Non content de devoir, comme ses mythiques congénères, renaître un jour de ses cendres, le Phénix de M. Raphaël Valabrègue a mis vingt-quatre années à se produire à la rampe. Mais depuis que la race maudite et sacrilège des critiques dramatiques ne fait qu’une bouchée des plus larges efforts et ne bénit pas les auteurs qui ont œuvré des siècles pour la faire bâiller quelques heures à peine, qu’importe le temps, hélas!
Donc, le phénix en question, c’est ce brave docteur Delamarre qui, chaque été, se donne un mois de congé, va le passer dans les Alpes ou les Pyrénées, présente un faux docteur Delamarre (son fidèle ami Ducastel), se présente lui-même sous des pseudonymes variés, fait un doigt ou une main de cour à des dames diverses, se les envoie, si j’ose dire, quitte à les épouser plus tard; se permet des différences au jeu qu’il paiera le lendemain et, crac! fait disparaître au bon moment son personnage d’emprunt au fond d’une crevasse complaisante! Plus de fiancé! plus de débiteur! Et il n’y a plus que l’honorable et grave docteur Delamarre!
Le malheur est qu’il est tombé, cette fois, à Allevard, sur la fille d’une tireuse au pistolet qui fait mouche à tout coup, que cette tireuse, Mme Prune—rien de l’héroïne de Loti—est une ancienne maîtresse de son beau-père, M. d’Outreval, que tout le monde se retrouve à Paris, que d’Outreval doit épouser Mme Prune, que le fidèle Ducastel, arrêté pour avoir assassiné les fausses incarnations de Delamarre, ne peut épouser la belle sœur de Delamarre, en l’honneur de laquelle il a été héroïque, parce qu’il est un fils naturel de d’Outreval; que la terrible Prune joue de son revolver à tout bout de champ et qu’il faut trois actes—trois grands actes—pour que Ducastel ne soit plus le frère de sa fiancée et qu’il l’épouse; pour que d’Outreval n’épouse plus Mme Prune et pour que le docteur Delamarre revienne totalement à ses malades, à sa charmante épouse Cécile, et renonce à ses déguisements, à ses frasques et à sa phénicité.
Louons Mme Caumont (Mme Prune), exubérante et à répétition; la charmante Carlix, l’exquise Louise Bignon, Mlles Parys, Jenny Rose et Delys, MM. Coquet (Delamare), Gorby (Ducastel), Landrin, Minard, Choisy, Lauret et Grelé, et Germain, qui reste lui-même—et c’est tout un orchestre, à lui seul, de fantaisie et de gaieté.
Si le personnage principal de l’Iphigénie à Aulis, d’Euripide, n’est autre que le vent, l’âme de la pièce de M. Feydeau est, si j’ose dire, un seau de toilette, sans parler de deux pots de chambre qui meurent à la cantonade, à la fleur de l’âge. Cette farce est effroyablement comique. Il s’agit, au propre, d’un bébé qu’on purge, que l’on purge pour de vrai. Et tout disparaît devant cette opération qui tarde à être miraculeuse. Mme Follavoine ne s’habille pas pour rester plus servilement mère, met son seau sur les fauteuils et le bureau de son époux, traîne son peignoir sale et lâche, ses sandales, ses bas tombants, ne parle que de la matière et de son angoisse d’une noblesse intime, néglige ses cheveux et ses invités. C’est à mourir de rire. Et ça devient tragique: l’invité de marque, directeur au ministère de la guerre, doit boire l’eau dépurative pour mettre l’enfant en confiance, l’enfant tonne, rue, ne boit rien, et l’invité apprend, pour rien, qu’il est cocu: sa femme s’évanouit, l’amant éclate et bat! Mais comment conter cette pantomime, pour ainsi parler, farcie de mots, de gestes, et qui n’est pesante que pour s’affirmer moliéresque?
Cassive est épique et inoubliable de naturel, de justesse à peine appuyée dans le rôle de la mère; Marcel Simon est parfait en père martyr; la petite Lesseigne est un gosse très rigolo et M. Germain est la plus délicieuse et la plus majestueuse des ganaches. Georges Feydeau, grand maître du Rire, a triomphé, une fois de plus, in materialibus. Ajoutons que, officier d’administration de territoriale, il a fort spirituellement blagué le sous-secrétariat d’Etat à la guerre. Si on lui donnait le troisième galon? Il a bien mérité de la joie nationale!
13 avril 1910.
C’est le Soupeur inconnu.
Ou plutôt, c’est l’éternel héros de Tristan Bernard, se déhanchant entre le vice et la vertu, entre la fatalité et la veine, veule, gentil et gnangnan, loupeur, gouape et pis, au demeurant le meilleur fils du monde. De son observation et de sa fantaisie, de petits faits pittoresques et parfois inutiles, recueillis avec amour, l’auteur d’Amants et voleurs orne, sertit, soutache et charge sa philosophie optimiste et ironique: le Hasard mi-partie, mauvais et bon, s’offre et dispose; les événements se coalisent et se neutralisent—et tout finit bien, à cause de l’adorable et merveilleuse paresse du fécond Tristan qui ne peut rester trop longtemps sur un sujet, à cause de sa tendresse incurable qui ne peut imaginer des êtres trop ignobles ou trop malheureux—et voilà la raison d’une délicieuse mollesse, d’un arbitraire exquis, d’un mouvement sans rigueur dans la technique dramatique et la psychologie de M. Bernard. (Alfred Athis me pardonnera de ne pas parler de lui: le collaborateur profond, savant et délicat de Tristan Bernard est pour lui un autre lui-même et je l’en félicite de tout cœur.)
Et le Costaud des Epinettes, qui a ému et charmé, aurait pu, pour son triomphe, se restreindre à son troisième acte, plein, varié, tragique et alangui, très Grand-Guignol en ce temps où le Grand-Guignol s’installe partout—et au Théâtre-Français. Mais MM. Bernard et Athis ont tenu gentiment à préparer ce drame intime, à éclairer leur lanterne sourde, à détailler leur horreur et leur délice. Merci.
