C'était par une sombre et froide matinée qu'ils sortirent. La pluie tombait par torrents, il y avait de grandes flaques d'eau au milieu du chemin. Il n'y avait personne de levé, les fenêtres étaient fermées, et les rues étaient tristes et silencieuses. Quelques chariots de loin en loin s'avançaient vers la ville. À mesure qu'ils approchaient de la cité, le bruit augmenta. Et quand ils arrivèrent à Smithfield, c'était un tumulte à ne plus s'y reconnaître; il faisait grand jour alors, et la moitié de Londres était sur pied. C'était jour de marché, la place était couverte de boue. Et la fumée qui s'élevait du corps des bestiaux, se mêlant avec le brouillard, restait lourdement suspendue en l'air. Paysans, bouchers, bouviers, enfants, voleurs, fainéants confondus dans la presse offraient une scène capable de vous faire perdre la raison.
Sikes, traînant Olivier après lui, se frayait un chemin à travers la foule, faisant fort peu d'attention à tout ce qui étonnait si fort celui-ci. Il se contenta de faire un signe de tête en passant à maint et maint ami, refusant de boire la goutte chaque fois que l'offre lui en fut faite, et il s'avança rapidement jusqu'à ce qu'ils fussent hors du tumulte et qu'ils eussent gagné Holborn par Hosier-Lane.
—Maintenant, mon jeune homme, dit-il d'un air bourru en regardant le cadran de l'église Saint-André, voilà qu'il est près de sept heures? Faut trotter un peu plus vite que ça! Ne va pas commencer par rester en arrière, toi, méchant clampin!
Disant cela il secouait le bras de l'enfant, qui, doublant le pas, régla sa marche autant qu'il put sur les longues enjambées du brigand.
Ils allèrent de ce train jusqu'à ce qu'ils eurent passé Hyde-Park sur la route de Kensington. Alors Sikes, ralentissant le pas pour donner le temps à une charrette vide qui venait derrière eux de les rattraper, et ayant vu sur la plaque Hounslow, demanda au charretier, avec autant de politesse qu'il en était susceptible, s'il voulait leur permettre de monter jusqu'à Isleworth.
—Montez! dit l'homme. Est-ce là votre petit?
—Oui . . . c'est mon garçon, répondit Sikes jetant un coup d'œil menaçant à l'enfant et mettant la main par distraction dans la poche où était le pistolet.
—Ton père marche un peu trop vite pour toi, n'est-ce pas, mon petit? dit le charretier, s'apercevant qu'Olivier était tout hors d'haleine.
—Pas le moins du monde, reprit Sikes. Il y est accoutumé. Voyons! donne-moi la main, Edouard! . . . monte vite!
En parlant ainsi, il aida l'enfant à monter; et le charretier lui ayant montré une pile de sacs, lui dit de se coucher dessus pour se reposer.
Chaque fois qu'ils passaient devant une borne milliaire, Olivier s'étonnait de plus en plus où son compagnon pouvait le mener. Kinsington, Hammersmith, Chiswick, Kewbridge, Brentford étaient déjà bien loin derrière eux, et ils allaient toujours comme s'ils n'eussent fait que se mettre en route.
Ils arrivèrent enfin à une auberge ayant pour enseigne: La diligence et les chevaux, au-delà de laquelle une autre route prenait son embranchement; alors la charrette s'arrêta. Sikes en descendit précipitamment, tenant la main d'Olivier pendant tout le temps; et l'ayant fait descendre lui-même, il lui lança un regard furieux en portant la main à sa poche de côté d'une manière très expressive.
—Au revoir, mon garçon! dit l'homme.
—Il est de mauvaise humeur, reprit Sikes rudoyant l'enfant. Il est de mauvaise humeur, ce petit maussade! N'y faites pas attention, allez!
—Oh! certainement non! dit l'autre montant dans sa voiture. Voilà le temps qui se remet, ajouta-t-il en s'éloignant.
Sikes attendit qu'il fût loin, et ils tournèrent à gauche, ils marchèrent longtemps, passant devant un grand nombre de jardins, jusqu'à ce qu'enfin ils furent arrivés à Hampton, qu'ils traversèrent, et entrèrent dans un cabaret de chétive apparence, où ils se firent servir à dîner devant le feu dans la cuisine.
Il y avait devant le foyer quelques bancs à dossier, sur lesquels étaient assis des hommes en blouse, occupés à boire et à fumer. Ils firent peu d'attention à Sikes et encore moins à Olivier; et comme celui-là ne fit guère plus d'attention à eux, il s'assit avec son jeune camarade, dans un coin à part, sans être trop importuné par la compagnie.
On leur servit un plat de viande froide, et ils restèrent si longtemps après avoir fini de manger, qu'Olivier, voyant que Sikes allait fumer sa quatrième pipe, commença à croire qu'ils n'iraient probablement pas plus loin. Fatigué d'avoir marché et de s'être levé si matin, il roupilla d'abord; puis, accablé de fatigue, étourdi par la fumée du tabac, il s'endormit profondément.
