Pourquoi Christine s'est-elle enfuie? Pourquoi ne descendait-elle point?

Il refusa de déjeuner. Il était tout à fait marri et sa douleur était grande de voir s'écouler loin de la jeune Suédoise, ces heures qu'il avait espérées si douces? Que ne venait-elle avec lui parcourir le pays où tant de souvenirs leur étaient communs? Et pourquoi, puisqu'elle semblait ne plus rien avoir à faire à Perros et, qu'en fait, elle n'y faisait rien, ne reprenait-elle point aussitôt le chemin de Paris? Il avait appris que le matin, elle avait fait dire une messe pour le repos de l'âme du père Daaé et qu'elle avait passé de longues heures en prière dans la petite église et sur la tombe du ménétrier.

Triste, découragé, Raoul s'en fut vers le cimetière qui entourait l'église. Il en poussa la porte. Il erra solitaire parmi les tombes, déchiffrant les inscriptions, mais comme il arrivait derrière l'abside, il fut tout de suite renseigné par la note éclatante des fleurs qui soupiraient sur le granit tombal et débordaient jusque sur la terre blanche. Elles embaumaient tout ce coin glacé de l'hiver breton. C'étaient de miraculeuses roses rouges qui paraissent écloses du matin, dans la neige. C'était un peu de vie chez les morts, car la mort, là, était partout. Elle aussi débordait de la terre qui avait rejeté son trop plein de cadavres. Des squelettes et des crânes par centaines étaient entassés contre le mur de l'église, retenus simplement par un léger réseau de fils de fer qui laissait à découvert tout le macabre édifice. Les têtes de morts, empilées, alignées comme des briques, consolidées dans les intervalles, par des os fort proprement blanchis, semblaient former la première assise sur laquelle on avait maçonné les murs de la sacristie. La porte de cette sacristie s'ouvrait au milieu de cet ossuaire, tel qu'on en voit beaucoup au long des vieilles églises bretonnes.

Raoul pria pour Daaé, puis, lamentablement impressionné par ces sourires éternels qu'ont les bouches des têtes de morts, il sortit du cimetière, remonta le coteau et s'assit au bord de la lande qui domine la mer. Le vent courait méchamment sur les grèves, aboyant après la pauvre et timide clarté du jour. Celle-ci céda, s'enfuit et ne fut plus qu'une raie livide à l'horizon. Alors, le vent se tut. C'était le soir. Raoul était enveloppé d'ombres glacées, mais il ne sentait pas le froid. Toute sa pensée errait sur la lande déserte et désolée, tout son souvenir. C'était là, à cette place, qu'il était venu souvent, à la tombée du jour, avec la petite Christine, pour voir danser les korrigans, juste au moment où la lune se lève. Pour son compte, il n'en avait jamais aperçu, et cependant il avait de bons yeux. Christine, au contraire, qui était un peu myope, prétendait en avoir vu beaucoup. Il sourit à cette idée, et puis, tout à coup, il tressaillit. Une forme, une forme précise, mais qui était venue la sans qu'il sût comment, sans que le moindre bruit l'eût avertit, une forme debout à ses côtés, disait:

—Croyez-vous que les korrigans viendront ce soir?

C'était Christine. Il voulut parler. Elle lui ferma la bouche de sa main gantée.

—Écoutez-moi, Raoul, je suis résolue à vous dire quelque chose de grave, de très grave!

Sa voix tremblait. Il attendit.

Elle reprit, oppressée.

—Vous rappelez-vous, Raoul, la légende de l'Ange de la musique?

—Si je m'en souviens! fit-il, je crois bien que c'est ici que votre père nous l'a contée pour la première fois.

—C'est ici aussi qu'il m'a dit: «Quand je serai au ciel, mon enfant, je te l'enverrai.» Eh bien! Raoul, mon père est au ciel et j'ai reçu la visite de l'Ange de la musique.

—Je n'en doute pas, répliqua le jeune homme gravement, car il croyait comprendre que dans une pensée pieuse, son amie mêlait le souvenir de son père à l'éclat de son dernier triomphe.

Christine parut légèrement étonnée du sang-froid avec lequel le vicomte de Chagny apprenait qu'elle avait reçu la visite de l'Ange de la musique.

—Comment l'entendez-vous, Raoul? fit-elle, en penchant sa figure pâle si près du visage du jeune homme que celui-ci put croire que Christine allait lui donner un baiser, mais elle ne voulait que lire, malgré les ténèbres, dans ses yeux.

—J'entends, répliqua-t-il, qu'une créature humaine ne chante, point comme vous avez chanté l'autre soir, sans qu'intervienne quelque miracle, sans que le ciel y soit pour quelque chose. Il n'est point de professeur sur la terre qui puisse vous apprendre des accents pareils. Vous avez entendu l'Ange de la musique, Christine.

—Oui, fit-elle solennellement, dans ma loge. C'est là qu'il vient me donner ses leçons quotidiennes.

Le ton dont elle dit cela était si pénétrant et si singulier que Raoul la regarda inquiet, comme on regarde une personne qui dit une énormité ou affirme quelque vision folle à laquelle elle croit de toutes les forces de son pauvre cerveau malade. Mais elle s'était reculée et elle n'était plus, immobile, qu'un peu d'ombre dans la nuit.

—Dans votre loge? répéta-t-il comme un écho stupide.

—Oui, c'est là que je l'ai entendu et je n'ai pas été seule à l'entendre...

—Qui donc l'a entendu encore, Christine?

—Vous, mon ami.

—Moi? j'ai entendu l'Ange de la musique?

—Oui, l'autre soir, c'est lui qui parlait quand vous écoutiez derrière la porte de ma loge. C'est lui qui m'a dit: «Il faut m'aimer.» Mais je croyais bien être la seule à percevoir sa voix. Aussi, jugez de mon étonnement quand j'ai appris, ce matin, que vous pouviez l'entendre, vous aussi...

Raoul éclata de rire. Et aussitôt, la nuit se dissipa sur la lande déserte et les premiers rayons de la lune vinrent envelopper les jeunes gens. Christine s'était retournée, hostile, vers Raoul. Ses yeux, ordinairement si doux, lançaient des éclairs.

—Pourquoi riez-vous? Vous croyez peut-être avoir entendu une voix d'homme?

—Dame! répondit le jeune homme, dont les idées commençaient à se brouiller devant l'attitude de bataille de Christine.

—C'est vous, Raoul! vous qui me dites cela! un ancien petit compagnon à moi! un ami de mon père! Je ne vous reconnais plus! Mais que croyez-vous donc? Je suis une honnête fille, moi, monsieur le vicomte de Chagny, et je ne m'enferme point avec des voix d'homme, dans ma loge. Si vous aviez ouvert la porte, vous auriez vu qu'il n'y avait personne!

—C'est vrai! Quand vous avez été partie, j'ai ouvert cette porte et je n'ai trouvé personne dans la loge...

—Vous voyez bien... alors?

Le comte fit appel à tout son courage.

—Alors, Christine, je pense qu'on se moque de vous!

Elle poussa un cri et s'enfuit. Il courut derrière elle, mais elle lui jeta, dans une irritation farouche:

—Laissez-moi! laissez-moi!

Et elle disparut. Raoul rentra à l'auberge très las, très découragé et très triste.

Il apprit que Christine venait de monter dans sa chambre et qu'elle avait annoncé qu'elle ne descendrait pas pour dîner. Le jeune homme demanda si elle n'était point malade. La brave aubergiste lui répondit d'une façon ambiguë que, si elle était souffrante, ce devait être d'un mal qui n'était point bien grave, et, comme elle croyait à la fâcherie de deux amoureux, elle s'éloigna en haussant les épaules et en exprimant sournoisement la pitié qu'elle avait pour des jeunes gens, qui gaspillaient en vaines querelles les heures que le bon Dieu leur a permis de passer sur la terre. Raoul dîna tout seul, au coin de l'âtre et, comme vous pensez bien, de façon fort maussade. Puis, dans sa chambre, il essaya de lire, puis, dans son lit, il essaya dé dormir. Aucun bruit ne se faisait entendre dans l'appartement à côté. Que faisait Christine? Dormait-elle? Et si elle ne dormait point, à quoi pensait-elle? Et lui, à quoi pensait-il? Eût-il été seulement capable de le dire? La conversation étrange qu'il avait eue avec Christine l'avait tout à fait troublé!... Il pensait moins à Christine qu'autour de Christine, et cet «autour» était si diffus, si nébuleux, si insaisissable, qu'il en éprouvait un très curieux et très angoissant malaise.

