XXVII. —Amende honorable pour une impolitesse faite à une dame que nous avons quittée de la manière la plus incivile dans le chapitre précédent.

Comme il ne serait nullement convenable à un humble auteur de faire attendre, le dos au feu et les mains sous les pans de sa redingote, un personnage aussi distingué que l'est un bedeau, et qu'il serait en outre peu galant de sa part de comprendre dans cet oubli des convenances une dame sur qui ce bedeau avait jeté l'espoir d'un mariage, l'historien fidèle dont la plume retrace cette histoire, sachant à quoi son devoir l'engage et ayant la plus grande vénération pour les personnes élevées aux plus hautes dignités, se hâte de leur rendre les honneurs qui leur sont dus et de les traiter avec tous les égards que leur rang dans le monde, et par conséquent leurs sublimes vertus réclament de lui.

M. Bumble avait recompté les cuillers à thé, pesé de nouveau les pinces à sucre, examiné plus attentivement le pot au lait et fait l'inventaire exact du mobilier, jusqu'à s'assurer de la qualité du crin qui recouvrait les chaises; et il avait recommencé ce manège jusqu'à cinq ou six fois avant de songer qu'il était temps que madame Corney rentrât. Une pensée en amène une autre; et comme on n'entendait pas le moindre bruit qui annonçât le retour de madame Corney, il vint à l'esprit de M. Bumble qu'il pourrait bien sans scrupule, et seulement pour passer le temps, satisfaire amplement sa curiosité en jetant un coup d'œil rapide dans la commode de la matrone.

Ayant mis l'oreille au trou de la serrure pour écouter si personne n'approchait, M. Bumble, commençant par le bas, prit connaissance des objets contenus dans trois grands tiroirs remplis de linge et de vêtements du dernier goût serrés bien précieusement entre deux couches de journaux parsemés de fleur de lavande sèche; ce qui parut lui causer une grande satisfaction.

Arrivé au petit tiroir de droite du haut, sur lequel était la clef, et ayant vu une petite boîte fermée au cadenas, il la secoua; et comme il en sortit un son agréable, comme celui d'argent monnayé, M. Bumble retourna gravement autour du feu, où, ayant repris sa première attitude, il se dit, à part lui, d'un air déterminé:

—Allons! c'en est fait, je lui demanderai d'être mon épouse.

A ce moment, madame Corney rentra précipitamment dans la chambre, se jeta sur une chaise auprès du feu et parut respirer à peine.

—Madame Corney! dit M. Bumble se penchant sur l'épaule de la matrone. Qu'avez-vous, Madame! . . . Vous est-il arrivé quelque chose, Madame? répondez-moi, je vous prie! . . . Je suis sur . . . sur . . . Et comme dans son trouble il ne put trouver sur-le-champ le mot épines: sur des bouteilles cassées ajouta-t-il.

—Oh! monsieur Bumble! s'écria la dame; j'ai été horriblement bouleversée!

—Bouleversée, Madame! s'écria à son tour M. Bumble. Et qui a été assez hardi pour? . . . Je m'en doute, dit-il se reprenant avec dignité. C'est sans doute ces audacieuses pauvresses?

—C'est affreux d'y penser! dit la dame frissonnant d'horreur.

—Alors, n'y pensez plus, Madame! reprit M. Bumble.

—Je ne puis pas m'en empêcher, dit celle-ci d'une voix entrecoupée par les sanglots.

—Prenez quelque chose, Madame, dit le bedeau, un peu de ce vin!

—Je n'en prendrais pas pour tout l'or du monde! répliqua madame Corney. O Dieu! Dieu! La tablette du haut . . . dans le coin à droite. O Dieu! (En même temps la bonne dame montrant du doigt le buffet d'un air distrait paraissait en proie à des convulsions intérieures.)

M. Bumble courut au buffet; et saisissant sur la tablette en question la bouteille qui lui avait été indiquée d'une manière si vague, il remplit une tasse à thé de la liqueur qu'elle contenait et la porta aux lèvres de la matrone.

—Je me sens mieux, maintenant, dit celle-ci se laissant aller sur le dos de sa chaise après avoir vidé la tasse à moitié.

—C'est de la menthe, dit madame Corney d'une voix languissante, en souriant agréablement au bedeau. Goûtez-y. Il n'y a pas que de la menthe, il y a encore autre chose avec.

M. Bumble goûta le breuvage d'un air douteux, fit claquer ses lèvres, le porta de nouveau à sa bouche et vida entièrement la tasse.

—C'est très fortifiant, dit madame Corney.

—C'est très bon, Madame! reprit le bedeau. (Disant cela, il s'assit auprès de la matrone et lui demanda avec un air d'intérêt ce qui lui était arrivé.)

—Rien du tout, répondit madame Corney. Je suis une simple et faible créature!

—Vous n'êtes pas faible, Madame! reprit M. Bumble approchant sa chaise de celle de la matrone. Êtes-vous une faible créature, madame Corney?

—Nous sommes tous, tant que nous sommes, de faibles créatures! dit madame Corney avançant une maxime générale.

—C'est vrai, dit le bedeau.

Cette réponse fut suivie d'un silence de quelques minutes.

—Cette chambre est très confortable, Madame! dit M. Bumble jetant un regard autour de lui. Une seule autre pièce avec celle-ci ferait un joli petit logement!

—Ce serait trop pour une personne seule, répliqua la dame.

—Oui, mais pas pour deux, repartit M. Bumble. Hein! madame Corney?

A ces paroles du bedeau, madame Corney baissa la tête, et M. Bumble en fit autant pour voir le visage de la matrone.

—L'administration vous alloue le charbon, n'est-ce pas, madame Corney? demanda M. Bumble.

—Ainsi que la chandelle, reprit madame Corney.

—Le charbon, la chandelle et le loyer, qui plus est? dit M. Bumble. Oh! madame Corney, quel ange vous êtes!

Celle-ci ne put résister à un transport si doux.

—Une perfection si paroissiale! s'écria M. Bumble avec ravissement. Vous savez, que M. Slout est plus mal ce soir?

—Je sais cela, répondit la dame d'un air timide.

