Ce n'étaient là que des notes informes. La difficulté commença lorsqu'il voulut couler ces idées dans les formes musicales ordinaires; il fit la découverte qu'aucun des moules anciens ne pouvait leur convenir; s'il voulait fixer ses visions avec fidélité, il devait commencer par oublier tout ce qu'il avait jusque-là entendu ou écrit, faire table rase de tout formalisme appris, de la technique traditionnelle, rejeter ces béquilles de l'esprit impotent, ce lit tout fait pour la paresse de ceux qui, fuyant la fatigue de penser par eux-mêmes, se couchent dans la pensée des autres. Naguère, lorsqu'il se croyait arrivé à la maturité de sa vie et de son art,—(en fait, il n'était qu'au bout d'une de ses vies),—il s'exprimait dans une langue préexistante à sa pensée; son sentiment se soumettait à une logique de développement préétablie, qui d'avance lui dictait une partie de ses phrases et le menait docilement, par les chemins frayés, au terme convenu où le public l'attendait. À présent, plus de route, c'était au sentiment de la frayer; l'esprit n'avait qu'à suivre. Son rôle n'était même plus de décrire la passion; il devait faire corps avec elle et tâcher d'en épouser la loi intérieure.
Du même coup, tombaient les contradictions où Christophe se débattait depuis longtemps, sans vouloir en convenir. Car, bien qu'il fût un pur artiste, il avait mêlé souvent à son art des préoccupations étrangères à l'art; il lui attribuait une mission sociale. Et il ne s'apercevait pas qu'il y avait deux hommes en lui: l'artiste qui créait, sans se soucier d'aucune fin morale, et l'homme d'action, raisonneur, qui voulait que son art fût moral et social. Ils se mettaient parfois l'un l'autre dans un étrange embarras. À présent que toute idée créatrice s'imposait à lui, comme une réalité supérieure avec sa loi organique, il était arraché à la servitude de la raison pratique. Certes, il n'abdiquait rien de son mépris pour le veule immoralisme du temps; certes, il pensait toujours que l'art impur est le plus bas degré de l'art, parce qu'il en est une maladie, un champignon qui pousse sur un tronc pourri; mais si l'art pour le plaisir est l'art mis au bordel, Christophe ne lui opposait pas l'utilitarisme plat de l'art pour la morale, ce Pégase hongre qui traîne la charrue. L'art le plus haut, le seul digne de ce nom, est au-dessus des lois d'un jour: il est une comète lancée dans l'infini. Que cette force soit utile, ou qu'elle semble inutile, même dangereuse, dans l'ordre pratique, elle est la force, elle est le feu; elle est l'éclair jailli du ciel: par là, elle est sacrée, par là, elle est bienfaisante. Ses bienfaits peuvent être, par fortune, même de l'ordre pratique; mais ses vrais, ses divins bienfaits sont, comme la foi, de l'ordre surnaturel. Elle est pareille au soleil, dont elle est issue. Le soleil n'est ni moral, ni immoral. Il est Celui qui Est. Il vainc la nuit. Ainsi, l'art.
Alors Christophe, qui lui était livré, eut la stupeur de voir surgir de lui des puissances inconnues, qu'il n'eût pas soupçonnées: tout autres que ses passions, ses tristesses, son âme consciente...—une âme étrangère, indifférente à ce qu'il avait aimé et souffert, à sa vie entière, une âme joyeuse, fantasque, sauvage, incompréhensible! Elle le chevauchait, elle lui labourait les flancs à coups d'éperons. Et, dans les rares moments où il pouvait reprendre haleine, il se demandait, relisant ce qu'il venait d'écrire:
—Comment cela, cela a-t-il pu sortir de mon corps?
Il était en proie à ce délire de l'esprit, que connaît tout génie, à cette volonté indépendante de la volonté, «cette énigme indicible du monde et de la vie», que Gœthe appelait «le démoniaque», et contre laquelle il restait armé, mais qui le soumettait.
Et Christophe écrivait, écrivait. Pendant des jours, des semaines. Il y a des périodes où l'esprit, fécondé, peut se nourrir uniquement de soi, et continue de produire, d'une façon presque indéfinie. Il suffit d'un effleurement, d'un pollen apporté par le vent, pour que lèvent les germes intérieurs, les myriades de germes... Christophe n'avait pas le temps de penser, il n'avait pas le temps de vivre. Sur les ruines de la vie, l'âme créatrice régnait.
Et puis, cela s'arrêta. Christophe sortit de là, brisé, brûlé, vieilli de dix ans,—mais sauvé. Il avait quitté Christophe, il avait émigré en Dieu.
Des touffes de cheveux blancs étaient brusquement apparues dans la chevelure noire, comme ces fleurs d'automne qui montent des prairies en une nuit de septembre. Des rides nouvelles sabraient les joues. Mais les yeux avaient reconquis leur calme, et la bouche s'était résignée. Il était apaisé. Il comprenait, maintenant. Il comprenait la vanité de son orgueil, la vanité de l'orgueil humain, sous le poing redoutable de la Force qui meut les mondes. Nul n'est maître de soi, avec certitude. Il faut veiller. Car si l'on s'endort, la Force se rue en nous et nous emporte... dans quels abîmes? Ou le torrent se retire et nous laisse dans son lit à sec. Il ne suffit même pas de vouloir, pour lutter. Il faut s'humilier devant le Dieu inconnu, qui fiat ubi vult, qui souffle quand il veut, où il veut, l'amour, la mort, ou la vie. La volonté de l'homme ne peut rien sans la sienne. Une seconde lui suffit pour anéantir des années de labeur et d'efforts. Et, s'il lui plaît, il peut faire surgir l'éternel de la boue. Nul, plus que l'artiste qui crée, ne se sent à sa merci: car, s'il est vraiment grand, il ne dit que ce que l'Esprit lui dicte.
Et Christophe comprit la sagesse du vieux Haydn, se mettant à genoux, chaque matin, avant de prendre la plume... Vigila et Ora. Veillez et priez. Priez le Dieu, afin qu'il soit avec vous. Restez en communion amoureuse et pieuse avec l'Esprit de vie!
Vers la fin de l'été, un ami parisien qui passait en Suisse découvrit la retraite de Christophe. Il vint le voir. C'était un critique musical, qui s'était toujours montré le meilleur juge de ses compositions. Il était accompagné d'un peintre connu, qui se disait mélomane et admirateur, lui aussi, de Christophe. Ils lui apprirent le succès considérable de ses œuvres: on les jouait partout, en Europe. Christophe témoigna peu d'intérêt à cette nouvelle: le passé était mort pour lui, ces œuvres ne comptaient plus. Sur la demande de son visiteur, il lui montra ce qu'il avait écrit récemment. L'autre n'y comprit rien. Il pensa que Christophe était devenu fou.
—Pas de mélodie, pas de mesure, pas de travail thématique; une sorte de noyau liquide, de matière en fusion qui n'est pas refroidie, qui prend toutes les formes et qui n'en a aucune; ça ne ressemble a rien: des lueurs dans un chaos.
Christophe sourit:
—C'est à peu près cela, dit-il. «Les yeux du chaos qui luisent à travers le voile de l'ordre...»
Mais l'autre ne comprit pas le mot de Novalis.
(—Il est vidé, pensa-t-il.)
Christophe ne chercha pas à se faire comprendre.
Quand ses hôtes prirent congé, il les accompagna un peu, afin de leur faire les honneurs de sa montagne. Mais il n'alla pas bien loin. À propos d'une prairie, le critique musical évoquait des décors de théâtre parisien; et le peintre notait des tons, sans indulgence pour la maladresse de leurs combinaisons, qu'il trouvait d'un goût suisse, tarte à la rhubarbe, aigres et plates, à la Hodler; il affichait d'ailleurs, à l'égard de la nature, une indifférence qui n'était pas tout à fait simulée. Il feignait de l'ignorer.
—La nature! qu'est-ce que c'est que ça? Connais pas! Lumière, couleur, à la bonne heure! La nature, je m'en fous...
Christophe leur serra la main et les laissa partir. Tout cela ne l'affectait plus. Ils étaient de l'autre côté du ravin. C'était bien. Il ne dirait à personne:
—Pour venir jusqu'à moi, prenez le même chemin.
Le feu créateur qui l'avait brûlé pendant des mois était tombé. Mais Christophe en gardait dans son cœur la chaleur bienfaisante. Il savait que le feu renaîtrait: si ce n'était en lui, ce serait dans un autre. Où que ce fût, il l'aimerait autant: ce serait toujours le même feu. En cette fin de journée de septembre, il le sentait répandu dans la nature entière.
Il remonta vers sa maison. Un orage avait passé. C'était maintenant le soleil. Les prairies fumaient. Des pommiers, les fruits mûrs tombaient dans l'herbe humide. Tendues aux branches des sapins, des toiles d'araignées, brillantes encore de pluie, étaient pareilles aux roues archaïques de chariots mycéniens. À l'orée de la forêt mouillée, le pivert secouait son rire saccadé. Et des myriades de petites guêpes, qui dansaient dans les rayons de soleil, remplissaient la voûte des bois de leur pédale d'orgue continue et profonde.