Nous passons donc le premier acte dans un brave caboulot de chevaux de retour, apprentis-repris de justice, chevaux de retour et autres poulains: c’est du bon monde. Or, tandis qu’on fête l’ami La Tanche, frais revenu de la prison de Fresnes, un monsieur élégant vient demander M. Doizeau, qui sert de comptable, de temps en temps, au patron du lieu, l’oncle Tabac. Il s’agit d’un coup—et le type est là: c’est Gabriel, un dur et un solitaire. Et comme c’est simple! Il ne faut que buter une grue qui ne veut pas se séparer de lettres compromettantes pour un député qui fut jadis son amant! Rien du tout, quoi! Mais, quand il apprend qu’il faut lier conversation avec la personne et l’empaumer avant, le Gabriel s’excuse: il n’est pas causant! Le turbin, soit! Le pallas, nib de nib! Gomez, le monsieur élégant, en resterait comme deux ronds de frites, et l’entremetteur Doizeau serait chocolat s’ils ne s’avisaient pas de recourir à l’oncle Tabac: justement, ce bistro a quelqu’un dans son garde-manger, un ancien riche, Claude Brévin, qui lui doit deux mille francs et qui, après quatre cent dix-neuf métiers et trente mille malheurs, est sec et sans un, prêt à tout. Il est moins prêt depuis qu’il s’est restauré, grâce à la générosité de Tabac: il a des bouffées d’honneur et d’héroïsme. Mais tant pis! il consent au crime pour payer ses dettes. Et il ira au souper de centième où il trouvera sa victime.
Nous y voici. Défilé de courtisanes huppées, décolletées, endiamantées, d’auteurs plus ou moins grotesques, d’acteurs paonnant, de mots, d’à-propos, de chichis: hors-d’œuvre et entremets. Voici surtout Claude Brévin, le costaud des Epinettes, en habit loué, surveillé étroitement par son sanglant manager Doizeau. Il rencontre un ancien ami, Valtier, qui le réconforte un peu et rassure son honnêteté plus qu’hésitante. Mais Claude, entre sa vie d’avant-hier, son néant d’hier, son horreur d’aujourd’hui, frémit atrocement à la vue de chaque femme qui entre: est-ce celle-là qu’il doit tuer tout à l’heure? Un moment, il saute de joie: sa victime présomptive, Irma Lurette, a la fièvre: elle ne viendra pas! La voilà: une toilette—et quelle toilette!—a eu raison de son malaise! Déjà Claude est touché: le bongarçonnisme faubourien et un tantinet mélancolique d’Irma va l’achever. Mais, hélas! la courtisane l’agonit d’injures parce qu’il éloigne d’elle, en une colère nerveuse, un banquier bien intentionné. Tant pis pour elle! Elle n’est qu’une fille vénale et malapprise! Elle ne le suit (ou l’emmène) que pour un rubis offert! Tant pis! Tant pis! Tant pis!
Nous voilà chez la pauvre Irma. Les domestiques ont été savamment éloignés. La malheureuse est un peu embarrassée, un peu charmée de ce drôle de type qu’elle a emmené. Elle ne le connaît pas; il lui a donné une bague, il dit qu’il est riche, mais sans conviction. Elle ne l’aime pas et ne se donnera pas à lui. De fil en aiguille, par besoin de parler, elle se confesse à ce passant: elle n’a pas de chance et n’en aura jamais, elle est une bonne fille méconnue et qui se défend—d’avance. L’infortuné Claude avoue à son tour, avec rage, qu’il est pauvre. Qu’importe? Ah! la vie n’est pas drôle! La mort non plus! Tandis qu’Irma est dans sa chambre à coucher et revêt un peignoir, le sieur Brévin redevient (ou devient) le Costaud des Epinettes: il éteint l’électricité et prépare ses instruments. Mais qu’est-ce? Une ombre! Claude l’étreint, la renverse: un cambrioleur, peut-être un assassin! Le meurtrier officiel a sauvé sa victime d’un surineur de hasard! Et la triste Irma est tellement saisie d’épouvante, après avoir renvoyé l’intrus, qu’elle s’évanouit, qu’elle a besoin des soins de Claude, qu’elle est une toute petite fille de rien. Alors le Costaud n’en peut plus: il crache et pleure sa honte, dit ce qu’il était venu faire. Horreur! horreur! Mais vous voyez que tout se termine—si c’est finir—en attendrissement, en douce: pardon général! amour partagé! Le hideux et tremblant Doizeau, qui habite au-dessus, a entendu la chute d’un corps: il reçoit les lettres compromettantes, donne les dix mille francs, prix du sang, et le billet pour Bruxelles qui doit éloigner l’assassin de l’échafaud: ai-je besoin d’ajouter que c’est précisément à Bruxelles que se rend la tournée dont fait partie Irma et à laquelle Claude va s’adjoindre? N’empêche que Doizeau a frémi du cynisme du Costaud: tout est bien!
Et tous ces gens-là sont très gentils: il n’y a pas un seul vrai coupable: les voleurs aiment bien leurs pères, le bistro ne refuse pas un verre de vin ou un «ordinaire» et le cambrioleur a peur de sortir seul la nuit! Ah! mon vieux Tristan! et vous, mon cher Athis, faites des apaches et des honnêtes gens à votre image! Mais c’est de la littérature!
Claude Brévin, c’est Louis Gauthier, parfait de colère, de tendresse, d’angoisse, pathétique et simple; Lérand est merveilleux dans sa silhouette aiguë du sinistre Doizeau, et Joffre magistral dans son personnage d’oncle Tabac. Jean Dax est un cambrioleur discret, poli et pittoresque; MM. Levesque, Baron fils, Luguet, Léry sont très amusants dans des figures épisodiques; Larmandie (Gomez) est coquettement sinistre, Pierre Juvenet est joliment honnête, spirituel et courageux; Lecomte est un Fresnard effréné, Ferré un lutteur qui a le sourire et le mot, MM. Keller, Faivre, Duperré, Lacroix et Vertin sont excellents.