Il faisait tout à fait nuit quand il fut éveillé par un coup de coude de Sikes. Se frottant les yeux et regardant autour de lui, il vit ce digne personnage en conférence intime avec un paysan en société duquel il buvait une pinte de bière.
—De sorte que vous allez au bas Halliford? demanda Sikes.
—Oui, répondit l'homme . . . Sans compter que je n's'rai, pas vingt ans en route. Mon cheval n'a pas la charge qu'il avait à ce matin, et il aura bientôt arpenté la distance . . . Et qu'y n'en s'ra pas fâché! . . . Ah! dame! c'est qu'c'est un'bonne bête!
—Pouvez-vous nous prendre dans votre charrette, mon p'tit et moi? demanda Sikes passant le pot de bière à sa nouvelle connaissance.
—Oui, si vous partez de suite, reprit l'autre ôtant de ses lèvres la pinte, qu'il posa sur la table, est-ce que vous allez à Halliford?
—Je vais jusqu'à Shepperton, dit Sikes.
—Je suis votre homme jusqu'aussi loin que je vais moi-même, repartit le paysan. Tout est payé, Rebecca?
—Qui, répondit la fille, c'est Monsieur qui a payé.
—Dites: donc! poursuivit-il avec une gravité ridicule, ça n'peut pas aller comme ça, savez-vous?
—Pourquoi pas? reprit Sikes. Vous nous faites une honnêteté, je ne vois pas ce qui m'empêcherait de vous régaler d'une ou deux pintes de bière.
L'homme parut réfléchir profondément; après quoi, prenant ce dernier par la main, il lui déclara qu'il était un bon enfant; ce à quoi Sikes lui dit qu'il plaisantait, sans doute (ce que chacun aurait été tenté de croire, pour peu que l'homme eût été de sang-froid).
Après quelques paroles civiles de part et d'autre, ils prirent congé de la compagnie; et la servante ayant ramassé les pots et les verres qui étaient sur la table, s'en vint, les mains pleines, sur le seuil de la porte pour les voir partir.
Le cheval, à la santé duquel on avait bu il n'y avait qu'un instant, attendait patiemment à la porte. Olivier et Sikes, sans plus de cérémonie, montèrent dans la charrette à laquelle il était attelé; et l'homme, après avoir arrangé les guides et défié tous les assistants de trouver une pareille bête dans le monde entier, monta à son tour.
Alors le garçon de l'auberge ayant conduit le cheval au milieu de la route et ayant lâché la bride, celui-ci commença à faire un mauvais usage de la liberté qu'on lui donnait, en courant à travers la rue et en dansant sur ses pieds de derrière. À la fin cependant il partit au galop.
La nuit était venue, un brouillard humide s'élevait des marais d'alentour et de la rivière, il faisait un froid glacial, tout était morne et silencieux. Olivier, accroupi dans un coin, était travaillé par la peur. Enfin ils quittèrent la charrette, et, ayant pris à travers champs, ils se trouvèrent sur les bords de la rivière.
—La rivière! (pensa Olivier malade de frayeur.) Il m'a sans doute amené dans cet endroit écarté pour m'assassiner!
Il allait se rouler par terre et faire un dernier effort pour défendre ses jours, lorsqu'il s'aperçut qu'ils étaient devant une maison en ruines. Il y avait une fenêtre de chaque côté de la porte, elle n'avait qu'un seul étage, et, selon toute apparence, elle était inhabitée, car on n'y voyait point de lumière.
Sikes, tenant toujours Olivier par la main, s'avança doucement vers la masure et porta la main au loquet, qui céda à la pression. La porte s'ouvrit et ils entrèrent tous deux.
—Qui va là? s'écria une voix rauque aussitôt qu'ils eurent mis le pied dans le couloir.
—Ne fais pas tant de bruit! dit Sikes fermant la porte aux verrous. Eclaire-moi, Toby!
—Ah! c'est toi, vieux? reprit la même voix. Barney, allume donc la chandelle! Entends-tu, Barney? Introduis donc monsieur, et éveille-toi auparavant, s'il y a moyen!
L'individu qui parlait ainsi jeta sans doute un tire-bottes à la tête de celui à qui il s'adressait; car on entendit le bruit de quelque chose en bois qui tomba lourdement sur le plancher, lequel bruit fut suivi d'un grognement comme celui d'un homme à moitié endormi.
—M'entends-tu? cria la même voix. Guillaume Sikes est là dans le passage, et il n'y a personne pour le recevoir; tandis que tu es là à dormir comme si tu avais pris du laudanum à ton repas et rien de plus fort! Te trouves-tu mieux maintenant, ou faut-il que je te lance le chandelier de fer aux oreilles pour t'éveiller entièrement?
A peine ces mots furent-ils prononcés, qu'un frottement de savates sur le parquet se fit entendre, et qu'on aperçut d'abord une faible lueur provenant d'une porte à droite, puis le même individu qui nous a été décrit auparavant, comme parlant du nez et remplissant l'emploi de garçon, au cabaret de Saffron-Hill.
—Bosieur Sikes, s'écria Barney avec une joie feinte ou réelle, dodez-vous la peide d'endrer.