Christophe se trouva dans une clairière, au creux d'un plissement de la montagne, un vallon fermé, d'un ovale régulier, que le soleil couchant inondait de sa lumière: terre rouge; au milieu, un petit champ doré, blés tardifs, et joncs couleur de rouille. Tout autour, une ceinture de bois, que l'automne mûrissait: hêtres de cuivre rouge, châtaigniers blonds, sorbiers aux grappes de corail, flammes des cerisiers aux petites langues de feu, broussailles de myrtils aux feuilles orange, cédrat, brun, amadou brûlé. Tel, un buisson ardent. Et du centre de cette coupe enflammée, une alouette, ivre de grain et de soleil, montait.
Et l'âme de Christophe était comme l'alouette. Elle saurait qu'elle retomberait tout à l'heure, et bien des fois encore. Mais elle savait aussi qu'infatigable ment elle remonterait dans le feu, chantant son tireli, qui parle à ceux qui sont en bas de la lumière des cieux.
[1]Allusion à un discours ridicule d'un rhéteur de la Chambre.
J'ai écrit la tragédie d'une génération qui va disparaître. Je n'ai cherché à rien dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa tristesse pesante y de son orgueil chaotique, de ses efforts héroïques et de ses accablements sous l'écrasant fardeau d'une tâche surhumaine: toute une Somme du monde, une morale, une esthétique, une foi, une humanité nouvelle à refaire.—Voilà ce que nous fûmes.
Hommes d'aujourd'hui, jeunes hommes, à votre tour! Faites-vous de nos corps un marchepied, et allez de l'avant. Soyez plus grands et plus heureux que nous.
Moi-même, je dis adieu à mon âme passée; je la rejette derrière moi, comme une enveloppe vide. La vie est une suite de morts et de résurrections. Mourons, Christophe, pour renaître!
R. R.
Octobre 1912.
La vie passe. Le corps et l'âme s'écoulent comme un flot. Les ans s'inscrivent sur la chair de l'arbre qui vieillit. Le monde entier des formes s'use et se renouvelle. Toi seule ne passes pas, immortelle Musique. Tu es la mer intérieure. Tu es l'âme profonde. Dans tes prunelles claires, la vie ne mire pas son visage morose. Au loin de toi s'enfuient, troupeau des nuées, les jours, brûlants, glacés, fiévreux, que l'inquiétude chasse, que jamais rien ne fixe. Toi seule ne passes pas. Tu es en dehors du monde. Tu es un monde, à toi seule. Tu as ton soleil, qui mène ta ronde des planètes, ta gravitation, tes nombres et tes lois. Tu as la paix des étoiles, qui tracent dans le champ des espaces nocturnes leur sillon lumineux,—charrues d'argent que mène l'invisible bouvier.
Musique, amie sereine, ta lumière lunaire est douce aux yeux fatigués par le brutal éclat du soleil d'ici-bas. L'âme qui se détourne de l'abreuvoir commun, où les hommes pour boire remuent la vase avec leurs pieds, se presse sur ton sein et suce à tes mamelles le ruisseau de lait du rêve. Musique, vierge mère, qui portes en ton corps immaculé toutes les passions, qui contiens dans le lac de tes yeux couleur de joncs, couleur de l'eau vert-pâle qui coule des glaciers, tout le bien, tout le mal,—tu es par delà le mal, tu es par delà le bien; qui chez toi fait son nid vit en dehors des siècles; la suite de ses jours ne sera qu'un seul jour; et la mort qui tout mord s'y brisera les dents.
Musique qui berças mon âme endolorie, Musique qui me l'as rendue calme, ferme et joyeuse,—mon amour et mon bien,—je baise ta bouche pure, dans tes cheveux de miel je cache mon visage, j'appuie mes paupières qui brûlent sur la paume douce de tes mains. Nous nous taisons, nos yeux sont clos, et je vois la lumière ineffable de tes yeux, et je bois le sourire de ta bouche muette; et blotti sur ton cœur, j'écoute le battement de la vie éternelle.
Christophe ne compte plus les années qui s'enfuient. Goutte à goutte, la vie s'en va. Mais sa vie est ailleurs. Elle n'a plus d'histoire. Son histoire, c'est l'œuvre qu'il crée. Le chant incessant de la source Musique remplit l'âme et la rend insensible au fracas du dehors.
Christophe a vaincu. Son nom s'est imposé. Ses cheveux ont blanchi. L'âge est venu. Il ne s'en soucie point; son cœur est toujours jeune; il n'a rien abdiqué de sa force et de sa foi. Il a de nouveau le calme; mais ce n'est plus le même qu'avant d'avoir passé par le Buisson Ardent. Il garde au fond de lui le tremblement de l'orage et de ce que la mer soulevée lui a montré de l'abîme. Il sait que nul ne doit se vanter d'être maître de soi qu'avec la permission du Dieu qui règne dans la bataille. Il porte en son âme deux âmes. L'une est un haut plateau, battu des vents et des nuages. L'autre, qui la domine, est un sommet neigeux qui baigne dans la lumière. On n'y peut séjourner; mais quand on est glacé par les brouillards d'en bas, on connaît le chemin qui monte vers le soleil. Dans son âme de brume, Christophe n'est jamais-seul. Il sent auprès de lui la présente de la robuste amie, sainte Cécile, aux yeux larges qui écoutent le ciel; et, comme l'apôtre Paul,—dans le tableau de Raphaël,—qui se tait et qui songe, appuyé sur l'épée, il ne s'irrite plus, il ne pense plus à combattre; il édifie son rêve.
Il écrivait surtout, dans cet âge de sa vie, des compositions, pour clavier et pour musique de chambre. On y est bien plus libre d'oser davantage; il y a moins d'intermédiaires entre la pensée et sa réalisation: celle-là n'a pas eu le temps de s'affaiblir en route. Frescobaldi, Couperin, Schubert et Chopin, par leurs témérités d'expression et de style, ont devancé de cinquante ans les révolutionnaires de l'orchestre. De la pâte sonore que pétrissaient les fortes mains de Christophe sortaient des agglomérations harmoniques inconnues, des successions d'accords vertigineux, issus des plus lointaines parentés de sons accessibles à la sensibilité d'aujourd'hui; ils exerçaient sur l'esprit un envoûtement sacré.—Mais il faut du temps au public pour s'habituer aux conquêtes qu'un grand artiste rapporte de ses plongées au fond de l'océan. Bien peu suivaient Christophe dans l'audace de ses dernières compositions. Sa gloire était due toute à ses premières œuvres. Le sentiment de l'incompréhension publique dans le succès, plus pénible encore que dans l'insuccès, car elle paraît sans remède, avait aggravé chez Christophe, depuis la mort de son unique ami, une tendance un peu morbide à s'isoler du monde.
Cependant, les portes de l'Allemagne s'étaient rouvertes à lui. En France, l'oubli était tombé sur la tragique échauffourée. Il était libre d'aller où il voulait. Mais il avait peur des souvenirs qui l'attendaient, à Paris. Et bien qu'il fût rentré pour quelques mois en Allemagne, bien qu'il y revînt de temps en temps, pour diriger des exécutions de ses œuvres, il ne s'y était point fixé. Trop de choses l'y blessaient. Elles n'étaient pas spéciales à l'Allemagne; il les trouvait ailleurs. Mais on est plus exigeant pour son pays que pour un autre, et on souffre davantage de ses faiblesses. Au reste, il était vrai que l'Allemagne portait la plus lourde charge des péchés de l'Europe. Quand on a la victoire, on en est responsable, on contracte une dette envers ceux qu'on a vaincus; on prend l'engagement tacite de marcher devant eux, de leur montrer le chemin. Louis XIV vainqueur apportait à l'Europe la splendeur de la raison française. Quelle lumière l'Allemagne de Sedan a-t-elle apportée au monde? L'éclair des baïonnettes? Une pensée sans ailes, une action sans générosité, un réalisme brutal, qui n'a même pas l'excuse d'être sain; la force et l'intérêt: Mars commis-voyageur. Quarante ans, l'Europe s'était traînée dans la nuit, sous la peur. Le soleil était caché sous le casque du vainqueur. Si des vaincus trop faibles pour soulever l'éteignoir n'ont droit qu'à une pitié, mêlée d'un peu de mépris, quel sentiment mérite l'homme au casque?
Depuis peu, le jour commençait à renaître; des trouées de lumière passaient par les fissures. Pour être des premiers à voir lever le soleil, Christophe était sorti de l'ombre du casque; il revenait volontiers dans le pays dont il avait été naguère l'hôte forcé: en Suisse. Comme tant d'esprits d'alors, altérés de liberté, qui suffoquaient dans le cercle étroit des nations ennemies, il cherchait un coin de terre où l'on pût respirer au-dessus de l'Europe. Jadis, au temps de Gœthe, la Rome des libres papes était l'île où les pensées de toute race venaient se poser, ainsi que des oiseaux, à l'abri de la tempête. Maintenant, quel refuge? L'île a été recouverte par la mer. Rome n'est plus. Les oiseaux se sont enfuis des Sept Collines.—Les Alpes leur demeurent. Là se maintient, (pour combien de temps encore?) au milieu de l'Europe avide, l'ilot des Vingt-quatre Cantons. Certes, il ne rayonne point le mirage poétique de la Ville Séculaire; l'histoire n'y a point mêlé à l'air que l'on respire l'odeur des dieux et des héros; mais une puissante musique monte de la Terre nue; les lignes des montagnes ont des rythmes héroïques; et plus qu'ailleurs, ici, l'on se sent en contact avec les forces élémentaires. Christophe n'y venait point chercher un plaisir romantique. Un champ, quelques arbres, un ruisseau, le grand ciel, lui eussent suffi pour vivre. Le calme visage de sa terre natale lui était plus fraternel que la Gigantomachie Alpestre. Mais il ne pouvait oublier qu'ici, il avait recouvré sa force; ici, Dieu lui était apparu dans le Buisson Ardent; il n'y retournait jamais sans un frémissement de gratitude et de foi. Il n'était pas le seul. Que de combattants de la vie, que la vie a meurtris, ont retrouvé sur ce sol l'énergie nécessaire pour reprendre le combat et pour y croire encore!