Ainsi les heures passaient très lentes; il pouvait être onze heures et demie de la nuit quand il entendit distinctement marcher dans la chambre voisine de la sienne. C'était un pas léger, furtif. Christine ne s'était donc pas couchée? Sans raisonner ses gestes, le jeune homme s'habilla à la hâte, en prenant garde de faire le moindre bruit. Et, prêt à tout, il attendit. Prêt à quoi? Est-ce qu'il savait? Son cœur bondit quand il entendit la porte de Christine tourner lentement sur ses gonds. Où allait-elle à cette heure où tout reposait dans Perros? Il entr'ouvrit tout doucement sa porte et put voir, dans un rayon de lune, la forme blanche de Christine qui glissait précautionneusement dans le corridor. Elle atteignit l'escalier; elle descendit et, lui, au-dessus d'elle, se pencha sur la rampe. Soudain, il entendit deux voix qui s'entretenaient rapidement. Une phrase lui arriva: «Ne perdez pas la clef.» C'était la voix de l'hôtesse. En bas, on ouvrit la porte qui donnait sur la rade. On la referma. Et tout rentra dans le calme. Raoul revint aussitôt dans sa chambre et courut à sa fenêtre qu'il ouvrit. La forme blanche de Christine se dressait sur le quai désert.

Ce premier étage de l'auberge du Soleil-Couchant n'était guère élevé et un arbre en espalier qui tendait ses branches aux bras impatients de Raoul permit à celui-ci d'être dehors sans que l'hôtesse pût soupçonner son absence. Aussi, quelle ne fut pas la stupéfaction de la brave dame, le lendemain matin, quand on lui apporta le jeune homme quasi glacé, plus mort que vif, et qu'elle apprit qu'on l'avait trouvé étendu tout de son long sur les marches du maître-autel de la petite église de Perros. Elle courut apprendre presto la nouvelle à Christine, qui descendit en hâte et prodigua, aidée de l'aubergiste, ses soins inquiets au jeune homme qui ne tarda point à ouvrir les yeux et revint tout à fait à la vie en apercevant au-dessus de lui le charmant visage de son amie.

Que s'était-il donc passé? M. le commissaire Mifroid eut l'occasion, quelques semaines plus tard, quand le drame de l'Opéra entraîna l'action du ministère public, d'interroger le vicomte de Chagny sur les événements de la nuit de Perros, et voici de quelle sorte ceux-ci furent transcrits sur les feuilles du dossier d'enquête. (Cote 150.)

Demande.—Mlle Daaé ne vous avait pas vu descendre de votre chambre par le singulier chemin que vous aviez choisi?

Réponse.—Non, monsieur, non, non. Cependant, j'arrivai derrière elle en négligeant d'étouffer le bruit de mes pas. Je ne demandais alors qu'une chose, c'est qu'elle se retournât, qu'elle me vît et qu'elle me reconnut. Je venais de me dire, en effet, que ma poursuite était tout à fait incorrecte et que la façon d'espionnage à laquelle je me livrais était indigne de moi. Mais elle ne sembla point m'entendre et, de fait, elle agit comme si je n'avais pas été là. Elle quitta tranquillement le quai et puis, tout à coup, remonta rapidement le chemin. L'horloge de l'église venait de sonner minuit moins un quart, et il me parut que le son de l'heure avait déterminé la hâte de sa course, car elle se prit presque à courir. Ainsi arriva-t-elle à la porte du cimetière.

D. La porte du cimetière était-elle ouverte?

R. Oui, monsieur, et cela me surprit, mais ne parut nullement étonner Mlle Daaé.

D. Il n'y avait personne dans le cimetière?

R. Je ne vis personne. S'il y avait eu quelqu'un, je l'aurais vu. La lumière de la lune était éblouissante et la neige qui couvrait la terre, en nous renvoyant ses rayons, faisait la nuit plus claire encore.

D. On ne pouvait pas se cacher derrière les tombes?

R. Non, monsieur. Ce sont de pauvres pierres tombales qui disparaissaient sous la couche de neige et qui alignaient leurs croix au ras du sol. Les seules ombres étaient celles de ces croix et les deux nôtres. L'église était toute éblouissante de clarté. Je n'ai jamais vu une pareille lumière nocturne. C'était très beau, très transparent et très froid. Je n'étais jamais allé la nuit dans les cimetières, et j'ignorais qu'on pût y trouver une semblable lumière, «une lumière qui ne pèse rien».

D. Vous êtes superstitieux?

R. Non, monsieur, je suis croyant.

D. Dans quel état d'esprit étiez-vous?

R. Très sain et très tranquille, ma foi. Certes, la sortie insolite de Mlle Daaé m'avait tout d'abord profondément troublé; mais aussitôt que je vis la jeune fille pénétrer dans le cimetière, je me dis qu'elle y venait accomplir quelque vœu sur la tombe paternelle, et je trouvai la chose si naturelle que je reconquis tout mon calme. J'étais simplement étonné qu'elle ne m'eût pas encore entendu marcher derrière elle, car la neige craquait sous mes pas. Mais sans doute était-elle toute absorbée par sa pensée pieuse. Je résolus du reste de ne la point troubler et, quand elle fut parvenue à la tombe de son père, je restai à quelques pas derrière elle. Elle s'agenouilla dans la neige, fit le signe de la croix et commença de prier. À ce moment, minuit sonna. Le douzième coup tintait encore à mon oreille quand, soudain, je vis la jeune fille relever la tête; son regard fixa la voûte céleste, ses bras se tendirent vers l'astre des nuits; elle me parut en extase et je me demandais encore quelle avait été la raison subite et déterminante de cette extase quand moi-même je relevai la tête, je jetai autour de moi un regard éperdu et tout mon être se tendit vers l'Invisible, l'invisible qui nous jouait de la musique. Et quelle musique! Nous la connaissions déjà! Christine et moi l'avions déjà entendue en notre jeunesse. Mais jamais sur le violon du père Daaé, elle ne s'était exprimée avec un art aussi divin. Je ne pus mieux faire, en cet instant, que de me rappeler tout ce que Christine venait de me dire de range de la musique, et je ne sus trop que penser de ces sons inoubliables qui, s'ils ne descendaient pas du ciel, laissaient ignorer leur origine sur terre. Il n'y avait point là d'instrument ni de main pour conduire l'archet. Oh! je me rappelai l'admirable mélodie. C'était la Résurrection de Lazare, que le père Daaé nous jouait dans ses heures de tristesse et de foi. L'ange de Christine aurait existé qu'il n'aurait pas mieux joué cette nuit-là avec le violon du défunt ménétrier. L'invocation de Jésus nous ravissait à la terre, et, ma foi, je m'attendis presque à voir se soulever la pierre du tombeau du père de Christine. L'idée me vint aussi que Daaé avait été enterré avec son violon et, en vérité, je ne sais point jusqu'où, dans cette minute funèbre et rayonnante, au fond de ce petit dérobé cimetière de province, à côté de ces têtes de morts qui nous riaient de toutes leurs mâchoires immobiles, non je ne sais point jusqu'où s'en fut mon imagination, ni où elle s'arrêta.

Mais la musique c'était tue et je retrouvai mes sens. Il me sembla entendre du bruit du côté des têtes de morts de l'ossuaire.

D.—Ah! ah! vous avez entendu du bruit du côté de l'ossuaire?

R. Oui, il m'a paru que les têtes de morts ricanaient maintenant et je n'ai pu m'empêcher de frissonner.

D. Vous n'avez point pensé tout de suite que derrière l'ossuaire pouvait se cacher justement le musicien céleste qui venait de tant vous charmer?

R. J'ai si bien pensé cela, que je n'ai plus pensé qu'à cela, monsieur le commissaire, et que j'en oubliai de suivre Mlle Daaé qui venait de se relever et gagnait tranquillement la porte du cimetière. Quant à elle, elle était tellement absorbée, qu'il n'est point étonnant qu'elle, ne m'ait pas aperçu. Je ne bougeai point, les yeux fixés vers l'ossuaire, décidé à aller jusqu'au bout de cette incroyable aventure et d'en connaître le fin mot.

D. Et alors, qu'arriva-t-il pour qu'on vous ait retrouvé au matin, étendu à demi mort, sur les marches du maître-autel?

R. Oh! ce fut rapide... Une tête de mort roula à mes pieds... puis une autre... puis une autre... On eût dit que j'étais le but de ce funèbre jeu de boules. Et j'eus cette imagination qu'un faux mouvement avait dû détruire l'harmonie de l'échafaudage derrière lequel se dissimulait notre musicien. Cette hypothèse m'apparut d'autant plus raisonnable qu'une ombre glissa tout à coup sur le mur éclatant de la sacristie.