—Le médecin dit qu'il ne passera pas la semaine, poursuivit M. Bumble. Il est le maître de cet établissement . . . Sa mort va laisser une place vacante . . . cette place doit être remplie . . . Oh! madame Corney, quelle brillante perspective! . . . Quelle occasion favorable d'unir deux cœurs qui s'aiment et de se mettre en ménage!

Madame Corney sanglota.

—Le petit mot, voyons! dit M. Bumble.

—Ou . . . ou . . . oui! dit en soupirant la matrone.

—Encore un autre mot! poursuivit le bedeau. Remettez-vous de vos douces émotions pour un seul mot de plus! À quand le mariage?

Madame Corney essaya deux fois de parler, et deux fois la parole expira sur ses lèvres. Enfin, s'armant de courage, elle dit que ce serait aussitôt qu'il le voudrait, et qu'il était un être irrésistible.

Les choses ainsi arrangées à l'amiable et à la satisfaction des deux parties, l'accord fut solennellement ratifié dans une autre tasse de menthe, que l'agitation et le trouble de la dame avaient rendue nécessaire. Pendant ce temps-là, celle-ci apprit à M. Bumble la mort de la vieille femme.

—Fort bien! dit le bedeau humant sa liqueur. Je vais aller chez Sowerberry en m'en retournant, et je lui dirai de passer ici demain matin. Est-ce là ce qui vous a effrayée?

—Ce n'était rien d'extraordinaire, cher ami, dit la dame d'un air évasif.

—Il faut pourtant bien qu'il y ait eu quelque chose, ma bonne, répliqua le bedeau. Ne voulez-vous pas le dire à votre Bumble?

—Pas maintenant, reprit la dame; un de ces jours . . . quand nous serons mariés.

—Quand nous serons mariés s'écria M. Bumble. Serait-ce quelque impudence de la part d'un de ces audacieux pauvres?

—Non, non, repartit aussitôt la matrone.

Alors M. Bumble retroussa le collet de son habit, il brava de nouveau le vent froid de la nuit, non pas toutefois sans s'être arrêté quelques instants dans la cour des pauvres (celle des hommes, bien entendu), pour les brutaliser un peu, dans le but seulement d'essayer s'il pourrait remplir, avec toute la sévérité voulue, la place de maître du dépôt de mendicité.

Ayant acquis la certitude qu'il en avait toutes les qualités requises, il quitta l'établissement le cœur joyeux et plein d'espoir; et la brillante perspective de sa future promotion occupa son esprit jusqu'à ce qu'il fut arrivé devant la boutique de l'entrepreneur des funérailles.

Comme M. et madame Sowerberry étaient allés passer la soirée quelque part, Noé Claypole, qui n'était jamais disposé à se donner plus d'exercice qu'il n'en faut pour boire et pour manger, n'avait pas encore fermé la boutique quoique l'heure à laquelle on la fermait ordinairement fût passée depuis longtemps. M. Bumble frappa sur le comptoir avec sa canne à plusieurs reprises; mais, n'obtenant point de réponse et apercevant de la lumière à travers la croisée de la petite salle, il prit la liberté de regarder pour voir ce qui se passait, et quand il eut vu ce qui se passait il ne fut pas peu surpris.

La nappe était mise pour le souper, et la table était couverte de pain, de beurre, d'assiettes, de verres, d'un pot rempli de porter et d'une bouteille de vin. À un bout de la table, Noé Claypole se prélassait dans un fauteuil. À son côté était Charlotte prenant d'un petit baril des huîtres qu'elle ouvrait et que le susdit jeune homme avalait avec une avidité remarquable. Une rougeur un peu plus qu'ordinaire dans la région de son nez, et une sorte de clignotement dans son œil droit annonçaient assez clairement qu'il était un tant soit peu loriole.

—En voici une bien grasse et qui paraît bien délicieuse, dit Charlotte. Goûtez-y, Noé! . . . Allons, plus que celle-ci!

—Quelle chose délicieuse qu'une huître! dit le sieur Claypole après l'avoir avalée. Quel dommage que d'en manger trop, ça pourrait faire du mal! . . . n'est-ce pas, Charlotte?

—C'est une chose inouïe! dit celle-ci.

—Sans doute; c'est une vraie cruauté! reprit M. Claypole. Est-ce que vous n'aimez pas les huîtres, vous, Charlotte?

—Je n'en suis pas folle, répondit Charlotte; j'aime mieux vous les voir manger, Noé, que de les manger moi-même, mon cher.

—Que c'est drôle! reprit Noé d'un air pensif.

—Encore une? dit Charlotte. Celle-ci a une si belle barbe!

—Je n'en prendrai pas davantage! . . . Ça m's'rait impossible d'ailleurs! . . . dit Noé. J'en suis vraiment fâché.

—Eh bien! dit M. Bumble entrant brusquement dans la salle.

Charlotte jeta un cri et se cacha le visage dans son tablier, tandis que le sieur Claypole, se contentant seulement de retirer ses jambes de dessus les bras du fauteuil, regarda le bedeau avec une terreur bachique.

—Silence! cria le bedeau d'un air sévère. Descendez à votre cuisine, Mademoiselle! . . . et vous, Noé, fermez la boutique et ne soufflez mot jusqu'à ce que votre maître revienne! . . . Et lorsqu'il sera de retour, dites-lui d'envoyer demain matin une bière pour une vieille femme du dépôt! Vous comprenez, Monsieur?

Disant cela, le bedeau sortit gravement de la boutique de l'entrepreneur.

XXVIII. —Suite des aventures d'Olivier.

—Que les cinq cent millions de loups vous déchirent le gosier! murmura Sikes grinçant des dents. Si j'en tenais quelques-uns d'entre vous, vous n'en hurleriez que plus fort!

En faisant cette imprécation avec toute la fureur dont il était susceptible, il s'arrêta un instant pour poser le pauvre blessé sur son genou, et il tourna en même temps la tête pour voir à quelle distance il était de ceux qui le poursuivaient.

C'était chose assez difficile au milieu de la nuit et d'un épais brouillard; mais les cris confus des hommes qui étaient à sa poursuite et l'aboiement des chiens du voisinage, éveillés par le tocsin, retentissaient de tous côtés.

—Arrête-toi, vil poltron! cria le brigand à Toby Crackit, qui, faisant le meilleur usage qu'il pouvait de ses jambes, avait déjà beaucoup d'avance sur lui: arrête!

