THÉATRE FEMINA (Saison d’été, direction Richemond).—Bigre! revue en deux actes et quatre tableaux, de M. Rip.

En ces temps où la charité est si durement persécutée, M. Rip ne risque pas grand’chose; il est impitoyable avec une outrance joviale et forcenée, avec des éclats de voix et des éclats de rire énormes et la plus allègre sérénité. Dans la revue au titre à la fois prometteur, comme on dit, et modéré, dont il effare les pudiques tréteaux du théâtre Femina, il commence par sourire de la maison même, ce qui ne lui permet pas la moindre indulgence pour des immeubles et des personnages moins limitrophes, si j’ose m’exprimer ainsi.

Il taille en pièce M. Mayol, pour changer, et le puzzle, l’innocent et absorbant puzzle, déchire l’opérette viennoise, blesse à mort le duel, damne Dieu lui-même, assomme du même coup M. Adolphe Brisson et Mmes Cora Laparcerie, Polaire et Régina Badet, Mlle Lantelme, et le docteur Doyen, M. Duez et M. Maurice Rostand, les cantatrices mondaines et les apprenties, l’inévitable Alexandre Duval et le Champ de Mars, que sais-je encore? Il faut dire tout de suite que celles des victimes qui étaient dans la salle prenaient le pire plaisir à leur propre étripement, et je n’ai pas de chance: c’était la première fois que je voyais une revue de M. Rip, il n’y avait aucun des traits, injustes au reste, et féroces, dont, paraît-il, il me larda des années durant! Ça ne m’empêche pas de constater sa fougue, sa verve, son bonheur d’expressions, d’à-peu-près et autres calembours, la grâce de ses couplets, la souplesse de son vers, sa grivoiserie à l’eau-forte, et jusqu’à une certaine profondeur morale et sociale, voire une excellente critique des conférences, en termes précis, d’une éloquence incisive et si amusante!

Je n’en jette plus: voilà assez de lauriers pour tant de chicotin amer et de vitriol à rimes. Je ne sais si Bigre!!!... aura place dans l’Histoire de la revue de fin d’année de M. Robert Dreyfus ou de ses successeurs: ce n’est pas de l’histoire, même de la petite histoire en chansons, et M. Rip s’attache moins aux événements qu’aux personnalités—et c’est très personnel et très littéraire, de temps en temps. Ça se termine par la moins attendue des parodies de Chantecler, où le coq est remplacé par un clairon d’infanterie (rien de Lili), où le chien permute avec un chien de quartier, où la pintade devient colonelle, où le rossignol se mue en chanteuse de café-concert à soldats, et où les crapauds sont figurés par les troubades en personne, qui psalmodient gravement:

Depuis qu’ nous somm’s sous les drapeaux,
C’te femm’ là nous porte à la peau!

On a beaucoup ri et on rira terriblement, un peu longuement tout de même, car il y a des longueurs et des choses inutiles.

C’est délicieusement joué par Le Gallo, qui charge à peine; par Mlle Spinelly, qui, en travesti, en arpète, est effroyable de malice, de vérité, d’outrance presque tragique; par Mlle Dyanthis, qui est harmonieuse et farce; par Mlle Barda, agréable et fine; par l’étonnant Hasti, brigadier de police qui fait rire par ordre, auteur ahuri et docile, clairon avantageux; par M. Arnaudy, qui, tout de même, a un peu cherré dans son personnage d’Adolphe Brisson; par Mlles Léger, Perret, Franka, Renouardt, Dalbe, Williams, Rossi, Figus, MM. Marius, Herté, etc., etc. Et gardons des éloges de luxe pour les petits et petites Livettini, Willem, Walter et Dormel, délurés et savants, et pour l’incommensurable Koval, qui, entre toutes ses incarnations hilares et géantes, est hallucinant en cantatrice mondaine, bas décolleté et girafique à crier, qui a une voix de tête à un kilomètre de ses épaules. Ah! j’allais oublier: on danse, dans Bigre!!!... comme partout. Et comment! C’est Mlle Spinelly...

COMÉDIE-FRANÇAISE.—La Fleur merveilleuse, pièce en quatre actes, en vers, de M. Miguel Zamacoïs.

Comme nous avons eu peur! Le premier acte de la pièce de M. Zamacoïs était tout noir, tout noir: ce n’étaient qu’auberge ténébreuse et sanglante, coups de pistolet, coups de poignards, tentative de viol, pleurs de mères, plaintes hagardes de fou, sans parler du tonnerre et des éclairs qui font rage, à la cantonade, et d’une diablesse de gitane, échappée des œuvres de Jean Richepin et de Xavier de Montépin! Heureusement, des ténèbres, nous sommes allés à la lumière, de l’âpre Artois à la grasse et bonne Hollande—et l’exquis Miguel, lâchant l’asphodèle pour la violette, la violette pour le myrte, le myrte pour la pensée, est arrivé enfin à la tulipe triomphale et symbolique qui était le couronnement, pour ainsi parler, de son effort et de son rêve.

Déroulons donc l’imagerie qui a plu et qui a charmé et où les talents de peintre, de monologuiste et de poète de l’auteur ont jeté des valeurs un peu faciles mais sûres, des tons savamment pâles, des grouillements avantageux, des couplets rebondis, la plus roublarde naïveté, la grâce la plus touchante, une mélancolie de tout repos et la graine, si j’ose dire, des plus pures et des plus douces larmes.

