Le lendemain de ce jour, dans l'après-midi, Fagin, profitant de l'absence du Matois et de maître Bates, qui étaient allés à leurs occupations ordinaires, fit une longue morale à Olivier sur l'affreux pêché de l'ingratitude, dont ce dernier s'était rendu grandement coupable en s'éloignant volontairement de ses amis, inquiets de son absence; et, ce qui est bien pis, en cherchant à s'échapper, après toute la peine qu'on s'était donnée et tous les frais qu'on avait faits pour le retrouver. Il fit sentir à l'enfant qu'il l'avait reçu et choyé chez lui dans un moment où, sans ce secours aussi à propos qu'inopiné, lui, Olivier, serait mort de faim sans aucun doute.
Olivier resta ce jour-là et la plupart des jours suivants sans voir âme qui vive. Depuis le matin de très bonne heure jusqu'à minuit, seul à lui-même, il pensa à ses dignes amis, et la crainte qu'ils n'eussent de lui une opinion défavorable le rendit triste jusqu'à la mort. Huit jours après, environ, le juif ne trouva plus nécessaire d'enfermer Olivier dans la chambre, et celui-ci put aller en liberté par toute la maison.
Un jour que le Matois et maître Bates devaient passer la soirée dehors, celui-là se mit alors en tête d'être plus recherché dans sa toilette que de coutume (faiblesse qui, à lui rendre justice, n'était pas habituelle chez lui, tant s'en fallait). Il commanda très poliment à Olivier de l'aider à cet effet. Celui-ci était trop content d'avoir une occasion de se rendre utile, il était trop heureux d'avoir de la société, quelque mauvaise qu'elle fût d'ailleurs, et il avait un trop grand désir de se concilier l'affection de tous ceux qui l'entouraient, pour ne pas se prêter de bonne grâce à ce qu'on exigeait de lui. Il mit donc un genou en terre de manière que le pied du Matois, qui était assis sur la table, pût reposer sur l'autre, et il se mit en devoir de polir, les trottins de ce dernier, ce qui veut dire en bon français qu'il cira ses bottes.
Soit que le Matois fût excité par ce sentiment de liberté et d'indépendance qu'éprouve nécessairement tout être pensant quand il est assis nonchalamment sur une table, fumant sa pipe tout à son aise, balançant mollement une jambe et faisant en même temps nettoyer ses bottes, qu'il n'a pas même la peine d'ôter et qu'il n'aura pas besoin de remettre; soit que la bonté du tabac éveillât sa sensibilité, ou que la qualité de la bière adoucît ses pensées, il se sentit, pour le moment, porté au romantique et à l'enthousiasme (deux choses si contraires à sa manière d'être). Il regarda Olivier d'un air pensif pendant quelques instants, puis, avec un soupir et un balancement de tête, il dit moitié à part lui, et moitié à Charlot:
—Quel dommage qu'y n'soit pas grinche!
—Ah! y n'sait pas ce qui lui convient, reprit celui-ci.
Le Matois soupira de nouveau et reprit sa pipe. Charlot en fit autant, et tous deux fumèrent quelque temps en silence.
—J'pense bien qu'tu n'sais même pas c'que c'est qu'un grinche? dit le Matois d'un air de pitié.
—Je crois que si, répondit Olivier en levant la tête. C'est un vol . . . c'est ce que vous êtes, n'est-ce pas? dit-il en se reprenant.
—Je le suis, et j'm'en fais gloire, répliqua le Matois . . . Je m'en voudrais d'être autre chose! (Disant cela, il mit son chapeau sur l'oreille, et lança un coup d'œil à maître Bates pour lui faire comprendre qu'il lui serait obligé de dire le contraire.) Oui, je l'suis, poursuivit-il, et Charlot aussi, et puis Fagin, et puis Sikes, et puis Nancy, et puis Betsy; nous le sommes tous, tous jusqu'au chien! . . . sans compter qu'c'est lui qu'a l'plus d'cœur à la besogne.
—Et qu'est l'moins porté à trahir, ajouta Charlot.
—C'n'est pas lui qu'aboierait jamais dans l'banc des témoins pour se compromettre! . . .. ah! ben oui, n'y a pas d'danger! encore bien même qu'on l'y attacherait et qu'on l'laisserait là quinze jours sans manger, dit le Matois.
—Y s'respecte trop pour ça, répliqua Charlot.
—C'est bon! c'est bon! dit le Matois reprenant le sujet dont ils s'étaient écartés, et auquel le ramena le souvenir de sa profession, qui influait sur toutes ses actions. Ceci n'a rien à faire avec ce jeune lophyte (néophyte).
—C'est vrai, reprit Charlot. Que ne prends-tu du service sous Fagin, Olivier?
—Tu f'rais ta fortune tout d'un coup, répliqua le Matois en tirant la langue.
—Tu vivrais d'tes rentes et tu frais l'monsieur comme c'est bien mon intention, vienne la Saint-Jamais ou le quarante-deuxième jeudi de la Trinité.
—Non, je ne veux pas, reprit timidement Olivier. Je voudrais qu'on me laisse en aller. J'ai . . . me . . . rais mieux m'en aller.
—Et Fagin préfère que tu restes, repartit Charlot.
Olivier ne le savait que trop bien; mais, pensant qu'il serait peut-être dangereux de s'exprimer trop franchement, il poussa un soupir et se remit à frotter les bottes du Matois.
—Allons donc! s'écria ce dernier, où est ton courage? N'y a-t-il pas c'te fierté au-dedans de toi-même? Voudrais-tu vivre aux dépens des amis, hein?
—Fi donc! dit maître Bates tirant deux ou trois foulards de sa poche et les jetant pêle-mêle dans une armoire. C'est trop vil! c'est trop mesquin!
—Je ne pourrais jamais faire ça! dit le Matois feignant la plus grande aversion.
—Ça n'empêche pas que vous abandonnez vos amis, et que vous les laissez punir pour ce que vous avez fait vous-même, reprit Olivier en souriant.
