[Illustration]
ARMÉNIENNE DES ENVIRONS D'ISPAHAN.

La première partie de la fête est terminée; place au festin! Des tapis longs et étroits sont étendus sur le perron et recouverts de kalemkar (litt.: travail à la plume). Les convives sont invités à s'accroupir tout le long de la nappe. A la place d'honneur, c'est-à-dire au bout de la table, s'installe le P. Pascal, flanqué à droite et à gauche de nos estimables personnes; vis-à-vis du prêtre s'assied le fiancé, entouré des seigneurs sans importance; le père et la mère ne prennent pas part au banquet: debout tous deux, ils dirigent le service et veillent à ce que les mâchoires des invités ne demeurent jamais inactives.

Chacun des assistants reçoit sa ration d'eau, de pain, de vin et de lait aigre, accompagnée d'un bouquet d'herbes aromatiques, que les Arméniens, comme les Géorgiens, broutent tout en mangeant les viandes. Nous sommes gratifiés, à titre d'étrangers, d'assiettes de rechange, de fourchettes, de cuillères et de couteaux, tous instruments de torture inutiles aux Orientaux.

L'ordonnance d'une fête gastronomique est de nature à bouleverser toutes les idées d'un maître d'hôtel érudit; mais, en y réfléchissant, on s'aperçoit que dans les pays chauds elle n'a rien de contraire aux règles du bon sens.

Les serviteurs s'avancent d'abord chargés de plateaux couverts de liqueurs, d'eau-de-vie parfumée à l'anis, et d'une profusion de gâteaux et de sucreries classés sous le nom générique de chirinis. Toutes ces boissons ou pâtisseries altérantes seraient mal venues à la fin du repas et sont avantageusement remplacées à ce moment par des melons et des fruits très aqueux. Les Boissier ou les Siraudin d'Ispahan ne sauraient rivaliser d'habileté avec ceux de Stamboul; je dois avouer néanmoins que leurs chefs-d'œuvre ont une apparence bien faite pour tenter la gourmandise.

Le plus estimé de tous les bonbons arméniens est une bien vieille connaissance. C'est le geizengebin ou la manne que les Juifs trouvèrent fade après s'en être nourris pendant quarante ans dans le désert.

Un ver engendre cette substance sucrée comme miel. L'animal vit aux dépens d'un arbrisseau spécial aux montagnes de l'Arménie et aux campagnes d'Ispahan, et dépose sur les feuilles une sécrétion que les paysans recueillent au matin en agitant les branches au-dessus de nattes de paille étendues sur le sol. Parfois aussi les vents régnants entraînent la neige animale et la transportent jusqu'à cent ou cent cinquante lieues de distance dans des contrées désertes où l'on vient la chercher. A l'état brut, la manne chargée de poussière et de détritus serait désagréable à manger; les confiseurs la posent sur un feu doux, de façon à laisser déposer ou à enlever avec l'écume toutes les matières étrangères, et la mélangent ensuite, afin de la rendre moins sucrée, avec une certaine quantité de farine de blé. En ajoutant à la pâte des amandes sèches ou des pistaches de Kazbin, on forme un bonbon naturel qui rappelle comme goût le nougat de Montélimar. La manne est un aliment très azoté, et, à l'exemple des Juifs, on pourrait se nourrir de ce chirini, si son prix élevé ne le mettait hors de portée pour les petites bourses.

Ces préliminaires terminés, on présente un bouillon de volaille au riz, des poules rôties, blanches et dodues, des gigots de moutons de Korout engraissés pour la circonstance, et enfin, avant de clore le premier service, un énorme pilau mêlé de légumes et assaisonné au karik. Le deuxième et le troisième service diffèrent du premier en ce que les pilaus sont mélangés soit à des viandes hachées, soit à des lentilles, et surtout en ce que le mouton précède ou accompagne la volaille. Les domestiques chargés de faire circuler ces plats substantiels vont et viennent au milieu de la nappe après avoir—suprême délicatesse—enlevé leurs souliers. Les bassins à ablutions sont présentés, tous les convives se lèvent d'un air satisfait, on emporte la vaisselle et les verres, puis chacun s'assied de nouveau autour de plateaux couverts d'énormes pêches, de raisins, de brugnons, de melons et de pastèques coupés en menus morceaux.

Il n'y a pas de belle fête sans feu d'artifice. A peine les femmes, qui ont dîné à part, sont-elles de retour, que les fusées et les chandelles romaines s'élèvent de la cour et retombent en pluie rose ou bleue sur les terrasses des Djoulfaiens émerveillés. Les pièces sont nombreuses et les artificiers plus habiles que je ne l'aurais cru; aussi tout irait à merveille si l'assistance, dès l'explosion des premières gerbes d'étincelles, ne paraissait en proie à un délire dangereux. C'est à qui se précipitera du haut en bas du perron et enflammera fusées ou pétards; des gamins ont découvert des torches mises en dépôt: ils s'en sont saisis, les ont allumées et gambadent comme de vrais démons, prêts à terminer les réjouissances en brûlant la maison et la ville elle-même, si ses murailles de terre et ses toitures en terrasse ne s'opposaient à la propagation de l'incendie.