L’auberge sanglante n’est pas à Peyrebeilhes: elle jouxte Arras. Nous n’y rencontrons pas encore M. de Robespierre: nous ne sommes qu’en 1636. Mais un orage diluvien amène dans la société des malandrins qui y gîtent: un gentilhomme ruiné, M. de Blancourt; son valet Romain, qui tire bien au pistolet et empêche son maître d’être égorgé; la triste veuve Régine et son fils Gilbert, qu’un chagrin d’amour a rendu fou et qui errent de compagnie sur les routes, avec leur cocher Gobelousse, à la vaine recherche de l’infidèle et l’égyptiaque bohémienne Speranza, vagabonde aux pieds nus, que l’hôte inhumain Médard voudrait envoyer aux cinq cents diables! Pour avoir laissé entrer et se chauffer la romanichelle qui est devineresse, comme toutes les romanichelles, pour l’avoir empêchée d’être tuée par son ancien soupirant Ziska, pour avoir fait tuer ledit Ziska par ses camarades, la noble Régine est assurée du dévouement exaspéré de Speranza, pour avoir cravaché le chevalier de Blancourt qui, ivre, la pressait un peu, elle peut compter sur la rancune de ce peu scrupuleux gentilhomme. Et Speranza voit, dans les cartes, qu’elle guérira Gilbert le taciturne, à son grand dam à elle, car elle l’aime! Déjà!

Et nous voici dans Haarlem, cité toute blanche et rouge, tintante, carillonnante, joviale, active et buvante, où tout respire l’aise et la gaieté. Tout, excepté Gilbert, qui, cependant, est moins fou et moins sinistre, et qui se laisse interroger par un trio de grâces hollandaises, la délicieuse Griet Amstel, et ses amies Mietje et Alida. Il se rappelle une chanson jadis écrite par lui, parle, conte. Un miracle va peut-être lui rendre la raison. Hélas! il ne s’agit, en ce pays, que de tulipes! On donne tout son bien pour une tulipe rare! On s’entre-tue pour la couleur d’une tulipe! Et l’odieux Blancourt peut venir demander la main de Griet Amstel, le vieil Amstel, exaspéré d’être vaincu dans un concours de tulipes par l’ignoble Jacob Teylingen, ne donnera sa fille et sa fortune qu’à celui—connu ou ignoré—qui lui apportera la plus belle tulipe, la tulipe imbattable, la fleur merveilleuse.

Vous voyez la suite: la sainte Régine, qui a surpris une lueur dans l’œil de son gars dément en présence de Griet, veut lui assurer le prix: c’est la surhumaine Speranza qui lui apporta la fleur introuvable, germée d’une graine séculaire et mystérieuse, en se sacrifiant héroïquement. Mais voici une jolie scène: tout Haarlem, processionnellement, a admiré la merveille: Griet vient à son tour. Gentiment, elle demande à emporter le trophée, à le donner à un ami d’enfance. Et, quand elle comprend que la mère veut la prendre en holocauste, pour tâcher à sauver son fils, elle se rebelle: ça n’est pas bien! Quoi! disposer d’elle ainsi! L’abandonner à un maniaque! Horreur! Vous sentez bien que, consulté, le magnanime Gilbert donnera la fleur à Griet, ne voulant pas d’un amour contraint et forcé! Mais Griet, déjà touchée, n’est pas loin: elle entend que Gilbert l’aime, qu’il s’est sacrifié, qu’il est tout près d’être régénéré par elle—et elle rapporte la fleur. Apothéose!

Que nous importent, dès lors, les manigances de l’épouvantable Blancourt qui, après avoir cru écraser la fleur sauvée par le providentiel et divin valet Romain, veut, au dernier moment, à l’instant du triomphe, prouver que Gilbert est fou et qu’on ne donne pas sa fille à un aliéné? Nous savons que ça finira bien! Mais il y avait, au quatrième acte, un si copieux mouvement de foules, des costumes parfaits et chatoyants, des drapeaux, des tambours, de la musique, un géant et un admirable décor de Jusseaume! Les kermesses sont si demandées! Et c’est ainsi que cette pièce de peintre est un musée présenté en vers faciles, avec du Meissonier, du Roybet, du Juana Romani, du Terburg, du Joseph Bail, du Rembrandt un peu clair, du Teniers assagi, du Van Ostade en demi-teinte, et de l’Hobbema. Nous avons même Franz Hals, en personne, et c’est Roger Alexandre qui lui prête des couleurs et de l’accent.

L’accent, le véritable et respectable assent est représenté par M. Georges Berr (Gobelousse), étincelant de verve et de comique; M. Silvain est un majestueux, éloquent et tutélaire bourgmestre; M. Raphaël Duflos (Blancourt) a une élégance bravache et fatale; M. Siblot (Van Amstel) a de la bonhomie railleuse et de l’ivresse puissante; M. Dessonnes (Gilbert) est mélancolique à souhait et passionné harmonieusement; M. Ravet est un beau bandit; M. Croué (Romain) un valet au grand cœur; M. Grandval (Jacob) est un bien faible fourbe tulipier, etc., etc.: ils sont cent!

Il faut louer hautement Mlle Géniat (Speranza): elle a une sincérité, une bonté, un courage, une grâce mélancolique et sacrifiée, une fatalité battue qui sont admirables; il est inutile de dire que Mlle Leconte (Griet Amstel) est toute jeunesse, tout charme et toute émotion; que Mme Louise Silvain (Régine) est douloureuse, tragique, fière et émouvante; que Mlles Lifraud et Provost sont un double délice; que Mlles Bergé et Bovy sont exquises en travesti; que Mlles Hébert et Beauval sont des servantes à croquer, etc., etc. Et ce spectacle est très séduisant, très moral, très reposant, très agréable.

23 mai 1910.

THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.—Bagnes d’Enfants, drame en quatre actes, de MM. André de Lorde et Pierre Chaine (d’après le roman En Correction, de M. Edouard Quet).

Après avoir été instruit devant les cours et tribunaux, le grand et douloureux procès des colonies pénitentiaires, des prisons de jeunes détenus, de l’enfance abandonnée ou coupable, de l’autorité paternelle, répressive et tyrannique, est évoqué—et comment!—par la Grand’Chambre du Parlement, séant en cet Ambigu qui, jouxte la rue de Bondy, a réformé tant d’arrêts du Grand et Petit-Châtelet et rendu l’honneur—avec quels applaudissements!—à tant d’illustres victimes et autres pauvres condamnés.