—Ça c'est autre chose, répliqua le Matois ôtant sa pipe de sa bouche, c'est par pure considération pour Fagin . . .. parce que les mouchards savent que nous travaillons ensemble, et il aurait pu lui arriver des désagréments si nous n'avions joué des jambes . . . Et voilà le pourquoi . . . n'est-ce pas, Charlot?
Maître Bates fit un signe de tête affirmatif. Il allait parler, mais le souvenir de la fuite d'Olivier se présenta si vivement à son imagination que la fumée de sa pipe, qui se mêla avec un éclat de rire, lui sortit par le nez, par les yeux, et lui revint à la gorge, ce qui le fit tousser et frapper du pied pendant plus de cinq minutes.
—Vois donc un peu, dit le Matois, montrant une poignée de shillings et de sous; c'est ça une vie joyeuse! Tiens, attrape! . . . Y en a bien d'autres dans la tirelire de celui à qui j'les ai soufflés! . . . Tu n'en veux pas, n'est-ce pas? . . . Imbécile, va!
—C'est bien vilain, n'est-ce pas, Olivier, dit Charlot . . . y s'f'ra soulever un d'ces quatre matins, pas vrai?
—Je ne sais pas ce que ça veut dire, répondit Olivier tournant la tête.
—Tiens, mon vieux! . . . quéqu'chose dans c'genre-là, reprit Charlot. Disant cela, maître Bates prit un des bouts de sa cravate, et le tenant en l'air, il laissa tomber sa tête sur son épaule et fit un certain bruit avec ses dents, indiquant par cette joyeuse pantomime que soulever et pendre n'étaient qu'une seule et même chose.
—Voilà c'que ça veut dire, poursuivit-il . . . Mais vois donc, Jacques, comme y me r'garde! . . . Non, jamais d'ma vie j'n'ai vu un garçon comme celui-là . . . c'est d'l'innocence numéro 1, parole d'honneur! Y m'f'ra mourir de rire d'abord . . . J'te dis, encore une fois, qu'j'aurai ma mort à lui reprocher! Et maître Bates, ayant ri de si bon cœur que des larmes lui en vinrent aux yeux, se remit à fumer.
—Tu n'as pas été bien élevé, dit le Matois examinant ses bottes après qu'Olivier eut fini de les cirer. Fagin fera quelque chose de toi, cependant . . . ou bien alors tu s'ras l'premier qui n'aurait pas profité entre ses mains . . . Tu frais bien mieux d'commencer tout d'suite, car tu en viendras toujours là sans que tu t'en doutes, et tu n'fais seulement qu'r'culer pour mieux sauter.
Maître Bates appuya cet avis de plusieurs réflexions morales de son cru, après quoi Dawkins et lui s'étendirent au long sur les plaisirs nombreux qui accompagnent ordinairement la vie qu'ils menaient, donnant à entendre à Olivier que ce qu'il avait de mieux à faire était de chercher à gagner les bonnes grâces et l'amitié de Fagin en employant les moyens qu'ils avaient mis; eux-mêmes en usage pour les mériter.
—Et mets-toi bien ça dans l'toupet, dit le Matois entendant le juif ouvrir la porte, si tu n't'attaches pas aux toquantes et aux blavins . . .
—C'est comme si tu chantais de lui dire ça! observa Charlot; est-ce qu'y t'comprend?
—Si tu n't'attaches pas aux montres et aux mouchoirs, poursuivit le Matois réduisant son langage à la portée d'Olivier, d'autres le feront . . . De sorte que ceux qui s'les laissent prendre, tant pis pour eux et tant pis pour toi aussi . . . et personne ne s'en trouvera mieux pour ça . . . excepté ceux qui posent cinq et qui relèvent six, et tu as autant de droit que les autres à la profession.
—Sans doute, sans doute, dit le juif, qui était entré sans qu'Olivier s'en fût aperçu. Tout cela est clair comme le jour, mon cher! . . . rapporte-t'en à la parole du Matois . . . il entend le catéchisme de sa profession, celui-là!
Continuant en ces termes l'argument du Matois, le vieillard se frotta les mains en signe de satisfaction et applaudit par un éclat de rire aux talents de ce dernier. La conversation en resta là pour cette fois, car le juif avait amené avec lui mademoiselle Betsy et un jeune homme qu'Olivier n'avait pas encore vu, mais qui fut accosté par le Matois sous le nom de Tom Chitling, et qui, s'étant amusé à folâtrer dans l'escalier, entra en ce moment.
M. Chitling avait quelques années de plus que le Matois (ayant déjà compté peut-être dix-huit printemps), cependant il y avait dans sa manière d'agir envers ce dernier une certaine déférence qui indiquait assez clairement qu'il se reconnaissait inférieur à lui sous le rapport du génie aussi bien que des ruses de leur profession. Il avait de petits yeux qu'il faisait aller dans tous les sens et il était, en outre, criblé de petite vérole.
Son costume était dans un assez piteux état, mais ainsi qu'il le dit, il venait de finir son temps; depuis vingt-deux mortels jours il n'avait vu âme qui vive et ne s'était rafraîchi le cornet d'une goutte de quoi que ce soit. Olivier était fort étonné de cette conversation, dont il comprenait à peine quelques bribes. Ces messieurs riaient de tout cœur de la candide ignorance de l'enfant, et la conversation devint générale. Fagin était en belle humeur; il conta quelques petites farces de sa jeunesse d'une si drôle de manière, qu'en dépit de ses bons sentiments Olivier riait de si bon cœur que les larmes lui en venaient aux yeux.
Enfin le vieux scélérat tenait l'enfant dans ses filets. Il l'avait amené par la solitude et par la tristesse à préférer la société de quelqu'un à celle de ses tristes pensées dans un chenil, et il distillait dans son jeune cœur le poison qui devait le noircir et en changer la bonté pour toujours.
Par une nuit froide et sombre, le juif congédia tous ses élèves, et, après s'être enveloppé d'une longue redingote et avoir pris toutes les précautions nécessaires, il s'engagea dans un labyrinthe de petites rues sales qui abondent dans le quartier populeux de Bethnal-Green. Après une heure de marche à travers le brouillard sur un pavé couvert d'une boue épaisse, il frappa à une porte où, ayant échangé quelques mots à voix basse avec la personne qui lui ouvrit, il monta l'escalier.