Je me précipitai. L'ombre avait déjà, poussant la porte, pénétré dans l'église. J'avais des ailes, l'ombre avait un manteau. Je fus assez rapide pour saisir un coin du manteau de l'ombre. À ce moment, nous étions, l'ombre et moi, juste devant le maître-autel et les rayons de la lune, à travers le grand vitrail de l'abside, tombaient droit devant nous. Comme je ne lâchai point le manteau, l'ombre se retourna et, le manteau dont elle était enveloppée s'étant entr'ouvert, je vis, monsieur le juge, comme je vous vois, une effroyable tête de mort qui dardait sur moi un regard où brûlaient les feux de l'enfer. Je crus avoir affaire à Satan lui-même et, devant cette apparition d'outre-tombe, mon cœur, malgré tout son courage, défaillit, et je n'ai plus souvenir de rien jusqu'au moment où je me réveillai dans ma petite chambre de l'auberge du Soleil-Couchant.

VII

UNE VISITE À LA LOGE N° 5

Nous avons quitté MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin dans le moment qu'ils se décidaient à aller faire une petite visite à la première loge n° 5.

Ils ont laissé derrière eux le large escalier qui conduit du vestibule de l'administration à la scène et ses dépendances; ils ont traversé la scène (le plateau), ils sont entrés dans le théâtre par l'entrée des abonnés, puis, dans la salle, par le premier couloir à gauche. Ils se sont alors glissés entre les premiers rangs des fauteuils d'orchestre et ont regardé la première loge n° 5. Ils la virent mal à cause qu'elle était plongée dans une demi-obscurité et que d'immenses housses étaient jetées sur le velours rouge des appuis-mains.

À ce moment, ils étaient presque seuls dans l'immense vaisseau ténébreux et un grand silence les entourait. C'était l'heure tranquille où les machinistes vont boire.

L'équipe avait momentanément vidé le plateau, laissant un décor moitié planté; quelques rais de lumière (une lumière blafarde, sinistre, qui semblait volée à un astre moribond), s'étaient insinués par on ne sait quelle ouverture, jusqu'à une vieille tour qui dressait ses créneaux en carton sur la scène; les choses, dans cette nuit factice, ou plutôt dans ce jour menteur, prenaient d'étranges formes. Sur les fauteuils de l'orchestre, la toile qui les recouvrait avait l'apparence d'une mer en furie, dont les vagues glauques avaient été instantanément immobilisées sur l'ordre secret du géant des tempêtes, qui, comme chacun sait, s'appelle Adamastor. MM. Moncharmin et Richard étaient les naufragés de ce bouleversement immobile d'une mer de toile peinte. Ils avançaient vers les loges de gauche, à grandes brassées, comme des marins qui ont abandonné leur barque et cherchent à gagner le rivage. Les huit grandes colonnes en échaillon poli se dressaient dans l'ombre comme autant de prodigieux pilotis destinés à soutenir la falaise menaçante, croulante et ventrue, dont les assises étaient figurées par les lignes circulaires, parallèles et fléchissantes des balcons des premières, deuxièmes et troisièmes loges. Du haut, tout en haut de la falaise, perdues dans le ciel de cuivre de M. Lenepveu, des figures grimaçaient, ricanaient, se moquaient, se gaussaient de l'inquiétude de MM. Moncharmin et Richard. C'étaient pourtant des figures fort sérieuses à l'ordinaire. Elles s'appelaient: Isis, Amphitrite, Hébé, Flore, Pandore, Psyché, Thétis, Pomone, Daphné, Clythie, Galathée, Aréthuse. Oui, Aréthuse elle-même et Pandore que tout le monde connaît à cause de sa boîte, regardaient les deux nouveaux directeurs de l'Opéra qui avaient fini par s'accrocher à quelque épave, et qui, de là, contemplaient en silence la première loge n° 5. J'ai dit qu'ils étaient inquiets. Du moins, je le présume. M. Moncharmin, en tout cas, avoue qu'il était impressionné. Il dit textuellement: «Cette «balançoire» (quel style!) du fantôme de l'Opéra, sur laquelle on nous avait si gentiment fait monter, depuis que nous avions pris la succession de MM. Poligny et Debienne, avait fini sans doute par troubler l'équilibre de mes facultés imaginatives, et, à tout prendre, visuelles, car (était-ce le décor exceptionnel dans lequel nous nous mouvions, au centre d'un incroyable silence qui nous impressionna à ce point?... fûmes-nous le jouet d'une sorte d'hallucination rendue possible par la quasi-obscurité de la salle et la pénombre qui baignait la loge n° 5?) car j'ai vu et Richard aussi a vu, dans le même moment, une forme dans la loge n° 5. Richard n'a rien dit; moi, non plus, du reste. Mais nous nous sommes pris la main d'un même geste. Puis, nous avons attendu quelques minutes ainsi, sans bouger, les yeux toujours fixés sur le même point: mais la forme avait disparu. Alors, nous sommes sortis et, dans le couloir, nous nous sommes fait part de nos impressions et nous avons parlé de la forme. Le malheur est que ma forme, à moi, n'était pas du tout la forme de Richard. Moi, j'avais vu comme une tête de mort qui était posée sur le rebord de la loge, tandis que Richard avait aperçu une forme de vieille femme qui ressemblait à la mère Giry. Si bien que nous vîmes que nous avions été réellement le jouet d'une illusion et que nous courûmes sans plus tarder et en riant comme des fous à la première loge n° 5, dans laquelle nous entrâmes et dans laquelle nous ne trouvâmes plus aucune forme.»

Et maintenant nous voici dans la loge n° 5.

C'est une loge comme toutes les autres premières loges. En vérité, rien ne distingue cette loge de ses voisines.

MM. Moncharmin et Richard, s'amusant ostensiblement et riant l'un de l'autre, remuaient les meubles de la loge, soulevaient les housses et les fauteuils et examinaient en particulier celui sur lequel la voix avait l'habitude de s'asseoir. Mais ils constatèrent que c'était un honnête fauteuil, qui n'avait rien de magique. En somme, la loge était la plus ordinaire des loges, avec sa tapisserie rouge, ses fauteuils, sa carpette et son appui-mains en velours rouge. Après avoir tâté le plus sérieusement du monde la carpette et n'avoir, de ce côté comme des autres, rien découvert de spécial, ils descendirent dans la baignoire du dessous, qui correspondait à la loge n° 5. Dans la baignoire n°5, qui est juste au coin de la première sortie de gauche des fauteuils d'orchestre, ils ne trouvèrent rien non plus qui méritât d'être signalé.

—Tous ces gens-là se moquent de nous, finit par s'écrier Firmin Richard; samedi, on joue Faust, nous assisterons à la représentation tous les deux dans la première loge n°5!

VIII

OÙ MM. FIRMIN RICHARD, ET ARMAND MONCHARMIN ONT L'AUDACE DE FAIRE REPRÉSENTER «FAUST» DANS UNE SALLE «MAUDITE» ET DE L'EFFROYABLE ÉVÉNEMENT QUI EN RÉSULTA

Mais le samedi matin, en arrivant dans leur bureau, les directeurs trouvèrent une double lettre de F. de l'O. ainsi conçue:

«Mes chers directeurs,

«C'est donc la guerre?

«Si vous tenez encore à la paix, voici mon ultimatum.

«Il est aux quatre conditions suivantes:

«1° Me rendre ma loge—et je veux qu'elle soit à ma libre disposition dès maintenant;

«2° Le rôle de «Marguerite» sera chanté ce soir par Christine Daaé. Ne vous occupez pas de la Carlotta qui sera malade;

«3° Je tiens absolument aux bons et loyaux services de Mme Giry, mon ouvreuse, que vous réintégrerez immédiatement dans ses fonctions;

«4° Faites-moi connaître par une lettre remise à Mme Giry, qui me la fera parvenir, que vous acceptez, comme vos prédécesseurs, les conditions de mon cahier des charges relatives à mon indemnité mensuelle. Je vous ferai savoir ultérieurement dans quelle forme vous aurez à me la verser.

«Sinon, vous donnerez Faust, ce soir, dans une salle maudite.

«À bon entendeur, salut!

«F. DE L'O.»

—Eh bien! il m'embête, moi!... Il m'embête! hurla Richard, en dressant ses poings vengeurs et en les laissant retomber avec fracas sur la table de son bureau.

Sur ces entrefaites, Mercier, l'administrateur entra.

—Lachenal voudrait voir l'un de ces messieurs, dit-il. Il paraît que l'affaire est urgente, et le bonhomme me paraît tout bouleversé.

—Qui est-ce Lachenal? interrogea Richard.

—C'est votre écuyer en chef.

—Comment! mon écuyer en chef?

—Mais oui, monsieur, expliqua Mercier... il y a à l'Opéra plusieurs écuyers, et M. Lachenal est leur chef.

—Et qu'est-ce qu'il fait, cet écuyer?