—Allons, passe le premier! dit Sikes poussant Olivier devant lui. Plus vite que ça, ou j'vas t'marcher sur les talons!
Ayant murmuré contre la lenteur de l'enfant, il le poussa rudement, et ils entrèrent dans une petite salle obscure et pleine de fumée, dont l'ameublement consistait en deux ou trois chaises cassées, une mauvaise table et un vieux sofa sur lequel, les pieds beaucoup plus haut que la tête, un homme, ayant une pipe de terre à la bouche, était étendu de son long. Il avait un habit couleur de tabac à priser, taillé dans le dernier genre, avec de larges boutons de cuivre, un gilet à fleurs d'une couleur vive, un pantalon de drap brun et une cravate jaune-orange.
Le sieur Crackit (car c'était lui) n'avait pas une grande quantité de tire-cheveux; mais ce qu'il en avait était d'une teinte rousse et frisé en longs bouchons dans lesquels il passait de temps en temps ses doigts malpropres ornés de grosses bagues communes. Il était au-dessus de la taille moyenne et avait les jambes un peu faibles; mais cette circonstance ne diminuait en rien son admiration pour ses bottes, qu'il contemplait avec une vive satisfaction.
—Eh bien! mon vieux! dit-il, tournant la tête vers la porte, je suis content de te voir . . . Je commençais à craindre que tu n'eusses renoncé à l'entreprise, et alors je me serais aventuré tout seul.
—Eh bien! s'écria-t-il avec surprise en se remettant sur son séant à la vue d'Olivier, qu'est-ce que c'est que ça?
—C'est le petit, répliqua Sikes approchant sa chaise du feu.
—Un des b'dits abbrendis de bosieur Fagin, s'écria Barney en ricanant.
—De Fagin, eh? repartit Toby regardant Olivier. Quel crâne jeune homme ça fera pour les poches des vieilles dames dans les églises. Il a une balle à faire fortune.
—En v'là assez! en v'là assez! reprit Sikes avec impatience. Et se penchant à l'oreille de son ami, il lui dit tout bas quelques mots qui excitèrent l'hilarité de celui-ci, et lui firent regarder Olivier avec une attention mêlée de curiosité.
—Maintenant, dit Sikes en se rasseyant, si vous aviez quelque chose à nous donner à manger et à boire en attendant, ça nous donnerait un peu d'courage,— à moi du moins. —Assis-toi là près du feu, petit, et r'pose-toi . . . car tu as encore à sortir avec nous cette nuit . . . quoique ce n'soit pas bien loin!
Olivier jeta sur Sikes un regard craintif; et, approchant un tabouret du feu, il s'assit, sa tête brûlante soutenue dans ses deux mains, sachant à peine où il était et ce qui se passait autour de lui.
Après un repas assez modeste, mais où l'on but beaucoup au succès de l'entreprise, les brigands s'endormirent. Olivier, assoupi au coin de la cheminée, croyait être encore rôdant dans les ruelles, lorsqu'il fut réveillé par Toby Crackit, qui se leva en s'écriant qu'il était une heure et demie.
En un instant les deux autres furent debout, et chacun s'occupa des préparatifs du départ. Sikes et son compagnon mirent chacun un grand mouchoir autour de leur cou, et endossèrent leurs redingotes, tandis que Barney, ouvrant une armoire, en tira plusieurs objets dont il emplit leurs poches à la hâte.
—Des bavards pour moi, Barney! dit Toby Crackit.
—Les voici! dit Barney montrant une paire de pistolets. Vous les avez chargés vous-même.
—C'est bon! poursuivit l'autre en les posant sur la table. Les persuadeurs?
—Je les ai, reprit Sikes.
—Rossignols, ciseaux à froid, lanternes sourdes, masques, rien n'est oublié? demanda Toby attachant, au moyen d'un crampon, une petite pince de fer en-dedans des basques de son habit.
—Nous avons tout ce qu'il nous faut, répliqua son compagnon. Prends ces petites badines qui sont là, Barney! . . . Nous voilà maintenant à notre affaire.
Disant cela, il prit un énorme gourdin des mains de ce dernier, qui, ayant donné l'autre à Toby, se mit à boutonner le collet d'Olivier.
—Maintenant, dit Sikes, donne-moi la main!
Olivier, étourdi tout à la fois par une marche inaccoutumée, par le grand air et par la liqueur qu'on l'avait forcé de boire, donna machinalement sa main à Sikes.
—Prends-lui l'autre main, Toby! dit Sikes. Toi, Barney, aie un peu l'œil au guet!
Ce dernier alla entr'ouvrir la porte et revint dire que tout était tranquille au-dehors. Les deux brigands sortirent avec Olivier au milieu d'eux; et Barney, ayant refermé la porte aux verrous, s'enveloppa comme auparavant et se rendormit bientôt.
Il faisait très sombre; le brouillard était beaucoup plus épais qu'il ne l'avait été au commencement de la nuit, et l'atmosphère était si humide que, bien qu'il ne tombât pas de pluie, les cheveux et les sourcils d'Olivier furent trempés en moins de rien. Ils passèrent le pont et parurent se diriger vers les lumières qu'il avait aperçues auparavant. Ils n'en étaient pas bien loin; et, comme ils marchaient assez vite, ils arrivaient bientôt à Chertsey.