Il faut louer les charmantes Carèze, Dharblay, Farna, Fusier, Lyanne et Gipsay, la parfaite Cécile Caron, l’inénarrable Ellen-Andrée. Mais—il faut être juste pour tout le monde—Mlle Lantelme vient de gagner—pour de bon—ses éperons. Gamine, populacière, outrancière, argotique, rosse, cavale qui secoue ses glands d’or comme d’incommodes liens ou brave petite âme qui s’évade de son passé et de son métier, qui retrouve et reconquiert sa tendresse et son sentiment, à la fatigue, elle a eu des mines, des gestes, des rires, de la fièvre, de la peur et de la joie, à nouveau, qui sont, en détail et en bloc, une révélation. Grâce à elle, Irma Lurette est un peu là! Et l’on ne peut imaginer une seconde qu’on la tue! Lantelme est une grande artiste et—ce qui est plus rare—une grande artiste en pleine jeunesse, en pleine vie, en pleine action.
Ah! la radieuse antiquité! Le parfum de pureté, de charme et d’harmonie qui enveloppe les pires tumultes de la Grèce, le sentiment—sentiment aussi parfait que la pensée—qui voile et glorifie les œuvres de chair et les sourires, la grâce aisée et ailée qui drape les attitudes, les sommeils et les réveils!
Lorsque le fervent et lointain Pierre Louys, qui sut retrouver si magnifiquement l’âme d’Alexandrie, de Corinthe et d’Athènes, se demanda s’il pouvait exister, en notre temps de progrès ouvrier et de civilisation bourgeoise, une volupté nouvelle, il imagina des poètes et des courtisanes—et c’est tout un, n’est-ce pas, Claude Farrère?—qui ne s’épatent de rien en notre confort vertigineux et notre vitesse démoniaque, qui regrettent de luxueuses recherches et, finalement, ne goûtent qu’une découverte, qu’une conquête: la cigarette!...
Mais ce ne sont que des hommes et des femmes. Restent les dieux, les dieux de l’Olympe et du Taygète, les dieux tout-puissants sous le contrôle de la Fatalité, les dieux tout aimables, formidables de suavité et d’enchantement, passionnés d’aventures, de miracles et de sérénité, de métamorphoses terribles et souriantes, les dieux au caducée, les déesses aux yeux de violette, au croissant d’or, au casque d’argent, troupe toute armée, toute aimante, souveraine et farce, élite de délice enivrée d’ambroisie, d’hymnes et de sacrifices, les déesses et les dieux qui avaient besoin, pour vivre, des chants d’Hésiode, de Sophocle et de Virgile et qui sont morts avec le grand Pan, en un jour de brume inélégante et obscurantiste.
Eh! non! ils ne sont pas morts! Un peu traqués, un peu dédaigneux, ils voguent sur la terre comme aux temps où ils émigrèrent en Egypte. Ils hantent le bois sacré que nous peignit l’immortel Puvis de Chavannes et que, après lui, Lucien Jusseaume, qui sera immortel, nous orna, nous noua féeriquement et divinement. Dieux en exil, ils devisent des grandeurs passées; le bon Louis Ménard n’est même plus là pour leur tresser des couronnes: ils sont abandonnés, invisibles comme un simple Gygès, et, s’ils ont de l’esprit et de la gaieté, c’est que M. Edmond Rostand est là, dans un joli élan de piété et de pitié, dans un beau mouvement de fantaisie amusée et profonde, dans un geste exquis de raccommodeur de siècles, de civilisations, d’ères et de cycles, d’Empyrées et de ciels. Vous pensez bien, mortels, que, dans nos jours disgracieux, ces habitants de l’Olympe en non-activité par retrait d’emploi ne peuvent se contenter d’une simple cigarette pour se réconcilier avec notre engeance: il leur faut plus gros gibier et plus gros feu.
C’est une automobile, une brave auto qui les ravit et les ranime, une auto en panne, montée par deux amoureux: les amoureux ont avivé les cœurs des dieux et l’auto, remise en action par cet excellent Vulcain, les emmène en voyage...
Mais comment détailler la gaminerie pensante et rêveuse, la légèreté élégiaque, la joliesse majestueuse de ce poème? Comment louer la diction superbe et attendrie de ce magnifique Brémond qui est le récitant, l’évocateur, et qui, lui-même, sort, un instant, de l’Olympe? Et si les deux amants, M. Guidé et Mlle Marcelle Péri, sont divinement en chairs et en os, M. Decœur (Vulcain), M. Krauss (Mercure), M. Maxudian (Pan), M. Cauroy (Morphée), MM. Duard, Worms, Luitz; Mmes Jane Méa (Vénus), Marie-Louise Derval (Hébé exquise); Mlle Pascal (Junon); Mmes Desroches, Ringer et Lysia, les jeunes Debray et Schiffner sont une couronne scintillante de dieux et de déesses païens à damner tous les saint Antoine et c’est un spectacle charmant, lointain, rare, d’une beauté sonore, discrète et voilée à laquelle une musique savante de Reynaldo Hahn apporte un bruissement éolien, d’une volupté en sourdine, d’une demi-ironie teintée, d’une saveur pieuse et proche qui touche, pâme et dure...
Et pour que ce soit, tout à fait, un soir de poésie, la grande Sarah Bernhardt reprend ce rôle de Jacasse, si jeune, si joli, multiple et ému, dans ces adorables Bouffons de Miguel Zamacoïs: vous avez encore dans l’oreille la chanson du vent, vous avez dans l’esprit, lecteurs, l’article vibrant que Catulle Mendès consacra, d’enthousiasme, à cette fantaisie parfaite et parfaitement enjouée qui a retrouvé son premier triomphe.
Voilà une belle journée d’art qui aura les plus délicieux lendemains: les vers vont refleurir sur les lèvres des hommes, les femmes vont redire un poème d’amour: Mme Sarah Bernhardt a bien mérité d’Apollon, de Cupidon et d’Hébé!
