Coquillars, narvans à Ruel,
Meny vous chante mieux que caille
Que n’y laissez ne corps, ne pel,
Comme fist Colin de l’Escaille,
Devant la roe babiller:
Il babigna, pour son salut.
Pas ne sçavoit oingnons peller...
Dont Lemboureux lui rompt le suc.
Changez et andossez souvent,
Et tirez tousjours droit au Temple,
Et eschecquez tous en brouant,
Qu’en la jarte ne soyez ample.
Montigny y fut, par exemple,
Bien attaché au halle-grup,
Et y jargonnast-il le tremple,
Dont Lemboureux lui rompt le suc.

Quant à Villon, on sait qu’il ne fut pas pendu comme il l’appréhendait si fort. Condamné à mort deux fois, en 1460 et 1461, et gracié par Louis XI, cette épitaphe, qu’il avait composée, ne put lui servir:

Je suis François, dont il me poise,
Né de Paris, près de Pontoise,
Qui d’une corde d’une toise
Sçaura mon col que mon cul poise,

Non plus que cette magnifique ballade (l’Épitaphe en forme de Ballade que feit Villon pour luy et ses compaignons) dans laquelle il se représente pendu avec cinq ou six de ses amis:

La pluye nous a debuez et lavez,
Et le soleil dessechez et noirciz;
Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez,
Et arrachez la barbe et les sourcilz.
Jamais, nul temps, nous ne sommes rassis;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir, sans cesser nous charie,
Plus becquetez d’oyseaulx que dez à couldre.
Hommes, icy n’usez de mocquerie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

Comme il possède son sujet! «Il en parle en connaisseur; il sait sa potence à fond, et le pendu, dans tous ses aspects, profils et perspectives, lui est singulièrement familier. Colin de Cayeux et René de Montigny[63], ses camarades, avaient eu la maladresse de se laisser mourir longitudinalement, comme il appert par une des ballades du Jargon, et lui-même ne pouvait guère s’attendre à trépasser en travers. Il me semble le voir maigre, hâve et déguenillé, tourner autour du gibet comme autour du centre où doit aboutir sa vie, et contempler piteusement ses bons amis faisant l’I et tirant la langue, le tout pour s’être allés esbattre à Ruel. Remarquez le mot, quel euphémisme! esbattre. Que diable faisaient donc ces gens-là quand ils travaillaient sérieusement, puis qu’on les cravatait de chanvre seulement pour s’être amusés?»[64]

On ne sait au juste quel délit avait pu amener sur Villon ces deux terribles condamnations; on peut croire que c’était un vol à main armée près de Ruel; un passage de ses poésies permet aussi de supposer que c’était un viol[65].

 

«Un jeune fils de Brigandinier», qui avait été élevé par Jean Pensart, marchand de poissons, sachant que son père adoptif avait assez d’argent à la suite de la vente du carême, résolut de le dépouiller. Ses complices dans cette affaire étaient deux Ecossais, Mortemer, dit Lescuyer, et Thomas le Clerc; surpris au milieu du crime, ils se sauvèrent, et Brigandinier, pris et amené au Châtelet, nomma ses compagnons. Mortemer, confié à la surveillance de deux Ecossais de la garde du roi, put facilement s’échapper; quant à Thomas le Clerc, il se réfugia dans l’église Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, et là soutint un véritable siége contre les gens du prévôt de Paris, qu’il blessa en grande partie avant de tomber entre leurs mains. Condamné à être pendu à Montfaucon, il en appela au Parlement, qui confirma la sentence. L’exécution eut lieu le 16 mars 1474, «pour veoir laquelle furent jusques audit gibet sire Denis Hesselin, maistre Jehan de Ruel, comme commis par maistre Pierre de Ladehors à l’exercice de l’office de lieutenant-criminel, pour occasion de la maladie dudit Ladehors[66]

 

En 1476 fut pendu à Montfaucon le sieur Laurent Garnier, de Provins, pour avoir tué un collecteur des tailles de Provins, «duquel cas il avoit obtenu rémission qui ne luy fut point entérinée par la Cour du Parlement». Un an et demi après cette exécution, sur les instances de son frère, le corps fut dépendu par maître Henri Cousin, «et illec fut ensevely et mis en une bière couvert d’un cercueil, et dudit gibet mené dedans Paris par la porte Sainct Denys; et devant icelle biere aloient quatre crieurs de ladite ville sonnant de leurs clochettes, et en leurs poitrines les armes dudit Garnier; et autour d’icelle biere y avoit quatre cierges et huict torches, qui estoient portées par hommes vestus de dueil et armoyez comme dit est. Et en tel estat fut mené passant parmy ladite ville de Paris, jusques à la porte Sainct Anthoine, où fut mis ledit corps en un chariot couvert de noir, pour mener inhumer audit Provins. Et l’un desdits crieurs, qui aloit devant ledit corps, crioit: «Bonnes gens, dites vos patenostres pour l’âme de feu Laurens Garnier, en son vivant demeurant à Provins, qu’on a nouvellement trouvé mort sous un chesne; dites-en vos patenostres, que Dieu bonne mercy luy fasse[67]

«Audit mois d’aoust 1477 advint que un jeune fils bourreau à Paris, nommé Petit-Jehan, fils de maistre Henry Cousin, maistre Bourreau en laditte ville de Paris, qui déjà avoit fait plusieurs exploits de Bourreau[68], fut tué et meurtry ledit Petit-Jehan en laditte ville de Paris.»

Voici comment arriva la chose. Petit-Jehan avait eu maille à partir pour affaires d’intérêt avec un menuisier picard, nommé Oudin du Bust, et l’avait battu. Celui-ci résolut de se venger; il s’associa trois compagnons: Lempereur du Houx, sergent à verge; Jehan du Foing, fontainier et plombeur, et un orfévre nommé Regnault Goris, qui tous quatre, «de guet apens et propos délibéré, vinrent assaillir ledit Petit-Jehan, qu’ils trouvèrent au coing de la rue de Garnelles, près de l’hostel du Moulinet, et vint le premier à luy ledit Lempereur du Houx soubs fiance amiable, qui le prit par dessous le bras.» Aussitôt Regnault Goris se précipita sur lui et le frappa d’une pierre à la tête; Petit-Jehan chancela, et, Lempereur du Houx l’ayant lâché, Jehan du Foing le perça d’un coup de javeline. Oudin du Bust arriva alors et coupa les jambes du cadavre, puis tous les quatre allèrent se mettre en franchise aux Célestins[69]. Le prévôt de Paris, Robert d’Estouville, les en arracha. Les Célestins en appelèrent, l’évêque de Paris les réclama comme ses clercs; mais ce fut en pure perte, le Parlement ayant déclaré qu’ils ne jouiraient pas des priviléges de l’Eglise. «Ils furent tous quatre pendus au gibet de Paris, par les mains dudit maistre Henry[70], père dudit Petit-Jehan, qui pourtant fut vengé de la mort de sondit fils, le jeudy veille de monseigneur sainct Jehan, décolassé, vingt-huictiesme jour dudit mois, et est assavoir que lesdits Empereur, du Foing et Goris estoient trois beaux jeunes hommes.»

On battit de verges et on bannit du royaume un jeune cordonnier qui était compromis dans cette affaire, mais qui, heureusement pour lui, n’avait point assisté au meurtre[71].

 

En 1484, fut pendu,—et cela à la satisfaction générale,—le comte de Meulent, Olivier le Dain, «varlet de chambre et barbier de corps du roy».