—Traversons le pays! dit tout bas Sikes. N'y a personne dans les rues à c'te heure-ci.
Toby y consentit et ils enfilèrent la Grande-Rue, qui, à cette heure avancée de la nuit, était tout à fait déserte. Une faible lumière se montrait bien par-ci par-là à quelques fenêtres, et l'aboiement des chiens rompait parfois le profond silence de la nuit; mais il n'y avait personne dehors, et ils avaient passé les dernières maisons, quand deux heures sonnèrent à l'horloge de l'église. Alors, doublant le pas, ils prirent un chemin à droite, et, après cinq minutes de marche environ, ils s'arrêtèrent devant une maison isolée, entourée d'un mur, au haut duquel, sans se donner le temps de reprendre haleine, Toby Crackit grimpa en un clin d'œil.
—L'enfant ensuite! dit celui-ci. Hisse-le-moi, je le recevrai!
Avant qu'Olivier eût le loisir de se reconnaître, Sikes l'avait pris sous le bras, et au même instant Toby et lui étaient sur la pelouse l'autre côté Sikes ne tarda pas à les suivre, et ils s'acheminèrent vers la maison.
Et maintenant, pour la première fois, Olivier, presque fou de chagrin et de frayeur, devina que le vol et l'effraction (sinon le meurtre) étaient le but de l'expédition. Il joignit les mains involontairement et jeta un cri d'horreur; ses yeux se couvrirent d'un nuage, une sueur froide parcourut tout son être, les jambes lui manquèrent et il tomba sur ses genoux.
—Lève-toi! gronda Sikes tremblant de colère et tirant le pistolet de sa poche, lève-toi, ou j'te fais sauter la cervelle!
—Oh! pour l'amour de Dieu, laissez-moi aller! s'écria Olivier. Laissez-moi me sauver et mourir dans les champs! Je n'approcherai jamais de Londres; jamais, jamais! Oh! je vous en prie, ayez pitié de moi, et ne me forcez pas à voler! Pour l'amour de tous les saints qui sont au ciel, ayez pitié de moi!
L'homme à qui cet appel fut fait murmura un affreux jurement et il avait armé son pistolet, quand Toby, le lui arrachant, mit sa main sur la bouche de l'enfant et l'entraîna vers la maison.
—Tais-toi! dit celui-ci, ça n'servirait de rien ici! Dis encore un seul mot, et j'te ferai ton affaire moi-même avec un bon coup de ce gourdin sur la tête! Ça n'fait pas d'bruit et ça a l'avantage d'être aussi sûr et bien plus gentil. Allons, Guillaume, enfonce le volet . . . Il en a assez de ça, j'en réponds. J'en ai vu de plus hardis que lui, de son âge, faire la même chose, pendant une minute ou deux, par un froid comme celui-ci.
Sikes, maudissant Fagin d'avoir envoyé Olivier en une telle rencontre, fit usage du levier avec toute la force dont il était susceptible, sans pourtant faire trop de bruit: quelques secondes et un peu d'aide de la part de Toby suffirent pour que le volet tournât sur ses gonds.
C'était une petite fenêtre à cinq ou six pieds au-dessus du sol, éclairant une espèce de cellier situé sur le derrière de la maison et faisant face au passage d'entrée. L'ouverture en était si petite, que les commensaux de la maison n'avaient pas jugé nécessaire de la défendre plus sûrement; et pour tout le corps d'un enfant y pouvait bien passer. Un peu d'adresse et de pratique dans la profession du sieur Sikes mirent ce dernier à même de forcer le volet, qui fut ouvert en moins de rien.
—Maintenant, écoute bien ce que je m'en vais te dire, murmura Sikes tirant de sa poche une lanterne sourde et en dirigeant la lumière vers le visage d'Olivier, je m'en vais te passer de l'autre côté . . . Prends cette lanterne, monte les marches qui sont là devant toi . . .. Tu traverseras le vestibule et tu nous ouvriras la porte de la rue.
—Il y a les verrous du haut, que tu ne pourras pas atteindre, répliqua Toby, tu monteras sur une des chaises du vestibule. Il y en a trois, Guillaume, avec les armes de la vieille, au dos de chacune (une superbe licorne bleue avec une fourche d'or.)
—Tais ta langue, veux-tu! repartit Sikes d'un ton menaçant. La porte de l'appartement est ouverte, n'est-ce pas?
—Toute grande, reprit Toby après avoir regardé par la fenêtre pour s'en assurer. Le plus beau de tout cela, c'est qu'on la laisse toujours entrouverte, au moyen d'un crochet, pour que le chien, qui a son chenil ici quelque part, puisse aller et venir quand il ne dort pas. —Ah! ah! Barney vous l'a si joliment enjôlé cette nuit!
Quoique M. Crackit eût fait cette remarque à voix basse, Sikes lui ordonna impérieusement de se taire et de se mettre à la besogne. Celui-ci commença par poser la lanterne à terre, s'appuya la tête contre le mur au-dessous de la fenêtre, mit ses mains sur ses genoux; et Sikes, montant aussitôt sur ses épaules, passa Olivier les pieds en premier par la fenêtre, et le posa doucement à terre, sans cependant lâcher le collet de sa veste.