Parmi les hommes de guerre qui portent les armes contre leur patrie, Coriolan a toujours eu une moins mauvaise presse que le connétable de Bourbon ou cet étourneau d’Alcibiade: c’est qu’il n’est presque pas traître. S’il accepte, si, même, il propose de marcher sur Rome à la tête des armées volsques qu’il écrasa jadis, c’est que ses ingrats compatriotes l’ont banni et ruiné, que, de son métier, il est général et général vainqueur, et qu’il ne sait pas faire autre chose. Sont-ce, d’ailleurs, des compatriotes qu’il vient réduire à quia? Qu’y a-t-il de commun entre sa grande âme patricienne, son génie de bravoure et son cœur de lion et cette plèbe lépreuse, pleine de fiel et de vermine, baveuse et lâche, vile et méchante? Au reste, dire que, avant ou après sa victoire de Corioles, Caius Marcius traite le peuple comme poisson pourri serait singulièrement affaiblir sa pensée. Voici comment il parle aux électeurs: «Que demandez-vous, chiens?... Quiconque se fie à vous trouve des lièvres quand il voudrait trouver des lions, et des oies quand il voudrait des renards; vous n’êtes pas plus sûrs, non, que le charbon de feu placé sur la glace, ou les grêlons exposés au soleil.» Par une coïncidence curieuse, mais pas très rare en ce moment, les abords de l’Odéon étaient occupés par des foules que haranguait l’illustre citoyen Renaudin et, par les bribes de discours qui traversèrent les murailles, je dois avouer qu’il était bien plus poli que le Romain Caius Marcius.
La lutte éternelle entre le génie et la sottise, les excitations sournoises des tribuns Silanus Velutus et Junius Brutus, la grasse et joviale sagesse du sénateur Menenius Agrippa, la tendresse, et l’éloquence de la mère de Coriolan, Volumnia, et de son épouse Virgilia, les scènes populaires de faim, d’émeute, de vote et de révolte, les scènes militaires de luttes, de sièges, de mort et de triomphe, les festins et les conspirations ont été admirablement comprises et rendues par le délicat et profond poète qu’est Paul Sonniès: il a découpé, avec une habileté précise, l’intégral chef-d’œuvre de Shakespeare en vingt-six scènes poignantes, ironiques, sarcastiques et cruelles: son éloquence personnelle a pris l’éloquence shakespearienne par la gorge et lui a fait rendre tous ses sons, tous ses mots: c’est de la lave frémissante où l’invective, le dégoût, la rage galopent, crachent, foudroient: c’est terrible!
Et André Antoine, incomparable metteur en scène, a su enfermer et encadrer, en un décor unique, et presque sans entr’acte, les vingt-six décors changeants et renaissants de Coriolan, les rues de Rome, la maison de Coriolan, la maison d’Aufidius à Antium, la tente du général, le Sénat de Corioles, etc. Et rien n’est plus grand que la colère de Coriolan et son lent attendrissement devant les supplications de sa mère, de sa femme et de son enfant qui emportent sa rancune mortelle contre son autre mère, l’ingrate Rome. C’est très bien joué. Romuald Joubé est un Coriolan sauvage, passionné, pathétique; M. Lou Tellegen est un vibrant et généreux Cominius; M. Bernard est un ample, merveilleux, délicieux et tendre Menenius Agrippa; MM. Chambreuil, Desfontaines, Denis d’Inès, Grétillat, Coste, etc., etc.—ils sont cent—sont excellents; Mme Grumbach est une mère d’une sincérité criante et d’une puissance dramatique fort touchante; harmonieusement pitoyables et douces, Colonna, Romano et Véniat, etc.
Et cette pièce peuplée et tumultueuse, héroïque et fière, hérissée de piques, de triques, de trompettes et de tambours, veut le succès le plus antique, le plus moderne, le plus pittoresque et le plus édifiant.
On n’aime qu’une fois. Que les sens, la chair, le démon de la vie, le vain désir d’échapper à tous les jeux du désespoir nous secouent et nous semblent revêtir d’une nouvelle casaque de forçat sentimental, nous retrouvons sous ces couleurs notre vieux cœur troué, notre pauvre âme morte: tout est souvenir et comparaison; nous nous retrouvons lorsque nous voulons nous oublier, et la plus profonde apparence de volupté fond à la mélancolie irrésistible et persistante du délice passé: il n’y a ni deux baisers ni deux étreintes!
Voilà le poème d’Henry Bataille. Poème dramatique? Non, heureusement, non! Qu’il y ait deux messieurs en habit noir dans cette tragédie élégiaque et un salon cossu et chargé, qu’une dame—c’est Cécile Sorel—soit la plus réelle, la plus élégante, la plus vivante des femmes adorables en activité de séduction, qu’il y ait là des vases massifs et des lampes pesantes, ce n’est que rêve, évocation, désespoir armé, ce n’est que vapeur de tristesse et d’éternité, ce n’est que nuance de larmes...
Qu’un M. Henri, célèbre par ses vers, plus célèbre par l’éclat d’une liaison notoire et par la rupture de cette union libre, soit appelé, cajolé et pressé par une citoyenne éprise de ce roman, en mal de passion littéraire et qui veut surtout entendre parler de l’autre sur l’oreiller et faire faire le parallèle, si j’ose dire, des caresses; qu’un fantôme trop vrai, qu’un fantôme agissant s’en vienne traverser cette idylle faisandée, que ce fantôme féminin—et plus que féminin—empêche le susdit Henri de parler et d’écrire, qu’il lui coupe toutes déclarations et toute inspiration, qu’il effeuille des roses, avance des pendules, baisse des abat-jour, raille, soupire, défie, qu’il—ou elle—finisse par emmener son amant défaillant et accablé, ce n’est pas étonnant, ce n’est pas effrayant. Mais, dans le drame si court, dans la quasi-pantomime, dans la récitation à la fois gamine et lyrique, il y a la poésie tourmentée, rare et familière de l’auteur de la Chambre blanche et du Beau Voyage; il y a sa terreur secrète et son infini et le frisson d’ici et d’au-delà qu’il adapte ou veut adapter à la scène, avec ses ailes et son cri... L’apparition est-elle morte? Est-elle vivante? Cette pure image est-elle celle d’une traîtresse? Nous ne le saurons jamais, comme nous ne pouvons savoir, dans la fluidité et la souplesse des vers, si c’est du vers ou de la prose: Lamartine, Musset, Poe, Baudelaire, Mallarmé, Jules Renard même, peuvent se retrouver en ce trouble harmonieux, en cette cascade mélancolique, fine, auguste et ironique au plus creux de la douleur.