Son procès fait, on délibéra si l’on avertirait le roi de l’arrêt de mort qui frappait le Dain; il fut résolu qu’il ne le saurait que l’exécution faite. Ce fut Hugues Alligret, greffier criminel de la Cour, qui se rendit à la Conciergerie pour lire au condamné la sentence rendue contre lui. Nous extrayons ce qui suit du rapport dudit Alligret: lecture faite, «le Dain m’a répondu puisqu’il plaisait à Messieurs, que bien, et que je lui baillasse confesseurs.» Je lui envoyai alors deux cordeliers, et devant eux je le conjurai une dernière fois, sur le salut de son âme, de dire la vérité au sujet des sommes qu’il avait à restituer. Il me répondit qu’il avait tout dit, «et atant se départit de moi, et pareillement je lui délaissai en ladite chapelle avec sesdits confesseurs, en délaissant tant huissiers que sergens à l’huis de la chapelle, pour la garder, et m’en suis retourné en ladite Cour; de laquelle environ l’heure de dix heures suis revenu en ladite Conciergerie, et en ladite chapelle, en laquelle je trouvai ledit Olivier le Dain avoir achevé de s’être confessé.» Là, je lui demandai encore s’il n’oubliait rien, et le prévins que, s’il le faisait à dessein, son âme serait perdue; il répondit toujours que non. «Et atant l’ai livré à Henry, exécuteur de la haute justice, lequel l’a prins, lié, mené dedans la charrette, étant près et au devant de la porte de ladite Conciergerie en la cour du Palais, attelée de chevaux, pour être mené en la Justice patibulaire, et illec être exécuté selon ledit arrêt; et après que a été fait le cri accoutumé, ledit Henry a conduit ledit Olivier le Dain en ladite charrette, accompagné de ses confesseurs jusques à ladite Justice. Et nous, greffier, huissiers de ladite Cour, accompagnés de plusieurs sergens royaux, ainsi qu’il est accoutumé de faire, avons suivi jusqu’au dit lieu.» Arrivé devant l’église Saint-Lazare (Saint Ladre, dit le rapport), Olivier le Dain déclara à Hugues Alligret certaines petites dettes, puis «ledit Henry l’a fait monter à l’échelle, l’a attaché, et icelui pendu et étranglé.»

J’ay veu (dit Molinet) oyseau ramage
Nommé maistre Olivier,
Vollant par son plumage
Hault comme ung esprevier;
Fort bien sçavoit complaire
Au roy; mais je veis que on
Le feist, pour son salaire,
Percher au Monfaucon.

Olivier le Dain était accusé d’avoir abusé d’une femme en lui promettant de sauver son mari, que néanmoins il fit pendre. Le corps ne resta que deux jours exposé et fut enterré à Saint-Laurent, paroisse de Montfaucon; les lettres patentes, à cette occasion, sont fondées sur ce qu’Olivier le Dain avait rendu de grands services au feu roi.

On pendit avec lui un de ses gens, Daniel Bar, qui avait été capitaine du pont de Saint-Cloud, et avait abusé de son autorité pour rendre des jugements dans lesquels il était juge et partie.

 

Pendant qu’on traînait à Montfaucon Olivier le Dain, un autre favori de Louis XI, Jean Doyac (ou Jean de Doyat), recevait un châtiment exemplaire. Après avoir été fouetté dans les carrefours de Paris, il fut conduit aux Halles, où il eut une oreille coupée et la langue percée d’un fer chaud; puis on le remit entre les mains de Jean II, duc de Bourbon, son ancien maître, qu’il avait trahi, et qui le fit conduire à Montferrand, où on lui coupa l’autre oreille, après l’avoir encore fouetté publiquement. Mais Charles VIII, à sa majorité, fit réviser le procès de Doyac, qui fut acquitté et rétabli en possession de sa fortune[72].

 

La même année furent pendus les sieurs Jehan Hugot et Martin Portier (ou Potier), et cela pour leurs démérites, je suppose, n’ayant à cet égard aucun autre document que celui-ci: «A Regnault Chasteau, Garde du scel de la Prévôté de Paris, pour la dépense de bouche faite par maître Jehan de la Porte, Lieutenant Criminel, et Pierre Quatre-Livres, Procureur du Roi; Guillaume Diguet, Greffier audit Chastelet, et plusieurs Examinateurs et sergens dudit Chastelet, au dîné au retour du gibet de Paris, où furent exécutés et pendus Jehan Hugot et maître Portier ou Potier[73]

 

Le 8 mars 1522, on pendit deux orfévres qui avaient volé pour 4,000 livres de la vaisselle de François Iᵉʳ chez M. de Villeroy. Ce fut le prévôt de l’hôtel du roi qui les condamna à mort[74].

 

Le 28 septembre 1526, fut pendu et étranglé au gibet de Paris un jeune écolier de vingt-deux ans, nommé Gasper Gosse, «bedeau de la nation d’Allemaigne en l’Université de Paris». Il avait tué de Selve, neveu du premier président au Parlement de Paris. «On dit qu’il avoit beaucoup cousté à son père pour luy cuider saulver la vie, mais ses parents ne peurent[75]

 

Le 9 août 1527[76], à une heure après midi, un vieillard sortait de la Bastille au milieu d’une troupe d’archers et de sergents; il était monté sur une mule, avait la tête nue et tenait à la main une croix de bois peinte en rouge. «Il avoit vestu une robbe de drap frisé couleur tannée, obscur, enfumé, un saye de veloux noir. Son cry luy fut faict en trois lieux, c’est asseavoir porte Bauldetz, devant Chastelet et au Gibet.» Là, le malheureux attendit longtemps au pied de l’échelle que sa grâce arrivât, mais ce fut en vain; c’est alors qu’il s’écria: J’ai bien mérité la mort, pour avoir plus servi les hommes que Dieu[77].

Quelques instants après, une victime de plus se balançait aux piliers de Montfaucon, et cette victime innocente s’appelait Jacques de Beaune, baron de Samblançay[78], surintendant des finances sous Charles VIII, Louis XII et François Iᵉʳ, sacrifié par la reine mère. On sait qu’il lui avait prêté les sommes destinées à Lautrec, faute desquelles celui-ci perdit le duché de Milan, ce que le roi ne put pardonner[79].

Le 12, Jean Maillard[80], lieutenant criminel, et le sieur de Gonais, confesseur, attachèrent au gibet ces deux vers:

Viscosas quicumque manus ad furta paratis,
Hujus vos memores convenit esse loci.

Plusieurs pièces de vers contre Samblançay coururent Paris:

O trésoriers! amasseurs de deniers,
Vous et vos clercs, si n’êtes gros asniers,
Bien retenir devés ce quolibet:
Que pareil bruit avez que les meusniers;
Car pour larcin, un de ces jours derniers,
Votre guidon fut pendu au gibet.

«Ce guidon des voleurs», dit l’Estoile, avait fait faire son tombeau avant sa mort; c’est sur ce tombeau que de Bèze fit ces vers:

Hunc sibi Belnensis tumulum quem cernis inanem
Struxerat, invidit cui laqueus titulum.
Debuerat certe, sors omnibus ut foret æqua,
Tardius hic fieri, vel prius ille mori[81].

 

Le 24 septembre 1533, Jean Poncher, trésorier du Languedoc, fut pendu à Montfaucon; son corps, enlevé pendant la nuit et enterré secrètement à une certaine distance du gibet, fut retrouvé et pendu de nouveau.—Il fut encore enlevé, mais cette fois on le coupa par morceaux, qu’on enterra dans différents endroits, afin de rendre les recherches infructueuses[82].

