—Ah! ah! elle était allée à Perros avec le «bon génie»?
—C'est-à-dire qu'il lui avait donné rendez-vous là-bas dans le cimetière de Perros sur la tombe de Daaé! Il lui avait promis de jouer la Résurrection de Lazare sur le violon de son père!
Raoul de Chagny se leva et prononça ces mots décisifs avec une grande autorité:
—Madame, vous allez me dire où il demeure, ce génie-là!
La vieille dame ne parut point autrement surprise de cette question indiscrète. Elle leva les yeux et répondit:
—Au ciel!
Tant de candeur le dérouta. Une aussi simple et parfaite foi dans un génie qui, tous les soirs descendait du ciel pour fréquenter les loges d'artistes à l'Opéra, le laissa stupide.
Il se rendait compte maintenant de l'état d'esprit dans lequel pouvait se trouver une jeune fille élevée entre un ménétrier superstitieux et une bonne dame «illuminée», et il frémit en songeant aux conséquences de tout cela.
—Christine est-elle toujours une honnête fille? ne put-il s'empêcher de demander tout à coup.
—Sur ma part de paradis, je le jure! s'exclama la vieille qui, cette fois, parut outrée... et si vous en doutez, monsieur, je ne sais pas ce que vous êtes venu faire ici!...
Raoul arrachait ses gants.
—Il y a combien de temps qu'elle a fait la connaissance de ce «génie»?
—Environ trois mois!... Oui, il y a bien trois mois qu'il a commencé à lui donner des leçons!
Le vicomte étendit les bras dans un geste immense et désespéré et il les laissa retomber avec accablement.
—Le génie lui donne des leçons!... Et où ça?
—Maintenant qu'elle est partie avec lui, je ne pourrais vous le dire, mais il y a quinze jours, cela se passait dans la loge de Christine. Ici, ce serait impossible dans ce petit appartement. Toute la maison les entendrait. Tandis qu'à l'Opéra, à huit heures du matin, il n'y a personne. On ne les dérange pas!... Vous comprenez?...
—Je comprends! je comprends! s'écria le vicomte, et il prit congé avec précipitation de la vieille maman qui se demandait en a parte si le vicomte n'était pas un peu toqué.
En traversant le salon, Raoul se retrouva en face de la soubrette et, un instant, il eut l'intention de l'interroger, mais il crut surprendre sur ses lèvres un léger sourire. Il pensa qu'elle se moquait de lui. Il s'enfuit. N'en savait-il pas assez?... Il avait voulu être renseigné, que pouvait-il désirer de plus?... Il regagna le domicile de son frère à pied, dans un état à faire pitié...
Il eût voulu se châtier, se heurter le front contre les murs! Avoir cru à tant d'innocence, à tant de pureté! Avoir essayé, un instant, de tout expliquer avec de la naïveté, de la simplicité d'esprit, de la candeur immaculée! Le génie de la musique! Il le connaissait maintenant! Il le voyait! C'était à n'en plus douter quelque affreux ténor, joli garçon, et qui chantait la bouche en cœur! Il se trouvait ridicule et malheureux à souhait! Ah! le misérable, petit, insignifiant et niais jeune homme que M. le vicomte de Chagny! pensait rageusement Raoul, Et elle, quelle audacieuse et sataniquement rouée créature!
Tout de même, cette course dans les rues lui avait fait du bien, rafraîchi un peu la flamme de son cerveau. Quand il pénétra dans sa chambre, il ne pensait plus qu'à se jeter sur son lit pour y étouffer ses sanglots. Mais son frère était là et Raoul se laissa tomber dans ses bras, comme un bébé. Le comte, paternellement, le consola, sans lui demander d'explications; du reste, Raoul eût hésité à lui narrer l'histoire du génie de la musique. S'il y a des choses dont on ne se vante pas, il en est d'autres pour lesquelles il y a trop d'humiliation à être plaint.
Le comte emmena son frère dîner au cabaret. Avec un aussi frais désespoir, il est probable que Raoul eût décliné, ce soir-là, toute invitation si, pour le décider, le comte ne lui avait appris que la veille au soir, dans une allée du Bois, la dame de ses pensées avait été rencontrée en galante compagnie. D'abord, le vicomte n'y voulut point croire et puis il lui fut donné des détails si précis qu'il ne protesta plus. Enfin, n'était-ce point là l'aventure la plus banale? On l'avait vue dans un coupé dont la vitre était baissée. Elle semblait aspirer longuement l'air glacé de la nuit. Il faisait un clair de lune superbe. On l'avait parfaitement reconnue. Quant à son compagnon, on n'en avait distingué qu'une vague silhouette, dans l'ombre. La voiture allait «au pas», dans une allée déserte, derrière les tribunes de Longchamp.
Raoul s'habilla avec frénésie, déjà prêt, pour oublier sa détresse, à se jeter, comme on dit, dans le «tourbillon du plaisir». Hélas! il fut un triste convive et ayant quitté le comte de bonne heure, il se trouva, vers dix heures du soir, dans une voiture de cercle, derrière les tribunes de Longchamp.
Il faisait un froid de loup. La route apparaissait déserte et très éclairée sous la lune. Il donna l'ordre au cocher de l'attendre patiemment au coin d'une petite allée adjacente et, se dissimulant autant que possible, il commença de battre la semelle.
Il n'y avait pas une demi-heure qu'il se livrait à cet hygiénique exercice, quand une voiture, venant de Paris, tourna au coin de la route et, tranquillement, au pas de son cheval, se dirigea de son côté.
Il pensa tout de suite: c'est elle! Et son cœur se prit à frapper à grand coups sourds, comme ceux qu'il avait déjà entendus dans sa poitrine quand il écoutait la voix d'homme derrière la porte de la loge... Mon Dieu! comme il l'aimait!
La voiture avançait toujours. Quant à lui, il n'avait pas bougé. Il attendait!... Si c'était elle, il était bien résolu à sauter à la tête des chevaux!... Coûte que coûte, il voulait avoir une explication avec l'ange de la musique!...
Quelques pas encore et le coupé allait être à sa hauteur. Il ne doutait point que ce fût elle... Une femme, en effet, penchait sa tête à la portière.
Et, tout à coup, la lune l'illumina d'une pâle auréole.
—Christine!
Le nom sacré de son amour lui jaillit des lèvres et du cœur. Il ne put le retenir!... Il bondit pour le rattraper, car ce nom jeté à la face de la nuit, avait été comme le signal attendu d'une ruée furieuse de tout l'équipage, qui passa devant lui sans qu'il eût pris le temps de mettre son projet à exécution. La glace de la portière s'était relevée. La figure de la jeune femme avait disparu. Et le coupé, derrière lequel il courait, n'était déjà plus qu'un point noir sur la route blanche.
Il appela encore: Christine!... Rien ne lui répondit. Il s'arrêta, au milieu du silence.
Il jeta un regard désespéré au ciel, aux étoiles; il heurta du poing sa poitrine en feu; il aimait et il n'était pas aimé!
D'un œil morne, il considéra cette route désolée et froide, la nuit pâle et morte. Rien n'était plus froid, rien n'était plus mort que son cœur: il avait aimé un ange et il méprisait une femme!
Raoul, comme elle s'est jouée de toi, la petite fée du Nord! N'est-ce pas, n'est-ce pas qu'il est inutile d'avoir une joue aussi fraîche, un front aussi timide et toujours prêt à se couvrir du voile rose de la pudeur pour passer dans la nuit solitaire, au fond d'un coupé de luxe, en compagnie d'un mystérieux amant? N'est-ce pas qu'il devrait y avoir des limites sacrées à l'hypocrisie et au mensonge?... Et qu'on ne devrait pas avoir les yeux clairs de l'enfance quand on a l'âme des courtisanes?
... Elle avait passé sans répondre à son appel...
Aussi, pourquoi était-il venu au travers de sa route?
De quel droit a-t-il dressé soudain devant elle, qui ne lui demande que son oubli, le reproche de sa présence?...
«Va-t-en!... disparais!... Tu ne comptes pas!...»
Il songeait à mourir et il avait vingt ans!... Son domestique le surprit, au matin, assis sur son lit. Il ne s'était pas déshabillé et le valet eut peur de quelque malheur en le voyant, tant il avait une figure de désastre. Raoul lui arracha des mains le courrier qu'il lui apportait. Il avait reconnu une lettre, un papier, une écriture. Christine lui disait:
«Mon ami, soyez, après-demain, au bal masqué de l'Opéra, à minuit, dans le petit salon qui est derrière la cheminée du grand foyer; tenez-vous debout auprès de la porte qui conduit vers la Rotonde. Ne parlez de ce rendez-vous à personne au monde. Mettez-vous en domino blanc, bien masqué. Sur ma vie, qu'on ne vous reconnaisse pas. Christine.»