À vivre dans ce pays, il avait appris à le connaître. La plupart de ceux qui passent n'en voient que les verrues: la lèpre des hôtels, qui déshonore les plus beaux traits de cette robuste terre, ces villes d'étrangers, monstrueux entrepôts où le peuple gras du monde vient acheter la santé, ces mangeoires de tables d'hôte, ces ignobles gâchages de viandes jetées dans la fosse aux bêtes, ces musiques de casinos dont le bruit accompagne celui des petits chevaux, ces pitres italiens dont les braillements dégoûtants font pâmer d'aise les riches imbéciles qui s'ennuient, la sottise des étalages de boutiques: ours de bois, chalets, bibelots niais, servilement répétés, sans aucune invention, les honnêtes libraires aux brochures scandaleuses,—toute la bassesse morale de ces milieux où s'engouffrent, chaque année, sans plaisir, les millions de ces oisifs, incapables de trouver des amusements plus relevés que ceux de la canaille, ni simplement aussi vifs.
Et ils ne connaissent rien de la vie de ce peuple, qui est leur hôte. Ils ne se doutent pas des réserves de force morale et de liberté civique qui s'y sont amassés, depuis des siècles, des charbons de l'incendie de Calvin et de Zwingli, qui brûlent encore sous la cendre, du vigoureux esprit démocratique qu'ignorera toujours la République napoléonienne, de cette simplicité d'institutions et de cette largesse d'œuvres sociales, de l'exemple donné au monde par ces États-Unis des trois races principales d'Occident, miniature de l'Europe de l'avenir. Ils ignorent encore plus la Daphné qui se cache sous cette dure écorce, le rêve fulgurant et sauvage de Bœcklin, le rauque héroïsme de Hodler, la sereine bonhomie et la verte franchise de Gottfried Keller, l'épopée Titanique, la lumière Olympienne du grand aède Spitteler, les traditions vivantes des fêtes populaires, et la sève de printemps qui travaille l'arbre rude et antique: tout cet art encore jeune, qui tantôt râpe la langue, comme les fruits pierreux des poiriers sauvages, tantôt à la fadeur sucrée des myrtils noirs et bleus, mais du moins sent la terre, est l'œuvre, d'autodidactes qu'une culture archaïque ne sépare point de leur peuple et qui lisent, avec lui, dans le même livre de vie.
Christophe avait de la sympathie pour ces hommes qui cherchent moins à paraître qu'à être, et qui, sous le vernis récent d'un industrialisme germano-américain, conservent certains des traits les plus reposants de l'ancienne Europe rustique et bourgeoise. Il s'était fait parmi eux deux ou trois bons amis, graves, sérieux et fidèles, qui vivaient isolés et murés dans leurs regrets du passé; ils assistaient à la disparition lente de la vieille Suisse, avec une sorte de fatalisme religieux, un pessimisme calviniste: de grandes âmes grises. Christophe les voyait rarement. Ses blessures anciennes s'étaient cicatrisées en! apparence; mais elles avaient été trop profondes pour guérir tout à fait. Il avait peur de renouer des liens avec les hommes. Il avait peur de se reprendre à la chaîne d'affections et de douleurs. C'était un peu pour cela qu'il se trouvait bien dans un pays où il était facile de vivre à l'écart, étranger parmi la foule des étrangers. Au reste, il était rare qu'il séjournât longtemps au même lieu; il changeait souvent de gîte: vieil oiseau nomade, qui a besoin d'espace, et pour qui la patrie est dans l'air... «Mein Reich ist in der Luft...»
Un soir d'été.
Il se promenait dans la montagne, au-dessus d'un village. Il allait, son chapeau à la main, par un chemin en lacets qui montait. Arrivé à un tournant, le sentier sinuait, à l'ombre, entre deux pentes; des buissons de noisetiers, des sapins, le bordaient. C'était comme un petit monde fermé. À l'un et l'autre coudes, le chemin semblait fini, cabré au bord du vide. Au delà, les lointains bleuâtres, l'air lumineux. Le calme du soir s'épandait goutte à goutte, comme un filet d'eau qui tintait sous la mousse...
Elle apparut, à l'autre tournant de la route. Vêtue de noir, elle se détachait sur la clarté du ciel; derrière elle, deux enfants, un garçon et une fille, de six à huit ans, jouaient, cueillaient des fleurs. À quelques pas, ils se reconnurent. Leur émotion se trahit dans leurs yeux; mais nulle exclamation, à peine un geste de surprise. Lui, très troublé; elle... ses lèvres tremblaient un peu. Ils s'arrêtèrent.
Presque à voix basse:
—Grazia!
—Vous ici!
Ils se donnèrent la main, et restèrent sans parler. La première, Grazia fit un effort pour rompre le silence. Elle dit où elle habitait, demanda où il était. Questions et réponses machinales, qu'ils écoutaient à peine, qu'ils entendirent après, quand ils furent séparés: ils se contemplaient. Les enfants l'avaient rejointe. Elle les lui présenta. Il éprouvait pour eux un sentiment hostile. Il les regarda sans bonté, et ne dit rien: il était plein d'elle, uniquement occupé à étudier son beau visage souffrant et vieilli. Elle était gênée par ses yeux. Elle dit:
—Voulez-vous venir, ce soir?
Elle nomma l'hôtel.
Il demanda où était son mari. Elle montra son deuil. Il était trop ému pour continuer l'entretien. Il la quitta gauchement. Mais après avoir fait deux pas, il revint vers les enfants, qui cueillaient des fraises, il les prit avec brusquerie, les embrassa, et se sauva.
Le soir, il vint à l'hôtel. Elle était sous la véranda vitrée. Ils s'assirent à l'écart. Peu de monde: deux ou trois vieilles personnes. Christophe était sourdement irrité de leur présence. Grazia le regardait. Il regardait Grazia, en répétant son nom, tout bas.
—J'ai bien changé, n'est-ce pas? dit-elle.
Il avait le cœur gonflé d'émotion.
—Vous avez souffert, dit-il.
—Vous aussi, fit-elle avec pitié, en regardant son visage ravagé par la peine et par la passion.
Ils ne trouvèrent plus de mots.
—Je vous en prie, dit-il après un instant, allons ailleurs! Est-ce que nous ne pouvons pas nous parler dans un lieu où nous soyons seuls?
—Non, mon ami, restons, restons ici, nous sommes bien. Qui fait attention à nous?
—Je ne suis pas libre de parler.
—Cela est mieux, ainsi.
Il ne comprit pas pourquoi. Plus tard, quand il repassa l'entretien dans sa mémoire, il pensa qu'elle n'avait pas confiance en lui. Mais c'était qu'elle avait une peur instinctive des scènes d'émotion; elle cherchait un abri contre les surprises de leurs cœurs; même, elle aimait la gêne de cette intimité dans un salon d'hôtel, qui protégeait la pudeur de son trouble secret.
Ils se dirent, à mi-voix, avec de fréquents silences, les grandes lignes de leur vie. Le comte Berény avait été tué en duel, quelques mois auparavant; et Christophe comprit qu'elle n'avait pas été très heureuse avec lui. Elle avait aussi perdu un enfant, son premier-né. Elle évitait toute plainte. Elle détourna l'entretien d'elle-même, pour interroger Christophe, et elle témoigna, au récit de ses épreuves, une affectueuse compassion.
Les cloches sonnaient. C'était un dimanche soir. La vie était suspendue...
Elle lui demanda de revenir, le surlendemain. Il fut affligé de ce qu'elle fût si peu pressée de le revoir. En son cœur se mêlaient le bonheur et la peine.
Le lendemain, sous un prétexte, elle lui écrivit de venir. Ce mot banal le ravit. Elle le reçut, cette fois, dans son salon particulier. Elle était avec ses deux enfants. Il les regarda, avec un peu de trouble encore et beaucoup de tendresse. Il trouva que la petite,—l'aînée,—ressemblait à sa mère; il ne demanda pas à qui ressemblait le garçon. Ils causèrent du pays, du temps, des livres ouverts sur la table;—leurs yeux tenaient un autre langage. Il comptait parvenir à lui parler plus intimement. Mais entra une amie d'hôtel. Il vit l'aimable politesse, avec laquelle Grazia recevait cette étrangère; elle ne semblait pas faire de différence entre ses deux visiteurs. Il en fut affligé; il ne lui en voulut pas. Elle proposa une promenade ensemble, il accepta; la compagnie de cette autre femme, pourtant jeune et agréable, le glaça; et sa journée fut gâtée.
Il ne revit plus Grazia que deux jours après. Pendant ces deux jours, il ne vécut que pour l'heure qu'il allait passer avec elle.—Cette fois encore, il ne réussit pas mieux à lui parler. Tout en se montrant bonne, elle ne se départait pas de sa réserve. Christophe y ajouta par quelques effusions de sentimentalité germanique, qui la gênèrent, et contre lesquelles, d'instinct, elle réagit.