 

René Gentil, président au Parlement, fut pendu le 2 septembre 1543 au gibet où, dix ans avant, il avait fait pendre Jean Poncher, innocent. Brantôme, Varillas et le Président Hénault ont accusé à tort René Gentil d’avoir soustrait à Samblançay les reçus de Louise de Savoie, et cela sur les instances d’une des femmes de la duchesse d’Angoulême, femme dont il était amoureux. Amelot de la Houssaie croit même que Marot fait allusion à René Gentil quand, dans l’élégie 22, Samblançay dit de la Fortune:

Mais cependant sa main gauche très-orde
Secrètement me filoit une corde,
Qu’un de mes serfs[83], pour sauver sa jeunesse,
A mis au col de ma blanche vieillesse.

René Gentil ne fut jamais le commis de Samblançay, il avait été celui de Jean Poncher. Théodore de Bèze lui fit l’épitaphe suivante[84]:

Fracto gutture stare quem revinctum
Impellique vides et huc et illuc,
Quondam purpureo sedem Senatu
Primam Parhisio in foro tenebat.
Verum (proh facinus scelusque grande!),
Dum, lucri studio impotente captus,
Bonos non minus ac malos coercet,
Justo numine sic jubente Divum,
Vivus qui male sederat tot annos
Stare nunc male mortuus jubetur.

Jean Moulnier, qui avait fait réparer les fourches patibulaires de Montfaucon, y fit amende honorable en 1558, à l’occasion d’un procès intenté contre lui par la comtesse de Senigau.

 

Le 9 septembre 1566, les frères Miloirs, trésoriers des compagnies, reçurent la question extraordinaire et furent pendus à Montfaucon pour avoir volé une somme de soixante mille écus et fait plusieurs faux. A l’échelle, le frère aîné, croyant toujours que sa grâce allait arriver, résolut de gagner du temps; il se cramponna aux échelons, et fit si bien que le bourreau, de guerre lasse, le pendit à l’échelon même auquel il s’était accroché[85].

 

Gaspard de Châtillon, sire de Coligny, amiral de France, assassiné par le Bohême Charles Dianowitz dans la nuit de la Saint-Barthélemy, fut traîné dans tout Paris; après avoir subi d’affreuses mutilations, son cadavre fut transporté au gibet de Montfaucon, où on le pendit par les cuisses avec des chaînes de fer. Toute la cour voulut l’aller voir, et la reine mère, son fils, sa fille et son gendre en firent une partie de plaisir. A la vue du corps mutilé de l’amiral, la figure du sombre Charles IX s’éclaira d’un reflet joyeux; on l’accuse même, mais à tort, d’avoir répété à ses courtisans, qui se détournaient avec dégoût, la fameuse phrase d’Aulus Vitellius visitant le champ de bataille de Bedriac.

D’Aubigné et de Thou prétendent que la tête de l’amiral fut envoyée à Rome; d’autres disent que l’on en fit présent au roi d’Espagne. François de Montmorency fit dépendre le cadavre, pendant la nuit, par un de ses valets nommé Antoine, et le fit transporter à Chantilly. Ses os se voient aujourd’hui, dit le Père Griffet, dans la chambre des archives, à Châtillon-sur-Loire,—soit qu’on les ait retirés du tombeau, ou qu’ils n’y aient jamais été mis, quoi qu’en dise d’Aubigné. Ils sont en petit nombre et renfermés dans un petit coffre de plomb: une balle de plomb est restée dans l’épaule: cette balle fut tirée probablement lorsque le corps était pendu au gibet de Montfaucon.

On sait que le Parlement mit en accusation Coligny mort, le déclara, par arrêt du 27 octobre 1572, coupable de lèse-majesté, et le condamna à être pendu par figure au gibet de Montfaucon. En effet, on traîna sur la claie un homme fait de paille, représentant l’amiral Coligny; par une dérision cruelle, et en souvenir d’une habitude de ce malheureux, le fantôme tenait dans sa bouche un cure-dent.

C’est peut-être le seul exemple d’un homme subissant deux fois cette exposition ignominieuse[86].

 

Le 25 septembre 1584 fut pendue à Montfaucon la Sœur Tiennette Petit, de l’Hôtel-Dieu de Paris, pour avoir donné quelques coups de couteau à une de ses compagnes et coupé la gorge à Jeanne Lenoir, vieille religieuse. Tiennette Petit, allant au-devant du châtiment, s’était jetée à la Seine par une fenêtre; mais elle fut retirée, mise dans les prisons du Chapitre de Paris, et condamnée par le bailli de ce Chapitre à être pendue devant l’Hôtel-Dieu. Un arrêt de la Cour confirma la sentence, mais l’envoya pendre à Montfaucon «avec le couteau»[87].

 

Sylva, médecin piémontais, détenu à la Conciergerie pour sodomie, était à table avec quelques prisonniers, lorsqu’il se prit de querelle avec l’un d’eux et lui donna des coups de couteau; tous se levèrent et voulurent se précipiter pour lui arracher cette arme des mains, lorsqu’il déclara qu’il la rendrait volontiers au sieur de Friaize, gentilhomme beauceron; et comme celui-ci s’avançait sans défiance, Sylva se jeta sur lui et l’assassina lâchement. Jeté dans un cachot, il se suicida pendant la nuit en s’étouffant avec des boulettes de linge arraché à sa chemise.—Son corps, attaché à la queue d’un cheval, fut traîné à Montfaucon, où il fut pendu par les pieds en janvier 1586[88].

 

Le 24 mars 1608, on traîne à la voirie, la face contre terre, le cadavre de Francesco Fava, médecin italien. C’était un maître fourbe que le signor Fava; très-intelligent, plus instruit que la moyenne des individus de cette époque, notre intrigant personnage avait pu prendre différentes qualités et jouer divers rôles qui le mirent à même de s’enrichir rapidement, trop rapidement peut-être. Il était venu à Paris pour y vendre une fort jolie collection de diamants, qu’il avait emportée en souvenir de la cordiale hospitalité du signor Ange Bossa, et cherchait à s’en débarrasser, lorsqu’il fut arrêté. Il soutint d’abord que les diamants lui appartenaient, qu’il les avait achetés et qu’il ne pouvait répondre de leur origine; mais, se voyant serré de toutes parts, il avoua tout, se jeta à genoux et cria miséricorde: on l’envoya au Fort l’Évêque. Là, il essaya plusieurs fois de se tuer; il s’ouvrit les veines, s’empoisonna; mais, sauvé malgré lui, il tenta de fuir: cette tentative n’eut pas plus de succès que les autres. Alors il demanda à sa femme une sorte de pâte italienne qu’il aimait beaucoup, mit dedans une très-grande quantité d’arsenic (on ne sut jamais comment il se l’était procuré), et attendit tranquillement la mort. Quand sa femme et son fils furent partis «il demanda un prestre. Un qui estoit prisonnier se présenta, mais il le refusa et en voulut un autre. Pendant que l’on en cherchoit, le poison, qui estoit violent, commence son opération, presse Fava et le travaille extrêmement. Alors il se fit oster du lict où il estoit couché et mettre sur une paillasse, où il dit qu’il vouloit mourir, et y mourut misérablement peu de temps après, sans que le geôlier ni les prisonniers sceussent la cause de sa mort et eussent le temps et le moyen d’y remédier.»