Sur un acte d’accusation, précis et noir, de M. Edouard Quet, l’avocat général Pierre Chaine et le procureur général André de Lorde ont édifié un réquisitoire si habile, si éloquent, si généreux, que, dans l’émotion unanime, les prisons de gosses ont été virtuellement démolies, leurs directeurs et gardiens exécutés à mort et que, pour un peu, le parricide aurait été déclaré d’utilité publique! Encore faut-il noter que, par une modération louable, on ne nous a pas montré les petits prisonniers à la tête à moitié rasée présentés jadis par Steinlen et Zo d’Axa, à la mode d’Aniane, que nous n’avons pas vu les joies des soixante jours de cachot en cave, avec la camisole de force et les fers aux pieds, chantés par M. Quet, et que, si nous avons eu des râles, nous n’avons pas aperçu les rats des cellules de punition. Il y a eu assez d’horreur, de compassion, d’émotion, de larmes, pour un triomphe de première instance, d’appel et de cassation.

Frémissez, enfants d’hier, spectateurs de demain, lecteurs sensibles et humains! Voici. Pour avoir bu quelques bocks, dépensé quelques louis, souri à quelques fillettes et cassé une glace dans un bouis-bouis de Montmartre, le jeune Georges Lamarre, potache de seize ans, en rupture de bachot, est condamné par son implacable bourgeois de père à six mois de correction paternelle. Naturellement! Ce n’est pas difficile: il suffit de le demander à un président de tribunal! En dépit de ses supplications, en dépit de l’indulgence de son oncle, le malheureux adolescent est emballé en l’absence de sa mère, ligoté, garrotté, enlevé par deux affreux drôles: c’est pesé! En route pour Montlieu!

Montlieu, ce n’est pas un paradis terrestre! Les gardiens ont des gourdins, le directeur ne songe qu’à ne pas nourrir ses pensionnaires, les faire travailler à force, les punir à foison, tromper les inspecteurs: c’est un chacal tigré, bien secondé par sa digne épouse, sucrée et carnassière. Les pupilles sont abêtis de persécutions et de terreurs: Georges est en bonnes mains!

Et c’est l’horreur de l’horreur. Voici la cour de la prison où, pieds nus, en pantalon de droguet, la face bleue de froid et verte de faim, les cheveux tondus, les enfants punis font alterner, sous la trique des gardes-chiourmes, le pas gymnastique et le pas accéléré, bouche cousue et yeux saignants; voici Mme la directrice qui offre à d’élégantes amies le spectacle de ses esclaves; voici la rentrée des colons, minuscules et géants, de quatre à vingt ans, faisant sonner leurs lourds sabots et suer leurs doigts las et leurs têtes rasées; voici des luttes, des conciliabules, des injures, des sous-entendus et des ruses. Et voici la pire horreur: il y a eu un complot! On veut s’en aller! Un détenu, l’Idiot, sous un prétexte, emmène trois ou quatre gardiens. Il n’y en a plus que deux, qui rient, qui s’apeurent, qui s’épouvantent en voyant que les reclus ne jouent plus, ne parlent plus, qu’ils se sont tapis à terre et que leurs yeux luisent. Ils ont peur, peur, peur. Les enfants se taisent, se taisent... L’angoisse sourd et sue... Et c’est la révolte, les gardiens renversés, blessés, les gosses en fuite... C’est très émouvant...

Hélas! les évadés ne vont pas loin! Le tocsin sonne, les gendarmes battent les buissons, les paysans livrent les enfants, pour la prime, et, malgré le dévouement d’une petite fille, le triste Georges se pend dans une grange, pour ne pas retourner au trou, cependant que sa mère affolée et son père repentant viennent le rechercher. Nous n’assistons qu’à une partie de leur désolation parce qu’un brigadier de maréchaussée leur cache l’état civil du suicidé.

Ce drame, où la pitié et l’attendrissement vont jusqu’au sadisme, a été acclamé. Il est joué avec chaleur et férocité. M. Laurent (Georges) est élégant, dolent, pitoyable; M. Strény (l’Apôtre) est sublime; M. Chevillot (l’Idiot) est fort intelligent; M. Andréyor (le Directeur) est joliment sinistre, et MM. Dalleu, Liézer, Kalfayan, féroces; M. Colas (le père) est parfait de méchanceté et de désespoir; M. Gouget est un oncle pitoyable; MM. Schultz, Poggy, Colsy, Renaz, Stamovitz sont poignants ou plaignants. Mme Léontine Massart (Mme Lamare) est douloureuse et aimante; Mme Talmont (la directrice) est élégamment odieuse; Mlle Renée Leduc est une petite fille de tête et de cœur, délicieuse.

Enfin—et avant tout—il faut citer la troupe anonyme des prisonniers, résignée, saccadée, grondante et scandante, qui apporte à cette pièce une vision de limbes infernaux, de souffrance jeune, imméritée et atroce, une valeur documentaire et justicière, une vérité sociale et humaine qui passe la rampe et va toucher le cœur et l’âme du spectateur et—qui sait?—du législateur!

2 juin 1910.

THÉATRE DE LA RENAISSANCE (saison belge).—Le Mariage de Mlle Beulemans, comédie en trois actes, de MM. Frantz Fonson et Fernand Wicheler.

La triomphante exposition de Bruxelles déborde jusque sur notre boulevard Saint-Martin et, en vérité, en cet épanouissement de saisons russes et italiennes, il nous manquait une saison belge! Convenons que la bouffonnerie d’observation appuyée et de candide malice de MM. Fonson et Wicheler est très amusante et plaisante, qu’elle a beaucoup plu et qu’elle plaira. Elle est exotique et honnête, lointaine et proche, et a déchaîné, à l’Olympia de Bruxelles, l’enthousiasme délirant des gens de Schaerbeck et de Molenbeck, qui n’aiment rien tant qu’être gentiment blagués.

