XV. —Montrant jusqu'à quel point le vieux juif et mademoiselle Nancy aimaient Olivier.

Cependant Fagin, Sikes et Nancy déguisée en cuisinière s'étaient réunis dans un cabaret du plus sale quartier de Londres, et là ils tenaient conseil en compagnie du chien au long poil blanc et sale. Sikes toujours bourru, le juif plus obséquieux, et Nancy déterminée plus que jamais à se mettre à l'affût pour surprendre Olivier.

—Allons, tu vas te mettre en chasse, n'est-ce pas, Nancy? dit Sikes en lui présentant un verre.

—Oui, Guillaume, répondit la fille après avoir avalé la liqueur d'un seul trait; et j'en ai bien assez, Dieu merci! Le pauv'p'tit a été malade et obligé de garder le lit; et . . .

—Ah! chère Nancy! dit Fagin levant la tête.

Soit qu'un coup d'œil significatif et un froncement des sourcils rouges du juif avertirent Nancy qu'elle allait être trop communicative, c'est ce qu'il nous importe peu de savoir; le fait seul est ce à quoi nous attachons de l'importance: qu'elle se tut, et, souriant gracieusement à Sikes, elle amena la conversation sur un autre sujet. Peu après, le vieux Fagin fut pris d'une toux si violente, que Nancy, jetant son châle sur ses épaules, déclara qu'il était temps de partir. Sikes, qui allait du même côté une partie du chemin, exprima son intention de l'accompagner; et ils sortirent ensemble, suivis, à peu de distance, du chien qui sortit d'une petite cour aussitôt que son maître fut hors de sa vue. Le vieux juif mit la tête à la porte de la salle aussitôt que Sikes fut parti, et, le regardant longer l'allée obscure et étroite, il lui montra le poing en proférant d'horribles imprécations et en grinçant les dents; après quoi il se rassit à la table, où il fut bientôt enseveli profondément dans les pages intéressantes de la Gazette des Tribunaux.

Pendant ce temps-là, Olivier, ne se doutant guère qu'il était si près de la demeure du facétieux vieillard, se dirigeait vers la boutique du libraire. Quand il fut dans Clerkenwell, il prit par mégarde une rue qui, bien que parallèle, le détournait cependant un peu de son chemin; mais, ne s'apercevant de sa méprise que quand il l'eut parcourue aux deux tiers, et sachant d'ailleurs qu'elle le conduisait dans la même direction, il ne jugea pas à propos de revenir sur ses pas, et il avança bon train, avec ses livres sous son bras.

Tout en marchant, il pensait en lui-même combien il devait se trouver heureux et content, et ce qu'il ne donnerait pas pour voir: seulement le petit Richard qui, battu et manquant de pain, était peut-être bien en train de pleurer en ce moment même, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie par la voix d'une femme, criant à tue-tête:

—O mon cher frère! Et à peine eut-il tourné la tête pour voir qui c'était, qu'il se sentit étroitement pressé par deux bras vigoureux lourdement passés autour de son cou.

—Laissez-moi tranquille! cria-t-il en se débattant. Laissez-moi aller! Qui êtes-vous? Pourquoi m'arrêtez-vous?

La réponse à ceci fut une foule de doléances et de lamentations de la part de la jeune fille qui l'embrassait avec transport, et qui avait un petit panier et une grosse clef à la main.

—Ah! grâce à Dieu, dit-elle, je l'ai enfin trouvé! Olivier! Olivier! méchant enfant que tu es de m'avoir rendue si malheureuse à ton sujet! Viens, viens avec moi à la maison. Dieu! c'est donc bien lui! O bonheur! je l'ai donc retrouvé!

Au milieu de ces exclamations incohérentes, la jeune fille tomba dans un accès qui fit tellement craindre pour ses jours, que quelques femmes, attirées par ses cris, demandèrent à un garçon boucher, à la chevelure luisante de suif, qui se trouvait là par hasard, s'il ne ferait pas bien d'aller chercher le médecin; ce à quoi celui-ci, qui était d'une nature assez lente (pour ne pas dire indolente), répondit qu'il ne pensait pas que ce fût nécessaire.

—Oh! non, non! Ne faites pas attention, dit Nancy saisissant la main d'Olivier; je me sens bien mieux maintenant. Allons! viens-t'en vite à la maison, toi, petit malheureux!

—Quoi qu'y n'y a, mam'zelle? demanda une des femmes.

—Oh! Madame, répondit la fille, il y a un mois qu'il s'est sauvé de chez son père et sa mère (personnes très respectables et de bons ouvriers), et il s'est joint à une bande de voleurs et de mauvais sujets; au point que sa pauv'mère en est presque morte de chagrin!

—Petit misérable! dit une femme.

—Veux-tu bien vite t'en retourner chez vous, toi, petit sauvage! reprit une autre.

—Ce n'est pas vrai! s'écria Olivier grandement alarmé. Je ne la connais pas! Je n'ai pas de sœur, ni de père, ni de mère! Je suis orphelin! Je demeure à Pentonville!

—Oh! faut-il être effronté pour soutenir des choses pareilles! dit Nancy.

—Quoi! c'est Nancy! s'écria Olivier, qui, la reconnaissant enfin, recula d'étonnement.

—Vous voyez bien qu'il me connaît! reprit Nancy, faisant un appel aux assistants: il ne peut pas faire autrement! Aidez-moi à le ramener chez nous, comme de braves gens que vous êtes, ou bien il tuera son père et sa mère, et j'en mourrai de chagrin!

—Qu'est-ce que c'est que ça? dit un homme sortant précipitamment d'un cabaret, suivi d'un chien blanc tout crotté. Oh! c'est le petit Olivier! Veux-tu bien vite retourner avec ta pauvre mère, toi, petit vaurien! et plus vite que ça!

—Je ne leur appartiens pas! Je ne les connais pas! Au secours! au secours! cria l'enfant cherchant à se débarrasser des mains de l'homme.

—Ah! tu cries au secours! reprit celui-ci. Je m'en vas t'en donner du secours, petit drôle. Qu'est-ce que c'est que ces livres que tu as là? Tu les auras volés, sans doute? Donne-moi ça bien vite!

Disant cela, il lui arracha les volumes des mains, et lui donna un grand coup de poing sur la tête.

—C'est ça! dit un homme qui regardait par la fenêtre d'un grenier. C'est le seul moyen de lui faire entendre raison.

N'y a pas de doute! s'écria un menuisier à moitié endormi en jetant un regard approbateur à celui qui venait de parler.

—Ça lui fera du bien! dirent les deux femmes.

—Et c'est justement pour ça qu'je n'veux pas qu'y s'en passe, reprit le brigand saisissant Olivier au collet et lui assénant un autre coup de poing. Veux-tu avancer, toi, petit vaurien! À moi, César, à moi! poursuivit-il en s'adressant à son chien.

Affaibli par la maladie qu'il venait de faire, interdit par les coups et par une attaque si subite, épouvanté par l'affreux grognement du chien et la brutalité de l'homme, et accablé par la conviction des assistants qui le prenaient pour ce qu'il n'était pas, que pouvait ce pauvre enfant en cette occurrence? L'obscurité de la nuit, dans un tel quartier, rendait tout secours improbable et toute résistance inutile. En moins de rien, il fut entraîné dans un labyrinthe de cours sombres et étroites, avec une telle rapidité, que les quelques cris qu'il osa proférer ne furent point entendus; et l'eussent-ils été, d'ailleurs, qu'il n'y avait personne pour y faire attention . . .

Les réverbères étaient allumés partout; madame Bedwin attendait avec anxiété à la porte de la cour; la domestique avait couru vingt fois jusqu'au bout de la rue pour voir si elle ne rencontrerait pas Olivier, et les deux amis étaient dans le salon, sans lumière, ayant toujours la montre devant eux.

XVI. —De ce que devint Olivier, après avoir été réclamé par Nancy.

Après avoir traversé un certain nombre de cours et de ruelles, ils se trouvèrent enfin sur une grande place qui, à en juger par les claies et les parcs dont elle se trouvait garnie, devait être un marché aux bestiaux. Sikes alors ralentit le pas, la jeune fille étant incapable de le suivre plus longtemps, au train dont il les avait entraînés, et se tournant vers Olivier il lui ordonna brusquement de donner la main à Nancy.

—Entends-tu c'que j'te dis? gronda Sikes, s'apercevant que l'enfant hésitait et regardait autour de lui.

Ils étaient dans un endroit très sombre, tout à fait éloigné des passants, et Olivier ne devina que trop bien que la résistance serait inutile. Il tendit donc à Nancy sa main, que celle-ci tint étroitement serrée dans la sienne.

—Maintenant donne-moi celle-ci! continua Sikes, s'emparant de l'autre main.

—Ici, César! (Le chien leva la tête et se mit à grogner.) Tu vois bien ce garçon? poursuivit-il montrant du doigt le gosier de l'enfant et faisant d'horribles jurements, s'il a le malheur de remuer seulement les lèvres, mords-moi ça! tu comprends?

Le chien grogna de nouveau, et, léchant ses babines, il regarda Olivier comme s'il se réjouissait à l'avance de lui sauter à la gorge.

—Il le fera comme je le dis, reprit Sikes, jetant à l'animal un regard féroce en signe d'approbation. Maintenant, mon jeune camarade, ça te regarde, crie tant qu'y t'f'ra plaisir; le chien t'aura bientôt imposé silence! Allons, marche donc, petit vaurien!

César remua la queue, à ces paroles affectueuses de son maître, auxquelles il n'était pas accoutumé; et faisant un grognement en signe d'avertissement et dans l'intérêt d'Olivier, il prit les devants et ouvrit la marche.

C'était le marché de Smithfield qu'ils traversaient: c'eût été Grosvenor-Square, qu'Olivier n'en eût pas su davantage. La nuit était sombre et brumeuse, les lumières des boutiques avaient peine à se faire jour à travers l'épais brouillard qui grossissait à chaque instant, et qui ajoutait à la solitude et à la tristesse du lieu, en même temps qu'il rendait l'incertitude d'Olivier plus affreuse et plus accablante.

Ils parcoururent pendant près d'une heure de petites rues sales et peu fréquentées, où les quelques personnes qu'ils rencontrèrent parurent, aux yeux de l'enfant, occuper le même rang que M. Sikes dans la société. À la fin, ils enfilèrent une rue plus étroite et plus sale encore que les autres, habitée en grande partie par des fripiers; et le chien alors courant en avant, comme s'il eût été certain que sa vigilance était maintenant inutile, s'arrêta devant une boutique qui était fermée et qui ne paraissait pas être occupée, car la maison menaçait ruine, et un écriteau annonçant qu'elle était à louer était cloué négligemment sur la porte comme s'il eût été là depuis bien des années.

—Nous y voilà! dit Sikes après avoir jeté un coup d'œil autour de lui.

Nancy passa la main sous les volets, et Olivier entendit résonner une sonnette de l'intérieur. Ils allèrent se placer près d'un réverbère en face, et attendirent là quelques instants. Une fenêtre à châssis fut levée doucement, et, peu après, la porte s'ouvrit avec la même précaution. Sikes alors, sans plus de cérémonie, prit l'enfant par le collet, et en moins de rien ils furent tous trois dans la maison. Ils attendirent, dans l'obscurité la plus profonde, que la personne qui leur avait ouvert eût refermé la porte aux verrous et à la clef.

—Il n'y a personne ici? demanda Sikes.

—Non, répondit une voix qu'Olivier crut reconnaître.

—Le vieux y est-il? poursuivit le brigand.

—Oui, répliqua la voix; et il a été joliment sur les épines en vous attendant. Avec ça qu'y n's'ra pas content de vous voir! non, s'cusez! pu qu'ça d'satisfaction!

Le style de cette réponse et le ton avec lequel elle fut faite étaient familiers aux oreilles d'Olivier; mais il ne put apercevoir la figure de l'interlocuteur.

—Eclaire-nous un peu, dit Sikes, si tu ne veux pas que nous nous cassions l'cou, ou que nous marchions sur les pattes du chien. Prenez garde à vos jambes, d'abord, si vous lui marchez sur les pattes, je n'vous dis qu'ça!

—Attendez un moment, je m'en vais chercher de la lumière, reprit la voix.

Le bruit des pas d'une personne qui s'éloignait se fit entendre, et aussitôt après parut en personne M. Jack Dawkins, autrement le fin Matois, tenant à la main une chandelle plantée dans un bâton fendu. Il se contenta de faire une grimace à Olivier pour renouveler connaissance avec lui, et fit signe aux visiteurs de le suivre. Ils descendirent l'escalier, traversèrent une cuisine dépourvue d'ustensiles, et ouvrant la porte d'une chambre basse, d'où s'exhalait une odeur fétide, ils furent reçus au milieu d'éclats de rire et d'acclamations de joie.

—Oh! c'te bonne farce! s'écria maître Bates n'en pouvant plus de rire. C'est pourtant lui! Mais voyez donc, Fagin! Fagin, regardez-le donc! Ah! Dieu, quelle fameuse farce! Y a d'quoi en mourir de rire! Tenez-moi donc, quelqu'un, que je rie tout à mon aise!

Disant cela, maître Bates se laissa tomber à plat ventre par terre, et pendant plus de cinq minutes, donnant un libre cours à sa folle gaieté, il se frappait le dos avec ses talons; après quoi, se relevant, il prit la chandelle des mains du Matois, et, s'approchant d'Olivier, il tourna autour de lui pour l'examiner, tandis que le juif, ôtant son bonnet de coton, salua respectueusement et à diverses reprises le pauvre enfant qui les regardait d'un air effaré. Pendant ce temps-là, le Matois, qui était d'un caractère plus posé et qui compromettait rarement sa dignité quand il s'agissait d'affaires sérieuses relatives à sa profession, vidait les poches du petit malheureux avec la plus scrupuleuse attention.

—Voyez donc sa pelure, Fagin! dit Charlot approchant la chandelle si près de l'habillement neuf d'Olivier, qu'il manqua y mettre le feu. Voyez donc sa pelure! Du drap coq et la coupe dans le chique! S'cusez, pu qu'ça d'élégance! Et ses livres donc! ça lui donne tout à fait l'air monsieur, n'est-ce pas, Fagin?

—Charmé de vous voir si bien portant, mon cher! dit le juif saluant Olivier avec une humilité affectée. Le Matois vous donnera d'autres habits, mon cher, dans la crainte que vous ne gâtiez ceux-ci, qui sont pour les dimanches. Pourquoi n'avez-vous pas écrit que vous veniez, mon cher? Nous aurions eu quelque chose de chaud pour votre souper.

À ces mots maître Bates partit d'un éclat de rire si grand, que Fagin lui-même se dérida et que le Matois sourit. Mais comme ce dernier tira en ce moment le billet de banque de la poche d'Olivier, on ne saurait dire si c'est la bouffonnerie de Charlot, ou la découverte du billet, qui excita son sourire.

—Tiens! qu'est-ce que c'est que ça? dit Sikes, s'avançant vers le juif en même temps que celui-ci s'emparait de la bank-note. Cela m'appartient, Fagin!

—Non, non, Guillaume, c'est à moi, mon cher! Vous aurez les livres.

—Si cela ne m'appartient pas, dit Sikes, mettant son chapeau d'un air déterminé, à moi et à Nancy (ce qui est la même chose), je vas remmener cet enfant!

Le juif tressaillit: ainsi fit Olivier, quoique pour un motif bien différent; car il espérait que sa liberté serait le résultat de la dispute.

—Allons! donnez-moi ça! voulez-vous? dit Sikes.

—Ce n'est pas bien, Guillaume! Ce n'est pas bien du tout; n'est-ce pas, Nancy? dit le juif.

—Que ce soit bien ou mal, répliqua Sikes, donnez-moi ça, j'vous dis encore une fois! Pensez-vous que Nancy et moi nous n'ayons rien autre chose à faire que de passer un temps précieux à aller à la découverte et à enlever tous les enfants qui se feront pincer à cause de vous? Donnez-moi ça, vous! vieil avare, vieux squelette, vieux meuble!

En parlant ainsi, Sikes s'empara du billet de banque, que le juif tenait entre le pouce et l'index; et envisageant celui-ci avec le plus grand sang-froid, il le plia en cinq ou six et l'enferma dans un nœud qu'il fit au mouchoir qu'il portait autour de son cou.

—C'est pour la peine que nous nous sommes donnée, dit Sikes rattachant sa cravate; et c'n'est pas encore moitié de ce que ça vaut: et bien sûr encore! Vous pouvez garder les livres, si vous aimez la lecture; sinon, vous les vendrez.

—Ils sont bien écrits! dit Charlot, qui parcourut un des volumes en faisant mille grimaces. Beau style! Expressions élégantes! N'est-ce pas, Olivier? Et voyant la mine piteuse que faisait l'enfant en regardant ses persécuteurs, maître Bates, qui était doué d'un esprit caustique et qui avait un goût décidé pour le burlesque, se mit à rire aux éclats et à faire plus de bruit qu'auparavant.

—Ils appartiennent au vieux monsieur! dit Olivier se tordant les mains; à ce bon et respectable monsieur qui m'a emmené chez lui et qui a eu soin de moi quand j'étais malade et que j'allais mourir. Oh! je vous en supplie, envoyez-les-lui! Renvoyez-lui l'argent et les livres! Gardez-moi ici toute ma vie; mais, pour l'amour de Dieu, renvoyez-lui ce qui lui appartient! Il croira que je l'ai volé! La bonne dame et toutes les personnes de la maison, qui ont eu tant de bontés pour moi, me prendront pour un voleur! Oh! ayez pitié de moi! Renvoyez les livres et l'argent!

Ayant dit ces paroles avec l'accent du plus violent désespoir, Olivier se jeta aux pieds du juif en joignant les mains d'un air suppliant.

—L'enfant a raison, dit Fagin jetant un regard furtif autour de lui et fronçant ses sourcils rouges. Tu as raison, Olivier, tu as parfaitement raison. Ils penseront que tu as volé l'argent et les livres. Ah! ah! poursuivit-il en ricanant et en se frottant les mains, ça n'pouvait pas mieux s'trouver, quand même nous aurions pris nos mesures pour ça.

—Sans doute que ça n'pouvait pas mieux s'trouver, répliqua Sikes. C'est ce qui m'est venu tout de suite à l'idée, quand je l'ai vu traverser Clerkenwell avec ses livres sous le bras. Ce sont des gens pieux, sans quoi ils n'l'auraient pas reçu chez eux; et ils ne le réclameront pas, de peur d'être obligés de le poursuivre devant les tribunaux et de l'faire enfermer. Il est assez en sûreté comme ça.

Jusque-là Olivier les avait regardés l'un et l'autre alternativement d'un air égaré, sans trop, comprendre ce qu'ils voulaient dire; mais quand Sikes eut fini de parler, il se releva tout à coup, s'échappa de la chambre, sans savoir où il allait, appelant à son secours et faisant retentir toute la maison de ses cris.

—Appelle ton chien, Guillaume! s'écria Nancy, courant se placer devant la porte, et la refermant sur le juif et ses deux élèves qui s'étaient élancés à la poursuite d'Olivier, appelle ton chien! il va dévorer ce garçon!

—Il le mérite bien! cria Sikes, faisant tous ses efforts pour se dégager des mains de la fille. Ôte-toi de là, toi! Lâche-moi, j'te dis, ou j'te vas briser le crâne contre la muraille!

—Ça m'est égal, Guillaume! ça m'est bien égal! dit celle-ci se débattant pour conserver son poste. Cet enfant ne sera pas déchiré par le chien, que tu ne m'aies tuée auparavant!

—Ah! c'est comme ça! dit Sikes, grinçant des dents. Ça n'va pas tarder, si tu n'te r'tires pas!

Disant cela, le brigand jeta la fille de toute sa force à l'autre bout de la chambre, juste au moment où le juif et les deux garçons rentrèrent ramenant Olivier.

—Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda Fagin.

—Elle est devenue folle, je pense, dit Sikes d'un air farouche.

—Non, elle ne l'est pas, dit Nancy pâle de colère et tout essoufflée par la lutte qu'elle venait de soutenir. Non, ne croyez pas qu'elle le soit, Fagin.

—Alors, tais-toi, veux-tu, dit le juif d'un air menaçant.

—Non, je ne me tairai pas, reprit Nancy parlant très haut. Qu'est-ce que vous avez à dire à cela?

Le vieux Fagin connaissait trop bien Nancy, pour ne pas juger prudent de laisser là la jeune fille. C'est pourquoi, pour détourner l'attention de celle-ci, il s'adressa à Olivier.

—Vous vouliez donc vous sauver, vous, hein? dit-il prenant un gros gourdin, plein de nœuds, qui était dans un coin de la cheminée.

Olivier ne répondit rien; mais il épia les mouvements du juif et son cœur battit vivement.

—Oui, vous appeliez du secours! Vous vouliez faire venir la garde, n'est-ce pas? poursuivit l'autre ricanant et saisissant l'enfant par le bras. Nous vous guérirons de cette manie-là, jeune homme!

Disant cela, le juif lui appliqua un bon coup de son gourdin sur les épaules; et il avait la main levée pour lui en donner un second, quand la jeune fille, s'élançant avec la rapidité de l'éclair, lui arracha le bâton des mains et le jeta dans le feu avec une telle force, qu'elle fit voltiger des charbons ardents au milieu de la chambre.

—Je ne le souffrirai pas, tant que je serai là, Fagin! s'écria-t-elle. Vous avez retrouvé cet enfant; que voulez-vous de plus? Laissez-le tranquille, ou je vous donne ma parole que j'me porterai, envers l'un de vous, à des excès qui me conduiront à la potence avant le temps! (Et elle frappa du pied en faisant cette menace, tandis que, les lèvres serrées, les poings fermés et le visage pâle de colère, elle regardait Fagin et Sikes alternativement.)

—Comment donc, Nancy, dit le juif d'un air doucereux, après un moment de silence pendant lequel Sikes et lui échangèrent un regard où il était facile de deviner le trouble de leur âme, tu es plus sentimentale que jamais, ce soir! Ah! ah! ma chère, tu agis noblement!

—Vraiment, dit celle-ci. Prenez garde que je ne me surpasse! Vous n'en seriez pas le bon marchand, Fagin. Ainsi je vous préviens pour la dernière fois; laissez-moi en repos!

Il y a chez une femme irritée (surtout lorsqu'elle est poussée à bout) un certain sentiment que les hommes n'aiment pas provoquer. Le juif vit bien qu'il serait inutile de feindre de se méprendre au sujet de la colère de Nancy; c'est pourquoi, se retirant prudemment en arrière, il regarda Sikes d'un air lâche et suppliant tout à la fois, comme pour lui donner à entendre qu'il était plus capable que lui de poursuivre l'entretien.

Sikes, ainsi interpellé, et pensant peut-être aussi qu'il y allait de son amour-propre à prouver l'ascendant qu'il avait sur Nancy en ramenant celle-ci à la raison, proféra cinq ou six menaces avec une facilité d'élocution qui fit honneur à sa fertilité d'invention. Mais comme cela ne parut produire aucun effet visible sur la personne qui en était l'objet, il eut recours à de plus solides arguments.

—Que veux-tu dire par là? s'écria-t-il. Voyons, dis! Qu'entends-tu par là? Sais-tu qui tu es et ce que tu es?

—Oh! que oui, je sais tout cela, dit la fille avec un rire convulsif et en secouant la tête d'un air d'indifférence.

—Eh bien! donc, tiens-toi tranquille, reprit l'autre aussi brutalement que s'il parlait à son chien; sans quoi je t'imposerais silence pour un bon bout de temps!

Celle-ci rit encore avec moins de retenue qu'auparavant; et lançant à Sikes un regard furtif, elle détourna la tête et se mordit la lèvre jusqu'au sang.

—Ah! oui, tu es une bonne fille, c'n est pas là l'embarras, ajouta Sikes la regardant avec un air de mépris, de te donner ainsi des airs de beaux sentiments. C'est un bien beau sujet pour cet enfant (comme tu l'appelles) de se faire de toi une amie!

—Sans compter que je l'suis, s'écria Nancy avec colère; et que j'voudrais être à la place de ceux auprès de qui nous avons passé si près ce soir, plutôt que d'vous avoir aidé à retrouver ce pauvre petit malheureux! À partir d'aujourd'hui, c'est un menteur, un voleur, un escroc; que sais-je, tout ce qu'il y a de plus abominable! N'est-ce pas assez pour ce vieux brigand, sans qu'il lui donne encore des coups?

—Allons, allons, dit le juif s'adressant à Sikes, et lui faisant remarquer avec quelle attention ses jeunes élèves prêtaient l'oreille à tout ce qui se passait; il faut en venir à des paroles de paix, Guillaume, à des paroles de réconciliation.

—Des paroles de paix, s'écria la fille, affreuse à voir en ce moment, défigurée qu'elle était par la colère, des paroles de paix, vous, vieux scélérat! Oui, vous les méritez bien! J'ai volé pour vous, que je n'avais guère que la moitié de l'âge de cet enfant (dit-elle en montrant Olivier); j'ai toujours fait le même commerce, et toujours pour la même personne, depuis douze ans. N'est-ce pas vrai? dites! Pouvez-vous dire le contraire?

—Eh bien! eh bien! répliqua le juif cherchant à la calmer, si tu l'as fait, c'est pour exister.

—Oui, s'écria celle-ci de toute la force de ses poumons, c'est mon existence, comme la gelée, le brouillard et la boue des rues sont mon logis. Et vous êtes le vieux scélérat qui m'y avez exposée depuis mon enfance, et qui m'y exposerez jour et nuit, jusqu'à ce que je meure.

—Il t'arrivera malheur, reprit le juif excité par ces reproches. Quelque chose pire que cela, si tu dis un mot de plus.

La fille ne dit rien de plus; mais, s'arrachant les cheveux et déchirant ses habits dans un accès de rage, elle se précipita sur Fagin et lui aurait probablement laissé des marques de sa vengeance, si Sikes ne se fut interposé à temps en lui prenant les poignets. Elle fit quelques efforts inutiles pour se dégager et s'évanouit.

—La voilà bien, maintenant, dit Sikes la posant par terre dans un coin de la chambre. Elle a une force étonnante dans les bras quand elle est irritée à ce point!

Le juif s'essuya le front et sourit de contentement de se voir délivré de cette scène tragique; cependant ni lui, ni Sikes, ni les garçons, ni le chien lui-même, ne parurent la considérer sous un autre point de vue que comme une chose inséparable des affaires.

—Je ne connais rien de pire que d'avoir à démêler avec les femmes, dit le juif remettant le gourdin à sa place. Elles ont bien des qualités aussi cependant, et elles nous sont bien utiles dans notre profession. Charlot, conduis Olivier se coucher.

—Je pense qu'il fera bien de ne pas mettre ses beaux habits demain, n'est-ce pas, Fagin? demanda Charlot tirant la langue avec malice.

—Comme de raison, repartit celui-ci faisant une grimace à son élève en signe d'intelligence.