 

Le lundi matin 24 mars, «le corps est ouvert, le poison trouvé dans l’estomac, curateur créé au cadaver, information de la mort, la femme ouye, le procèz faict et parfaict au cadaver; sentence du mesme jour, par laquelle François Fava, accusé et déclaré deuëment atteint et convaincu d’avoir mal pris, desrobbé et vollé à Ange Bossa, par faulsetez et supposition de nom, qualitez escritures et cachets, neuf mil trois cents cinquante six ducats douze gros, monnoye de Venise, tant en diamants, perles et chaisne d’or qu’en deniers comptans, en espèce de sequins d’or; ensemble d’avoir attenté à sa propre personne, estant en prison, par incision de ses veines, et finalement, le procez estant sur le bureau, s’estre fait mourir par poison; et pour réparation de ces crimes, ordonné que son corps sera traisné la face contre terre à la voirie par l’exécuteur de la haute justice, et là pendu par les pieds à une potence qui pour cest effect y sera mise et dressée, etc.[89]

L’affaire de Fava est une des plus curieuses et des plus singulières causes célèbres du XVIIᵉ siècle.

 

Sur la fin de juin 1611, un certain baron d’Arquy attendait à cinq heures du matin, sur le Pont-Neuf, le sieur de Montescot. A l’arrivée de celui-ci, ils mirent l’épée à la main et l’affaire s’engagea; Montescot fut d’abord blessé au visage, mais, ripostant vivement, il transperça d’Arquy, qui tomba raide mort. Les passants voulaient l’arrêter, lorsque heureusement pour lui arriva le sieur de Balagny, qui lui donna sa bourse et son cheval et lui fit prendre la fuite.

Cette affaire faillit en amener une seconde entre Balagny et le duc d’Aiguillon, mais enfin cela s’apaisa, et «le corps d’Arquy, par sentence et dernier jugement du Prevost de Paris, fut mené dans un tombereau depuis le Chastelet jusques au bout du Pont-Neuf, où, la sentence leuë, il fut mené au gibet de Montfaucon. Depuis, Montescot aussi fut décapité en effigie[90]

Chose semblable arriva quelques années plus tard (1617). Malgré les édits contre les duels, un jeune seigneur Tourangeau se battit près de la rue aux Ours et fut tué. Son cadavre «fut traisné à Montfaucon, ainsi que de deux autres qui en semblable subject furent ignominieusement traisnez.»

 

Là s’arrête la chronique sanglante de Montfaucon.—Nous venons de donner la liste à peu près exacte des malheureux qui y ont été exécutés; seulement, comme les cadavres des individus suppliciés sur les places de Paris y étaient souvent exposés, nous n’avons pas cru devoir les omettre, et nous avons réuni ici la plupart des misérables qui, bouillis, rompus ou décapités à la Croix du Tiroi, au pilori des Halles, sur la place de Grève, allèrent aux Fourches patibulaires, après leur mort, garder les moutons à la lune. De ces expositions, nous n’avons pris que les plus remarquables et celles que l’histoire nous a désignées comme ayant eu lieu réellement à Montfaucon.

En 1328, Guillaume, doyen de Bruges, eut les mains coupées, fut pilorié, lié sur une roue, les mains attachées autour, et le lendemain, après avoir perdu presque tout son sang, fut transporté à Montfaucon; il était le principal auteur d’une révolte arrivée en Flandre.

 

En 1377 très-probablement, les nommés Jacques de Rue et Pierre du Tertre, accusés de conspiration, avouèrent leur crime et déclarèrent devant toute la Cour qu’ils se reconnaissaient coupables et méritaient la mort «se le Roy n’en avoit mercy». Mais celui-ci voulut que justice se fît, «et raison en fust faite, selon le jugement du Parlement, lequel Parlement les condampna estre traynez du pallaiz jusques ès Halles, et là, sur un eschaffault, avoir les testes trenchiéez, et puis escartelez, et pendus leurs membres aux quatre portes de Paris, et le corps au gibet. Et ainsi fut fait[91]

 

En 1398, les nommés Pierre Tosant et Lancelot Martin, tous deux religieux Augustins, furent décapités aux Halles pour leurs démérites, qui consistaient à avoir mis Charles VI en très-grand danger de mort à force de lui avoir fait des incisions à la tête, le tout pour le guérir de sa folie. Ils se disaient au duc d’Orléans et avaient touché, en beaux et bons écus, le prix de cette fameuse guérison, pour laquelle ils comptaient probablement sur l’intervention du Ciel, car avant de mourir ils avouèrent qu’ils ne connaissaient rien à la maladie du Roi. Malheureusement ce ne furent pas les seuls qui payèrent de leur vie le danger d’avoir touché à cette tête sans cervelle. «Ils furent donc menés en Grève; et là, sur un échafaud qui tenoit au Saint-Esprit par un pont de bois, tous deux revêtus d’un chasuble, d’une aube et des autres ornements qu’ont les Prêtres quand ils disent la Messe. Ensuite, après quelques exhortations, l’Evêque en habits Pontificaux vint à eux pardessus le pont, leur fit raser la couronne et ôter leurs ornemens. Cela fait, s’en étant retourné au Saint-Esprit par le même Pont, aussitôt on acheva de les dépouiller jusqu’à la chemise et à une certaine jacquette; après quoi on les mit dans une charette, liés, pour être conduits aux Halles, où, après avoir été décapités et écartelés, leurs corps furent portés à Montfaucon et leurs têtes mises sur deux demi-lances.»

Et au fait, ne lui avaient-ils pas pratiqué des incisions telles que le pauvre imbécile aurait pensé en mourir s’il eût pu seulement penser!

On accusa le duc de Bourgogne de leur mort, sous prétexte qu’il avait à venger la perte de Bar, son «négromancien et invocateur des Diables», que le duc d’Orléans avait fait brûler[92].

 

Exécution de Jean Montaigu, vidame du Laonnais, surintendant des finances et Grand-Maître de France sous Charles VI[93]. Ce fut Pierre des Essarts qui arrêta lui-même Jean Montaigu; les seigneurs de Heilly et de Rubais ainsi que messire Rolant de Hutequerque, tous dévoués au duc de Bourgogne, accompagnaient le Prévôt de Paris dans cette expédition. Ils rencontrèrent Montaigu qui allait avec l’évêque de Chartres, Martin Gouge, entendre la messe au moutier de Saint-Victor. Des Essarts s’avança vers eux et s’écria: Je mets la main à vous de par l’autorité royale, à moi commise en cette partie.—Montaigu, «oyant les paroles dudit prévôt, fut fort émerveillé et eut très-grand crémeur (crainte). Mais, tantôt que le cœur lui fut revenu, il répondit audit prévôt: Et tu, ribaut, traître, comment es-tu si hardi de moi oser attoucher? Lequel prévôt lui dit: Il n’en ira pas ainsi que vous cuidez; mais comparerez (paierez) les grands maux que vous avez faicts et perpétrés

Le procès marcha rapidement; Montaigu avait su gagner les bonnes grâces des rois Charles V et Charles VI, et, en devenant Grand-Maître de la Maison du Roi, surintendant des finances et enfin ministre, s’était créé bien des ennemis, un entre autres fort redoutable, le duc de Bourgogne, qui, sur certaines accusations peu fondées, et profitant de la démence du roi, le fit déclarer coupable de lèse-majesté et condamner à avoir la tête tranchée.