—Prends cette lanterne! dit Sikes mettant la tête à la fenêtre. Tu vois cet escalier devant toi?
Olivier, plus mort que vif, fit signe que oui, et Sikes, lui indiquant la porte de la rue avec le canon du pistolet, l'avertit froidement qu'il serait tout le temps à portée du coup, et que, s'il avait le malheur de broncher, il était mort.
—C'est l'affaire d'une seconde, poursuivit le brigand à voix basse. Aussitôt que je t'aurai lâché, fais ton devoir. Ecoutez!
—Qu'est-ce que c'est? demanda Toby.
Ils prêtèrent l'oreille avec la plus grande attention.
—Ce n'est rien, dit Sikes en lâchant Olivier. Allons, va!
Pendant le court espace de temps qu'il avait eu pour se reconnaître, l'enfant avait pris la ferme résolution (dût-il lui en coûter la vie) de courir en haut de l'escalier pour éveiller les gens de la maison et donner l'alarme. Plein de cette idée, il avança aussitôt, mais avec précaution.
—Viens ici! s'écria tout à coup Sikes, vite! vite!
Effrayé par cette exclamation soudaine de Sikes, au milieu du silence profond de la nuit, et par un cri perçant parti de l'intérieur, Olivier laissa tomber sa lanterne et ne sut s'il devait avancer ou reculer.
Le cri fut répété. Une lumière brilla sur le palier du vestibule. L'apparition sur l'escalier de deux hommes à moitié habillés et pâles de frayeur flotta devant ses yeux. Un éclair, une explosion, une fumée épaisse, un craquement quelque part, dont il ne put se rendre compte, et il chancela en arrière . . .
Sikes, qui avait disparu un instant, remit la tête à la fenêtre et reprit Olivier par le collet avant que la fumée ne se fût dissipée. Il tira un coup de pistolet aux deux hommes, qui commençaient déjà à battre en retraite, et enleva l'enfant.
—Tiens-moi donc mieux que ça! dit-il en le tirant par la fenêtre . . . Donne-moi un mouchoir, Toby! Ils l'ont atteint! Vite donc! Damnation! Comme cet enfant saigne!
Le carillon d'une sonnette se mêla au bruit des armes à feu et aux cris des gens de la maison, et Olivier se sentit emporté rapidement à travers la plaine. Alors les voix se perdirent dans le lointain. Un froid mortel s'empara de ses sens et il s'évanouit.
Il faisait un froid piquant; une couche épaisse de neige couvrait la terre et résistait au vent qui soufflait avec force, et qui, comme pour se dédommager de l'obstacle qu'il rencontrait, en balayait les monceaux qui s'étaient formés le long des murs et dans les coins, et, les éparpillant dans l'air, les laissait retomber en des milliers de papillotes.
Tel était l'aspect des affaires du dehors quand madame Corney (la matrone du dépôt de mendicité que nous avons fait connaître au lecteur comme le lieu de naissance d'Olivier), assise auprès du feu dans sa petite chambre, jeta les yeux avec un certain air de contentement sur une petite table ronde supportant un petit plateau garni de tous les petits objets nécessaires à la plus agréable collation que puisse faire une matrone: en effet, madame Corney allait se régaler d'une tasse de thé. Et comme, du coin de son feu (où la plus petite des bouilloires possibles chantait d'une petite voix flûtée une toute petite chanson,) la bonne dame regardait sur la table, sa satisfaction intérieure s'accrut visiblement: car elle sourit.
Elle venait de prendre sa première tasse, lorsqu'elle fut interrompue par quelqu'un qui frappa doucement à la porte de sa chambre.
—Entrez! dit-elle sèchement. Quelque vieille femme qui se meurt, sans doute? Elles choisissent toujours le moment où je suis à table, pour mourir, et jamais d'autre. Entrez! voulez-vous? et ne restez pas là une heure, la porte ouverte, pour me faire geler de froid! Voyons, qu'est-ce qu'il y a, maintenant?
—Rien, Madame, rien du tout, répliqua une voix d'homme.
—Dieu? s'écria la matrone d'un ton plus doux, est-ce vous, monsieur Bumble?
—À votre service, Madame! reprit le bedeau, qui, s'étant arrêté à la porte pour essuyer ses pieds et secouer la neige de dessus sa redingote, entra, son chapeau d'une main et un petit paquet de l'autre.
—Il fait bien froid, monsieur Bumble! dit la matrone.
—C'est vrai, Madame, répliqua le bedeau, c'est ce que j'appelle un temps antiparoissial. Nous avons distribué aujourd'hui, madame Corney, nous avons distribué, cette bienheureuse journée, environ vingt pains de quatre livres et un fromage et demi . . . et cependant ces gueux de pauvres ne sont pas encore contents!
—Oh! sans doute, reprit la dame humant son thé. Qu'est-ce donc qu'il faudrait pour les contenter?