—Il a la haute direction de l'écurie.

—Quelle écurie?

—Mais la vôtre, monsieur, l'écurie, de l'Opéra.

—Il y a une écurie à l'Opéra? Ma foi, je n'en savais rien! Et où se trouve-t-elle?

—Dans les dessous, du côté de la Rotonde. C'est un service très important, nous avons douze chevaux.

—Douze chevaux! Et pourquoi faire, grand Dieu?

—Mais pour les défilés de la Juive, du Prophète, etc., il faut des chevaux dressés et qui «connaissent les planches». Les écuyers sont chargés de les leur apprendre. M. Lachenal y est fort habile. C'est l'ancien directeur des écuries de Franconi.

—Très bien..., mais, qu'est-ce qu'il me veut?

—Je n'en sais rien... je ne l'ai jamais vu dans un état pareil.

—Faites le entrer!...

M. Lachenal entre. Il a une cravache à la main et en cingle nerveusement l'une de ses bottes.

—Bonjour, monsieur Lachenal, fit Richard impressionné. Qu'est-ce qui nous vaut l'honneur de votre visite?

—Monsieur le directeur, je viens vous demander de mettre toute l'écurie à la porte.

—Comment! vous voulez mettre à la porte nos chevaux?

—Il ne s'agit pas des chevaux, mais des palefreniers!

—Combien avez-vous de palefreniers, monsieur Lachenal?

—Six!

—Six palefreniers! C'est au moins trop de deux!

—Ce sont là des «places», interrompit Mercier, qui ont été créées et qui nous ont été imposées par le sous-secrétariat des Beaux-Arts. Elles sont occupées par des protégés du gouvernement, et si j'ose me permettre...

—Le gouvernement, je m'en fiche!... affirma Richard avec énergie. Nous n'avons pas besoin de plus de quatre palefreniers pour douze chevaux.

—Onze! rectifia M. l'écuyer un chef.

—Douze! répéta Richard.

— Onze! répète Lachenal.

—Ah! c'est M. l'administrateur qui m'avait dit que vous aviez douze chevaux!

—J'en avais douze, mais je n'en ai plus que onze depuis que l'on nous a volé César!

Et M. Lachenal se donne un grand coup de cravache sur la botte.

—On nous a volé César, s'écria M. l'administrateur; César, le cheval blanc du Prophète.

—Il n'y a pas deux Césars! déclara d'un ton sec M. l'écuyer en chef. J'ai été dix ans chez Franconi et j'en ai vu, des chevaux! Eh bien! il n'y a pas deux Césars! Et on nous l'a volé.

—Comment cela?

—Eh! je n'en sais rien! Personne n'en sait rien! Voilà pourquoi je viens vous demander de mettre toute l'écurie à la porte.

—Qu'est-ce qu'ils disent, vos palefreniers?

—Des bêtises... les uns accusent des figurants... les autres prétendent que c'est le concierge de l'administration.

—Le concierge de l'administration? J'en réponds comme de moi-même! protesta Mercier.

—Mais enfin, monsieur le premier écuyer, s'écria Richard, vous devez avoir une idée!...

—Eh bien! oui, j'en ai une! J'en ai une! déclara tout à coup M. Lachenal, et je vais vous la dire. Pour moi, il n'y a pas de doute.—M. le premier écuyer se rapprocha de MM. les directeurs et leur glissa à l'oreille:—C'est le fantôme qui a fait le coup!

Richard sursauta.

—Ah! Vous aussi! Vous aussi!

—Comment? moi aussi? C'est bien la chose la plus naturelle...

—Mais comment donc! monsieur Lachenal! mais comment donc, monsieur le premier écuyer...

—... Que je vous dise ce que je pense, après ce que j'ai vu...

—Et qu'avez-vous vu, monsieur Lachenal?

—J'ai vu, comme je vous vois, une ombre noire qui montait un cheval blanc qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à César!

—Et vous n'avez pas couru après ce cheval blanc et cette ombre noire?

—J'ai couru et j'ai appelé, monsieur le directeur, mais ils se sont enfuis avec une rapidité déconcertante et ont disparu dans la nuit de la galerie...

M. Richard se leva:

—C'est bien, monsieur Lachenal. Vous pouvez vous retirer... nous allons déposer une plainte contre le fantôme...

—Et vous allez fiche mon écurie à la porte!

—C'est entendu! Au revoir, monsieur!

M. Lachenal salua et sortit.

Richard écumait.

—Vous allez régler le compte de cet imbécile!

—C'est un ami de M. le commissaire du gouvernement! osa Mercier...

—Et il prend son apéritif à Tortoni avec Lagréné, Scholl et Pertuiset, le tueur de lions, ajouta Moncharmin. Nous allons nous mettre toute la presse à dos! Il racontera l'histoire du fantôme et tout le monde s'amusera à nos dépens! Si nous sommes ridicules, nous sommes morts!

—C'est bien, n'en parlons plus... concéda Richard, qui déjà songeait à autre chose.

À ce moment la porte s'ouvrit et, sans doute, cette porte n'était-elle point alors défendue par son cerbère ordinaire, car on vit mame Giry entrer tout de go, une lettre à la main, et dire précipitamment:

—Pardon, excuse, messieurs, mais j'ai reçu ce matin une lettre du fantôme de l'Opéra. Il me dit de passer chez vous, que vous avez censément quelque chose à me...

Elle n'acheva pas sa phrase. Elle vit la figure de Firmin Richard, et c'était terrible. L'honorable directeur de l'Opéra était prêt à éclater. La fureur dont il était agité ne se traduisait encore à l'extérieur que par la couleur écarlate de sa face furibonde et par l'éclair de ses yeux fulgurants. Il ne dit rien. Il ne pouvait pas parler. Mais, tout à coup, son geste partit. Ce fut d'abord le bras gauche qui entreprit la falote personne de mame Giry et lui fit décrire un demi-tour si inattendu, une pirouette si rapide que celle-ci en poussa une clameur désespérée, et puis, ce fut le pied droit, le pied droit du même honorable directeur qui alla imprimer sa semelle sur le taffetas noir d'une jupe qui, certainement, n'avait pas encore, en pareil endroit, subi un pareil outrage.

L'événement avait été si précipité que mame Giry, quand elle se retrouva dans la galerie, en était comme étourdie encore et semblait ne pas comprendre. Mais, soudain, elle comprit, et l'Opéra retentit de ses cris indignés, de ses protestations farouches, de ses menaces de mort. Il fallut trois garçons pour la descendre dans la cour de l'administration et deux agents pour la porter dans la rue.

À peu près à la même heure, la Carlotta, qui habitait un petit hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, sonnait sa femme de chambre et se faisait apporter au lit son courrier. Dans ce courrier, elle trouvait une lettre anonyme où on lui disait:

«Si vous chantez ce soir, craignez qu'il ne vous arrive un grand malheur au moment même où vous chanterez... un malheur pire que la mort.»

Cette menace était tracée à l'encre rouge, d'une écriture hésitante et bâtonnante.

Ayant lu cette lettre, la Carlotta n'eut plus d'appétit pour déjeuner. Elle repoussa le plateau sur lequel la camériste lui présentait le chocolat fumant. Elle s'assit sur son lit et réfléchit profondément. Ce n'était point la première lettre de ce genre qu'elle recevait, mais jamais encore elle n'en avait lu d'aussi menaçante.

Elle se croyait en butte, à ce moment, aux mille entreprises de la jalousie et racontait couramment qu'elle avait un ennemi secret qui avait juré sa perte. Elle prétendait qu'il se tramait contre elle quelque méchant complot, quelque cabale qui éclaterait un de ces jours; mais elle n'était point femme à se laisser intimider, ajoutait-elle.

La vérité était que, si cabale il y avait, celle-ci était menée par la Carlotta elle-même contre la pauvre Christine, qui ne s'en doutait guère. La Carlotta n'avait point pardonné à Christine le triomphe que celle-ci avait remporté en la remplaçant au pied levé.

Quand on lui avait appris l'accueil extraordinaire qui avait été fait à sa remplaçante, la Carlotta s'était sentie instantanément guérie d'un commencement de bronchite et d'un accès de bouderie contre l'administration, et elle n'avait plus montré la moindre velléité de quitter son emploi. Depuis, elle avait travaillé de toutes ses forces à «étouffer» sa rivale, faisant agir des amis puissants auprès des directeurs pour qu'ils ne donnassent plus à Christine l'occasion d'un nouveau triomphe. Certains journaux qui avaient commencé à chanter le talent de Christine ne s'occupèrent plus que de la gloire de la Carlotta. Enfin, au théâtre même, la célèbre diva tenait sur Christine les propos les plus outrageants et essayait de lui causer mille petits désagréments.

La Carlotta n'avait ni cœur ni âme. Ce n'était qu'un instrument! Certes, un merveilleux instrument. Son répertoire comprenait tout ce qui peut tenter l'ambition d'une grande artiste, aussi bien chez les maîtres allemands que chez les Italiens ou les Français. Jamais, jusqu'à ce jour, on n'avait entendu la Carlotta chanter faux, ni manquer du volume de voix nécessaire à la traduction d'aucun passage de son répertoire immense. Bref, l'instrument était étendu, puissant et d'une justesse admirable. Mais nul n'aurait pu dire à Carlotta ce que Rossini disait à la Krauss, après qu'elle eût chanté pour lui en allemand «Sombres forêts?...»: «Vous chantez avec votre âme, ma fille, et votre âme est belle!»

Où était ton âme, ô Carlotta, quand tu dansais dans les bouges de Barcelone? Où était-elle, quand plus tard, à Paris, tu as chanté sur de tristes tréteaux tes couplets cyniques de bacchante de music-hall? Où ton âme, quand, devant les maîtres assemblés chez un de tes amants, tu faisais résonner cet instrument docile, dont le merveilleux était qu'il chantait avec la même perfection indifférente le sublime amour et la plus basse orgie? Ô Carlotta, si jamais tu avais eu une âme et que tu l'eusse, perdue alors, tu l'aurais retrouvée quand tu devins Juliette, quand tu fus Elvire, et Ophélie, et Marguerite! Car d'autres sont montées de plus bas que toi et que l'art, aidé de l'amour, a purifiées!

En vérité, quand je songe à toutes les petitesses, les vilenies dont Christine Daaé eut à souffrir, à cette époque, de la part de cette Carlotta, je ne puis retenir mon courroux, et il ne m'étonne point que mon indignation se traduise par des aperçus un peu vastes sur l'art en général, et celui du chant en particulier, où les admirateurs de la Carlotta ne trouveront certainement point leur compte.

Quand la Carlotta eut fini de réfléchir à la menace de la lettre étrange qu'elle venait de recevoir, elle se leva.

—On verra bien, dit-elle... Et elle prononça, en espagnol, quelques serments, d'un air fort résolu.

La première chose qu'elle vit en mettant son nez à la fenêtre, fut un corbillard. Le corbillard et la lettre la persuadèrent qu'elle courait, ce soir-là, les plus sérieux dangers. Elle réunit chez elle le ban et l'arrière-ban de ses amis, leur apprit qu'elle était menacée, à la représentation du soir, d'une cabale organisée par Christine Daaé, et déclara qu'il fallait faire pièce à cette petite en remplissant la salle de ses propres admirateurs, à elle, la Carlotta. Elle n'en manquait pas, n'est-ce pas? Elle comptait sur eux pour se tenir prêts à toute éventualité et faire taire les perturbateurs, si, comme elle le craignait, ils déchaînaient le scandale.

Le secrétaire particulier de M. Richard étant venu prendre des nouvelles de la santé de la diva, s'en retourna avec l'assurance qu'elle se portait à merveille et que, «fût-elle à l'agonie», elle chanterait le soir même le rôle de Marguerite. Comme le secrétaire avait, de la part de son chef, recommandé fortement à la diva de ne commettre aucune imprudence, de ne point sortir de chez elle, et de se garer des courants d'air, la Carlotta ne put s'empêcher, après son départ, de rapprocher ces recommandations exceptionnelles et inattendues des menaces inscrites dans la lettre.

Il était cinq heures, quand elle reçut par le courrier une nouvelle lettre anonyme de la même écriture que la première. Elle était brève. Elle disait simplement: «Vous êtes enrhumée; si vous étiez raisonnable, vous comprendriez que c'est folie de vouloir chanter ce soir.»

La Carlotta ricana, haussa ses épaules, qui étaient magnifiques, et lança deux ou trois notes qui la rassurèrent.

Ses amis furent fidèles à leur promesse. Ils étaient tous, ce soir-là, à l'Opéra, mais c'est en vain qu'ils cherchèrent autour d'eux ces féroces conspirateurs qu'ils avaient mission de combattre. Si l'on en exceptait quelques profanes, quelques honnêtes bourgeois dont la figure placide ne reflétait d'autre dessein que celui de réentendre une musique qui, depuis longtemps déjà, avait conquis leurs suffrages, il n'y avait là que des habitués dont les mœurs élégantes, pacifiques et correctes, écartaient toute idée de manifestation. La seule chose qui paraissait anormale était la présence de MM. Richard et Moncharmin dans la loge n° 5. Les amis de la Carlotta pensèrent que, peut-être, messieurs les directeurs avaient eu, de leur côté, vent du scandale projeté et qu'ils avaient tenu à se rendre dans la salle pour l'arrêter sitôt qu'il éclaterait, mais c'était là une hypothèse injustifiée, comme vous le savez; MM. Richard et Moncharmin ne pensaient qu'à leur fantôme.

Rien?... En vain j'interroge en une ardente veille La Nature et le Créateur. Pas une voix, ne glisse à mon oreille Un mot consolateur!...

Le célèbre baryton Carolus Fonta venait à peine de lancer le premier appel du docteur Faust aux puissances de l'enfer, que M. Firmin Richard, qui s'était assis sur la chaise même du fantôme—la chaise de droite, au premier rang—se penchait, de la meilleure humeur du monde, vers son associé, et lui disait:

—Et toi, est-ce qu'une voix a déjà glissé un mot à ton oreille?

—Attendons! ne soyons pas trop pressés, répondait sur le même ton plaisant M. Armand Moncharmin. La représentation ne fait que commencer et tu sais bien que le fantôme n'arrive ordinairement que vers le milieu du premier acte.

Le premier acte se passa sans incident, ce qui n'étonna point les amis de Carlotta, puisque Marguerite, à cet acte, ne chante point. Quant aux deux directeurs, au baisser du rideau, ils se regardèrent en souriant:

—Et d'un! fit Montcharmin.

—Oui, le fantôme est en retard, déclara Firmin Richard.

Moncharmin, toujours badinant, reprit:

—En somme, la salle n'est pas trop mal composée ce soir pour une salle maudite.

M. Richard daigna sourire. Il désigna à son collaborateur une bonne grosse dame assez vulgaire vêtue de noir qui était assise dans un fauteuil au milieu de la salle et qui était flanquée de deux hommes, d'allure fruste dans leurs redingotes en drap d'habit.

—Qu'est-ce que c'est que ce «monde-là»? demanda Montcharmin.

—Ce monde-là, mon cher, c'est ma concierge, son frère et son mari.

—Tu leur as donné des billets?

—Ma foi oui... Ma concierge n'était jamais allée à l'Opéra... c'est la première fois... et comme, maintenant, elle doit y venir tous les soirs, j'ai voulu qu'elle fût bien placée avant de passer son temps à placer les autres.

Moncharmin demanda des explications et Richard lui apprit qu'il avait décidé, pour quelque temps, sa concierge, en laquelle il avait la plus grande confiance, à venir prendre la place de mam' Giry.

—À propos de la mère Giry, fit Moncharmin, tu sais qu'elle va porter plainte contre toi.

—Auprès de qui? Auprès du fantôme?

Le fantôme! Moncharmin l'avait presque oublié.

Du reste, le mystérieux personnage ne faisait rien pour se rappeler au souvenir de MM. les directeurs.

Soudain, la porte de leur loge s'ouvrit brusquement devant le régisseur effaré.

—Qu'y a-t-il? demandèrent-ils tous deux, stupéfaits de voir celui-ci en pareil endroit, en ce moment.

—Il y a, dit le régisseur, qu'une cabale est montée par les amis de Christine Daaé contre la Carlotta. Celle-ci est furieuse.

—Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire-là? fit Richard en fronçant les sourcils.

Mais le rideau se levait sur la Kermesse et le directeur fit signe au régisseur de se retirer.

Quand le régisseur eut vidé la place, Moncharmin se pencha à l'oreille de Richard:

—Daaé a donc des amis? demanda-t-il.

—Oui, fait Richard, elle en a.

—Qui?

Richard désigna du regard une première loge dans laquelle il n'y avait que deux hommes.

—Le comte de Chagny?

—Oui, il me l'a recommandée... si chaleureusement, que si je ne le savais pas l'ami de la Sorelli...

—Tiens! tiens!... murmura Moncharmin.

Et qui donc est ce jeune homme si pâle, assis à côté de lui?

—C'est son frère, le vicomte.

—Il ferait mieux d'aller se coucher. Il a l'air malade.

La scène résonnait de chants joyeux. L'ivresse en musique. Triomphe du gobelet.

Vin ou bière, Bière ou vin, Que mon verre Soit plein!