«Va, dirent les juges à Pierre des Essarts, et sans demeure, toy accompaigné du peuple de Paris bien armé, prens ton prisonnier et expédie la besongne selon justice, en luy faisant copper la teste doloüaire et mettre ès halles sur une lance.»

Le Prévôt de Paris multiplia les précautions usitées en pareil cas, tant il craignait que Montaigu «ne feust rescous, et pour ce, en allant, il disoit qu’il estoit traistre et coulpable de la maladie du Roy, et qu’il desroboit l’argent des tailles et aides.» Un grand nombre de Bourgeois qu’on avait mis sous les armes formaient la haie au milieu de laquelle devait passer le condamné. «Et le 15ᵉ jour du mois d’octobre (1409), jeudi, fut le dessusdit Grant-Maistre d’Ostel mis en une charrette vêtu de sa livrée d’une Houpelande de blanc et de rouge et chapperon de mesmes, une chauce rouge et l’autre blanche[94], ungs Esperons dorés, les mains liées devant, une Croix de boys entre ses mains, haut assis sur la charrette, deux trompettes devant lui.»

Du Petit-Châtelet aux Halles, tout le long du trajet, Montaigu baisa avec ardeur la petite croix de bois qu’il tenait dans la main. Lorsqu’il se fut livré au bourreau, celui-ci «lui coupa la teste du premier coup de hache et la mit aussitôt au bout d’une lance, et de là il alla pendre le tronc au gibet de Paris[95]; mais on observa qu’il ne fit aucune mention des causes de sa condamnation, comme c’est la coutume, et je remarqueray encore que ceux que les Princes avoient envoyez pour estre témoins de ses dernières paroles en furent assez touchez pour manquer au devoir des Courtisans. Ils en revinrent tristes et pleurans, et, plusieurs s’étant enquis d’eux pourquoy l’on avoit oublié de faire lecture de l’Arrest à la mort d’un si grand seigneur, ils répondirent qu’il avoit protesté devant toute l’Assemblée; qu’il avoit confessé tout ce qu’on avoit voulu, dans la violence de la gehenne; qu’il avoit mesme fait voir qu’il en avoit les mains disloquées, et qu’il estoit rompu par le bas du ventre, mais qu’il avoit persévéré à dire que le Duc d’Orléans et luy n’estoient aucunement coupables de ce qu’on leur avoit imposé, et qu’il demeuroit seulement d’accord qu’ils avoient, à la vérité, mal usé des Finances du Roy, qu’il ne pouvoit nier qu’ils n’eussent trop dissipées.»

Ce fut partout grande tristesse que cette exécution, et, au premier moment lucide qu’eut le roi, il déplora la mort de Montaigu, disant: «que ce fut un jugement trop soubdain et mal faict, venant de haine et de volonté plus que de raison. Et ordonna qu’on allast au gibet et qu’il feut despendu et baillé aux amis pour mectre en terre sainte, et ainsi feut faict.»

Le corps avait été porté au gibet dans un sac rempli d’épices, donné par les Célestins de Marcoussis; de plus, ces religieux avaient payé le bourreau afin qu’il veillât sur ce cadavre jusqu’à ce qu’il leur fût permis de l’enterrer.

Or, «par ordonnance de justice, un certain jour[96] le Prévost de Paris et son bourreau, qui portoit une eschelle, accompagné d’un Prestre vestu d’une aulbe, paré d’un fanon et estolle, avec douze hommes portans grands flambeaux de cire allumez, vindrent aux Halles, et plusieurs Religieux Celestins, tant de Marcoussis que de Paris, avec plusieurs gens d’honneur et estat. Lors le bourreau par ladite eschelle monta et print le chef dudit deffunct de la lance où il estoit fiché, qui fut mis en un beau suaire, que tenoit ledit Prestre, et honnestement enveloppé. Ce fait, en la compagnie du dessusdit, avec leurs flambeaux, fut porté par ledit Prestre en tout honneur et révérence en l’hostel dudit de Montagu, près Sainct-Paul, à Paris. Et le lendemain, en pareille solemnité, le corps, qui estoit au gibet de Montfaucon, fut apporté audit hostel et joint avec le chef, mis et enclos en un beau cercueil[97]

 

En cette même année il y eut un jour, aux Halles, onze individus décapités; onze... c’est-à-dire qu’il n’y en eut que dix, car «le onziesme estoit un très-bel jeune filx d’environ vingt-quatre ans. Il fut despoüillé et prest pour bander ses yeux, quand une jeune fille née des Halles le vint hardiement demander, et tant fit par son bon pourchas qu’il fut ramené au Chastellet, et depuis furent espousez ensemble[98]

 

«La mort de messire Maussart du Bos, Chevalier illustre de Picardie, servira de leçon au danger de mal parler des grands.» En effet, le crime de Messire Maussart du Bos, ou mieux Maussart du Bois, était d’avoir manifesté trop ouvertement l’horreur que lui causait l’assassinat du duc d’Orléans et de s’être déclaré hautement l’ennemi du duc de Bourgogne. Il fut pris à Saint-Cloud et de là mené au Châtelet, où «il fut gehenné», et finalement condamné à être décapité aux Halles.

«Et en la prison où il estoit y avoit autres prisonniers. Et à l’heure qu’ils vouloient prendre leur réfection à disner, le bourreau avoit la charrette preste en bas. Et y eut un qui commença à appeler Messire Maussart du Bois, si hault qu’il l’ouit. Et lors va dire à ceux qui estoient avec luy: Mes frères et compaignons, on m’appelle pour me faire mourir, dont je remercie Dieu, et ne crains point la mort, une fois me falloit-il mourir. Ne jà Dieu ne veuille que j’évite la mort, pour renoncer à la querelle que j’ai tenue. Et à Dieu vous dis, mes frères et compaignons, et priez pour moy. Et tous les baisa l’un après l’autre, et feit le signe de la croix, et descendit très-constamment et fermement d’un bon visage et monta en la charrette, et feut mené aux Halles et luy-mesme se despouilla. Et quand il feut en chemise, la rompit devant et luy-mesme la renversoit, pour faire plus beau col à frapper. Et après ce qu’il eut les yeux bandez, le bourreau luy pria qu’il luy pardonnast sa mort, lequel le fit de bon cœur et le pria qu’il le baisast.»

«Et de la force de ses espaules, depuis qu’il ot la teste couppée, bouta le tranchet si fort, qu’à pou tint qu’il ne l’abbaty, dont le Bourreau ot telle freour, car il en mourut à tantost après six jours, et estoit nommé Maistre Guieffroy.—Après fut Bourel Capeluche son varlet.»

Ce Maussart du Bois était très-aimé; c’était du reste, les historiens sont d’accord là-dessus, ung des beaux Chevaliers que on peust voir.—Le bourreau n’osait y toucher, «foison de peuple y avoit; mais comme tous ploroient à chaudes larmes. Et accomplit le bourreau ce qui luy avoit esté commandé. Et disoit que oncques il n’avoit faict chose si envis, et estoit très-déplaisant d’avoir osté la vie à un si bon et vaillant chevalier. Et advint une chose qu’on tenoit merveilleuse, car au dedans de huict jours ledict bourreau mourut et quatre de ceux qui feurent à le tirer et gehenner[99]

Cette exécution eut lieu le 16 janvier 1411. Immédiatement après, le corps fut pendu au gibet de Montfaucon[100].