Toby ne se le fit pas répéter une troisième fois. Peu certain d'être hors de la portée du coup de pistolet, et sachant d'ailleurs que Sikes n'était pas d'humeur à plaisanter, il s'arrêta tout court.

—Viens donner la main à cet enfant! gronda-t-il d'un air furieux à son acolyte. Allons donc!

Toby fit mine de revenir sur ses pas, tout en témoignant d'une voix basse et étouffée par la peur l'extrême répugnance avec laquelle il se rendait à l'injonction de son ami.

—Plus vite que ça! murmura Sikes déposant l'enfant sur le bord d'un fossé qui était à ses pieds et dans lequel il n'y avait point d'eau. Ne va pas t'amuser à faire le nigaud avec moi!

Au même instant le bruit s'accrut; et Sikes, regardant de nouveau autour de lui, s'aperçut que les hommes qui s'étaient mis à leur poursuite escaladaient la barrière du champ dans lequel il était lui-même, et qu'une couple de chiens les devançait.

—Nous sommes flambés, Guillaume! s'écria Toby. Laisse-là la moutard et montrons-leur nos talons!

Ayant dit cela, le sieur Crackit, préférant courir la chance d'être tué par son ami à la certitude d'être pris par l'ennemi, partit tout d'un trait et courut à toutes jambes.

Sikes frappa du pied de colère, jeta un coup d'œil rapide autour de lui, étendit sur Olivier le collet dont il l'avait affublé à la hâte, et, courant le long du fossé pour donner le change à ceux qui le poursuivaient en détournant leur attention de l'endroit où était Olivier, il s'arrêta au coin de la haie, déchargea son pistolet en l'air et s'enfuit.

—Ohé! ohé! cria une voix tremblante dans le lointain. Pincher! Neptune! ici! ici!

Les chiens, qui avaient cela de commun avec leurs maîtres, qu'ils ne semblaient avoir aucun goût pour le genre d'amusement auquel ils se livraient, obéirent volontiers à la voix qui les rappelait, et trois hommes qui, pendant ce temps, avaient fait quelques pas dans la prairie, s'arrêtèrent pour tenir conseil entre eux.

—Mon avis, ou pour mieux dire mon ordre, est (dit le plus gros des trois) que nous retournions tout de suite à la maison.

—Je me conforme volontiers à tout ce qui peut faire plaisir à M. Giles, dit un autre plus petit et encore plus joufflu que le premier, et qui était tout à la fois très pâle et très poli (comme le sont ordinairement les gens qui ont peur).

—Je ne voudrais pas passer pour être incivil, Messieurs, dit le troisième (celui-là même qui avait appelé les chiens). M. Giles doit savoir que . . .

—Certainement, reprit le gros joufflu; et, quoi que puisse dire M. Giles, ce n'est pas à nous à le contredire. Non, sans doute, je connais ma position, Dieu merci, je connais ma position.

À dire le vrai, le petit joufflu semblait connaître sa position, et savait fort bien qu'elle n'était nullement à envier, car les dents lui claquaient en parlant.

—Vous avez peur, Brittles? dit M. Giles.

—Bien sûr que non! répondit l'autre.

—Je vous dis que vous avez peur! reprit Giles.

—Ça n'est pas vrai, monsieur Giles! répliqua Brittles.

—Vous en avez menti, Brittles, dit à son tour M. Giles.

Les compagnons s'arrêtèrent et se mirent à discuter; ils sentaient qu'ils avaient peur; ils s'accusaient mutuellement de poltronnerie; mais personne ne voulait avouer ce qu'il éprouvait. Ils se regardèrent, et, d'un commun accord, sans se rien dire, ils coururent en toute hâte vers la maison, jusqu'à ce que M. Giles, qui était le plus poussif et qui s'était armé d'une fourche, eut insisté sur la nécessité de s'arrêter.

—C'est étonnant, dit-il, lorsqu'il se fut justifié à leurs yeux, tout ce qu'un homme peut faire quand il a la tête montée! J'aurais commis un meurtre, j'en suis sûr, si j'avais tenu un de ces brigands! . . .

Comme les deux autres pensaient de même, et qu'à son instar ils s'étaient apaisés tout à coup, ils firent des réflexions philosophiques sur la cause de ce changement soudain dans leur caractère.

—Je sais bien ce que c'est! dit M. Giles, c'est la barrière!

—Cela pourrait bien être! s'écria Brittles saisissant l'idée.

—Vous pouvez en être sûrs, reprit Giles, que c'est la barrière qui a produit ce changement en nous. J'ai senti tout mon courage s'en aller, tandis que je l'escaladais.

Par une de ces coïncidences extraordinaires, il se trouva que les deux autres avaient éprouvé la même sensation dans le même moment; de sorte qu'il n'y eut plus à douter que c'était la barrière, surtout lorsqu'ils se furent rappelé que ce fut au moment de l'escalader qu'ils aperçurent les voleurs.

Le colloque avait lieu entre les deux hommes qui avaient surpris les brigands, et un chaudronnier ambulant qui avait couché sous un hangar, et qui, éveillé par le bruit, s'était joint, de concert avec ses deux chiens, au nombre des poursuivants. M. Giles était à la maison en la double qualité de sommelier et de maître d'hôtel; et Brittles était un homme de peine qui, entré tout jeune au service de la vieille dame, était traité comme un enfant qui promet beaucoup, bien qu'il eût passé la trentaine.

S'encourageant ainsi réciproquement par leurs paroles, tout en se serrant cependant le plus près possible l'un de l'autre, tremblant de tous leurs membres et jetant un regard effrayé autour d'eux chaque fois qu'une bouffée de vent agitait le feuillage, nos trois hommes coururent chercher leur lanterne, qu'ils avaient laissée au pied d'un arbre dans la crainte qu'elle n'indiquât aux voleurs la direction dans laquelle ils devaient tirer, et ils regagnèrent la maison au pas de course. Ils étaient déjà bien loin qu'on eût pu voir encore leurs ombres vacillantes se projeter dans la distance et se balancer légèrement, de même qu'une vapeur qui s'exhale d'un terrain humide.