Voyons l’histoire, la simple histoire. Le jeune Parisien Albert Delpierre a été placé par son papa dans les bureaux du riche brasseur brabançon Beulemans, à cette fin d’apprendre le belge—et vous verrez que c’est exact—et le commerce. Là, il est l’objet de mille vexations: il n’est pas du pays, c’est un «Fransquillon à la pose» qui n’a pas la grasse nonchalance de l’accent de terroir et qui emploie des mots prétentieux—et trop français. Seule la jeune Suzanne Beulemans, qui travaille sur le même bureau, lui est amicale et douce, très camarade, mais camarade seulement, parce qu’elle doit épouser, tout naturellement, son ami d’enfance Séraphin Meulemester. Et tout le monde est à cran: le père Beulemans n’a pas été élu président d’honneur de son syndicat, ce pourquoi il est agoni par sa revêche épouse, cependant que le gentil fiancé Séraphin propose, sans rire, à Albert, de reprendre à son compte une vieille maîtresse à lui, un petit bâtard à lui, pour lui permettre d’épouser Suzanne. Albert refuse avec indignation: il aime la fille du patron! Et il jure, comme de juste, la discrétion d’honneur.

Mais que nous fait l’affabulation? Tout est dans les caractères, les silhouettes un peu forcées, le soupçon de caricature de ces solides fantoches!

Le second acte, qui tient dans la lutte de M. Beulemans et de son bouton de col, de sa crainte de sa femme et de leur vieille affection, dans la conversation entre Suzanne et Albert, sur le propos d’un bec de gaz, et où ils découvrent leur amour, sur un entretien entre le père Beulemans et le père Meulemester où le dernier esquive tout soupçon de dépense et de dot, sur un dialogue entre Suzanne et Séraphin où la première renvoie—si exquisement!—le premier à son faux ménage et à son brave gosse; le second acte, donc, est une merveille bourgeoise, caustique, attendrie et bonhomme dont rien ne donne l’idée—car il faut l’accent!

Et le trois, pour enchaîner! Je n’ai pas à vous dire qu’Albert épouse Suzanne après avoir fait nommer son beau-père président d’honneur! Mais ce n’est pas une victoire française, c’est une nouvelle conquête belge! Car le jeune Albert Delpierre n’est plus poseur, n’est plus fransquillon, parle belge à la perfection et avec des dons d’orateur que lui eussent enviés MM. Frère-Orban, Malou, Van den Pereboom et Volders!

C’est si gentil, si frais, si gros, si massif jusque dans le sentiment qu’il n’y a qu’à être touché et à applaudir! Saison belge, c’est un peu court pour ce vaudeville, quand il y a Maeterlinck, Verhaeren, Eckhoud, Giraud, Gille, Gilkin, etc.! Mais c’est si amoureusement joué! Mlle Lucienne Roger (Suzanne), délurée et innocente, tyrannique et tendre, est délicieuse; Mme Brenda (Mme Beulemans) a l’autorité la plus aiguë et la plus caressante, et Mlles Vitry et Adriana ont le beau sans-gêne des servantes limitrophes.

M. Jules Berry (Albert) est séduisant, dolent, farce et très parisien pour Laeken; M. Morin (Séraphin) est cordialement grotesque; M. Amleville (le père Meulemester) est rondement et glorieusement mufle; M. Frémont a de l’allure; MM. Mylo, Marmont, Vitry, Dural, Andé, Janssens, Leunac et Penninck sont vivants de vérité! Enfin, M. Jacque (le père Beulemans) a du génie. Rond, cordial, résigné, soupçonneux, droit et cagnard, il est tout l’accent et toute la bonhomie de la pièce. Lorsque, dans une neuve et familière formule, il cita les auteurs de la pièce, il avait conquis Paris. Et la douane pouvait venir: on était un peu là!

8 juin 1910.

COMÉDIE-FRANÇAISE:—Un cas de conscience, pièce en deux actes, en prose, de MM. Paul Bourget et Serge Basset; les Erinnyes, tragédie antique en deux parties, en vers, de Leconte de Lisle, musique adaptée d’après la partition de M. J. Massenet (première représentation à ce théâtre).

Aimez-vous les médecins? On en a mis partout. Pour moi, qui partage à leur endroit l’avis de Molière, je les vois avec plaisir à la scène; pour la plupart, ils goûtent tant le théâtre! Et vous sentez, vous savez bien que Paul Bourget étend sa passion du sacerdoce jusques à la fonction du praticien, et que, puisque nous sommes au spectacle, le doux et habile Serge Basset amenuise l’horreur du dénouement de la nouvelle à peu près célèbre d’où est tiré le sévère et angoissant proverbe que nous donne la Comédie!

Un cas de conscience! Les deux collaborateurs sont modestes! C’est un cas-gigogne, qui en fait éclore une nichée, tout autour de lui, et, à la fin, c’est sur une conscience infinie, sur une explosion de conscience que le rideau tombe, triomphalement. Mais ne discutons pas: contons.

Dans un château perdu au fond d’une province, un vieux gentilhomme, le comte de Rocqueville, agonise d’une attaque d’urémie compliquée de crises morales. Pour être moins sûr de mourir sans délai, il a fait venir aux côtés du docteur Poncelet, son antique médecin ordinaire, le jeune spécialiste Odru, chef de clinique de l’illustre Louvet, et, en une sorte de consultation, le vieillard Poncelet confie au jouvenceau Odru les secrets de la famille: le comte est surtout malade d’avoir appris une très ancienne trahison de sa femme, de savoir qu’un de leurs trois fils n’est pas de lui, sans pouvoir mettre un nom sur le bâtard. Mais il n’y a pas d’erreur: l’intrus, c’est le second, Robert. Motus! naturellement! On est entre confrères! Et le bon Poncelet s’en va, car il n’aime pas les histoires. Hélas! elles viennent! elles viennent péniblement! Car le moribond Rocqueville se fait traîner au salon, éloigne ou chasse sa femme, qui veille farouchement sur lui et claustre ses derniers moments, objurgue Odru d’adresser des dépêches pressantes à ses trois enfants. Le docteur refuse. Cas de conscience. Mais le malade insiste. Ce refus le tuera. Nouveau cas de conscience. Au risque de la vie, Rocqueville, marchant et écrivant par miracle, ahanant, suant, épuisé, trace lui-même les lignes fatidiques. Il ne s’agit plus que de porter les télégrammes à la poste, pour convier les fils au chevet du père en partance, du malade en furie, du criminel en exercice. Car le comte médite de se venger de sa femme coupable par une déclaration atroce, de la déshonorer devant ce qu’elle a de plus cher, en déshéritant le fruit de l’adultère, en semant la pire haine et le plus odieux mépris. La comtesse a deviné la conversation et le complot, elle qui fait un siège si étroit autour de son vacillant et tragique époux, elle qui ne veut pas rougir devant ses enfants! Odru ne se laisse pas entamer: il ira à la poste, tout seul, à pied.