 

Colinet de Pisex (ou de Puisieux), «cy-devant Capitaine du Pont de Saint-Cloud», ayant livré l’entrée du pont aux Armagnacs, fut exécuté aux Halles avec sept de ses complices, le 12 novembre 1411; son beau-frère, qui était du parti d’Orléans, l’avait gagné à cette cause par l’entremise de sa sœur. Lorsque Colinet fut pris il était déguisé en prêtre et s’était caché tout au haut du clocher de l’église de Saint-Cloud.

«Le jeudi, douzième jour de novembre, audit an (1411), fut mené le faulx traître Colinet de Pisex, lui septiesme, ès Halles de Paris, lui estant en la charrette sur un aiz plus hault que les autres, une croix de fust (bois) en ses mains, vestu comme il fut prins, comme un Prestre. En telle manière fut mis en l’eschaffault et dépouillé tout nu, et lui coppa-on la teste à lui sixiesme, et le septiesme fut pendu, car il n’estoit pas de leur faulse Bende. Et ledit Colinet, faulx traistre, fut despécé les quatre membres, et à chascune des maistres Portes de Paris l’un de ses membres pendus et son corps au Gibet, et leurs testes ès Halles sur six places, comme faulx traistres qu’ils estoient.»

«Pour sa femme, elle fut retenuë dans les prisons du Chastelet, parce qu’elle estoit grosse, et l’on disoit publiquement qu’on n’attendoit qu’après ses couches pour la faire décapiter; mais elle évita la honte du supplice par la mort naturelle, qui l’emporta avec son enfant.»

Le 15 septembre 1413, le corps de Colinet de Pisex fut enlevé du gibet, ainsi que ses membres des Portes de Paris où ils étaient exposés.

«Et néanmoins il estoit mieulx digne d’estre ars ou baillé aux chiens que d’estre mis en terre benoistre, sauf la chrétienté; mais ainsi faisoient à leur volonté les faulx bandez.»—Inutile de dire que Labarre, dont nous citons les paroles, était tout dévoué à la maison de Bourgogne[101].

 

Je lis dans Monstrelet (1412): «Et entre temps ladicte duchesse de Bourbon impétra devers le Roy les Ducs d’Acquitaine et de Bourgongne, que le corps de Binet d’Espineuse, jadis Chevalier du Duc de Bourbon son seigneur et mary, fust osté de Montfaucon, et le chef des Halles, où il avoit esté mis paravant par justice du Roy: si le feit porter par plusieurs de ses amis en la ville d’Espineuse, en la comté de Clermont, où il fut mis en terre dedans l’Eglise assez honorablement».

A la page 141 je lis qu’en 1411 on exécuta aux Halles un vaillant chevalier, nommé messire Pierre de Faméchon «lequel estoit de l’hostel et famille du duc de Bourbon, et fut sa teste mise sur une lance comme les autres. Pour la mort duquel ledit duc de Bourbon fut très-fort troublé et courroucé, et par espécial quand il sceut qu’il avoit esté exécuté et mis honteusement à mort.»

Ce Binet d’Epineuse et le chevalier de Faméchon n’étaient peut-être qu’une seule et même personne[102].

 

Il y avait à la tête des Cabochiens un Chevalier nommé Hélion de Jacqueville qui avait su se rendre très-redoutable et surtout très-populaire. Un jour il alla au Châtelet avec quelques-uns de sa faction pour y voir Messire Jacques de la Rivière et Petit-Mesnil, qui y étaient détenus, et là les interpella vivement sur certains faits. La Rivière, n’ignorant pas qu’il avait tout à redouter de la colère de cet homme, lui répondit le plus gracieusement possible; mais Jacqueville l’ayant appelé faux, traître et déloyal, il s’écria qu’il en avait menti et qu’il le combattrait, avec la permission du Roy, bien entendu. Jacqueville simplifia la situation: «Et lors ledit Jacqueville, qui avoit une hachette en son poing, la haulsa et frappa tellement ledict de la Rivière sur la teste qu’il le tua. Les aucuns disent que ce feut d’un pot d’estain[103]

 

Le 18 juin 1413[104], «jour de Saint-Landry, vigille de la Pentecoste», on traîna jusqu’aux Halles le cadavre de Jacques de la Rivière, ainsi qu’un nommé Symonet Petit-Mesnil (ou Petitmeny, Petit-Maisnel, Jean du Mesnil), «gentilhomme fort bien fait et de bonne mine, Escuyer tranchant du duc de Guyenne. Et celuy-cy fit grande pitié dans toutes les ruës où il passa, par les larmes qu’il versoit et par tous les signes qu’il donna d’une parfaite dévotion et d’une contrition extrême.»

Ce malheureux, une croix à la main, était assis dans la charrette à côté du cadavre de la Rivière. Arrivé aux Halles, on décapita le mort et le vivant, leurs têtes furent fichées à deux fers de lances, et les corps, pendus par les aisselles, allèrent se balancer à Montfaucon, attestant que c’étaient bien les bouchers qui régnaient à Paris.

 

«Le jeudy d’icelle sepmaine de Penthecoste, semblablement Thomelin de Brie[105], qui n’aguères avoit esté page du Roy, fut mis hors du Chastellet avec deux autres et mené ès Halles, et là furent décollez, et les testes mises sur trois lances, et les corps penduz par les esselles au gibet de Montfaucon: et se faisoient toutes ces besongnes à l’instance et pourchas des Parisiens[106]

 

Pierre des Essarts, ex-grand bouteillier de France, favori du duc de Bourgogne, surintendant des finances sous Charles VI, Prévôt de Paris, et, comme tel, appelé le père du peuple, venait de se détacher peu à peu de la faction des Cabochiens, à laquelle il avait été longtemps très-dévoué. Le Dauphin lui avait ouvert les portes de la Bastille, et des Essarts, maître de cette forteresse, se préparait à une vigoureuse défense, quand il se vit entouré par vingt mille Cabochiens. Effrayé, il se rendit au duc de Bourgogne qui lui promit la vie sauve; «mais les bouchers et leurs alliez en tenoient bien peu de compte, et feirent faire le procès dudict Messire Pierre des Essars; et luy imposoit-on plusieurs cas et choses qu’on disoit qu’il avoit commis et perpétré.»

Certes, la vie de l’ancien Prévôt de Paris n’était pas irréprochable; mais son plus grand crime était d’avoir imprudemment dit qu’il manquait au Trésor deux millions d’écus d’or, et que, si jamais on le mettait en accusation à ce sujet, il montrerait les reçus du duc de Bourgogne, à qui il avait donné cet argent.

«Je ne diray pas, écrit Le Laboureur, si ce fut à la gehenne qu’il confessa, ou si volontiers il se reconnut coupable des crimes qui luy estoient objectez.» Toujours est-il qu’il fut condamné à être traîné sur une claie, du Palais au Châtelet, et ensuite à être décapité aux Halles[107].

«Le premier jour de juillet 1413, fut ledit Prevost prins dedans le Palais, traîsné sur une claye jusques à la Heaumerie, et puis assis sur ung ais en la charrette tout jus, une croix de bois en sa main, vestu d’une houppelande noire, déchiquetée, fourrée de martres, unes chausses blanches, ungs escasinous (souliers) noirs en ces piez.

«Il y fut avec une fermeté de cœur qui donna de l’admiration à tout le monde, car il avoit le visage gay, il regardoit la mort et tout son appareil avec des yeux aussi asseurez que s’il n’eût eu aucune appréhension de ce que les hommes trouvent le plus terrible. Il dit constamment adieu à tout le monde, et il ne désira qu’une grâce, qu’il obtint du juge qui le menoit: ce fust qu’on lui epargnast la honte des crimes portez par son procès et qu’on n’en fist la lecture qu’après l’exécution.»