L'envelope, toute maculée de boue, ne portait aucun timbre. «Pour remettre à M. le vicomte Raoul de Chagny» et l'adresse au crayon. Ceci avait été certainement jeté dans l'espoir qu'un passant ramasserait le billet et l'apporterait à domicile; ce qui était arrivé. Le billet avait été trouvé sur un trottoir de la place de l'Opéra. Raoul le relut avec fièvre.
Il ne lui en fallait pas davantage pour renaître à l'espoir. La sombre image qu'il s'était faite un instant d'une Christine oublieuse de ses devoirs envers elle-même, fit place à la première imagination qu'il avait eue d'une malheureuse enfant innocente, victime d'une imprudence et de sa trop grande sensibilité. Jusqu'à quel point, à cette heure, était-elle vraiment victime? De qui était-elle prisonnière? Dans quel gouffre l'avait-on entraînée? Il se le demandait avec une bien cruelle angoisse; mais cette douleur même lui paraissait supportable à côté du délire où le mettait l'idée d'une Christine hypocrite et menteuse! Que s'était-il passé? Quelle influence avait-elle subie! Quel monstre l'avait ravie, et avec quelles armes?...
... Avec quelles armes donc, si ce n'étaient celles de la musique? Oui, oui, plus il y songeait, plus il se persuadait que c'était de ce côté qu'il découvrirait la vérité. Avait-il oublié le ton dont, à Perros, elle lui avait appris qu'elle avait reçu la visite de l'envoyé céleste? Et l'histoire même de Christine, dans ces derniers temps, ne devait-elle point l'aider à éclairer les ténèbres où il se débattait? Avait-il ignoré le désespoir qui s'était emparé d'elle après la mort de son père et le dégoût qu'elle avait eu alors de toutes les choses de la vie, même de son art? Au Conservatoire, elle avait passé comme une pauvre machine chantante, dépourvue d'âme. Et, tout à coup, elle s'était réveillée, comme sous le souffle d'une intervention divine. L'ange de la musique était venu! Elle chante Marguerite de Faust et triomphe!... L'Ange de la musique!... Qui donc, qui donc se fait passer à ses yeux pour ce merveilleux génie?... Qui donc, renseigné sur la légende chère au vieux Daaé, en use à ce point que la jeune fille n'est plus entre ses mains qu'un instrument sans défense qu'il fait vibrer à son gré?
Et Raoul réfléchissait qu'une telle aventure n'était point exceptionnelle. Il se rappelait ce qui était arrivé à la princesse Belmonte, qui venait de perdre son mari et dont le désespoir était devenu de la stupeur... Depuis un mois, la princesse ne pouvait ni parler ni pleurer. Cette inertie physique et morale allait s'aggravant tous les jours et l'affaiblissement de la raison amenait peu à peu l'anéantissement de la vie. On portait tous les soirs la malade dans ses jardins; mais elle ne semblait même pas comprendre où elle se trouvait. Raff, le plus grand chanteur de l'Allemagne, qui passait à Naples, voulut visiter ces jardins, renommés pour leur beauté. Une des femmes de la princesse pria le grand artiste de chanter, sans se montrer, près du bosquet où elle se trouvait étendue. Raff y consentit et chanta un air simple que la princesse avait entendu dans la bouche de son mari aux premiers jours de leur hymen. Cet air était expressif et touchant. La mélodie, les paroles, la voix admirable de l'artiste, tout se réunit pour remuer profondément l'âme de la princesse. Les larmes lui jaillirent des yeux... elle pleura, fut sauvée et resta persuadée que son époux, ce soir-là, était descendu du ciel pour lui chanter l'air d'autrefois!
—Oui... ce soir là!... Un soir, pensait maintenant Raoul, un unique soir... Mais cette belle imagination n'eût point tenu devant une expérience répétée...
Elle eût bien fini par découvrir Raff, derrière son bosquet, l'idéale et dolente princesse de Belmonte, si elle y était revenue tous les soirs, pendant trois mois...
L'ange de la musique, pendant trois mois, avait donné des leçons à Christine... Ah! c'était un professeur ponctuel!... Et maintenant, il la promenait au Bois!...
De ses doigts crispés, glissés sur sa poitrine, où battait son cœur jaloux, Raoul se déchirait la chair. Inexpérimenté, il se demandait maintenant avec terreur à quel jeu la demoiselle le conviait pour une prochaine mascarade? Et jusqu'à quel point une fille d'Opéra peut se moquer d'un bon jeune homme tout neuf à l'amour? Quelle misère!...
Ainsi la pensée de Raoul allait-elle aux extrêmes. Il ne savait plus s'il devait plaindre Christine ou la maudire et, tour à tour, il la plaignait et la maudissait. À tout hasard, cependant, il se munit d'un domino blanc.
Enfin, l'heure du rendez-vous arriva. Le visage couvert d'un loup garni d'une longue et épaisse dentelle, tout empierroté de blanc, le vicomte se prouva bien ridicule d'avoir endossé ce costume des mascarades romantiques. Un homme du monde ne se déguisait pas pour aller au bal de l'Opéra. Il eût fait sourire. Une pensée consolait le vicomte: c'était qu'on ne le reconnaîtrait certes pas! Et puis, ce costume et ce loup avaient un autre avantage: Raoul allait pouvoir se promener là-dedans «comme chez lui», tout seul, avec le désarroi de son âme et la tristesse de son cœur. Il n'aurait point besoin de feindre; il lui serait superflu de composer un masque pour son visage: il l'avait!
Ce bal était une fête exceptionnelle, donnée avant les jours gras, en l'honneur de l'anniversaire de la naissance d'un illustre dessinateur des liesses d'antan, d'un émule de Gavarni, dont le crayon avait immortalisé les «chicards» et la descente de la Courtille. Aussi devait-il avoir un aspect beaucoup plus gai, plus bruyant, plus bohème que l'ordinaire des bals masqués. De nombreux artistes s'y étaient donné rendez-vous, suivis de toute une clientèle de modèles et de rapins qui, vers minuit, commençaient de mener grand tapage.
Raoul monta le grand escalier à minuit, moins cinq, ne s'attarda en aucune sorte à considérer autour de lui le spectacle des costumes multicolores s'étalant au long des degrés de marbre, dans l'un des plus somptueux décors du monde, ne se laissa entreprendre par aucun masque facétieux, ne répondit à aucune plaisanterie, et secoua la familiarité entreprenante de plusieurs couples déjà trop gais. Ayant traversé le grand foyer et échappé à une farandole qui, un moment, l'avait emprisonné, il pénétra enfin dans le salon que le billet de Christine lui avait indiqué. Là, dans ce petit espace, il y avait un monde fou; car c'était là le carrefour où se rencontraient tous ceux qui allaient souper à la Rotonde ou qui revenaient de prendre une coupe de champagne. Le tumulte y était ardent et joyeux. Raoul pensa que Christine avait, pour leur mystérieux rendez-vous, préféré cette cohue à quelque coin isolé: on y était, sous le masque, plus dissimulé.
Il s'accota à la porte et attendit. Il n'attendit point longtemps. Un domino noir passa, qui lui serra rapidement le bout des doigts. Il comprit que c'était elle.
Il suivit.
—C'est vous, Christine? demanda-t-il entre ses dents.
Le domino se retourna vivement et leva le doigt jusqu'à la hauteur de ses lèvres pour lui recommander sans doute de ne plus répéter son nom.
Raoul continua de suivre en silence.
Il avait peur de la perdre, après l'avoir si étrangement retrouvée. Il ne sentait plus de haine contre elle. Il ne doutait même plus qu'elle dût «n'avoir rien à se reprocher», si bizarre et inexplicable qu'apparût sa conduite. Il était prêta toutes les mansuétudes, à tous les pardons, à toutes les lâchetés. Il aimait. Et, certainement, on allait lui expliquer très naturellement, tout à l'heure, la raison d'une absence aussi singulière...
Le domino noir, de temps en temps, se retournait pour voir s'il était toujours suivi du domino blanc.
Comme Raoul retraversait ainsi, derrière son guide, le grand foyer du public, il ne put faire autrement que de remarquer parmi toutes les cohues, une cohue... parmi tous les groupes s'essayant aux plus folles extravagances, un groupe qui se pressait autour d'un personnage dont le déguisement, l'allure originale, l'aspect macabre faisait sensation...
Ce personnage était vêtu tout d'écarlate avec un immense chapeau à plumes sur une tête de mort. Ah! la belle imitation de tête de mort que c'était là! Les rapins autour de lui, lui faisaient un grand succès, le félicitaient... lui demandaient chez quel maître, dans quel atelier, fréquenté de Pluton, on lui avait fait, dessiné, maquillé une aussi belle tête de mort! La «Camarde» elle-même avait dû poser.
L'homme à la tête de mort, au chapeau à plumes et au vêtement écarlate traînait derrière lui un immense manteau de velours rouge dont la flamme s'allongeait royalement sur le parquet; et sur ce manteau on avait brodé en lettres d'or une phrase que chacun lisait et répétait tout haut: «Ne me touchez pas! Je suis la Mort rouge qui passe!...»
Et quelqu'un voulut le toucher... mais une main de squelette, sortie d'une manche de pourpre, saisit brutalement le poignet de l'imprudent et celui-ci, ayant senti l'emprise des osselets, l'étreinte forcenée de la Mort qui semblait ne devoir plus le lâcher jamais, poussa un cri de douleur et d'épouvante. La Mort rouge lui ayant enfin rendu la liberté, il s'enfuit, comme un fou, au milieu des quolibets. C'est à ce moment que Raoul croisa le funèbre personnage qui, justement, venait de se tourner de son côté. Et il fut sur le point de laisser échapper un cri: «La tête de mort de Perros-Guirec!» Il l'avait reconnue!... Il voulut se précipiter, oubliant Christine; mais le domino noir, qui paraissait en proie, lui aussi, à un étrange émoi, lui avait pris le bras et l'entraînait... l'entraînait loin du foyer, hors de cette foule démoniaque où passait la Mort rouge...
À chaque instant, le domino noir se retournait et il lui sembla sans doute, par deux fois, apercevoir quelque chose qui l'épouvantait, car il précipita encore sa marche et celle de Raoul comme s'ils étaient poursuivis.
Ainsi, montèrent-ils deux étages. Là, les escaliers, les couloirs étaient à peu près déserts. Le domino noir poussa la porte d'une loge et fit signe au domino blanc d'y pénétrer derrière lui. Christine (car c'était bien elle, il put encore la reconnaître à sa voix), Christine ferma aussitôt sur lui la porte die la loge en lui recommandant à voix basse de rester dans la partie arrière de cette loge et de ne se point montrer. Raoul retira son masque. Christine garda le sien. Et comme le jeune homme allait prier la chanteuse de s'en défaire, il fut tout à fait étonné de la voir se pencher contre la cloison et écouter attentivement ce qui se passait à côté. Puis elle entr'ouvrit la porte et regarda dans le couloir en disant à voix basse: «Il doit être monté au-dessus, dans la «loge des Aveugles!»... Soudain elle s'écria: Il redescend!
Elle voulut refermer la porte mais Raoul s'y opposa, car il avait vu sur la marche la plus élevée de l'escalier qui montait à l'étage supérieur se poser un pied rouge, et puis un autre... et lentement, majestueusement, descendit tout le vêtement écarlate de la Mort rouge. Et il revit la tête de mort de Perros-Guirec.
—C'est lui! s'écria-t-il... Cette fois, il ne m'échappera pas!...
Mais Christine avait refermé la porte, dans le moment que Raoul s'élançait. Il voulut l'écarter de son chemin...
—Qui donc, lui? demanda-t-elle d'une voix toute changée... qui donc ne vous échappera pas?...
Brutalement, Raoul essaya de vaincre la résistance de la jeune fille, mais elle le repoussait avec une force inattendue... Il comprit ou crut comprendre et devint furieux tout de suite.
—Qui donc? fit-il avec rage... Mais lui? l'homme qui se dissimule sous cette hideuse image mortuaire!... le mauvais génie du cimetière de Perros!... la Mort rouge!... Enfin, votre ami, madame... Votre Ange de la musique! Mais je lui arracherai son masque du visage, comme j'arracherai le mien, et nous nous regarderons, cette fois face à face, sans voile et sans mensonge, et je saurai qui vous aimez et qui vous aime!
Il éclata d'un rire insensé, pendant que Christine, derrière son loup, faisait entendre un douloureux gémissement.
Elle étendit d'un geste tragique ses deux bras, qui mirent une barrière de chair blanche sur la porte.
—Au nom de notre amour, Raoul, vous ne passerez pas!...
Il s'arrêta. Qu'avait-elle dit?... Au nom de leur amour?... Mais jamais, jamais encore elle ne lui avait dit qu'elle l'aimait. Et cependant, les occasions ne lui avaient pas manqué!... Elle l'avait vu déjà assez malheureux, en larmes devant elle, implorant une bonne parole d'espoir qui n'était pas venue!... Elle l'avait vu malade, quasi mort de terreur et de froid après la nuit du cimetière de Perros? Était-elle seulement restée à ses côtés dans le moment qu'il avait le plus besoin de ses soins? Non! Elle s'était enfuie!... Et elle disait qu'elle l'aimait! Elle parlait «au nom de leur amour». Allons donc! Elle n'avait d'autre but que de le retarder quelques secondes... Il fallait laisser le temps à la Mort rouge de s'échapper... Leur amour? Elle mentait!...
Et il le lui dit, avec un accent de haine enfantine.
—Vous mentez, madame! car vous ne m'aimez pas, et vous ne m'avez jamais aimé! Il faut être un pauvre malheureux petit jeune homme comme moi pour se laisser jouer, pour se laisser berner comme je l'ai été! Pourquoi donc par votre attitude, par la joie de votre regard, par votre silence même, m'avoir, lors de notre première entrevue à Perros, permis tous les espoirs?—tous les honnêtes espoirs, madame, car je suis un honnête homme et je vous croyais une honnête femme, quand vous n'aviez que l'intention de vous moquer de moi! Hélas! vous vous êtes moquée de tout le monde! Vous avez honteusement abusé du cœur candide de votre bienfaitrice elle-même, qui continue cependant de croire à votre sincérité quand vous vous promenez au bal de l'Opéra, avec la Mort rouge!... Je vous méprise!...
Et il pleura. Elle le laissait l'injurier. Elle ne pensait qu'à une chose: le retenir.
—Vous me demanderez un jour pardon de toutes ces vilaines paroles, Raoul, et je vous pardonnerai!...
Il secoua la tête.
—Non! non! vous m'aviez rendu fou!... quand je pense que moi, je n'avais plus qu'un but dans la vie: donner mon nom à une fille d'Opéra!...
—Raoul!... malheureux!...
—J'en mourrai de honte!
—Vivez, mon ami, fit la voix grave et altérée de Christine... et adieu!
—Adieu, Raoul!...
Le jeune homme s'avança, d'un pas chancelant. Il osa encore un sarcasme:
—Oh! vous me permettrez bien de venir encore vous applaudir de temps en temps.
—Je ne chanterai plus, Raoul!...
—Vraiment, ajouta-t-il avec plus d'ironie encore... On vous crée des loisirs: mes compliments!... Mais on se reverra au Bois un de ces soirs!
—Ni au bois, ni ailleurs, Raoul, vous ne me verrez plus...
—Pourrait-on savoir au moins à quelles ténèbres vous retournerez?... Pour quel enfer repartez-vous, mystérieuse madame?... ou pour quel paradis?...
—J'étais venue pour vous le dire... mon ami... mais je ne peux plus rien vous dire...
... Vous ne me croiriez pas! Vous avez perdu foi en moi, Raoul, c'est fini!...
Elle dit ce «C'est fini!» sur un ton si désespéré que le jeune homme en tressaillit et que le remords de sa cruauté commença de lui troubler l'âme...
—Mais enfin, s'écria-t-il... Nous direz-vous ce que signifie tout ceci!... Vous êtes libre, sans entrave... Vous vous promenez dans la ville... vous revêtez un domino pour courir le bal... Pourquoi ne rentrez-vous pas chez vous?... Qu'avez-vous fait depuis quinze jours?... Qu'est-ce que c'est que cette histoire de l'ange de la musique que vous avez racontée à la maman Valérius? quelqu'un a pu vous tromper, abuser de votre crédulité... J'en ai été moi-même, le témoin à Perros... mais, maintenant vous savez à quoi vous en tenir!... Vous m'apparaissez fort sensée, Christine... Vous savez ce que vous faites!... et cependant la maman Valérius continue à vous attendre, en invoquant votre «bon génie»!... Expliquez-vous, Christine, je vous en prie!... D'autres y seraient trompés!... qu'est-ce que c'est que cette comédie?...
Christine, simplement, ôta son masque et dit:
—C'est une tragédie! mon ami...
Raoul vit alors son visage et ne put retenir une exclamation de surprise et d'effroi. Les fraîches couleurs d'autrefois avaient disparu. Une pâleur mortelle s'étendait sur ces traits qu'il avait connus si charmants et si doux, reflets de la grâce paisible et de la conscience sans combat. Comme ils étaient tourmentés maintenant! Le sillon de la douleur les avait impitoyablement creusés et les beaux yeux clairs de Christine, autrefois limpides comme les lacs qui servaient d'yeux à la petite Lotte, apparaissaient ce soir d'une profondeur obscure, mystérieuse et insondable, et tout cernés d'une ombre effroyablement triste.
—Mon amie! mon amie! gémit-il en tendant les bras... vous m'avez promis de me pardonner...
—Peut-être!... peut-être un jour... fit-elle en remettant son masque et elle s'en alla, lui défendant de la suivre d'un geste qui le chassait...
Il voulut s'élancer derrière elle, mais elle se retourna et répéta avec une telle autorité souveraine son geste d'adieu qu'il n'osa plus faire un pas.
Il la regarda s'éloigner... Et puis il descendit à son tour dans la foule, ne sachant point précisément ce qu'il faisait, les tempes battantes, le cœur déchiré, et il demanda, dans la salle qu'il traversait, si l'on n'avait point vu passer la Mort rouge. On lui disait: «Qui est cette Mort rouge?» Il répondait: «C'est un monsieur déguisé avec une tête de mort et en grand manteau rouge.» On lui dit partout qu'elle venait de passer, la Mort rouge, traînant son royal manteau, mais il ne la rencontra nulle part, et il retourna, vers deux heures du matin, dans le couloir qui, derrière la scène, conduisait à la loge de Christine Daaé.
Ses pas l'avaient conduit dans ce lieu où il avait commencé de souffrir. Il heurta à la porte. On ne lui répondit pas. Il entra comme il était entré alors qu'il cherchait partout la voix d'homme. La loge était déserte. Un bec de gaz brûlait, en veilleuse. Sur un petit bureau, il y avait du papier à lettres. Il pensa à écrire à Christine, mais des pas se firent entendre dans le corridor... Il n'eut que le temps de se cacher dans le boudoir qui était séparé de la loge par un simple rideau. Une main poussait la porte de la loge. C'était Christine!
Il retint sa respiration. Il voulait voir! Il voulait savoir!... Quelque chose lui disait qu'il allait assister à une partie du mystère et qu'il allait commencer à comprendre peut-être...
Christine entra, retira son masque d'un geste las et le jeta sur la table. Elle soupira, laissa tomber sa belle tête entre ses mains... À quoi pensait-elle?... À Raoul?... Non! car Raoul l'entendit murmurer: «Pauvre Erik!»
Il crut d'abord avoir mal entendu. D'abord, il était persuadé que si quelqu'un était à plaindre, c'était lui, Raoul. Quoi de plus naturel, après ce qui venait de se passer entre eux, qu'elle dît dans un soupir: «Pauvre Raoul!» Mais elle répéta en secouant la tête: «Pauvre Erik?» Qu'est-ce que cet Erik venait faire dans les soupirs de Christine et pourquoi la petite fée du Nord plaignait-elle, Erik quand Raoul était si malheureux?
Christine se mit à écrire, posément, tranquillement, si pacifiquement, que Raoul, qui tremblait encore du drame qui les séparait, en fut singulièrement et fâcheusement impressionné. «Que de sang-froid!» se dit-il... Elle écrivit ainsi, remplissant deux, trois, quatre feuillets. Tout à coup, elle dressa la tête et cacha les feuillets dans son corsage... Elle semblait écouter... Raoul aussi écouta... D'où venait ce bruit bizarre, ce rythme lointain?... Un chant sourd semblait sortir des murailles... Oui, on eût dit que les murs chantaient!... Le chant devenait plus clair... les paroles étaient intelligibles... on distingua une voix... une très belle et très douce et très captivante voix... mais tant de douceur restait cependant mâle et ainsi pouvait-on juger que cette voix n'appartenait point à une femme... La voix s'approchait toujours... elle dépassa la muraille... elle arriva... et la voix maintenant était dans la pièce, devant Christine. Christine se leva et parla à la voix comme si elle eût parlé à quelqu'un qui se fût tenu à ses côtés.
—Me voici, Erik, dit-elle, je suis prête. C'est vous qui êtes en retard, mon ami.
Raoul qui regardait prudemment, derrière son rideau, n'en pouvait croire ses yeux qui ne lui montraient rien.
La physionomie de Christine s'éclaira. Un bon sourire vint se poser sur ses lèvres exsangues, un sourire comme en ont les convalescents quand ils commencent à espérer que le mal qui les a frappés ne les emportera pas.
La voix sans corps se reprit à chanter et certainement Raoul n'avait encore rien entendu au monde—comme voix unissant, dans le même temps, avec le même souffle, les extrêmes—de plus largement et héroïquement suave, de plus victorieusement insidieux, de plus délicat dans la force, de plus fort dans la délicatesse, enfin de plus irrésistiblement triomphant. Il y avait là des accents définitifs qui chantaient en maîtres et qui devaient certainement, par la seule vertu de leur audition, faire naître des accents élevés chez les mortels qui sentent, aiment et traduisent la musique. Il y avait là une source tranquille et pure d'harmonie à laquelle les fidèles pouvaient en toute sûreté dévotement boire, certains qu'ils étaient d'y boire la grâce musicienne. Et leur art, du coup, ayant touché le divin, en était transfiguré. Raoul écoutait cette voix avec fièvre et il commençait à comprendre comment Christine Daaé avait pu apparaître un soir au public stupéfait, avec des accents d'une beauté inconnue, d'une exaltation surhumaine, sans doute encore sous l'influence du mystérieux et invisible maître! Et il comprenait d'autant plus un si considérable événement en écoutant l'exceptionnelle voix que celle-ci ne chantait rien justement d'exceptionnel: avec du limon, elle avait fait de l'azur. La banalité du vers et la facilité et la presque vulgarité populaire de la mélodie n'en apparaissaient que transformées davantage en beauté par un souffle qui les soulevait et les emportait en plein ciel sur les ailes de la passion. Car cette voix angélique glorifiait un hymne païen.
Cette voix chantait «la nuit d'hyménée» de Roméo et Juliette.
Raoul vit Christine tendre les bras vers la voix, comme elle avait fait dans le cimetière de Perros, vers le violon invisible qui jouait La Résurrection de Lazare...
Rien ne pourrait rendre la passion dont la voix dit:
La destinée t'enchaîne à moi sans retour!...
Raoul en eut le cœur transpercé et, luttant contre le charme qui semblait lui ôter toute volonté et toute énergie, et presque toute lucidité dans le moment qu'il lui en fallait le plus, il parvint à tirer le rideau qui le cachait et il marcha vers Christine. Celle-ci, qui s'avançait vers le fond de la loge dont tout le pan était occupé par une grande glace qui lui renvoyait son image, ne pouvait pas le voir, car il était tout à fait derrière elle et entièrement masqué par elle.
La destinée t'enchaîne à moi sans retour!...
Christine marchait toujours vers son image et son image descendait vers elle. Les deux Christine—le corps, et l'image—finirent par se toucher, se confondre, et Raoul étendit le bras pour les saisir d'un coup toutes les deux.
Mais par une sorte de miracle éblouissant qui le fit chanceler, Raoul fut tout à coup rejeté en arrière, pendant qu'un vent glacé lui balayait le visage; il vit non plus deux, mais quatre, huit, vingt Christine, qui tournèrent autour de lui avec une telle légèreté, qui se moquaient et qui, si rapidement s'enfuyaient, que sa main n'en put toucher aucune. Enfin, tout redevint immobile et il se vit, lui, dans la glace. Mais Christine avait disparu.
Il se précipita sur la glace. Il se heurta aux murs. Personne! Et cependant la loge résonnait encore d'un rythme lointain, passionné:
La destinée, t'en chaîne à moi sans retour!...
Ses mains pressèrent son front en sueur, tâtèrent sa chair éveillée, tâtonnèrent la pénombre, rendirent à la flamme du bec de gaz toute sa force. Il était sûr qu'il ne rêvait point. Il se trouvait au centre d'un jeu formidable, physique et moral, dont il n'avait point la clef et qui peut-être allait le broyer. Il se faisait vaguement l'effet d'un prince aventureux qui a franchi la limite défendue d'un conte de fée et qui ne doit plus s'étonner d'être la proie des phénomènes magiques qu'il a inconsidérément bravés et déchaînés par amour...
Par où? Par où Christine était-elle partie?...
Par où reviendrait-elle?...
Reviendrait-elle?... Hélas! ne lui avait-elle point affirmé que tout était fini!... et la muraille ne répétait-elle point: La destinée t'enchaîne à moi sans retour? À moi? À qui?
Alors, exténué, vaincu, le cerveau vague, il s'assit à la place même qu'occupait tout à l'heure Christine. Comme elle, il laissa sa tête tomber dans ses mains. Quand il la releva, des larmes coulaient abondantes au long de son jeune visage, de vraies et lourdes larmes, comme en ont les enfants jaloux, des larmes qui pleuraient sur un malheur nullement fantastique, mais commun à tous les amants de la terre et qu'il précisa tout haut:
—Qui est cet Erik? dit-il.
Le lendemain du jour où Christine avait disparu à ses yeux dans une espèce d'éblouissement qui le faisait encore douter de ses sens, M. le vicomte de Chagny se rendit aux nouvelles chez la maman Valérius. Il tomba sur un tableau charmant.
Au chevet de la vieille dame qui, assise dans son lit, tricotait, Christine faisait de la dentelle. Jamais ovale plus charmant, jamais front plus pur, jamais regard plus doux ne se penchèrent sur un ouvrage de vierge. De fraîches couleurs étaient revenues aux joues de la jeune fille. Le cerne bleuâtre de ses yeux clairs avait disparu. Raoul ne reconnut plus le visage tragique de la veille. Si le voile de la mélancolie répandu sur ces traits adorables n'était apparu au jeune homme comme le dernier vestige du drame inouï où se débattait cette mystérieuse enfant, il eût pu penser que Christine n'en était point l'incompréhensible héroïne.
Elle se leva à son approche sans émotion apparente et lui tendit la main. Mais la stupéfaction de Raoul était telle qu'il restait là, anéanti, sans un geste, sans un mot.
—Eh bien, monsieur de Chagny, s'exclama la maman Valérius. Vous ne connaissez donc plus notre Christine? Son «bon génie» nous l'a rendue!
—Maman! interrompit la jeune fille sur un ton bref, cependant qu'une vive rougeur lui montait jusqu'aux yeux, maman, je croyais qu'il ne serait jamais plus question de cela!... Vous savez bien qu'il n'y a pas de génie de la musique!
—Ma fille, il t'a pourtant donné des leçons pendant trois mois!
—Maman, je vous ai promis de tout vous expliquer un jour prochain; je l'espère... mais, jusqu'à ce jour-là, vous m'avez promis le silence et de ne plus m'interroger jamais!
—Si tu me promettais, toi, de ne plus me quitter! mais m'as-tu promis cela, Christine?
—Maman, tout ceci ne saurait intéresser M. de Chagny...
—C'est ce qui vous trompe, mademoiselle, interrompit le jeune homme d'une voix qu'il voulait rendre ferme et brave et qui n'était encore que tremblante; tout ce qui vous touche m'intéresse à un point que vous finirez peut-être par comprendre. Je ne vous cacherai pas que mon étonnement égale ma joie en vous retrouvant aux côtés de votre tolère adoptive et que ce qui s'est passé hier entre nous, ce que vous avez pu me dire, ce que j'ai pu deviner, rien ne me faisait prévoir un aussi prompt retour. Je serais le premier à m'en réjouir si vous ne vous obstiniez point à conserver sur tout ceci un secret qui peut vous être fatal..., et je suis votre ami depuis trop longtemps pour ne point m'inquiéter, avec Mme Valérius, d'une funeste aventure qui restera dangereuse tant que nous n'en aurons point démêlé la trame et dont vous finirez bien par être victime, Christine.
À ces mots, la maman Valérius s'agita dans son lit.
—Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-elle... Christine est donc en danger?
—Oui, madame..., déclara courageusement Raoul, malgré les signes de Christine.
—Mon Dieu! s'exclama, haletante, la bonne et naïve vieille. Il faut tout me dire, Christine! Pourquoi me rassurais-tu? Et de quel danger s'agit-il, monsieur de Chagny?
—Un imposteur est en train d'abuser de sa bonne foi!
—L'ange de la musique est un imposteur?
—Elle vous a dit elle-même qu'il n'y a pas d'ange de la musique!
—Eh! qu'y a-t-il donc, au nom du Ciel? supplia l'impotente! Vous me ferez mourir!
—Il y a, madame, autour de nous, autour de vous, autour de Christine, un mystère terrestre beaucoup plus à craindre que tous les fantômes et tous les génies!
La maman Valérius tourna vers Christine un visage terrifié, mais celle-ci s'était déjà précipitée vers sa mère adoptive et la serrait dans ses bras:
—Ne le crois pas! bonne maman..., ne le crois pas, répétait-elle... et elle essayait, par ses caresses, de la consoler, car la vieille dame poussait des soupirs à fendre l'âme.
—Alors, dis-moi que tu ne me quitteras plus! implora la veuve du professeur.
Christine se taisait et Raoul reprit:
—Voilà ce qu'il faut promettre, Christine... C'est la seule chose qui puisse nous rassurer, votre mère et moi! Nous nous engageons à ne plus vous poser une seule question sur le passé, si vous nous promettez de rester sous notre sauvegarde à l'avenir...
—C'est un engagement que je ne vous demande point, et c'est une promesse que je ne vous ferai pas! prononça la jeune fille avec fierté. Je suis libre de mes actions, monsieur de Chagny; vous n'avez aucun droit à les contrôler et je vous prierai de vous en dispenser désormais. Quant à ce que j'ai fait depuis quinze jours, il n'y a qu'un homme au monde qui aurait le droit d'exiger que je lui en fasse le récit: mon mari! Or, je n'ai pas de mari, et je ne marierai jamais!
Disant cela avec force, elle étendit la main du côté de Raoul, comme pour rendre ses paroles plus solennelles, et Raoul pâlit, non point seulement à cause des paroles mêmes qu'il venait d'entendre, mais parce qu'il venait d'apercevoir, au doigt de Christine, un anneau d'or.
—Vous n'avez pas de mari, et, cependant, vous portez une «alliance».
Et il voulut saisir sa main, mais, prestement, Christine la lui avait retirée.
—C'est un cadeau! fit-elle en rougissant encore et en s'efforçant vainement de cacher son embarras.
—Christine! puisque vous n'avez point de mari, cet anneau ne peut vous avoir été donné que par celui qui espère le devenir! Pourquoi nous tromper plus avant? Pourquoi me torturer davantage? Cet anneau est une promesse! et cette promesse a été acceptée!
—C'est ce que je lui ai dit! s'exclama la vieille dame.
—Et que vous a-t-elle répondu, madame?
—Ce que j'ai voulu, s'écria Christine exaspérée. Ne trouvez-vous point, monsieur, que cet interrogatoire a trop duré?... Quant à moi...
Raoul, très ému, craignit de lui laisser prononcer les paroles d'une rupture définitive. Il l'interrompit:
—Pardon de vous avoir parlé ainsi, mademoiselle... Vous savez bien quel honnête sentiment me fait me mêler, en ce moment, de choses qui, sans doute, ne me regardent pas! Mais laissez-moi vous dire ce que j'ai vu... et j'en ai vu plus que vous ne pensez, Christine... ou ce que j'ai cru voir, car, en vérité, c'est bien le moins qu'en une telle aventure, on doute du témoignage de ses yeux...
—Qu'avez-vous donc vu, monsieur, ou cru voir?
—J'ai vu votre extase au son de la voix, Christine! de la voix qui sortait du mur, ou d'une loge, ou d'un appartement à côté... oui, votre extase!... Et c'est cela qui, pour vous, m'épouvante!... Vous êtes sous le plus dangereux des charmes!... Et il paraît, cependant, que vous vous êtes rendu compte de l'imposture, puisque vous dites aujourd'hui qu'il n'y a pas de génie de la musique... Alors, Christine, pourquoi l'avez-vous suivi cette fois encore? Pourquoi vous êtes-vous levée, la figure rayonnante, comme si vous entendiez réellement les anges?... Ah! cette voix est bien dangereuse, Christine, puisque moi-même, pendant que je l'entendais, j'en étais tellement ravi, que vous êtes disparue à mes yeux, sans que je puisse dire par où vous êtes passée!... Christine! Christine! au nom du ciel, au nom de votre père qui est au ciel et qui vous a tant aimée, et qui m'a aimé, Christine, vous allez nous dire, à votre bienfaitrice et à moi, à qui appartient cette voix! Et malgré vous, nous vous sauverons!... Allons! le nom de cet homme, Christine?... De cet homme qui a eu l'audace de passer à votre doigt un anneau d'or!
—Monsieur de Chagny, déclara froidement la jeune fille, vous ne le saurez jamais!...
Sur quoi on entendit la voix aigre de la maman Valérius qui, tout à coup, prenait le parti de Christine, en voyant avec quelle hostilité sa pupille venait de s'adresser au vicomte.
—Et si elle l'aime, monsieur le vicomte, cet homme-là, cela ne vous regarde pas encore!
—Hélas! madame, reprit humblement Raoul, qui ne put retenir ses larmes... Hélas! Je crois, en effet, que Christine l'aime... Tout me le prouve, mais ce n'est point là seulement ce qui fait mon désespoir, car ce dont je ne suis point sûr, madame, c'est que celui qui est aimé de Christine soit digne de cet amour!
—C'est à moi seule d'en juger, monsieur! fit Christine en regardant Raoul bien en face et en lui montrant un visage en proie à une irritation souveraine.
—Quand on prend, continua Raoul, qui sentait ses forces l'abandonner, pour séduire une jeune fille, des moyens aussi romantiques...
—Il faut, n'est-ce pas, que l'homme soit misérable ou que la jeune fille soit bien sotte?
—Christine!
—Raoul, pourquoi condamnez-vous ainsi un homme que vous n'avez jamais vu, que personne ne connaît et dont vous-même vous ne savez rien?...
—Si, Christine... Si... Je sais au moins ce nom que vous prétendez me cacher pour toujours... Votre ange de la musique, mademoiselle, s'appelle Erik!...
Christine, se trahit aussitôt. Elle devint, cette fois, blanche comme une nappe d'autel. Elle balbutia:
—Qui est-ce qui vous l'a dit?
—Vous-même!
—Comment cela?
—En le plaignant, l'autre soir, le soir du bal masqué. En arrivant dans votre loge, n'avez-vous point dit: «Pauvre Erik!» Eh bien! Christine, il y avait, quelque part, un pauvre Raoul qui vous a entendu.
—C'est la seconde fois que vous écoutez aux portes, monsieur de Chagny!
—Je n'étais point derrière la porte!... J'étais dans la loge!... dans votre boudoir, mademoiselle.
—Malheureux! gémit la jeune fille, qui montra toutes les marques d'un indicible effroi... Malheureux! Vous voulez donc qu'on vous tue?
—Peut-être!
Raoul prononça ce «peut-être» avec tant d'amour et de désespoir que Christine ne put retenir un sanglot.
Elle lui prit alors les mains et le regarda avec toute la pure tendresse dont elle était capable, et le jeune homme, sous ces yeux-là, sentit que sa peine était déjà apaisée.
—Raoul, dit-elle. Il faut oublier la voix d'homme et ne plus vous souvenir même de son nom... et ne plus tenter jamais de pénétrer le mystère de la voix d'homme.
Ce mystère est donc bien terrible?
—Il n'en est point de plus affreux sur la terre!
Un silence sépara les jeunes gens. Raoul était, accablé.
—Jurez-moi que vous ne ferez rien pour «savoir», insista-t-elle... Jurez-moi que vous n'entrerez plus dans ma loge si je ne vous y appelle pas.
—Vous me promettez de m'y appeler quelquefois, Christine?
—Je vous le promets.
—Quand?
—Demain.
—Alors, je vous jure cela!
Ce furent leurs derniers mots ce jour-là.
Il lui baisa les mains et s'en alla en maudissant Erik et en se promettant d'être patient.
Le lendemain, il la revit à l'Opéra. Elle avait toujours au doigt l'anneau d'or. Elle fut douce et bonne. Elle l'entretint des projets qu'il formait, de son avenir, de sa carrière.
Il lui apprit que le départ de l'expédition polaire avait été avancé et que, dans trois semaines, dans un mois au plus tard, il quitterait la France.
Elle l'engagea presque gaiement à considérer ce voyage avec joie, comme une étape de sa gloire future. Et comme il lui répondait que la gloire sans l'amour n'offrait à ses yeux aucun charme, elle le traita en enfant dont les chagrins doivent être passagers.
Il lui dit:
—Comment pouvez-vous, Christine, parler aussi légèrement de choses aussi graves? Nous ne nous reverrons peut-être jamais plus!... Je puis mourir pendant cette expédition!...
—Et moi aussi, fit-elle simplement...
Elle ne souriait plus, elle ne plaisantait plus, Elle paraissait songer à une chose nouvelle qui lui entrait pour la première fois dans l'esprit. Son regard en était illuminé.
—À quoi pensez-vous, Christine?
—Je pense que nous ne nous reverrons plus.
—Et c'est ce qui vous fait si rayonnante?
—Et que, dans un mois, il faudra nous dire adieu... pour toujours!...
—À moins, Christine, que nous nous engagions notre foi et que nous nous attendions pour toujours.
Elle lui mit la main sur la bouche:
—Taisez-vous, Raoul!... Il ne s'agit point de cela, vous le savez bien!... Et nous ne nous marierons jamais! C'est entendu!
Elle semblait avoir peine à contenir tout à coup une joie débordante. Elle tapa dans ses mains avec une allégresse enfantine... Raoul la regardait, inquiet, sans comprendre.
—Mais... mais..., fit-elle encore, entendant ses deux mains au jeune homme, ou plutôt en les lui donnant, comme si, soudain, elle avait résolu de lui en faire cadeau. Mais si nous ne pouvons nous marier, nous pouvons... nous pouvons nous fiancer!... Personne ne le saura que nous, Raoul!... Il y a eu des mariages secrets!.. Il peut bien y avoir des fiançailles secrètes!... Nous sommes fiancés, mon ami, pour un mois!... Dans un mois, vous partirez, et je pourrai être heureuse, avec le souvenir de ce mois-là, toute ma vie!
Elle était ravie de son idée... Et elle redevint grave.
—Ceci, dit-elle, est un bonheur qui ne fera de mal à personne.
Raoul avait compris. Il se rua sur cette inspiration. Il voulut en faire toute de suite une réalité. Il s'inclina devant Christine avec une humilité sans pareille et dit:
—Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous demander votre main!
—Mais vous les avez déjà toutes les deux, mon cher fiancé!... Oh! Raoul, comme nous allons être heureux!... Nous allons jouer au futur petit mari et à la future petite femme!...
Raoul se disait: l'imprudente! d'ici un mois, j'aurai eu le temps de lui faire oublier ou de percer et de détruire «le mystère de la voix d'homme», et dans un mois Christine consentira à devenir ma femme. En attendant, jouons!
Ce fut le jeu le plus joli du monde, et auquel ils se plurent comme de purs enfants qu'ils étaient. Ah! qu'ils se dirent de merveilleuses choses! et que de serments éternels furent échangés! L'idée qu'il n'y aurait plus personne pour tenir ces serments-là le mois écoulé les laissait dans un trouble qu'ils goûtaient avec d'affreuses délices, entre le rire et les larmes. Ils jouaient «au cœur» comme d'autres jouent «à la balle»; seulement, comme c'étaient bien leurs deux cœurs qu'ils se renvoyaient, il leur fallait être très, très adroits, pour le recevoir sans leur faire mal. Un jour—c'était le huitième du jeu—le cœur de Raoul eut très mal et le jeune homme arrêta la partie par ces mots extravagants: «Je ne pars plus pour le pôle Nord.»
Christine, qui, dans son innocence, n'avait pas songé à la possibilité de cela, découvrit tout à coup le danger du jeu et se le reprocha amèrement. Elle ne répondit pas un mot à Raoul et rentra à la maison.
Ceci se passait l'après-midi, dans la loge de la chanteuse où elle lui donnait tous ses rendez-vous et où ils s'amusaient à de véritables dînettes autour de trois biscuits, de deux verres de porto, et d'un bouquet de violettes.
Le soir, elle ne chantait pas. Et il ne reçut pas la lettre coutumière, bien qu'ils se fussent donné la permission de s'écrire tous les jours de ce mois-là. Le lendemain matin, il courut chez la maman Valérius, qui lui apprit que Christine était absente pour deux jours. Elle était partie la veille au soir, à cinq heures, en disant qu'elle ne serait pas de retour avant le surlendemain. Raoul était bouleversé. Il détestait la maman Valérius, qui lui faisait part d'une pareille nouvelle avec une stupéfiante tranquillité. Il essaya d'en «tirer quelque chose», mais, de toute évidence, la bonne dame ne savait rien. Elle consentit simplement à répondre aux questions affolées du jeune homme:
—C'est le secret de Christine!
Et elle levait le doigt, disant cela avec une onction touchante qui recommandait la discrétion et qui, en même temps, avait la prétention de rassurer.
—Ah! bien, s'exclamait méchamment Raoul, en descendant l'escalier comme un fou, ah! bien! les jeunes filles sont bien gardées avec cette maman Valérius-là!...
Où pouvait être Christine?... Deux jours ...Deux jours de moins dans leur bonheur si court! Et ceci était de sa faute!... N'était-il point entendu qu'il devait partir?... Et si sa ferme intention était de ne point partir, pourquoi avait-il parlé si tôt? Il s'accusait de maladresse et fut le plus malheureux des hommes pendant quarante-huit heures, au bout desquelles Christine réapparut.
Elle réapparut dans un triomphe. Elle retrouva enfin le succès inouï de la soirée de gala. Depuis l'aventure du «crapaud», la Carlotta n'avait pu se produire en scène. La terreur d'un nouveaux «couac» habitait son cœur et lui enlevait tous ses moyens; et les lieux, témoins de son incompréhensible défaite, lui étaient devenus odieux. Elle trouva le moyen de rompre son traité. Daaé, momentanément, fut priée de tenir l'emploi vacant. Un véritable délire l'accueillit dans la Juive.
Le vicomte, présent à cette soirée, naturellement, fut le seul à souffrir en écoutant les mille échos de ce nouveau triomphe; car il vit que Christine avait toujours son anneau d'or: Une voix lointaine murmurait à l'oreille du jeune homme: «Ce soir, elle a encore l'anneau d'or, et ce n'est point toi qui le lui as donné. Ce soir, elle a encore donné son âme, et ce n'était pas à toi.»
Et encore la voix le poursuivait: «Si elle ne veut point te dire ce qu'elle a fait, depuis deux jours..., si elle te cache le lieu de sa retraite, il faut l'aller demander à Erik!»
Il courut sur le plateau. Il se mit sur son passage. Elle le vit, car ses yeux le cherchaient. Elle lui dit: «Vite! Vite! Venez! Et elle l'entraîna dans la loge, sans plus se préoccuper de tous les courtisans de sa jeune gloire qui murmuraient devant sa porte fermée: «C'est un scandale!»
Raoul tomba tout de suite à ses genoux. Il lui jura qu'il partirait et la supplia de ne plus désormais retrancher une heure du bonheur idéal qu'elle lui avait promis. Elle laissa couler ses larmes. Ils s'embrassaient comme un frère et une sœur désespérés qui viennent d'être frappés par un deuil commun et qui se retrouvent pour pleurer un mort.
Soudain, elle s'arracha à la douce et timide étreinte du jeune homme, sembla écouter quelque chose que l'on ne savait pas... et, d'un geste bref, elle montra la porte à Raoul. Quand il fut sur le seuil, elle lui dit, si bas que le vicomte devina ses paroles plus qu'il ne les entendit:
—Demain, mon cher fiancé! Et soyez heureux, Raoul..., c'est pour vous que j'ai chanté ce soir!...
Il revint donc.
Mais, hélas! ces deux jours d'absence avaient rompu le charme de leur aimable mensonge. Ils se regardaient, dans la loge, sans plus se rien dire, avec leurs tristes yeux. Raoul se retenait pour ne point crier: «Je suis jaloux! Je suis jaloux! Je suis jaloux! Mais elle l'entendait tout de même.
Alors elle dit: «Allons nous promener, mon ami, l'air nous fera du bien».
Raoul crut qu'elle allait lui proposer quelque partie de campagne, loin de ce monument, qu'il détestait comme une prison et dont il sentait rageusement le geôlier se promener dans les murs... le geôlier Erik... Mais elle le conduisit sur la scène, et le fit asseoir sur la margelle de bois d'une fontaine, dans la paix et la fraîcheur douteuse d'un premier décor planté pour le prochain spectacle; un autre jour, elle erra avec lui, le tenant par la main, dans les allées abandonnées d'un jardin dont les plantes grimpantes avaient été découpées par les mains habiles d'un décorateur, comme si les vrais cieux, les vraies fleurs, la vraie terre lui étaient à jamais défendus et qu'elle fût condamnée à ne plus respirer d'autre atmosphère que celle du théâtre! Le jeune homme hésitait à lui poser la moindre question, car, comme il lui apparaissait tout de suite qu'elle n'y pouvait répondre, il redoutait de la faire inutilement souffrir. De temps en temps un pompier passait, qui veillait de loin sur leur idylle mélancolique. Parfois, elle essayait courageusement de se tromper et de le tromper sur la beauté mensongère de ce cadre inventé pour l'illusion des hommes. Son imagination toujours vive le parait des plus éclatantes couleurs et telles, disait-elle, que la nature n'en pouvait fournir de comparables. Elle s'exaltait, cependant que Raoul, lentement, pressait sa main fiévreuse. Elle disait: «Voyez, Raoul, ces murailles, ces bois, ces berceaux, ces images de toile peinte, tout cela a vu les plus sublimes amours, car ici elles ont été inventées par les poètes, qui dépassent de cent coudées la taille des hommes. Dites-moi donc que notre amour se trouve bien là, mon Raoul, puisque lui aussi a été inventé, et qu'il n'est, lui aussi, hélas! qu'une illusion!
Désolé, il ne répondait pas. Alors:
—Notre amour est trop triste sur la terre, promenons-le dans le ciel!... Voyez comme c'est facile ici!
Et elle l'entraînait plus haut que les nuages, dans le désordre magnifique du gril, et elle se plaisait à lui donner le vertige en courant devant lui sur les ponts fragiles du cintre, parmi les milliers de cordages qui se rattachaient aux poulies, aux treuils, aux tambours, au milieu d'une véritable forêt aérienne de vergues et de mâts. S'il hésitait, elle lui disait avec une moue adorable: «Vous, un marin!»
Et puis, ils redescendaient sur la terre ferme, c'est-à-dire dans quelque corridor bien solide qui les conduisait à des rires, à des danses, à de la jeunesse grondée par une voix sévère: «Assouplissez, mesdemoiselles!... Surveillez vos pointes!»... C'est la classe des gamines, de celles qui viennent de n'avoir plus six ans ou qui vont en avoir neuf ou dix... et elles ont déjà le corsage décolleté, le tutu léger, le pantalon blanc et les bas roses, et elles travaillent, elles travaillent de tous leurs petits pieds douloureux dans l'espoir de devenir élèves des quadrilles, compilées, petits sujets, premières danseuses, avec beaucoup de diamants autour... En attendant, Christine leur distribue des bonbons.
Un autre jour, elle le faisait entrer dans une vaste salle de son palais, toute pleine d'oripeaux, de défroques de chevaliers, de lances, d'écus et de panaches, et elle passait en revue tous les fantômes de guerriers immobiles et couverts de poussière. Elle leur adressait de bonnes paroles, leur promettant qu'ils reverraient les soirs éclatants de lumière, et les défilés en musique devant la rampe retentissante.
Elle le promena ainsi dans tout son empire, qui était factice, mais immense, s'étendant sur dix-sept étages du rez-de-chaussée jusqu'au faîte et habité par une armée de sujets. Elle passait au milieu d'eux comme une reine populaire, encourageant les travaux, s'asseyant dans les magasins, donnant de sages conseils aux ouvrières dont les mains hésitaient à tailler dans les riches étoffes qui devaient habiller des héros. Des habitants de ce pays faisaient tous les métiers. Il y avait des savetiers et des orfèvres. Tous avaient appris à l'aimer, car elle s'intéressait aux peines et aux petites manies de chacun. Elle savait des coins inconnus habités en secret par de vieux ménages.
Elle frappait à leur porte et leur présentait Raoul comme un prince charmant qui avait demandé sa main, et tous deux assis sur quelque accessoire vermoulu écoutaient les légendes de l'Opéra comme autrefois ils avaient, dans leur enfance, écouté les vieux contes bretons. Ces vieillards ne se rappelaient rien d'autre que l'Opéra. Ils habitaient là depuis des années innombrables. Les administrations disparues les y avaient oubliées; les révolutions de palais les avaient ignorés; au dehors, l'histoire de France avait passé sans qu'ils s'en fussent aperçus, et nul ne se souvenait d'eux.
Ainsi les journées précieuses s'écoulaient et Raoul et Christine, par l'intérêt excessif qu'ils semblaient apporter aux choses extérieures, s'efforçaient malhabilement de se cacher l'un à l'autre l'unique pensée de leur cœur. Un fait certain était que Christine, qui s'était montrée jusqu'alors la plus forte, devint tout à coup nerveuse au-delà de toute expression. Dans leurs expéditions, elle se prenait à courir sans raison ou bien s'arrêtait brusquement, et sa main, devenue glacée en un instant, retenait le jeune homme. Ses yeux semblaient parfois poursuivre des ombres imaginaires. Elle criait: «Par ici», puis «par ici», puis «par ici», en riant, d'un rire haletant qui se terminait souvent par des larmes. Raoul alors voulait parler, interroger malgré ses promesses, ses engagements. Mais, avant même qu'il eût formulé une question, elle répondait fébrilement: «Rien!... je vous jure qu'il n'y a rien».
Une fois que, sur la scène, ils passaient devant une trappe entr'ouverte, Raoul se pencha sur le gouffre obscur et dit: «Vous m'avez fait visiter les dessus de votre empire, Christine... mais on raconte d'étranges histoires sur les dessous... Voulez-vous que nous y descendions?» En entendant cela, elle le prit dans ses bras, comme si elle craignait de le voir disparaître dans le trou noir, et elle lui dit tout bas en tremblant: «Jamais!... Je vous défends d'aller là!... Et puis, ce n'est pas à moi!... Tout ce qui est sous la terre lui appartient!»
Raoul plongea ses yeux dans les siens et lui dit d'une voix rude:
—Il habite donc là-dessous?
—Je ne vous ai pas dit cela!... Qui est-ce qui vous a dit une chose pareille? Allons! venez! Il y a des moments, Raoul, où je me demande si vous n'êtes pas fou?... Vous entendez toujours des choses impossibles!... Venez! Venez!