C’est divinement joué. M. George Grand, poète un peu étoffé, a une jolie tristesse, fait un bel effort pour se ressaisir et pour échapper à l’obsession, est éloquemment possédé et repris; M. Alexandre ne fait que passer, excellemment; j’ai dit le los de Cécile Sorel, fée mondaine et désolée, admirable de noblesse câline et de gentillesse impériale et royale.
Quant à Julia Bartet, blanche, hiératique et molle de tendresse, voilée de lumière, de fleurs, de gaze, impondérable, errante, elle est le mystère et le miracle: de sa voix d’ailleurs, de son geste de rêve, de ses attitudes de tendresse et de sommeil, elle a replacé ce songe dans les nuages les plus émouvants: ange gardien, femme attachée à la chair, Muse et maîtresse—mais comment put-elle être infidèle?—elle a atteint la plus humaine et la plus inhumaine beauté et comme un sublime de sensualité ailée.
Et cette parabole en habit noir et en robe rose nous donne les mots de passe du paradis: Éternité, Fidélité!
26 avril 1910.
C’est tout plein gentil. MM. Rivoire et Besnard viennent de découvrir l’Amérique. Et quelle Amérique brillante, lettrée, artiste, armée de goût et de volonté, tacticienne et triomphatrice, charmante et irrésistible! Ce n’est pas seulement pour n’avoir pas à saluer son prénom que l’ex-président Roosevelt a fui, en même temps que Paris, cette pièce patriotique et yankee: il en serait mort d’émotion, d’orgueil et de reconnaissance.
Touchant rectificateur de légendes, André Rivoire, auteur de Il était une Bergère et du Bon roi Dagobert, s’est attaqué à la légende de l’oncle Sam, brutal et grossier, et le réaliste attendri qu’est Lucien Besnard lui a emboîté le pas. Ils nous ont donc présenté leur ami Teddy Kimberley, lauréat de l’Université d’Harvard, presque aussi érudit que M. Morton Fullerton et ayant à peine un peu plus d’accent que lui—pour la convention théâtrale. Introduit par le dessinateur humoriste d’Allonne dans le salon de sa cousine Madeleine, mariée au député influent Paul Didier-Morel, il condamne d’un seul coup d’œil et de peu de mots les jeunes filles, plus ou moins divorcées, qui y pépient, et une pendule faussement attribuée à Falconnet ou à Le Roy: cet oiseau rare, cet aigle étoilé, ce lynx d’Union-Jack sait tout et voit tout: l’empire de la torrentielle et tumultueuse Mme Roucher, présidente de la République de la veille et perpétuelle Egérie en disponibilité sur le barbu et nul Didier-Morel, la déplaisante assiduité du bellâtre secrétaire d’ambassade Bertin auprès de Madeleine Didier-Morel, enfin et surtout la grâce, la dignité, la perfection de ladite Madeleine. Il écarte le Bertin, cause tout son saoul avec Madeleine et déclare sereinement à son ami d’Allonne qu’elle est la seule jeune fille de céans et qu’il l’épousera. Il a été un peu odieux envers tout le monde et personne ne répondra à l’invitation qu’il a faite à la ronde, mais voici qu’il donne aux protecteurs du Louvre (dont Didier-Morel est président) un tableau de Rubens, la Vierge aux Orties, qu’il leur a enlevé moyennant 80 000 francs. C’est beau, la fortune! On ira, en troupe, dans sa villa de Deauville. Quel bon garçon!
Mais ce solide, cordial, franc et éloquent garçon est un général d’armée: à Deauville, il arrange tout, comme innocemment, pour la réussite de ses affaires: il enferme Didier-Morel avec la présidente Roucher dans un petit cabaret, leur prouve qu’ils sont faits l’un pour l’autre, mais, quand la démonstration est faite, quand les Didier-Morel sont décidés à divorcer, voilà que ce brave et familier Teddy a travaillé pour un autre, pour ce Jacques Bertin, secrétaire de pacotille! Que de diplomatie perdue! Que d’efforts naïfs perdus! Pourquoi le cœur lutte-t-il contre l’esprit? Mais, n’est-ce pas? il fallait un troisième acte?
N’insistons pas sur les incidents qui le peuplent et dont le détail est délicieux et émouvant. Vous savez que Teddy mettra à la porte, par la persuasion et en faisant des effets de poings, l’hésitant et mollet Bertin, qu’il convaincra de son amour la bonne Madeleine, déjà plus qu’à moitié conquise, et que la pièce se terminera à souhait, sous la bénédiction du papa Verdier, père de l’ex-Mme Didier-Morel, du vieux domestique Dominique et de l’humoriste d’Allonne. All’s right! Hip hip! hurrah! Et l’on applaudit de tout cœur!
Car, un peu lente, pas très rebondissante et se complaisant assez à des effets sûrs mais répétés, cette comédie, plaisante, honnête, cordiale et charmante, plairait à Scribe, à Meilhac et Halévy, aux admirateurs de leurs plus récents et plus réputés successeurs; gentiment ironique, elle fait l’éloge de l’amour, de l’énergie et même de l’argent bien employé, ce qui ne gâte rien. Ce ne sont que braves gens, et tout le monde est heureux.
L’interprétation est parfaite. Il faut mettre hors de pair Mme Cheirel (la présidente Roucher), bourdonnante et tourbillonnante, d’une autorité bonhomme, d’une prétention souriante, si vivante, si gaie, si vraie: c’est une très grande artiste. Et Abel Tarride est admirable dans le personnage de Teddy: sympathique, timide, puissant, volontaire, robuste et fin, ému et gauche, il a composé une silhouette inoubliable et définitive avec un accent et une âme. M. André Dubosc (Didier-Morel) est important, imposant et comique; Victor Boucher (d’Allonne) est amusant et preste; Capellani (Jacques Bertin) est élégant et spirituellement fat; Berthier (Verdier) est touchant et bonhomme; Cognet est le plus vénérable des vieux serviteurs et Savin et Jacks parlent très bien l’anglais (goût yankee).
