et que l'Étoile du berger se lève en Perse avec le soleil.
A sept heures nous quittons ce jardin hospitalier aux amours, où le mobilier des chambres et l'entretien des constructions sont si peu coûteux, et laissons aux groupes joyeux le loisir de se divertir tout à leur aise, loin des regards indiscrets.
Nous voici à la porte de Téhéran. Elle est surmontée d'un grand panneau de faïence sur lequel on a retracé en couleurs criardes les exploits de Roustem. Nous passons devant les douaniers et prenons la direction du quartier européen. Cette entrée est vraiment indigne d'une capitale dont l'accroissement a été si considérable depuis quelques années. Il faut traverser de longs bazars larges de quatre mètres à peine, dont le sol est semé de puits communiquant avec les kanots d'arrosage. Les mendiants et les enfants qui grouillent sur les tas d'ordures; les convois de fourrage vert arrêtés par toutes les bêtes qui les croisent, au grand mécontentement des propriétaires du foin, les chiens écrasés, les gens que frôlent les roues des voitures, se mêlent dans un chaos indescriptible, accompagné des injures et des imprécations échangées entre les écraseurs et les écrasés.
Le bazar devient même dangereux pour les cavaliers et les piétons quand les voitures des fonctionnaires persans ou des représentants diplomatiques s'engagent dans ses voies étroites, où les cochers, déjà empêchés de guider leurs attelages, sont forcés d'éviter avec le même soin les puits et les montagnes de décombres. Malgré toutes ces difficultés, une voiture, c'est la règle, doit toujours marcher au grand trot, et tout bon Téhéranien serait très humilié si son automédon ralentissait la vitesse quand il se présente des obstacles. Le maladroit qui se sera fait écraser s'en prendra à lui seul ou à Allah de sa mauvaise chance. Ce ne sont point en tout cas les sergents de ville qui viendraient mettre un peu d'ordre dans la bagarre: ils ont bien d'autres intérêts à sauvegarder.
Un vol de soixante tomans (six cents francs) a été commis il y a quelques jours dans une légation: un domestique nègre sur lequel pesaient de graves soupçons a été livré à la justice. Celle-ci, après avoir interrogé l'accusé, a déclaré les charges insuffisantes et l'a fait relâcher. A peine libre, le nègre a avoué le larcin au chancelier et lui a appris en même temps que les soixante tomans lui avaient été confisqués en échange de sa liberté. Dévaliser les voleurs est, on le conçoit, une occupation trop lucrative et trop absorbante pour laisser à la police le loisir de songer à la sécurité publique. Aussi bien, quand un Persan est volé, a-t-il deux préoccupations: éviter d'abord que les agents ne soient instruits de sa mésaventure et obtenir, si l'affaire s'ébruite, qu'ils ne prennent pas sa cause en main. Il a ainsi quelque chance de retrouver les objets perdus; tandis qu'il est sans recours quand le produit du vol a eu le temps de passer des mains des larrons dans celles des policiers. Lorsque le service de la sûreté consent à rester neutre, la personne lésée engage un certain nombre d'espions; ils parcourent les bazars, les bains et surtout les petits établissements où les gens du peuple vont boire du thé, de l'arak, fumer le kalyan, et finissent par surprendre, au milieu des confidences de gens abrutis par l'ivresse, des renseignements qui les mettent sur la trace des voleurs. Chacun étant autorisé à se faire justice, il suffit alors de quelques coups de bâton pour obtenir la restitution des objets dérobés.
23 juin.—Nous avons traversé Téhéran, où la chaleur est accablante (45 degrés à l'ombre dans le jardin des Sœurs). Les légations ont abandonné la ville et se sont réfugiées au fond de jolis villages placés dans les gorges boisées des contreforts de l'Elbrouz: les Anglais à Zergendeh, qui leur appartient en toute propriété, les Français et les Turcs à Tadjrich, les Russes à Goulhec. Tous ne forment qu'une seule famille: on le voit bien à la manière dont ils s'entre-déchirent.
Le chargé d'affaires de France, le comte de Vieil-Castel, qui représente notre pays avec une incontestable dignité, nous ayant engagés, avant notre départ, à aller passer quelques jours à sa campagne, nous nous sommes fait un plaisir d'accepter cette invitation. Le campement de la légation est situé à la tête d'un vallon où règne une fraîcheur délicieuse. Les soirées sont presque froides, et dans le talar, ouvert à tous les courants d'air et traversé par un ruisseau descendant de la montagne, la température ne s'élève guère au delà de 25 degrés centigrades aux heures les plus chaudes de la journée.
