réponse fit semblant de se passer un nœud coulant autour du cou, et laissa tomber sa tête en la secouant sur l'épaule droite, pantomime que le juif parut comprendre parfaitement; puis en termes d'argot dont sa conversation était remplie, mais qu'il est inutile de rapporter ici, puisqu'ils ne seraient pas compris, il demanda un verre de liqueur.

—Et n'allez pas y mettre du poison, au moins! dit Sikes posant son chapeau sur la table.

Ceci fut dit en plaisantant; mais s'il eût pu voir le sourire amer avec lequel le juif se mordit la lèvre en se dirigeant vers le buffet, il eût pensé que la précaution n'était pas tout à fait inutile, ou que le désir en tout cas d'enchérir sur l'art du distillateur n'était pas éloigné du cœur du facétieux vieillard.

Après avoir avalé deux ou trois verres de liqueurs, Sikes voulut bien faire attention aux deux jeunes messieurs, condescendance de sa part qui amena une conversation dans laquelle la cause de l'arrestation d'Olivier fut racontée avec tels détails et changements que le Matois jugea plus convenable de faire selon les circonstances.

—J'ai bien peur, dit le juif, qu'il ne nous fasse de mauvaises affaires s'il vient à jaser.

—C'est encore possible, reprit Sikes avec un malin sourire; vous êtes flambé, Fagin!

—Et j'ai bien peur aussi, poursuivit le juif regardant l'autre fixement, sans paraître faire attention à la remarque qu'il venait de faire, j'ai bien peur que, si la mèche est découverte pour moi, elle ne le soit aussi pour bien d'autres, et ça deviendrait du vilain pour vous encore plus que pour moi, mon cher Sikes.

—Il faut que quelqu'un aille savoir ce qui s'est passé au bureau de police, dit Sikes d'un ton plus bas que celui qu'il avait pris depuis qu'il était entré.

Le juif fit un signe d'approbation.

—S'il n'a pas jasé et qu'il soit en prison, n'y a pas d'danger jusqu'à c'qu'y sorte, reprit Sikes, et alors y n'faut pas l'perdre de vue. Faut mettre la main dessus d'une façon ou d'autre.

Le juif fit un nouveau signe de tête approbatif.

La prudence de ce plan de conduite était évidente, sans aucun doute; mais malheureusement il y avait un obstacle à surmonter pour le mettre à exécution: c'est que le Matois, Charlot, Fagin et Sikes lui-même se trouvaient avoir l'antipathie la plus grande pour approcher d'un bureau de police, pour quelque cause et quelque prétexte que ce fût.

Combien de temps ils auraient pu être là à se regarder les uns les autres dans un état d'incertitude rien moins qu'agréable, c'est ce qu'on ne peut savoir. Il n'est pas nécessaire, d'ailleurs, de faire aucune conjecture à ce sujet, car l'entrée subite de deux jeunes demoiselles qu'Olivier avait déjà vues auparavant ranima la conversation.

—Voilà justement notre affaire! dit Fagin. Betty ira, n'est-ce pas, ma chère?

—Où donc? demanda celle-ci.

—Seulement jusqu'au bureau de police, ma chère, dit le juif d'un ton doucereux.

C'est une justice à rendre à celle-ci de dire qu'elle ne refusa pas positivement, mais qu'elle exprima simplement le désir de se donner, au diable plutôt que d'y aller: excuse honnête et délicate qui prouve que la jeune demoiselle était douée de cette politesse naturelle qui fait qu'on ne peut affliger son semblable par un refus formel.

Le juif, un tant soit peu décontenancé de la réponse de cette demoiselle, qui était gaiement (pour ne pas dire magnifiquement) parée d'une robe rouge, avec des bottines vertes et des papillotes jaunes, s'adressa à l'autre.

—Nancy, ma chère, dit-il d'un air flatteur, qu'en dis-tu?

—Que ça ne me va pas, Fagin, répondit Nancy. Ainsi ce n'est guère la peine de m'en parler.

—Que veux-tu dire par là? dit Sikes levant brusquement la tête.

—C'est comme je l'dis, Guillaume, reprit la fille avec le plus grand sang-froid.