Un chien se mit à gronder comme il toucha le loquet de la porte, et une voix d'homme demanda:
—Qui va là?
—C'est moi, Guillaume, c'est moi, dit le juif jetant un coup d'œil dans la chambre.
—Montrez votre carcasse! dit Sikes. Couchez là, vilaine bête! Ne connaissez-vous pas le diable quand il a sa grande redingote?
Apparemment l'animal avait été trompé par le costume de Fagin; car lorsque celui-ci se fut déboutonné et qu'il eut posé sa longue redingote sur le dos d'une chaise, il retourna dans son coin en remuant la queue pour montrer qu'il était aussi content qu'il pouvait l'être.
—Eh bien? dit Sikes.
—Eh bien! mon cher? répliqua le juif . . . Ah! Nancy.
Ces derniers mots furent prononcés avec quelque hésitation; car c'était la première fois que Fagin et Nancy se rencontraient depuis le jour où celle-ci avait pris si chaudement la défense d'Olivier. Tous ses doutes à ce sujet, cependant (si toutefois il en avait), furent bientôt dissipés par la conduite de la jeune fille envers lui. Elle retira ses pieds du garde-cendres, recula sa chaise et pria le juif d'approcher la sienne sans en dire davantage, car il faisait un froid excessif.
—Il fait froid, Nancy, dit le juif approchant du feu ses mains décharnées. Ça vous pénètre jusqu'aux os, ajouta-t-il en portant la main à son côté gauche.
—Faudrait un fameux froid, hein, pour que ça vous aille jusqu'au cœur? dit Sikes. Donne-lui quéqu'chose à boire, Nancy. Dépêche-toi! De voir sa vieille carcasse trembler comme celle d'un spectre hideux qui sort de la tombe, y a d'quoi vous rendre malade!
Nancy apporta aussitôt une bouteille qu'elle prit d'un buffet où il y en avait beaucoup d'autres qui paraissaient contenir différentes sortes de liqueurs; et Sikes ayant versé un verre d'eau-de-vie, dit au juif de le boire tout d'un trait.
—Non, merci, Sikes, j'en ai bien assez! répliqua Fagin remettant le verre sur la table après y avoir posé seulement le bord de ses lèvres.
—Avez-vous peur que ça vous rende meilleur que vous n'êtes? demanda Sikes fixant le juif d'un air de mépris.
Ayant jeté en même temps dans les cendres la liqueur qui restait dans le verre de ce dernier, il le remplit aussitôt pour lui-même.
Tandis qu'il avalait son eau-de-vie, le juif jeta un coup d'œil autour de la chambre (non pas que ce fût par curiosité, car il connaissait l'appartement, mais par un sentiment de crainte qui lui était naturel). L'ameublement en était grossier et les seuls objets entassés dans l'armoire eussent pu donner à penser que le maître du logis n'était rien moins qu'un artisan. Deux ou trois assommoirs placés dans un coin, et un fléau accroché au-dessus du manteau de la cheminée étaient du reste les seuls objets qui pussent inspirer du soupçon.
—Eh bien! dit Sikes en faisant claquer ses lèvres, maintenant je suis prêt.
—Pour la besogne, hein? demanda le juif.
—Pour la besogne, répondit Sikes. Ainsi dites ce que vous avez à dire.
—Au sujet de cette maison à Chertsey, Guillaume? dit l'autre rapprochant sa chaise et parlant très bas.
—Oui, après? demanda Sikes.
—Ah! vous savez bien ce que je veux dire, mon cher? dit le juif. Il sait bien ce que je veux dire, n'est-ce pas, Nancy?
—Non, y n'sait pas! dit en ricanant Sikes. Ou bien y n'veut pas, c'qu'est à peu près la même chose. Parlez franchement. Nommez les choses par leur nom! Quand vous serez là à cligner de l'œil et à tourner autour du pot, comme si vous n'étiez pas le premier qui a eu l'idée de ce vol? Expliquez-vous!
—Chut, Guillaume, parlez plus bas! dit le juif essayant en vain de calmer son ami, on va nous entendre.
—Eh bien! qu'on nous entende, reprit Sikes, j'm'en moque pas mal!
Il paraît cependant qu'après réflexion il ne s'en moquait plus, car il devint plus calme et parla bien moins haut.
—Là là, dit Fagin, c'était seulement par prudence, et rien de plus, mon cher. Maintenant, au sujet de cette maison à Chertsey, quand doit-on se mettre à la besogne, hein, Guillaume? Quand doit-on s'y mettre? Tant d'argenterie, mes enfants! tant d'argenterie? poursuivit-il se frottant les mains et levant les yeux au plafond, transporté de joie à l'avance, à l'idée du butin.
—N'faut plus y penser, répondit froidement Sikes.
—N'faut plus y penser! répéta le juif se laissant aller sur le dos de sa chaise,
—Non, n'faut plus y penser, reprit Sikes. Du moins ça n'est pas chose facile que nous l'espérions.
—Alors, on ne s'y est pas bien pris! répliqua le juif pâle de colère. Ne nous dites pas . . .
—Et moi, j'veux justement vous dire! s'écria l'autre. Qui êtes-vous donc, qu'on n'puisse pas vous parler? J'vous dis qu'il y a quinze jours que Toby Crackit traîne ses guêtres autour de la place, et il ne peut parvenir à mettre un des domestiques dans nos intérêts.
—Voulez-vous dire, Guillaume, reprit le juif s'adoucissant à mesure que l'autre s'échauffait, qu'aucun des deux domestiques ne puisse être persuadé?
—Sans doute que c'est c'que je veux dire, et c'est comme je l'dis, repartit Sikes. Il y a vingt ans qu'y sont au service de la vieille, et on leur donnerait cinq cents livres sterling qu'y r'fuseraient d'entrer dans le complot.
—Oui, mais voulez-vous dire aussi, Guillaume, qu'il n'y a pas moyen de faire en sorte que les femmes soient des nôtres? demanda le juif.
—Pas le moins du monde, répondit Sikes.