De charmantes propriétés entourent le village de Tadjrich. C'est d'abord le Bag Firdouz, appartenant au gendre du roi. Au milieu d'un grand jardin planté de platanes magnifiques s'élève un palais inachevé mais déjà délabré. Les murs du talar sont divisés en panneaux sur lesquels un barbouilleur italien a reproduit des scènes de danse empruntées à la chorégraphie européenne, tandis que, dans un petit salon très retiré, l'artiste, soucieux de donner aux Persans une juste idée des mœurs occidentales, a représenté un monsieur vêtu d'un pantalon nankin et d'un veston gris, coiffé d'un chapeau rond posé sur l'oreille, exécutant un cavalier seul devant une demoiselle dont la tenue est des moins correctes. Le palais peut donner une juste idée de la vie persane, splendeur et misère combinées. Ainsi les lambris du salon sont en superbe agate rubanée, les portes en mosaïques de cèdre et d'ivoire; en revanche, le sol des pièces, formé de terre battue, est démuni du plus vulgaire carrelage. Cette résidence n'est pas entretenue et menace ruine; dans dix ans les toitures seront éboulées, et dans vingt ans le palais sera détruit.
Les platanes de Bag Firdouz ne sont pas les plus renommés du pays. Un de ces arbres, compris dans l'enceinte de la mosquée de Tadjrich, est connu dans la Perse entière sous le nom de tchanarè Tadjrich (platane de Tadjrich). Les chiffres ne sauraient donner une idée de sa taille extraordinaire et surtout du développement du tronc qui mesure quinze mètres de circonférence. On ne peut malheureusement apprécier sa hauteur: les branches, grosses comme d'énormes arbres, s'étendant au-dessus de bâtiments assez élevés pour les cacher. L'arbre de Tadjrich est en réalité la véritable mosquée; les fidèles font la prière sous son ombrage, les mollahs y rassemblent les enfants à instruire, et des marchands de thé ou d'eau fraîche trouvent encore la place d'installer entre les plus grosses racines leurs tasses, leur samovar et leurs cruches.
Notre compagnon habituel dans nos promenades est un descendant de l'une des plus anciennes familles religieuses de l'Iran, Mirza Nizam de Gaffary, ancien élève de l'école Polytechnique et de l'école des Mines, où il a laissé les plus brillants souvenirs. Tout travail devenant impossible pendant les grandes chaleurs de l'été, il a abandonné la route du Mazendéran, dont le roi vient de lui confier la construction après l'avoir rappelé de son exil, et s'est installé dans une charmante maison de campagne située à quatre ou cinq kilomètres de la légation.
Mirza Nizam représente le véritable type de la jeune Perse. Doué de cette brillante intelligence particulière à un grand nombre d'Iraniens, il a sur ses compatriotes l'avantage d'avoir fait de fortes études. Une vivacité et une rapidité de conception, contraires au caractère oriental, doivent le conduire à une haute situation. Elle ne sera jamais au-dessus de son mérite; si le valyat règne un jour, il le devra certainement à la fermeté de son ancien précepteur, que l'influence désastreuse du clergé n'a pu parvenir à lui faire oublier.
13 juillet.—Ce matin nous avons reçu une lettre ornée de tous les sceaux du naïeb saltanè (lieutenant du royaume), le dernier fils du roi. Après l'avoir retournée dans tous les sens, Marcel s'est décidé à l'envoyer au mirza de la légation, afin de lui laisser le temps de l'étudier tout à l'aise, avant de nous en faire connaître le contenu. Cette dépêche, parfait modèle d'écriture élégante, est, comme tous les chefs-d'œuvre de la calligraphie persane, parfaitement indéchiffrable. Elle est écrite en chékiastè (écriture brisée). En bon français ce mot signifie qu'il entre à peine un élément de chaque lettre dans la composition des mots. Les Persans supprimant déjà les voyelles, je laisse à penser combien leur correspondance est difficile à lire.
«Moi, disait à un de ses collègues un écrivain public établi dans une des boutiques les mieux achalandées du bazar, je gagne beaucoup d'argent; d'abord on me paye fort cher mes chefs-d'œuvre épistolaires, car j'ai une très belle main, et je suffis à peine aux exigences de ma nombreuse clientèle; puis les personnes auxquelles mes œuvres sont adressées, ne trouvant personne capable de les déchiffrer, viennent me chercher et me payent à leur tour afin d'en connaître le contenu.
—Tu es bien heureux! lui répondit avec envie son collègue; malgré ma bonne volonté, je n'ai pu jusqu'ici arriver à un aussi beau résultat: mon chékiastè est admirable et on me prie aussi de le lire; mais, comme je n'ai jamais pu en venir à bout, il ne m'a pas été possible de faire double bénéfice.»
Le mirza de la légation est un digne émule de Champollion: au bout d'une heure d'étude, il a pu, sans le secours de ses confrères de Téhéran, nous lire la prose du naïeb saltanè.
Les fleurs les plus délicates de la rhétorique arabe, les formules les plus raffinées de la politesse orientale se combinent dans de vaines phrases. Un post-scriptum fort court, placé au coin de la page, explique seul le motif de ce modèle de style. Le lieutenant du royaume, voulant doter la province de Saveh de travaux importants, désire avoir l'avis de Marcel.
Le docteur Tholozan, avant d'accompagner le roi aux grandes chasses d'été, s'est chargé de nous conduire au palais du naïeb saltanè.