Il lui écrivit une lettre, qui la toucha. Il disait que la vie était si courte! Et la leur, si avancée, déjà! Ils n'avaient plus que peu de temps à se voir: il était douloureux, et presque criminel de ne pas en profiter pour se parler librement.
Elle répondit, par un mot affectueux; elle s'excusait de garder, malgré elle, une certaine méfiance, depuis que la vie l'avait blessée; cette habitude de réserve, elle ne pouvait la perdre; toute manifestation trop vive, même d'un sentiment vrai, la choquait, l'effrayait. Mais elle sentait le prix de l'amitié retrouvée; et elle en était aussi heureuse que lui. Elle le priait de venir dîner, le soir.
Son cœur fut inondé de reconnaissance. Dans sa chambre d'hôtel, couché sur son lit, la tête dans ses oreillers, il sanglota. C'était la détente de dix ans de solitude. Car depuis la mort d'Olivier, il était resté seul. Cette lettre apportait le mot de résurrection pour son cœur affamé de tendresse. La tendresse!... Il croyait y avoir renoncé: il lui avait bien fallu apprendre à s'en passer! Il sentait aujourd'hui combien elle lui manquait, et tout ce qu'il avait accumulé d'amour.
Douce et sainte soirée... Il ne put lui parler que de sujets indifférents, malgré leur intention de ne se cacher rien. Mais que de choses bienfaisantes il dit sur le piano, où elle l'invita du regard à lui parler! Elle était frappée de l'humilité de cœur de cet homme, qu'elle avait connu orgueilleux et violent. Quand il partit, l'étreinte silencieuse de leurs mains dit qu'ils s'étaient retrouvés, qu'ils ne se perdraient plus.—Il pleuvait, sans un souffle de vent. Le cœur de Christophe chantait...
Elle ne devait plus rester que quelques jours dans le pays; et elle ne retarda pas d'une heure son départ, sans qu'il osât le lui demander, ni s'en plaindre. Le dernier jour, ils se promenèrent seuls, avec les enfants; à un moment, il était si plein d'amour et de bonheur qu'il voulut le lui dire; mais d'un geste très doux, elle l'arrêta, en souriant:
—Chut! Je sens tout ce que vous pouvez dire.
Ils s'assirent, au détour du chemin où ils s'étaient rencontrés. Elle regardait, souriante toujours, la vallée à ses pieds; mais ce n'était pas la vallée qu'elle voyait, il contemplait le suave visage où les tourments avaient laissé leur marque; dans l'épaisse chevelure noire, partout des fils blancs se montraient. Il ressentait une adoration pitoyable et passionnée pour cette chair qui s'était imprégnée des souffrances de l'âme. L'âme était partout visible en ces blessures du temps.—Et il demanda, à voix basse et tremblante, comme une faveur précieuse, qu'elle lui donnât... un de ses cheveux blancs.
Elle partit. Il ne pouvait comprendre pourquoi elle ne voulait pas qu'il l'accompagnât. Il ne doutait point de son amitié; mais sa réserve le déconcertait. Il ne put rester deux jours dans le pays; il partit dans une autre direction. Il tâcha d'occuper son esprit en voyages, en travaux. Il écrivit à Grazia. Elle lui répondit, deux ou trois semaines après, de courtes lettres, où se montrait une amitié tranquille, sans impatience, sans inquiétude. Il en souffrait et il les aimait. Il ne se reconnaissait pas le droit de lui en faire un reproche; leur affection était trop récente, trop récemment renouvelée! Il tremblait de la perdre. Et pourtant, chaque lettre qui lui venait d'elle respirait un calme loyal qui aurait dû le rassurer. Mais qu'elle était différente de lui!...
Ils avaient convenu de se retrouver à Rome, vers la fin de l'automne. Sans la pensée de la revoir, ce voyage aurait eu pour Christophe peu de charme. Son long isolement l'avait rendu casanier; il n'avait plus de goût à ces déplacements inutiles, où se complaît l'oisiveté fiévreuse d'aujourd'hui. Il avait peur d'un changement d'habitudes, dangereux pour le travail régulier de l'esprit. D'ailleurs, l'Italie ne l'attirait point. Il ne la connaissait que par l'infâme musique des «véristes» et par les airs de ténor que la terre de Virgile inspire périodiquement aux littérateurs en voyage. Il éprouvait pour elle l'hostilité méfiante d'un artiste d'avant-garde, qui a trop souvent entendu invoquer le nom de Rome par les pires champions de la routine académique. Enfin, ce vieux levain d'antipathie instinctive, qui couve au fond des cœurs du Nord pour les hommes du Midi, ou du moins pour le type légendaire de jactance oratoire qui représente, aux yeux des hommes du Nord, les hommes du Midi. Rien que d'y penser, Christophe faisait sa lippe dédaigneuse... Non, il n'avait nulle envie de faire plus ample connaissance avec le peuple sans musique.—(Ainsi le nommait-il, avec son outrance coutumière: «Car que comptent, disait-il, dans la musique de l'Europe actuelle, ses grattements de mandoline et ses vociférations de mélodrames hâbleurs?»)—Mais à ce peuple pourtant, Grazia appartenait. Pour la retrouver, jusqu'où et par quels chemins Christophe ne fût-il pas allé? Il en serait quitte pour fermer les yeux, jusqu'à ce qu'il l'eût rejointe.
Fermer les yeux, il y était habitué. Depuis tant d'années, ses volets étaient clos sur sa vie intérieure! Dans cette fin d'automne, c'était plus nécessaire que jamais. Trois semaines de suite, il avait plu sans répit. Et depuis, une calotte grise d'impénétrables nuées pesait sur les vallées de Suisse, grelottantes et mouillées. Les yeux avaient perdu le souvenir de la saveur du soleil. Pour en retrouver en soi l'énergie concentrée, il fallait commencer par faire nuit complète, et, sous les paupières closes, descendre au fond de la mine, dans les galeries souterraines du rêve. Là dormait dans, la houille le soleil des jours morts. Mais à passer sa vie, accroupi, à creuser, on sortait de là brûlé, l'échine et les genoux raides, les membres déformés, le regard trouble, avec des yeux d'oiseau de nuit. Bien des fois, Christophe avait rapporté de la mine le feu péniblement extrait, qui réchauffe les cœurs transis. Mais les rêves du Nord sentent la chaleur du poêle. On ne s'en doute pas, lorsqu'on vit, dedans; on aime cette tiédeur lourde, on aime ce demi-jour et les songes entassés dans la tête pesante. On aime ce qu'on a. Il faut bien s'en contenter!...
Lorsqu'au sortir de la barrière alpestre, Christophe, assoupi dans un coin de son wagon, aperçut le ciel immaculé et la lumière qui coulait sur les pentes des monts, il lui sembla rêver. De l'autre côté du mur, il venait de laisser le ciel éteint, le jour crépusculaire. Si brusque était le changement qu'il en sentit d'abord plus de surprise que de joie. Il lui fallut quelque temps avant que l'âme, engourdie, peu à peu se détendit, fendît l'écorce qui l'emprisonnait, et que le cœur se dégageât des ombres du passé. Mais à mesure que la journée s'avançait, la lumière moelleuse l'entourait de ses bras; et, perdant le souvenir de tout ce qui avait été, il buvait avidement la volupté de voir.
Plaines du Milanais. Œil du jour qui se reflète dans les canaux bleutés, dont le réseau de veines sillonne les rizières duvetées. Arbres d'automne, à la souple maigreur, au squelette élégant d'un dessin contourné, avec des touffes de duvet roux. Montagnes de Vinci, Alpes neigeuses à l'éclat adouci, dont la ligne orageuse encercle l'horizon, frangée d'orange, d'or vert et d'azur pâle. Soir qui tombe sur l'Apennin. Descente sinueuse le long des monts abrupts, aux courbes serpentines, dont le rythme se répète et s'enchaîne, en une farandole.—Et soudain, au bas de la pente, comme un baiser, l'haleine de la mer, aux orangers mêlée. La mer, la mer latine et sa lumière d'opale, où dorment, suspendues, des barques par volées, aux ailes repliées...
Sur le bord de la mer, à un village de pécheurs, le train restait arrêté. On expliquait aux voyageurs qu'à la suite des grandes pluies, un éboulement s'était produit dans un tunnel, sur la voie de Gênes à Pise; tous les trains avaient des retards de plusieurs heures. Christophe, qui avait pris un billet direct pour Rome, fut ravi de cette malchance qui soulevait les protestations de ses compagnons. Il sauta sur le quai et profita de l'arrêt pour courir vers la mer, dont le regard l'attirait. Il fut si bien attiré qu'une ou deux heures après, quand siffla le train qui reparlait, Christophe était dans une barque, et, le voyant passer, lui cria: «Bon voyage!» Sur la mer lumineuse, dans la nuit lumineuse, il se laissait bercer, longeant les promontoires bordés de cyprès enfantins. Il s'installa dans le village, il y passa cinq jours dans une joie perpétuelle. Il était comme un homme qui sort d'un long jeûne, et qui dévore. De tous ses sens affamés, il mangeait la splendide lumière.... Lumière, sang du monde, fleuve de vie, qui, par nos yeux, nos narines, nos lèvres, tous les pores de la peau, t'infiltres dans la chair, lumière plus nécessaire à la vie que le pain,—qui te voit dévêtue de tes voiles du Nord, pure, brûlante et nue, se demande comment il a jamais pu vivre sans te posséder, et sait qu'il ne pourra plus jamais vivre sans te désirer.