—Pas même par le moyen du flambant Toby Crackit? dit le juif d'un air de doute. Vous n'ignorez pas ce que sont les femmes, Guillaume!
—Eh bien! non; pas même par le moyen du flambant Toby Crackit, repartit Sikes.
—Il dit qu'il a porté de faux favoris, qu'il a mis un gilet et des gants serin Canarie, tout l'temps qu'il a été là, et qu'ça n'a servi de rien.
—Il aurait dû essayer de porter le costume militaire et des moustaches, mon cher, répliqua le juif après un peu de réflexion.
—C'est bien aussi ce qu'il a fait, reprit Sikes. Mais il paraît que ce moyen n'a pas mieux pris que l'autre.
Le juif parut déconcerté à cette nouvelle, et ayant réfléchi quelques minutes, la tête penchée sur sa poitrine, il dit avec un soupir:
—Que si le flambant Toby Crackit accusait vrai, il craignait bien qu'il ne fallût y renoncer. Et cependant, ajouta-t-il laissant tomber ses mains sur ses genoux, c'est bien dur, mon cher, de perdre ainsi une chose sur laquelle nous avions fondé nos plus chères espérances et que nous regardions déjà comme à nous!
—C'est vrai, dit Sikes, c'est là le pis.
Un long silence s'ensuivit pendant lequel le juif, le visage livide et l'œil hagard, fut enseveli dans ses pensées. Sikes le regardait de temps à autre; et Nancy, craignant sans doute d'irriter le brigand, resta assise devant la cheminée, les yeux fixés sur le feu, avec l'indifférence d'une sourde pour tout ce qui se disait devant elle.
—Fagin, dit Sikes rompant tout à coup le silence, me reviendra-t-il cinquante guinées en plus du partage si nous réussissons du dehors?
—Oui, dit le juif s'éveillant aussitôt comme d'un rêve.
—Est-ce convenu? demanda Sikes.
—Oui, mon cher, oui, c'est bien entendu! répliqua le juif saisissant la main de l'autre.
Disant cela, ses yeux étincelaient et tous les muscles de son visage rendaient l'impression que la question de Sikes avait produite en lui.
—Alors, reprit celui-ci repoussant la main du juif avec un certain air de dédain, ça s'fera quand vous voudrez. Nous étions, Toby et moi, l'avant-dernière nuit, sur le mur du jardin, à sonder les volets et les panneaux de la porte. La maison est fermée, la nuit, comme une prison; mais il y a un endroit que nous pouvons briser avec assurance, sans faire de bruit.
—Lequel? demanda le juif avec empressement.
—Vous savez bien, dit l'autre à voix basse, quand on a traversé la pelouse?
—Oui, oui, dit le juif penchant la tête pour mieux entendre et ouvrant les yeux si grands qu'ils semblaient sortir de leurs orbites.
—N'importe! dit Sikes s'arrêtant tout court à un signe de tête de la jeune fille, qui lui faisait remarquer la figure du juif. Peu importe l'endroit; vous ne pouvez rien faire sans moi, je l'sais bien; mais il vaut mieux se mettre sur ses gardes, quand on a affaire à vous.
—Comme vous voudrez, mon cher, comme vous voudrez, reprit le juif se mordant les lèvres. Croyez-vous que Toby Crackit et vous puissiez en venir à bout sans le secours de personne?
—Certainement, dit Sikes. Il ne nous faut qu'un vilebrequin et un enfant. Le premier, nous l'avons déjà; quant à l'autre, il nous faudra le trouver.
—Un enfant! s'écria le juif. Oh! alors c'est pour un panneau, hein?
—Peu vous importe, reprit l'autre. Il me faut un enfant, et n'faut pas qu'il soit trop gros. Ah! si j'avais seulement le petit garçon de Ned, le ramoneur de cheminées, ça f'rait bien mon affaire! Il l'empêchait de grandir exprès pour ça, et il le louait à l'occasion; mais le père s'est fait pincer, et alors v'là la société des jeunes délinquants qui s'en mêle, et qui, r'tirant cet enfant d'un état où il gagnait de l'argent, lui fait apprendre à lire et à écrire, et, par suite, le met en apprentissage. Et c'est ainsi qu'y conduisent le monde! continua-t-il avec indignation; c'est ainsi qu'y conduisent le monde! Et s'ils avaient aussi bien assez d'argent comme ils n'en ont pas (grâce à Dieu), il ne nous resterait pas, l'année prochaine, six enfants dans le commerce à notre disposition.
—Ce n'est que trop vrai! répliqua le juif, qui, absorbé dans ses réflexions tout le temps que parla Sikes, n'avait saisi que les derniers mots de son discours. Guillaume!
—Eh bien? demanda celui-ci.
Le juif fit un signe de tête vers la jeune fille, qui avait les yeux toujours fixés sur le feu pour donner à entendre à Sikes qu'elle devait quitter la chambre. Celui-ci haussa les épaules d'un air d'impatience, pensant que la précaution était inutile, et finit cependant par dire à Nancy d'aller lui chercher un pot de bière.
—Tu n'veux pas d'bière, dit Nancy croisant les bras et restant bien tranquillement sur sa chaise.
—J'te dis qu'j'en veux! reprit Sikes.
—C'est d'la farce, répliqua froidement celle-ci: allez toujours, Fagin. J'sais bien c'qu'y va dire, Guillaume; il n'a pas besoin de faire attention à moi.
Le juif hésita encore, et Sikes les regarda tous les deux avec étonnement.
—Je pense bien que Nancy ne doit pas vous faire peur? dit à la fin celui-ci; vous la connaissez depuis assez de temps pour avoir confiance en elle. Ce n'est pas une fille à manger l'morceau; n'est-ce pas, Nancy!
—J'pense bien que non, reprit la fille s'approchant de la table et posant ses deux coudes dessus.
—Non, non, ma chère, je sais bien que tu en es incapable, dit le juif, mais . . . Et le vieillard hésita de nouveau.
—Mais quoi? demanda Sikes.
—C'est que j'ignorais si elle n'était pas aussi mal disposée que l'autre soir, vous savez, Guillaume? répondit le juif.