Il y est allé. Les trois Rocqueville sont annoncés. Le moribond, de plus en plus enragé et moribond, demande à sa femme le nom du bâtard: c’est sa dernière chance pour n’être pas déshonorée: il se contentera de déshériter le malheureux. Autre cas de conscience. La comtesse refuse, se traîne à genoux, implore, offre sa souffrance, ses remords, ses larmes. Rien. Mais l’impitoyable agonisant s’évanouit sérieusement. Le docteur, qui a tout entendu, accourt. Ne pourrait-on pas laisser expirer tranquillement ce quasi-cadavre qui ne peut renaître que pour peu d’instants, instants de torture torturante et scélérate? Christine de Rocqueville n’a pas plus tôt interrogé le médecin qu’elle s’effondre en pires larmes: le crime partout, le crime! Elle s’abandonne à sa destinée, à l’affreuse fatalité! Le vieux seigneur, dûment saigné, se réveille à demi: déjà, il a serré dans ses bras son aîné, le capitaine Georges, son dernier-né, le polytechnicien André. Derrière—car il n’a pas trois bras—il ne reste que le diplomate Robert... Le comte sait, sait,... Tragique, il s’avance sur l’intrus, le toise, le flaire; déjà, les mots de révélation et de malédiction vont sortir de cette bouche d’outre-tombe, mais les deux vrais fils se précipitent: ils aiment tant leur frère. Et, dans un semblant d’effort pour embrasser l’enfant adultérin, le comte s’abat, muet et quelque peu apaisé et compatissant: espérons que Dieu aura pitié de cette âme!

Dans la nouvelle, M. de Rocqueville va jusqu’au bout de son idée. Mais les malheurs qu’il déchaîne ne sont pas le fait du médecin. Le médecin n’a à être ni juge, ni Dieu, ni bourreau. Ici, la fin est reposante—et il est temps! Ce drame de Grand-Guignol et d’enfer, angoissant, énervant, qui triture les entrailles et l’âme jusqu’au spasme, avait besoin d’une conclusion humaine, sinon chrétienne, pour sembler à sa place au Théâtre-Français. Il est très émouvant, très serré, à l’étau. Mme Renée du Minil est une comtesse tyrannique et tyrannisée, hautaine et haletante, dolente, suppliante, avec autant d’autorité que de douleur; M. Siblot (le docteur Poncelet) a de la bonhomie; MM. Joliet et Falconnier sont les plus nobles des valets; MM. Gerbault, Basseuil et Normand sont des fils pathétiques; M. Paul Mounet (le comte) sait souffrir, faire souffrir, mourir en plusieurs fois, torturer, ahaner, s’évanouir et pardonner avec une férocité et des faiblesses augustes, et M. Roger Alexandre (le docteur Odru) a une jeunesse stricte et chaleureuse, une sincérité brave, une fermeté harmonieuse et catégorique qui lui assurent le plus sérieux avenir, sinon dans le concours d’agrégation, au moins au sociétariat du Théâtre Français.

Et la Maison de Molière a—enfin!—inscrit sur son fronton et sur ses tablettes de gloire ces admirables et effroyables Erinnyes qui attendaient depuis près de quarante ans. Je ferais injure à mes lecteurs en résumant cette divine et sanglante condensation d’Eschyle, la tragédie antique et sauvage de l’aède des Poèmes barbares présentant, en moins de deux heures, l’assassinat d’Agamemnon par sa femme Klytaïmnestra, le meurtre par Orestès de sa mère et de l’amant de Klytaïmnestra. C’est de l’histoire. C’est de l’épopée dramatique, de la plus haute, de la plus stridente, de la plus rare. Ne nous arrêtons pas aux costumes saugrenus, à un minimum de musique où Massenet n’est pour rien. Et si le chef-d’œuvre paraît trop sanglant et trop nu (Leconte de Lisle était de l’île Bourbon), attendons l’harmonieuse Iphigénie du pauvre et grand Moréas et la mélodieuse et rauque Dame à la faulx de Saint-Pol-Roux: c’est pour bientôt! Louons Mounet-Sully (Agamemnon), Paul Mounet (Orestès sublime), Louis Delaunay, Mayer, Alexandre; acclamons Mme Weber (Kassandra), qui est le verbe, la douleur et l’harmonie dans le désespoir; Louise Silvain, terrible, affreuse, qui arrache la pitié et l’admiration dans son personnage épuisant de Klytaïmnestra; Delvair, qui met son âme dans ses cris; Lara (Elektra), qui a du cœur et des larmes, et Gabrielle Robinne (Kallirhoé), qui est tout charme et toute suavité et qui apporte un rayon de soleil cendré dans cette affreuse nuit d’Argos, peuplée de fantômes méchants et tentaculaires.

4 juillet 1910.

COMÉDIE-FRANÇAISE.—Comme ils sont tous! comédie en quatre actes, en prose, de MM. Adolphe Aderer et Armand Ephraïm.

L’aimable familiarité du titre de la nouvelle comédie du Théâtre-Français, son air mi-partie,—thèse et proverbe,—le nom et la carrière de ses deux sympathiques et honorables auteurs, le temps même de sa naissance aux chandelles, très tôt dans la demi-saison et très tard dans l’année, un peu avant les roses d’automne, tout donne la note du succès réel qui a accueilli une pièce distinguée et facile, gentiment ironique et sincèrement émue, d’un sentiment profond et moral: on sourit, on s’attendrit, on vibre même—et cela durera et ce sera justice.