Cinq jours, Christophe se plongea dans une soulerie de soleil. Cinq jours, il oublia—pour la première fois—qu'il était musicien. La musique de son être s'était muée en lumière. L'air, la mer et la terre: symphonie du soleil! Et de cet orchestre, avec quel art inné l'Italie sait user! Les autres peuples peignent d'après la nature; l'Italien collabore avec elle; il peint avec le soleil. Musique des couleurs. Tout est musique, tout chante. Un mur du chemin, rouge, craquelé d'or; au-dessus, deux cyprès à la toison crêpelée; le ciel d'un bleu avide, autour. Un escalier de marbre, blanc et raide, qui monte entre des murs roses, vers une façade bleue. Des maisons multicolores, abricot, citron, cédrat, qui luisent parmi les oliviers, fruits merveilleux, dans le feuillage... La vision italienne est une sensualité; les yeux jouissent des couleurs, comme la langue d'un fruit juteux et parfumé. Sur ce régal nouveau, Christophe se jetait, avec gourmandise; il prenait sa revanche de l'ascétisme des visions grises auxquelles il avait été jusque-là condamné. Son abondante nature, étouffée par le sort, prenait soudain conscience des puissances de jouir dont il n'avait rien fait; elles s'emparaient de la proie qui leur était offerte: odeurs, couleurs, musique des voix, des cloches et de la mer, voluptueuses caresses de l'air et de la lumière.... Christophe ne pensait à rien. Il était dans la béatitude. Il n'en sortait que pour faire part de sa joie à ceux qu'il rencontrait; à son batelier, un vieux pêcheur, aux yeux vifs et plissés, coiffé d'une toque rouge de sénateur vénitien;—à son unique commensal, un Milanais, qui mangeait du macaroni, en roulant des yeux d'Othello, atroces, noirs de haine furieuse, homme apathique;—au garçon de restaurant, qui, pour porter un plateau, ployait le cou, tordait les bras et le torse, comme un ange de Bernin;—au petit saint Jean, dardant des œillades coquettes, qui mendiait sur le chemin, en offrant une orange avec la branche verte. Il interpellait les voiturins, vautrés, la tête en bas au fond de leurs chariots, et poussant, par accès intermittents, les mille et un couplets d'un chant nasillard. Il se surprenait à fredonner Cavalliera rusticana! Le but de son voyage était oublié. Oubliée, sa hâte d'arriver au but, de rejoindre Grazia....
Jusqu'au jour où l'image aimée se réveilla. Fut-ce au choc d'un regard, rencontré sur la route, ou d'une inflexion de voix, grave et chantante? Il n'en eut pas conscience. Mais une heure vint où, de tout ce qui l'entourait, du cercle des collines couvertes d'oliviers, et des hautes arêtes polies de l'Apennin, que sculptent l'ombre épaisse et le soleil ardent, et des bois d'orangers, et de la respiration profonde de la mer, rayonna la figure souriante de l'amie. Par les yeux innombrables de l'air, les yeux de Grazia le regardaient. Elle fleurissait de cette terre, comme une rose d'un rosier.
Alors, il reprit le train pour Rome, sans s'arrêter nulle part. Rien ne l'intéressait des souvenirs italiens, des villes d'art du passé. De Rome il ne vit rien, il ne chercha à rien voir; et ce qu'il en aperçut, au passage, d'abord, des quartiers neufs sans style, des bâtisses carrées, ne lui inspira pas le désir d'en connaître davantage.
Aussitôt arrivé, il alla chez Grazia. Elle lui demanda:
—Par quel chemin êtes-vous venu? Vous êtes-vous arrêté à Milan, à Florence?
—Non, dit-il. Pourquoi faire?
Elle rit.
—Belle réponse! Et que pensez-vous de Rome?
—Rien, dit-il, je n'ai rien vu.
—Mais encore?
—Rien. Pas un monument. Au sortir de l'hôtel, je suis venu chez vous.
—Il suffit de dix pas, pour voir Rome... Regardez ce mur, en face... Il n'y a qu'à voir sa lumière.
—Je ne vois que vous, dit-il.
—Vous êtes un barbare, vous ne voyez que votre idée. Et quand êtes-vous parti de Suisse?
—Il y a huit jours.
—Qu'avez-vous donc fait, depuis?
—Je ne sais pas. Je me suis arrêté, par hasard, dans un pays près de la mer. J'ai à peine fait attention au nom. J'ai dormi pendant huit jours. Dormi, les yeux ouverts. Je ne sais pas ce que j'ai vu, je ne sais pas ce que j'ai rêvé. Je crois que j'ai rêvé de vous. Je sais que c'était très beau. Mais le plus beau, c'est que j'ai tout oublié...
—Merci, dit-elle.
(Il n'écouta pas.)
—... Tout, reprit-il, tout ce qui était alors, tout ce qui était avant. Je suis comme un homme nouveau, qui recommence à vivre.
—C'est vrai, dit-elle, en le regardant avec ses yeux riants. Vous avez changé, depuis notre dernière rencontre.
Il la regardait aussi, et ne la trouvait pas moins différente de celle qu'il se rappelait. Non pas qu'elle eût changé pourtant, depuis deux mois. Mais il la voyait avec des yeux tout neufs. Là-bas, en Suisse, l'image des jours anciens, l'ombre légère de la jeune Grazia s'interposait entre son regard et l'amie présente. Maintenant, au soleil d'Italie, les rêves du Nord s'étaient fondus; il voyait dans la clarté du jour l'âme et le corps réels de l'aimée. Qu'elle était loin de la chevrette sauvage prisonnière à Paris, loin de la jeune femme au sourire de saint Jean, qu'il avait retrouvée un soir, peu après son mariage, pour la reperdre aussitôt! De la petite madone Ombrienne avait fleuri une belle Romaine:
Color verus, corpus solidum et succi plenum.
Ses formes avaient pris une harmonieuse plénitude; son corps était baigné d'une fière langueur. Le génie du calme l'entourait. Elle avait cette gourmandise du silence ensoleillé, de la contemplation immobile, cette jouissance voluptueuse de la paix de vivre, que les âmes du Nord ne connaîtront jamais bien. Ce qu'elle avait conservé surtout du passé, c'était sa grande bonté, qui se mêlait à tous ses autres sentiments. Mais on lisait des choses nouvelles dans son lumineux sourire: une indulgence mélancolique, un peu de lassitude, une pointe d'ironie, un paisible bon sens. L'âge l'avait voilée d'une certaine froideur, qui l'abritait contre les illusions du cœur; elle se livrait rarement; et sa tendresse se tenait en garde, avec un sourire clairvoyant, contre les emportements de passion que Christophe avait peine à réprimer. Avec cela, des faiblesses, des moments d'abandon au souffle des jours, une coquetterie qu'elle raillait elle-même, mais qu'elle ne combattait point. Nulle révolte contre les choses, ni contre soi: un fatalisme très doux, dans une nature toute bonne et un peu fatiguée.
Elle recevait beaucoup, et sans beaucoup choisir,—du moins en apparence;—mais comme ses intimes appartenaient, en général, au même monde, respiraient la même atmosphère, avaient été façonnés par les mêmes habitudes, cette société formait une harmonie assez homogène, très différente de celles que Christophe avait entendues, en Allemagne et en France. La plupart étaient de vieille race italienne, vivifiée çà et là par des mariages étrangers; il régnait parmi eux un cosmopolitisme de surface, où se mêlaient avec aisance les quatre langues principales et le bagage intellectuel des quatre grandes nations d'Occident. Chaque peuple y apportait son appoint personnel, les Juifs leur inquiétude et les Anglo-Saxons leur flegme; mais le tout, aussitôt fondu dans le creuset italien. Quand des siècles de grands barons pillards ont gravé dans une race tel profil hautain et rapace d'oiseau de proie, le métal peut changer, l'empreinte reste la même. Certaines de ces figures qui semblaient le plus italiennes, un sourire de Luini, un regard voluptueux et calme de Titien, fleurs de l'Adriatique ou des plaines lombardes, s'étaient épanouies sur des arbustes du Nord transplantés dans le vieux sol latin. Quelles que soient les couleurs broyées sur la palette de Rome, la couleur qui ressort est toujours le romain.
Christophe, sans pouvoir analyser son impression, admirait le parfum de culture séculaire, de vieille civilisation, que respiraient ces âmes, souvent assez médiocres, et, quelques-unes même, au-dessous du médiocre. Impalpable parfum, qui tenait à des riens, une grâce courtoise, une douceur de manières qui savait être affectueuse, tout en gardant sa malice et son rang, une finesse élégante de regard, de sourire, d'intelligence alerte et nonchalante, sceptique, diverse et aisée. Rien de raide et de rogue. Rien de livresque. On n'avait pas à craindre de rencontrer ici un de ces psychologues de salons parisiens, embusqué derrière son lorgnon, ou le caporalisme de quelque docteur allemand. Des hommes, tout simplement, et des hommes très humains, tels que l'étaient déjà les amis de Térence et de Scipion l'Emilien...
Homo sum...
Belle façade! La vie était plus apparente que réelle. Par dessous, l'incurable frivolité, commune à la société mondaine de tous les pays. Mais ce qui donnait à celle-ci ses caractères de race, c'était son indolence. La frivolité française s'accompagne d'une fièvre nerveuse, un mouvement perpétuel du cerveau, même quand il se meut à vide. Le cerveau italien sait se reposer. Il ne le sait que trop. Il est doux de sommeiller à l'ombre chaude, sur le tiède oreiller d'un mol épicurisme et d'une intelligence ironique, très souple, assez curieuse, et prodigieusement indifférente, au fond.
Tous ces hommes manquaient d'opinions décidées. Ils se mêlaient à la politique et a l'art, avec le même dilettantisme. On voyait là des natures charmantes, de ces belles figures italiennes de patriciens aux traits fins, aux yeux intelligents et doux, aux manières tranquilles, qui aimaient d'un cœur affectueux la nature, les vieux peintres, les fleurs, les femmes, les livres, la bonne chère, la patrie, la musique... Ils aimaient tout. Ils ne préféraient rien. On avait le sentiment parfois qu'ils n'aimaient rien. L'amour tenait pourtant une large place dans leur vie; mais c'était à condition qu'il ne la troublât point. Il était indolent et paresseux, comme eux; même dans la passion, il prenait volontiers un caractère familial. Leur intelligence, bien faite et harmonieuse, s'accommodait d'une inertie où les contraires de la pensée se rencontraient, sans heurts, tranquillement associés, souriants, émoussés, rendus inoffensifs. Ils avaient peur des croyances entières, des partis excessifs, et se trouvaient à l'aise dans les demi-solutions et les demi-pensées. Ils étaient d'esprit conservateur-libéral. Il leur fallait une politique et un art à mi-hauteur: des stations climatiques, où l'on ne risque pas d'avoir le souffle coupé et des palpitations. Ils se reconnaissaient dans le théâtre paresseux de Goldoni, ou dans la lumière égale et diffuse de Manzoni. Leur aimable nonchaloir n'en était pas inquiété. Ils n'eussent pas dit, comme leurs grands ancêtres: «Primum vivere...», mais plutôt: «Dapprima, quieto vivere.»
Vivre tranquille. C'était le vœu secret, la volonté de tous, même des plus énergiques, de ceux qui dirigeaient l'action politique. Tel petit Machiavel, maître de soi et des autres, le cœur aussi froid que la tête, l'intelligence lucide et ennuyée, sachant, osant se servir de tous moyens pour ses fins, prêt à sacrifier toutes ses amitiés à son ambition, était capable de sacrifier son ambition à une seule chose: le sacrosaint quieto vivere. Ils avaient besoin de longues périodes d'anéantissement. Quand ils sortaient de là, ainsi que d'un bon sommeil, ils étaient frais et dispos; ces hommes graves, ces tranquilles madones, étaient pris brusquement d'une fringale de parole, de gaieté, de vie sociale: il leur fallait se dépenser en une volubilité de gestes et de mots, de saillies paradoxales, d'humour burlesque: ils jouaient l'opera buffa. Dans cette galerie de portraits italiens, on eût trouvé rarement l'usure de la pensée, cet éclat métallique des prunelles, ces visages flétris par le travail perpétuel de l'esprit, comme on en voit, au Nord. Pourtant il ne manquait pas, ici comme partout, d'âmes qui se rongeaient et qui cachaient leurs plaies, de désirs, de soucis qui couvaient sous l'indifférence et, voluptueusement, s'enveloppaient de torpeur. Sans parler, chez certains, d'étranges échappées, baroques, déconcertantes, indices d'un déséquilibre obscur, propre aux très vieilles races,—comme les failles qui s'ouvrent dans la Campagne Romaine.
Il y avait bien du charme dans l'énigme nonchalante de ces âmes, de ces yeux calmes et railleurs, où dormait un tragique caché. Mais Christophe n'était pas d'humeur à le reconnaître. Il enrageait de voir Grazia entourée de gens du monde. Il leur en voulait, et il loi en voulait. Il la bouda, de même qu'il boudait Rome. Il espaça ses visites, il se promit de repartir.
Il ne repartit pas. Il commençait de sentir, malgré lui, l'attrait de ce monde italien, qui l'irritait.
Pour le moment, il s'isola. Il flâna dans Rome, et autour. La lumière romaine, les jardins suspendus, la Campagne, que ceint, comme une écharpe d'or, la mer ensoleillée, lui révélèrent peu à peu le secret de la terre enchantée. Il s'était juré de ne pas faire un pas pour aller voir ces monuments morts, qu'il affectait de dédaigner; il disait en bougonnant qu'il attendrait qu'ils vinssent le trouver. Ils vinrent: il les rencontra, au hasard de ses promenades, dans la Ville au sol onduleux. Il vit, sans l'avoir cherché, le Forum rouge, au soleil couchant, et les arches à demi écroulées du Palatin, au fond desquelles l'azur profond se creuse, gouffre de lumière bleue. Il erra dans la Campagne immense, près du Tibre rougeâtre, gras de boue, comme de la terre qui marche,—et le long des aqueducs ruinés, gigantesques vertèbres de monstres antédiluviens. D'épaisses masses de nuées noires roulaient dans le ciel bleu. Des paysans à cheval poussaient, à coups de gaule, à travers le désert, des troupeaux de grands bœufs gris perle à longues cornes; et, sur la voie antique, droite, poussiéreuse et nue, des pâtres chèvre-pieds, les cuisses recouvertes de peaux velues, cheminaient en silence, avec des théories de petits ânes et d'ânons. Au fond de l'horizon, la chaîne de la Sabine, aux lignes olympiennes, déroulait ses collines; et sur l'autre rebord delà coupe du ciel, les vieux murs de la ville, la façade de Saint-Jean, surmontée de statues qui dansaient, profilaient leurs noires silhouettes... Silence... Soleil de feu... Le vent passait sur la plaine... Sur une statue sans tête, au bras emmailloté, battue par les flots d'herbe, un lézard, dont le cœur paisible palpitait, s'absorbait, immobile, dans son repas de lumière. Et Christophe, la tête bourdonnante de soleil (et quelquefois aussi de vin des Castelli), près du marbre brisé, assis sur le sol noir, souriant, somnolent et baigné par l'oubli, buvait la force calme et violente de Rome.—Jusqu'à la nuit tombante.—Alors, le cœur étreint d'une angoisse, il fuyait la solitude funèbre où la lumière tragique s'engloutissait... Ô terre, terre ardente, terre passionnée et muette! Sous ta paix fiévreuse, j'entends sonner encore les trompettes des légions. Quelles fureurs de vie grondent dans ta poitrine! Quel désir du réveil!
Christophe trouva des âmes, où brûlaient des tisons du feu séculaire. Sous la poussière des morts, ils s'étaient conservés. On eût pensé que ce feu se fût éteint, avec les yeux de Mazzini. Il revivait. Le même. Bien peu voulaient le voir. Il troublait la quiétude de ceux qui dormaient. C'était une lumière claire et brutale. Ceux qui la portaient,—de jeunes hommes (le plus âgé n'avait pas trente-cinq ans), libres intellectuels, qui différaient, entre eux, de tempérament, d'éducation, d'opinions et de foi—étaient unis dans le même culte pour cette flamme de la nouvelle vie. Les étiquettes de partis, les systèmes de pensée ne comptaient point pour eux: la grande affaire était de «penser avec courage». Être francs, et oser! Ils secouaient rudement le sommeil de leur race. Après la résurrection politique de l'Italie, réveillée de la mort à l'appel des héros, après sa toute récente résurrection économique, ils avaient entrepris d'arracher du tombeau la pensée italienne. Ils souffraient, comme d'une injure, de l'atonie paresseuse et peureuse de l'élite, de sa lâcheté d'esprit, de sa verbolâtrie. Leur voix retentissait dans le brouillard de rhétorique et de servitude morale, accumulé depuis des siècles sur l'âme de la patrie. Ils y soufflaient leur réalisme impitoyable et leur intransigeante loyauté. Ils avaient la passion de l'intelligence claire, que suit l'action énergique. Capables, à l'occasion, de sacrifier les préférences de leur raison personnelle au devoir de discipline que la vie nationale impose à l'individu, ils réservaient pourtant leur autel le plus haut et leurs plus pures ardeurs à la vérité. Ils l'aimaient, d'un cœur fougueux et pieux. Insulté par ses adversaires, diffamé, menacé, un chef de ces jeunes hommes[2] répondait, avec une calme grandeur:
«Respectez la vérité! Je vous parle, à cœur ouvert, libre de toute rancune. J'oublie le mal que j'ai reçu de vous et celui que je puis vous avoir fait. Soyez vrais! Il n'est pas de conscience, il n'est pas de hauteur de vie, il n'est pas de capacité de sacrifice, il n'est pas de noblesse, là où n'existe pas un religieux, rigide et rigoureux respect de la vérité. Exercez-vous dans ce devoir difficile. La fausseté corrompt celui qui en use, avant de vaincre celui contre qui on en use. Que vous y gagniez le succès immédiat, qu'importe? Les racines de votre âme seront suspendues dans le vide, sur le sol rongé par le mensonge. Je ne vous parle plus en adversaire. Nous sommes sur un terrain supérieur à nos dissentiments, même si dans votre bouche votre passion se pare du nom de patrie. Il est quelque chose de plus grand que la patrie, c'est la conscience humaine. Il est des lois que vous ne devez pas violer, sous peine d'être de mauvais Italiens. Vous n'avez plus devant vous qu'un homme qui cherche la vérité; vous devez entendre son cri. Vous n'avez plus devant vous qu'un homme qui désire ardemment vous voir grands et purs, et travailler avec vous. Car, que vous le veuillez ou non, nous travaillons tous en commun avec tous ceux dans le monde qui travaillent avec vérité. Ce qui sortira de nous (et nous ne pouvons le prévoir) portera notre marque commune, si nous avons agi avec vérité. L'essence de l'homme est là: dans sa merveilleuse faculté de chercher la vérité, de la voir, de l'aimer, et de s'y sacrifier.—Vérité, qui répands sur ceux qui te possèdent le souffle magique de ta puissante santé!...»