Nancy partit d'un éclat de rire, et, avalant un verre d'eau-de-vie, elle secoua la tête comme si elle eût voulu narguer Fagin; puis elle se mit à crier à tue-tête: «Allez toujours vot'p'tit bonhomme de chemin! N'parlez jamais d'vous rendre!» et autres choses semblables, qui parurent tout à fait rassurer les deux hommes.
—Maintenant, Fagin, dit Nancy en riant, faites-nous donc part de vos intentions au sujet d'Olivier.
—Ah! tu es une fine mouche, ma chère! . . . tu es la fille la plus subtile que je connaisse! dit le juif lui donnant de petites tapes sur le cou. C'est en effet d'Olivier que je veux parler. Ah! ah! ah!
—Que voulez-vous dire? demanda Sikes.
—C'est l'enfant qu'il vous faut, mon cher! dit le juif d'un air de mystère en posant son doigt sur son nez et faisant une affreuse grimace.
—Lui! s'écria Sikes.
—Prends-le, Guillaume, dit Nancy. Je le prendrais, moi, si j'étais que d'toi. Il peut bien ne pas être aussi espiègle que les autres; mais qu'est-ce que ça t'fait, si ce n'est que pour t'ouvrir une porte? C'est un enfant sur lequel tu peux compter, va, sois-en sûr, Guillaume.
—Elle a raison, reprit Fagin, il est en bon chemin depuis quelques semaines; et il est grandement temps qu'il commence à se rendre utile, ne gagnerait-il que son pain. D'ailleurs, les autres sont trop gros.
—Au fait, il est justement de la taille qu'il me le faut, dit Sikes après un instant de réflexion.
—Et il fera tout ce que vous voudrez, mon cher, répliqua le juif . . . Il ne pourra pas faire autrement, c'est-à-dire si vous l'effrayez quelque peu.
—L'effrayer, s'écria Sikes, ce ne sera pas une fausse peur, croyez-le bien! S'il a l'malheur de m'faire des farces, une fois qu'y s'ra à la besogne, vous n'le r'verrez pas vivant, Fagin. Pensez-y sérieusement avant de me l'envoyer, d'abord! ajouta le brigand soulevant une énorme pince qu'il tira de dessous le lit.
—J'ai pensé à tout cela, dit l'autre avec force . . . je l'ai surveillé de près, mes amis . . . de bien près. Qu'il comprenne une bonne fois qu'il est un des nôtres, —qu'il ait la certitude d'avoir été voleur, et il est à nous,— à nous pour la vie! Ah! ah! ça ne pouvait pas mieux se trouver! Disant cela, le vieillard croisa ses bras sur sa poitrine, renfonça sa tête dans ses épaules, et poussa un cri de joie.
—A nous? dit Sikes. À vous, vous voulez dire?
—Peut-être bien, mon cher! reprit le juif avec un affreux ricanement. À moi, si vous voulez, Guillaume.
—Et pourquoi, dit l'autre d'un ton rechigné, pourquoi ce méchant petit blanc-bec vous occupe-t-il tant à lui tout seul? . . . quand vous n'ignorez pas qu'il y en a cinquante pour un qui flânent chaque soir autour de Covent-Garden [7] et que vous pourriez choisir parmi eux?
—Parce qu'ils ne me sont d'aucune utilité, repartit Fagin un peu embarrassé. Ils ne valent pas la peine qu'on s'en occupe . . . Leur physionomie parle contre eux, lorsqu'ils se font pincer, et je les perds tous. Avec cet enfant, s'il était bien dirigé, mes enfants, je ferais ce que je ne pourrais jamais faire avec vingt de ceux-là. Et puis, continua-t-il se remettant un peu de son trouble, il nous tient, s'il venait encore une fois à nous brûler la politesse; et il faut qu'il soit absolument des nôtres, peu importe de quelle manière il s'y trouve. Tout ce que je demande, c'est de l'amener à pêcher avec les grinches . . . Et vaut mieux que ça tourne comme ça que d'être obligés de nous en défaire, ce qui ne laisserait pas que d'être dangereux pour nous . . . sans compter que nous y perdrions.
—Quand cela se fera-t-il? demanda Nancy arrêtant une exclamation prête à échapper à Sikes, sur qui cette prétention d'humanité, de la part de Fagin, avait produit le plus grand dégoût.
—En effet, dit le juif, quand cela se fera-t-il, Guillaume?
—Je suis convenu avec Toby pour après-demain, si d'ici là je ne lui donnais point contre-ordre, reprit Sikes d'une voix sombre.
—Bon, dit le juif; il n'y aura pas de lune.
—Non, repartit Sikes.
—Et vous avez pris vos mesures pour emporter le magot, n'est-ce pas?
Sikes fit un signe de tête affirmatif.
—Au sujet de? . . .
—Oui, oui, tout cela est arrangé, reprit Sikes sans lui donner le temps de finir sa phrase. Ne vous inquiétez pas des détails. Vous ferez bien d'amener l'enfant ici demain soir . . . Je quitterai Londres une heure avant le jour . . . Quant à vous, ne dites rien et tenez le creuset tout prêt; c'est tout ce que vous avez à faire.
Après une discussion il fut convenu que Nancy, qui avait pris tout récemment le parti d'Olivier, serait chargée de conduire l'enfant auprès de Sikes, et que celui-ci, dès l'entreprise commencée, aurait tout pouvoir sur le pauvre Olivier. Sauf réserve à Toby Crackit d'appuyer les résolutions dudit Sikes.
Ces préliminaires ainsi réglés, Sikes avala quelques verres d'eau-de-vie; et s'étant mis à brandir la pince de fer d'une manière effrayante, il chanta ou plutôt il beugla quelques refrains. Ensuite, dans un accès d'enthousiasme pour son état, il alla chercher sa boîte à outils, qu'il posa sur la table, et qu'il ouvrit pour expliquer la nature et l'usage de chacun des objets qui y étaient renfermés. Il en avait à peine levé le couvercle, qu'il tomba lourdement, avec elle sur le plancher, où il s'endormit presque aussitôt.