Mme Yvonne de Bray (Madeleine) est très joliment railleuse, vibrante et attendrie; Mlles Gisèle Gravier, Stylite, Valois, Silvaire rivalisent de caquet et de joliesse, sans oublier Mlle Irène Bordoni qui, tout charme et toute séduction, joint à sa grâce physique et morale le plus rare génie—celui du zézaiement.
Rien n’est plus respectable, sympathique et touchant que le nouveau spectacle poétique du second Théâtre-Français: l’un de ses auteurs n’est que tendresse et l’autre, hélas! le pauvre Louis Leloir, n’a pu prendre sa part des applaudissements émus et renaissants qui ont salué son testament artistique, la posthume apologie de sa profession et sa profession de foi pathétique et dramatique. Une sorte de majesté douloureuse et cependant sereine entourait l’œuvre et évoquait, sous l’agonie du Maître des maîtres comiques, le spectre myope, long et pointu du sociétaire arraché trop tôt à sa chère Comédie-Française et aux Lettres consolatrices.
Ceci posé (comme on dit à l’École polytechnique qui, paternellement, donna furieusement dans le succès du drame), feu Leloir et M. Gabriel Nigond nous offrent, en pied et en âme, Jean-Baptiste Poquelin de Molière. Tâche héroïque et terrible! Cet homme dont on ne connaît pas, même à Chantilly, de portrait certain et dont on n’a que trois ou quatre signatures diverses, cet homme qui déconcerte, en dépit de Taschereau, les historiens et les exégètes, qui a tout vu, tout dit et tout prédit, en dix ans de travail précipité, cet homme qui est le secret et la somme de l’humanité, domine tout le théâtre—et lui échappe. Il s’enveloppe si bien dans le sac de Scapin qu’on ne peut démêler l’auteur du Misanthrope et celui de Mélicerte, celui du Sicilien et celui de Don Garcie de Navarre. Son œuvre, c’est le Grand Livre de la Vie, dont parlait son maître, René Descartes: qu’on y puise la farce, l’amertume, la fantaisie, la liberté, le bon sens, la résignation et la vertu: c’est un microcosme en relief et à facettes de joie!
Mais le montrer, lui! Louis Leloir qui l’avait beaucoup joué, qui avait vu représenter un grand nombre d’à-propos d’anniversaire, n’a pas hésité: Gabriel Nigond, qui aime l’imagerie pittoresque, attendrie et dolente, a accordé sa lyre flexible et facile, tressé ses couplets de bravoure incessants et d’un effet sûr: nous n’avons pas eu, à la scène, toutes les infamies débitées sur Armande Béjart dans la Fameuse comédienne et autres pamphlets; par une pudeur trop louable, les deux collaborateurs ne nous ont pas dit que Molière avait été, à vingt ans de distance, l’amant de la vieille Madeleine Béjart et le mari de sa trop jeune sœur Armande et n’ont pas insinué, comme tant d’autres (et le distingué Serge Basset), qu’il était le père de sa femme. Pas d’inceste! Merci!
On parle peu d’Armande, au premier acte. Nous sommes à la campagne, aux environs d’Avignon, et c’est très Roman comique et—déjà!—Capitaine Fracasse. Les comédiens de la troupe de Molière ont faim et n’ont plus foi en leur chef; en dépit de son amie dévouée et tutélaire, Catherine Debrie, ils vont déserter. En attendant, ils dépouillent plaisamment le gâte-sauces Pampelonne de son panier de victuailles. Molière paraît, dit le los de son art, réduit les rebelles, s’attire la haine du confident de Mazarin, Roquette, en lui refusant son cheval, s’attire l’adoration du capitaine La Thorillière, qui aime le théâtre, et s’endort, au clair de lune, en proférant des vers lyriques qui l’auraient profondément étonné, car le XVIIe siècle méconnaissait la nature et la sensibilité descriptive...
Maintenant, nous sommes à Paris. Le temps de voir Roquette demander la tête (ou le théâtre) de Molière à Mazarin, le temps de voir Molière demander audit cardinal le paiement d’une note paternelle, le temps d’entendre Mazarin tousser et défaillir pour ne pas répondre, le temps d’écouter Molière gourmander et repousser Armande Béjart qui le harcèle, et, déjà, nous savons qu’Armande veut aimer Molière malgré lui, que Molière l’aime et, par un sacrifice sublime, la fidèle Catherine présidera à leur mariage. Le roi aussi, d’ailleurs, car, entre temps, Louis XIV est entré, a servi de valet de chambre à l’acteur qui s’habille en Mascarille, dans le bureau même du ministre, a loué son art et ses productions et lui a donné une salle nouvelle.
Hélas! les années ont passé, l’enthousiasme d’Armande aussi, qui a abandonné depuis trois ans son époux plus quadragénaire que jamais et qui n’a plus que son génie et la poupée de sa petite fille Madeleine! Mais c’est le jour de la Saint-Jean, fête de Molière. Fête mélancolique. La Thorillière revient des Flandres sans apporter l’autorisation de jouer Tartufe, et si Lulli fait jouer le menuet du Bourgeois gentilhomme, si La Fontaine improvise un facile et laborieux pastiche sur le sauvetage d’un chien martyr, si l’infatigable Catherine est là, si la petite Madeleine embrasse gentiment son père, Armande n’est pas là... Armande! Hé! elle vient, froufroutante, inconsciente, exquise, ensorcelante, et Molière se laisse aller à la joie jusqu’au moment où il sent que ce n’est pas l’épouse qui est retournée à l’époux, que c’est la comédienne à l’assaut d’un rôle et caressant l’auteur! Ce n’est pas tout! Armande veut chasser Catherine qui l’a injuriée jadis, et ce pauvre benêt de génie chasserait sa grande amie si La Thorillière ne surgissait pas à temps pour confondre l’infidèle, non sans avoir tué ce jésuite de Roquette qui avait pris la femme de Molière, moins par amour que par haine du mari.