Justice un peu partiale, tout de même—et je ne puis m’en plaindre, même en ce moment où le vent est à la sévérité la plus draconienne, car si MM. Aderer et Ephraïm préconisent la plus large indulgence, une indulgence conjugale, à l’usage des dames, en faveur de leurs pauvres gens de maris, une indulgence civile et martiale, universelle et touchante: c’est pour l’enfant! Et l’époux est un autre enfant dont il faut faire quelqu’un, un homme, voire un homme public! Et voilà comme nous sommes, nous autres, tous les hommes, car ils, c’est nous!

Contons l’anecdote. Le sénateur Ménard a deux filles, Laure et Ginette. Laure, mal mariée, trompée et revêche, a divorcé, non sans prendre un grand dégoût du sexe fort: elle excommunie tous les mâles, en bloc, et les donne au diable, sans confession. Or, sa sœur Ginette s’éprend «du plus beau cavalier de la cavalerie française», le comte de Latour-Guyon, capitaine de cuirassiers. Cet écuyer cavalcadour, bien éperonné par sa préfète de cousine, embrasé lui-même, se déclare, et se déclare, en outre, libre de tout engagement, car Ginette, jeune fille pure mais avertie, un peu type de Gyp, un peu américanisée à la douce, veut une couronne et un mari bien à soi: le capitaine jure et jure. Il n’a oublié que sa grande liaison, sa maîtresse secrète et terrible, la baronne de Chanceney, femme d’un député rallié. Mais la comtesse n’est pas si terrible: elle crie, pleure, tempête et se résignera, tout cela dans des flots de musique militaire, car l’acte se passe à la préfecture de Seine-et-Manche, le jour de la réception d’un ministre, et cela nous offre un général de brigade sans officiers d’ordonnance, des colonels, des professeurs, des instituteurs, un proviseur, des inspecteurs, des uniformes, des robes et des mots à l’avenant.

Donc voici Ginette mariée, comtesse, mère de famille et heureuse. Si heureuse! Trop heureuse! L’amère Laure empoisonne sa joie: il faut attendre et faire attention! Le délice d’avoir un époux parfait et un poupon magnifique de trois mois, la belle affaire! Tous les hommes sont volages! Et, en effet, qu’est-ce qui tombe sur le coin de la figure et du cœur de Latour-Guyon? La baronne de Chanceney, amenée par la bonne préfète qui ne savait rien, la baronne qui ne fait pas de scène à son ex-amant et qui, à petits coups, le retourne comme un gant, le réenchaîne à son char, solidement. Et allez donc!

Ginette met du temps à s’apercevoir de son infortune. Il faut que sa douce sœur lui ouvre les yeux, grand comme une porte cochère, que ce délicieux et hilare Chanceney lui avoue que Latour-Guyon ne met jamais les pieds au cercle où il est censé passer ses soirées pour qu’elle se résolve à croire à son malheur. Un moment, elle songe à apprendre—une politesse en vaut une autre—au baron qu’il est aussi à plaindre qu’elle, mais il ne comprendrait pas! Son mari revient: elle le confond, se lamente, reprend l’infidèle; elle le berce du souvenir de leur nuit de noces, tout est arrangé! Patatras! En demandant un serment, elle s’avise de parler de sa dot: le capitaine avait des dettes, avant les justes noces! Révolte, indignation, fureur! On se raidit, dans des crises de nerf, dans des crises de dignité, dans des sanglots, dans du silence—ce sanglot viril. On divorcera, madame, on divorcera!

Et l’on ne divorce pas. Mais il faut que la préfète vienne à Paris, à cette fin d’enseigner le pardon des injures à Ginette et la façon de considérer les hommes comme des pantins dont on tire la ficelle, il faut que Ginette, jeune savante, arrache une lettre d’adieu de la baronne, et tout s’arrange: le ménage est rabiboché, aura du bonheur un peu effiloché, un peu mélancolique, avec un rien de doute, de remords et de dédain. Et c’est la vie!

Le public a applaudi. Que toutes ces dames et tous ces messieurs se soient reconnus dans ces généralisations un peu arbitraires, qu’on ait été déchiré et secoué à la folie, ce n’est pas la question: cet exemple de grammaire conjugale et humaine, cette leçon de choses de ménage a plu, diverti et touché; l’ordonnance un peu lente de la comédie, son style excellent et parfois attendu, son honnêteté voulue et non sans finesse ont fait songer déjà—et ce n’est pas un mince éloge—à une pièce du répertoire.

L’interprétation est éblouissante: jamais on ne fut habillé d’une façon si suave, si ample, si étroite, si magnifique. Mlle Provost (la baronne de Chanceney) était un poème de plumes et de soie, et sa coquetterie agaçante, sa fureur plus ou moins feinte, sa grâce perverse et sa résignation orgueilleuse ont fait merveille. Mme Renée du Minil (la préfète) a de l’autorité, de l’entrain, de la conviction et la plus généreuse mélancolie; Mlle Bovy est étonnante en un rôle d’épouse justicière et patoisante qui, après avoir tué son coureur de mari, cherche un nouveau conjoint; Mlle Dussane (Laure) parvient à être charmante en un personnage insupportable, et Mme Piérat (Ginette), tour à tour espiègle et conquise, persifleuse et aimante, épanouie et tendre, accablée, frémissante, résignée et spirituellement hautaine, a connu les acclamations.

M. Georges Grand (Latour-Guyon) a de la prestance, de l’accent, de la fatuité, de la faiblesse et du désespoir; M. Léon Bernard (Chanceney) est un fantoche puissant et classique; M. Numa a de l’aisance, M. Jacques de Féraudy du sifflement, MM. Le Roy, Garay, Lafon, Guilhène et Gerbault ne font que passer, mais le font très bien; MM. Décard et Berteaux aussi. Et c’est une excellente soirée de paix, de conciliation et d’optimisme: tout le monde applaudira MM. Aderer et Ephraïm, sauf les suffragettes et les vitrioleuses. Mais on vitriole beaucoup ces jours-ci.

10 septembre 1910.

THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—César Birotteau, pièce en quatre actes et cinq tableaux, de M. Émile Fabre (d’après Honoré de Balzac).

Balzac est un bloc. Ses héros, ses héroïnes, leurs aventures, leur volonté et leur fatalité, le décor naturel, sentimental et social, le détail technique, les discours et les silences tout fait corps, balle et boulet, vérité, lyrisme et histoire, tout est serti dans la lave éclatante, féconde et unique du romancier, tout est partie intime et profonde de l’épopée, et les épisodes les plus saisissants, les figures les plus durement frappées, les âmes les plus hautes et les plus rares, sont prisonnières de cette éloquence dévorante et descriptive, de cette philosophie enflammée et précise, de cette innombrable et vivante armée, de ce peuple, de ce paysage, de ce monde inoubliables que l’auteur de Louis Lambert a su créer de sa vie fiévreuse et lucide et rendre immortels de sa trop prompte mort.

Cela dit, je suis tout à fait à mon aise pour admirer, avec le public, le drame ou mélodrame émouvant, aigu et large que M. Émile Fabre a écrit en marge de Grandeur et Décadence de César Birotteau. C’est poignant. L’honneur, qu’il soit commercial ou militaire, est un ressort vital, une fin et un idéal: la bataille pour la boutique est plus âpre que pour une couronne—et, débarrassée de toute la menuaille de manuels Roret, qui mettait en joie Hippolyte Taine, la nouvelle pièce du théâtre Antoine est fort pathétique.

Nous découvrons César Birotteau au jour même de son apothéose. Propriétaire et fondateur de la parfumerie A la Reine des Roses, juge consulaire, adjoint au maire de son arrondissement, chevalier de l’Ordre royal de la Légion d’honneur—la chose se passe en 1819,—père de la charmante Césarine, bon chrétien, bon époux, fidèle serviteur des Bourbons, heureux et hardi spéculateur sur les terrains de la Madeleine, il ne songe qu’à s’agrandir, à attester son honnêteté triomphante, à déployer son faste naïf: il fait construire, meubler, donne un bal gigantesque. Heureux, généreux, excellent, il a tout à espérer, rien à craindre. Hélas! Son notaire est une canaille qui lui a amené, comme associé plus ou moins en titre, d’autres canailles, un faux banquier et un ancien employé à lui, Birotteau, Adrien du Tillet, qui lui a volé trois mille francs et qui a tâché à lui souiller sa femme, l’admirable Mme Birotteau.

Au sein des splendeurs et des félicités de façade, le notable commerçant voit arriver l’ennemi croissant et infini, le créancier: ses capitaux sont employés et la spéculation le mange: peu à peu l’inquiétude le saisit et, lorsque les coups les plus inattendus et les plus affreux l’auront touché, lorsque son notaire sera en fuite avec ses fonds, lorsque ses disponibilités se seront évanouies, un spectre affreux, celui de la faillite, se présentera à ses yeux d’honnête homme, à son cœur pur, à son esprit borné. La faillite! non! non! Il lutte! Il luttera! Il mentira à ses amis et à ses ennemis, acceptera l’argent de son caissier, demandera à son fidèle et délicieux ancien commis Popinot de se sacrifier pour lui, ira solliciter, à travers champs, les pires usuriers et les plus effroyables banquiers, remuera ciel et terre: et, lorsque tout a été inutile, lorsque sa femme même n’a pu, au prix de la pire humiliation, lui éviter la honte de commerce, c’est en prononçant le Pater et en se crucifiant lui-même qu’il signera son bilan, qu’il se remettra à l’injustice des hommes et à la sublime pitié de Dieu. La scène est d’une grandeur un peu apprêtée, d’une intimité assez déclamatoire, mais elle porte—et c’est très bien.

Vous savez la suite et la fin: Birotteau, recueilli par le caniche Popinot, travaille avec acharnement, pour payer intégralement tous ses créanciers: il a son concordat; il veut sa réhabilitation, sa croix, son honneur. Il y arrive, grâce aux efforts de sa femme et de sa fille, grâce surtout à la stratégie de son oncle Pillerault, à la tactique de Popinot, qui arrachent cent mille francs au triste du Tillet.

Et c’est la victoire. Le tribunal de commerce proclame la gloire de César. César revient dans sa boutique en triomphateur. Des fleurs, des discours, des embrassades! L’héroïque Popinot épousera la charmante Césarine, mais Birotteau, le pur et symbolique Birotteau, est épuisé; à peine s’il peut remercier, balbutier, s’attendrir. Il s’empare de ses livres, les parcourt jusqu’à la fin... Ils sont en règle. «Payé!... Payé!... Payé!...» clame-t-il, en un délice délirant, et il s’abat sur ces témoins de sa probité: il a payé, lui aussi... C’est la mort dans l’apothéose.