Et elle le traînait littéralement, car il voulait rester obstinément près de la trappe, et ce trou l'attirait.
La trappe tout d'un coup fut fermée, et si subitement, sans qu'ils aient même aperçu la main qui la faisait agir, qu'ils en restèrent tout étourdis.
—C'est peut-être lui qui était là? finit-il par dire.
Elle haussa les épaules, mais elle ne paraissait nullement rassurée.
—Non! non! ce sont les «fermeurs de trappes». Il faut bien que les «fermeurs de trappes» fassent quelque chose... Ils ouvrent et ils ferment les trappes sans raison... C'est comme les «fermeurs de portes»; il faut bien qu'ils «passent le temps».
—Et si c'était lui, Christine?
—Mais non! Mais non! Il s'est enfermé! il travaille.
—Ah! vraiment, il travaille?
—Oui, il ne peut pas ouvrir et fermer les trappes et travailler. Nous sommes bien tranquilles.
Disant cela, elle frissonnait.
—À quoi donc travaille-t-il?
—Oh! à quelque chose de terrible!... Aussi nous sommes bien tranquilles!... Quand il travaille à cela, il ne voit rien; il ne mange, ni ne boit, ni ne respire... pendant des jours et des nuits... c'est un mort vivant et il n'a pas le temps de s'amuser avec les trappes!
Elle frissonna encore, elle se pencha en écoutant du côté de la trappe... Raoul la laissait faire et dire. Il se tut. Il redoutait maintenant que le son de sa voix la fît soudain réfléchir, l'arrêtant dans le cours si fragile encore de ses confidences.
Elle ne l'avait pas quitté... elle le tenait toujours dans ses bras... elle soupira à son tour:
—Si c'était lui!
Raoul, timide, demanda:
—Vous avez peur de lui?
Elle fit:
—Mais non! mais non!
Le jeune homme se donna, bien involontairement, l'attitude de la prendre en pitié, comme on fait avec un être impressionnable qui est encore en proie à un songe récent. Il avait l'air de dire: «parce que vous savez, moi, je suis là!» Et son geste fut, presque involontairement, menaçant; alors, Christine le regarda avec étonnement, tel un phénomène de courage et de vertu, et elle eut l'air, dans sa pensée, de mesurer à sa juste valeur tant d'inutile et audacieuse chevalerie. Elle embrassa le pauvre Raoul comme une sœur qui le récompenserait, par un accès de tendresse, d'avoir fermé son petit poing fraternel pour la défendre contre les dangers toujours possibles de la vie.
Raoul comprit et rougit de honte. Il se trouvait aussi faible qu'elle. Il se disait: «Elle prétend qu'elle n'a pas peur, mais elle nous éloigne de la trappe en tremblant.» C'était la vérité. Le lendemain et les jours suivants, ils allèrent loger leurs curieuses et chastes amours, quasi dans les combles, bien loin des trappes. L'agitation de Christine ne faisait qu'augmenter au fur et à mesure que s'écoulaient les heures. Enfin, une après-midi, elle arriva très en retard, la figure si pâle et les yeux si rougis par un désespoir certain, que Raoul se résolut à toutes les extrémités, à celle, par exemple, qu'il lui exprima tout de go, «de ne partir pour le Pôle Nord: que si elle lui confiait le secret de la Voix d'homme».
—Taisez-vous! Au nom du ciel, taisez-vous. S'il vous entendait, malheureux Raoul!
Et les yeux hagards de la jeune fille faisaient autour d'eux le tour des choses.
—Je vous enlèverai à sa puissance, Christine, je le jure! Et vous ne penserez même plus à lui, ce qui est nécessaire.
—Est-ce possible?
Elle se permit ce doute qui était un encouragement, en entraînant le jeune homme jusqu'au dernier étage du théâtre, «à l'altitude», là où l'on est très loin, très loin des trappes.
—Je vous cacherai dans un coin inconnu du monde, où il ne viendra pas vous chercher. Vous serez sauvée, et alors je partirai puisque vous avez juré de ne pas vous marier jamais.
Christine se jeta sur les mains de Raoul et les lui serra avec un transport incroyable. Mais, inquiète à nouveau, elle tournait la tête.
—Plus haut! dit-elle seulement... encore plus haut!... Et elle l'entraîna vers les sommets.
Il avait peine à la suivre. Ils furent bientôt sous les toits, dans le labyrinthe des charpentes. Ils glissaient entre les arcs-boutants, les chevrons, les jambes de force, les pans, les versants et les rampants; ils couraient de poutre en poutre comme, dans une forêt, ils eussent couru d'arbre en arbre, aux troncs formidables...
Et, malgré la précaution qu'elle avait de regarder à chaque instant, derrière elle, elle ne vit point une ombre qui la suivait comme son ombre, qui s'arrêtait avec elle, qui repartait quand elle repayait et qui ne faisait pas plus de bruit que n'en doit faire une ombre. Raoul, lui, ne s'aperçut de rien, car, quand il avait Christine devant lui, rien ne l'intéressait de ce qui se passait derrière.
Ainsi, ils arrivèrent aux toits. Elle glissait sur eux, légère et familière, comme une hirondelle. Leur regard, entre les trois dômes et le fronton triangulaire, parcourut l'espace désert. Elle respira avec force, au-dessus de Paris dont on découvrait toute la vallée en travail. Elle regarda Raoul avec confiance. Elle l'appela tout près d'elle, et côte à côte ils marchèrent, tout là-haut, sur les rues de zinc, dans les avenues en fonte; ils mirèrent leur forme jumelle dans les vastes réservoirs pleins d'une eau immobile où, dans la bonne saison, les gamins de la danse, une vingtaine de petits garçons plongent et apprennent à nager. L'ombre derrière eux, toujours fidèle à leurs pas, avait surgi, s'aplatissant sur les toits, s'allongeant avec des mouvements d'ailes noires, aux carrefours des ruelles de fer, tournant autour des bassins, contournant, silencieuse, les dômes; et les malheureux enfants ne se doutèrent point de sa présence, quand ils s'assirent enfin, confiants, sous la haute protection d'Apollon, qui dressait de son geste de bronze, sa prodigieuse lyre, au cœur d'un ciel en feu.
Un soir enflammé de printemps les entourait. Des nuages, qui venaient de recevoir du couchant leur robe légère d'or et de pourpre, passaient lentement en la laissant traîner au-dessus des jeunes gens; et Christine dit à Raoul: «Bientôt, nous irons plus loin et plus vite que les nuages, au bout du monde, et puis vous m'abandonnerez, Raoul. Mais si, le moment venu pour vous de m'enlever, je ne consentais plus à vous suivre, eh bien! Raoul, vous m'emporteriez!»
Avec quelle force, qui semblait dirigée contre elle-même, elle lui dit cela, pendant qu'elle se serrait nerveusement contre lui. Le jeune homme en fut frappé.
—Vous craignez donc de changer d'avis, Christine?
—Je ne sais pas, fit-elle en secouant bizarrement la tête. C'est un démon!
Et elle frissonna. Elle se blottit dans ses bras avec un gémissement.
—Maintenant, j'ai peur de retourner habiter avec lui: dans la terre!
—Qu'est-ce qui vous force à y retourner Christine?
—Si je ne retourne pas auprès de lui, il peut arriver de grands malheurs!... Mais je ne peux plus!... Je ne peux plus!... Je sais bien qu'il faut avoir pitié des gens qui habitent «sous la terre...» Mais celui-là est trop horrible! Et cependant, le moment approche; je n'ai plus qu'un jour? et si je ne viens pas, c'est lui qui viendra me chercher avec sa voix. Il m'entraînera avec lui, chez lui, sous la terre, et il se mettra à genoux devant moi, avec sa tête de mort! Et il me dira qu'il m'aime! Et il pleurera! Ah! ces larmes! Raoul! ces larmes dans les deux trous noirs de la tête de mort! Je ne peux plus voir couler ces larmes!
Elle se tordit affreusement les mains, pendant que Raoul, pris lui-même à ce désespoir contagieux, la pressait contre son cœur: «Non! non! Vous ne l'entendrez plus dire qu'il vous aime! Vous ne verrez plus couler ses larmes! Fuyons!... Tout de suite, Christine, fuyons!» Et déjà il voulait l'entraîner.
Mais elle l'arrêta.
—Non, non, fit-elle, en hochant douloureusement la tête, pas maintenant!... Ce serait trop cruel... Laissez-le m'entendre chanter encore demain soir, une dernière fois... et puis, nous nous en irons. À minuit, vous viendrez me chercher dans ma loge; à minuit exactement. À ce moment, il m'attendra dans la salle à manger du lac... nous serons libres et vous m'emporterez!... Même si je refuse, il faut me jurer cela, Raoul... car je sens bien que, cette fois, si j'y retourne, je n'en reviendrai peut-être jamais...