Maître Bates, grandement satisfait en apparence de la mission dont il était chargé, prit le bâton fendu qui servait de chandelier, et conduisit Olivier dans une pièce voisine, où étaient deux ou trois lits sur lesquels le pauvre enfant avait déjà dormi. Là, avec des éclats de rire irrésistibles, il fit voir au jeune Twist les mêmes guenilles que celui-ci s'était flatté de ne plus jamais remettre; et il lui expliqua en même temps comment, par le juif qui les avait achetées, le vieux Fagin avait découvert le lieu de sa retraite.

—Ote ceux-ci, dit Charlot, que je les donne à Fagin pour qu'il en prenne soin. Dieu! c'te bonne farce!

Le malheureux orphelin se soumit de mauvaise grâce, et maître Bates, ayant roulé et mis sous son bras l'habillement neuf de ce dernier, s'en alla, emportant la chandelle et fermant la porte à clef.

Le bruit des éclats de rire de Charlot et la voix de Betsy, qui arriva fort à propos pour délacer son amie et lui jeter de l'eau sur les tempes, afin de la faire revenir à elle, auraient pu tenir éveillés bien des gens dans une position plus heureuse que celle dans laquelle se trouvait Olivier; mais il était malade et accablé de lassitude, et il s'endormit bientôt profondément.

XVII. —Arrivée à Londres d'un personnage illustre qui perd Olivier de réputation.

Un matin de très bonne heure, M. Bumble sortit du dépôt de mendicité, et monta la Grande-Rue d'un pas ferme et assuré. Il était dans toute la gloire et l'orgueil de sa dignité de bedeau: les galons de son tricorne et de son habit brillaient au soleil, et il serrait sa canne dans sa main avec toute la force de la santé et du pouvoir. M. Bumble portait toujours la tête haute, mais ce jour-là il la portait encore plus haut que de coutume. Il y avait une distraction dans son regard et une noblesse dans son maintien qui auraient pu faire présumer à l'observateur intelligent que des pensées d'une nature peu commune occupaient l'esprit du bedeau. Il ne daigna pas s'arrêter pour converser avec les petits boutiquiers et les autres personnes qui lui adressèrent la parole; il se contenta de répondre à leurs salutations par un signe de la main, et ne ralentit sa marche que quand il fut arrivé à la ferme, où madame Mann gardait les jeunes enfants du dépôt avec un soin paroissial.

Satané bedeau! n'est-ce pas lui qui nous arrive si matin, dit celle-ci entendant secouer avec impatience la porte du jardin. Eh! monsieur Bumble, je pensais bien que ce ne pouvait être que vous! C'est un vrai plaisir et une surprise agréable de vous voir si matin! Donnez-vous donc la peine d'entrer, je vous prie!

Les premiers mots furent adressés à Suzanne, et les derniers à M. Bumble, tout en lui ouvrant la porte et en l'introduisant dans la maison avec les plus grandes marques d'attention et de respect.

—Madame Mann! dit M. Bumble se laissant aller graduellement et lentement sur une chaise, au lieu de s'asseoir brusquement, comme le ferait un malotru; madame Mann, je vous souhaite le bonjour.

—Bien l'bonjour, monsieur Bumble, reprit celle-ci avec maints sourires gracieux. Comment va cette précieuse santé?

—Couci, couci, madame Mann, répliqua le bedeau. Une vie paroissiale n'est pas un lit de roses, madame Mann!

—Bien sûr que non, poursuivit la dame. (Tous les enfants confiés à ses soins auraient pu répondre en chœur, s'ils l'eussent entendue.)

—Une vie paroissiale, madame Mann, continua le bedeau frappant la table avec sa canne, est une vie de travail, de vexations et de tourments! Mais tous les personnages publics, si je puis m'exprimer ainsi, doivent s'attendre à souffrir la persécution.

Madame Mann, ne devinant pas trop ce que le bedeau voulait dire, leva les mains au ciel avec un air de sympathie, et soupira.

—Ah! vous pouvez bien soupirer, madame Mann! dit Bumble.

Voyant qu'elle avait bien fait, celle-ci soupira de nouveau, à la grande satisfaction du fonctionnaire public, qui réprima un gracieux sourire en regardant fixement son tricorne.

—Je vais à Londres, madame Mann, dit-il.

—Vraiment, monsieur Bumble, reprit celle-ci, joignant les mains et faisant trois pas en arrière en signe d'étonnement.

—Oui, Madame, répliqua l'imperturbable bedeau, je vais à Londres par la diligence, madame Mann . . . moi et deux pauvres du dépôt. Nous avions un procès au sujet de ces deux pauvres, qui ne sont pas de notre paroisse, et que nous ne voulons pas garder, comme de raison . . . et c'est moi, madame Mann, que le conseil d'administration a choisi pour son représentant, et qui dois répondre en son nom, aux prochaines sessions de Clerkenwell [6] . . . Et je me demande à moi-même, continua-t-il en se redressant de toute sa hauteur, si les sessions de Clerkenwell n'auront pas du fil à retordre, avant d'en avoir fini avec moi.

—Oh! n'allez pas les traiter trop sévèrement, dit madame Mann d'un air flatteur.

—Les sessions de Clerkenwell m'y auront contraint, madame Mann, reprit M. Bumble; et si les sessions de Clerkenwell ne s'en retirent pas aussi bien qu'elles le pensent, elles ne devront s'en prendre qu'à elles-mêmes.

Ces paroles furent dites avec une expression si chaleureuse et d'un air si menaçant, que madame Mann en fut effrayée.

—Vous allez donc par la diligence? dit-elle enfin. Je croyais que c'était l'habitude d'envoyer ces pauvres dans des charrettes?