—Bonne nuit, Nancy! dit le juif endossant sa redingote.
—Bonne nuit!
Le vieillard, ayant donné en passant un coup de pied à l'ivrogne, tandis que la fille avait le dos tourné, descendit l'escalier à tâtons.
—C'est toujours comme ça, marmotta le juif entre ses dents quand il fut seul dans la rue. Ce qu'il y a de mal chez ces femmes, c'est qu'un rien suffit pour rappeler en elles des souvenirs du passé; et ce qu'il y a de bon, c'est qu'ils ne durent pas. Ha! ha! L'homme contre l'enfant pour un sac d'or!
Avec ces agréables réflexions, Fagin regagna sa sombre demeure, où le Matois veillait en attendant son retour avec impatience.
—Olivier est-il couché? . . . J'ai besoin de lui parler, dit-il en descendant l'escalier.
—Il y a déjà longtemps, répondit le Matois ouvrant la porte d'une chambre: le voilà!
L'enfant était couché sur un mauvais matelas étendu par terre, et dormait d'un profond sommeil. L'accablement, l'inquiétude et la tristesse de sa prison l'avaient rendu si pâle qu'il ressemblait à la mort.
—Pas maintenant, dit le juif en s'éloignant doucement. À demain, à demain!
Le lendemain matin, à son réveil, Olivier fut bien surpris de trouver au pied de son lit une paire de souliers neufs à fortes semelles, en place des siens qui étaient tout usés. D'abord il fut charmé de la découverte, pensant que ce pouvait bien être le précurseur de sa délivrance; mais il eut bientôt acquis la certitude du contraire, lors qu'en déjeunant tête à tête avec le juif ce dernier lui eut annoncé d'une manière à redoubler ses alarmes qu'on devait le conduire le soir même chez Guillaume Sikes.
—Pour . . . y . . . res . . . ter, Monsieur? demanda l'enfant d'un air inquiet.
—Non, non, mon ami, pas pour y rester, reprit le juif. Nous ne voudrions pas te perdre, ne crains pas cela, Olivier! Tu reviendras au milieu de nous: ah! ah! ah! nous ne sommes pas assez cruels pour te renvoyer, mon ami . . . certainement non!
Disant cela, le facétieux vieillard, qui était accroupi devant le feu, occupé à faire griller une tranche de pain, se mit à rire aux éclats, comme pour donner à entendre qu'il n'ignorait pas qu'Olivier serait bien content de se sauver s'il le pouvait.
—Je pense bien, dit-il en le regardant fixement, que tu es curieux de savoir ce que tu vas faire chez Guillaume, eh! mon ami!
Olivier rougit involontairement à l'idée que le vieux recéleur avait deviné sa pensée. Il répondit pourtant avec assez d'assurance que oui.
—Que penses-tu que tu vas y faire? demanda l'autre prévenant la question.
—Je ne sais pas trop, en vérité, Monsieur, répondit Olivier.
—Bah! fit l'autre se détournant pour cacher son désappointement. Attends alors que Guillaume te le dise.
Le juif parut très contrarié de ce que l'enfant ne témoignait pas un plus grand désir d'en savoir davantage. Le fait est que celui-ci aurait bien voulu savoir à quoi on le destinait; mais, troublé qu'il était par le regard scrutateur du juif et par ses propres pensées à lui, il lui fut impossible de faire aucune question à ce sujet. L'occasion d'ailleurs ne s'en présenta plus, car le juif resta sombre et silencieux jusqu'au soir, qu'il se disposa à sortir.
—Tu pourras allumer cette chandelle, dit Fagin en posant une sur la table. Et voici un livre pour t'amuser à lire, jusqu'à ce qu'on vienne te chercher. Allons, bonsoir!
—Bonsoir, Monsieur! repartit doucement Olivier.
Tout en se dirigeant vers la porte, le juif se retourna de temps en temps pour regarder le jeune Twist; et, s'arrêtant tout à coup, il l'appela par son nom.
Olivier leva la tête; et, sur un signe de celui-là, il alluma la chandelle. Comme il posait le chandelier sur la table, il s'aperçut que, de l'extrémité obscure de la chambre, le vieillard le regardait fixement en fronçant le sourcil.
—Prends garde, Olivier! prends bien garde! dit-il en agitant la main d'un air sentencieux . . . C'est un mauvais gas qui ne se gêne guère quand il est poussé à bout. Quoi qu'il arrive, ne dis rien, et fais tout ce qu'il te dira. Fais-y bien attention d'abord!
Ayant appuyé sur ces derniers mots avec beaucoup d'emphase, il sourit d'une manière horrible, fit un signe de tête et sortit.
Olivier, resté seul, repassa dans son esprit ce qu'il venait d'entendre. Après avoir longtemps réfléchi, il conclut que le brigand le faisait venir pour l'utiliser dans sa maison, jusqu'à ce qu'il eût trouvé quelque autre garçon plus convenable à ses vues. Il était d'ailleurs trop habitué à la souffrance pour regretter un changement quel qu'il fût. Il resta enseveli dans ses pensées; puis: ayant pris le livre, il le parcourut. Ce livre avait pour titre: Vie, jugement, condamnation et exécution des grands criminels. Les pages en étaient souillées à force d'avoir été lues. C'étaient des crimes, d'horribles assassinats, des cadavres longtemps cachés qui apparaissaient à leurs meurtriers, et ceux-ci, saisis de frayeur, venaient eux-mêmes réclamer l'échafaud qui devait terminer leurs tourments.
Il y avait tant de vérité dans la description de ces crimes et le tableau en était si frappant, qu'Olivier crut voir les pages crasseuses du livre se changer en sang caillé, et que les mots qu'il lisait lui semblèrent sortir en sourds gémissements de la bouche même des malheureuses victimes. Dans un accès de terreur, il ferma le livre et le repoussa loin de lui; et se laissant tomber sur ses genoux, il pria Dieu de lui épargner de pareilles pensées, et de le rappeler à lui plutôt que de permettre qu'il se souillât jamais de crimes aussi affreux.