—Madame Corney, dit le bedeau souriant d'un air capable, comme un homme qui a le sentiment de sa supériorité, les secours en-dehors du dépôt, —convenablement administrés,— vous comprenez, Madame, convenablement administrés, sont la sauvegarde des paroisses. Le grand principe de ce système que vous paraissez condamner est justement d'accorder aux pauvres ce dont ils n'ont pas besoin, afin de leur ôter l'envie de revenir à la charge.
—C'est assez bien vu, s'écria madame Corney. La farce n'est pas mauvaise, savez-vous!
—C'est comme je vous l'assure, Madame, reprit M. Bumble. Entre nous soit dit, voilà le grand principe . . . et c'est la raison pour laquelle vous voyez quelquefois dans ces bavards de journaux que des malades ont reçu pour tout secours quelques tranches de fromage. C'est une règle généralement adoptée par toute l'Angleterre au jour d'aujourd'hui. Cependant (poursuivit-il en défaisant son paquet) ce sont des secrets du métier qui ne sont connus que de nous autres fonctionnaires paroissiaux. Voici deux bouteilles d'oporto, Madame, que l'administration envoie pour l'infirmerie: c'est une bonne qualité de vin naturel, pur et sans mélange, qui n'est en bouteille que d'aujourd'hui, clair comme le son d'une cloche, et qui ne déposera pas, je vous l'assure.
Disant cela, il en prit une bouteille, qu'il présenta à la lumière, et qu'il secoua en même temps pour en prouver la bonté; et, les ayant posées toutes deux sur la commode, il plia le mouchoir qui les enveloppait, le mit soigneusement dans sa poche, et prit son chapeau comme pour s'en aller.
—Vous n'allez pas avoir trop chaud pour vous en retourner, monsieur Bumble! dit la matrone.
—C'est vrai, Madame, répliqua celui-ci relevant le collet de sa redingote, il fait un vent qui vous coupe les oreilles!
Madame Corney, jetant les yeux sur la bouilloire, les reporta ensuite sur le bedeau, qui se dirigeait vers la porte; et ce dernier s'étant mis à tousser, comme pour se préparer à lui souhaiter le bonsoir, elle lui demanda d'un air timide s'il ne voulait pas accepter une tasse de thé.
M. Bumble rebattit aussitôt le collet de sa redingote, posa sa canne et son chapeau sur une chaise, et approcha un siège de la table. En s'asseyant, son regard rencontra celui de la dame, qui baissa aussitôt les yeux. Il toussa de nouveau et sourit.
Madame Corney se leva pour prendre une autre tasse et une soucoupe dans le buffet, revint à sa place, et ce ne fut pas sans quelque émotion qu'elle versa une tasse de thé à son convive. M. Bumble toussa derechef, mais plus fort cette fois qu'il ne l'avait fait jusqu'alors.
—L'aimez-vous sucré, monsieur Bumble? demanda la matrone en prenant le sucrier.
—Vous avez un chat, Madame, à ce que je vois, dit M. Bumble apercevant un de ces animaux qui prenait ses ébats devant le feu; . . . et des petits aussi, si je ne me trompe?
—Je les aime tant, monsieur Bumble! Vous ne pouvez vous imaginer, repartit la matrone, ils sont si gais, si heureux, si drôles, que c'est tout à fait une société pour moi.
—Ce sont des animaux bien doux, Madame, répliqua le bedeau d'un air approbatif, si casaniers aussi!
—C'est bien vrai! poursuivit la dame avec enthousiasme. Ils sont si attachés à la maison, que c'est un plaisir en vérité!
—Madame Corney, dit M. Bumble d'un ton doctoral en marquant la mesure avec sa cuiller, remarquez bien ceci, Madame, qu'un animal, quel qu'il soit, qui vivrait avec vous, Madame, et qui ne serait pas attaché à la maison, serait nécessairement un âne, Madame.
Et là-dessus, il lui faisait une proposition de mariage, lorsqu'on frappa vivement à la porte de la chambre:
—Qui est là?
Une chose digne de remarque, comme pouvant servir d'exemple du pouvoir physique de la surprise sur la peur, c'est que la voix de madame Corney retrouva tout à coup son aspérité ordinaire.
—S'cusez, not'maîtresse, dit une vieille pauvresse entrouvrant la porte et montrant sa tête hideuse la vieille Sally se meurt.
—Qu'est-ce que ça peut me faire, à moi! demanda brusquement la matrone. Est-ce que j'y peux quelque chose?
—Oh! non, not'maîtresse! bien sûr que non! répliqua la pauvresse; personne n'y peut. N'y a plus d'espoir d'ailleurs. J'en ai tant vu mourir (des petits et des grands), que je sais bien quand n'y a plus de remède . . . Mais elle a quelque chose qui la tourmente; et, dans ses moments de raison, qui sont bien rares (car elle finit comme une chandelle), elle dit qu'elle a queuqu'chose à vous communiquer, et qu'il faut nécessairement que vous sachiez. Elle ne mourra jamais tranquille que vous ne soyez venue, not'maîtresse.
A cette nouvelle, la digne matrone murmura une foule d'invectives contre ces vieilles pauvresses qui ne pouvaient même pas mourir sans déranger, à dessein, leurs supérieures, et, s'enveloppant d'un châle épais, qu'elle jeta à la hâte sur ses épaules, elle pria M. Bumble d'attendre qu'elle fût de retour, en cas qu'il arrivât quelque chose d'extraordinaire. Alors, ayant dit à la vieille de marcher devant et de ne pas lui faire passer la nuit dans les escaliers, elle la suivit d'assez mauvaise grâce et en grondant tout le long du chemin.
M. Bumble, livré seul à lui-même, se conduisit étrangement: il ouvrit le buffet, compta les cuillers à thé, pesa les pinces du sucrier, examina un petit pot au lait pour s'assurer s'il était bien en argent, et quand il eut satisfait sa curiosité sur ce point, il mit son chapeau, sens devant derrière, et fit quatre fois le tour de la table en dansant gravement sur la pointe des pieds.
Après s'être livré à un exercice aussi ridicule, il remit son tricorne sur la chaise, et, se prélassant devant la cheminée, le dos tourné vers le feu, il parut occupé mentalement à faire l'inventaire du mobilier.
C'était bien une vraie messagère de mort qui était venue troubler ce calme et cette paix intérieure qui régnaient dans la chambre de la matrone: son corps était courbé par l'âge, ses membres paralysés tremblaient continuellement, sa démarche était lente; et la fixité de ses yeux, l'horrible expression de ses traits et le mouvement convulsif de ses lèvres lui donnaient plutôt l'apparence d'un portrait grotesque que d'une œuvre de la création.
La vieille femme monta l'escalier en chancelant et trotta, du mieux qu'elle put, le long des corridors, marmottant quelques paroles inintelligibles en réponse aux réprimandes de sa compagne. À la fin, obligée de s'arrêter pour respirer, elle remit sa lumière à celle-ci et suivit clopin-clopant, tandis que la matrone, plus alerte, alla droit à la chambre de la mourante.
C'était un misérable galetas sous la mansarde, éclairé par la lueur blafarde d'une lampe. Une vieille femme du dépôt était assise au chevet de la malade, et l'apprenti du pharmacien de la paroisse, debout devant la cheminée, s'amusait, avec un tuyau de plume, à se faire un cure-dents.
—Il ne fait pas chaud, madame Corney! dit celui-ci voyant entrer la matrone,
—C'est vrai, Monsieur, qu'y n'fait pas chaud, répliqua la matrone du ton le plus gracieux, en faisant la révérence.
—Vos fournisseurs devraient bien vous envoyer de meilleur charbon, dit l'apprenti pharmacien attisant le feu avec le fourgon; celui-ci ne convient pas du tout pour un froid aussi rigoureux.
En ce moment la conversation fut interrompue par un gémissement de la malade.
—Oh! fit le carabin se tournant aussitôt vers le lit, comme s'il eût tout à fait oublié la patiente: N, I, ni, c'est fini, madame Corney.
—C'est fini, n'est-ce pas? demanda la matrone.
—Si elle avait encore deux heures à vivre, ça me surprendrait bien, dit le jeune homme, actionné à finir la pointe de son cure-dents. Le système moral aussi bien que le physique est usé chez elle. Est-elle assoupie, ma bonne femme?
La garde, à qui cette question s'adressait, se pencha sur le lit pour s'en assurer, et répondit affirmativement par un signe de tête.
—Il est bien possible alors qu'elle s'en aille comme ça, si vous ne faites pas trop de bruit, dit le jeune homme . . . Posez la lumière à terre . . . Elle ne pourra pas la voir là, du moins.
La garde posa la lumière à terre en hochant la tête, donnant sans doute à entendre que la malade ne mourrait pas si aisément qu'on le pensait; et elle alla se rasseoir à côté de l'autre vieille, qui était rentrée sur ces entrefaites. La matrone s'enveloppa dans son châle avec un air d'impatience, et s'assit elle-même au pied du lit.
Le carabin, qui avait enfin achevé son cure-dents, le promena dans sa bouche pendant un bon quart d'heure qu'il resta planté devant le feu; après quoi, paraissant s'ennuyer, il souhaita à madame Corney beaucoup de plaisir, et s'en alla sur la pointe du pied.
Après être restée un quart d'heure dans cette position, madame Corney commença à s'ennuyer; et, voyant que la vieille s'obstinait à rester assoupie, elle allait sortir tout d'un bond, lorsque les deux femmes jetèrent un cri qui la fit se retourner. La malade s'était dressée sur son séant et leur tendait les bras.
—Qui est là? s'écria-t-elle d'une voix sourde.
—Chut! chut! dit l'une des deux vieilles en s'approchant du lit. Couchez-vous! couchez-vous!
—Je ne me recoucherai pas vivante! dit la malade en se débattant. Je veux qu'elle sache . . . Venez ici! plus près . . . que je vous dise tout bas à l'oreille.
Elle prit la matrone par le bras, et, l'attirant vers une chaise qui était à son chevet, elle l'y fit asseoir.