—C'est lorsqu'ils sont malades, madame Mann, reprit l'autre. Nous les mettons dans des charrettes découvertes pour prévenir les vents coulis . . . dans la crainte qu'ils ne s'enrhument.

—Ah! c'est autre chose, reprit madame Mann.

—La concurrence se charge de ceux-là pour peu de chose, continua le bedeau. Ils sont tous deux dans un bien triste état; . . . et nous trouvons qu'à les changer il nous en coûtera deux livres sterling moins cher qu'à les enterrer; c'est-à-dire si nous parvenons à les faire recevoir dans une autre paroisse, ce qui ne nous sera pas difficile, je pense, à moins qu'en dépit de nous ils ne viennent à mourir en route; ah! ah! ah!

Quand M. Bumble eut bien ri, ses yeux rencontrèrent son tricorne, et il reprit sa gravité.

—Ah! ça, mais tout en causant nous oublions les affaires, dit-il. Madame Mann, voici votre salaire paroissial du mois.

Disant cela, il tira de son portefeuille quelques pièces d'argent roulées dans du papier, et demanda un reçu que madame Mann écrivit aussitôt.

—C'est bien griffonné, dit celle-ci, mais ça passera tout d'même. Bien obligée, monsieur Bumble.

—C'est moi qui vous remercie.

Le bedeau fit un léger signe de tête en réponse à la courtoisie de la dame, et s'informa de la santé des enfants.

—Pauv'p'tits trésors, dit-elle avec émotion . . . ils sont aussi bien qu'on peut l'être. Ces chers enfants! . . . excepté pourtant les deux qui sont morts la semaine dernière . . . et puis l'petit Richard, qui jette un mauvais coton.

—Est-ce qu'il ne va pas mieux? demanda le bedeau.

Madame Mann secoua la tête.

Le lendemain matin, à six heures, M. Bumble, ayant changé son tricorne contre un chapeau rond, et empaqueté son individu dans une redingote bleue, prit place à l'extérieur de la diligence en compagnie des deux criminels dont l'administration cherchait à se défaire, et qui étaient la cause bien innocente du procès qui appelait le bedeau à Londres. Celui-ci arriva à la capitale sans avoir éprouvé en route d'autre inconvénient que celui causé par la conduite inconvenante des deux pauvres, qui persistèrent à se plaindre du froid, et à grelotter tout le temps que dura le voyage, d'une telle manière (à ce que dit M. Bumble) que les dents lui en claquèrent dans la tête, et qu'il se sentit tout à fait mal à son aise, quoiqu'il eût sa grosse redingote sur le corps.

S'étant débarrassé de ces gens incommodes pour la nuit, le bedeau s'installa à l'hôtel où s'était arrêtée la diligence, et s'y fit servir un dîner copieux, composé de tranches de bœuf à la sauce aux huîtres avec une bouteille d'excellent porter. Lorsqu'il eut fini, il se versa un verre de grog qu'il mit sur la cheminée, approcha sa chaise du feu, et, après quelques réflexions morales sur le désagrément de voyager avec des gens qui grelottent et qui se plaignent, il se disposa à lire le journal.

Le premier article sur lequel ses yeux se portèrent fut l'insertion suivante:

CINQ GUINÉES DE RÉCOMPENSE.

«Un jeune garçon de Pentonville, nommé Olivier Twist, que l'on retient caché ou qui a été attiré hors de chez lui, a quitté sa demeure jeudi dernier, dans la soirée; et n'a pas reparu depuis.

La récompense ci-dessus sera accordée à quiconque donnera des renseignements qui puissent amener à la découverte dudit Olivier Twist, ou qui tendent à jeter un certain jour sur les particularités de son histoire, que la personne qui fait paraître cet avis a le plus grand intérêt à connaître.»

Venait ensuite le détail exact de l'âge, du costume, de l'extérieur et de toute la personne d'Olivier; la manière dont il avait disparu, ainsi que le nom et l'adresse de M. Brownlow.

M. Bumble ouvrit les yeux, lut l'article doucement et avec la plus scrupuleuse attention à trois reprises différentes, et, cinq minutes après, il était sur le chemin de Pentonville, ayant oublié, dans sa précipitation, le verre de grog qu'il avait posé sur la cheminée.

—M. Brownlow est-il à la maison? demanda-t-il à la fille qui lui ouvrit la porte.

A cette question, celle-ci fit la réponse aussi ordinaire qu'évasive:

—Je ne sais pas. De quelle part venez-vous?

M. Bumble n'eut pas plus tôt prononcé le nom d'Olivier, et expliqué le motif de sa visite, que madame Bedwin, qui écoutait à la porte de la salle, se précipita hors d'haleine dans le couloir.

—Entrez, entrez, dit la vieille dame. Je savais bien que nous aurions de ses nouvelles! Pauvre petit! Je savais bien que nous en aurions! . . . J'en étais sûre! Cher enfant! . . . Je l'ai toujours dit!

Disant cela, la bonne dame retourna dans la salle en toute hâte, et, s'asseyant sur le sofa, elle fondit en larmes; tandis que la domestique, qui n'avait pas tant de sensibilité, monta l'escalier quatre à quatre, et revint bientôt dire à M. Bumble de la suivre. Elle l'introduisit dans le cabinet d'étude, où M. Brownlow et son ami Grimwig étaient assis à une table, avec un carafon et des verres devant eux.

—Un bedeau! Un vrai bedeau de paroisse! . . . J'en mangerais ma tête que c'est un bedeau! s'écria ce dernier.

—Je vous en prie, mon cher ami, ne nous interrompez pas pour le moment, dit M. Brownlow.