—Pourquoi cela? répliqua Sikes. Tu es justement la personne qui convient; personne ne te connaît dans ce quartier.

—Avec ça que j'n'ai pas envie non plus qu'on me connaisse, continua Nancy sur le même ton; c'est plutôt non que oui avec moi, Guillaume.

—Elle ira, Fagin, dit Sikes.

—Non, elle n'ira pas, Fagin, s'écria Nancy.

—Je vous dis qu'elle ira, Fagin, répliqua Sikes.

Celui-ci avait raison: à force de menaces, de promesses et de présents alternativement, la demoiselle en question se laissa enfin persuader. Elle n'était pas retenue par les mêmes considérations que son aimable amie, ayant quitté récemment l'élégant faubourg de Ratcliffe pour venir habiter le quartier de Field-Lane, qui lui est tout opposé; elle n'avait donc point la crainte d'être reconnue par aucune de ses nombreuses connaissances.

En conséquence, ayant mis un tablier blanc et enfoncé ses papillotes sous un chapeau de paille (deux articles de parure tirés du magasin inépuisable du juif), Nancy se disposa à remplir sa mission.

—Attends un instant, ma chère, dit le juif apportant un petit panier couvert. Prends cela, ça donne toujours un air plus respectable.

—Donne-lui aussi une grosse clef, pour porter de l'autre main, Fagin, dit Sikes, ça ressemble mieux à une cuisinière qui va au marché.

—C'est vrai, reprit le juif passant une grosse clef à l'index de la main droite de la jeune fille. Là! . . . c'est vraiment ça! continua-t-il en se frottant les mains.

—Oh! mon frère! mon frère bien-aimé! mon cher petit frère! s'écria Nancy feignant le chagrin, et se tordant les mains en signe de désespoir, qu'est-il devenu? Où l'a-t-on emmené? Ah! par pitié, Messieurs, dites-moi ce qu'est devenu cet enfant; je vous en supplie, Messieurs, dites-le-moi!

Ayant dit ces paroles du ton le plus lamentable, à la satisfaction indicible de ses auditeurs, Nancy se tut, jeta un regard à la compagnie, fit un sourire d'intelligence à chacun et disparut.

—Ah! c'est une fille bien adroite, mes enfants! dit le juif en secouant la tête d'un air grave comme un muet avertissement de suivre l'illustre exemple qu'ils avaient devant les yeux.

—Elle est la gloire et l'honneur de son sesque, dit Sikes remplissant son verre et donnant un coup de son énorme poing sur la table.

—A sa santé! Dieu veuille que toutes les femmes lui ressemblent!

Tandis qu'en son absence on faisait ainsi son éloge, l'incomparable jeunesse se dirigeait de son mieux vers le bureau de police, où, malgré quelque peu de timidité naturelle à son sexe de marcher ainsi seule dans les rues, elle arriva peu de temps après en toute sûreté.

Prenant par les derrières du bâtiment, elle frappa doucement avec sa clef à la porte d'une des cellules et prêta l'oreille; comme elle n'entendit aucun bruit en-dedans, elle toussa et écouta encore, et, voyant qu'on ne répondait pas, elle appela.

—Olivier, dit Nancy d'une voix douce, Olivier! mon ami!

—Qui est là? répondit-on d'une voix faible et languissante.

—N'y a-t-il pas un petit garçon ici? demanda Nancy en soupirant.

—Non, fut-il répondu que Dieu l'en préserve!

Comme aucun de ces criminels ne répondit au nom d'Olivier et ne put en donner des nouvelles, Nancy alla droit à l'agent de la police (le gros joufflu au gilet rayé dont il a déjà été parlé), et, avec des lamentations et des cris qu'elle rendit encore plus pitoyables en agitant son panier et sa clef, elle demanda son frère chéri.

—Il n'est pas ici, ma chère, dit ce dernier.

—Où est-il? dit Nancy d'un air égaré.

—Le monsieur l'a emmené, reprit l'autre.

—Quel monsieur? oh! Dieu du ciel! quel monsieur? s'écria la fille.

En réponse à ces questions incohérentes, l'agent de police raconta à cette sœur affligée comme quoi Olivier s'était évanoui dans le bureau du magistrat, et comment, sur la déposition d'un témoin qui avait prouvé que le vol avait été commis par un autre enfant, qui s'était sauvé, il avait été acquitté et emmené par le plaignant à la demeure de ce dernier, quelque part du côté de Pentonville, d'après l'adresse que le monsieur avait donnée au cocher en montant dans le fiacre.

Dans un état affreux de doute et d'incertitude, l'éplorée se retira en chancelant; mais à peine eut-elle franchi le seuil de la porte, que, reprenant sa démarche ferme et assurée, elle se rendit en toute hâte à la demeure du juif par le chemin le plus long et le plus détourné.

Guillaume Sikes n'eut pas plus tôt connu le résultat de la démarche de Nancy, qu'appelant son chien brusquement et mettant son chapeau sur sa tête, il s'en alla sans dire adieu à la compagnie.

—Il faut que nous sachions où il est, mes enfants; il faut que nous le trouvions, dit le juif grandement troublé. Charlot, ne fais rien autre chose que d'aller à sa recherche, jusqu'à ce que tu nous aies rapporté de ses nouvelles. Nancy, ma chère, il faut que je le trouve, n'y a pas à dire. Je compte sur toi, ma chère; sur toi et sur le Matois, pour tout cela.

—Attendez! attendez! ajouta-t-il ouvrant un des tiroirs de la commode d'une main tremblante; voici de l'argent, mes amis. Je fermerai cette boutique ce soir. Vous savez où me trouver; ne vous arrêtez pas ici un instant, pas un seul instant, mes amis. Disant cela, il les poussa hors de la chambre, et, fermant soigneusement la porte aux verrous et à la clef, il tira de sa cachette la boite qu'il avait, sans le vouloir, découverte aux yeux d'Olivier, il se mit en devoir de cacher les montres et les bijoux sous ses vêtements.

XIV. —Détails concernant le séjour d'Olivier chez M. Brownlow. —Prédiction remarquable d'un certain M. Grimwig au sujet d'un message dont l'enfant est chargé.

Olivier revint bientôt de l'évanouissement que lui avait causé la brusque exclamation de M. Brownlow; et, le sujet du tableau ayant été évité avec soin, de même que ce qui pouvait avoir rapport à l'histoire ou à l'avenir de l'enfant, la conversation roula sur des choses capables de l'amuser sans exciter sa sensibilité. Il était encore trop faible pour se lever à l'heure du déjeuner; mais le lendemain, lorsqu'il descendit dans la chambre de la femme de charge, son premier soin fut de jeter un coup d'œil sur la muraille dans l'espoir de revoir la figure de la belle dame.

—Ah! fit la femme de charge suivant des yeux le regard d'Olivier, il est parti, comme vous le voyez.

—Je vois bien, Madame, reprit Olivier en soupirant. Pourquoi l'a-t-on ôté de là?

—On l'a descendu dans le salon, mon enfant, parce que M. Brownlow dit que, comme la vue de ce portrait paraît vous faire mal, cela pourrait retarder votre guérison, poursuivit la bonne dame.

—Oh! que non, Madame! répliqua Olivier; cela ne me faisait pas de mal, je vous assure; j'avais tant de plaisir à le voir!

—C'est bon, c'est bon! dit la dame d'un air enjoué; rétablissez-vous le plus vite que vous pourrez, et on le remettra à sa place, c'est moi qui vous le dis. Maintenant, parlons d'autre chose.

Voilà tout ce qu'Olivier put savoir pour cette fois du tableau mystérieux; et comme la vieille dame s'était montrée si bonne envers lui pendant sa maladie, il essaya de porter son attention sur un autre objet: c'est pourquoi il prêta une oreille attentive aux récits nombreux qu'elle lui fit au sujet de sa fille, mariée à un grand bel homme, habitant tous deux la province.

M. Brownlow lui fit acheter un habillement neuf, et lui laissa la liberté de disposer à son gré de ses vieilles hardes. Il les donna à un domestique, qui les vendit le jour même à un juif.

Un soir qu'il était à causer avec madame Bedwin, quelques jours après l'aventure du portrait, M. Brownlow envoya dire que, si Olivier se sentait bien, il le priait de venir dans son cabinet pour causer un instant avec lui.

—Bonne Vierge Marie! s'écria madame Bedwin, lavez-vous bien vite les mains, et venez ensuite que je vous arrange un peu les cheveux. Si j'avais pu prévoir ça, je vous aurais mis un col blanc et je vous aurais fait propre comme un sou.

Olivier se lava les mains, selon que la bonne dame le lui avait dit; et, quoique celle-ci regrettât beaucoup de n'avoir seulement pas le temps de plisser la petite collerette de son jeune protégé, il avait vraiment si bonne mine qu'elle ne put s'empêcher de dire en le regardant des pieds à la tête, qu'elle ne savait réellement pas s'il lui aurait été possible, lors même qu'elle eût été prévenue longtemps d'avance, d'opérer en lui un plus grand changement en mieux.

Ainsi encouragé par ces paroles de la bonne dame, Olivier entra dans le cabinet de Brownlow, après avoir frappé doucement à la porte. C'était une jolie petite pièce remplie de livres, ayant vue sur des jardins superbes. À une table auprès de la croisée était assis ce monsieur avec un volume à la main. Il posa son livre sur la table à la vue d'Olivier, et lui dit de venir s'asseoir auprès de lui.

—Maintenant, dit M. Brownlow prenant un ton plus doux et plus sérieux cependant, j'ai besoin que vous prêtiez une oreille attentive à ce que je vais vous dire, mon ami. Je vous parlerai à cœur ouvert, persuadé que je suis que vous êtes aussi capable de me comprendre que bien des personnes plus âgées que vous.

—Oh! ne me parlez pas de me renvoyer, Monsieur, je vous en conjure! s'écria l'enfant effrayé du ton avec lequel M. Brownlow fit cet exorde. Ne m'exposez pas à errer de nouveau dans les rues! Gardez-moi ici comme domestique! Ne me renvoyez pas à l'affreux endroit d'où je viens! ayez pitié d'un pauvre enfant, Monsieur, je vous en supplie!

—Mon cher enfant, dit le vieux monsieur touché de l'accent avec lequel Olivier fit cet appel soudain à sa sensibilité, vous n'avez pas besoin de craindre que je vous abandonne, à moins que vous ne m'en donniez le sujet.

—Jamais, Monsieur! jamais, je vous assure! répliqua Olivier.

—J'ai tout lieu de le croire, reprit à son tour le vieux monsieur; j'espère bien que vous ne m'en donnerez jamais le sujet. J'ai déjà été trompé auparavant par des gens à qui j'ai voulu faire du bien malgré cela, je me sens tout disposé à vous accorder ma confiance, et je suis plus intéressé en votre faveur que je ne puis m'en rendre compte à moi-même. Les personnes qui ont possédé mon affection la plus tendre reposent en paix dans la tombe; mais, quoique la joie et le bonheur de ma vie les y aient suivies, je n'ai pas fait un cercueil de mon cœur, et je ne l'ai pas fermé pour toujours aux plus douces émotions. Une profonde affliction n'a fait que les rendre plus fortes, et cela doit être, car elle épure notre cœur. C'est bien, c'est bien, poursuivit-il d'un air enjoué; je dis cela, parce que vous avez un jeune cœur, et que, sachant que j'ai eu de grands chagrins, vous éviterez avec plus de soin de les renouveler. Vous dites que vous êtes orphelin, sans un seul ami sur la terre; toutes les recherches que j'ai faites à ce sujet confirment votre rapport; racontez-moi votre histoire, d'où vous venez, qui vous a élevé, et comment vous vous êtes trouvé en compagnie de ceux avec qui je vous ai vu. Dites-moi la vérité, et si je vois que vous n'ayez commis aucun crime, vous ne serez jamais sans ami tant que je vivrai.

Les sanglots d'Olivier lui ôtèrent la parole pendant quelques instants, et comme il allait raconter comment il avait été élevé à la ferme, et, de là emmené par M. Bumble au dépôt de mendicité, deux coups de marteau qui partaient d'une main impatiente se firent entendre à la porte de la rue, et presque aussitôt la domestique vint annoncer M. Grimwig.

—Monte-t-il? demanda M. Brownlow.

—Oui, Monsieur, répondit celle-ci; il s'est informé s'il y avait des muffins à la maison, et comme je lui ai répondu que oui, il a dit qu'il était venu pour prendre le thé avec vous.

M. Brownlow sourit, et se tournant vers Olivier:

—M. Grimwig, dit-il, est une vieille connaissance. Il ne faut pas faire attention s'il a les manières un peu brusques, c'est un digne homme, du reste, et que j'estime sincèrement.

—Faut-il que je descende, Monsieur? demanda Olivier.

—Non pas, reprit M. Brownlow, je préfère que vous restiez.

En ce moment parut un gros individu boitant tout bas d'une jambe et s'appuyant sur une canne énorme. Il avait l'habitude, en parlant, de pencher sa tête d'un côté et de la tourner en manière de spirale, comme le fait un perroquet. C'est dans cette attitude, qu'ayant à la main un petit morceau d'écorce d'orange qu'il tenait à bras tendu, il s'écria d'une voix rauque et chagrine:

—Tenez! voyez-vous bien ceci? N'est-ce pas la chose la plus extraordinaire et la plus surprenante, que je ne puisse entrer dans aucune maison sans y trouver un morceau d'orange dans l'escalier! j'ai déjà été estropié une fois avec de l'écorce d'orange, et je sais que l'écorce d'orange sera ma mort; oui, j'en suis certain, l'écorce d'orange causera ma mort. J'en mangerais ma tête, que l'écorce d'orange sera ma mort!

C'était l'offre avec laquelle M. Grimwig appuyait presque toutes les assertions qu'il faisait. Ce qui rendait la chose d'autant plus extraordinaire en ce cas, c'est que, en admettant même (en faveur de l'argument) que les progrès scientifiques fussent portés à ce point de donner à un homme la facilité de manger sa propre tête, s'il était bien résolu à le faire, celle du susdit monsieur était tellement grosse, que l'homme le plus ardent à prouver cette possibilité physique n'eût jamais été assez téméraire pour espérer d'en venir à bout en un seul repas, abstraction faite d'une couche épaisse de poudre dont elle était garnie.

—J'en mangerais ma tête! répéta M. Grimwig frappant de son bâton sur le parquet en apercevant Olivier. Allons! qu'est-ce que c'est que ça? ajouta-t-il, faisant deux ou trois pas en arrière.

—C'est le petit Olivier Twist dont je vous ai parlé, dit M. Brownlow.

Olivier fit un salut.

—Vous ne voulez pas dire que c'est cet enfant qui a eu la fièvre, je pense? dit M. Grimwig reculant encore. Attendez un peu! ne dites rien! M'y voilà! ajouta-t-il brusquement, perdant toute crainte de la fièvre, enchanté qu'il était de sa découverte; c'est cet enfant qui a mangé une orange, et qui en aura jeté l'écorce dans l'escalier! Si ce n'est pas lui, je veux manger ma tête et la sienne par-dessus le marché!

—Non; vous vous trompez; il n'a pas mangé d'orange, dit en souriant M. Brownlow. Allons, posez là votre chapeau, et parlez à mon jeune ami.

—C'est là le garçon dont vous m'avez parlé, n'est-ce pas? dit enfin M. Grimwig.

—C'est lui-même, répondit M. Brownlow, faisant un signe de tête amical à Olivier.

—Eh bien! comment vous portez-vous, mon garçon? reprit Grimwig.

—Beaucoup mieux, Monsieur, je vous remercie, répondit Olivier.

M. Brownlow, craignant que son singulier ami ne dit quelque chose de désagréable à son jeune protégé, pria celui-ci d'aller dire à madame Bedwin qu'ils étaient prêts pour le thé, ce qui fit d'autant plus de plaisir à l'enfant, que les manières du nouveau venu ne lui revenaient qu'à moitié.

—Ne trouvez-vous pas que cet enfant est intéressant? demanda M. Brownlow.