Cette pièce, si profondément édifiante et morale, si touchante et si noble, un peu lente, par respect, fort pittoresquement habillée, a ému et saura émouvoir pendant longtemps. Elle est jouée avec âme. Mme Archaimbaud est une Mme Birotteau d’une chaleur, d’une sincérité, d’une simplicité, d’une autorité exquises; Mlle Jeanne Fusier (Césarine) a la plus fine, la plus franche ingénuité affectueuse; Mme Eugénie Noris a de la rondeur combative, Mme Yvonne Dinard de la rondeur compatissante. Mlles Miranda et Bastia sont charmantes. M. Janvier (Pillerault) est admirable de bon sens, de subtilité, de tristesse contenue et de malice agressive; M. Clasis est éclatant de sympathie et de dévouement, M. Lhuis (Popinot) a été acclamé pour son héroïsme claudicant, son activité spirituelle, sa cordialité infinie; M. Rouyer (du Tillet) est un fort comique coquin; M. Céalis un coquin crapuleux et pas mauvais diable, M. Préval un coquin fort coquet, M. Marchal un Gobsek inouï, M. Marquet un fort digne prêtre. M. Saillard a de l’élégance, M. Méret de la branche et MM. Dumont, Cailloux, Maupain, Piéret, Dujeu et Noël sont excellents. Quant à Firmin Gémier, il est étonnant et merveilleux. De César Birotteau, il exprime la vanité satisfaite, la considération pour les dignités et les dignitaires, la bonté, l’angoisse, l’effroi croissant, la terreur devant les responsabilités, la loi et les juges, le fétichisme pour tout ce qui est ordre et régularité, la douleur, la résignation frémissante, l’agonie de la dignité, l’anéantissement vivant. Peut-être, en ses magnifiques trouvailles, a-t-il un peu exagéré en se signant longuement et trop bas devant son bilan; peut-être a-t-il été trop mime et presque bestial en étreignant, en happant, en lappant dans son grand-livre les preuves de sa réhabilitation, mais c’est si habile et si théâtre! Et qui pourrait souhaiter à son pire ennemi de jouer César Birotteau au naturel?

7 octobre 1910.

THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.—Ces Messieurs, comédie en cinq actes, de M. Georges Ancey. (Première représentation à ce théâtre.)

La belle et forte pièce de M. Georges Ancey, âpre, ironique, humide d’émotion et de passion secrète, d’une écriture si sûre et si ample, a retrouvé à l’Ambigu, avec un caractère de sérénité, le succès qu’elle avait connu au Gymnase, il y a cinq ans, après avoir triomphé à Bruxelles aux temps où quelque chose nous arrivait encore du Nord, voire la lumière!

Comme nous allons vite! On se demandait hier, on se demandera comment cette comédie a pu paraître dangereuse, comment elle a pu être interdite par la défunte censure! A cette époque où tout ce qui touche à la religion est devenu sympathique et attendrissant, nous ne pouvons pas discerner dans Ces Messieurs la moindre tache anticléricale!

Cette étude de mœurs de province, ce drame d’âmes, ce conflit entre les devoirs de famille et les besoins d’une sensibilité terrestre et extra-terrestre, ce duel entre le bon sens et le mysticisme, cette lutte entre le réel et l’irréel plus ou moins matérialisé, tout a une sincérité, une vigueur, un lyrisme et jusques à un comique à la fois très distingués et irrésistibles. C’est très profond et très théâtre, même pour les rudes populations des abords de la place de la République.

Je n’ai pas à conter cette comédie déjà classique, la pénétration, l’enveloppement de la famille Censier par le clergé, en dépit de l’opposition de Pierre Censier, de sa femme et de ses enfants trop jeunes, le facile succès du nouveau curé, l’abbé Thibault, éloquent et jeune, sur la veuve inconsolée Henriette, privée même de son unique enfant et amenée par les épreuves et les deuils à une religiosité coupable où se mêlent les macérations et les béatitudes, où les corps et les âmes se rencontrent, dans de l’encens et des cantiques; l’envoûtement céleste et humain de l’illuminée qui se dépouille, entasse fondations sur fondations, crèches sur basiliques, pour plaire à Dieu et à son prophète; son désespoir, sa rage, sa fureur de cœur et de sens lorsque l’abbé Thibault doit quitter sa cure de Sérignez et aller à Versailles, ses désirs de représailles et de violent scandale, et comme il est difficile à son frère Pierre de la ramener de sa colère à la raison, de son ciel maladif à la saine terre, de son idéal à la famille reposante, de son trouble amour à l’amour des siens et de leurs enfants.

Cette action est, on le sait, très habillée, très vivante. Il y a des scènes de famille laïque, de famille sacerdotale d’une intensité criante, de l’intimité brûlante et cette scène fameuse de la réception de l’évêque où les pompiers présentent l’arme, où les enfants chantent la Marseillaise catholique devant un colonel en tenue. Heureux temps! Mais c’est du rétrospectif.

Ces messieurs, ce sont l’abbé Thibault, dont Pierre Magnier incarne avec un relief, une magnificence et une autorité admirables, la prestance, l’agrément, l’éloquence et les hésitations sentimentales, morales et ambitieuses; l’abbé Morvan (Etiévant), brave homme de saint, missionnaire et sauveteur, négligé et méprisé pour ses vertus; l’abbé Nourrisson (Gouget), jésuite à l’Eugène Sue, méchant, onctueux, envieux et avide; l’abbé Roturel (Chevillot), qui fait des vers pour serpents d’église, et Mgr Gaufre, dont Signoret a fait une figure exquise de finesse, de résignation aux biens temporels et aux pauvretés spirituelles, d’une force d’administration, de sagesse et de bonhomie dignes des meilleurs temps de l’Église. Il faut louer, parmi les laïcs, M. Monteux (Pierre), qui résiste avec chaleur; MM. Lorrain et Harment, qui sont joliment timides; M. Blanchard, colonel de cavalerie édifiante et sacrée; MM. Habay, les petits Lecomte et Gros, qui sont charmants, et la petite Gentès, qui est étonnante.

Parmi ces dames, à défaut de Mlle Henriette Sauret qui, poétesse passionnée et charmante, se réserve pour d’absolues créations, il faut parer du laurier sacré Mmes Bérangère et Petit, qui sont exquises de gentillesse et de rosserie; Irma Perrot, merveilleuse de vérité aiguë; Vartilly et Vassort, sorcières pittoresques; Blémont, ronde et fervente; Clasis, Frantz et Delys. Henriette, c’est Mlle Franquet, qui a été admirable, émouvante, parfaite d’extase et de furie, d’élan religieux et de nervosité charnelle, d’harmonie et de désespoir. C’est une très belle artiste.

Et le drame de l’auteur de la Dupe et de l’Ecole des veufs, cette école de veuves et de dupes, douloureuse, animée, violente, comique, parfaite de forme et de ton, retrouve une vie nouvelle, parmi des applaudissements sans haine, sans crainte, et toujours renaissants.

12 octobre 1910.