15 juillet.—L'audience ayant été fixée à ce jour, nous avons quitté Tadjrich à six heures et nous nous sommes rendus à Téhéran. La route était encombrée d'une foule de personnages allant à Sultanabad faire leurs adieux au roi au moment de son départ annuel pour la montagne. Quelques-uns d'entre eux, empilés dans des voitures d'ailleurs fort mal tenues, sont accompagnés de cavaliers vêtus avec un luxe douteux. Puis viennent d'innombrables mulets de charge, destinés aux transports des bagages de la cour, des approvisionnements du personnel admis à l'ennuyeux et fatigant honneur d'accompagner Sa Majesté dans ses déplacements, et enfin les nombreuses tentes des ministres, des officiers et des courtisans. Chacun doit se faire suivre des objets nécessaires à son installation, se préoccuper de ses vivres, de ses serviteurs et se tenir toujours prêt à régler sa marche sur les mouvements du camp royal. C'est quelquefois fort difficile, le bon plaisir de Sa Majesté modifiant d'un moment à l'autre toutes les prévisions. Le roi donne souvent le soir des ordres qu'il contredit à son réveil, et les voyageurs séparés des convois ne trouvent pas même à se ravitailler dans les villages.
Pendant le Ramazan, la difficulté et la fatigue que l'on éprouve à suivre les chasses s'accroissent encore. La loi religieuse exemptant le chah du jeûne diurne, à condition qu'il délègue à sa place un de ses officiers, Sa Majesté, bien repue, traîne à sa suite une troupe famélique et semble se plaire à lui faire effectuer, l'estomac creux, des courses d'une longueur démesurée. S'il fixe son départ à deux heures de l'après-midi, et que l'étape soit en outre d'une certaine durée, le soleil est déjà couché depuis longtemps quand les gens de l'escorte parviennent à organiser leur campement et à retrouver leurs cuisiniers et leurs vivres.
Il arrive aussi que Nasr ed-din, ayant mal passé la nuit, prolonge son repos jusqu'au soir, tandis que depuis cinq heures du matin les officiers et les courtisans sont en selle et les femmes accroupies dans leurs kadjavehs. Malgré les ennuis et les fatigues inhérents à ce voyage, les grands personnages sont tout heureux d'obtenir l'autorisation d'accompagner Sa Majesté: ils peuvent ainsi lui présenter des requêtes auxquelles ses ministres l'empêcheraient de faire droit si elles lui étaient adressées à Téhéran, et ramassent toujours quelques miettes tombées de la table royale.
Avant de franchir les portes de la ville, notre voiture croise l'équipage de l'imam djouma de Téhéran. Ce prêtre puissant a épousé, il y a quelques années, une fille du chah. Quatre mouchteïds en réputation sont entassés avec lui dans une vaste calèche à six chevaux menée à la Daumont par trois mollahs d'importance secondaire, revêtus néanmoins de la longue robe et coiffés du turban blanc des membres du clergé national. Chacun de ces singuliers automédons, armé d'une longue lanière de cuir tressé, mène au galop la paire de chevaux confiée à ses soins.
Se représente-t-on sérieusement l'archevêque de Paris se servant, en guise de postillons, des respectables chanoines de Notre-Dame?
Après nous être rendus à la jolie maison moitié persane moitié européenne du docteur Tholozan, où nous attendent un carrosse et une nombreuse troupe de cavaliers chargés de nous escorter, nous prenons la direction du palais du prince royal, situé, comme celui du chah, dans l'enceinte de l'Arc.
Je traverse d'abord plusieurs salles encombrées de domestiques paresseusement accroupis sur leurs talons, et je pénètre enfin dans un grand salon meublé à l'européenne. Des serviteurs apportent, selon l'usage, des rafraîchissements et, après quelques minutes d'attente, j'aperçois une troupe de trente ou quarante personnes à la tenue obséquieuse, marchant sur les pas du naïeb saltanè. Le dernier fils du roi, son enfant préféré, était, il y a quelques années, un assez joli garçon, mais aujourd'hui il est envahi par un embonpoint précoce et paraît âgé de quarante ans, bien qu'en réalité il en ait vingt-six. «Les années et la laideur de sa femme, racontent les médisants, l'ont vieilli de bonne heure.»
L'ordre persan enrichi de magnifiques brillants orne le cou du prince; en guise d'épaulettes il porte des pattes dorées recouvertes de légères guirlandes de feuillage exécutées en diamants.
Arrivons au fait. Le naïeb saltanè, informé de notre prochain départ pour Ispahan, a prié mon mari de se détourner de sa route et d'aller visiter un barrage construit sous chah Abbas aux environs de Saveh. Cet ouvrage, percé à sa base, n'est d'aucune utilité; le prince désirerait le faire réparer afin d'augmenter les revenus de la province dont il est gouverneur.
Marcel, peu soucieux de se charger d'une pareille corvée, n'a pas osé répondre par un refus à la demande du fils du roi et a accepté sans empressement de dresser le projet de restauration.