—Je ne sais pas trop, reprit sèchement Grimwig.

—Vous ne savez pas?

—Non, en vérité. Je ne vois pas de différence dans les enfants; ne connais que deux espèces d'enfants: les uns pâles et fluets, et autres colorés et joufflus.

—Et dans quelle catégorie rangez-vous Olivier?

—Dans celle des fluets. J'ai un de mes amis qui a un gros garçon bouffi (un beau garçon qu'ils appellent ça), avec une tête comme une boule, des joues rouges et des yeux étincelants, un enfant horrible, quoi? dont le corps et les membres semblent forcer les coutures de ses habits, ayant avec tout cela une voix de pilote et un appétit de loup. Je le connais, le monstre!

—Allons! dit M. Brownlow, ce n'est pas là le défaut d'Olivier; ainsi il ne peut exciter votre courroux.

—Sans doute, il n'a pas ce défaut-là, mais il peut en avoir de pires.

En ce moment M. Brownlow toussa avec impatience; ce qui parut faire grand plaisir à M. Grimwig.

—Oui, je le répète, dit ce dernier, il peut en avoir de pires. D'où vient-il? qui est-il? et quel est-il? . . .

Il a eu la fièvre. Qu'est-ce que cela prouve? La fièvre n'est pas particulière aux honnêtes gens, du moins que je sache. Les méchantes gens n'ont-ils pas aussi quelquefois la fièvre, hein? J'ai connu, dans la Jamaïque, un homme qui s'est fait pendre pour avoir assassiné son maître; il avait eu six fois la fièvre. On ne l'a pas recommandé pour cela à la clémence de la cour, pouah! c'te bêtise!

Le fait est que, dans le fond de son cœur, M. Grimwig était fortement disposé à convenir que l'air et les manières d'Olivier parlaient en sa faveur, mais il était disposé plus que jamais à contredire, excité qu'il était d'ailleurs par l'écorce d'orange; et comme il avait mis dans sa tête que personne ne lui ferait avouer si un enfant était bien ou non, il avait résolu dès l'abord de combattre l'opinion de son ami.

Aussi, lorsque celui-ci eut avoué qu'il ne pouvait répondre d'une manière satisfaisante à aucune de ses questions, et qu'il avait attendu, pour interroger Olivier sur ses antécédents, que ce dernier fût mieux portant, M. Grimwig ricana malicieusement, et demanda d'un air moqueur si la femme de chambre avait coutume de compter l'argenterie chaque soir; parce que si un de ces quatre matins il ne lui manquait pas deux ou trois cuillers, il mangerait, etc., etc.

—Et quand devez-vous entendre le récit fidèle et circonstancié de la vie et des aventures d'Olivier Twist? demanda Grimwig à M. Brownlow vers la fin du repas, lorgnant en même temps Olivier du coin de l'œil.

—Demain matin, répondit M. Brownlow. Je préfère qu'il soit seul avec moi pour cela. Venez me trouver demain matin à dix heures, mon ami, continua-t-il en s'adressant à Olivier.

—Oui, Monsieur, reprit l'enfant avec quelque hésitation, honteux de se voir observé si attentivement par M. Grimwig.

—Voulez-vous parier qu'il n'ira pas vous trouver demain matin? dit tout bas ce dernier à l'oreille de M. Brownlow. Je l'ai vu hésiter; il vous trompe, mon cher.

—Je jurerais que non, dit M. Brownlow avec chaleur.

—S'il ne vous trompe pas, reprit l'autre, je veux bien . . . (Et le bâton de retentir sur le parquet.)

—Je répondrais sur ma vie que cet enfant dit la vérité, dit M. Brownlow frappant du poing sur la table.

—Et moi, sur ma tête, qu'il vous trompe, reprit l'autre frappant aussi sur la table.

—Nous verrons bien, dit M. Brownlow cherchant à cacher son dépit.

—Oui, c'est ce que nous verrons, repartit Grimwig avec un sourire moqueur, c'est ce que nous verrons!