Dès lors, il ne s’agit plus pour Molière que de mourir, ce qu’il fait non sans soubresauts, quintes et autres éloquences, refusant, au prix d’une sépulture en terre sainte, de renoncer à son art, s’endormant au son de l’entrée du Malade imaginaire et rendant, enfin, les yeux obscurcis, justice à la sublime Catherine qu’il prend pour sa seule femme, cependant qu’il ne reconnaît pas Armande tant réclamée, Armande venue trop tard et qui pleure un moment.
J’ai dit le succès de cette pièce constamment et ingénument touchante, parfois pleurarde et anachronique, qui n’a pas de profondeur, mais qui est si gentiment plane et imagée. Ne nous demandons pas si Molière a souffert exprès et si sa douleur privée n’était pas la volontaire rançon et la source de son génie: n’était-ce pas à cette époque qu’on publiait l’Art d’être malheureux? Attendons l’Armande Béjart de Maurice Donnay.
Louons M. Desjardins, qui est, comme toujours, émouvant, varié et parfait en Molière: il plaisante, tonne, vibre, étouffe magistralement; M. Grétillat est un chevaleresque et chaleureux La Thorillière, M. Vargas un effroyable et cauteleux Roquette, M. Bernard est tout simplement admirable de bonhomie en La Fontaine; M. Maupré est un Louis XIV jeune, brillant, souriant, d’une majesté à croquer; M. Desfontaines est un Mazarin très comique et un peu forcé; M. Stéphen, le plus burlesque des patronnets, et MM. Coste, Denis d’Inès, Bacqué, Chambreuil, etc., excellents.
Armande c’est Mlle Ventura, harmonieuse, angélique et démone, fatale et puérile; Mlle Barjac a de la grandeur, de la grâce mélancolique, une autorité éloquente et de l’âme dans le personnage de la sublime Catherine; Mlle Kerwich est délicieuse sous le bonnet de la bonne La Forêt; la petite Fromet gazouille joliment; Mlle Devilliers est exquise et Mlles Véniat et Lyrisse aussi. J’allais oublier M. Savry, qui a eu beaucoup de discrétion et de noblesse dans son interprétation du curé de Saint-Roch, qui tâche vainement d’arracher Molière au théâtre tyrannique, au théâtre dont on vit et dont on meurt, au théâtre profane et créateur, au Théâtre-Dieu!
14 mai 1910.
Lors de sa création et de son interdiction en 1890, lors de sa reprise en 1900, la Fille Elisa consistait essentiellement en la lecture d’une lettre d’amour faite d’une voix mouillée par l’inoubliable Eugénie Nau, en une épuisante plaidoirie nuancée, outrée et mugie par André Antoine et en une pantomime d’agonie d’Eugénie Nau, déjà nommée, tant à la cour d’assises qu’à la maison centrale.
Nous avons, aujourd’hui, un tableau de plus, au début, celui de l’estaminet public, féminin et martial des abords de l’Ecole militaire, où rien ne manque, ni les filles en peignoir, ni les soldats, ni les querelles, ni même la négresse traditionnelle, sans parler d’un inénarrable invalide qui a connu l’empereur un peu jeune, car les uniformes sont du plus strict 1900 (les fantassins ont le collet et la soubise rouges). Cette tenue moderne n’empêche pas le fusilier Tanchon d’être aussi simple et aussi fervent que devant—et Élisa retrouve pareillement sa lointaine candeur et sa vaine soif de pureté sainte.
Si elle tue son tourlourou pour sauver son âme devant un bistro au lieu de vagabonder idylliquement et tragiquement parmi les tombes fleuries du petit cimetière du bois de Boulogne, nous avons le morceau d’éloquence ampoulé et sincère, creux et vibrant, puissant et monotone de l’avocat, nous avons un cri de bête nouveau et terrible, au prononcé de la condamnation à mort, et un très beau mutisme, un bestial effort, une ruée de sentiment et tout l’afflux du sentiment et du désespoir, dans la prison perpétuelle, lorsque Élisa se voit abandonnée de tous et de sa mère, et qu’elle n’a plus que le ressouvenir chevroté de sa pauvre lettre d’amour.
Élisa, c’est Suzanne Desprès, en bois, en fer, en nerfs, en larmes, effroyable de tendresse raidie, de pudeur hystérique, de passivité tragique; Jeanne Éven (la mère d’Élisa) est gentiment crapule; Yvonne Mirval (Marie-Coup-de-Sabre), est étonnante de vulgarité dramatique et comique; Jeanne Fusier est très digne en sœur de charité et de chiourme; Léontine Massart, Vernon, Zerka, Lambell, Greyval et Lécuyer ont une verve et un brio inouïs, M. Saillard (Tanchon) est très cordialement naïf et enamouré; M. Marchal (l’invalide) est purement exquis. MM. Clasis, Rouyer, Colas, sont parfaits, et M. Firmin Gémier, dans son rôle écrasant d’avocat, est admirable de courage, d’ironie, de force, de vérité et de lassitude.
Avec Nono, nous sortons du noir. Ce petit chef-d’œuvre de cynique et de sensibilité voilée où tout rebondit, situations et mots, où tout est fantaisie et vérité, où tout est joie, avec une pointe de mélancolie, a été aux nues. On a ri, à ailes déployées!... Je n’ai pas à conter cette petite anecdote où un brave homme de poète emprunte sa maîtresse à un jeune ami et la lui rend après deux mois, en gardant l’argent de son entretien et en demeurant délivré de son vieux collage, indépendant et riche.
On a ri—inextinguiblement. Il faut dire que Sacha Guitry, l’auteur en personne, est admirable d’autorité et de comique comme involontaire, que M. de Guingand est frénétique et irrésistible, que rien n’est plus amusant que M. Marchal, que Mlle Lambell est plaisante, que Mme Léontine Massart est pathétique, touchante et déconcertante et que Mme Charlotte Lysès est d’une fantaisie tourbillonnante, toujours renouvelée, et d’une distinction telle qu’elle fait joujou avec les pires horreurs et que lorsqu’elle dit—avec quelle suavité!—«Je m’emm.....!», elle semble avoir plus de branche, plus de branches de lauriers que le général vicomte Cambronne!