Des Essarts montra en effet beaucoup de courage; mais cette gaîté, ce visage souriant devant la mort, n’étaient-ils pas peut-être un suprême appel à ceux dont il avait été l’idole quelques années auparavant?

«Et en le menant, soubrioit, et disoit-on qu’il ne cuidoit pas mourir et qu’il pensoit que le peuple, dont il avoit été fort accoincté et qui encores l’aimoit, le deust rescourre. Et s’il y en eust eu un qui eust commencé, on l’eust rescous. Car en le menant ils murmuroient très-fort de ce qu’on luy faisoit.»

Labarre a là-dessus la même opinion que Juvénal des Ursins: «Et si est vray que, depuis qu’il fut mis sur la claye jusques à sa mort, il ne faisoit toujours que rire, comme il faisoit en sa grant majesté, dont le plus de gens le tenoient pour un foul; car tous ceux qui le veoient plouroient si piteusement, que vous ne ouyssiez oncques parler de plus grans pleurs pour mort d’homme, et lui tout seul rioit, et estoit la pencée que le commun le gardast de mourir.»

Mais, comme le remarquent fort justement MM. de Sismondi et Michelet, les Cabochiens redoutaient les talents, le courage et la cruauté de Pierre des Essarts. Ni le duc de Bourgogne, qui lui avait promis la vie sauve, ni la protection du duc de Guyenne, ni l’affection du peuple, ne firent un effort pour le sauver.

«Et saichiez que, quand il vit qui convenoit qu’il mourust, il s’agenouilla devant le Bourrel et baisa ung petit image d’argent que le Bourrel avoit en sa poitrine, et lui pardonna sa mort moult doucement.»

Il présenta franchement, dit Le Laboureur, son col au bourreau, «qui d’un seul coup luy trencha la teste. Il la mit au bout d’une lance (et fut mise plus hault que les autres plus de trois piez, dit Labarre), et le premier jour de juillet il porta le tronc du corps pendre au mesme gibet où le mesme Pierre des Essarts avoit fait attacher peu d’années auparavant celuy de Montagu.»—Et, ajoute Juvénal des Ursins, «aucuns disoient: que c’estoit un jugement de Dieu.»

Et comme pour Jehan Montaigu «le vingt-troisiesme jour d’aoust, fut dépendu le devant dit Prevost et Jacques de la Rivière, et furent mis en terre benoiste par nuyt, et n’y avoit que deux torches; car on le fist très-celéement pour le commun, et furent mis aux Mathurins.»

A propos de l’exécution de Pierre des Essarts, il circula dans Paris une anecdote qui, si elle fait honneur à la perspicacité du duc de Brabant, ne prouve pas en faveur du Prévôt de Paris. Causant un jour avec des Essarts, le duc lui aurait dit: «Prevost de Paris, Jehan de Montagu a mis vingt et deux ans à soy faire coupper la teste, mais vrayement vous n’y en mettrez pas trois.» Et non fist-il, car n’y mist qu’environ deux ans et demy depuis le mot; et disoit-on par esbattement parmy Paris que ledit Duc estoit Prophète vray disant[108]

 

En 1415, «feut prins en son hostel, à la porte de Paris, Robin Copil, pâtissier, et fut dict qu’il estoit banni. Aucuns disent qu’il estoit nouvellement venu de l’ost (armée) du duc de Bourgogne, et qu’il avoit escript à ses amis qu’on dict au duc de Bourgogne qu’il s’advançast de venir, et qu’ils estoient plus de quatre mille dedans Paris qui lui ouvriroient une porte. Pourquoy le dict patissier feut décapité ès Halles le Mercredy ensuivant, et porté le corps de nuict au gibet[109]

 

Le lundi 20 novembre 1475, on écartela aux Halles, par arrêt du Parlement, un gentilhomme du Poitou, nommé Regnault de Veloux, de la maison de Monseigneur du Maine. Il était accusé de haute trahison. «Et fut ledit Regnault par l’ordonnance de ladicte Court fort secouru, pour le fait de son âme et conscience. Car il luy fut baillé le Curé de la Magdeleine, Pénitencier de Paris et moult notable Clerc Docteur en Théologie, et deux grans Clercs de l’ordre des Cordeliers, et furent pendus ses membres aux quatre portes de Paris, et le corps au gibet.»

Le 23 décembre, on alla chercher, avec la permission du roi, les membres épars de ce malheureux; «et puis furent portez inhumer et enterrer au Couvent desdits Cordeliers de Paris, auquel lieu luy fut fait son service honnorablement, pour le salut et remède de son ame, tout au coust, mises et dépens des parents et amis dudit deffunct Regnault de Veloux[110]

 

Le 19 août 1518, fut décapité, par arrêt du Parlement, Christophe Legon, avocat, demeurant à Angers; après l’exécution, son corps fut pendu au gibet de Paris, le tout «pour ses démérites et falcifications». L’histoire ne nous rapporte que la dernière fourberie de Mᵉ Christophe Legon. «Mesmement pour la dernière foys, contre un gentilhomme du pays, nommé monsieur du Boys-Daulphin, pour et à la faveur d’un relligieux de l’ordre de Prémontret, abbé de l’abbaye, pour raison du droict de chasse de quelques boys prétendu par ledict seigneur du Boys-Daulphin contre ledict abbé, pour lequel il avoit falsifié aucunes lettres, par les avoyr frottées d’eaue forte en aucuns lieux d’escripture pour y mettre quelque chose contre vérité.»

Six faux témoins qu’il avait subornés furent battus de verges par les carrefours de Paris et au pilori devant Mᵉ Christophe Legon; il y en eut même un qui fut marqué au front d’un fer chaud. «Et depuys la mort dudict Legon, iceulx faux tesmoings furent encore menez à Angers, où ils furent battuz et fustigez de verges parmi la ville[111]

 

En 1539, il se fit aux Halles une exécution par contumace: Jean Frolo «auditeur des basses audictoires du Chastelet», fut condamné pour meurtre à faire amende honorable sur la place du Chastelet, à avoir le poing coupé devant la demeure de sa victime, à être traîné sur une claie jusqu’à la place du Pilori, où on lui trancherait la tête, et enfin à être pendu à Montfaucon.—Ce qui eut lieu par figure[112].

 

Un gentilhomme du Nivernais, François Andras, seigneur de Changy, venait de gagner devant le Parlement un procès que lui faisaient ses trois beaux-frères au sujet d’une terre qu’ils prétendaient leur appartenir. Il sortait de la messe, lorsqu’il fut abordé par François Yssot, un de ses anciens domestiques, qui lui dit: «Monsieur, Dieu vous gard; je m’en voys au pays, mon maistre m’a donné congé, vous y plaist-il rien mander?—Je te remercie, laquais, dit le sieur de Changy, vien-t’en disner à mon logis avec moy, là où j’escriray, et tu porteras les lettres à ma femme de mon procès que j’ay gagné.» Et il lui dit qu’il restait à l’enseigne du Grand Cornet, près l’église Saint-Gervais. C’était, du reste, tout ce que voulait savoir le rusé coquin, qui en avertit immédiatement les trois beaux-frères de de Changy, François, Joachim et Charles du Chastel. Ceux-ci, avec Yssot et un autre de leurs domestiques nommé Guillaume Clauseau, allèrent attendre le sieur de Changy, et, comme il sortait de l’église de Saint-Jean-en-Grève et qu’il regagnait l’enseigne du Grand Cornet, tous cinq, bien armés, lui tombèrent dessus. Il se défendit vaillamment, l’épée à la main, et en blessa un au nez; mais, accablé par le nombre, il tomba mort sur la place. Les assassins passèrent aussitôt la rivière et coururent se cacher dans le collége des Lombards.