Étudiants, bourgeois, soldats, jeunes filles et matrones, le cœur allègre, tourbillonnaient devant le cabaret à l'enseigne du dieu Bacchus. Siebel fit son entrée.

Christine Daaé était charmante en travesti. Sa fraîche jeunesse, sa grâce mélancolique séduisaient à première vue. Aussitôt, les partisans de la Carlotta s'imaginèrent qu'elle allait être saluée d'une ovation qui les renseignerait sur les intentions de ses amis. Cette ovation indiscrète eût été, du reste, d'une maladresse insigne. Elle ne se produisit pas.

Au contraire, quand Marguerite traversa la scène et qu'elle eut chanté les deux seuls vers de son rôle à cet acte deuxième:

Non messieurs, je ne suis demoiselle ni belle, Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main!

des bravos éclatants accueillirent la Carlotta. C'était si imprévu et si inutile que ceux qui n'étaient au courant de rien se regardaient en se demandant ce qui se passait, et l'acte encore s'acheva sans aucun incident. Tout le monde se disait alors: «Ça va être pour l'acte suivant, évidemment.» Quelques-uns, qui étaient, paraît-il, mieux renseignés que les autres, affirmèrent que le «boucan» devait commencer à la «Coupe du roi de Thulé», et ils se précipitèrent vers rentrée des abonnés pour aller avertir la Carlotta.

Les directeurs quittèrent la loge pendant cet entr'acte pour se renseigner sur cette histoire de cabale dont leur avait parlé le régisseur, mais ils revinrent bientôt à leur place en haussant les épaules et en traitant toute cette affaire de niaiserie. La première chose qu'ils virent en entrant fut, sur la tablette de l'appui-main, une boîte de bonbons anglais. Qui l'avait apportée là? Ils questionnèrent les ouvreuses. Mais personne ne put les renseigner. S'étant alors retournés à nouveau du côté de l'appui-main ils aperçurent, cette fois, à côté de la boîte de bonbons anglais, une lorgnette. Ils se regardèrent. Ils n'avaient pas envie de rire. Tout ce que leur avait dit Mme Giry leur revenait à la mémoire... et puis... il leur semblait qu'il y avait autour d'eux comme un étrange courant d'air... Ils s'assirent en silence, réellement impressionnés.

La scène représentait le jardin de Marguerite...

Faites lui mes aveux, Portez mes vœux...

Comme elle chantait ces deux premiers vers, son bouquet de roses et de lilas à la main, Christine, en relevant la tête, aperçut dans sa loge le vicomte de Chagny et dès lors, il sembla à tous que sa voix était moins assurée, moins pure, moins cristalline qu'à l'ordinaire. Quelque chose qu'on ne savait pas, assourdissait, alourdissait son chant... Il y avait, là-dessous, du tremblement et de la crainte.

—Drôle de fille, fit remarquer presque tout haut un ami de la Carlotta placé à l'orchestre... L'autre soir, elle était divine et aujourd'hui, la voilà qui chevrote. Pas d'expérience, pas de méthode!

C'est en vous que j'ai foi, Parlez pour moi.

Le vicomte se mit la tête dans les mains. Il pleurait. Le comte, derrière lui, mordait violemment la pointe de sa moustache, haussait les épaules et fronçait les sourcils. Pour qu'il traduisît par autant de signes extérieurs ses sentiments intimes, le comte ordinairement si correct et si froid, devait être furieux. Il l'était. Il avait vu son frère revenir d'un rapide et mystérieux voyage dans un état de santé alarmant. Les explications qui s'en étaient suivies n'avaient sans doute point eu la vertu de tranquilliser le comte qui, désireux de savoir à quoi s'en tenir, avait demandé un rendez-vous à Christine Daaé. Celle-ci avait eu l'audace de lui répondre qu'elle ne pouvait le recevoir, ni lui, ni son frère. Il crut à un abominable calcul. Il ne pardonnait point à Christine de faire souffrir Raoul, mais surtout il ne pardonnait point à Raoul de souffrir pour Christine. Ah! il avait eu bien tort de s'intéresser un instant à cette petite, dont le triomphe d'un soir restait pour tous incompréhensible.

Que la fleur sur sa bouche Sache au moins déposer Un doux baiser.

—Petite rouée, va, gronda le comte.

Et il se demanda ce qu'elle voulait... ce qu'elle pouvait bien espérer... Elle était pure, oh la disait sans ami, sans protecteur d'aucune sorte... cet ange du Nord devait être roublard!

Raoul, lui, derrière ses mains, rideau qui cachait ses larmes d'enfant, ne songeait qu'à la lettre qu'il avait reçue, dès son retour à Paris où Christine était arrivée avant lui, s'étant sauvée de Perros comme une voleuse: «Mon cher ancien petit ami, il faut avoir le courage de ne plus me revoir, de ne plus me parler... si vous m'aimez un peu, faites cela pour moi, pour moi qui ne vous oublierai jamais... mon cher Raoul. Surtout, ne pénétrez plus jamais dans ma loge. Il y va de ma vie. Il y va de la vôtre. Votre petite Christine.»

Un tonnerre d'applaudissements... C'est la Carlotta qui fait son entrée.

L'acte du jardin se déroulait avec ses péripéties accoutumées.

Quand Marguerite eut finit de chanter l'air du Roi de Thulé, elle fut acclamée; elle le fut encore quand elle eut terminé l'air des bijoux:

Ah! je ris de me voir
Si belle en ce miroir...

Désormais, sûre d'elle, sûre de ses amis dans la salle, sûre de sa voix et de son succès, ne craignant plus rien, Carlotta se donna tout entière, avec ardeur, avec enthousiasme, avec ivresse. Son jeu n'eut plus aucune retenue ni aucune pudeur... Ce n'était plus Marguerite, c'était Carmen. On ne l'applaudit que davantage, et son duo avec Faust semblait lui préparer un nouveau succès, quand survint tout à coup... quelque chose d'effroyable.

Faust s'était agenouillé:

Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage
Sous la pâle clarté
Dont l'astre de la nuit, comme dans un nuage,
Caresse ta beauté.

Et Marguerite répondait:

Ô silence! Ô bonheur! ineffable mystère!
Enivrante langueur!
J'écoute!... Et je comprends cette voix solitaire
Qui chante dans mon cœur!

À ce moment donc... à ce moment juste... se produisit quelque chose... j'ai dit quelque chose d'effroyable...

... La salle, d'un seul mouvement, s'est levée... Dans leur loge, les deux directeurs ne peuvent retenir une exclamation d'horreur... Spectateurs et spectatrices se regardent comme pour se demander les uns aux autres l'explication d'un aussi inattendu phénomène... Le visage de la Carlotta exprime la plus atroce douleur, ses yeux semblent hantés par la folie. La pauvre femme s'est redressée, la bouche encore entr'ouverte, ayant fini de laisser passer «cette voix solitaire qui chantait dans son cœur...» Mais cette bouche ne chantait plus... elle n'osait plus une parole, plus un son...

Car cette bouche créée pour l'harmonie, cet instrument agile qui n'avait jamais failli, organe magnifique, générateur des plus belles sonorités, des plus difficiles accords, des plus molles modulations, des rythmes les plus ardents, sublime mécanique humaine à laquelle il ne manquait, pour être divine, que le feu du ciel qui, seul, donne la véritable émotion et soulève les âmes... cette bouche avait laissé passer...

De cette bouche s'était échappé...

... Un crapaud!

Ah! l'affreux, le hideux, le squameux, venimeux, écumeux, écumant, glapissant crapaud!...

Par où était-il entré? Comment s'était-il accroupi sur la langue? Les pattes de derrière repliées, pour bondir plus haut et plus loin, sournoisement, il était sorti du larynx, et... couac!

Couac! Couac!... Ah! le terrible couac!

Car vous pensez bien qu'il ne faut parler du crapaud qu'au figuré. On ne le voyait pas mais, par l'enfer! on l'entendait. Couac!

La salle en fut comme éclaboussée. Jamais batracien, au bord des mares retentissantes, n'avait déchiré la nuit d'un plus affreux couac.

Et certes, il était bien inattendu de tout le monde. La Carlotta n'en croyait encore ni sa gorge ni ses oreilles. La foudre, en tombant à ses pieds, l'eût moins étonnée que ce crapaud couaquant qui venait de sortir de sa bouche...

Et elle ne l'eût pas déshonorée. Tandis qu'il est bien entendu qu'un crapaud blotti sur la langue, déshonore toujours une chanteuse. Il y en a qui en sont mortes.

Mon Dieu! qui eût cru cela?... Elle chantait si tranquillement: «Et je comprends cette voix solitaire qui chante dans mon cœur!» Elle chantait sans effort, comme toujours, avec la même facilité, que vous, dites: «Bonjour, madame, comment vous portez-vous?