Elle allait parler, lorsque, jetant un regard autour d'elle, elle aperçut les deux vieilles, qui, le cou tendu et le corps en avant, prêtaient une oreille attentive à ce qu'elle allait dire.
—Faites-les sortir! continua-t-elle d'une voix léthargique. Vite! vite!
Les deux vieilles, s'écriant à qui mieux mieux et d'un commun accord, se plaignirent amèrement d'être méconnues par leur ancienne camarade, et protestèrent contre l'injustice qu'il y aurait à les en séparer à ses derniers moments; mais la matrone les poussa hors de la chambre, ferma la porte sur elles et vint se rasseoir au chevet de la malade.
—Maintenant, écoutez bien! dit la mourante d'une voix plus forte, comme pour exciter en elle une dernière lueur d'énergie. Dans cette chambre, —dans ce lit,— j'ai soigné, autrefois, une jeune créature qu'on avait amenée dans cette maison. Ses pieds, meurtris et déchirés par la marche, étaient couverts de sang et de poussière. Elle accoucha d'un garçon, et mourut. Attendez donc! En quelle année, déjà?
—Peu importe l'année! dit l'impatiente matrone. Eh bien! quoi, au sujet de cette jeune femme?
—Ah! murmura la malade retombant dans son premier assoupissement . . . Au sujet de la jeune femme, n'est-ce pas? À . . . à . . . son . . . sujet? —Ah! oui! (Elle pleura, jeta un cri perçant, et bondit sur son lit d'un air furieux; son visage devint pourpre et ses yeux lui sortaient de la tête.) —Je l'ai volée! . . . oui, c'est pourtant vrai . . . je l'ai volée! . . . Elle n'était pas encore froide! . . . Oui . . . je le répète . . . elle était encore tiède quand je l'ai volée!!!
—Volé quoi? . . . Pour l'amour de Dieu, parlez donc! s'écria la matrone faisant un mouvement, comme si elle eût voulu appeler du secours.
—M'y voici! répliqua la mourante mettant sa main sur la bouche de l'autre: la seule chose qu'elle avait. Elle manquait de tout . . .. de vêtements pour se couvrir et de pain pour subsister; . . . mais elle avait conservé précieusement dans son sein . . . C'était de l'or, je vous dis! . . . de l'or magnifique qui aurait pu lui sauver la vie!
—De l'or! répéta la matrone se penchant avidement sur le lit de la moribonde, à mesure que celle-ci retombait sur l'oreiller. Eh bien! quoi, après? Qui était la mère? En quel temps? À quelle époque? Parlez! parlez!
—Elle m'avait priée de le garder, poursuivit l'autre en poussant un profond soupir. Elle me l'avait confié comme étant la seule personne qui fût auprès d'elle à l'heure de son agonie. Je l'ai convoité dans mon cœur . . . je l'ai volé en pensée, lorsque je le lui ai vu autour du cou pour la première fois. —Et, qui pis est, j'ai peut-être la mort de l'enfant à me reprocher. Ils l'auraient certainement mieux traité s'ils avaient su tout cela.
—Su quoi? demanda la matrone. Parlez!
—Il ressemblait tant à sa mère, à mesure qu'il grandissait, ce cher petit (continua l'autre, sans prendre garde à la question), que chaque fois que je le voyais, je ne pouvais m'empêcher de penser à elle! Pauvre jeune fille! . . . pauvre petite! Elle était si jeune aussi! . . . Un si beau petit agneau! Attendez! . . . Je n'vous ai pas tout dit, n'est-ce pas? . . . Il me semble que j'ai encore quelque chose à vous dire!
—Oui! oui! répliqua la matrone penchant l'oreille pour saisir les paroles qui sortaient plus lentement de la bouche de la mourante. Dites vite, ou bien il ne serait plus temps!
—La mère (dit la mourante faisant un dernier effort pour donner à sa voix un diapason plus élevé), la mère, sentant s'approcher l'instant de son trépas, me dit à l'oreille que si son enfant venait au monde vivant, et qu'on pût l'élever, un jour viendrait où il pourrait, sans rougir, entendre prononcer le nom de sa pauvre jeune mère. Et vous, ô mon Dieu, ajouta-t-elle enjoignant ses mains si maigres et si délicates, que ce soit un garçon ou une fille, suscitez-lui des amis sur cette terre de douleur et d'exil; et prenez pitié d'un pauvre petit orphelin abandonné à la merci des étrangers!
—Le nom de l'enfant? demanda la matrone.
—On l'appelait Olivier, répondit la mourante d'une voix faible. L'or que j'ai volé était . . .
—Oh! oui, oui! qu'est-ce que c'était? s'écria vivement la matrone.
Comme elle se penchait avec empressement pour recevoir la réponse de la moribonde, celle-ci se remit lentement et avec roideur sur son séant, et empoignant à deux mains sa couverture, elle marmotta, d'une voix gutturale, quelques paroles inintelligibles et tomba sans vie sur l'oreiller.
—Roide morte! dit une des deux vieilles femmes, entrant précipitamment aussitôt que la porte fut ouverte.
—Et rien de rien, après tout! ajouta la matrone en s'en allant comme si de rien n'était.