Promptement prévenue, la justice les y suivit; le Procureur du Roi, le Lieutenant-criminel et plus de quarante sergents à verge envahirent le collége; bientôt arrêtés, les cinq assassins furent mis au Châtelet, où leur procès fut fait en grande diligence par maître Guillaume Maillard, lieutenant-criminel, auquel la Cour l’avait spécialement recommandé. Le 28 juillet 1526, les cinq condamnés sortirent du Châtelet pour aller en Grève subir le dernier supplice; les trois gentilshommes, criant à Dieu merci, la tête nue, firent amende honorable devant l’église Saint-Gervais, où avait été enterrée leur victime, et y fondèrent une messe quotidienne pendant un an pour le repos de son âme. Ils laissèrent de l’argent pour une fondation semblable dans le Nivernais, et 6,000 livres à la veuve et aux enfants, sans compter encore quelques rentes comme dommages et intérêts: le reste fut confisqué au profit du roi.

Les trois gentilshommes furent décapités, leurs corps transportés à Montfaucon et leurs têtes mises sur des pieux: celle de François en la place de Grève, celle de Joachim devant la porte Saint-Jacques, et celle de Charles hors la porte Saint-Antoine. Guillaume Clauseau fut pendu, et François Yssot brûlé vif. Leurs corps furent traînés et suspendus à Montfaucon[113].

 

Le samedi 19 septembre 1528, on pendit à la place Maubert un jeune garçon du pays d’Anjou, âgé seulement de vingt et un ans: jusqu’ici rien que de très ordinaire, «mais par le vouloir de Dieu et de la Vierge Marie Nostre-Dame-de-Recouvrance des Carmes, à laquelle il s’estoit recommandé quand on le pendist, il fut ressuscité; c’est assçavoir qu’il fut pendu et estranglé, et que le bourreau le laissa pendu bien l’espace de demie heure. Le vallet dudict bourreau le descendit de ladicte potence par une corde et le mist en la charrette pour le mener au gibet; luy, estant en la charrette, leva une jambe hault et commença à respirer, dont incontinent ledict vallet luy donna un coup de pied dans l’estomac pour achever de le faire mourir, et incontinent print un cousteau et luy voulut coupper la gorge. Lors d’advanture il y eust une pauvre femme qui estoit là, qui print ledict vallet et cria en luy disant: «Ha, traistre! le tueras-tu? Vois-tu pas que c’est un miracle?» Lors le pauvre pendu fut secouru de plusieurs personnes et fut porté dedans l’église des Carmes à Paris, devant la glorieuse Dame; puis il fut mis en une chambre, sur un lit devant le feu, puis fut seigné et donné un breuvage, fut oingt et frotté la gorge et le col d’huilles, et fut un temps sans parler et voir, comme environ au lendemain; mais à la fin il bust et mangea peu après, et fust environ deux jours qu’il n’avoit mémoire ne congnoissance de rien, ne qu’il eust été pendu. Finalement il lui souvint de tout et rentra en bonne prospérité, moiennant l’aide de la Vierge Marie, à laquelle ils s’estoit toujours recommandé.»

Pendant que s’opérait cette guérison miraculeuse, le Parlement avait commis à la garde du pendu un huissier et un sergent; puis maître Jean Morin voulut l’avoir; mais, grâce aux sollicitations des bons Carmes, le roi ne se montra pas plus sévère que la Vierge Marie et lui pardonna son méfait.

Il avait, avec deux autres domestiques, enterré le corps de son maître, ignorant, prétendait-il, que celui-ci eût été assassiné. On découvrit, en effet, que l’auteur du crime était la veuve, et qu’elle s’était servie de ses domestiques pour l’aider à faire disparaître le cadavre de son mari, en leur affirmant qu’il était mort subitement. La sainte Vierge, qui, paraît-il, s’occupait de cette affaire, aurait bien dû y penser un peu plus tôt, «car huict jours devant il en avoit été pendu un autre à la place Maubert, qui estoit son compaignon, qui fut pendu et estranglé pour le mesme cas[114]

 

Un avocat de Poitiers, le sieur Breton, ayant perdu une cause à Poitiers et à Paris, en conçut un vif ressentiment. «Il prend si bien ceste affaire dans la teste, qu’il s’imagine de vouloir et pouvoir réformer tous les abus de la justice. Il se présente au Roy, il luy parle, on le mesprise. Il s’adresse à M. de Guise, qui ne tient compte de lui respondre. Il va en Guyenne trouver M. de Mayenne, qui le desdaigne. Il va à la Rochelle vers le roy de Navarre, qui ne voulut prendre la peine de l’escouter.» Enfin, il revint à Paris, et fit imprimer un livre dans lequel étaient énumérés tout au long les torts dont, disait-il, la justice s’était rendue coupable envers la veuve et l’orphelin dont il avait perdu la cause. Il avait eu soin d’entremêler cela de reproches très-violents au roi et au Parlement; ce n’était cependant pas un fou que Mᵉ Le Breton, «il étoit homme de lettres, bien vivant et bon catholique, mais entêté comme un ligueur.» Le livre saisi, auteur et imprimeur furent mis à la Conciergerie, et leur procès fut bientôt fait. Le Breton fut condamné à être pendu, son livre brûlé devant lui; Jean Ducarroy, maître imprimeur, et Gilles Martin, compositeur, furent condamnés à être battus de verges au pied de la potence, la corde au cou, et bannis de France pendant neuf années. Quant à Guiton, serviteur de Le Breton, il fut seulement banni de la prévôté et vicomté de Paris pendant un an.

L’exécution eut lieu le 22 novembre 1586, «dans la cour du Palais, à quelques vingt pas des grands degrez.» Le Breton «endura la mort avec une assurance et une magnanimité admirables, et avec un tel regret de tout le peuple, que, quand on ôta son corps pour le porter à Montfaucon, le peuple y était en grande foule, qui lui baisoit les pieds et les mains. Il est enterré en une moinerie de cette ville, où on lui a fait un service comme à un bien grand prince, et il n’y a guère religion ou moinerie à Paris où on ne lui en ait fait, les gens d’église principalement le tenant digne d’être canonisé.»

A la nouvelle de cette exécution, le curé Poncet, qu’on avait mis en prison pour avoir prêché contre le roi, puis relâché en lui faisant quelques remontrances, mais qui avait recommencé, «se coucha au lit, et peu de jours après mourut[115]

 

Après l’exposition du cadavre de ce jeune seigneur Tourangeau (le duelliste de la rue aux Ours), exposition qui eut lieu en 1617 et que nous avons citée plus haut, nous ignorons s’il y en eut encore. Quoi qu’il en soit, à partir de ce moment, elles devinrent plus rares, et cessèrent même entièrement vers 1627 ou 1629[116], à cause du voisinage de l’hôpital Saint-Louis, fondé par Henri IV, vers 1607, pour les pestiférés, et terminé en 1611[117].

Aussi Claude Le Petit, qui rit de tout, n’avait garde d’oublier le vieux gibet découronné: