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PAYSAGE A KHOREMDEREH.

Le métier de dallak (barbier) n'est pas une sinécure; non seulement cet artiste rase la barbe des jeunes gens, mais encore la tête de tous les hommes, à l'exception de deux mèches de cheveux réservées comme ornement derrière les oreilles. Là ne s'arrête pas toute sa science: un bon barbier arrache les dents, pratique la circoncision et sait enfin purger et saigner selon la formule.

Le Figaro de Khoremdereh est en grande réputation dans le pays; le hadji, qui a eu recours à nos talents médicaux pendant le voyage et s'est bien trouvé d'avoir suivi nos ordonnances, est allé lui annoncer l'arrivée de deux célèbres confrères. La nouvelle s'est rapidement propagée dans le village, et, quand nous rentrons au logis après avoir abattu dans les jardins un nombre respectable de geais bleus et de tourterelles, nous trouvons notre chambre transformée en cabinet de consultation.

Les uns ont apporté leurs enfants ou amené leurs vieux parents; d'autres, les plus égoïstes, nous conduisent leur propre personne. La phtisie, les rhumatismes et l'ophtalmie sont les maladies dominantes. Joignons-y la saleté repoussante des femmes et des enfants, et j'aurai terminé cette triste énumération. Nos conseils sont aussi sages que prudents: vêtements de laine aux phtisiques, frictions aux rhumatisants, l'eau pure et le savon pour tout le monde.

Nous voici en plein délit d'exercice illégal de la médecine, mais notre conscience est en repos, car, si nous ne faisons pas de mal à l'exemple de nos confrères diplômés (ceux de France exceptés), nous n'acceptons aucune rémunération de nos peines, pas même les douze œufs ou la poule offerts d'habitude comme honoraires aux plus célèbres praticiens.

Remèdes et conseils, tout est gratuit; notre succès est étourdissant. Après avoir donné en public une vingtaine de consultations peu variées, nous sommes forcés de fermer notre… cabinet: nous avons besoin de repos avant de prendre le chemin de Kazbin.

7 mai.—Au sortir du charmant village de Khoremdereh, le sentier de caravane côtoie de longs marais vaseux formés par des accumulations d'eaux fluviales. Un chemin établi en remblai au-dessus du sol traverse ces bas-fonds, toujours noyés pendant l'hiver; la terre s'étant écroulée en certains points, la voie se trouve réduite à un passage étroit, dangereux à traverser à cheval. Le mollah et l'aga, absorbés par une intéressante dissertation sur les miracles de l'imam Rezza de Mechhed,—la bénédiction d'Allah soit sur lui!—au point d'oublier le mauvais état de la route, se sont lancés ensemble sur la chaussée; les charges se sont accrochées, la monture de l'aga a glissé, et ce digne personnage est allé se piquer dans les vases du marécage, à la satisfaction de la caravane tout entière.

Ali lui-même, en voyant son maître sain et sauf, mais en tout semblable à une grosse grenouille verte, n'a pu retenir un éclat de rire bruyant et argentin; l'aga s'est retourné et, heureux d'avoir un motif plausible de se fâcher, a appliqué sur la joue de son pichkhedmet la gifle la plus sonore que j'aie jamais entendue.

L'enfant n'est pas habituée à de semblables traitements et, bien qu'elle se reconnaisse coupable et ne dénie pas à l'aga le droit de la châtier, elle pousse des cris déchirants et vient en courant s'accrocher à l'arçon de ma selle, où elle se croit à l'abri de nouvelles représailles.

Elle est bien changée, la pauvre petite, depuis notre départ de Tauris. Ses belles joues roses ont pris une teinte grise, ses formes arrondies ont disparu, les lèvres ne sourient plus, excepté cependant quand son maître tombe de cheval; ces seize jours de marche l'ont fatiguée au point que, renonçant à conduire le kadjaveh de ses maîtresses, elle a dû monter sur un de ces petits ânes hauts comme de gros chiens, qu'enjambent les muletiers quand ils sont las et sur lesquels ils s'endorment en étreignant de leurs bras le cou de l'animal.

«Peder Soukhta! (Fils de père qui brûle aux enfers), tu m'as frappée! murmure Ali; eh bien, je vais raconter aux Faranguis de quelle manière l'imam Rezza—que la bénédiction de Dieu soit sur lui!—a exaucé tes prières.

«L'aga vient d'être bien injuste à mon égard; je lui ai cependant rendu de grands services au cours de son premier pèlerinage à Mechhed. Il ne m'a point récompensée de mes peines, cela va de soi, mais il ne se souvient même plus de mon dévouement. Ah! le vilain avaricieux. Si le soleil était sur la nappe à la place de son pain, personne dans le monde n'y verrait clair jusqu'au jour de la résurrection.

—Comment oses-tu parler avec aussi peu de respect de cet homme pieux qui entreprend avec sa nombreuse smala le long pèlerinage de Mechhed?

—Il ferait beau voir qu'il se dispensât d'aller remercier l'imam auquel il doit les nombreux petits batchas (enfants) que vous voyez dans les kadjavehs des khanoums!

«Mon maître possède un gros village dans les environs d'Ourmiah, c'est là que nous habitons. De nombreux kanots fertilisaient une terre produisant en abondance du blé et du coton, les troupeaux se multipliaient, les vœux de cet homme étaient comblés, et l'ingrat, qui eût dû consacrer sa vie à chanter un éternel cantique de remerciements, n'était point heureux. Marié depuis l'âge de seize ans, il avait vu passer de nombreuses épouses dans son andéroun sans que les maigres pas plus que les grasses, les grandes pas plus que les petites, aient pu parvenir à le rendre père.

«Arrivé à l'âge de quarante-six ans, il commençait à désespérer de la bonté divine, quand une ancienne esclave, aujourd'hui sa favorite, lui persuada de se rendre en pèlerinage au tombeau de l'imam Rezza, où s'accomplissaient, disait-elle, les plus étonnants miracles. Nous partîmes en caravane et, après un voyage de plus de cinquante jours, nous arrivâmes enfin dans la capitale du Khorassan. L'aga loua une belle maison, et bientôt ses femmes nouèrent des relations très intimes avec de charmantes amies d'un commerce fort agréable, il faut le croire, car elles passaient ensemble des journées entières.

«Pendant les nombreuses visites que faisaient à l'andéroun les nouvelles connaissances des khanoums, et que des babouches déposées à la porte interdisaient à mon maître lui-même l'entrée de sa maison, le digne homme trouvait parfois les heures bien longues; mais il redoublait de ferveur et ne s'éloignait du tombeau de l'imam que pour aller fumer le kalyan ou boire du thé avec de vieux mollahs qui, d'un accord unanime, lui promettaient une nombreuse postérité en récompense de sa dévotion. En revanche, les jeunes prêtres goûtaient peu sa compagnie et s'éclipsaient à son approche, après l'avoir assuré néanmoins de la ferveur des prières que du matin au soir ils adressaient aux cieux à son intention.

«Bientôt l'aga n'eut plus à douter de son bonheur, et les grâces de l'imam furent tellement surabondantes que, non seulement mes maîtresses, mais encore toutes les servantes, lui annoncèrent bientôt l'heureux succès du pèlerinage.

«Aussi, après avoir remercié Allah, offert des présents considérables au tombeau de l'imam, et récompensé les pieux services de ses amis les mollahs, mon maître se décida, au grand désespoir de ses femmes, à reprendre le chemin de l'Azerbeïdjan. Sept mois après notre départ de Mechhed, il eut enfin le bonheur de devenir huit fois père.

«Son orgueil et sa joie étaient sans pareils lorsque les khanoums, et en particulier la favorite, lui représentèrent qu'il devait, en témoignage du miracle, conduire à Mechhed sa nombreuse progéniture. Ce désir et ce conseil partaient d'un sentiment trop pieux pour n'être pas écoutés; aussi sommes-nous repartis après avoir pendant plusieurs mois fait nos préparatifs. Cette fois, je l'espère, nous compterons les naissances par couples de jumeaux.

—Douterais-tu de la puissance de l'imam Rezza? dis-je à Ali: ce serait mal à toi, le témoin de ses bienfaits.

—J'aurais garde de douter de sa bonté, réplique le pichkhedmet en souriant; mais, ajoute-t-il après avoir jeté de tous côtés un regard prudent, ma foi serait bien plus grande si je n'avais vu trop souvent de jeunes mollahs, cachés sous des voiles épais, pénétrer auprès de mes maîtresses pendant que ce pedersag (père de chien) se noyait dans les questions les plus ardues de la théologie musulmane.

—Supposez-vous que ces bons prêtres aient revêtu des costumes féminins pour exhorter les khanoums à la vertu et à la prière?

—Qu'elles soient Turques ou Persanes, les belles dames, croyez-moi, emploient toutes les mêmes stratagèmes quand elles sont décidées à rendre leur époux… heureux

Pendant qu'Ali me raconte cette histoire miraculeuse, nous descendons dans une belle vallée que fertilisent les eaux de nombreux kanots; la végétation est plantureuse, les blés et les orges, d'un vert noir, ont déjà formé de lourds épis; combien cette superbe campagne contraste dans mon souvenir avec les rives de l'Araxe et les plateaux désolés que nous avons rencontrés sur la route de Tauris à Sultanieh. Vers midi les rayons du soleil deviennent brûlants; l'aga, à peu près sec, attache une visière de cuir à son kolah et ouvre son parapluie de soie rouge. Mes regards, sollicités par la vive couleur de l'étoffe, se portent malgré moi des huit petits bébés sur leur heureux père. S'il est une excuse aux fautes maternelles, elle s'abrite sous ce parasol.

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TOMBEAU PRÈS DE SULTANIEH. (Voyez p. 92.)