Tout à coup de grands cris retentissent dans le talar. Une fusée mal dirigée a passé au-dessus de nos têtes et s'est abattue, après avoir touché le mur, sur les femmes placées au fond de la pièce. Avec le contenu de quelques gargoulettes on éteint les robes brûlées et les cheveux roussis; néanmoins l'accident a refroidi le zèle des plus enthousiastes, et l'on abandonne le feu d'artifice, qui d'ailleurs touchait à sa fin, en faveur de la musique.

Un bonhomme assis sur ses talons place alors devant lui une sorte de boîte harmonique munie de cordes de métal, qu'il met en vibration au moyen de petits marteaux.

Le jeu de l'artiste est vif et rapide, mais il est impossible de distinguer un piano ou un forte dans ses phrases vides de mélodie. Une oreille exercée et savante peut seule apprécier à sa juste valeur cette musique enchanteresse, à laquelle, j'en conviens avec la plus profonde humilité, je ne comprends absolument rien. A une heure du matin, le virtuose en est encore, assure-t-il, au prélude de ses plus belles compositions: le concert menace de devenir long; nous seuls, il est vrai, y voyons un inconvénient, car les assistants, en vrais mélomanes et en amis fidèles, ont l'intention de rester avec le marié jusqu'à ce que le lever du jour l'autorise à aller chercher sa fiancée pour la conduire au couvent.

21 août.—Dès six heures les cloches sonnent à perdre haleine, la messe de mariage va commencer, mais depuis l'aurore la noce est réunie dans l'église, où elle a déjà assisté à un long office préliminaire.

La fiancée, assise au milieu des autres femmes, ne se distingue de ses compagnes que par le voile écarlate jeté sur sa tête.

A part cette coiffure de circonstance, la jeune fille s'est revêtue d'atours des plus répréhensibles et a maladroitement abandonné le joli costume national pour tailler, dans une pièce de brocart vert lamé d'or, une robe «à la mode farangui».

Debout dans le chœur, flanqué de ses amis, l'époux est également vêtu d'un habit de forme européenne venu en droite ligne de Bagdad, et paré du ruban béni placé en travers sur la poitrine.

L'office et la messe ayant pris fin, le P. Pascal descend de l'autel, prononce un long discours et fait signe à la mariée de s'avancer.

La mère joue alors un rôle très actif dans la cérémonie: elle aide son enfant à se lever, lui donne la main et dirige vers l'autel, où l'attend son futur maître, une épousée trop émue pour y voir et se conduire.

L'officiant place les fiancés en face l'un de l'autre, front contre front, pose sur leurs deux têtes mises ainsi en contact une croix dont la branche transversale est placée du côté de la jeune fille, et entonne, soutenu par la voix des clercs unie à celles des assistants, un hymne nuptial. On apporte ensuite un plateau sur lequel sont placés un verre de vin et deux nouvelles croix. L'époux, après avoir bu le premier, donne la coupe à sa belle-mère, qui la fait parvenir, non sans peine, jusqu'aux lèvres de sa fille, serrées sous les plis du voile écarlate, et remet le reste du vin béni aux mains du premier clerc. Notre ami Kadchic l'achève d'un air très satisfait. Nouvelle reprise du chœur: «Hyménée! hyménée! la sainte journée!» Les fidèles remplissent la nef de leurs chants joyeux: la cérémonie touche évidemment à sa fin. Le prêtre prend les deux croix enfilées sur des rubans, les attache au cou des nouveaux mariés, donne à l'époux, qui les place triomphalement dans l'ouverture de sa redingote, la croix et le mouchoir de gaze tenus à la main par tout officiant arménien, et sort de l'église vêtu de ses ornements sacerdotaux afin d'assister au défilé du cortège et de saluer l'heureux couple. C'est de tout cœur, j'imagine: la cérémonie a duré près de quatre heures.

La jeune femme est alors conduite dans la maison qu'elle doit habiter désormais, et toute la journée se passe en galas et en divertissements. Au coucher du soleil, le P. Pascal ira de nouveau célébrer un long office, après lequel il reprendra les croix confiées aux mariés. A partir de ce moment, le nouveau ménage sera autorisé à ne plus voir ni amis ni parents pendant trois ou quatre jours et à se reposer des interminables fêtes durant lesquelles il n'aura pu un instant s'isoler des invités. Ce délai passé, il réunira de nouveau les gens de la noce et les conviera à une dernière cérémonie, très goûtée des assistants. Le célébrant est convoqué et bénit dès son arrivée une grande caisse placée au milieu de la pièce. On ouvre la boîte à surprises où sont renfermés, outre le trousseau matrimonial, des cadeaux destinés à tous les parents. Ces objets ont généralement une valeur minime, mais leur caractère utilitaire empêche néanmoins de les considérer comme de purs souvenirs.

Le plus beau présent est réservé au P. Pascal. Il recevra comme juste rémunération de ses peines et soins un pain de sucre et quatre livres de bougie. A ceux qui seraient choqués de la magnificence de ce cadeau, je ferai observer que le prêtre a fourni sur ses deniers personnels l'éclairage, les fleurs, payé les chantres et donné gratuitement ses prières.

[Illustration]
FAMILLE ARMÉNIENNE.