Comme si le sort l'eût fait exprès, madame Bedwin entra sur ces entrefaites, apportant un petit paquet de livres que M. Brownlow avait achetés le matin même du bouquiniste qui a déjà figuré dans cette histoire, et, l'ayant posé sur la table, elle se disposait à sortir de la chambre.

—Dites au garçon d'attendre, madame Bedwin, dit M. Brownlow, il y a quelque chose à remporter.

—Il est parti, Monsieur, reprit madame Bedwin.

—Rappelez-le, c'est important, répliqua M. Brownlow. Cet homme n'est pas riche, et ces livres ne sont pas payés: il y a aussi d'autres livres à remporter.

La porte de la rue fut ouverte; Olivier courut d'un côté et la bonne de l'autre, tandis que, du perron, madame Bedwin appelait le garçon; mais celui-ci était déjà bien loin, et Olivier, ainsi que la bonne, revinrent tout essoufflés sans avoir pu le rejoindre.

—J'en suis vraiment fâché, s'écria M. Brownlow; j'aurais désiré que ces livres fussent reportés ce soir.

—Renvoyez-les par Olivier, dit M. Grimwig avec malice; vous êtes sûr qu'il les remettra fidèlement.

—Oh! oui, Monsieur, laissez-moi les reporter, je vous en prie dit Olivier; je courrai tout le long du chemin; j'aurai bientôt fait.

M. Brownlow allait dire qu'Olivier ne devait sortir pour quelque cause que ce fût, lorsqu'un coup d'œil malin de son vieil ami le détermina à laisser partir l'enfant qui, par un prompt retour, prouverait sur-le-champ à ce dernier l'injustice de ses soupçons, sur ce point du moins.

—Eh bien! oui, vous irez, mon ami, dit M. Brownlow. Les livres sont sur une chaise près de mon bureau; montez les chercher.

Olivier, enchanté de pouvoir se rendre utile, apporta les livres sous son bras avec beaucoup d'empressement, et attendit, la casquette à la main, qu'on lui expliquât ce qu'il avait à faire.

—Vous direz, ajouta M. Brownlow regardant fixement M. Grimwig, vous direz que vous venez porter ces livres et payer en même temps les quatre livres dix shillings que je dois. Voici un billet de banque de cinq livres; vous aurez dix shillings à me remettre.

—Je ne serai pas dix minutes, dit Olivier tout joyeux.

En même temps, il serra le billet de banque dans la poche de sa veste, qu'il boutonna jusqu'en haut, mit les livres sous son bras, et, ayant fait un salut respectueux, il sortit. Madame Bedwin le suivit jusqu'à la porte de la rue, lui donnant des renseignements sur le plus court chemin, sur le nom et l'adresse du libraire, toutes choses qu'Olivier dit très bien comprendre; et, lui ayant recommandé en outre de bien prendre garde de ne pas attraper un rhume, la bonne dame le laissa enfin partir.

—Que Dieu le bénisse! dit-elle en le regardant s'éloigner. Je ne sais pas pourquoi, mais je n'approuve pas qu'on le laisse ainsi partir.

En ce moment, Olivier tourna gaiement la tête et fit un signe gracieux avant que d'entrer dans une autre rue. Madame Bedwin lui rendit son salut en souriant; et ayant fermé la porte, elle se retira dans sa chambre.

Voyons un peu, dit M. Brownlow, tirant sa montre de son gousset et la posant sur la table. Il sera de retour dans vingt minutes au plus tard. Il fera nuit alors.

—Comptez-vous vraiment qu'il reviendra? demanda M. Grimwig.

—Et vous, ne le croyez-vous pas? dit en souriant M. Brownlow. M. Grimwig, déjà porté à la contradiction, le fut encore bien davantage, excité qu'il était par le sourire confiant de son ami.

—Non, dit-il en donnant un coup de poing sur la table; je ne le crois pas. Ce garçon a un habillement tout neuf sur le corps, un paquet de livres précieux sous le bras, et un billet de banque de cinq livres dans sa poche, il ira rejoindre ses anciens amis les voleurs, et se moquera de vous. Si jamais il revient dans cette maison, je veux manger ma tête! Disant cela, il approcha sa chaise de la table, et les deux amis attendirent en silence, la montre devant eux.