On ne saurait nier qu'il existe des chanteuses présomptueuses, qui ont le grand tort de ne point mesurer leurs forces, et qui, dans leur orgueil, veulent atteindre, avec la faible voix que le ciel leur départit, à des effets exceptionnels et lancer des notes qui leur ont été défendues en venant au monde. C'est alors que le ciel pour les punir, leur envoie, sans qu'elles le sachent, dans la bouche, un crapaud, un crapaud qui fait couac! Tout le monde sait cela. Mais personne ne pouvait admettre qu'une Carlotta, qui avait au moins deux octaves dans la voix, y eût encore un crapaud.

On ne pouvait, avoir oublié ses contre-fa stridents, ses staccati inouïs dans La flûte enchantée. On se souvenait de Don Juan, où elle était Elvire et où elle remporta le plus retentissant triomphe, certain soir, en donnant elle-même le si bémol que ne pouvait donner sa camarade dona Anna. Alors, vraiment, que signifiait ce couac, au bout de cette tranquille, paisible, toute petite «voix solitaire qui chantait dans son cœur»?

Ça n'était pas naturel. Il y avait là-dessous du sortilège. Ce crapaud sentait le roussi. Pauvre, misérable, désespérée, anéantie Carlotta!...

Dans la salle, la rumeur grandissait. C'eût été une autre que la Carlotta à qui serait survenue semblable aventure, on l'eût huée! Mais avec celle-là, dont on connaissait le parfait instrument, on ne montrait point de colère, mais de la consternation et de l'effroi. Ainsi les hommes ont-ils dû subir cette sorte d'épouvante s'il en est qui ont assisté à la catastrophe qui brisa les bras de la Vénus de Milo!... et encore ont-ils pu voirie coup qui frappait... et comprendre...

Mais là? Ce crapaud était incompréhensible!...

Si bien qu'après quelques secondes passées à se demander si vraiment elle avait entendu elle-même, sortir de sa bouche même, cette note,—était-ce une note, ce son?—pouvait-on appeler cela un son? Un son, c'est encore de la musique—ce bruit infernal, elle voulut se persuader qu'il n'en avait rien été; qu'il y avait eu là, un instant, une illusion de son oreille, et non point une criminelle trahison de l'organe vocal...

Elle jeta, éperdue, les yeux autour d'elle comme pour chercher un refuge, une protection, ou plutôt l'assurance spontanée de l'innocence de sa voix. Ses doigts crispés s'étaient portés à sa gorge en un geste de défense et de protestation. Non! non! ce couac n'était pas à elle! Et il semblait bien que Carolus Fonta lui-même fût de cet avis, qui la regardait avec une expression inénarrable de stupéfaction enfantine et gigantesque. Car enfin, il était près d'elle, lui. Il ne l'avait pas quittée. Peut-être pourrait-il lui dire comment une pareille chose était arrivée! Non, il ne le pouvait pas! Ses yeux étaient stupidement rivés à la bouche de la Carlotta comme les yeux des tout petits considérant le chapeau inépuisable du prestidigitateur. Comment une si petite bouche avait-elle pu contenir un si grand couac?

Tout cela, crapaud, couac, émotion, terreur-rumeur de la salle, confusion de la scène, des coulisses,—quelques comparses montraient des têtes effarées,—tout cela que je vous décris dans le détail dura quelques secondes.

Quelques secondes affreuses qui parurent surtout interminables aux deux directeurs là-haut, dans la loge n° 5. Moncharmin et Richard étaient très pâles. Cet épisode inouï et qui restait inexplicable les remplissait d'une angoisse d'autant plus mystérieuse qu'ils étaient depuis un instant sous l'influence directe du fantôme.

Ils avaient senti son souffle. Quelques cheveux de Moncharmin s'étaient dressés sous ce souffle-là... Et Richard avait passé son mouchoir sur son front en sueur... Oui, il était là... autour d'eux... derrière eux, à côté d'eux, ils le sentaient sans le voir!... Ils entendaient sa respiration... et si près d'eux, si près d'eux!... On sait quand quelqu'un est présent... Eh bien, ils savaient maintenant!... ils étaient sûrs d'être trois dans la loge... Ils en tremblaient... Ils avaient l'idée de fuir... Ils n'osaient pas... Ils n'osaient pas faire un mouvement, échanger une parole qui eût pu apprendre au fantôme qu'ils savaient qu'il était là!... Qu'allait-il arriver? Qu'allait-il se produire?

Se produisit le couac! Au-dessus de tous les bruits de la salle on entendit leur double exclamation d'horreur. Ils se sentaient sous les coups du fantôme. Penchés au-dessus de leur loge, ils regardaient la Carlotta comme s'ils ne la reconnaissaient plus. Cette fille de l'enfer devait avoir donné avec son couac le signal de quelque catastrophe. Ah! la catastrophe, ils l'attendaient! Le fantôme la leur avait promise! La salle était maudite! Leur double poitrine directoriale haletait déjà sous le poids de la catastrophe. On entendit la voix étranglée de Richard qui criait à la Carlotta:

—Eh bien! continuez!

Non! La Carlotta ne continua pas... Elle recommença bravement, héroïquement, le vers fatal au bout duquel était apparu le crapaud.

Un silence effrayant succède à tous les bruits. Seule la voix de la Carlotta emplit à nouveau lie vaisseau sonore.

J'écoute!...

—La salle aussi écoute—

... Et je comprends cette voix solitaire (couac!) Couac!... qui chante dans mon... couac!

Le crapaud lui aussi a recommencé.

La salle éclate en un prodigieux tumulte. Retombés sur leurs sièges, les deux directeurs n'osent même pas se retourner; ils n'en ont pas la force. Le fantôme leur rit dans le cou! Et enfin ils entendent distinctement dans l'oreille droite sa voix, l'impossible voix, la voix sans bouche, la voix qui dit:

Elle chante ce soir à décrocher le lustre!

D'un commun mouvement, ils levèrent la tête au plafond et poussèrent un cri terrible. Le lustre, l'immense masse du lustre glissait, venait à eux, à l'appel de cette voix satanique. Décroché, le lustre plongeait des hauteurs de la salle et s'abîmait au milieu de l'orchestre, parmi mille clameurs. Ce fut une épouvante, un sauve-qui-peut général. Mon dessein n'est point de faire revivre ici une heure historique. Les curieux n'ont qu'à ouvrir les journaux de l'époque. Il y eut de nombreux blessés et une morte.

Le lustre s'était écrasé sur la tête de la malheureuse qui était venue ce soir-là, à l'Opéra, pour la première fois de sa vie, sur celle que M. Richard avait désignée comme devant remplacer dans ses fonctions d'ouvreuse Mame Giry, l'ouvreuse du fantôme! Elle était morte sur le coup et le lendemain, un journal paraissait avec cette manchette: Deux cent mille kilos sur la tête d'une concierge! Ce fut toute son oraison funèbre.

IX

LE MYSTÉRIEUX COUPÉ

Cette soirée tragique fut mauvaise pour tout le monde. La Carlotta était tombée malade. Quant à Christine Daaé, elle avait disparu après la représentation. Quinze jours s'étaient écoulés sans qu'on l'eût revue au théâtre, sans qu'elle se fût montrée hors du théâtre.

Il ne faut pas confondre cette première disparition qui se passa sans scandale, avec le fameux enlèvement qui, à quelque temps de là, devait se produire dans des conditions si inexplicables et si tragiques.

Raoul fut le premier, naturellement, à ne rien comprendre à l'absence de la diva. Il lui avait écrit à l'adresse de Mme Valérius et n'avait pas reçu de réponse. Il n'en avait pas d'abord été autrement étonné, connaissant son état d'esprit et la résolution où elle était de rompre avec lui toute relation sans que, du reste, il en eût pu encore deviner la raison.

Sa douleur n'en avait fait que grandir, et il finit par s'inquiéter de ne voir la chanteuse sur aucun programme. On donna Faust sans elle. Un après-midi, vers cinq heures, il fut s'enquérir auprès de la direction des causes de cette disparition de Christine Daaé. Il trouva des directeurs fort préoccupés. Leurs amis eux-mêmes ne les reconnaissaient plus: ils avaient perdu toute joie et tout entrain. On les voyait traverser le théâtre, tête basse, le front soucieux, et les joues pâles comme s'ils étaient poursuivis par quelque abominable pensée, ou en proie à quelque malice du destin qui vous prend son homme et ne le lâche plus.

La chute du lustre avait entraîné bien des responsabilités, mais il était difficile de faire s'expliquer MM. les directeurs à ce sujet.

L'enquête avait conclu à un accident, survenu pour cause d'usure des moyens de suspension, mais encore aurait-il été du devoir des anciens directeurs ainsi que des nouveaux de constater cette usure et d'y remédier avant qu'elle ne déterminât la catastrophe.