Enfin un léger cri de douleur rompit le silence qui durait depuis si longtemps, et en même temps l'enfant s'éveilla. Son bras gauche pendait nonchalamment à son côté, et le mouchoir qui l'enveloppait était teint de sang. Il était si faible qu'il eut beaucoup de peine à se mettre sur son séant; et lorsqu'il en fut venu à bout, il jeta autour de lui un regard languissant, comme pour implorer du secours, et il sanglota amèrement. Transi de froid et épuisé de fatigue, il essaya de se lever; mais il retomba sur le gazon.

Lorsqu'il fut revenu de l'état de stupeur dans lequel il avait été si longtemps plongé, Olivier, sentant une faiblesse mortelle le gagner jusqu'au cœur, comprit qu'il mourrait indubitablement là s'il ne cherchait les moyens d'en sortir; en conséquence, il fit un nouvel effort pour se remettre sur pied et essaya de marcher. D'abord il chancela comme un homme pris de vin; puis, rassemblant le peu de forces qui lui restaient, il avança machinalement, sa tête penchée sur sa poitrine et ses jambes fléchissant sous le poids de son corps.

Alors une foule d'idées confuses et bizarres vint assiéger son esprit. Il lui sembla être encore entre Sikes et Crackit, qui se disputaient à son sujet; leurs propres paroles résonnaient à ses oreilles, et les efforts qu'il fit pour ne pas tomber ayant forcé son attention, il se surprit à leur parler.

Il avança ainsi clopin-clopant, se traînant du mieux qu'il put et comme par instinct entre les barreaux des barrières et à travers les trouées des haies, jusqu'à ce qu'il eût rejoint la grande route, et alors la pluie commença à tomber si fort qu'elle le fit sortir de sa rêverie.

Il regarda autour de lui, et vit qu'à peu de distance il y avait une maison qu'il pourrait peut-être atteindre. L'état déplorable dans lequel il était exciterait sans doute la compassion; et quand bien même il en serait autrement (pensait-il en lui-même), il vaut mieux mourir tout près d'êtres humains qu'au milieu des champs. Il réveilla tout son courage et dirigea ses pas chancelants vers la maison.

A mesure qu'il en approchait, il eut un pressentiment qu'il l'avait déjà vue auparavant: il ne s'en rappelait aucunement les détails; mais la forme et l'ensemble ne lui étaient pas inconnus.

Ce mur de clôture! . . . sur le gazon, de l'autre côté, dans le jardin, il s'était jeté à genoux pour implorer la pitié des deux brigands! . . . C'était bien la même maison qu'ils avaient tenté de piller!

Olivier fut si effrayé lorsqu'il eut reconnu l'endroit, qu'oubliant un instant la douleur que lui causait sa blessure, il ne songea plus qu'à fuir. Fuir, il pouvait à peine se soutenir sur ses jambes; et eut-il joui d'ailleurs de toute la vigueur et de la légèreté qu'on a ordinairement à son âge, où aurait-il pu fuir? Il poussa la porte du jardin, qui tourna sur ses gonds, marcha sur la pelouse, monta les marches du perron, frappa doucement à la porte, et, ses forces l'abandonnant tout à coup, il tomba contre un des piliers du portique.

Il se trouva que, dans le même temps, M. Giles, Brittles et le chaudronnier, après toutes les fatigues et les terreurs de la nuit, se restauraient dans la cuisine avec une tasse de thé et quelques friandises. Non pas qu'il fût dans l'habitude de M. Giles de souffrir une trop grande familiarité chez ses inférieurs, envers lesquels, au contraire, il se comportait ordinairement avec une fierté bienveillante qui ne pouvait manquer de leur rappeler sa supériorité sur eux dans le monde; mais les voleurs, les coups de pistolet et la crainte de la mort rapprochent les distances et rendent tous les hommes égaux: aussi M. Giles, assis devant le feu, les pieds posés sur le cendrier et le bras gauche appuyé sur la table, racontait minutieusement toutes les circonstances de l'attentat, tandis que ses auditeurs (et principalement la servante et la cuisinière) écoutaient avec le plus vif intérêt.

—Je disais donc que je crus entendre du bruit, poursuivit Giles. Je me dis comme ça, d'abord: C'est une illusion; et je me disposais à me rendormir, quand j'entendis de nouveau le même bruit, mais plus distinctement.

—Quelle sorte de bruit? demanda la cuisinière.

—Comme qui dirait une espèce de bruit sourd, dit M. Giles regardant autour de lui d'un air effaré; comme quelque chose que l'on brise.

—Ou plutôt comme une barre de fer qu'on limerait avec une râpe à noix muscade, dit Brittles.

—Je ne dis pas, peut-être bien quand vous avez entendu; mais au moment que je veux dire, moi, c'était un bruit de quelque chose que l'on brise, reprit M. Giles. Je soulève ma couverture (continua-t-il en repoussant la nappe), je me mets sur mon séant et je prête l'oreille.

—Dieu! s'écrièrent simultanément la cuisinière et la servante se rapprochant l'une de l'autre.

—J'entends le même bruit, mieux que jamais, reprit M. Giles, et je me dis comme ça en moi-même: Bien sûr qu'on force une porte ou une fenêtre. Que faire? Je m'en vais appeler Brittles et empêcher ce pauvre garçon d'être assassiné dans son lit; sans quoi (que j'me dis en moi-même) il serait bien dans le cas de se laisser couper la gorge, d'une oreille à l'autre, sans seulement s'en apercevoir.

Tous les yeux se tournèrent vers Brittles qui, la bouche béante, fixa les siens sur Giles avec une expression de terreur.

—Je rabaisse ma couverture, dit ce dernier rejetant la nappe, et regardant fixement la cuisinière et la servante, je sors doucement du lit, j'enfile mes pantoufles, je m'empare du pistolet chargé que je monte tous les soirs avec moi dans le panier à l'argenterie, et je vais tout doucement sur la pointe du pied à la chambre de ce pauvre Brittles. Brittles! que je lui dis en l'éveillant, n'ayez pas peur!

Et M. Giles, joignant l'action à la parole, s'était levé de sa chaise et avait déjà fait deux ou trois pas les yeux fermés, quand, tressaillant tout à coup, aussi bien que toute la compagnie, il revint bien vite à sa place. La cuisinière et la servante jetèrent un cri perçant.

—On a frappé, dit Giles prenant un air tout à fait calme . . . Allez ouvrir, quelqu'un de vous!

Personne ne bougea.

—Il me semble bien étonnant qu'on frappe à la porte à une telle heure, dit M. Giles observant l'extrême pâleur qui régnait sur tous les visages et paraissant lui-même en butte aux effets d'une frayeur peu commune; mais il faut ouvrir cependant quelqu'un de vous! . . . Vous m'entendez?

En parlant ainsi, M. Giles regardait Brittles; mais ce jeune homme, naturellement modeste, ne se considérant pas comme quelqu'un, pensa avec raison que la remarque de son supérieur ne pouvait s'adresser à lui, et il garda le silence. M. Giles voulut faire un appel au chaudronnier; mais celui-ci s'était soudainement endormi. Quant aux deux femmes, il ne fallait pas y penser.

—Si Brittles voulait seulement entr'ouvrir la porte en présence de témoins, dit M. Giles après un moment de silence, j'en serais un, pour ma part.

—Et moi aussi, dit le chaudronnier s'éveillant aussi subitement qu'il s'était endormi.

Brittles se rendit à ces conditions; et nos trois amis, après que les volets furent ouverts, s'étant un peu rassurés en voyant qu'il faisait grand jour, s'acheminèrent vers la porte d'entrée, précédés des deux chiens et accompagnés des deux femmes, qui, n'osant pas rester seules dans la cuisine, formaient l'arrière-garde.

Ces précautions une fois prises, M. Giles s'empara du bras du chaudronnier, afin de l'empêcher de se sauver (à ce qu'il dit, du moins en plaisantant) et donna ordre d'ouvrir la porte. Brittles obéit; et nos gens, se pressant les uns contre les autres et regardant avec une avide curiosité chacun par-dessus l'épaule de son voisin, ne virent d'autre objet plus formidable que le pauvre petit Olivier, qui, épuisé de fatigue et interdit à la vue de tant de personnes, leva les yeux langoureusement et implora du regard leur compassion.

—Un petit garçon! s'écria M. Giles repoussant vaillamment le chaudronnier au fond du vestibule. Qu'est-ce que tu veux, toi, hein? Regarde donc un peu, Brittles! . . . ne vois-tu pas?

Brittles, qui s'était tenu derrière la porte pour l'ouvrir, n'eut pas plus tôt aperçu Olivier, qu'il poussa un grand cri. M. Giles, saisissant l'enfant par une jambe et par un bras (fort heureusement celui qui n'était pas fracassé), l'entraîna dans le vestibule et le coucha tout de son long sur le parquet.

—Le voici! cria Giles de toutes ses forces en se penchant sur la rampe de l'escalier. Voici un des voleurs, Madame!

Les deux servantes montèrent l'escalier quatre à quatre pour porter cette heureuse nouvelle à leurs maîtresses; et le chaudronnier fit tous ses efforts pour rappeler Olivier à la vie, de peur qu'il ne vint à mourir avant d'être pendu. Au milieu de tout ce remue-ménage, on entendit une douce voix de femme qui apaisa le bruit en un instant.

—Giles! murmura la voix du haut de l'escalier.

—Me voici, Mademoiselle, répliqua celui-ci; ne craignez rien, Mademoiselle, je n'ai pas beaucoup de mal! . . .

—Chut! reprit la jeune demoiselle, vous effrayez ma tante autant que les voleurs eux-mêmes. Le pauvre homme est-il dangereusement blessé?

—Furieusement, Mademoiselle, repartit Giles avec un air de complaisance et de satisfaction intérieure.

—On dirait qu'il se meurt, Mademoiselle, cria Brittles de la même manière qu'auparavant. Ne voulez-vous pas le voir, Mademoiselle, avant qu'il ne? . . .

—Chut! ne faites pas de bruit, mon ami, dit la demoiselle. Attendez un instant, que je parle à ma tante.

D'un pas aussi doux que sa voix, la jeune fille s'éloigna légèrement, et revint bientôt donner l'ordre de transporter le blessé dans la chambre de M. Giles, avec tous les soins possibles. Elle dit en même temps à Brittles de seller le bidet et de se rendre sur-le-champ à Chertsey, d'où il devait envoyer en toute hâte un constable et un médecin.

—Mais ne voulez-vous pas le voir auparavant, Mademoiselle demanda M. Giles avec autant d'orgueil que si Olivier eût été quelque oiseau d'un rare plumage qu'il aurait abattu adroitement. Ne désirez-vous pas seulement l'entrevoir?

—Non, pas maintenant, pour tout au monde, répondit la jeune fille. Pauvre malheureux! Oh! traitez-le avec bonté, Giles . . . ne fût-ce que pour l'amour de moi!

Comme la demoiselle se retira après avoir dit ces mots, le vieux serviteur leva les yeux sur elle avec autant d'orgueil et d'admiration que si c'eût été sa propre fille; et se penchant sur Olivier, il l'aida à se relever, et le porta à sa chambre avec tout le soin et la sollicitude d'une femme.

XXIX. —Caractère des commensaux de la maison où se trouve Olivier. —Ce qu'ils pensent de lui.

Dans une jolie salle, dont l'ameublement toutefois annonçait la mode et le confort du bon vieux temps, plutôt que le luxe et l'élégance de nos jours, deux dames, assises à une table, prenaient leur déjeuner. M. Giles, habillé tout en noir, les servait, et s'était placé à une distance à peu près égale de la table et du buffet, le corps droit, la tête haute et penchée un tant soit peu sur une épaule. La jambe gauche en avant et la main droite dans la poche de son gilet, tandis que la gauche tenant un plateau pendait à son côté, il avait l'air d'un homme confiant en son propre mérite, et ayant le sentiment intérieur de son importance.

L'une des deux dames était déjà fort avancée en âge, et pourtant elle était aussi droite que le dossier élevé de sa chaise de chêne. Un air de bienveillante dignité régnait dans sa personne. Les mains jointes et posées sur le bord de la table, elle fixa sur sa jeune compagne des yeux qui conservaient encore toute la vivacité du jeune âge.

L'autre (la plus jeune) était à la fleur du printemps de la vie. Elle n'avait pas plus de dix-sept ans.

Levant les yeux par hasard, au moment où la vieille dame la contemplait en silence, elle rejeta en arrière ses cheveux, qui étaient simplement tressés sur son front, et il y avait dans son regard tant de douceur et d'affection qu'on n'eût pu s'empêcher de l'aimer en la voyant.

La vieille dame sourit; mais son cœur était plein, et elle essuya une larme en même temps.

—Il y a plus d'une heure que Brittles est parti, n'est-ce pas? demanda-t-elle après un moment de silence.

—Une heure et douze minutes, Madame, répondit Giles tirant de son gousset une montre d'argent assujettie par un ruban noir passé autour du cou.

—Il va toujours si lentement! observa la vieille dame.

—Brittles a toujours été un garçon très lent, Madame, répliqua le serviteur, comme s'il eût voulu faire observer que, puisqu'il y avait plus de trente ans que Brittles était ainsi, il n'y avait pas de raison pour qu'il devint jamais vif.

—Il va de pis en pis, je pense, dit la dame.

—Il n'est pas du tout excusable, s'il s'arrête pour jouer avec d'autres garçons, dit en riant la jeune demoiselle.

M. Giles réfléchissait s'il devait se permettre un sourire approbateur, lorsqu'un gig s'arrêta devant la porte du jardin, et il en descendit un gros monsieur qui, entrant tout droit sans se faire annoncer, faillit, dans sa précipitation, culbuter M. Giles et la table du déjeuner.

—A-t-on jamais vu! s'écria le gros monsieur. Ma chère madame Maylie! Est-il possible! Et au milieu de la nuit, encore! . . . Je n'ai jamais vu chose pareille!

Disant cela, il tendit affectueusement sa main aux deux dames; et s'étant assis auprès d'elles, il s'informa de leur santé.

—Je suis étonné que vous ne soyez pas mortes de frayeur, poursuivit-il. Pourquoi n'avez-vous pas envoyé me prévenir? Mon domestique fût venu aussitôt . . . et moi-même avec mon jeune homme ou toute autre personne, nous nous serions fait un plaisir en pareille circonstance . . . Quand j'y pense!  . . . chose si imprévue! Et au milieu de la nuit, qui pis est?

Ce qui surprenait le plus le docteur, c'est que l'attentat eût été imprévu, et que les voleurs eussent choisi la nuit pour le mettre à exécution; comme si ces messieurs avaient l'habitude de travailler en plein midi, et d'écrire par la petite poste trois jours d'avance pour annoncer leur arrivée!

—Et vous, mademoiselle Rose? dit le docteur s'adressant à la jeune fille. Je . . .

—Oh! certainement, dit celle-ci en l'interrompant: mais il y a ici, en haut, un pauvre malheureux que ma tante désire bien que vous voyiez.

—Bien volontiers! reprit le docteur. C'est un de vos coups de main, Giles, d'après ce qu'on m'a dit?

M. Giles, qui rangeait en ce moment les tasses à thé, rougit jusqu'au blanc des yeux, et répondit qu'il avait eu cet honneur.

—Vous appelez cela de l'honneur, repartit le gros monsieur. Je ne sais pas trop! Peut-être est-il aussi honorable de tirer à bout portant sur un voleur, dans un cellier, que de blesser votre homme à douze pas de distance . . . Imaginez-vous qu'il a tiré en l'air, et que vous vous êtes battu en duel.

M. Giles, peu satisfait de voir qu'en traitant si légèrement cette matière on diminuait de beaucoup le mérite de son action, répondit avec respect qu'il ne se croyait pas en droit de juger de cela, mais qu'il avait tout lieu de croire que ce n'était pas une plaisanterie pour son adversaire.

—C'est vrai! dit le docteur. Où est-il? . . . Montrez-moi le chemin! . . . Je vous reverrai en descendant, madame Maylie. C'est là la petite fenêtre par

laquelle il s'est introduit, hé! . . . En vérité, je n'aurais jamais pu croire cela! Et en parlant ainsi, il suivit M. Giles en haut de l'escalier.

M. Losberne, chirurgien du voisinage, connu à dix milles à la ronde tous le nom de docteur, était le plus gai, le plus franc des célibataires des environs. Il fut longtemps auprès du malade, on sortit du coffre de sa voiture une grande boîte plate, les domestiques furent continuellement en mouvement; ce qui fit présumer qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire.

A la fin cependant il descendit; et pour toute réponse aux questions empressées de madame Maylie, il ferma la porte avec un air de mystère et s'y adossa comme pour empêcher d'entrer.

—Voilà qui est bien surprenant, madame Maylie! dit le docteur.

—Il n'est pas en danger, j'espère? dit la vieille dame.

—Il n'y aurait rien d'étonnant, répondit-il, au point où en sont les choses. Cependant je ne pense pas qu'il le soit. Avez-vous vu ce voleur?

—Non, répliqua la vieille dame.

—Et vous ne savez rien de lui?

—Du tout.

—Pardon, Madame, dit M. Giles, mais j'allais vous en parler quand le docteur Losberne est entré.

Le fait est que M. Giles n'avait pu se décider, dès l'abord, à avouer que c'était sur un enfant qu'il avait tiré. On avait tant vanté sa bravoure, qu'il voulait jouir le plus longtemps possible de la réputation colossale qu'il s'était récemment acquise.

—Rose désirait voir cet homme, dit madame Maylie; mais je n'ai pas voulu.

—Son aspect n'a rien de bien effrayant, je vous assure, repartit le docteur. Consentiriez-vous à le voir en ma présence?

—Oui, si vous pensez que ce soit nécessaire, répondit la dame.

—C'est parce que je crois que c'est nécessaire que je-vous fais cette question, répliqua le docteur. En tout cas, je sais surtout que vous regretteriez vivement de ne pas l'avoir vu, si vous différiez davantage. Il est mieux maintenant . . . Mademoiselle Rose, voulez-vous me permettre? Il n'y a pas la moindre crainte à avoir, je vous le jure.

Tout en assurant ces dames qu'elles seraient agréablement surprises à la vue du criminel, M. Losberne prit le bras: de la jeune demoiselle, et présentant la main à madame Maylie, il les conduisit avec beaucoup de cérémonie à la chambre du malade.

—Maintenant, dit-il à voix basse en ouvrant doucement la porte de la chambre, voyons un peu ce que vous allez en penser . . . Quoique sa barbe ne soit pas fraîchement faite, il n'en a pas pour cela l'air plus farouche . . . Attendez cependant! . . .. que je sache s'il est visible.

Le docteur entra le premier, et, après avoir jeté un coup d'œil dans la chambre, il fit signe aux deux dames d'approcher. Ensuite il ferma la porte derrière elles; et ayant fait quelques pas vers le lit, il en écarta les rideaux avec précaution.

Au lieu d'un bandit à la mine rébarbative qu'elles s'attendaient à voir, ce fut un pauvre enfant épuisé de douleur et de fatigue et dormant d'un profond sommeil, un bras en écharpe, posé sur sa poitrine, tandis que l'autre soutenait sa tête cachée en partie par ses cheveux épars.

Comme le bon docteur observait ainsi son malade, la jeune demoiselle se glissa légèrement auprès de lui, et, s'étant assise au chevet du lit, elle sépara les cheveux d'Olivier et quelques larmes, s'échappant de ses yeux, tombèrent sur le front de l'enfant.

Celui-ci se remua un peu et sourit dans son sommeil, comme si ces marques de compassion eussent produit en lui un rêve agréable d'amour et d'affection qu'il n'avait jamais connu.

—Que veut dire ceci? s'écria la vieille dame. Cet enfant n'a jamais pu être le complice des voleurs!

—Le vice, dit le chirurgien avec un soupir en laissant retomber le rideau, le vice fait sa demeure dans bien des temples! . . . Eh! qui peut dire qu'un bel extérieur ne le renferme pas?

—Mais à un âge si tendre! observa Rose.

—Ma chère demoiselle, répliqua gravement le chirurgien, le crime, de même que la mort, ne s'attache pas seulement aux vieillards et aux gens difformes; les plus jeunes et les plus beaux ne sont que trop souvent ses victimes de prédilection.

—Mais pouvez-vous penser, monsieur Losberne, dit Rose, pouvez-vous réellement penser que cet enfant, si délicat, ait été l'associé volontaire de ces brigands?

Le chirurgien branla la tête de manière à donner à entendre qu'il craignait bien que cela ne fût possible; et observant qu'ils pouvaient troubler le repos du malade, ils passèrent tous trois dans une chambre voisine.

—Mais quand même il serait ce que vous pensez, poursuivit Rose, songez qu'il est si jeune! . . . que peut-être il n'a jamais connu ce que c'est que l'amour ou les soins d'une mère . . . que les coups, les mauvais traitements et le manque de pain l'auront réduit à s'associer avec les hommes qui l'ont forcé au crime! . . . Ma tante! ma bonne tante! . . . pour l'amour de Dieu, réfléchissez bien à tout ceci avant de laisser emmener ce pauvre enfant dans une prison où, à coup sûr, il perdra la chance de devenir meilleur! Oh! par l'affection toute maternelle que vous me portez et sans laquelle, privée moi-même de parents, j'aurais pu être abandonnée, ainsi que ce pauvre enfant, ayez pitié de lui avant qu'il ne soit trop tard!

—Chère enfant, dit la vieille dame pressant Rose sur son cœur, crois-tu donc que je voudrais lui ôter un seul cheveu de la tête?

—Oh! non, repartit vivement Rose, non, bonne tante, vous en êtes incapable!

—Sans doute, répliqua madame Maylie. Mes jours touchent à leur fin . . . Puisse le ciel avoir pitié de moi, comme j'ai pitié des autres! . . . Que puis-je faire pour le sauver, monsieur Losberne?

—Attendez donc un peu, dit celui-ci, que je voie s'il y a moyen.

Le docteur alors, mettant ses mains dans ses poches, se promena de long en large dans la chambre, tantôt s'arrêtant et se balançant sur la pointe des pieds en s'écriant: J'y suis! tantôt en fronçant le sourcil d'une manière effroyable en disant: Je n'y suis pas! Enfin, après bien des allées et venues, il s'arrêta tout court et parla ainsi:

—Je pense que si vous m'accordez plein pouvoir de brusquer un peu Giles et ce gamin de Brittles, je puis en venir à bout . . . C'est un brave garçon et un fidèle serviteur, j'en conviens; mais vous avez mille moyens de le dédommager et de récompenser son adresse au pistolet. Vous n'avez aucune objection à faire?

—À moins qu'il n'y ait d'autre moyen de sauver cet enfant, répondit madame Maylie.

—Je n'en vois point d'autre, reprit le docteur; et il n'y en a réellement pas d'autre, vous pouvez m'en croire.

—Eh bien! ma tante vous donne liberté pleine et entière de faire comme vous voudrez, dit Rose souriant et pleurant tout à la fois d'attendrissement; pourvu que vous n'usiez de sévérité envers ces pauvres diables qu'autant qu'il sera nécessaire.

—Il semble, dit le docteur, que vous pensiez qu'excepté vous tout le monde aujourd'hui doive avoir le cœur dur. Mais, pour en revenir à notre malade, il me reste à vous dire le point principal de nos conventions. Il s'éveillera d'ici à une heure, je pense; et quoique j'aie dit à ce gros butor de constable qui est en bas dans la cuisine que cet enfant ne doit remuer ni parler, au péril de sa vie, je suis fondé à croire que nous pouvons sans danger nous entretenir un instant avec lui. J'y mets une condition: c'est que, si, après l'avoir questionné en votre présence, nous jugeons qu'il est vraiment mauvais sujet (ce qui est très probable), nous l'abandonnerons à son malheureux sort, sans que je m'en mêle davantage, en tout cas?

—Oh! non, ma tante! dit Rose d'un ton suppliant.

—Oh! si, ma tante! dit le docteur. Est-ce convenu?

—Il ne peut être endurci dans le vice, dit Rose; c'est impossible!

—Tant mieux! repartit le docteur: raison de plus pour accéder à ma proposition.

Finalement le traité fut conclu, et nos amis s'assirent en attendant le réveil d'Olivier.

La patience des deux dames dut subir une plus longue épreuve qu'elles ne s'y attendaient, d'après ce que leur avait dit M. Losberne. Plusieurs heures s'écoulèrent successivement, et Olivier dormait toujours.

Il était déjà presque nuit quand le bon docteur annonça que l'enfant était assez éveillé pour qu'on pût lui parler. Il n'est pas bien du tout, et le sang qu'il a perdu a totalement épuisé ses forces, dit-il; mais il paraît éprouver un tel besoin de révéler quelque chose, qu'il vaut mieux lui en fournir l'occasion plutôt que de l'engager à rester tranquille jusqu'au lendemain.