La première fois que Christophe entendit ces paroles, elles lui semblèrent l'écho de sa propre voix; et il sentit que ces hommes et lui étaient frères. Les hasards de la lutte des peuples et des idées pouvaient les jeter, un jour, les uns contre les autres, dans la mêlée; mais amis ou ennemis, ils étaient, ils seraient toujours de la même famille humaine. Ils le savaient, comme lui. Ils le savaient avant lui. Il était connu d'eux, avant qu'il les connût. Car ils étaient déjà les amis d'Olivier. Christophe découvrit que les œuvres de son ami—(quelques volumes de vers, des essais de critique),—qui n'étaient à Paris lues que d'un petit nombre, avaient été traduites par ces Italiens et leur étaient familières.
Plus tard, il devait découvrir les distances infranchissables qui séparaient ces âmes de celle d'Olivier. Dans leur façon de juger les autres, ils restaient uniquement Italiens, enracinés dans la pensée de leur race. De bonne foi, ils ne cherchaient dans les œuvres étrangères que ce que voulait y trouver leur instinct national; souvent, ils n'en prenaient que ce qu'ils y avaient mis d'eux-mêmes, à leur insu. Critiques médiocres et piètres psychologues, ils étaient trop entiers, pleins d'eux-mêmes et de leurs passions, même quand ils étaient épris de la vérité. L'idéalisme italien ne sait pas s'oublier; il ne s'intéresse point aux rêves impersonnels du Nord; il ramène tout à soi, à ses désirs, à son orgueil de race, qu'il transfigure. Consciemment ou non, il travaille toujours pour la terza Roma. Il faut convenir que, pendant des siècles, il ne s'est pas donné grand mal pour la réaliser! Ces beaux Italiens, bien taillés pour l'action, n'agissent que par passion, et se lassent vite d'agir; mais quand la passion souffle, elle les soulève plus haut que tous les autres peuples: on l'a vu par l'exemple de leur Risorgimento.—C'était un de ces grands vents qui commençait à passer sur la jeunesse italienne de tous les partis: nationalistes, socialistes, néo-catholiques, libres idéalistes, tous Italiens irréductibles, tous, d'espoir et de vouloir, citoyens de la Rome impériale, reine de l'univers.
Tout d'abord, Christophe ne remarqua que leur généreuse ardeur et les communes antipathies qui l'unissaient à eux. Ils ne pouvaient manquer de s'entendre avec lui, dans le mépris de la société mondaine, à laquelle Christophe gardait rancune des préférences de Grazia. Ils haïssaient plus que lui cet esprit de prudence, cette apathie, ces compromis et ces arlequinades, ces choses dites à moitié, ces pensées amphibies, ce subtil balancement entre toutes les possibilités, sans se décider pour aucune. Robustes autodidactes, qui s'étaient faits de toutes pièces, et qui n'avaient pas eu les moyens ni le loisir de se donner le dernier coup de rabot, ils outraient volontiers leur rudesse naturelle et leur ton un peu âpre de contadini mal dégrossis. Ils voulaient être entendus. Ils voulaient être combattus. Tout, plutôt que l'indifférence! Ils eussent, pour réveiller les énergies de leur race, consenti joyeusement à en être les premières victimes.
En attendant, ils n'étaient pas aimés et ils ne faisaient rien pour l'être. Christophe eut peu de succès, quand il voulut parler à Grazia de ses nouveaux amis. Ils étaient déplaisants à cette nature éprise de mesure et de paix. Il fallait bien reconnaître avec elle qu'ils avaient une façon de soutenir les meilleures causes, qui donnait envie parfois de s'en déclarer l'ennemi. Ils étaient ironiques et agressifs, d'une dureté de critique qui touchait à l'insulte, même avec des gens qu'ils ne voulaient point blesser. Ils étaient trop sûrs d'eux-mêmes, trop pressés de généraliser, d'affirmer brutalement. Arrivés à l'action publique avant d'être arrivés à la maturité de leur développement, ils passaient d'un engouement à l'autre, avec la même intolérance. Passionnément sincères, se donnant tout entiers, sans rien économiser, ils étaient consumés par leur excès d'intellectualisme, par leur labeur précoce et forcené. Il n'est pas sain pour de jeunes pensées, au sortir de la gousse, de s'exposer au soleil cru. L'âme en reste brûlée. Rien ne se fait de fécond qu'avec le temps et le silence. Le temps et le silence leur avaient manqué. C'est le malheur de trop de talents italiens. L'action violente et hâtive est un alcool. L'intelligence qui y a goûté a peine ensuite à s'en déshabituer; et sa croissance normale risque d'en rester faussée pour toujours.
Christophe appréciait la fraîcheur acide de cette verte franchise, par contraste avec la fadeur des gens du juste milieu, des vie di mezzo, qui ont une peur éternelle de se compromettre et un subtil talent de ne dire ni oui ni non. Mais bientôt, il dut convenir que ces derniers, avec leur intelligence calme et courtoise, avaient aussi leur prix. L'état de perpétuel combat où vivaient ses amis était lassant. Christophe croyait de son devoir d'aller chez Grazia, afin de les défendre. Il y allait parfois, afin de les oublier. Sans doute, ils lui ressemblaient. Ils lui ressemblaient trop, lia étaient aujourd'hui ce qu'il avait été, à vingt ans. Et le cours de la vie ne se remonte pas. Au fond, Christophe savait bien qu'il avait dit adieu, pour son compte, à ces violences, et qu'il s'acheminait vers la paix, dont les yeux de Grazia semblaient tenir le secret. Pourquoi donc se révoltait-il contre elle?... Ah! c'est qu'il eût voulu, par un égoïsme d'amour, être seul à en jouir. Il ne pouvait souffrir que Grazia en dispensât les bienfaits à tout venant, qu'elle fût prodigue envers tous de son charmant accueil.
Elle lisait en lui; et, avec son aimable franchise, elle lui dit, un jour:
—Vous m'en voulez d'être comme je suis? Il ne faut pas m'idéaliser, mon ami. Je suis une femme, je ne vaux pas mieux qu'une autre. Je ne cherche pas le monde; mais j'avoue qu'il m'est agréable, de même que j'ai plaisir à aller quelquefois à des théâtres pas très bons, à lire des livres insignifiants, que vous dédaignez, mais qui me reposent et qui m'amusent. Je ne puis me refuser à rien.
—Comment pouvez-vous supporter ces imbéciles?
—La vie m'a enseigné à n'être pas difficile. On ne doit pas trop lui demander. C'est déjà beaucoup, je vous assure, quand on a affaire à de braves gens, pas méchants, assez bons... (naturellement, à condition de ne rien attendre d'eux! Je sais bien que si j'en avais besoin, je ne trouverais plus grand monde...) Pourtant, ils me sont attachés; et quand je rencontre un peu de réelle affection, je fais bon marché du reste. Vous m'en voulez, n'est-ce pas? Pardonnez-moi d'être médiocre. Je sais faire du moins la différence de ce qu'il y a de meilleur et de moins bon en moi. Et ce qui est avec vous, c'est le meilleur.
—Je voudrais tout, dit-il, d'un ton boudeur.
Il sentait bien, pourtant, qu'elle disait vrai. Il était si sûr de son affection qu'après avoir hésité pendant des semaines, un jour il lui demanda:
—Est-ce que vous ne voudrez jamais...?
—Quoi donc?
—Être à moi.
Il se reprit:
—... que je sois à vous?
Elle sourit:
—Mais vous êtes à moi, mon ami.
—Vous savez bien ce que je veux dire.
Elle était un peu troublée; mais elle lui prit les mains et le regarda franchement:
—Non, mon ami, dit-elle avec tendresse.
Il ne put parler. Elle vit qu'il était affligé.
—Pardon, je vous fais de la peine. Je savais que vous me diriez cela. Il faut nous parler en toute vérité, comme de bons amis.
—Des amis, dit-il tristement. Rien de plus?
—Ingrat! Que voulez-vous de plus? M'épouser?... Vous souvenez-vous d'autrefois, lorsque vous n'aviez d'yeux que pour ma belle cousine? J'étais triste alors que vous ne compreniez pas ce que je sentais pour vous. Toute notre vie aurait pu être changée. Maintenant, je pense que c'est mieux, ainsi; c'est mieux que nous n'ayons pas exposé notre amitié à l'épreuve de la vie en commun, de cette vie quotidienne, où ce qu'il y a de plus pur finit par s'avilir...
—Vous dites cela, parce que vous m'aimez moins.
—Oh! non, je vous aime toujours autant.
—Ah! c'est la première fois que vous me le dites.