Et il me faut bien dire que MM. Richard et Moncharmin apparurent à cette époque si changés, si lointains... si mystérieux... si incompréhensibles, qu'il y eut beaucoup d'abonnés pour imaginer que quelque événement plus affreux encore que la chute du lustre, avait modifié l'état d'âme de MM. les directeurs.

Dans leurs relations quotidiennes, ils se montraient fort impatients, excepté cependant avec Mme Giry qui avait été réintégrée dans ses fonctions. On se doute de la façon dont ils reçurent le vicomte de Chagny quand celui-ci vint leur demander des nouvelles de Christine. Ils se bornèrent à lui répondre qu'elle était en congé. Il demanda combien de temps devait durer ce congé; il lui fut répliqué assez sèchement qu'il était illimité, Christine Daaé l'ayant demandé pour cause de santé.

—Elle est donc malade! s'écria-t-il, qu'est-ce qu'elle a?

—Nous n'en savons rien!

—Vous ne lui avez donc pas envoyé le médecin du théâtre?

—Non! elle ne l'a point réclamé et, comme nous avons confiance en elle, nous l'avons crue sur parole.

L'affaire ne parut point naturelle à Raoul, qui quitta l'Opéra en proie aux plus sombres pensées. Il résolut, quoi qu'il pût arriver, d'aller aux nouvelles chez la maman Valérius. Sans doute se rappelait-il les termes énergiques de la lettre de Christine, qui lui défendait de tenter quoi que ce fût pour la voir. Mais ce qu'il avait vu à Perros, ce qu'il avait entendu derrière la porte de la loge, la conversation qu'il avait eue avec Christine au bord de la lande, lui faisait pressentir quelque machination qui, pour être tant soit peu diabolique, n'en restait pas moins humaine. L'imagination exaltée de la jeune fille, son âme tendre et crédule, l'éducation primitive qui avait entouré ses jeunes années d'un cercle de légendes, la continuelle pensée de son père mort, et surtout l'état de sublime extase où la musique la plongeait dès que cet art se manifestait à elle dans certaines conditions exceptionnelles—n'avait-il point été à même d'en juger ainsi lors de la scène du cimetière?—tout cela lui apparaissait comme devant constituer un terrain moral propice aux entreprises malfaisantes de quelque personnage mystérieux et sans scrupules. De qui Christine Daaé était-elle la victime? Voilà la question fort sensée que Raoul se posait en se rendant en toute hâte chez la maman Valérius.

Car le vicomte avait un esprit des plus sains. Sans doute, il était poète et aimait la musique dans ce qu'elle a de plus ailé, et il était grand amateur des vieux contes bretons où dansent les korrigans, et par-dessus tout il était amoureux de cette petite fée du Nord qu'était Christine Daaé; il n'empêche qu'il ne croyait au surnaturel qu'en matière de religion et que l'histoire la plus fantastique du monde n'était pas capable de lui faire oublier que deux et deux font quatre.

Qu'allait-il apprendre chez la maman Valérius? Il en tremblait en sonnant à la porte d'un petit appartement de la rue Notre-Dame-des-Victoires.

La soubrette qui, un soir, était sortie devant lui de la loge de Christine, vint lui ouvrir. Il demanda, si Mme Valérius était visible. On lui répondit qu'elle était souffrante, dans son lit, et incapable de «recevoir».

—Faites passer ma carte, dit-il.

Il n'attendit point longtemps. La soubrette revint et l'introduisit dans un petit salon assez sombre et sommairement meublé où les deux portraits du professeur Valérius et du père Daaé se faisaient vis-à-vis.

—Madame s'excuse auprès de monsieur le vicomte, dit la domestique. Elle ne pourra le recevoir que dans sa chambre, car ses pauvres jambes ne la soutiennent plus.

Cinq minutes plus tard, Raoul était introduit dans une chambre quasi obscure, où il distingua tout de suite, dans la pénombre d'une alcôve, la bonne figure de la bienfaitrice de Christine. Maintenant, les cheveux de la maman Valérius étaient tout blancs, mais ses yeux n'avaient pas vieilli: jamais, au contraire, son regard n'avait été aussi clair, ni aussi pur, ni aussi enfantin.

—M. de Chagny! fit-elle joyeusement en tendant les deux mains au visiteur... Ah! c'est le ciel qui vous envoie!... nous allons pouvoir parler d'elle.

Cette dernière phrase sonna aux oreilles du jeune homme bien lugubrement. Il demanda tout de suite:

—Madame... où est Christine?

Et la vieille dame lui répondit tranquillement:

—Mais, elle est avec son «bon génie»!

Quel bon génie? s'écria le pauvre Raoul.

—Mais l'ange de la musique!

Le vicomte de Chagny, consterné, tomba sur un siège. Vraiment, Christine était avec l'ange de la musique! Et la maman Valérius, dans son lit, lui souriait en mettant un doigt sur sa bouche, pour lui recommander le silence. Elle ajouta:

—Il ne faut le répéter à personne!

—Vous pouvez compter sur moi! répliqua Raoul sans savoir bien ce qu'il disait, car ses idées sur Christine, déjà fort troubles, s'embrouillaient de plus en plus et il semblait que tout commençait à tourner autour de lui, autour de la chambre, autour de cette extraordinaire brave dame en cheveux blancs, aux yeux de ciel bleu pâle, aux yeux de ciel vide... Vous pouvez compter sur moi...»

—Je sais! je sais! fit-elle avec un bon rire heureux. Mais approchez-vous donc de moi, comme lorsque vous étiez tout petit. Donnez-moi vos mains comme lorsque vous me rapportiez l'histoire de la petite Lotte que vous avait contée le père Daaé. Je vous aime bien, vous savez, monsieur Raoul. Et Christine aussi vous aime bien!

—... Elle m'aime bien... soupira le jeune homme, qui rassemblait difficilement sa pensée autour du génie de la maman Valérius, de l'ange dont lui avait parlé si étrangement Christine, de la tête de mort qu'il avait entrevue dans une sorte de cauchemar sur les marches du maître-autel de Perros et aussi du fantôme de l'Opéra, dont la renommée était venue jusqu'à son oreille, un soir qu'il s'était attardé sur le plateau, à deux pas d'un groupe de machinistes qui rappelaient la description cadavérique qu'en avait faite avant sa mystérieuse fin le pendu Joseph Buquet...

Il demanda à voix basse:

—Qu'est-ce qui vous fait croire, madame, que Christine m'aime bien?

—Elle me parlait de vous tous les jours!

—Vraiment?... Et qu'est-ce qu'elle vous disait?...

—Elle m'a dit que vous lui aviez fait une déclaration?...

Et la bonne vieille se prit à rire avec éclat, en montrant toutes ses dents, qu'elle avait jalousement conservées. Raoul se leva, le rouge au front, souffrant atrocement.

—Eh bien! où allez-vous?... Voulez-vous bien vous asseoir?... Vous croyez que vous allez me quitter comme ça?... Vous êtes fâché parce que j'ai ri, je vous en demande pardon... Après tout, ce n'est point de votre faute, ce qui est arrivé... Vous ne saviez pas... Vous êtes jeune... et vous croyiez que Christine était libre...

—Christine est fiancée? demanda d'une voix étranglée le malheureux Raoul.

—Mais non! mais non!... Vous savez bien que Christine,—le voudrait-elle—ne peut pas se marier!...

—Quoi! mais je ne sais rien!... Et pourquoi Christine ne peut-elle pas se marier?

—Mais à cause du génie de la musique!...

—Encore...

—Oui, il le lui défend!...

—Il le lui défend!... Le génie de la musique lui défend de se marier!...

Raoul se penchait sur la maman Valérius, la mâchoire avancée, comme pour la mordre. Il eût eu envie de la dévorer qu'il ne l'eût point regardée avec des yeux plus féroces. Il y a des moments où la trop grande innocence d'esprit apparaît tellement monstrueuse qu'elle en devient haïssable. Raoul trouvait Mme Valérius par trop innocente.

Elle ne se douta point du regard affreux qui pesait sur elle. Elle reprit de l'air le plus naturel:

—Oh! il le lui défend... sans le lui défendre. ... Il lui dit simplement que si elle se mariait, elle ne l'entendrait plus! Voilà tout!... et qu'il partirait pour toujours!... Alors, vous comprenez, elle ne veut pas laisser partir le Génie de la musique. C'est bien naturel.

—Oui, oui, obtempéra Raoul dans un souffle, c'est bien naturel.

—Du reste, je croyais que Christine vous avait dit tout cela, quand elle vous a trouvé à Perros où elle était allée avec son «bon génie».