Il avait fini sa prière, mais il était encore agenouillé, la tête appuyée sur ses deux mains, lorsqu'un bruissement le fit sortir de sa méditation.
—Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il en se relevant . . . Et apercevant une forme humaine debout près de la porte: Qui est là? reprit-il.
—C'est moi . . . c'est moi! répondit une voix tremblante.
Olivier leva la chandelle au-dessus de sa tête pour mieux voir: c'était Nancy.
—Mets cette chandelle de côté, dit la jeune fille en tournant la tête, elle me fait mal aux yeux.
Il s'aperçut qu'elle était très pâle, et lui demanda avec bonté si elle était malade. Pour toute réponse elle lui tourna le dos, se jeta sur une chaise et se tordit les mains.
—Dieu! Dieu! s'écria-t-elle enfin, je n'avais pas songé à tout cela!
—Vous est-il arrivé quelque chose? demanda Olivier. Puis-je vous être de quelque secours? . . . Parlez . . . tout ce qui est en mon pouvoir, je le ferai avec le plus grand plaisir.
Elle s'agita sur sa chaise, porta ses mains à son cou, poussa un cri à moitié étouffé par le râle et ouvrit la bouche toute grande pour respirer.
—Nancy, s'écria l'enfant effrayé, qu'avez-vous, dites?
Celle-ci frappa des mains sur ses genoux et des pieds sur le parquet; puis, s'arrêtant tout à coup, elle rajusta son châle sur ses épaules en grelottant.
Olivier attisa le feu. La jeune fille approcha sa chaise du foyer, y resta assise quelque temps sans dire un mot, et, levant enfin la tête, elle jeta un regard effaré autour d'elle.
—Je ne sais pas ce qui me prend quelquefois, dit-elle affectant de réparer le désordre de sa toilette. C'est cette chambre sale et humide je crois. Maintenant, Olivier, es-tu prêt?
—Est-ce que je vais avec vous? demanda l'enfant.
—Oui, je viens de la part de Guillaume, répondit la jeune fille, c'est pour te chercher.
—Pourquoi faire? dit-il, faisant deux ou trois pas en arrière.
—Pourquoi? reprit l'autre levant les yeux au plafond et les ramenant aussitôt vers la terre à l'instant où son regard rencontra celui de l'enfant; oh! pour rien de mal.
—Je ne le pense pas, reprit Olivier, qui l'avait examinée avec attention.
—Eh bien! pense comme tu voudras, dit-elle avec un rire affecte; pour rien de bon, alors.
Olivier put bien s'apercevoir qu'il avait quelque pouvoir sur la sensibilité de la jeune fille, et, dans sa détresse, il lui vint à l'idée de faire un appel à sa compassion; mais, ayant réfléchi tout à coup qu'il était à peine onze heures, et qu'il devait y avoir encore dans les rues quelques personnes qui ajouteraient foi à ses paroles, il se hâta de dire qu'il était prêt, et se disposa avec un tant soit peu d'empressement à sortir.
Ni cette réflexion, ni le dessein qui l'accompagnait n'échappèrent à Nancy. Elle le considéra attentivement, tandis qu'il parlait, et lui lança un coup d'œil qui lui fit comprendre assez clairement qu'elle avait deviné ce qui se passait en lui.
—Chut! dit-elle se penchant sur son épaule et lui montrant du doigt la porte, tandis qu'elle regardait avec précaution autour d'elle. N'y a pas moyen. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour toi, mais inutilement. Tu es entouré de tous côtés, et, si tu es jamais pour t'échapper, ce n'est pas ici le moment.
Frappé de la manière avec laquelle elle disait cela, Olivier la regarda avec étonnement. Elle parlait sérieusement, il n'y avait point à en douter: elle était pâle à faire peur, les muscles de son visage étaient contractés et un tremblement convulsif agitait tout son être.
—Je t'ai sauvé bien des mauvais traitements déjà, et je le ferai encore, continua-t-elle en élevant la voix; car ceux qui seraient venus te chercher, si ce n'avait pas été moi, t'auraient mené bien plus durement. J'ai promis que tu serais tranquille; et, si tu ne l'étais pas, tu te ferais du tort à toi-même, ainsi qu'à moi, et peut-être serais-tu la cause de ma mort! Tiens, regarde! j'ai déjà supporté tout cela pour toi, aussi vrai que Dieu nous voit.
En même temps elle montra à Olivier les meurtrissures toutes noires dont ses bras et son cou étaient couverts.
—Rappelle-toi bien ceci, continua-t-elle avec une grande volubilité, et fais en sorte maintenant que je n'en souffre pas d'autres à cause de toi . . . Si je pouvais te rendre service, je le ferais bien volontiers; mais je n'en ai pas le pouvoir . . . Ils n'ont pas l'intention de te faire du mal, d'ailleurs. Eh! qu'importe ce qu'ils te feront faire, tu n'en es pas responsable devant Dieu . . . Tais-toi! chacune de tes paroles est un coup pour moi . . . Donne-moi ta main! allons, dépêche-toi; ta main!
Elle saisit la main qu'Olivier lui tendit machinalement, et, ayant soufflé la chandelle, elle entraîna l'enfant en haut de l'escalier. La porte fut ouverte promptement par quelqu'un caché dans l'obscurité, et elle fut refermée de même lorsqu'ils eurent franchi le seuil de la porte.
Nancy monta lestement, avec son jeune protégé, dans un cabriolet de place qui les attendait. Elle en tira soigneusement les rideaux; et le cocher, sans attendre qu'on lui donnât une direction quelconque, fouetta son cheval, qui en moins de rien partit au grand galop.
La jeune fille tenait la main d'Olivier étroitement serrée dans les siennes, et lui répétait à l'oreille les mêmes assurances et les mêmes avis qu'elle lui avait déjà donnés. Tout cela fut l'affaire de si peu de temps, qu'il avait à peine eu le loisir de se rappeler où il était et comment il y était venu, quand le cabriolet s'arrêta devant la maison vers laquelle le juif avait dirigé ses pas, la veille.