L'entretien fut long, car Olivier raconta toute son histoire; mais la souffrance et la faiblesse l'obligèrent plusieurs fois de s'arrêter. Il y avait quelque chose de solennel à entendre, dans cette chambre sombre, la voix douce et languissante de ce pauvre enfant faisant l'énumération des malheurs que des méchants avaient attirés sur lui.

Comme Olivier avait fini de parler, et qu'il se disposait à se rendormir, le docteur, tout ému de ce qu'il venait d'apprendre, se retira en s'essuyant les yeux et chercha M. Giles pour commencer les hostilités avec lui. Ne trouvant personne en bas, ni dans le parloir, ni dans les salles, il poussa ses recherches jusqu'à la cuisine, dans l'espoir d'un meilleur succès. Il vit en effet, dans ce salon de réception de la gent domestique, une société nombreuse, composée des deux servantes, de M. Brittles, de M. Giles, du chaudronnier, qui (en considération de ses services) avait été invité à passer la journée à la maison, et du constable. Ce dernier avait un gros bâton, une grosse tête, de gros traits, et paraissait avoir bu autant de bière que son gros ventre pouvait en contenir.

—Ne vous dérangez pas, dit le docteur faisant un signe de la main.

—Vous êtes bien honnête, Monsieur, répliqua Giles. Madame m'a chargé de distribuer de la bière; et comme je ne me sentais pas du tout disposé à rester seul dans ma chambre, et que d'ailleurs je voulais jouir de l'avantage de la société, je bois mon ale en compagnie de ces messieurs et de ces dames, comme vous voyez.

Brittles marmotta quelques paroles flatteuses; et un murmure approbateur s'éleva dans l'assemblée, qui exprima tout le plaisir qu'elle ressentait d'une telle preuve de condescendance de la part de M. Giles.

—Comment va le malade ce soir, monsieur Losberne? demanda-t-il.

—Comme ci comme ça, répondit le docteur. Je crains bien que vous ne vous soyez mis dans l'embarras, monsieur Giles!

—Il n'est pas possible! s'écria celui-ci tout tremblant. Voulez-vous dire qu'il en mourra? . . . Si je le pensais, je ne serais plus jamais heureux de ma vie. Je ne voudrais pas pour tout l'or du monde être la cause de la mort d'un enfant.

—Ce n'est pas là ce que je veux dire, reprit le docteur d'un air mystérieux. Êtes-vous protestant, monsieur Giles?

—Si je le suis, Monsieur! bégaya ce dernier, qui était pâle à faire peur, il n'y a pas à en douter.

—Et vous, jeune homme? demanda le docteur, se tournant brusquement vers Brittles.

—Mon Dieu! Monsieur, répondit celui-ci en tressaillant, je suis absolument de même que M. Giles.

—Dites-moi donc maintenant, chacun de vous, reprît le docteur d'un air furieux, pourriez-vous affirmer par serment que l'enfant qui est en haut est bien celui qu'on a introduit par la fenêtre la nuit dernière? Voyons, répondez. Nous sommes tout prêts à vous entendre.

Le docteur, qui était généralement connu pour l'homme le plus débonnaire qui fut jamais, fit cette question d'un ton si bref, que Giles et Brittles, étourdis par la bière et par l'agitation où les mettait cet examen, se regardèrent fixement l'un l'autre, dans un état complet de stupéfaction.

—Faites bien attention à ce qu'ils vont répondre, constable! poursuivit le docteur agitant l'index de sa main droite avec beaucoup de gravité, et s'en donnant de petits coups sur le nez pour forcer l'attention de ce fonctionnaire. Nous allons savoir avant peu de quoi il retourne.

Celui-ci, se donnant les airs d'un homme capable, prit son bâton l'office, qu'il avait posé dans un coin de la cheminée.

—Observez que c'est simplement une question d'identité, dit le docteur.

—Comme vous dites, Monsieur, repartit le constable mettant sa main devant sa bouche pour tousser (car, en vidant son verre à la hâte, il avait avalé de travers).

—Voici une maison que l'on force, continua le docteur. Dans l'obscurité la plus profonde . . . au milieu du tumulte et de la confusion . . . à travers la fumée épaisse de la pondre . . . deux hommes croient avoir entrevu un enfant. Il se trouve par hasard que le lendemain matin un enfant vient frapper à la porte de cette même maison; et, parce qu'il a le bras enveloppé d'un mouchoir, ces deux hommes se saisissent de lui, l'entraînent dans le vestibule, et, non contents de mettre ainsi sa vie dans le plus grand danger, ils vont jusqu'à affirmer par serment que c'est le voleur . . . Maintenant il s'agit de savoir s'ils ont eu raison d'agir comme ils l'ont fait; et, si leurs soupçons ne sont pas fondés, dans quelle situation ils se trouvent placés.

Le constable fit un signe de tête respectueux, et dit que, si ce n'était pas là la loi, il serait bien curieux de savoir ce que c'était.

—Je vous le demande encore une fois, dit le docteur d'une voix de tonnerre, pouvez-vous jurer que ce soit le même enfant?

Brittles regardait Giles avec un air de doute, et Giles regardait Brittles de la même manière; le constable avait mis sa main à son oreille, pour mieux saisir leur réponse; les deux femmes et le chaudronnier se penchaient en avant pour écouter, et le docteur jetait un regard pénétrant autour de lui, quand un bruit de roues se fit entendre et en même temps on sonna à la porte du jardin.

—Ce sont les officiers de police! s'écria Brittles, qui ne s'en trouvait pas plus à son aise.

—Les quoi? demanda le docteur stupéfait à son tour.

—Les officiers de police de Bow-Street, répliqua Brittles en prenant une chandelle. Nous les avons fait prévenir ce matin, M. Giles et moi.

—Comment! s'écria le docteur.

—Sans doute, repartit Brittles. J'ai envoyé un mot par le conducteur de la diligence, et je m'étonne qu'ils ne soient pas arrivés plus tôt.

—Ah! vous avez envoyé un exprès, n'est-ce pas? Lambins de conducteurs! s'écria le docteur en s'en allant.