Il n’y a pas plus plat coquin que François-Eugène Vidocq. Il commence par voler son père, par déserter en Autriche et en France: forçat évasionniste, il trahit ses camarades; sous-mouchard et chef indigne d’une bande de traîtres, il a juste assez d’imagination pour organiser un complot contre sa propre existence, et un gigantesque vol pour faire pincer les menus coupables; industriel en papier et en carton, à Saint-Mandé, il ne sait pas exercer son métier d’honnête homme, retombe à la contre-police, aux filatures, aux renseignements faux, au chantage et, surtout, aux vantardises: sa jactance d’ancien dentiste de grand chemin alimente un tas de folliculaires en mal de copie sans l’enrichir lui-même et il meurt à quatre-vingt-deux ans, en 1857, en se décernant un brevet de vertu civile et militaire et en affirmant que, sans ses malheurs, il aurait pu être un autre Kléber!
Le poète Émile Bergerat, qui a autant d’indulgence que de fantaisie et qui se soucie de l’histoire comme le poisson de Pisistrate de la pomme du berger Pâris, le Bergerat des Ballades et Sonnets, a pétri cette âme de boue et en a fait un composite de Jean Valjean et de Jacques Collin, de Sherlock Holmes et de M. Claude. Ce n’est, d’ailleurs, qu’un épisode, une anecdote.
Nous sommes en 1819. Le sieur Vidocq, policier, vivrait fort heureux en compagnie de sa vaillante femme Annette et de son fils intelligent et travailleur Gabriel s’il pouvait être légalement le mari de l’une et le père de l’autre: il lui faut sa réhabilitation. Ah! être, non plus un instrument méprisé, un outil précieux et piteux, mais un homme! Justement, il s’agit de retrouver un collier de la duchesse de Berry, égaré par une de ses dames d’honneur, la marquise de Madiran. Sera-ce l’occasion de l’apothéose judiciaire? Entre temps, le ci-devant galérien se déguise en Napoléon pour amuser son gamin qui a été premier en histoire—ce qui fait fuir un garde du corps (oui, un garde du corps!) qui est venu le chercher de la part du ministre Decazes.
Vous sentez comme il le met dans sa poche, Decazes, l’ancien galérien! Il lui montre une perle du collier, retrouvée d’avance à Saint-Germain, lui prouve que l’objet a été non perdu mais volé, que le vol est délicat et intime, confesse la marquise de Madiran et devine sous le frac d’un de ses danseurs—qui n’est pas le danseur inconnu—la casaque (sic) d’un de ses camarades de chaîne.
En avant, les travestissements! Sous l’habit de cockney, il pénètre dans l’antre des receleurs; le maître de relais de poste (sans chevaux), Arigonde, attache le complice, le garde-chasse Utinet; danse avec la jeune Léocadie qu’on lui a en vain présentée comme cul-de-jatte, trouve le rosaire dans le court-bouillon; sous l’habit d’un vénérable prêtre, à l’hôtel Madiran, il convainc la marquise atterrée que son heureux soupirant, le comte de Casagoras, n’est que le galérien basque Salvador, et il arrêterait sur l’heure le bandit si l’infortuné époux, le marquis de Madiran, colonel des gardes du corps (où avez-vous vu, mon vieux Bergerat, un colonel de gardes du corps?) si le colonel-marquis, donc, ne survenait pas! Et le Salvador, qui a si bien coupé le collier avec des cisailles, a une lettre accablante pour la marquise et il faut que le marquis ne sache rien!
Il ne saura rien. C’est en vain que, arrêté après une lutte terrible, Salvador aura envoyé son esclave Léocadie porter la lettre-talisman au colonel, de garde à l’Élysée-Bourbon: le prestidigitateur Vidocq embobinera le marquis, bonapartiste de la veille et royaliste dévoué; il lui fera croire que cette missive est un document politique, un appel aux armes, lui en substituera une autre et tout sera bien: les Madiran seront heureux, Vidocq réhabilité et le guitariste Salvador pourrira au bagne.
Cette pièce, honnête et simple, éloquente et malicieuse, pittoresque et mouvementée, est amusante et reposante: elle permet à l’éclatante Marie-Louise Derval de révéler ses dons de charme, d’émotion et de douleur dans le personnage de Charlotte de Madiran et à Andrée Pascal de dessiner une silhouette exquise, sauvage et passionnée, magnifique. La parfaite Renée Parny (Annette) est accorte, rieuse, harmonieuse et héroïque, et, sous ses oripeaux de mégère, Jeanne Méa a l’air d’un Goya.
M. Jean Worms (Salvador) est le plus séduisant, le plus élégant des bandits; M. Duard (Arigonde) est un forçat chaleureux et touchant; M. Guidé (Madiran) a de la dignité et de la grandeur; M. Luitz (Decazes) est très secrétaire d’État; M. Andrieux est un garde-chasse spirituellement ahuri, et M. Bussières est excellent sous ses déguisements de police, quoiqu’un peu inattendu, lorsqu’il prête les intonations de Dumanet, Pitou et autres Polin à un aristocratique garde du corps (on a rang d’officier, monsieur, et Lamartine fut des vôtres!). Quant à Jean Kemm (Vidocq), s’il a vingt centimètres de trop pour chausser la redingote et le chapeau de Napoléon, il est admirable de force, de tendresse, de rage, d’humilité léonine, d’onction traîtresse, de volonté et de simplicité. Son masque tragique et mobile, sa grande voix, son geste puissant et sobre, son autorité sous tous les déguisements, sa majesté, si j’ose dire, ont fait merveille: il a prêté une vie réelle et cordiale à une fantaisie, en prose, de poète; il a fait mieux qu’incarner Vidocq: il l’a régénéré! Et le petit Debray (Gabriel) est énergique et charmant.