Et s'adressant à Bumble:

—Donnez-vous la peine de vous asseoir, Monsieur.

M. Bumble s'assit, tout à fait interdit par l'originalité des manières de M. Grimwig. M. Brownlow plaça la lampe de manière à mieux voir le bedeau, et dit avec un peu d'impatience:

—C'est sans doute au sujet de l'article que j'ai fait insérer dans le journal que vous êtes venu? . . .

—Oui, Monsieur, répondit Bumble.

—Et vous êtes bedeau, n'est-ce pas? demanda M. Grimwig.

—Je suis bedeau paroissial, Messieurs, répliqua l'autre avec orgueil.

—Sans doute, reprit Grimwig à part à son ami; je savais bien que c'était un bedeau. La coupe de sa redingote est paroissiale, et il sent le bedeau à une lieue à la ronde.

M. Brownlow fit un signe de tête à son ami pour lui imposer silence, puis il reprit.:

—Pouvez-vous nous dire où est ce pauvre enfant, maintenant?

—Pas le moins du monde, repartit Bumble.

—Eh bien! que savez-vous de lui? demanda M. Brownlow. Parlez, mon ami, si vous avez quelque chose à dire . . . Que savez-vous de lui?

—Rien de bon sans doute? dit M. Grimwig après avoir examiné attentivement le bedeau.

Celui-ci prit cette question à la lettre, et hocha la tête d'un air capable.

—Vous voyez! dit. M. Grimwig en fixant son ami d'un air triomphant.

M. Brownlow chercha à lire dans les traits du bedeau la réponse qu'il allait en recevoir, et le pressa de lui dire, aussi brièvement que possible, ce qu'il savait sur le compte d'Olivier. M. Bumble ôta son chapeau, déboutonna sa redingote, croisa les bras, pencha la tête un peu en avant, et, après quelques moments de réflexion, il commença son récit.

Il serait ennuyeux de rapporter ici les paroles du bedeau, qui discourut pendant près de vingt minutes. Il suffira de savoir qu'au résumé il raconta qu'Olivier était un enfant trouvé, d'une basse extraction, qui n'avait déployé d'autres qualités depuis sa naissance que la perfidie, l'ingratitude et la méchanceté; et qu'il avait terminé sa courte carrière, dans le lieu de sa naissance, par un acte lâche et sanguinaire sur la personne d'un garçon de charité; après quoi il s'était sauvé de chez son maître au milieu de la nuit. Puis, pour prouver qu'il était réellement la personne pour laquelle il s'était donné dès l'abord, il étala sur la table les papiers qu'il avait apportés du dépôt de mendicité, et, croisant les bras de nouveau, il attendit les observations de M. Brownlow.

—Je crains bien que ce ne soit que trop vrai, dit tristement celui-ci après avoir jeté un coup d'œil rapide sur les papiers. Cette somme est bien minime pour les renseignements que vous venez de me donner; mais je vous aurais volontiers donné le triple et même le quadruple s'ils eussent été favorables à l'enfant.

Il est bien probable que, si M. Bumble eût su cela un peu plus tôt, il aurait donné une tout autre tournure à son récit; mais il n'était plus temps: c'est pourquoi, secouant la tête gravement, il empocha les cinq guinées et se retira.

M. Brownlow se promena de long en large dans la chambre, tellement troublé par le récit du bedeau, que M. Grimwig lui-même se garda bien de le contrarier plus longtemps. Enfin il s'arrêta et tira le cordon de la sonnette avec force.

—Madame Bedwin, dit-il à la femme de charge qui vint pour recevoir ses ordres, ce petit garçon . . . Olivier . . . est un imposteur!

—Cela ne peut pas être, Monsieur, j'en suis sûre! dit énergiquement la bonne dame.

—Je vous dis qu'il l'est! reprit sèchement M. Brownlow. Que voulez-vous dire par: cela ne peut pas être? Nous venons d'en apprendre de belles sur son compte! Il paraît que depuis sa naissance il n'a été jusqu'à présent qu'un petit vaurien.

—Je ne croirai jamais cela, Monsieur, répliqua la bonne dame avec fermeté.

—Vous autres, vieilles femmes, vous n'avez foi qu'aux charlatans et aux contes de fées, reprit brusquement M. Grimwig. Pourquoi n'avez-vous pas suivi mes conseils dès le commencement? Vous l'auriez fait s'il n'avait pas eu la fièvre, hein? Mais cela le rendait intéressant, n'est-ce pas? Intéressant! c'te bêtise! Et en disant cela, il attisait le feu en brandissant le fourgon.

—Cet enfant est doux, aimable, reconnaissant, reprit madame Bedwin avec indignation. Je sais bien ce que sont les enfants, peut-être . . . Il y a plus de vingt ans que j'les connais . . . et les gens qui ne peuvent pas en dire autant ne devraient rien dire; c'est du moins mon opinion.

C'était une atteinte directe portée à Grimwig, qui était célibataire; mais, comme cela ne fit qu'exciter le sourire du vieux garçon, la bonne dame secoua la tête, et roulant machinalement entre ses doigts le coin de son tablier, elle allait sans doute en dire davantage.

—Silence! dit M. Brownlow feignant une colère qu'il était loin de ressentir. Ne prononcez jamais devant moi le nom de cet enfant! C'était pour vous dire cela que je vous ai sonnée . . . Jamais, jamais! . . . sous quelque prétexte que ce soit. Songez-y bien! C'est tout ce que j'avais à vous dire, madame Bedwin. Rappelez-vous bien que je parle sérieusement.