—Il ne faut plus qu'il y ait rien de caché entre nous. Voyez-vous, je ne crois plus beaucoup au mariage. Le mien, je le sais, n'est pas un exemple suffisant. Mais j'ai réfléchi et regardé autour de moi. Ils sont rares, les mariages heureux. C'est un peu contre nature. On ne peut enchaîner ensemble les volontés de deux êtres qu'en mutilant l'une d'elles, sinon toutes les deux; et ce ne sont même point là, peut-être, des souffrances où l'âme ait profit à être trempée.
—Ah! dit-il, j'y vois une si belle chose, au contraire, l'union de deux sacrifices, deux âmes mêlées en une!
—Une belle chose, dans votre rêve. En réalité, vous souffririez plus que qui que ce soit.
—Quoi! vous croyez que je ne pourrai jamais avoir une femme, une famille, des enfants?... Ne me dites pas cela! Je les aimerais tant! Vous ne croyez pas ce bonheur possible pour moi?
—Je ne sais pas. Je ne crois pas... Peut-être avec une bonne femme, pas très intelligente, pas très belle, qui vous serait dévouée, et ne vous comprendrait pas.
—Que vous êtes mauvaise!... Mais vous avez tort de vous moquer. C'est bon, une bonne femme, même qui n'a pas d'esprit.
—Je crois bien! Voulez-vous que je vous en trouve une?
—Taisez-vous, je vous prie, vous me percez le cœur. Comment pouvez-vous parler ainsi?
—Qu'est-ce que j'ai dit?
—Vous ne m'aimez donc pas du tout, pas du tout, pour penser à me marier avec une autre?
—Mais c'est au contraire parce que je vous aime, que je serais heureuse de faire ce qui pourrait vous rendre heureux.
—Alors, si c'est vrai...
—Non, non, n'y revenez pas! Je vous dis que ce serait votre malheur...
—Ne vous inquiétez pas de moi. Je jure d'être heureux! Mais dites la vérité: vous croyez que vous, vous seriez malheureuse avec moi?
—Oh! malheureuse? mon ami, non. Je vous estime et je vous admire trop, pour être jamais malheureuse avec vous... Et puis, je vous dirai: je crois bien que rien ne pourrait me rendre tout à fait malheureuse, à présent. J'ai vu trop de choses, je suis devenue philosophe... Mais à parler franchement,—(n'est-ce pas? vous me le demandez, vous ne vous fâcherez pas?)—eh bien, je connais ma faiblesse, je serais peut-être assez sotte, au bout de quelques mois, pour n'être pas tout à fait heureuse avec vous; et cela, je ne le veux pas, justement parce que j'ai pour vous la plus sainte affection; et je ne veux pas que rien au monde puisse la ternir.
Lui, tristement:
—Oui, vous dites ainsi, pour m'adoucir la pilule. Je vous déplais. Il y a des choses, en moi, qui vous sont odieuses.
—Mais non, je vous assure! N'ayez pas l'air si penaud. Vous êtes un bon et cher homme.
—Alors, je ne comprends plus. Pourquoi ne pourrions-nous pas nous convenir?
—Parce que nous sommes trop différents, d'un caractère trop accusé, tous deux, trop personnels.
—C'est pour cela que je vous aime.
—Moi aussi. Mais c'est aussi pour cela que nous nous trouverions en conflit.
—Mais non!
—Mais si! Ou bien, comme je sais que vous valez plus que moi, je me reprocherais de vous gêner, avec ma petite personnalité; et alors, je l'étoufferais, je me tairais, et je souffrirais.
Les larmes viennent aux yeux de Christophe.
—Oh! cela, je ne veux point. Jamais! J'aime mieux tous les malheurs, plutôt que vous souffriez par ma faute, pour moi.
—Mon ami, ne vous affectez pas... Vous savez, je dis ainsi, je me flatte peut-être... Peut-être que je ne serais pas assez bonne pour me sacrifier à vous.
—Tant mieux!
—Mais alors, c'est vous que je sacrifierais, et c'est moi qui me tourmenterais, à mon tour... Vous voyez bien, c'est insoluble, d'un côté comme de l'autre. Restons comme nous sommes. Est-ce qu'il y a quelque chose de meilleur que notre amitié?
Il hoche la tête, en souriant avec un peu d'amertume.
—Oui, tout cela, c'est qu'au fond vous n'aimez pas assez.
Elle sourit aussi, gentiment, un peu mélancolique. Elle dit, avec un soupir:
—Peut-être. Vous avez raison. Je ne suis plus toute jeune, mon ami. Je suis lasse. La vie use, quand on n'est pas très fort, comme vous... Oh! vous, il y a des moments, quand je vous regarde, vous avez l'air d'un gamin de dix-huit ans.
—Hélas! avec cette vieille tête, ces rides, ce teint flétri!
—Je sais bien que vous avez souffert, autant que moi, peut-être plus. Je le vois. Mais vous me regardez quelquefois, avec des yeux d'adolescent; et je sens sourdre de vous un flot de vie toute fraîche. Moi, je me suis éteinte. Quand je pense, hélas! a mon ardeur d'autrefois! Comme dit l'autre, c'était le bon temps alors, j'étais bien malheureuse! À présent, je n'ai plus assez de force pour l'être. Je n'ai qu'un filet de vie. Je ne serais plus assez téméraire pour oser l'épreuve du mariage. Ah! autrefois, autrefois!... Si quelqu'un que je connais m'avait fait signe!...
—Eh bien, eh bien, dites...
—Non, ce n'est pas la peine...
—Ainsi, autrefois, si j'avais... Oh! mon Dieu!
—Quoi! si vous aviez? Je n'ai rien dit.
—J'ai compris. Vous êtes cruelle.
—Eh bien, autrefois, j'étais folle, voilà tout.
—Ce que vous dites là est encore pis.
—Pauvre Christophe! Je ne puis dire un mot qui ne lui fasse du mal. Je ne dirai donc plus rien.
—Mais si! Dites-moi... Dites quelque chose!...
—Quoi?
—Quelque chose de bon.
Elle rit.
—Ne riez pas.
—Et vous, ne soyez pas triste.
—Comment voulez-vous que je ne le sois pas?
—Vous n'en avez pas de raison, je vous assure.
—Pourquoi?
—Parce que vous avez une amie qui vous aime bien.
—C'est vrai?
—Si je vous le dis, ne le croyez-vous pas?
—Dites-le encore!
—Vous ne serez plus triste, alors? Vous ne serez plus insatiable? Vous saurez vous contenter de notre chère amitié?
—Il faut bien!
—Ingrat, ingrat! Et vous dites que vous aimez? Au fond, je crois que je vous aime plus que vous ne m'aimez.
—Ah! si cela se pouvait!
Il dit cela, d'un tel élan d'égoïsme amoureux qu'elle rit. Lui aussi. Il insistait:
—Dites!
Un instant, elle se tut, le regarda, puis soudain approcha son visage de celui de Christophe, et l'embrassa. Cela fut si inattendu! Il en fut bouleversé d'émotion. Il voulut la serrer dans ses bras. Déjà, elle s'était dégagée. À la porte du salon, elle le regarda, un doigt sur ses lèvres, faisant: «Chut!»—et disparut.
À partir de ce jour, il ne lui reparla plus de son amour, et il fut moins gêné dans ses relations avec elle. À des alternatives de silence guindé et de violences mal comprimées succéda une intimité simple et recueillie. C'est le bienfait de la franchise en amitié. Plus de sous-entendus, plus d'illusions ni de craintes. Ils connaissaient, chacun, le fond de la pensée de l'autre. Lorsque Christophe se retrouvait avec Grazia dans la société de ces indifférents qui l'irritaient, quand l'impatience le reprenait d'entendre son amie échanger avec eux de ces choses un peu niaises, qui sont l'ordinaire es salons, elle s'en apercevait, le regardait, souriait. C'était assez, il savait qu'ils étaient ensemble; et la paix redescendait en lui.
La présence de ce qu'on aime arrache à l'imagination son dard envenimé; la fièvre du désir tombe; l'âme s'absorbe dans la chaste possession de la présence aimée.—Grazia rayonnait d'ailleurs sur ceux qui l'entouraient le charme silencieux de son harmonieuse nature. Toute exagération, même involontaire, d'un geste ou d'un accent, la blessait, comme quelque chose qui n'était pas simple et qui n'était pas beau. Par là, elle agit à la longue sur Christophe. Après avoir rongé le frein mis à ses emportements, il y gagna peu à peu une maîtrise de soi, une force d'autant plus grande qu'elle ne se dépensait plus en vaines violences.
Leurs âmes se mêlaient. Le demi-sommeil de Grazia, souriante en son abandon à la douceur de vivre, se réveillait au contact de l'énergie morale de Christophe. Elle se prit, pour les choses de l'esprit, d'un intérêt plus direct et moins passif. Elle, qui ne lisait guère, qui relisait plutôt indéfiniment les mêmes vieux livres avec une affection paresseuse, elle commença d'éprouver la curiosité d'autres pensées et bientôt leur attrait. La richesse du monde d'idées modernes, qu'elle n'ignorait pas, mais où elle n'avait aucun goût à s'aventurer seule, ne l'intimidait plus, maintenant qu'elle avait, pour l'y guider, un compagnon. Insensiblement, elle se laissait amener, tout en s'en défendant, à comprendre cette jeune Italie, dont les ardeurs iconoclastes lui avaient longtemps déplu.