Pendant une seconde tout au plus, Olivier jeta un coup d'œil rapide le long de la rue déserte, et il allait crier au secours; mais la voix tremblante de la jeune fille était dans son oreille, le suppliant avec tant d'instance d'avoir pitié d'elle, qu'il retint le cri qui allait lui échapper. Tandis qu'il hésitait encore, il n'était déjà plus temps: il se trouvait dans la maison et la porte s'était refermée sur lui.
—Par ici! dit la fille lâchant enfin la main d'Olivier. Guillaume!
—Voilà! voilà! reprit Sikes paraissant au haut de l'escalier avec une chandelle. Voilà qui va bien! Allons, montez!
Pour un homme du caractère de Sikes, c'était un bon accueil qu'il faisait à nos deux jeunes gens. Nancy lui en sut gré, car elle le salua cordialement.
—Le chien est sorti avec Tom, dit Sikes avançant la chandelle pour les éclairer. Nous n'avions pas besoin d'eux ici pour entendre ce que nous avons à dire.
—C'est bien, reprit Nancy.
—De sorte, dit l'autre en fermant la porte de la chambre quand ils furent tous entrés, que tu as amené le jeune chevreau?
—Comme tu vois, répondit la fille.
—A-t-il été tranquille? demanda Sikes.
—Comme un agneau, reprit Nancy.
—A la bonne heure! dit Sikes regardant malignement Olivier; autrement sa jeune carcasse en aurait souffert. Avance ici, toi, petit, que je te fasse ta leçon! . . . Autant maintenant que plus tard.
Disant cela, il ôta la casquette de son jeune protégé, la jeta dans un coin de la chambre, et, s'asseyant à une table, il le prit par l'épaule et le plaça en face de lui.
—Primo, d'abord, connais-tu cela? dit-il prenant un pistolet de poche qui était sur la table.
L'enfant répondit affirmativement.
—Bien! regarde ici maintenant! Voici de la poudre . . . Ça c'est une balle . . . et voilà un morceau de vieux chapeau pour bourrer.
Olivier fit signe qu'il comprenait l'usage de chacune de ces choses, et Sikes se mit à charger le pistolet avec une dextérité surprenante. Maintenant le voilà chargé, dit ce dernier quand il eut fini.
—Je vois bien, Monsieur, dit l'enfant tremblant de tous ses membres.
—Tu vois bien, dit le brigand serrant fortement le bras d'Olivier et lui mettant le canon du pistolet si près de la tempe que ce dernier ne put retenir un cri perçant, si tu as le malheur de dire un seul mot quand nous serons dehors, à moins que je ne t'adresse la parole, je t'envoie cette décharge dans la tête sans te prévenir. Ainsi, dans le cas où tu serais tenté de parler sans permission, tu peux dire tes prières d'avance.
Ayant accompagné cette menace d'un jurement affreux (pour en augmenter l'effet, sans doute), il ajouta:
—Comme, autant que je puis savoir, il n'y a personne qui s'enquêtera beaucoup de toi après ta mort, je ne sache pas qu'il soit nécessaire de me casser la tête à t'expliquer un tas de choses comme je le fais, si ce n'était pour ton bien. Tu comprends?
—Le court et le long de ce que tu veux dire (dit Nancy avec emphase pour réclamer l'attention d'Olivier) est que, si, dans cette affaire qui t'occupe maintenant, tu es le moins du monde retardé ou contrarié par ce garçon, tu sauras bien l'empêcher de jaser à l'avenir en lui cassant la tête, et exposant ainsi la tienne comme tu le fais chaque jour de ta vie.
—C'est cela, dit Sikes d'un air approbateur. Les femmes ont le tact pour raconter les choses en peu de mots . . . excepté pourtant quand elles ont la tête montée . . . alors elles n'en finissent plus. Maintenant qu'il sait ce que parler veut dire, si tu nous donnais quelque chose à souper, que nous ayons le temps de faire un somme avant de partir?
En conséquence de cette remarque, Nancy mit promptement le nappe; et, s'étant absentée quelques instants, elle rentra avec un pot plein de bière et un plat de tête de mouton, lequel donna lieu à quelques réflexions plaisantes de la part de Sikes, qui, stimulé sans doute par la riante perspective d'une expédition nouvelle, avala toute la bière d'un seul trait (histoire de rire, bien entendu).
Le souper fini (on comprendra facilement qu'Olivier n'avait pas grand appétit), Sikes avala deux verres de grog et se jeta sur son lit, ayant recommandé à Nancy de l'éveiller à cinq heures précises, dans le cas où il dormirait encore. Olivier, d'après un ordre émané du même chef, se jeta tout habillé sur un matelas étendu par terre; et la jeune fille, ayant attisé le feu, s'assit devant la cheminée jusqu'à ce qu'il fût temps de les éveiller.
L'enfant resta longtemps les yeux tout grands ouverts, pensant qu'il ne serait pas impossible que celle-ci cherchât l'occasion de lui parler tout bas mais elle resta immobile sur sa chaise, et ne se tourna parfois que pour moucher la chandelle. À la fin, épuisé de fatigue, il s'endormit profondément.
Lorsqu'il s'éveilla, la théière et les tasses étaient sur la table, et Sikes était occupé à fourrer divers objets dans les poches de sa redingote accrochée au dos d'une chaise, tandis que Nancy préparait le déjeuner. Il ne faisait pas jour, car la chandelle brûlait encore. Une pluie perçante battait contre les vitres, et le ciel était couvert de nuages noirs et épais.
—Allons donc! gronda Sikes, tandis qu'Olivier se levait, voilà qu'il est cinq heures et demie! Dépêche-toi, si tu veux déjeuner. Nous sommes en retard, sans qu'ça paraisse!
Olivier ne fut pas longtemps à faire sa toilette, et, ayant déjeuné quelque peu, il dit qu'il était prêt. Nancy, sans le regarder à peine, lui mit un mouchoir autour du cou, et Sikes lui donna un vieux collet pour lui tenir chaud aux épaules.
L'enfant se retourna quand ils furent sur le seuil de la porte, dans l'espoir de rencontrer le regard de la jeune fille; mais elle avait repris sa place auprès du feu, ou elle était assise dans un état d'immobilité complète.