La tirade se termine par ce vers:—
On croirait qu'il est difficile d'aller plus loin dans le grotesque; mais à l'acte suivant, dont la scène, dit le texte, se passe partout, La Carotticulture tient aux rois et aux peuples un discours qui l'emporte sur le précédent. On y trouve la parodie de la Marseillaise, intitulée la Carotte universelle, commençant par:—
Et le chœur chante:—
Probablement que le lecteur croira que tout ceci n'est qu'une plaisanterie; mais non seulement M. Gagne est très sérieux, en expliquant son œuvre, mais il déclare en outre, dans sa préface, que le vaste sujet de ce poème humanitaire et Chrétien, doit former la poëtique universelle de l'humanité, et l'école de la vérité, et il s'écrie, plein d'enthousiasme:—
Ensuite Mme Elise Gagne, sa femme, ajoute un épilogue, où elle proclame qu'après les réformes indiquées dans le poème:—
L'ensemble prouve, en un mot, que M. Gagne a employé toutes les ressources de son intelligence pour écrire ce chef-d'œuvre, et si le lecteur est tenté de rire, c'est qu'il ne comprend pas l'extrême profondeur de la pensée qui enfanta ce poème.
N'est-ce pas bien le cas de dire, avec le sieur de Longval—“Lorsque ceste Meduse (la manie) s'est une fois glissée dans le cerveau, elle sçait si bien offusquer l'imagination, pervertir les pensées, transporter l'esprit, et corrompre la raison, que par son moyen les actions et les paroles des hommes se tournent en extravagances.”
Un drame imprimé en 1811, à Londres, par un certain Thomas Bishop, présente quelqu'analogie, quant aux formes excentriques, pour ne rien dire de plus, avec le drame dont nous venons de donner une analyse. En voici le titre: Koranzzo's Feast, or the Unfair Marriage, a tragedy founded on facts, 2366 years ago, and 555 years before the birth of Christ. In five acts. Embellished with sixteen descriptive plates, by the first artists, antient and modern. Printed by Geo. Smelton, and sold by Hookham and at the author's, 22, Clarges Street.
Cette production extraordinaire qui a coûté trois années de travail à l'auteur, est divisée par lui d'une façon dont il est, dit-il, l'unique inventeur: the work consists in Prologue, Epilogue, dirge and design, solely invented by the author.
Parmi les personnages on remarque les suivants: Le Roi de Babylone, le Roi de Perse, Lord Strawberry, le Docteur Pillule, quatre Reines, Madame Hector, trois sauvages, et cinq Revenants. La préface nous apprend que l'auteur a jugé convenable de mêler des incidents des temps modernes, avec les événements antiques, afin de corriger la jeunesse, d'inspirer la terreur aux méchants, et de rappeler aux bons leur récompense. C'est la première pièce, ajoute l'auteur, dans laquelle on présente au public les caractères curieux, les décorations, les machines et armes de guerre, existant à l'époque où se passe le drame (ce n'est pas difficile à croire!).
Le sujet tout entier est traité avec autant d'extravagance que peuvent le faire supposer les détails qui précèdent. La scène finale commence par les indications suivantes: “D'un côté le théâtre représente une forêt, dont une partie est obscure. Deux sofas et l'apparence d'une pendule (the appearance of a clock). Trois sauvages dans l'éloignement.” On ne doit pas être surpris après cela, que les espérances de l'auteur de voir son drame représenté, furent déçues; mais son extrême confiance dans le mérite de la pièce lui sait attribuer le refus à quelque erreur (to some error).
Parmi les livres qui par leur contenue appartiennent à la littérature de la folie, quoiqu'écrits par des hommes que le monde considère comme très sensés, nous devons ranger le Goualana, ou, collection incomplette des œuvres prototypes de Fricandeau, in 18o de 22 pages. Il est dit dans la préface:
Ce livre se compose d'une suite de non-sens dont l'exemple suivant est encore un des moins absurdes: “Mon hôtel est une des plus belles et des mieux rognées de la ville; dans ma cuisine qui est aux rats de chaussée, j'ai un four en cuir, j'ai fait contredire un petit salon fort comminatoire, au premier étage. Je compte huit pièces d'arrache-pied, avec portes d'excommunication, pièces d'autant plus faciles à accélérer, que j'ai fait placer une crampe de fer à l'escalier; au haut duquel escalier vous voyez un très joli vistembule. J'ai indécemment de cela, une salle quarrée à manger cinquante personnes, nombrissée tour-à-tour avec une tentation à personnages de bêtes. A coté est un appartement polipode orné dans le dernier gendre, où j'ai mis mon passavant de papier Chinois. Admirez ma précaution; plusieurs de mes fermiers locatis gâtent souvent (paroles ne puent pas) les latrines, et vous sentez combien cela est désagréable pour nous. Eh bien! j'en ai fait constituer à l'Anglaise, où personne ne met le nez, que ma femme et moi,” &c. &c. &c.
On apprend dans l'introduction “que le sieur Fricandeau est écuyer tranchant, député pour les Tartares, agrégé membre pour les Académies de la Daube et de Saupiquet, vérificateur de la recette d'aloyau, inspecteur aux blanquettes, dans la quatrième division potagère, chevalier de l'ordre de Sainte Menehoult, gouverneur de la crapaudine et autres lieux.”
Qui se douterait que tant de folies soient sorties de la plume de feu M. Hécart, de Valenciennes, auteur connu par plusieurs écrits pleins d'érudition et de jugement?
Il composa aussi, dans ses moments que nous ne pouvons nous empêcher de qualifier d'hallucination, l'Anagrammeana, poème en huit Chants, petit volume in 12o de 58 pages remplis d'un amphigouris inintelligible dont voici un exemple:
Ces deux ouvrages sont excessivement rares et à-peu-près introuvables, l'auteur ne faisant jamais tirer qu'à dix ou douze exemplaires. Nous en devons la communication à l'extrême obligeance de M. Van De Weyer, Ministre Plénipotentiaire de Belgique, à Londres. Ils font partie, ainsi que l'opuscule dont nous allons parler, de la collection d'Ana, unique en Europe, que renferme la Bibliothèque de ce bibliophile distingué, si riche en collections de livres rares de tous genres, et dont la bienveillance à venir en aide aux hommes de lettres, dans leurs recherches, est égale à ses connaissances étendues.
Nous terminerons cette section par la mention de deux fous littéraires très peu connus cités dans un autre ouvrage de M. Hécart, Stultitiana, ou petite biographie des fous de la ville de Valenciennes, par un homme en démence, 8o, 1823.
Un nommé Lalou vivait en cette ville en 1820. Peintre, poète, musicien, calligraphe, il avait le germe de tous les talents, mais malheureusement tout cela se mêlait dans sa tête, au point que son cerveau présentait un chaos complet.
Il est fâcheux que l'on ne nous ait pas conservé quelques morceaux des écrits et des dessins qu'il distribuait si libéralement durant sa vie.
Un autre poète fou de la ville de Valenciennes fut un nommé Martorex, que Boileau a dépeint en parlant de cette classe d'auteurs:
Il n'y avait pas de fête qu'il ne célébrât, soit par une ode ou par un récit en vers ampoulés qu'il déclamait aux passants d'une manière ridiculement emphatique. Arrivait-il un personnage important? Sa verve est en mouvement, et bientôt il lui présente les fruits de sa muse. Du reste il n'était pas difficile, et se contentait du moindre présent. Il était fort joyeux lorsqu'il obtenait de quoi s'acheter quelques verres de genièvre. Nous ignorons quand est mort cet original.